Père Martial  Lekeux Mes Cloitres dans la tempête

XI Histoire d'une Tour.

 

XI- Histoire d'une Tour.

J'en ai assez de ma gare. Nous sommes des embusqués ici ; les batteries boches ont beau jeu, à l'horizon, de faire cachecache derrière l'écran des arbres : et c'est exaspérant cela, de devoir dix fois le jour répondre : s Rien observé !.. Non vraiment, je n'ai pas la vocation de chef de gare.

J'envie ceux-là, ceux de l'avant : ceux des petits postes aventureux où les piottes rongent leurs vingt-quatre heures de garde en mâchonnant leur pipe autour du seau fumeux, ceux des ruines solitaires qui regardent en face les repaires de l'ennemi, et qui voient, et qui agissent, le front à la bourrasque, campés aux arêtes frémissantes de la guerre.

Là-bas, au bout du lac, une gracieuse tour, ajourée par les obus, découpe dans le ciel rose ses stalagmites aiguës et mire dans l'onde d'opale un ravissant profil. Quelques masures frileuses blottissent leurs blessures à sou pied. Tout cela rêve et prie, dans la transparence dorée du matin, bercé dans la musique d'un nom gentiment bizarre : Oud-Stuyvekenskorke (1).

Ce coin me tente, m'attire, me fascine. Ce qu'on doit bien voir de sa tour démantelée qui s'érige, calme et fière, tout contre l'ennemi ! Quelle merveille d'observatoire si l'on pouvait atteindre ses clochetons légers ! Si je pouvais !..

Et puis je suis amoureux de cette tour. Je m'enivre à la regarder, je me grise de son gracieux élan, de son profil aérien, vaporeux, irréel, et de son nom lui-même au rythme étrange et naïf... Et je l'aime plus encore depuis que je la vois souffrir, noyée dans la fumée méchante des rafales, et sourire sous les coups et apparaître plus belle après chaque blessure que les obus lui font.

Un lieutenant des chasseurs est arrivé l'autre jour, venant de là. Il descendait de garde et ramenait une blessure à l'oeil.
— Tu ne te figures pas, disait-il, quel enfer est ce patelin : le marmitage à l'état endémique. Trop avancé. Si encore on nous soutenait, s'il y avait là un artilleur pour faire contrebattre ! Nous voyons les batteries qui nous tirent dessus, et nous ne pouvons que courber l'échine et encaisser.
— Peut-on monter sur la tour?
— Oh ! non, impossible. D'ailleurs, le dessus est complètement découvert : tu n'y serais pas de dix minutes qu'ils démoliraient tout le bazar.

Et comme il parlait, j'ai braqué mes jumelles sur la tour : elle m'appelait, comme appellent les sirènes. Et j'ai décidé que j'y mettrais un poste.

La mer de boue. Trois hommes, collés dans la vase comme des mouches dans la glu, travaillent à se dégager.
— Ah ! phû..., fait Cornez en extirpant une jambe qui ressemble à une souche chargée de racines.
— Ah ! phû... qué bouillie !
— C'est au bout du monde ce patelin ! souffle Liénard en s'épongeant, calé des deux membres dans la glaise.
— Ah ! phû... Qué ! Dieu d'sacré bazard'bouillie ! Ah ! phu... û...Cornez roule des yeux ronds comme un chien qui pousse sa crotte.
— M...! grogne-t-il tout à coup.
— C'qu'y a?
— J'ai marché dans un macchabée !... Pouâh !...

Son pied vient d'enfoncer le thorax d'un vieux cadavre ; une révoltante odeur s'exhale du quelquechose de noir qui s'est collé à son soulier.
— T'en fais pas, mon vieux, c'est pas l'dernier.

Nous sommes enduits de limon et suons de grosses gouttes, à lutter contre les molles tentacules du sol : un kilomètre à faire dans cette plaine déliquescente coupée de lagunes. La route est indiquée par une traînée de fascines jetées dans la vase aux endroits les plus visqueux.

Nous progressons, malgré la steppe gluante : la tour sourit de nous voir arriver. Calme plat. J'ai choisi pour la traversée l'heure qui suit le dîner, l'expérience m'ayant appris qu'en ce moment-là les Boches dorment, digérant la choucroute.

Mais comme nous approchons du hameau, Fritz nous décoche sa volée. Clac, clac ! Le bruit sec des balles tirées de près. Attention : ce sont les balles méchantes, celles-là... Nous pressons le pas.
— Eh ! Flamind ! crie Cornez furieux, le poing tendu.

D'autres balles sifflent, venant de gauche, puis d'autres venant de droite : sur un grand arc de cercle, des postes boches nous enserrent, nous épient et nous visent ; les coups se croisent ; les balles, autour de nous, se fichent dans la vase en faisant flep ! comme des bouchons qu'on enfonce dans le goulot.
— Il fait malsain par ici, dit Liénart.
— Eh là ! crie devant nous une voix impérative. C'est l'officier des piottes qui a sorti le nez de son abri et fait des signes énergiques.
— Voulez-vous vous cacher, tonnerre !

Pliés en deux, dans l'eau jusqu'aux genoux, nous abordons le poste sous la pluie des balles et les injures du fantassin.

Le pied dans un monceau de briques, la vieille tour éventrée se ramasse sur ses décombres, s'élance, hisse sa ruine gigantesque : débris superposés qui montent, et montent encore, de palier en palier, pour projeter dans l'azur, d'un grand geste éperdu, les aiguilles des clochetons. Cela paraît vertigineux, vu de prés.

Impossible d'y monter : la tourelle extérieure où grimpait l'escalier s'est effondrée, l'intérieur est coupé de voûtes lézardées et obstrué de lourdes masses de décombres.

Nous nous sommes arrêtés au pied de la paroi à pic, et nous sommes tout petits, écrasés...

Et pourtant, tout en examinant, la tête renversée, l'essor des clochetons, déjà je m'y établis en esprit, par avance : et je sens intérieurement, avec une grande évidence, que la chose se fera.

Devant la tour, sur une place qui émerge, on a entamé un bout de tranchée. A pas de canard, je m'y coule, et je regarde...

Est-ce bien un village que j'ai devant les yeux? Est-ce bien un lieu terrestre?... Une stupeur m'envahit, de voir ce néant, d'entendre ce silence. La mort ! la mort totale, absolue, l'anéantissement de tout ce qui savait ou parler ou sourire. Les hommes sont morts, les animaux sont morts, em­pestant l'air des relents de leurs charognes, les plantes, les arbres sont morts, noircis et déchiquetés, — les choses elles-mêmes sont mortes ; les maisons et les meubles, tout cela est tué, broyé, gisant, inerte...

Pas un cri, pas un bruit... Tous ces amas informes qui furent des maisons, des arbres ou des haies, se sont recroquevillés comme des insectes qui meurent, attendant le coup de grâce, et cela agonise, sinistre et lamentable, dans l'eau noire qui a tout envahi.

Tout est gris : murs, charpentes, buissons, tout est uniformément recouvert d'une housse de vase que leur a faite les explosions. Par endroits les derniers obus ont mis à nu les briques, laissant sur les moellons la traînée noire de leur flamme.

— Une balle claque à mon oreille et ricoche sur la tour. J'aime mieux cela que cet immobile silence : au moins c'est de la vie.
— Mais cachez-vous donc, sacre nom... gronde le piotte. Vous allez nous faire bombarder.

En rampant il nous rejoint, et m'indique les postes allemands.
— D'où attaquent-ils généralement?
— De den Toren et de Vandewoude. Le terrain art libre, ils arrivent elles noue sana obstacle. Tu vois d'ici la situation : rien devant nous ; derrière, un kilomètre d'eau. S'ils attaquent en nombre, nous sommes tous foutus... A propos, où vas-tu t'installer?
— Là.

Je lui indique une grosse maison en ruine.
— Ah ! j'y ai établi mon poste avancé : un caporal et six hommes. En cas d'attaque, si tu veux t'occuper de ceux-là, je me tiendrai avec le gros. Si l'ennemi est en force, se replier sur la tranchée.
— Entendu.

De plus en plus aplatis, nous reprenons notre marche de batraciens.
— Surtout ne pas vous montrer, insiste encore le chef de poste.
— T'en fais pas.

Les abords de ma maison sont un immonde charnier : une vingtaine de charognes y macèrent dans l'eau, d'où émergent des membres, des râbles de porcs rongés, des têtes décharnées.

L'habitation est complètement inondée. On y accède par des planches et des débris de mobilier jetés pêle-mêle dans l'eau par-dessus les cadavres. Dans le corridor, de nouvelles planches conduisent à l'escalier.

Nous entrons.
— Ouf fait Cornez en se tâtant les reins. Enfin, on peut se tenir debout !

Le rez-de-chaussée est noyé dans un bouillon suspect plaqué de taches vertes et noires, où surnagent pêle-mêle des meubles défoncés, des ustensiles tordus, des détritus divers, de la paille pourrie et des charognes de porcs. Une odeur sui generis me prend au nez :
— Ils ont placé des sentinelles, dit Cornez. Dans le coin du vestibule, une place émerge qui sert aux hommes du poste à faire leurs besoins.
— Comme villégiature, c'est charmant, dit Liénart.
— Eh ! on pourrait être plus mal !

A l'entresol, une baie de porte donne sur l'es­calier ; j'écarte le tapis qui la masque.
— Attention, verdoemme I grogne une voix, tu vas laisser sortir la fumée !

Un réduit noir, saturé d'une fumée opaque, au milieu de laquelle vacille une flamme ; autour de la flamme, des mains, des têtes, des pieds : c'est le petit poste.
— Le caporal?
— Présent !

Une pipe apparaît, suivie d'une tête culottée.
— Où sont vos sentinelles?
— En haut, dans le grenier, mon lieutenant. La nuit, on en place une autre dans le hangar à côté.
— Bon. S'il se passe quelque chose, venez me trouver : je me tiens en haut.
— Bien, mon lieutenant.

A l'étage, tout est défoncé. Une chambre pourtant a conservé un aspect plus ou moins géométrique, des murs presque à moitié intacts et un plafond qui, bien que criblé, est pourtant un plafond. La pluie de la veille filtre par les brèches. Le parquet, bombé et déformé par l'eau, est une mare où gisent des paillasses éventrées, des déchets de mobilier, des débris de vases, des vêtements. Auprès d'un Christ décapité, un gros éclat d'obus s'est empêtré dans un voile de mariée.

— Voici notre logis, dis-je.

Cornez gratte sa tignasse en sifflotant :
— C'est sérieux, lieutenant?
— Qu'est-ce qu'il y manque?
— Hem !.. On pourrait dire tout.

Liénart, d'un oeil navré, contemple le ciel à tra­vers le plafond.
— Allons, à l'ouvrage !

Liénart s'arme d'un fantôme de balai, Cornez d'un restant de pelle, et ils entament le déblaiement. Pendant ce temps, je vais installer l'observatoire. Nuit de plomb. Je regarde dans le noir et grelotte sur la paille pleine d'eau qui me sert de lit. Et tous mes nerfs malades sont tendus... tendus à se rompre.

Les tiges de féverolles, sous ma tête, me blessent le crâne, m'entrent dans les oreilles, me chatouillent le nez... Je les remplace par ma sacoche, où saillent les boîtes de conserves et les arêtes des instruments. L'eau crisse dans mon sommier à chacun de mes mouvements. Comment saurai-je jamais m'endormir?

Toc ! toc ! toc I C'est l'eau qui s'égoutte du plafond : je tâte ma couverture : tout un côté est mouillé. Je me recule contre la muraille : là aussi l'eau suinte le long du plâtre. Et cette odeur ! cette odeur de charnier qui monte d'en bas, et de partout, de toute cette pourriture remuée, et qui est dans la paille elle-même, et qui me chavire le coeur !

A côté de moi, Cornez remue comme un rat, se tourne et se retourne, ne trouvant pas la bonne place, et pousse de gros soupirs.
— Ça pue le cadavre ici, gémit-il, la tête sous la couverture. je reeae, les yeux grands ouverts : il fait tout noir dans la salle, car on a tout bouché, pour pouvoir éventuellement allumer la bougie. Seul le plafond, émaillé de trous, a l'air d'un ciel vaguement étoilé. Et il me semble qu'un gros poids pèse sur mon être, de me sentir dans le noir de cette chambre basse, isolé du monde, avec, là, les Allemands comme voisins. Vont-ils venir?... Ma main serre nerveusement la bretelle de ma carabine.

J'attends. Les heures s'allongent. Les rats, autour de nous, font de folles sarabandes... Au loin, le canon tonne lourdement.

Soudain, une détonation déchire la nuit, suivie de vingt autres ; les balles fouettent l'air et s'aplatissent sur les murs.
— Aux armes I crie la sentinelle.

L'attaque I Mon coeur s'arrête net : c'est, pendant une seconde, comme si j'étais cloué au sol. Puis, brusquement, la carabine au poing, je bondis, et crie, dans la porte :
— A vos postes I

Déjà les hommes dégringolent l'escalier, sans un mot, dans le cliquetis des baïonnettes.
— Là I... là !.. me dit la sentinelle, qui tremble de tous ses membres. Ils arrivent !

Dans l'assourdissement des coups de feu, j'entends des voix, je vois des silhouettes qui approchent.
— Aux créneaux ! crié-je en sortant. Ne tirez pas!

Au même instant, un homme surgit, à quelques mètres en avant, barbotant dans l'eau.
— Qui vive?

— Patrouille I répond une voix. Les Boches sont derrière nous!

Un à un, les patrouilleurs rentrent, semblables à des blocs de boue, le sergent le dernier, poursuivis par une volée de balles.
— Les voilà ! crie un homme.

Il fait feu ; et aussitôt la fusillade éclate, fiévreuse, désordonnée. Les hommes tirent dans le noir, au hasard, sur l'ennemi invisible. Les éclairs des fusils font des stries dans la nuit, et chaque coup est comme une gifle en pleine figure.
— Halte !
— Bougres d'idiots ! gueule le sergent, tirez donc pas ! Y en a un qu'est resté en arrière.

Je commande : Silence ! Par salve, à mon commandement.

Le calme s'est fait : silence complet. Devant nous, la brousse grise s'allonge dans la nuit, déserte, à demi éclairée par un quartier de lune. Les Boches se sont terrés sous le feu.

J'ai les deux pieds dans l'eau. Il fait un froid humide et pénétrant. Dans les décombres de l'étable, les genoux dans les charognes, les hommes frissonnent, accoudés aux brèches du mur, le doigt sur la détente, les nerfs crispés. Rien n'est terrible comme cette attente de l'assaut, cette attente mortelle de la ruée des gris, qui sont là, et qui avancent, et qui soudain vont surgir, et qu'on ne voit pas !

Les jumelles réglées-au zéro, je fouille la nuit... Les voilà ! Entre les saules, des ombres accroupies se meuvent lentement...
— Attention ! Visez bas. Peloton, joue... Feu

Une flamme, un craquement sec, puis le silence.
Les Allemands ont disparu, aplatis dans les herbes.

Durant une heure nous restons ainsi aux aguets, tirant sur tout ce qui bouge, grelottant, le coeur dans un étau.

Le lieutenant d'infanterie m'a rejoint.
— Ils n'attaqueront pas, dit-il : le coup est raté.

Je rentre. Une salve rugit encore comme j'arrive au poste. Puis plus rien : l'ennemi s'est retiré. La lune se voile maintenant, l'ombre s'épaissit devant moi, je ne vois plus rien que du noir dans du noir... Et j'ai froid jusque dans les os. Seule une prière monte encore de mon âme engourdie.

Je me décide à rejoindre ma paillasse. Mais comme je rengaine mes jumelles, les doigts exsangues, je sursaute soudain : à l'horizon, une flamme a jailli, un ululement prolongé monte, sinistre, dans la nuit, se gonfle en mugissement, fond sur moi, grondant, hurlant, sauvage, et m'assomme sous un choc formidable : un éclair, un fracas de foudre, une puanteur de soufre... Je suis étourdi.

Je me tâte : rien ; l'obus a éclaté devant le poste. Je pointe la lunette. Au second coup, j'ai la direction. Le cyclone frôle, comme une avalanche de fer, le faîte de ma maison, et va exploser en arrière.

Déjà Liénart est au téléphone et moud énergiquement.
— Liénart ! la division !

Liénart s'esquinte en appels désespérés.
— Eh bien?
— Ligne coupée, lieutenant !

Une détonation sourde dans le lointain.
— Encore un ! dit Cornez.

Et de nouveau le monstre arrive, lentement, en crescendo, et va tomber dans le village comme un coup de tonnerre. Les briques dégringolent en cascades, puis l'air s'emplit de bourdonnements comme s'il tombait une pluie de métal. C'est pour les piottes, celui-ci. Nous attendons le coup suivant. Les obus se suivent exactement de cinq minutes en cinq minutes.

Je connais d'expérience tous les genres de bombardement. Aucun n'est plus pénible, plus démoralisant que ce tir méthodique, régulier, implacable, dans le silence noir de la nuit. Impossible de détacher son attention de cette angoisse du coup qui va venir, et qui, chaque fois, sera peut-être la mort. A chaque « départ », le sang s'arrête, l'oreille se tend, suivant anxieusement le grondement qui approche ; le coeur figé, on écoute, la tête rentrée, involontairement... Il arrive... Les yeux se ferment, la foudre éclate : alors, comme on n'est pas tué, on respire... et on attend le suivant, pendant cinq mortelles minutes, longues, longues comme un siècle.
— La vie est belle ! dis-je, pour rompre le charme,
— Les pékins payeraient cher pour voir ça au cinéma, remarque Liénart.
— Les pékins, c'est des brutes. Ça devrait être interdit d'être pék...
— Un qui arrive !...

On ne l'a pas entendu partir, celui-là. Soudain, un ébranlement brutal nous jette les uns sur les autres, la bougie s'éteint, nous roulons dans le noir... Quand je rouvre les yeux, je constate qu'on voit au dehors par le trou de la fenêtre : l'obus a dû éclater tout contre la maison, et l'explosion a projeté les loques à l'intérieur.
— Sales Flaminds I crie Cornez. Mon travail d'une heure qu'est au diable !

On répare... Puis, de nouveau, on s'accroupit, et on attend, sans rien dire, pour entendre les coups partir. Et peu à peu, mon attention se délaye, et s'abstrait du cauchemar : je rêve, tout entier plongé dans cette idée que l'amour de mon Seigneur plane sur toutes ces choses, et que sa main dirige le vol des obus aussi bien que celui des étoiles ; et que rien ne m'arrivera que par sa douce volonté : et cette pensée me berce suavement, et le bombardement devient comme une musique clans un soir d'été...
— La vie est belle ! dis-je de nouveau, en souriant.

Cornez da pas l'air de cet avis :
— M... ! répond-il, crispé ; j'aime encore mieux crever !
— Et la mort est encore plus belle, Cornez...
— Encore un ! font ensemble Cornez et Liénart. Je sens la trombe fondre droit sur nous.
— C'est pour nous gui-ci...

Un choc mat : la maison se soulève, comme dans un spasme, vacille sur ses bases, puis... rien : nous nous regardons, stupides :
— Pas éclaté.
— Nous en avons une, de veine ! Il était en plein dedans, celui-là !
— Ça c'est bath : le seul bon qui n'éclate pas ! C 'est le dernier : le tir est fini.
— S'rais curieux de voir où qu'y s'est cassé le nez, echarneau d'obus, dit Cornez en montant au poste. crescendo, et va tomber dans le village comme un coup de tonnerre. Les briques dégringolent en cascades, puis l'air s'emplit de bourdonnements comme s'il tombait une pluie de métal.

C'est pour les piottes, celui-ci.

Nous attendons le coup suivant. Les obus se sui­vent exactement de cinq minutes en cinq minutes.

Je connais d'expérience tous les genres de bom­bardement. Aucun n'est plus pénible, plus démoralisant que ce tir méthodique, régulier, implacable, dans le silence noir de la nuit. Impossible de dé­tacher son attention de cette angoisse du coup qui va venir, et qui, chaque fois, sera peut-être la mort. A chaque « départ », le sang s'arrête, l'oreille se tend, suivant anxieusement le grondement qui approche ; le coeur figé, on écoute, la tête rentrée, involontairement... Il arrive... Les yeux se ferment, la foudre éclate : alors, comme on n'est pas tué, on respire... et on attend le suivant, pendant cinq mortelles minutes, longues, longues comme un siècle.
— La vie est belle ! dis-je, pour rompre le charme,
— Les pékins payeraient cher pour voir ça au cinéma, remarque Liénart.
— Les pékins, c'est des brutes. Ça devrait être interdit d'être pék...
— Un qui arrive !...

On ne l'a pas entendu partir, celui-là. Soudain, un ébranlement brutal nous jette les uns sur les autres, la bougie s'éteint, nous roulons dans le noir... Quand je rouvre les yeux, je constate qu'on voit au dehors par le trou de la fenêtre : l'obus a dû éclater tout contre la maison, et l'explosion a projeté les loques à l'intérieur.

— Sales Flaminds ! crie Cornez. Mon travail d'une heure qu'est au diable !

On répare... Puis, de nouveau, on s'accroupit, et on attend, sans rien dire, pour entendre les coups partir. Et peu à peu, mon attention se délaye, et s'abstrait du cauchemar : je rêve, tout entier plongé dans cette idée que l'amour de mon Seigneur plane sur toutes ces choses, et que sa main dirige le vol des obus aussi bien que celui des étoiles ; et que rien ne m'arrivera que par sa douce volonté : et cette pensée me berce suavement, et le bombardement devient comme une musique clans un soir d'été...

— La vie est belle ! dis-je de nouveau, en sou­riant.

Cornez da pas l'air de cet avis :
— M... ! répond-il, crispé ; j'aime encore mieux crever !
— ...Et la mort est encore plus belle, Cornez...
— Encore un ! font ensemble Cornez et Liénart. Je sens la trombe fondre droit sur nous.
— C'est pour nous gui-ci...

Un choc mat : la maison se soulève, comme dans un spasme, vacille sur ses bases, puis... rien : nous nous regardons, stupides :
— Pas éclaté.
— Nous en avons une, de veine ! Il était en plein dedans, celui-là !
— Ça c'est bath : le seul bon qui n'éclate pas ! C 'est le dernier : le tir est fini.
— S'rais curieux de voir où qu'y s'est cassé le nez, echarneau d'obus, dit Cornez en montant au poste.
— Ce doit être là derrière le mur.

— Moi, j' crois qu'c'est en dessous : ça a fait monter la bicoque comme d'la pâte à cramique.

Au dehors, le jour pointe — je me livre, pendant dix minutes, à une violente gymnastique dans les décombres de l'escalier, histoire de me réchauffer, puis, quand le sang a repris son cours, je grimpe à l'observatoire.

Dans l'aube grise, quelques filets de fumée montent des tranchées allemandes. Je note les emplacements. Puis, les mains enveloppées dans une triple paire de gants, je parcours l'horizon dans les verres des jumelles. Tout dort. Le grossissement des prismes qui rapproche le terrain désert dans la lumière indécise du demi-jour lui donne un aspect de féerie : c'est comme un muet voyage dans un pays de rêve. — Et vraiment, c'en est un : c'est le pays où se baladent les gris : la terre promise.

Le froid devient intense : c'est du verglas qui tombe lentement dans le matin morose. Sous moi la sentinelle bat la semelle, le nez rouge dans l'écharpe.

— L'ancien, lui dis-je, va te chauffer : je regarderai bien pour deux.

L'homme ne se le fait pas répéter. Il disparaît sans un mot, puis, dans l'escalier, se retourne :

— Eh I... Merci, tu sais , grogne-t-il.

Le jour s'étire, longuement, péniblement. Il fait presque clair maintenant. Alors, je songe à l'obus non éclaté de la nuit, et je cherche dans les décombres, à mes pieds... Làl Il me semble que je le vois, calé du nez juste devant le mur de notre chambre. Je descends : en effet, l'ogive d'acier brillante, avec sa fusée jaune, sort du monceau de briques où le monstre s'est enfoncé. Et voilà que devant l'obus, à dix centimètres de la tête menaçante, je vois qu'une statuette de la Vierge est debout, dans les briques, candide, sereine, céleste, qui regarde en souriant l'engin barbare immobile à ses pieds : le projectile s'est arrêté juste devant elle... Alors je tombe à genoux, et, le coeur tout rempli d'un cantique intérieur, je murmure : Salae, Regina ! Salut, ô Reine, Mère de miséricorde, notre douceur, notre vie, notre espérance !... O Mère ; c'est donc toi qui as veillé sur nous avec tant de bonté !

Je dégage l'obus et le jette à l'eau. Puis, pieusement, je prends la douce Vierge — une jolie Notre- Dame des Victoires, demeurée intacte, par quel miracle? et la porte dans la chambre.

Mes deux aides ronflent à côté du feu. Je dépose la statue sur la table, devant ce mur que sa présence a protégé, et ne peux me lasser de lui chanter ma joie...

Liénart monte au poste. Alors, je me recouche sur ma paille, au pied de la Vierge de pitié ; et son visage, éclairé par un filet d'aurore, pose sur moi un sourire si paisible que je souris aussi, dans la souffrance qui tenaille ma chair. Toute ma fièvre s'apaise et, dans l'anéantissement de mon être physique, je m' indors doucement, en murmurant encore : O clemens, o pin, o dulcis Virgo Maria!...

Zim-boum !Zim-boum !

— Caroline ! faisons-nous tous trois d'une seule voix.

Caroline, c'est la batterie d'en face, devant Beerst. Elle s'est installée là il y a huit jours, et la maraude a si adroitement rusé qu'elle déroute tous les repérages. Pas moyen, d'ici, d'en saisir une lueur. C'est énervant.

Zim-boum ! Zim-boum !
— En plein dedans I crie Cornez : dans le pp, ! Une fumée rose sort en flots de la bicoque du pp ; des hommes s'enfuient, il y a de la casse. Je fais contrebattre, sur zone... Ah bien oui ! C 'est comme si on lui versait de l'eau de Cologne, à Caroline : pour bien montrer qu'elle s'en f..., elle accélère le tir ; puis, brusquement... Zzing-brotimm ! Voilà que c'est chez nous maintenant ! Pour s'amuser, elle change d'objectif.
— Bougresse!
— Flaminde ! grince Cornez, étranglé par la rage. Le tir, heureusement, ne dure pas : ce n'était qu'un accès de méchanceté.
— Noue verrons bien demain, grommelé-je en reprenant ma besogne... Pourvu que le génie s'amène avec son échelle !

La besogne que je fais consiste à coudre ensemble quelques bouts de sacs, en forme de cagoule, à les enduire de brique pilée et, à l'aide de crasses diverses, à donner à l'ensemble l'aspect d'un pan de muraille, de ce même pan de muraille qui, là-haut, sur la tour, dégringole du clocheton : mon premier essai de camouflage. CeT nez considère cela d'un regard intrigué.

Le soir tombe.

— Bonsoir, lieutenant, fait dans la porte une voix joviale et rugueuse.
— Ah! Geeracrts!
C'est l'équipe du génie. Au pied de la tour, une dizaine d'hommes s'agitent autour d'une échelle démesurée faite de plusieurs raccordées ensemble, et toisent du regard la colossale muraille qui les défie, toute sombre dans la nuit.

La lutte s'engage. L'échelle, trop longue, ploie en arc, cède par le milieu, refuse de se laisser faire. On recommence dix fois. Enfin, grâce à un savant dispositif de câbles et de contrepoids, elle finit par être appliquée à la paroi.

Déjà Geeraerts est dessus ; il est ardoisier de son métier : les corniches, ça le connaît.
— Vous montez, lieutenant? crie-t-il d'en haut.

J'entame l'ascension, pas très sûr de moi-même sur cette échelle de vingt mètres presque verticale. A chaque mouvement, elle fait ressort, les montants se décollent du mur. Je regarde en haut, pour ne pas céder au vertige... Enfin voici le bout. Horreur ! Elle est trop courte : il manque bien un mètre.
— Monte: toujours, dit Geeraerts : il a l'air de trouver cela tout naturel, lui !

Timidement, prudemment, je lâche le bout des montants, je me colle à la paroi, je monte, les doigts et la pointe des pieds aux briques... ça y est, je touche la crête : je prends appui et... Ah ! fichtre ! la brique se détache et me reste en main, et, sous mes pieds je sens l'échelle qui glisse. La chute ! je ferme les yeux, l'air tournoie... A ce moment je me sens empoigné au bras ; et, je ne sais trop comment, je me retrouve, couvert d'une sueur froide, sur le mur sourcilleux : mon type, heureusement, m'a saisi à temps.

Sur la tour, c'est un fouillis de décombres : briques, poutres, tôles, coincées les unes dans les autres en un système hirsute, où s'ouvrent des gouffres béants. Sous nos pieds, une énorme brèche dans le mur laisse plonger le regard jusqu'à la tranchée de la place : nos pieds envoient rouler des débris qui vont dégringoler par là et s'écraser sur le sol. La hauteur paraît vertigineuse. Nous sommes entourés de ciel : plus proches des nuages que de cette terre, qui, en bas, a presque disparu...

A l'ceuvre, maintenant ! J'aménage une banquette dans l'angle du clocheton ; Geeraerts, qui n'a pas l'air de savoir au juste ce que c'est que le danger, aide, penché sur l'abîme, à arrimer l'échelle, qu'on dissimule le long d'un contrefort à l'arrière de la tour. A deux heures du matin, le poste est prêt.

Et avant l'aube, je montai.

Il me semblait que c'était là, dans ma vie, comme un moment historique : un de ces moments où un rêve devient une chose réelle, et qui fait une séparation et un arrêt dans l'existence, parce que l'âme, ayant atteint le sommet convoité, se trouve tout à coup sans désir immédiat et devra maintenant chercher une crête nouvelle pour pouvoir monter encore.

Je m'établis dans mon coin, raccordai le fil du téléphone, revêtis mon camouflage.

Et quand je me vis installé dans ces hauteurs aériennes, parmi mes chers clochetons, ne faisant plus qu'un avec eux, j'eus dans l'âme une bouffée de bonheur. Je regardai, au-dessus de moi, les profondeurs nacrées du ciel, comme pour en prendre possession, puis je contemplai les horizons en grisaille qui déjà se devinaient, et s'annonçaient immenses, et qui tout à l'heure allaient me livrer leurs secrets : et il me sembla à ce moment que j'étais maître du monde, et de la bataille, et de tout parce que j'avais réussi à faire une chose impossible.

Je regardais, bercé dans la lumière... L'aube se leva, les horizons rosirent, la brume s'étira, secouant, paresseuse, son rêve sur les eaux. Les faisceaux d'or du soleil envahirent les choses, et le monde apparut, ruisselant de lumière, dans la féerie des couleurs.

Alors se déroula, devant mes yeux ravis, le plus splendide tableau que j'aie vu.

Comme un gigantesque miroir, le lac d'argent s'étendait à mes pieds, étalant, sans une ride, ses eaux perlées jusqu'à de vaporeux lointains, jusqu'à la mer, marquée d'un trait dormant derrière l'estompement des dunes. Les ruines, les arbres, les tranchées, minuscules, comme des jouets d'enfant sur une plaque de cristal, souriaient au matin. Au sud, la lagune mourait dans un fouillis fauve de broussailles. Puis, au loin, à travers des colonnades de grands arbres, de nouvelles nappes scintillaient, en stries parallèles, avec des étincellements de prismes.

Émergeant de cela, comme un dos de mastodonte, la crête de Clerckem montait, élargissant son doux contour bleuté, s'enfuyait vers Ypres, allait se perdre dans les massifs blanchâtres du Kemmel, où déjà s'essayait le ronflement d'une bataille.

Et au pied de la croupe un mirage apparut soudain : Dixmude, la pétrifiée, avec ses toits croulants et ses murs-stalagmites, d'où surgissaient, comme deux menhirs colossaux, les pans de son clocher, Dixmude, la ville fantôme, sortant de ses langes de brume, se mirait dans les eaux. L'irradiation du levant lui faisait, à contre-jour, une auréole dorée et noyait dans un nimbe de lumière la dentelle de ses profils déchiquetés. Et on n'aurait su dire si c'était de larmes ou de sourires qu'était faite sa beauté.

Puis le soleil monta et, dans un éclaboussement de clartés, chassa les derniers voiles. Et je pus voir. Tout le champ de bataille se découvrait, déployé comme une carte, devant mes yeux avides. Voici, tout près, leurs avant-postes : den Toren, Vandeveoude... Je ne voyais, d'en bac, que l'énigme bourrue de leur masque ; maintenant je puis fouiller ce qu'il y a par derrière. Un peu au delà, l'Yser, puis des champs, puis le canal, et puis la route de Keyern, et d'autres routes encore, et des pays entiers ; et très loin, tout au fond de l'horizon, des clochers diaphanes : Ostende, Bruges la belle... Vu de ma bicoque, tout cela se confondait, les fermes chevauchaient, les haies se mêlaient, les rangées d'arbres se brouillaient ; mais d'ici, des claires hauteurs du ciel, tout reprend sa forme et sa place : les plans successifs se détachent nettement, les pignons énigmatiques décèlent leur emplacement, les pistes, les chemins se déroulent nets comme des rubans blancs, une foule de pointe obscurs s'éclaircissent d'un coup d'oeil.

Avec passion, je scrute, je mesure, j'annote : voici le chemin de colonne qui conduit à den Toren... Ah ! ce bouquet d'arbres qui m'intriguait si fort... Je vois maintenant : c'est le coude du canal, là où il coupe la route. Parfait Et les deux haies de Molengrug! et le gros pignon blanc. Mon crayon,croque des sihouleette; je prends des brassées de renseignents: en deux heures, je fais plus de travail que je n'en ai pu faire, d'en bas, en deux semaines.

La lutte d'artillerie se déclenche brusquement vers Nieuport. Une nouvelle batterie le. Puis celles d'en face s'y mettent : Gretchen laisse candidement passer le bout du nez ; puis le Bertha de Beerst montre son gros panache entre deux rangées de maisons. Ça va, je suis fiévreux, ardent, heureux. Soudain...

Zim-boum ! Zim-boum !

Caroline ! Mon coeur bondit. Ah ma vieille !

Miracle ! je la vois ! Zim-boum ! Zim-boum ! Deux flammes ont jailli dans une grande prairie. Mes jumelles ! 0 bonheur ! Voici les épaulements : deux, trois, quatre, qui bossellent le terrain ! Je la tiens donc, enfin ! Je remarque que les pièces sont disposées en quinconce, dans une dépression masquée par des taillis, et tirent dans un ordre irrégulier : c'est cela qui rendait le repérage si difficile.

Zim-boum ! Zini-boum !

Drôlesse ! Attends un peu... Ce que tu vas prendre pour ton rhume ! Un coup de téléphone : on va la contreba Etre.

J'observe, gourmand, les gestes de Caroline et le manège des servants, que je vois circuler autour des pièces. Ils ne se cachent pas : ils sont si bien chez eux ! Ils ne se méfient point de cette vieille tour, qui seule pourrait les voir et qui n'est plue qu'une ruine... Mais la tour a retrouvé des yeux : et elle va se venger de toutes les meurtrissures qu'ils ont faites à sa beauté sans défense!

La salve passe... Explosions, gâchis, débâcle ! Tout le monde s'éclipse. Deuxième salve, troisième : le tir est réglé. Alors c'est une belle fête. Dès le premier coup, Caroline est devenue muette, elle courbe l'échine sous la dégelée, suffoque dans la fumée, se disloque dans la tourmente qui s'abat sur elle.

Tout à coup les servants s'échappent des abris, et, en une course folle, gagnent une masure à l'angle de la prairie. La tempête les suit : les quatre pièces du Pich tapent sur leur tanière, le toit vole en éclats, les murs fondent, s'écroulent, le désastre est complet.

Élévation.

Siméon, ...oyant que de toutes parts on accourait pour le visiter, éleva une colonne haute de trente-six coudées, et y monta. Et il y demeura trente-six ans, en prière.

Et quand l'heure de sa mort fut ar­ivée, il se baissa, selon sa coutume, pour prier et rendit à Dieu son âme bienheureuse, qui fut portée par les anges dans le lieu de l'éternel repos.

(Vie de saint Siméon Stylite).

Mon ermitage, sur la tour. Tout dort, dans un calme étonnant, et le silence est tel que j'entends le bruissement du ciel. La brume colle au sol : la terre, en bas, est une buée laiteuse, sans horizon, qui se délaye dans le ciel et monte par degrés jusqu'à l'azur pâle, au-dessus de moi.

Solitude. Seul le fil du téléphone me rattache au monde : je suis un point dans l'espace immobile.
Par moments une plainte glisse doucement dans l'air et y met une tendresse : c'est un couple de pigeons qui roucoulent sur leur couvée, dans un trou de la tour. Soudain leur brusque envol m'entoure d'un battement d'ailes blanches, qui me frôlent en éventail. Puis de nouveau le silence.

Il est déjà tard : dix heures.
— Allô... gémit une voix distante : c'est le porte-voix qui me relie à l'étage inférieur où mes aides tuent le temps. Allô... — c'est Cornez — Lieutenant, geint la voix dolente, on crève de froid.
— T'en fais pas, vieux, on les aura... Battez la semelle avec Liénart, ou faites des vers, ça vous réchauffera.

Je n'ai même pas cette ressource, moi, de battre la semelle. Depuis trois heures je suis immobile sous ma cagoule, à jouer le mur, et j'ai les mains violettes et l'onglée dans les pieds. Plus moyen de descendre sans être vu : car j'émerge du brouillard, et déjà, en face, les arbres et les pignons regardent, nageant dans une mer blanche, la tête dressée au-dessus de la nappe floue.

Qu'importe le froid, d'ailleurs? Mon coeur brûle. Qu'importe la chair qui souffre? Mon âme est heureuse, infiniment heureuse... Seul ! Je suis seul ! si seul avec le ciel que je pourrais parler, et crier, et chanter tout mon coeur, et que seuls les rayons m'entendraient... et Toi, ô mon Amour ! Oh ! viens à moi, maintenant qu'autour de nous le monde s'est endormi ! Viens, donne-Toi à mon amour, Toi qui es à mon âme un chant et une lumière, un parfum et une ivresse, et un bonheur tous les jours rajeuni, Toi dont la gracieuse présence peuple toute solitude et remplit mon coeur et fait déborder sa joie... Viens, Toi dont j'ai si soif, et donne-moi ton baiser.

O beata solitudol Mon âme monte et oublie, et se fond dans la délicieuse eqidence de cette présence active, qui l'enveloppe comme une caresse. 0 Amour ! Amour ! Frémissement de l'être sublimé par l'amour ! le coeur qui brûle comme un encens et resplendit comme un ostensoir d'or, et qui s'abîme dans la tendresse !... Ah I ceux qui n'ont pas connu ces rêves brûlants et doux et ces immaculées ardeurs, ceux qui n'ont pas connu l'embrassement de Jésus, ceux-là n'ont pieu connu de la vie.

...Mon âme monte, et elle chante : et son chant est un hymne et un gémissement.

Et voici que sous mes pieds un autre chant gémit, qui s'unit, très doue, au gémissement de mon amour, comme une viole qui épouse un cantique. 0 mes soeurs les colombes ! est-ce le tourment de Dieu qui vous fait, vous aussi, pleurer votre doux chant avec de tels accents? Votre voix n'est- elle pas le cri chargé de soupirs qui s'élève de tout être vers Celui qui berce tous les rêves, n'est-elle pas la plainte ineffable qui monte éperdue vers l'amour?

O mon Dieu, sois béni pour mes soeurs les colombes, qui chantent ton amour et qui prient avec moi !

Mon âme monte... Et plus elle monte plus elle voudrait monter, et son désir s'augmente à mesure qu'il se satisfait. Et le cri de sa joie ressemble à un sanglot... Et elle se perd, immobile, dans la douceur d'aimer.

Oh I comme je voudrais mourir, pour que ce rêve s'achève

Beach solitude!...

Et je songe tout à coup à la vie étonnante de ce saint du désert au Stylite solitaire qui passa trente- six ans au haut d'une colonne, tout seul avec l'Amour, le front baigné dans l'azur, l'âme baignée des resplendissements de Dieu.

Démence, disent ceux d'en bas, extravagance d'un esprit mal assis ! Aucun saint, (le fait, n'a autant que celui-ci prêté au persiflage. Et je me rappelle le temps où moi-même je me livrais, sur le compte du pauvre saint, à de faciles plaisanteries.

Comme je me suis trompé ! Comme je comprends maintenant que mon mépris n'a condamné que moi- même, et qu'ils se jugent eux-mêmes, ces petits sages d'en bas, qui raillent le ciel de ne leur point ressembler.

Esprits pauvres, coeurs chétifs, qui, au fond de vos boutiques, jouez à la vie comme des enfants jouent aux dés, ne parlez pas des choses qui vous surpassent tellement ! Taisez-vous : vous n'avez rien compris des destinées de l'homme. Ah ! si vous aviez pu voir dans l'âme du Stylite ! entendre ce qu'il a entendu du haut de sa solitude, assister à ces fêtes où s'enivrait son coeur, vous sauriez que lui seul a su ce qu'il faisait.

...Et quand fut venu son temps, Siméon passa du ciel de ee monde au séjour bienheureux, où déjà il avait établi son âme.

Seigneur, donnez-nous de comprendre vos saints, oh ! donnez-nous de comprendre l'amour !

Ma tour encaisse. Elle a ceci de mauvais qu'elle sert de but auxiliaire aux batteries boches pour le réglage de leurs tirs. Cette fois c'est Bertha qui règle à mes dépens. Les réglages de Bertha sont longs et minutieux, et ses marmites de 15 c. ne sont pas négligeables. Elle a déjà fait un long et un court. A chaque coup la tour oscille et je balance comme dans un bateau. C'est émouvant, ce bombardement en plein ciel, au haut de cette ruine branlante : que la tour soit touchée, c'est la dégringolade.

Soudain... Ça y est ! Une secousse formidable, tout se disloque sous moi et s'effondre... Je me cramponne à une poutre : et, dans l'éruption de poussière qui monte autour de moi, je me rends compte qu'un gigantesque vide s'est fait sous mes pieds, au-dessus duquel je suis suspendu. Oh-oh !... Un rétablissement : je saisis le bout de l'échelle, et profitant de la fumée, je descends en vitesse. Il était temps : je touche à peine le sol qu'une seconde explosion ébranle la muraille. Je n'ai que le temps de sauter sous le porche pour éviter l'avalanche de pierres qui s'abat.

Hélas! la tour est découronnée, le clocheton est par terre, tout le dessus est effondré. C'en est fait, cette fois, de sa beauté et de son harmonieux sourire : c'est un rictus qui contracte sa face informe. On l'a touchée au visage, la pauvre !
— Vous en avez de la veine, lieutenant ! dit Liénart en me voyant rentrer.
— Je suis vacciné, mon cher... Elle pas, malheureusement. Pauvre vieille !

Deux jours plus tard, le poste est rétabli. La tour étant vidée comme une coquille, j'ai dû m'installer derrière, à l'extérieur, sur une sellette fixée au bout de l'échelle, et je regarde par un trou de la muraille.

Les Boches, tranquillisés, se tiennent cois. Et moi, tout en réglant les tirs sur leurs tanières, je fais ménage avec les pigeons, dont je vois les oeufs, à côté, au fond d'une rayère. Je leur apporte chaque matin une provision de grain. Et ces bons procédés m'ont gagné leurs petites âmes, un peu effarouchées, au début, de mon gros voisinage : nous sommes si intimes à présent, qu'ils viennent percher sur mon épaule et sur ma tète ; je remplace le clocheton, et cela achève sans doute de rassurer les Boches d'en face.
Allô — allô !

Je reconnais la voix du capitaine Guerre, des 120 longs français.
— Allô ! c'est vous, Lekeux?... Vouas êtes sur votre perchoir, à Oudde Stuvekin... kes... kiské... enfin c't'histoire qu'on ne prononce pas, quoi?
— Cela même, capitaine.
— Bon, nous allons fesser Bertha : pouvez-vous m'observer cela?

Pauvre Bertha I Quelle dégelée I Cela lui apprendra à faire sa besogne à fond, quand elle se mêle de démolir une tour. Je savoure les délices de la vengeance.

Mais dans l'après-midi, comme je m'éloigne du poste pour repérer je ne sais plus quelle ferme, un marmitage éclate derrière moi. C'est mon patelin qui encaisse. De grosses trombes noires jaillissent du village... Tiens, il me semble que la tour a pris une drôle de forme : elle a une corne au front. Soudain je la vois disparaître dans un tourbillon gris... C'est elle qu'ils démolissent ! La malheureuse est frappée coup sur coup par un tir d'une redoutable précision. Elle s'empanache de fumée, s'effrite, s'écroule, se déforme, et à chaque coup diminue un peu plus... Elle appelle au secours, lève désespérément ses bras mutilés, pleure par tous les ruisseaux de décombres qui coulent de ses brèches. Le tir achevé, il ne reste qu'un massif informe : la moitié a disparu, et l'échelle, brisée et découverte, pend en travers des ruines, comme un aveu...

Il me semble que c'est moi qu'on vient de tuer, dans l'un de mes rêves. Mais je n'abandonne pas : je réoccuperai le reste. Février 1915.

La tour est morte, maintenant : morte à sa tâche de brave observatoire. Cinq fois de suite elle a été amputée par le tir ; chaque fois on l'a rafistolée et j'y ai remis un poste, descendant d'un étage à mesure qu'elle fondait.

Et à présent ce n'est plus qu'un moignon biscornu, laid comme un cadavre, un pauvre pan de mur en ruine qui n'est plus bon à rien, et qui louche d'un oeil borgne par-dessus l'énorme monceau de ses débris.

Je voudrais qu'on détruise cette dépouille grimaçante qui offense le souvenir de sa pure beauté ; je voudrais qu'on efface cette mutilation, comme on couvre le corps de l'ami que les obus ont outragé.

Mais non... Il y a un hyrnme puissant dans ce grand geste tragique sur lequel elle est morte. Je pense qu'à Roncevaux le preux Roland était ainsi couché sur les cadavres, déchiré de grands coups d'épée, avec, dans sa main nouée, Durandal.

O ma tour, mon amie ! quel cantique pieux doit te chanter mon coeur ! Tu m'as donné ta beauté pour m'aider à sauver la grande Beauté du monde, tu as donné ta vie à cette douce terre des Flandres de qui tu étais née. Et voici que de cette terre meurtrie qui t'a reprise, tu dresses encore ta dernière misère, constante comme la vérité, obstinée comme l'esprit, tenace comme lline douce et entêtée d'Uylenspiegel. Et « est-ce qu'on enterre Uylenspiegel,l'esprit, Nelle, le coeur de la mère Flandre? Elle aussi peut dormir, mais mourir, non ».

Références

(1) Oud-Stuyvekeaskerke signifie, pavatt-il, la vieille église de la petite fleur bleue

 
Père Martial  Lekeux Mes Cloitres dans la tempête
Menu-Pere-Martial-Lekeux-Mes-Cloitres-dans-la-tempete.html
 
       

Pour lire les tweets du Pape François

cliquer sur ce logo

ou

Menu-Pape-Francois-L-Ensemble-des-tweets-du-jour.html


En tout temps vous pouvez revenir à la page Menu Principale
 
 
  index.html dchristiaenssens@hotmail.com  
 
Comme le papillon allez maintenant à vôtre tour porter la Bonne Nouvelle de Dieu et faire aussi connaître mon site merci beaucoup.