P. Martial-Lekeux o.f.m. Voie raccourcie de l'amour Divine,
à l' École de Saint François D'Assise

La vie parfaite -2-A -DANS LES CLARTÉS DIVINES-3- Dans les clartés divines-Bienheureux Roger de Provence : Méditaitons-Saint Pierre d'Alcantara-Prière pour demander l'amour divin

 

La vie parfaite -2-A

DANS LES CLARTÉS DIVINES

3- Dans les clartés divines
Bienheureux Roger de Provence : Méditaitons
Saint Pierre d'Alcantara :
Prière pour demander l'amour divin

Voici l'âme arrivée au terme de cette « voie rapide » de la perfection. Pas aussi rapide peut-être qu'elle l'avait escompté, mais d'autant plus, à coup sûr, qu'elle y aura montré plus de courage : c'est précisément une voie de courage qu'elle a choisie. Si elle regarde en arrière, elle se rendra compte qu'elle eût pu arriver plus vite, et que tous les retards sont dus à des hésitations, des délais, des refus devant quelque démarche un peu difficile.

Eût-elle pris une autre voie, sans doute serait-elle beaucoup plus en arrière, peut-être ne fût-elle jamais arrivé aux zones de lumière qu'elle vient de découvrir, car il est des sommets auxquels on ne parvient que par celle-ci, qui est la voie royale, la voie évangélique, celle que nous a expressément indiquée le Maître. C'est la voie de la croix et la voie de l'amour, les deux plus puissants facteurs d'amendement et de sanctification, toujours tellement unis que les deux termes peuvent se ramener à un seul : l'amour avec ses exigences. D'un bout à l'autre du chemin, l'amour, centre et fin de notre vie, reste à la base de tous les efforts et de tous les exercices. Abnégation — union. Ou, selon Henri de Herp, donner d'abord, se déprendre de soi-même et de tout pour se remettre totalement entre les mains de Dieu; puis se conformer à lui et s'unir à lui dans l'amour : alors la toute-puissance de l'amour divinement infusé d'en-haut achèvera l'oeuvre de la perfection. Tout cela, nécessairement, demandera du temps. On ne devient pas saint en huit jours. Il n'y aurait qu'un moyen pour cela : le coup de foudre de Damas; il n'est pas à notre disposition, mais la voie proposée — celle de saint François — est aussi courte et rapide qu'il est possible, parce qu'elle va directement aux pièces essentielles du problème, qu'elle requiert le maximum de générosité, et que toujours elle met en jeu l'amour, le grand moteur de tout bien : car s'il y a les exigences de l'amour, il y a aussi la force de l'amour.

Voie rapide — voie ardue. Il a été beaucoup demandé à l'âme. Mais Dieu est là, qui toujours répond à la bonne volonté. Lui qui nous donne ce précepte : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait », lui qui nous dit : « Frappez, et il vous sera ouvert », il ne nous laissera pas travailler en vain, il veut notre sainteté plus que nous ne la désirons, et quand il nous voit fidèles à le chercher et pleins du désir de le trouver, il intervient lui-même avec toutes les ressources de sa souveraine puissance; et une seule de ces grâces ineffables, une seule des touches sublimes du Saint-Esprit peut nous faire réaliser en une fois plus de progrès que des années d'efforts.

Oui, comme disait Henri de Herp, celui qui pratiquera cette méthode et qui s'y appliquero avec persévérance, il est impossible qu'il n'arrive pas à la vie parfaite.

J'ai montré le chemin au pieux lecteur, guidé moi-même par tant de saints auteurs qu'inspira l'exemple du séraphique Petit Pauvre : il me reste à souhaiter courage et succès dans ce voyage vers les som­mets de l'amour divin à ceux qui s'y engageront. Et s'ils hésitent et doutent encore, qu'ils en croient tous ceux-là qui les ont précédés dans cette voie et ont été conduits à toute sainteté.

Pour les escorter dons le trajet, je crois ne pouvoir mieux faire que de leur proposer comme compagnon un extatique franciscain du XII I' siècle, le bienheureux Roger de Provence , qui nous a laissé d'admirables méditations. Il leur montrera cette vie supérieure réalisée dans une âme toute conquise par l'amour. Il écrit dans un latin barbare et difficile, l'ordre paraît être le moindre de ses soucis : ce n'est qu'une lettre qu'il adresse à un confrère, et il s'y laisse aller à son inspiration. (J'ai tenté de l'éclairer un peu en y mettant des sous-titres.) Mais quelle flamme, quelle ferveur, quelle élévation! On se brûle au contact de cette âme ardente, et l'on monte avec elle vers les cimes de l'amour séra­ phique. Puissions-nous comprendre enfin, comme lui, qu'une seule chose, une seule est digne d'être vécue, et prendre à sa suite le chemin de lumière. O ire, o sibi perire, o ad Deum pervenire! Oh! aller, et mourir à soi-même, et parvenir à Dieu! Et là, dans la demeure du Père, glori­ fier le Seigneur, édifier l'Eglise et goûter le bonheur, la joie, la paix du Christ qui dépasse tout sentiment.

MÉDITATIONS du bienheureux Roger de Provence

Dieu nous presse d'inviter le juste à la joie : « Dites au juste qu'il est heureux, lisons-nous dans Isaïe, car il goûtera le fruit de ses oeuvres. » L'homme juste, en effet, participe à Dieu dans son activité : ces oeuvres que lui attribue Isaïe, David les considère plutôt comme divines quand il dit au Seigneur : « Je méditerai sur toutes vos oeuvres. » Plutôt divines qu'humaines en vérité : car sans l'aide de celui qui scrute les coeurs, l'esprit de l'homme est inapte aux choses de Dieu. Mais quand l'Esprit-Saint l'habite, cette parole se révèle divinement vraie : « L'Esprit pénètre tout, même les profondeurs de Dieu. » Que, transporté de joie, le juste découvre donc son Dieu, et qu'il fasse connaître aux hommes celui qu'il a trouvé, afin qu'ayant reconnu combien il est sublime, sans cesse ils cherchent son visage.

GRANDEUR DE L'HOMME

Réfléchissez donc : voyez quel est le sentiment de l'Eglise envers Dieu, et si elle tient pour sage de s'attacher à lui. « Il m'est bon, dit-elle, d'adhérer à Dieu. » Ce bien-là, en effet, est le bien des biens. Voyez quelles sont les splendeurs de la Patrie et les misères de cet exil. Comprenez quel respect vous devez avoir pour Dieu, et, par suite, pour l'homme-Dieu : et, à cause de cet homme qui est Dieu, vous éprouverez une telle estime pour tout homme, que c'est à peine si vous oserez encore regarder quelqu'un en face. Considérez que vous-mêmes, qui n'êtes qu'un méprisable ver ou un peu de poussière, vous êtes néanmoins homme, et comment vous devez vous garder pur de tout péché à cause de celui qui doit être glorifié en vous, votre Dieu.

Levez les yeux, voyez le désir des anges : ils voudraient voir tous les hommes élevés au-dessus d'eux, à cause de cette exaltation de la nature humaine qui leur apparaît, en Dieu fait homme, anoblie au-dessus de la leur. Si donc les anges, qui sont si grands, ont un tel désir, quel respect vous devez avoir pour tout homme : chacun est l'image de Dieu! Regardez-vous vous- même : voyez, Dieu a préposé un ange à votre garde; quelle vénération vous devez à cet ami céleste qui, toujours et partout, est à vos côtés, et par lequel il vous accorde d'innombrables bienfaits!

LA FIN DE L'HOMME EST DE TROUVER DIEU EN MÉPRISANT TOUT LE RESTE
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Méditez maintenant cette parole du psalmiste : « Vous m'avez fait connaître les voies de la vie. » Les voies, dit-il, car il y en a deux : celle de la divinité, où l'on contemple Dieu lui-même; celle de l'humanité, où l'on contemple les choses humaines, mais encore en Dieu. Soyez donc très attentifs à ne rien accueillir en vous qui soit étranger à Dieu : car « tous nous avons reçu de sa plénitude ». Considérez bien et fixez fortement ceci dans votre esprit : que Dieu est, et que seul il est, et que toute autre chose est comme n'étant pas (1) .

Veillez à ordonner vos désirs, pour n'être attiré par aucune des choses qui se voient, mais bien par celles qui ne se voient pas. Car les choses visibles sont une ombre ou une inconsistante vapeur de celles qui échappent à nos regards. Apprenez et appliquez-vous à juger exactement des choses, en sorte que vous estimiez chacune à sa réelle valeur : que celles qui sont soumises au temps, vous les reconnaissiez fugaces et comme n'existant pas, et que les choses invisibles et stables aient seules accès dans votre coeur.

Réfléchissez maintenant, et comprenez que tout le temps où vous ne vaquez pas à l'oraison est du temps perdu, et que c'est là une lourde perte. Comprenez que votre unique désir doit être d'aller à l'oraison. Si vous trouvez là votre repos et votre paix, plus jamais vous ne pourrez vous reposer ailleurs; une fois que vous en aurez fait l'expérience, dans toutes les autres occupations vous vous sentirez comme emprisonné.

Considérez que là où est votre trésor, là doit être votre coeur. Or, quel est votre trésor sinon Dieu et les choses de Dieu ? Malgré le poids de la chair qui vous écrase, malgré ce corps qui vous est un cachot et une mort, habitez donc, par l'esprit, les cieux où vous avez votre dépôt de gloire. Veillez à n'enfoncer le pied dans rien de ce qui est sous le ciel.

Et sachez bien ceci : chaque fois que vous sentez en vous de l'obscurité, de l'aridité, de la peine, de la tristesse ou quelque autre désordre qui vous éloigne de Dieu ou empêche votre libre accès à lui, imputez-le à vous-même, et non pas à lui. Et que cela vous soit un remède qui vous fasse reconnaître, pleurer et regretter la misère de votre exil. Songez en ces heures-là que tout ce qu'ont fait les saints, tout ce que font les anges, tout ce que peuvent faire les créatures ensemble, n'est rien au regard de ce qui serait digne de Dieu. Alors vous pauvre, que pourriez-vous faire seul en un moment ? Que tout ce que vous pourrez accomplir pour Dieu soit donc, à vos yeux, moins que rien.

Considérez à quelles viles fonctions vous êtes réduit quand vous pourvoyez aux besoins de votre propre corps. La chair n'est-elle pas une lèpre répugnante ? Voyez votre misère et de quoi vous êtes esclave. Pensez-y, et prenez garde à ne jamais être désarmé, affermissez votre coeur pour être toujours en lutte contre vous-même. Voyez à qui il vous sied d'obéir : à Dieu ou au démon, à l'esprit ou à la chair, à la reine ou à la servante ? C'est un grand malheur, une profonde dégradation, une affreuse misère que de servir la chair et de lui obéir.

Voyez votre vocation, prenez conscience de votre condition. Si Dieu vous a placé dans un état meilleur, faites que votre vie soit meilleure. Serez-vous un serviteur infidèle et ingrat pour votre Seigneur qui vous a ainsi adopté ? Quelque chose que vous voyiez ou entendiez, quoi que vous pensiez ou éprouviez, soyez attentif à tout rapporter à la gloire de Dieu, passant, suivant la « seconde voie », de la chose elle-même à son sens spirituel, puis à sa fin qui est l'amour, et enfin à une véritable affection pour Dieu.

Ayez la volonté de toujours porter dans votre corps les stigmates de votre Seigneur Jésus-Christ : ce sera votre soutien dans l'effort qui s'impose à vous pour aller à Dieu. Considérez que c'est pour cet effort que vous êtes fait : voulez-vous, en le refusant, être frustré de la fin même à laquelle Dieu vous a ordonné ? Voyez, toute créature atteint sa fin : serez-vous plus misérable qu'aucun autre être créé ? Cet effort, il est votre repos et votre paix : quand vous consentez ce labeur, alors seulement vous commencez à être réellement.

Réfléchissez, et voyez combien vous êtes changeant, et combien immuable est votre Dieu. Votre coeur n'est-il point parfois tout en feu, ardent et défaillant, quand, soulevé au-dessus de lui-même, il est porté en Dieu ? Est-ce donc Dieu qui change alors ? Non point : ce n'est pas lui qui se change en vous, mais vous qui êtes changé en lui. Quand donc vous êtes transporté de la sorte, voyez d'où vous venez, et songez que lui était ainsi avant que vous ne le fussiez en passant en lui : oui, ainsi, et encore d'une façon bien supérieure, incompréhensible et inexprimable. Dieu n'est-il pas la lumière qui luit dans les ténèbres ? Oui, mais « les ténèbres ne l'ont point comprise ». Considérez que jamais personne n'a pu ni ne pourrait parler dignement de Dieu : la vertu de ces choses ineffables ne semble-t-elle pas s'évanouir dès qu'une langue de chair les touche ? Cela n'est que trop évident.


QUE LA DOUCEUR DE L'AMOUR DIVIN ÉLOIGNE DE TOUT AUTRE PLAISIR

Songez maintenant qu'une grande espérance ne procède que d'un grand mérite. Si Dieu est tout votre désir, cherchez un peu par quoi, en quoi et comment vous pourrez trouver consolation. Le désir, l'espoir différé produit l'affliction, vous le savez : et si votre désir est profond, vous ressentez une véritable détresse. Que si c'est de Dieu que vous avez soif, comment pourrez-vous étancher cette soif sinon en goûtant son Esprit dans le torrent des divines voluptés ? Pensez-y bien, afin de ne pas vous satisfaire d'une vertu quelconque, mais, avec l'aide de Dieu, de tendre en chaque vertu à la perfection.

Songez combien il est suave aux anges et aux bienheureux; et que tout votre effort aille à éprouver, en chacune de vos pensées et de vos sentiments, quelque chose de cette indicible douceur dont le monde n'a point l'expérience. Car, encore qu'ici-bas vous ne puissiez la goûter telle qu'elle est ni de la façon dont eux la savourent, néanmoins, comme vous êtes leur futur concitoyen, si vous marchez dans la vérité devant Dieu, il vous donnera dès cette vie des arrhes de cette joie suprême. N'adoucira- t-il pas par sa suavité l'amertume de ceux qui nuit et jour cheminent au fond du gouffre ? Sinon comment pourraient-ils subsister ? N'est-il pas le Dieu des siens ? Oh! si, bien certainement.

Considérez de qui est cette parole : « Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes. » Si ce sont là les délices de Dieu, qui est si parfait, si grand, si ineffable, vos délices à vous sont en Dieu, dès que vous êtes en lui par la charité et dans la charité. Quand donc en aurai-je l'expérience ? Au moment où agira en moi ce bienheureux instinct de Dieu : quand, pour moi, vivre ce sera cela, que toute ma vie tiendra dans cet instinct divin. Maintenant, hélas! je retombe bientôt de cet envol, je ne parviens pas à m'y maintenir : et je chois et m'égare en une foule de soucis. Je suis tout dispersé, et ma vie se débande, et je ne parviens pas à la maintenir groupée. Le pourrai-je jamais ? Oui, je le pourrai. Et quand ? Quand je vivrai totalement en Dieu et que Dieu, seul, sera ma vie. Alors je serai établi au-dessus de moi-même, et je ne serai plus porté à revenir me fourvoyer en moi; désormais je ne dévierai plus : car le lieu de l'âme est alors en Dieu, et là il n'y a plus de vicissitudes.

Considérez comment l'homme juste parle des plaisirs : « Sei­gneur, je les ai tenus pour amers d'autant que je les ai sus dangereux; je les ai refusés à la chair d'autant que je les ai sentis opposés à l'esprit; je les ai éloignés de moi d'autant que je les ai vus entraver mon âme. « Quel plaisir est plus doux : se délecter en Dieu ou dans le manger ? La comparaison est absurde. Celui qui prend son plaisir dans la nourriture, ou dans quelque autre chose créée, trouve-t-il une jouissance digne de l'homme ? Quelle aberration! C'est de Dieu qu'il doit jouir. Que chacun donc ait soin d'éloigner de lui tout plaisir, redoutant de se satisfaire en quelque chose qui soit hors de Dieu : car le plaisir pris dans une créature ferme l'accès à la douceur divine. Ceux qui ont trouvé le vrai bonheur en Dieu savent désormais que tout plaisir créé est nul : « Quand on a goûté l'Esprit toute chair devient insipide (2) .

PLÉNITUDE DE DIEU ET INDIGENCE DES CRÉATURES

Considérez bien que si Dieu vous est présent, toute chose vous est présente : l'éternité, le passé et le futur, les créatures spirituelles et corporelles, ce qui se fait, a été fait ou se fera, la science, la pensée et la vertu, et encore tout ce qui n'a pas été créé, qui pourrait l'être et pourtant ne le sera pas. Si vous voyiez tout cela, quels ne seraient pas l'ardeur, l'amour, le désir qui vous y entraîneraient ? Vous seriez sans cesse, j'en suis sûr, hors de vous : or tout cela est en Dieu, dans le Seigneur souverain, et en lui seul.

Allez plus loin encore : ne bornez pas votre pensée aux choses qui sont écrites, comme lès sciences, fruit de l'invention et de la tradition des hommes; mais, poussant plus avant, portez-la sur cette science admirable des anges, devant laquelle la condition humaine doit s'avouer impuissante; puis, dépassant celle-ci même, pénétrez jusqu'à cette source ineffable et impénétrable de la sagesse et de la science de Dieu, qui transcende les forces et les possibilités de toute créature. N'est-ce pas devant celle-ci que, frappé d'émerveillement et d'une sorte de stupeur, le Docteur des docteurs, le contemplatif sublime parmi les sublimes, saint Paul s'écriait : « O abîme des trésors de la sagesse et de la science de Dieu! » Bien donc que vous ne puissiez, vous homme, non plus qu'un ange, non plus qu'aucune créature, étreindre la perfection d'un tel poids de sagesse ni soutenir le poids d'une telle perfection, pourtant la connaissance d'une telle disproportion entre votre petitesse, votre infirmité, votre incertitude dans le flux universel des êtres, et cette immensité, cette puissance et cette inébranlable stabilité, devrait opérer en vous une grande vertu, en sorte que, appuyé sur cette infinité et conscient de cette impuissance, vous avanciez de jour en jour, montant de progrès en progrès et d'ascension en ascension, sachant que de vous-même vous n'y pouvez rien.

Songez combien peu de chose est ce que peut exprimer la parole humaine, et combien elle laisse à deviner. Si tous les êtres que Dieu a faits étaient voix et expression, ce qu'ils diraient de lui serait encore bien peu, ne serait pour ainsi dire rien au regard de ce qu'il est. Que toutes les choses qui sont vous soient donc autant de bouches qui vous parlent de Dieu. Quand une s'ouvre, les autres se tairont-elles ? Mais aussitôt, toutes ensemble éclatent et proclament, en une magnifique clameur : « C'est lui qui nous a faites, et non pas nous! » Ah! Seigneur, celui dont les oreilles pourraient s'ouvrir pour entendre cette voix inouïe! Seigneur, de quelle ardeur il vous aimerait! Comme il défailli­ rait, perdant le sens de lui-même!

Considérez comme toutes choses s'écoulent et cessent d'être, comme elles sont toutes changeantes et comme aucune n'est sta­ ble. Vous donc, tandis que tout le reste s'altère et se dissipe, ne tolérez en vous aucune altération, car Dieu réside dans les choses stables et qui sont, et non dans celles qui passent. Mais quand vous constatez en vous quelque inconstance, reconnaissez qu'en cela vous participez des êtres changeants, et non pas de celui qui seul est immuable. Ne vous sentez-vous pas parfois prompt, ardent, plein de ferveur ? Et si d'autres fois vous êtes froid et aride, en qui se trouve le défaut ? N'est-ce pas en vous ? Sans doute, car votre condition est celle d'une créature, non celle du Créateur. Ah! quelle misère est la vôtre d'avoir à constater ces défaillances! Que vous vous sentiriez misérable si vous aviez conscience de cette infirmité!

Considérez que pour tendre à votre perfection d'homme, rien n'est plus important que de comprendre les choses non pas telles qu'elles sont exprimées, mais telles qu'elles ne peuvent être conçues. Le coeur s'enflamme selon que l'esprit s'éclaire : ne voyez-vous pas que, devant un même objet, l'un s'exalte tandis que l'autre demeure insensible ? C'est pourquoi certains ont le dégoût de cet aliment très léger : léger parce que, tout en accablant l'âme sous un énorme poids de vertu, il la soulève ineffablement au-dessus d'elle-même, en Dieu. Et de la sorte la demeure terrestre de l'homme devient céleste. Veillez donc à ne jamais être relâché, mou ou négligent dans la garde de votre coeur. Que jamais votre âme ne se laisse arrêter par aucune borne, par aucun embarras : rien ne doit limiter celui dont la seule limite est en Dieu.

IL FAUT GLORIFIER DIEU CONSTAMMENT ET EN TOUT

Par la contemplation : Songez bien à ceci : la fin de l'homme est la même que celle de l'ange. Or, quel est l'acte le plus essentiel aux anges ? Leur vie, leur acte suprême, n'est-ce pas la divine contemplation ? Cette même occupation doit donc être la fin et la vie des hommes, de ceux-là tout au moins que Dieu pénètre comme le firmament investit les montagnes. Mais qui donc est cette montagne sublime sinon vous, Frère Mineur ? Voyez donc attentivement si telle est votre vie : sinon vous êtes mort, car celui-là seul vit que Dieu vivifie. Tout ce qui n'est pas de Dieu n'est que du vulgaire pain. Or, « l'homme ne peut vivre seulement de pain ».

Par la pureté de la vie : Sachez que quand vous résistez à quelque tentation, et spécialement aux suggestions de l'esprit impur, qui sont d'autant plus difficiles à vaincre qu'elles sont plus intimes et plus fréquentes, il ne vous suffit pas d'une résistance quelconque : il faut qu'elle soit parfaite, en sorte que Dieu triomphe en vous, et que vous sortiez de la tentation plus fort que si vous ne l'aviez pas eue.

Par l'humilité : Méditez ce mystère : le même Dieu de l'univers qui a créé l'ange a fait aussi lever — et parmi ses oeuvres quoi de plus haut que l'ange, quoi de plus vil que le ver ? Or, pour vous, il ne s'est pas fait ange, il s'est abaissé à n'être qu'un misérable ver (3) . Et même ce ver, cette sorte de rien à quoi il s'est réduit, il a paru le rejeter dans le néant en souffrant qu'on le fît mourir. Ah! que l'orgueil humain s'épouvante! Comment trouvera-t-il durant l'éternité la joie de posséder Dieu dans la vie bienheureuse, celui qui, en cette misérable vie, aura cher­ ché d'autre gloire qu'en lui ?

Pensez-y donc et dites à Dieu : « Seigneur, Seigneur, je n'ai pas fait toutes choses, moi, et ce que j'ai fait, je ne l'ai pas bienfait; et encore, ce que j'ai fait de bien, c'est par vous que je l'ai fait Et si même j'avais bienfait toutes choses, je ne serais encore qu'un serviteur inutile. » N'est-ce pas vrai, cela, puisque votre dette reste toujours impayée ?

Considérez quelle est l'étendue de votre esprit dans tous les domaines, et comment, tel qu'il est fait, vous ne comprenez rien. Pourquoi alors repousser avant de comprendre ?

Par le culte : Considérez comment, tandis que nous célébrons Dieu dans nos solennités, Dieu lui-même nous fête. Car nos fêtes sont sa nativité, sa résurrection, la descente du Saint- Esprit : est-ce que par elles le soleil n'est pas devenu plus lumineux, la lune plus claire, les étoiles plus brillantes, le ciel plus serein et plus admirable, la terre plus belle avec toute sa parure, la mer plus féconde, l'air plus pur et l'ordre de tous ces éléments plus noblement parfait ? La fête que nous offrons à Dieu pour chacun de ces événements est annuelle, la fête qu'il nous fait est constante. Que votre hommage à Dieu soit donc continuel lui aussi. Ne me le disiez-vous pas vous-même? Et si en cette terre déjà, où nous séjournons à l'ombre de la mort, le Seigneur nous honore et nous fête de la sorte, comment glorifie-t-il ceux qui déjà sont dans la Patrie, et comment eux le chantent-ils, dans ce séjour des esprits bienheureux, où les ébauches d'ici-bas reçoivent leur perfection!

Songez que le Christ, en s'offrant une seule fois au Père, a donné le salut au monde entier, a rouvert les cieux, a accompli toutes choses : ô mon âme, combien donc tu dois t'estimer heureuse chaque fois que, dignement, tu offres au même Dieu un sacrifice si agréable! Pense un peu, que de grâces peut te donner celui qui en a tellement comblé l'univers! Tout cela, mon âme, est lourd de bénédiction.

Dans les adversités : Voyez comme le Seigneur se tait dans les épreuves et le martyre de ses saints, comment même il s'est tu jusqu'à la mort de son Fils unique. Les abandonne-t-il pour autant ? Oh! non. Le Christ avait offert sa vie avant que le soleil ne cachât ses rayons, que la terre ne tremblât et ne rendît ses morts. Et néanmoins Dieu s'est tu. Et il n'est intervenu pour aucun de ses saints. Ah! bien qu'ils parussent abandonnés pour un moment et en peu de chose, aucun pourtant ne l'a été en réalité, et Dieu les a réunis dans la multitude de ses miséricordes.

Avec les créatures : Comprenez maintenant que toutes les choses que Dieu a faites n'ont qu'une bouche, toujours ouverte pour le chanter et qui, sans l'avoir appris, proclame magnifiquement sa multiple et divine vertu. Examinez de quelle façon vous écoutez cette voix, et si tout être vous est une bouche et une langue ou bien si vous avez des oreilles pour ne point entendre, voyez comment vous honorez ce qui est de Dieu en toute chose, comme de vivre, d'être, de raisonner, ou en quelque fonction que ce soit. Toutes ces activités sont admirables, mais bien plus admirable celui qui les créa.

Devant les autres et en vous-mêmes : Si l'ardeur de la passion, ou le désir d'un misérable gain, ou les deux ensemble enlèvent toute honte à une courtisane, comment, ô mon âme, brûlant de l'excessif amour de ton Jésus, ne perdrais-tu pas aussi toute crainte ? Non, tu n'aimes pas si tu peux encore rougir de ton amour. Malheureux, c'est devant la face des anges que tu devrais rougir si tu n'aimes pas le Christ! Qu'est-ce qu'un amour qui rougit ? Un amour bien frivole à mon sens.

Bienheureux celui pour qui toute chose a la saveur de Dieu! Bienheureux celui qui en lui-même reconnaît Dieu (entendez ceci avec intelligence) : celui qui a perdu le sens des choses vaines, qui est tellement passé en Dieu que désormais il n'est plus à lui-même, mais à celui qui est en lui. Vraiment, ce sont là de grandes choses.


LE CANTIQUE DE LA CRÉATION

O homme qui restes tiède dans la louange de Dieu, comprends donc que, par là, tu te relègues au dernier rang de toutes les créatures qu'a formées le Très-Haut. Lui qui les a créées, ne les a-t-il pas faites pour sa louange ? Oui certes, et toutes s'acquit­ tent de cette mission. Le soleil resplendissant cache-t-il ses rayons ? A-t-il jamais failli à cette fonction d'éclairer qui est dans sa nature ? Chaque astre, et la lune même, toute changeante qu'elle est, ne remplit-il pas fidèlement ce même rôle ? La terre ne donne-t-elle pas son fruit et la plante son germe ? Et la vertu multiple des semences n'observe-t-elle pas, dans cha-/ tune, les contours de sa nature ? Le feu oublie-t-il sa fonction( propre, qui est de chauffer ? Fais-en l'expérience, essaye si tu en doutes; n'en croiras-tu pas tes sens ? Toutes ces créatures, satisfaites de leur lot de grâces, en remercient Dieu et, jusque dans leur mort, attendent patiemment son bon plaisir, semblant dire, dans la simplicité de leur nature : « Celui que nous suivons dans notre soumission est assez puissant pour nous recréer. » Dieu les a établis dans l'espérance, car il sait qu'elles renaîtront, quand, la servitude levée, il les fera refleurir pour la gloire de ses fils. C'est pourquoi elles s'acquittent patiemment des mouvements qui leur sont propres, parce que Dieu les leur a imposés. Vois, misérable, comment, créées pour cette fin, elles n'ont jamais un instant interrompu leur divine louange.

Et toi, homme insensé, tu l'omets ou tu t'y montres tiède! Toi qui es l'image de Dieu, toi qui, pour mieux comprendre son incompréhensible bonté, as reçu la grâce de sa propre ressemblance, tu oublies de l'en louer, cependant que tous les autres êtres chantent magnifiquement ce cantique, sans cesser un ins­ tant de se joindre au grand choeur! Ah! rougis, malheureux, et sois confondu; et si tu ignores la louange de ton Dieu, interroge les créatures : elles te l'apprendront, elles. O homme, que pen­ ses-tu que firent les anges et les esprits bienheureux dès l'instant où Dieu les créa ? Certes, maintes choses en eux sont bien éloignées de Dieu; mais Dieu n'est distant de rien; et s'ils sont loin de lui, ne vois-tu pas combien ils s'en rapprochent quand ils chantent splendidement celui qui, plus splendidement, les créa ? Rougis, homme infortuné que tous les êtres accusent. Ah! si tu pouvais entendre la clameur de tant d'accusateurs! Ils s'unissent à Dieu sans que leur nature le comporte; et toi, toi qui es fait pour cette union sublime, tu te refuses à l'embrassement divin, et tu dédaignes l'offre de Jésus, ton Sauveur, qui, pour pouvoir s'unir ton âme méprisable, a voulu, le premier, lui unir son Etre, lui le Dieu magnifique!

Vois quelle est ta misère : au moment même où tu te retires de Dieu, toutes les autres créatures s'empressent de s'approcher de lui. Ne te condamnent-elles pas ? Vois, tel est leur élan que jamais elles n'éprouvent un mouvement contraire. Et n'est- il pas monstrueux de s'éloigner de soi-même en s'éloignant de Dieu ? Et aussi absurde que monstrueux. Ah ! malheureux, tandis que je me dérobe, tous les êtres viennent à mon Dieu, et pourtant c'est à moi, non à eux, qu'il a été dit, sans aucun doute : « Approchez-vous de lui, et vous serez illuminés, et vous ne serez point confondus. » Or, mon âme, chacun de tes mouvements, si minime qu'il soit, qui ne tend pas à Dieu, ne t'en éloigne-t-il pas ? N'est-ce point chaque fois une défection ? Toutes ces déviations qui frustrent l'âme, pour une part, du fruit de ses petites actions, sont autant de retards pour sa perfection.


CONSOLATIONS DE L'AMOUR ET DÉSIR DU CIEL

— O mon âme, s'écrie la chair, quelle est ton espérance quand tu souffres pour celui qui a souffert pour toi! Que dis-je ? Non pas une espérance, mais un droit : oui, une créance telle que jamais rien ne l'effacera.

L'âme : Oui, c'est l'Esprit, je l'avoue, qui a parlé par toi. Achevez, Esprit-Saint, ce que vous avez commencé.

La chair : Je poursuivrai donc, puisque j'ai débuté. Je dis que plus ces souffrances sont amères, plus ton Jésus t'est doux. Ne rejette donc pas les amertumes, car ses consolations sont grandes, oui, elles excèdent la douleur. Dans les amertumes mêmes qu'il t'envoie, ne sens-tu pas sa douceur? Ne les tempère- t-il pas par sa suavité ? Avoue que ce que je dis là est vrai.

L'âme : Trêve d'arguments, ô chair! Me crois-tu donc si difficile à convaincre ? Tu parles d'amertumes ? Mais elles sont pour moi de délicieuses douceurs ! Quant à tes consolations, garde-les pour toi : je les estime mortelles. Donne-les à qui tu veux, mais pas à moi. Car je possède, moi, l'Auteur de la vie et le Consolateur des âmes spirituelles. Ces choses que, stupidement, tu appelles des amertumes, elles me donnent un plus grand réconfort, elles m'inondent d'une joie infiniment plus précieuse que le profit que tu peux, toi, tirer de ces consolations.

— Ah! me disiez-vous, mon Père (4), que je suis tourmenté, déchiré entre ces deux désirs : celui de souffrir pour lui qui a souffert pour moi, et celui de vivre longtemps pour lui qui vit en moi ! Il y a en mon coeur un pénible conflit, parce que je crains, en souffrant, d'abréger cette vie qu'il a en moi. Ce n'est pas lui qui m'en fait le reproche, c'est moi-même qui m'en repens amèrement à cause de lui. Mais dites-moi, lequel de ces deux partis lui est le plus agréable ? Il me semble que rien n'est meilleur que de servir Dieu, et qu'il est donc bon, voire excellent de vivre longtemps pour lui ici-bas.

— Ah ! que dites-vous là ? N'est-il pas préférable que la force de l'amour brise au plus tôt cette vie et que, renversant les murs de sa prison, l'âme, devenue apte à aimer, prenne son essor vers le Royaume de l'Amour ? Oh ! si 1 Rappelez-vous plutôt, mon Père, cette parole que nous adresse l'Ecriture : « Quand l'homme se sera fait une âme haute, alors Dieu sera glorifié. » Qu'est-ce à dire, une âme haute ? Vous estimerez peut- être que c'est celle qui s'élève par de grandes actions ? Je ne le conçois pas de la sorte. J'appelle haute l'âme qui rend hautes les choses les plus petites. Et je parle ainsi parce qu'en vérité les moindres choses me paraissent très grandes. Or, si votre âme s'élève déjà par de si minimes détails, songez donc de quel élan la soulèveront les sublimes grandeurs de Dieu ! Faites bien attention à ceci, vous qui voulez vous élever. Ah! quelle vertu il y a dans cette parole ! Mais elle demeure cachée aux âmes non initiées.

Considérez que Dieu, le Très-Parfait, a formé de tous les êtres une parfaite et unique harmonie pour sa louange. N'est-ce pas ce que nous enseigne la parole divine ? « Il vit toutes les choses qu'il avait faites, et elles étaient très bonnes », elles étaient excellentes. Et pourquoi excellentes, sinon parce qu'elles expriment excellemment l'Etre excellent ? Ah ! songez combien Dieu serait grand en vous si, dans cette harmonie qui vous élève vers lui, vous montiez de degré en degré, depuis le plus bas jusqu'à parvenir au sommet! Mais tout ce que j'ai dit est peu de chose : vous auriez fait un grand pas si vous pouviez seulement comprendre quelque peu. Il faudrait que les dons que vous avez reçus, et plus encore ceux qui restent le secret de Dieu, pro­ duisent tous dans votre coeur de magnifiques élans vers lui... O mon Père, ayez compassion de moi, pauvre pèlerin. Quand je considère que moi, qui aime mon Dieu, j'habite cette chair de corruption, je gémis de tout mon être; mais plus encore je supplie sa bonté d'avoir pitié de moi, qui si souvent gis accablé dans cette ténébreuse prison, et de m'en tirer pour aller chanter son saint Nom; car, encore qu'il ne convienne pas qu'une matière aussi vile contienne les ardeurs du feu divin ni que de telles ténèbres reçoivent le rayon de l'éternelle lumière, je sais pour­tant que notre Dieu est d'une immense condescendance.

 
P. Martial-Lekeux o.f.m. Voie raccourcie de l'amour Divine,
à l' École de Saint François D'Assise
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