M. Pierre Berthe t.s.s. Jésus-Christ-Sa vie-Sa passion-Son triomphe


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Père Berthe t.s.s. Jésus-Christ-Sa vie-Sa passion-Son triomphe
Livre-7-Chap-V-  Jésus devant Pilate
Livre-7-Chap-VI- Condamnation à mort
Livre-7-Chap-VII- La voie douloureuse
Livre-7-Chap-VIII- Le crucifiement

CHAPITRE V

JÉSUS DEVANT PILATE


Le gouverneur romain
Jésus au palais de l'Antonia
Accusation de rébellion contre l'Empereur.
Renvoi de la cause à Hérode
Le gouverneur romain
Pilate veut examiner le procès
Interrogatoire de Pilate
Mutisme de l'accusé
La robe blanche.
D'Hérode à Pilate
Match., xxvii, 11-14.— Marc., xv, 2-5.
Luc., xxviit, 1-12.— Joan., xviii, 29-38.


Il fallait que le Fils de Dieu mourût, non en criminel supplicié par la justice de son pays, mais en innocent qui donne sa vie pour des coupables. Et pour que cette vérité s'impose à tous et dans tous les siècles, Dieu va forcer l'autorité compétente, l'autorité suprême, à lui remettre solennellement et en plein tribunal un brevet d'innocence, en même temps qu'elle prononcera contre lui un verdict de mort. Cela paraît impossible, mais rien n'est impossible à Dieu.

L'autorité suprême à Jérusalem n'appartient plus au Sanhédrin, mais au gouverneur romain. Depuis vingt-trois ans, la Judée, réduite en province du grand empire, avait perdu jusqu'à l'ombre de souveraineté dont elle jouissait encore sous Hérode. Le gouverneur, administrant le pays au nom, de l'empereur, se réservait le droit du glaive, c'est-à-dire toute sentence capitale. Le grand Conseil de la nation pouvait excommunier, emprisonner, flageller, mais non ôter la vie, droit exclusif du souverain. Et ces docteurs d'Israël lisaient, sans ouvrir les yeux, la prophétie de Jacob: « Le sceptre ne sortira point de Judas avant que vienne Celui qui doit être envoyé. » Le sceptre a passé des mains de Juda aux mains de l'empereur: le Messie est donc venu; mais, au lieu de le reconnaître, ils vont mendier contre lui une sentence de mort à celui qui s'est emparé du sceptre de Juda.

Ponce-Pilate gouvernait la Judée depuis cinq années, mais ce peu de temps lui avait suffi pour se faire détester de tous les habitants. Orgueilleux et cupide, fier jusqu'à l'insolence de son titre de Romain , il méprisait les Juifs, leur religion, leurs institutions, et le leur montrait en toute circonstance. Ses exactions et ses violences l'avaient tellement rendu odieux que les princes du peuple multipliaient les démarches près de l'empereur pour obtenir son rappel. Il le savait, et sa haine des Juifs n'en était que plus profonde; mais cependant la crainte d'une révocation l'obligeait à des ménagements.

Bien que résidant à Césarée, sur les bords de la mer, Pilate se rendait chaque année à Jérusalem à l'occasion des fêtes pascales. Il y habitait le magnifique palais de l'Antonia, l'inexpugnable forteresse que les Romains avaient élevée près du temple, pour dominer la ville et s'y protéger contre toute tentative d'insurrection. C'est de­vant Ponce-Pilate, l'orgueilleux représentant de la Rome impériale, que le procès commencé par le Sanhédrin devait se vider. En conséquence, Jésus fut transféré du palais de Caïphe à celui du gouverneur, distant d'environ treize cents pas. Épuisé de fatigue après cette affreuse nuit, traîné par les gardes qui le tiraient par ses liens, escorté des princes des prêtres, des soldats, d'une populace en délire qui vociférait autour de lui, Jésus descendit des hauteurs de Sion dans la ville basse; puis, remontant la vallée qui longe la partie occidentale du temple, il arriva au palais du gouverneur.

Il était environ sept heures. La foule stationnait dans la cour d'entrée, pour ne pas se souiller en franchissant le seuil d'une demeure païenne, ce qui les eût empêchés d'assister au festin pascal. Les chefs prièrent donc le gouverneur de vouloir bien se présenter sur la terrasse extérieure du palais pour faire droit à leur requête.

Pilate connaissait parfaitement la disposition des Juifs à l'égard de Jésus, car depuis trois ans la Judée entière, la Galilée et jusqu'aux nations étrangères s'occupaient du prophète de Nazareth. Son épouse même, Procula, initiée à la doctrine de Jésus, le regardait comme un envoyé de Dieu. Pilate se promit d'arracher cet innocent aux vengeances haineuses de ces pharisiens hypocrites qu'il détestait de tout son coeur. S'adressant donc aux chefs du Sanhédrin qui se trouvaient en face de lui, et désignant Jésus du geste, il leur posa cette question : « Quelles accusations portez-vous contre cet homme.»

Cette demande, si naturelle dans la bouche d'un juge, indisposa les Juifs. Ils espéraient que Pilate leur livrerait Jésus sans aucune information, car ils lui répondirent brutalement: « Si cet homme n'était point un malfaiteur, nous ne vous l'eussions point amené. » Évidemment, à leurs yeux, reviser un jugement du Sanhédrin, ne pas ratifier sans examen une sentence portée par lui, c'était lui faire injure. A cette arrogance, Pilate répliqua par une ironie qui dut les blesser profondément.

« S'il en est ainsi, s'écria-t-il, emmenez votre prison­nier, et jugez-le selon vos lois.

— Vous savez bien, répliquèrent-ils avec colère, que nous n'avons plus le droit de condamner à mort (1). Or il s'agit ici d'un criminel qui mérite la peine capitale. — Soit, reprit le gouverneur, mais je vous le demande une seconde fois, quelle accusation formulez-vous contre cet homme ? »

Il devenait manifeste que Pilate ne ratifierait pas purement et simplement la sentence du grand Conseil, mais qu'il prétendait examiner la cause avant de se prononcer. Force fut donc de dresser un acte d'accusation quelconque. Or les princes des prêtres savaient fort bien qu'une accusation de blasphème ferait sourire le païen Pilate, ce philosophe sceptique qui ne parlait de leur religion que pour la cribler d'insolentes railleries. Afin d'émouvoir le gouverneur, ils transformèrent Jésus en agitateur politique. « Vous demandez quel crime il a commis ? s'écrièrent-ils. Nous l'avons surpris tramant une révolution contre l'empereur. Il défend au peuple de payer le tribut à César, il prétend être le Messie, le roi qui doit libérer la nation juive du joug de l'étranger. » Satan lui-même n'aurait pu imaginer un mensonge plus éhonté. Jésus prêchait au peuple un royaume purement spirituel; il refusait la couronne qu'on lui offrait; trois jours avant de se livrer aux Juifs, il enseignait dans le temple l'obligation pour les sujets de payer le tribut à César. Depuis trois ans, les pharisiens refusaient de le reconnaître pour le Messie, malgré les signes les plus authentiques de sa divine mission, uniquement parce qu'ils ne voyaient pas en lui le Messie de leurs rêves, le conspirateur politique, le roi conquérant, qui devait les affranchir de la tyrannie de Rome. Ils imputaient donc à Jésus le crime de rébellion qu'il n'avait pas Voulu commettre, et qu'ils brûlaient de commettre eux-mêmes. C'était le comble de la perfidie, et Jésus connaissait bien les Juifs quand il leur disait: « Vous êtes les fils du menteur, de celui qui fut homicide dès le commencement. »

Pilate ne prit point au sérieux les impudentes calomnies du Sanhédrin. Il savait, mieux que personne, quelle secte organisait les révolutions et s'élevait contre le paiement du tribut. Cependant, il voulut examiner ce qu'il y avait au fond de toutes ces accusations, et pourquoi les Juifs s'acharnaient à lui présenter cet homme, si modeste, si doux, si patient et si digne en même temps, comme un criminel souverainement dangereux. Laissant donc les Juifs vociférer à leur aise, il se retira dans la salle du prétoire et se fit amener l'accusé, conduit par les gardes. Jésus monta le grand escalier de marbre (2) qui conduisait à cette salle, et bientôt se trouva seul avec le gouverneur. Sans s'occuper des charges invraisemblables et ridicules qu'on faisait peser sur lui, Pilate lui demanda ce que signifiaient les titres de roi et de Messie que, d'après les Juifs, il s'attribuait.

« Es-tu vraiment roi ? lui dit-il.

— Me faites-vous cette question de vous-même, lui répondit Jésus, pour savoir qui je suis, ou simplement parce que mes accusateurs vous l'ont suggérée ?

— Est-ce que je suis juif, moi ? répliqua Pilate avec dédain. Est-ce que je m'inquiète de vos querelles religieuses ? Les pontifes et le peuple t'ont traduit à mon tribunal comme usurpateur de la royauté, et je te demande pourquoi tu prends le titre de roi ?

— Mon royaume n'est pas de ce monde, repartit le Sauveur. S'il était de ce monde, mes sujets combattraient pour moi et me défendraient contre les Juifs. L'état dans lequel je suis vous dit assez que mon royaume n'est pas d'ici. »

Pilate ne comprit pas bien de quel royaume Jésus voulait parler, mais il en savait assez pour se convaincre que l'empire n'avait rien à craindre de son interlocuteur. Que pou­vait contre César et ses légions le roi mystérieux d'un autre monde ? Cet homme parut à Pilate un rêveur inoffensif qui prenait des chimères pour des réalités. Il lui dit, comme pour flatter son rêve: « Ainsi donc tu es roi ?

— Oui, répondit Jésus avec majesté, tu dis bien. Je suis roi. Je suis né pour régner, et j'ai passé dans le monde pour faire régner avec moi la vérité. Tou, homme qui vit de la vérité, entend ma voix » et devient mon sujet.

— La vérité ! dit Pilate en souriant, qu'est-ce donc que la vérité ? »

Le Romain avait entendu parler d'opinions philosophiques et religieuses plus ou moins accréditées, d'intérêts dont il fallait tenir compte bien plus que des opinions; mais la vérité, qui donc la connaissait? y avait-il même une vérité? Évidemment, il avait devant lui un rêveur, un naïf, qui professait sans doute des doctrines opposées à celles des pharisiens; mais que lui importaient à lui, Pilate, les controverses judaïques ? Il revint donc trouver les princes des prêtres et leur dit, en montrant Jésus: « Je ne trouve rien de répréhensible dans cet homme, et par conséquent je ne puis le condamner. »

A peine avait-il prononcé ces mots qu'un tumulte épouvantable éclata dans l'assemblée. » Les princes des prêtres et les anciens du peuple accumulaient contre Jésus les accusations les plus monstrueuses, auxquelles celui-ci ne répondait que par le silence. Pilate aurait dû sévir contre ces vils calomniateurs, mais il les vit dans un tel état d'exaltation qu'il eut peur de leur ressentiment. « Tu vois, dit-il à Jésus, combien d'accusations ils entassent contre toi: pourquoi ne réponds-tu pas ?» Toujours impassible, Jésus n'ouvrit pas la bouche pour se disculper, ce qui déconcerta complètement le gouverneur.

Voyant son embarras, les Juifs insistèrent sur le côté politique de la question. A les entendre, Jésus était un séditieux qui fomentait partout des troubles et des insurrections. « Il a révolutionné tout le pays, s'écrièrent-ils, depuis la Galilée, où il a commencé à prêcher, jusqu'à Jérusalem. » A ce mot de Galilée, Pilate interrompit les Juifs. Il venait de trouver une échappatoire pour se débarrasser d'une affaire qui commençait à l'inquiéter. « Est-ce que cet homme est Galiléen ? » demanda-t-il. Et comme on lui répondait affirmativement, il ajouta aussitôt: « S'il en est ainsi, il relève de la juridiction du roi Hérode, actuellement à Jérusalem. Conduisez-lui votre prisonnier, et qu'il le juge. C'est son droit. » Ayant dit ces mots, il tourna le dos aux sanhédrites, aux pharisiens, à la populace désappointée, et rentra dans son palais, tout heureux d'avoir trouvé un si bel expédient pour se tirer d'affaire. Sans doute il avait sacrifié l'innocence et trahi la vérité; mais n'était-ce point son intérêt, et qu'est-ce que la vérité ?

Vers huit heures du matin, un héraut de Pilate arrivait chez Hérode, lui annonçant que son maître, par déférence pour le tétrarque de Galilée, renvoyait à son tribunal un certain Jésus de Nazareth, prévenu de différents crimes. Sans doute il aurait pu juger ce Galiléen, arrêté sur le territoire juif, mais il préférait remettre cette cause entre les mains du souverain dont Jésus dépendait immédiatement, à raison de son origine et de son domicile.

Hérode fut d'autant plus flatté de cette marque de bienveillance qu'il s'y attendait moins, car, depuis quelques années, il était complètement brouillé avec le gouverneur de Judée. De plus, cette démarche inattendue lui procurait l'occasion, longtemps cherchée, de voir le prophète de Nazareth. Le roi dissolu, l'époux incestueux d'Hérodiade, le meurtrier de Jean-Baptiste, se réjouit de pouvoir conférer avec ce sage si vanté, ce puissant thaumaturge, que les peuples acclamaient depuis trois ans.

Le palais d'Hérode s'élevait à une centaine de pas de la tour Antonia. Jésus, toujours enchaîné, toujours escorté d'une populace furieuse, y fut conduit par les chefs du Sanhédrin. Assis sur son trône, le roi l'attendait au milieu de ses courtisans, qui se promettaient, ainsi que leur maître, un très intéressant spectacle. Pour des hommes licencieux tout devient spectacle, même la souffrance, même l'agonie et le martyre du juste. Mais ceux-ci furent singulièrement trompés dans leur attente.

Pendant toute cette séance, malgré les vociférations et les odieuses calomnies des Juifs, Jésus resta les yeux baissés, dans un mutisme absolu. Hérode, qui se piquait de science et de doctrine, l'interrogea longuement sur les questions controversées entre lui et les pharisiens, sur ses miracles, sur ses projets, sur son royaume. Debout devant lui, le Sauveur l'écouta sans témoigner la moindre émotion, sans prononcer un seul mot. Hérode et les siens se regardaient avec étonnement, décontenancés et dépités. Croyant le moment venu d'arracher au roi une sentence de condamnation, les princes des prêtres lui représentèrent que ce séditieux osait se dire le Christ et le Fils de Dieu. Ils espéraient que le tétrarque de Galilée, l'ami des Romains, sauverait la nation et la religion en immolant ce blasphémateur. Hérode invita Jésus à se disculper, mais il n'obtint pas un mot, pas un geste, pas un regard, comme si l'accusé eût été sourd et muet.

Jésus daigna parler à Judas, à Caïphe, à Pilate, au valet même qui ne rougit pas de le souffleter, mais il ne parla point à Hérode, parce qu'Hérode avait étouffé les deux grandes voix de Dieu: la voix de, Jean-Baptiste et la voix de la conscience. Le Fils de Dieu ne parle plus à l'homme qui, par ses vices et ses crimes, descend au niveau de la brute.

Le tétrarque prit alors une détermination tout à fait conforme à ses instincts. Tout rouge encore du sang de Jean-Baptiste , il n'osait tremper ses mains dans le sang d'un nouveau martyr: il préféra se divertir aux dépens de Jésus. Après tout, se dit-il, ce silencieux obstiné n'est peut-être qu'un fou sans défense, dont nous pouvons nous amuser quelques instants. Après quoi, nous le renverrons à Pilate, qui le traitera comme il voudra.

L'idée de leur digne maître sourit aux hommes de plaisir qui l'entouraient. On apporta une robe blanche, dont on revêtit le Sauveur aux applaudissements de l'assistance. La robe blanche, vêtement distinctif des grands, des rois, des statues des dieux, était aussi la livrée des fous Ce Jésus, qui se disait le Messie et le Fils de Dieu, n'était-ce pas, aux yeux de ces sages, un fou qui méritait cent fois la robe d'ignominie ? Afin de lui marquer tout son mépris, Hérode le remit comme un jouet entre les mains de ses valets et de ses soldats; quand il se fut suffisamment amusé de leurs jeux cyniques et de leurs moqueries sacrilèges, il renvoya Jésus à Pilate avec ceux qui l'avaient amené.

Ainsi feront les Hérodes de tous les siècles: ne pouvant, du lit de fange où ils sont couchés, s'élever jusqu'à l'intelligence des choses divines, ils les mépriseront. Sprevit ilium.


Références

1. Jésus fut condamné par un tribunal romain, observe saint Jean (xynt, 32) afin que se vérifiât une de ses prophéties. Il avait annoncé à ses apôtres qu'il serait crucifié: or les Romains crucifiaient les condamnés, tandis que les Juifs réprouvaient ce genre de supplice. Justifiable du Sanhédrin. Jésus n'eût pas été crucifié, mais lapide.
2. Cet escalier en marbre blanc, haut de vingt-huit marches, que Jésus arrosa de son sang après la flagellation, fut transféré à Rome par ordre de l'empereur Constantin. C'est la Scala sancta, qu'on révère près de Saint-Jean de Latran. Les fidèles ne le montent qu'à genoux.


CHAPITRE VI

CONDAMNATION A MORT

Craintes et tergiversations de Pilate.
Barabbas et Jésus
Pilate proclame l'innocence de Jésus et le condamne à mort
Message de sa femme.
La flagellation
Matth., xxvn, 15-30.— Marc., xv, 6-19.— Luc., xxm, 13-25.— Jean., xvin, 39-40, xix, 1-16
« Ecce homo.
Accusation de blasphème
Le couronnement d'épines.

Vers neuf heures, les chefs du Sanhédrin, suivis d'une multitude de plus en plus tumultueuse, reparaissaient devant le palais de Pilate, demandant à grands cris la mort de Jésus. Un homme de conscience aurait proclamé hautement l'innocence de l'accusé, et au besoin dispersé par la force les sanhédrites et les énergumènes soudoyés par eux; mais, toujours dominé par la crainte de se compromettre, Pilate recula devant le devoir. Il se mit à parlementer avec les meneurs, ce qui naturellement accrut leur audace.

Le début de sa harangue dénotait cependant un certain courage. « Il y a quelques heures, dit-il, vous m'avez présenté cet homme comme un factieux en révolte contre la domination romaine: or, après l'avoir interrogé devant vous, je n'ai trouvé aucun fondement aux accusations dont vous le chargez. Je vous ai renvoyés à Hérode, et vous voyez que le tétrarque ne l'a pas non plus jugé digne de mort . . . » Il allait continuer, mais les émeutiers, pressentant une sentence d'absolution, l'interrompirent par des cris féroces et des signes de diabolique fureur. Pilate en fut tellement effrayé qu'après avoir établi la parfaite innocence de Jésus , il conclut son allocution d'une façon singulière et tout à fait inattendue: « Cet homme n'ayant nullement mérité la peine capitale, dit-il je vais le faire fustiger, puis je le relâcherai. »

Cette lâche concession amena des protestations violentes. Si Jésus est innocent, pourquoi le fustiger ? S'il est coupable, pourquoi le ménager ? De tous les coins de la place s'élevèrent des clameurs sauvages: « La mort ! la mort ! nous voulons qu'il meure ! »

A la vue de cette horde de forcenés, Pilate allait peut-être céder, quand un incident mystérieux vint lui rendre un peu d'énergie. Un messager, envoyé par sa femme, lui remit une lettre. Procula lui disait: « Ne trempez point dans cette affaire, et ne vous rendez pas responsable de la mort de ce Juste. Cette nuit, j'ai été horriblement tourmentée en songe à cause de lui. » Pilate ne croyait pas, mais, comme tous les païens, il était superstitieux: il vit dans ce songe un suprême avertissement du ciel, ce en quoi il ne se trompait pas, et résolut de faire une tentative désespérée pour sauver Jésus.

C'était une coutume très ancienne chez les Juifs de déli­vrer un prisonnier à l'occasion des fêtes pascales. La joie du malheureux rendu à la liberté leur rappelait la joie de leurs pères au sortir de la captivité d'Égypte. Devenus les maîtres de la Judée, les Romains ne crurent pas devoir abolir cet usage immémorial, et chaque année le gouverneur élargissait un prisonnier au choix des Juifs. Pilate résolut de profiter de cette circonstance pour arriver à son but.

Il y avait alors dans les prisons de Jérusalem un malfaiteur insigne, appelé Barabbas, dont le nom seul inspirait l'effroi. Chef d'une bande de brigands, depuis longtemps cachée dans les montagnes de Juda, on l'avait saisi dans une sédition, et condamné au supplice du crucifiement. Pilate s'avisa de donner au peuple le choix entre Jésus et Barabbas. Cinq jours auparavant, ce peuple portait Jésus en triomphe: va-t-il aujourd'hui, par un sentiment de haine exécrable, lui préférer Barabbas ? Pilate ne pouvait le croire. Élevant donc la voix de manière à être entendu de la foule, il rappela qu'en ce jour il avait l'habitude de délivrer un criminel; puis, sans laisser le temps de prendre conseil, il posa cette question aux assistants: « Lequel des deux voulez-vous que je vous délivre: le brigand Barabbas ou Jésus, votre roi ?»

A ce nom de Barabbas , il y eut dans l'immense multitude un moment de stupeur et d'hésitation; mais les chefs du Sanhédrin, comprenant le danger, se répandirent dans les rangs, réchauffèrent les passions, et persuadèrent à cette masse affolée de réclamer Barabbas. Aussi quand, après quelques instants, Pilate renouvela sa question, un cri féroce, dominant tout le forum, retentit à ses oreilles:

« Barabbas ! Nous voulons Barabbas ! Donnez-nous Barabbas ! »

Indigné d'un pareil cynisme, Pilate se récrie:

« Que voulez-vous donc que je fasse de Jésus, le roi des Juifs ? »

Le peuple, tout d'une voix:

« Crucifiez-le ! crucifiez-le ! »

Malgré l'horrible clameur, Pilate insiste:

« Quel mal a-t-il fait ? »

Mais la foule n'écoute pas: elle continue à vociférer: « Crucifiez-le ! crucifiez-le ! » Pilate était battu de nouveau. Au lieu de rendre un arrêt au nom de la justice, il avait craint de contrarier les passions d'un peuple en délire, et maintenant ce peuple, acharné à sa proie, commande en maître. Il ne voit plus, il n'entend plus, c'est un tigre altéré de sang. Pilate revint à sa première idée. Puisque le peuple veut du sang, il lui en donnera, mais dans une certaine mesure. Il fera donc flageller jésus pour donner aux Juifs une satisfaction quelconque, puis il le mettra en liberté. Il proposa de nouveau ce moyen terme, parce que, répéta-t-il, je ne vois aucun moyen d'appliquer la peine capitale; et bien qu'on réclamât le crucifiement avec une rage toujours croissante, il ordonna aux bourreaux de procéder à la flagellation.

Les Romains infligeaient ce supplice avec une telle cruauté qu'assez souvent les patients expiraient sous les coups. De plus, en cette circonstance, comme il s'agissait d'exciter la compassion du peuple, les bourreaux reçurent l'ordre de ne pas ménager la victime. L'innocent agneau fut conduit sur la place publique, attenante au palais de Pilate. Quatre bourreaux le dépouillèrent jusqu'à la ceinture, lui attachèrent les mains à une colonne isolée sur ce forum; puis, prenant en main le terrible fouet armé de boules de fer, ils se ruèrent sur Jésus et le frappèrent avec une rage vraiment infernale. Le sang ruisselait de toutes parts, les chairs volaient en lambeaux, tout le corps meurtri n'était qu'une plaie. Ainsi s'accomplissait la prophétie: « Il a été broyé à cause de nos iniquités. » Les bourreaux ne cessèrent de frapper que quand le fouet leur tomba des mains. Alors, ayant délié le Sauveur, ils le traînèrent, presque inanimé, dans la cour du prétoire, où la cohorte des soldats romains se trouvait rassemblée.

C'est dans cette cour que se passa une scène de dérision sacrilège, plus révoltante encore que la flagellation. Comme il fallait jeter un vêtement quelconque sur ce corps déchiré et ensanglanté, les soldats imaginèrent d'habiller en roi de théâtre ce Jésus qu'on accusait d'aspirer à la royauté. Ils le firent asseoir sur un débris de colonne comme sur un trône, lui jetèrent sur les épaules un haillon de couleur écarlate en guise de manteau royal, et pour sceptre lui mirent un roseau entre les mains. Il lui fallait une couronne: ils tressèrent une couronne d'épines et la lui mirent sur la tête. Fléchissant alors le genou l'un après l'autre, ils lui criaient en ricanant « Salut, roi des Juifs. » Et, se relevant, ils le souffletaient, lui crachaient au visage, enfonçaient la couronne à coups de roseau dans son chef ensanglanté. Comme à la colonne de la flagellation, Jésus souffrait ces tortures et ces humiliations sans exhaler aucune plainte.

Après cette parodie stupide et cruelle, les soldats reconduisirent Jésus à leur maître. Pilate, saisi de pitié, ne douta pas que ce spectre sanglant n'inspirât enfin au peuple un sentiment de commisération. Du haut d'une galerie extérieure, il s'adressa de nouveau à cette foule, qu'une longue attente avait exaspérée. « Je vous ramène l'accusé, s'écria-t-il, et je vous déclare encore que je le crois innocent. Du reste, fût-il coupable, vous allez voir dans quel état il se trouve, et vous serez satisfaits. » Et Jésus, conduit par les soldats, parut à côté de Pilate, la face inondée de sang, la couronne d'épines sur la tête, le lambeau de pourpre sur les épaules. Étendant le bras vers lui, Pilate le montra au peuple.

« Voilà l'homme ! » cria-t-il avec force.

Le malheureux juge implorait la pitié des Juifs. Des voix, les voix des chefs, lui répondirent :

« Crucifiez-le ! »

Et la foule répéta l'horrible cri :

« Crucifiez-le ! crucifiez-le ! »

La vue du sang irritait ces monstres au lieu de les calmer. Le coeur du Romain se souleva devant une pareille infamie, et jetant à ces hommes de haine un regard méprisant, il leur dit :

« Moi, que je le crucifie ! Prenez-le, et crucifiez-le vous- mêmes. Je vous répète que je ne trouve rien en lui qui puisse motiver une condamnation. »

Pilate écartait donc résolument l'accusation de sédition sur laquelle les Juifs avaient compté pour l'émouvoir. Se voyant déjoués, ils se rejetèrent sur le prétendu crime de blasphème que lui imputait le Sanhédrin. « Il est coupable, vociféraient-ils d'un ton menaçant, et d'après notre législation, il doit être puni de mort, car il a osé se proclamer lui-même Fils de Dieu. »

A ce nom de Fils de Dieu, Pilate resta tout interdit. Son regard s'arrêta sur Jésus, toujours calme et patient au milieu d'inexprimables douleurs et d'ignominies sans nom. Il se rappela cette parole qu'il avait dite: « Mon royaume n'est pas de ce monde », et il se demanda s'il n'avait pas devant les yeux un de ces génies bienfaisants que les dieux envoient aux humains pour leur révéler un secret. Les prodiges accomplis par Jésus, le songe récent de Procula ne pouvaient que le confirmer dans cette opinion. Pilate se prit à trembler, à la pensée que peut-être il avait fait fustiger un immortel. Laissant de nouveau les Juifs se débattre sur le forum, il rentra dans le prétoire et se fit amener Jésus pour éclaircir ce mystère.

« D'où viens-tu ? » lui dit-il.

Pilate connaissait l'origine humaine de Jésus; quant à son éternelle génération, il était trop sceptique pour l'admettre. D'un autre côté, il savait que si le Christ se disait roi, son invisible royaume ne devait nullement inquiéter César. Cela suffisait aux besoins de la cause. Aussi Jésus garda-t-il le silence, ce qui acheva de déconcerter le gouverneur. Il se sentait subjugué par l'ascendant d'un être tout à fait supérieur aux autres hommes Cependant, il ne put s'empêcher de se plaindre d'un silence qui lui parut offensant pour sa dignité « Tu ne me réponds pas ? lui dit-il. Ignores-tu que j'ai tout pouvoir sur toi, et qu'il dépend de moi de te faire crucifier ou de te mettre en liberté?

A cette affirmation du droit de juger sans tenir compte de l'éternelle justice, Jésus opposa le droit de Dieu. « Tu n'as d'autre pouvoir sur moi, répondit-il, que celui qui t'a été donné d'En-haut. » En même temps, son oeil divin plongeait jusqu'au fond de l'âme du gouverneur pour lui reprocher l'iniquité de sa conduite. Toutefois, tenant compte des efforts tentés pour l'arracher à la mort. il ajouta :

« Ceux qui m'ont livré entre tes mains sont plus coupables que toi. »

Inquiet, bouleversé, Pilate se leva, bien décidé à faire son devoir, dût-il encourir le courroux des Juifs. Il revint leur annoncer sa résolution définitive, c'est-à-dire la mise en liberté de Jésus; mais les princes des prêtres et les anciens du peuple l'attendaient à ce moment décisif pour lui porter le dernier coup. « Si vous le mettez en liberté, lui crièrent- ils avec des gestes furibonds, ne dites plus que vous êtes l'ami de César, car quiconque se dit roi conspire évidemment contre César. »

Pilate tomba encore comme écrasé sous ce coup de massue. A ce nom de César , il oublia Jésus, les droits de le justice, le sentiment de sa dignité. César, c'était l'affreux Tibère. entouré de ses délateurs; c'était le monstre qui, sur un simple soupçon, envoyait à la mort ses amis et ses proches. Tl se vit dénoncé, révoqué, perdu sans ressource. L'intérêt l'emporta sur la conscience, et il se décida enfin à sacrifier Jésus.

Restait à rendre la sentence selon les formalités requises par la loi. Dans le forum, en face du prétoire, se trouvait un siège élevé, formé de pierres de différentes couleurs, qu'on appelait en hébreu Gabbatha, ce qui veut dire éminence, et en grec Lithostrotos, ou monticule de pierres. C'était du haut de ce tribunal, devant tout le peuple, que le gouverneur romain devait rendre ses arrêts. Pilate ayant pris place sur cette espèce d'estrade d'où il dominait la multitude, Jésus, garrotté, entouré de gardes, fut amené devant lui. Tous les yeux se fixèrent sur le juge et la victime; toutes les oreilles se tendirent pour entendre les termes de la sentence qui allait intervenir.

Une dernière fois, regardant la foule, Pilate sembla demander grâce. Montrant Jésus couvert de sang et de blessures, il dit d'une voix émue: « Voilà votre roi ! » Une force supérieure le poussait à proclamer la royauté de Jésus devant ce peuple révolté. On lui répondit par d'horribles clameurs : « Arrière, arrière ! qu'on le crucifie ! »

Le Romain tenta même de réveiller les sentiments patriotiques de ces Juifs autrefois si fiers de leur nationalité et de leurs princes. « Vous voulez donc, dit-il, que je fasse crucifier votre roi ? — Nous n'avons d'autre roi que César Ils répondirent-ils lâchement. Ainsi, ce peuple de Dieu, ces pontifes, ces scribes, ces magistrats, ces Juifs qui se réclament à chaque instant d'Abraham et de David, les voilà tous abdiquant leur nationalité, la royauté de Jéhovah, la royauté du Messie libérateur, toutes les gloires du passé, toutes les espérances de l'avenir ! Les voilà tous à genoux devant César, reprochant à Pilate de n'être pas assez dévoué à l'empereur ! Et pourquoi tout ce peuple se prosterne-t-il avec cette impudeur aux pieds des païens ? Par haine du Christ, Fils de Dieu, pour obtenir de Pilate qu'il le cloue à un gibet et verse les dernières gouttes de son sang ! La haine poussée jusqu'à cet excès n'est plus un sentiment humain: comme le traître Judas, les Juifs de la Passion, vrais suppôts de Satan, agissaient et parlaient comme l'aurait fait Satan lui-même.

En les voyant, pour assouvir leur rage, fouler aux pieds l'intérêt et la gloire de leur nation, Pilate comprit qu'il devait tout craindre de pareils forcenés s'il leur résistait plus longtemps. Bourrelé de remords, mais plus attaché à sa place qu'à son devoir, il voulut du moins, en donnant gain de cause à l'émeute, protester solennellement contre l'arrêt exigé de lui. S'étant fait apporter de l'eau, il se lava les mains devant l'assemblée, en disant:

« Peuple, je suis innocent du sang de ce juste : c'est vous qui en répondrez. »

Un cri formidable, sorti de mille poitrines, retentit dans la cité sainte:

« Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! »

Ce cri monta jusqu'à Dieu et décida la ruine de Jérusalem, l'égorgement de tout un peuple, et la destruction de la nation déicide. Un instant après, un héraut proclamait la sentence rédigée par Pilate. Elle portait que « Jésus de Nazareth, séducteur du peuple, contempteur de César, faux Messie, serait conduit à travers les rues de la ville au lieu ordi­naire des exécutions, et que là, dépouillé de ses vêtements, il serait attaché à une croix, où il resterait suspendu jus­qu'à la mort (3) ».

Ainsi se termina le plus inique de tous les procès. Les princes des prêtres se félicitèrent de leur triomphe; la foule, ivre de sang, battit des mains; Pilate, sombre et chagrin, rentra dans son palais pour y cacher sa honte. Seul, Jésus, le condamné à mort, goûtait, au milieu de ses douleurs, une joie que rien ne peut rendre: l'heure du sacrifice qui devait sauver le monde, cette heure après laquelle il soupirait depuis son apparition sur cette terre, venait enfin de sonner.


Références


3. Adriconius, Theat Terra Sancta, p. 163, d'après d'anciennes traditions.


CHAPITRE VII

LA VOIE DOULOUREUSE

Les préparatifs du supplice
La montée du Calvaire
Jésus rencontre sa Mère
Ne pleurez pas sur moi Matth., xxvii, 31-33.
Simon de Cyrène.
Le voile de Véronique
La porte judiciaire
Marc., xv, 20-22./ Luc., xxxtr, 26-32./ Joan, xix, 16-17


Chez toutes les nations civilisées, on laisse s'écouler un laps de temps entre le jugement et l'exécution des condamnés. Les Romains accordaient jusqu'à dix jours de répit; d'après les lois juives, on ne suppliciait qu'après le coucher du soleil. Mais il était dit qu'à l'égard de Jésus toutes les lois de l'humanité seraient violées, afin de faire comprendre à tous qu'une haine satanique poursuivait la sainte victime. Aussitôt après la condamnation, Pilate livra Jésus à la rage des princes des prêtres, lesquels décidèrent qu'il serait traîné au lieu du supplice, séance tenante. Différer le crucifiement jusqu'après les solennités pascales leur parut dangereux: qui sait si cette foule en délire, après avoir demandé la mort du Christ avec une espèce de frénésie, ne reprendrait pas, dans huit jours, l'hosanna en son honneur ? Du reste, au lieu de rappeler ces sauvages au respect des lois, Pilate était lui-même pressé d'en finir, et de faire disparaître au plus vite, dans le secret du tombeau, la victime de sa criminelle lâcheté.

Du tribunal, jésus fut conduit dans la cour du prétoire pour les préparatifs du supplice. Quatre bourreaux lui arrachèrent le lambeau de pourpre, collé à son corps ensanglanté, et lui remirent ses vêtements ordinaires, en lui prodiguant toutes sortes d'injures. On lui laissa sur la tête la couronne d'épines, afin de provoquer, par cette allusion à sa royauté, les insultes et les dérisions de la populace. Afin de l'avilir plus encore, les princes des prêtres tirèrent des prisons deux voleurs condamnés au gibet, pour les exhiber en public et les crucifier à ses côtés. Les croix, que les condamnés devaient porter jusqu'au lieu de l'exécution, se composaient de deux poutres, dont la principale mesurait dix coudées, tandis que l'autre, plus courte de moitié, la traversait aux deux tiers de sa longueur. C'était un poids écrasant pour Jésus, épuisé de sang, de fatigue et de souffrances, surtout après l'horrible flagellation qu'il venait de subir. On lui jeta brutalement cette croix sur les épaules, cette croix, symbole d'infamie, sur laquelle expiraient les esclaves, les flétris, les voleurs, les assassins, les faussaires. Au lieu de se plaindre, Jésus reçut avec amour ce bois d'ignominie, qui devenait en ce jour le bois précieux entre tous, le bois rédempteur du monde, le trophée de la plus éclatante des victoires, le sceptre du Roi des rois. Les deux larrons, placés à côté du Christ, furent également chargés de leur gibet.

Ces préparatifs terminés, les trois condamnés, conduits par les bourreaux, arrivèrent sur la place où le cortège devait se former. Une foule immense les accueillit en poussant des cris de mort, et en montrant du doigt, avec d'affreux ricanements, le roi couronné d'épines, le Messie entre deux voleurs. La trompette donna le signal du départ, et l'armée des déicides se mit en marche . En tête, un crieur proclamait, sur tout le parcours, les noms et les crimes des condamnés. Venaient ensuite les soldats romains, chargés de maintenir l'ordre et d'assurer libre passage au cortège. Suivait un groupe d'hommes et d'enfants, portant des cordes, des échelles, des clous, des marteaux, et le titre qui devait dominer la croix du Christ. Derrière ceux-ci s'avançaient les deux voleurs, et enfin Jésus, les pieds nus, couvert de sang, courbé sous le poids de la croix, chancelant à chaque pas comme un homme prêt à faiblir. Inondé de sueur, dévoré de soif, la poitrine haletante, d'une main il soutenait la croix sur son épaule, et de l'autre il relevait avec effort le long manteau qui embarrassait sa marche . Sa chevelure souillée flottait en désordre sous les épines qui ensanglantaient son front; ses joues et sa barbe, maculées de sang, le défiguraient jusqu'à le rendre méconnaissable. Les bourreaux le tenaient par des cordes attachées à sa ceinture, et prenaient plaisir à le rudoyer en le poussant violemment, ou en le frappant pour hâter ses pas. Comme l'innocent agneau qu'on mène à la boucherie, Jésus souffrait ces indignités sans laisser échapper un murmure, et sur sa figure meurtrie chacun pouvait lire la plus sublime expression de l'amour et de la résignation.

Autour de lui se pressaient ses ennemis acharnés, les princes des prêtres, les chefs du peuple, ces pharisiens tant de fois réduits au silence par le grand prophète, heureux aujourd'hui de déverser sur lui les flots de haine qui débordaient de leur coeur. Tour à tour ils s'approchaient de Jésus, l'accablaient d'invectives, se moquaient de ses prédictions et de ses miracles. Un détachement de soldats, commandés par un centurion à cheval, fermait la marche, et tenait en respect une multitude d'esclaves, d'ouvriers, d'hommes de la lie du peuple, qui depuis le matin, poussaient des cris de mort, et couraient maintenant au lieu de l'exécution, avides de voir couler le sang.

La route que Jésus devait suivre, rocailleuse et accidentée, mesurait environ douze cents pas. Du Moriah elle descendait dans la ville basse, puis remontait une pente assez forte pour aboutir à la porte occidentale de la ville. Le crucifiement devait avoir lieu sur le Golgotha , en dehors de l'enceinte. La voie du Golgotha s'appelle à juste titre la Voie douloureuse, car Jésus a pu dire: « Vous qui passez par ce chemin, voyez s'il est une douleur comparable à la mienne » ; mais on peut également l'appeler la voie triomphale, car elle a vu passer, armé de son glorieux étendard, un vainqueur plus grand que les Césars montant au Capitole. L'humanité n'oubliera jamais le chemin du Golgotha . De tous les points du globe les disciples de Jésus se réuniront à Jérusalem pour suivre pas à pas la route qu'a suivie le Maître, mêler des larmes d'amour aux gouttes de son sang adorable, et méditer sur les mémorables incidents qui ont marqué les étapes de cette voie désormais sacrée.

Du palais de Pilate, le sinistre cortège descendit la colline du temple, par une rue étroite, dans la direction de l'ouest, jusqu'à la rencontre, à deux cents pas de distance, d'une voie plus large, qui court vers le midi. Avant d'arriver au point de jonction de ces deux rues, Jésus, s'affaissant sous son fardeau; tomba lourdement sur le chemin. On s'arrêta un instant pour le relever; ce qui donna occasion aux bourreaux de le maltraiter de nouveau, et aux pharisiens, de lancer des sarcasmes à ce singulier thaumaturge qui faisait marcher les paralytiques, et ne savait pas lui- même se tenir debout. Avec l'aide des soldats, Jésus reprit sa croix et continua sa route.

A peine avait-il fait cinquante pas dans cette grande rue d'Éphraïm, que le plus navrant des spectacles vint remuer les coeurs encore ouverts à la pitié. Une femme, la Mère de Jésus, entourée de quelques amies, l'attendait au passage. Marie voulait le voir une dernière fois et lui dire un suprême adieu. Elle avait passé la nuit et la matinée dans de mortelles angoisses. A chaque instant, Jean, le fidèle disciple, quittait la foule pour aller renseigner la pauvre Mère sur les scènes qui se succédaient d'heure en heure, le jugement du Sanhédrin, les interrogatoires de Pilate et d'Hérode, et enfin la condamnation à mort. Elle accourut aussitôt, en compagnie de Madeleine et des saintes femmes, sur la place du prétoire. Elle entendit les vociférations de la populace, elle vit Pilate au balcon présenter au peuple son Fils tout sanglant et couronné d'épines. Le coeur broyé, les yeux noyés de larmes, elle prit alors l'héroïque résolution d'accompagner Jésus au Golgotha et de souffrir avec lui l'horrible martyre. Quand le cortège s'ébranla, Marie suivit une rue parallèle et vint attendre son Fils à la rue d'Éphraïm.

La rencontre fut pour elle un moment d'agonie. Après avoir vu passer les soldats et les aides des bourreaux portant les clous et les tenailles, elle aperçut, entre les deux voleurs, Jésus portant sa croix. En contemplant ce visage livide, ces yeux injectés de sang, ces lèvres blêmes et desséchées, le premier mouvement de la pauvre Mère fut de se précipiter vers son Fils, les bras en avant; mais les bourreaux la repoussèrent avec violence. Jésus s'arrêta un instant: ses yeux rencontrèrent ceux de Marie, un regard plein de tendresse lui fit comprendre qu'il savait ce qui se passait dans son coeur, et combien il compatissait à sa souffrance. Suffoquée par l'émotion, Marie se sentit défaillir, et tomba dans les bras des femmes qui l'accompagnaient (4).Ses yeux se fermèrent, mais elle entendit les insultes qui s'adressaient au Fils et à la Mère. Puis, le peuple, passant à flots pressés, mit fin, par ses clameurs, à cette scène déchirante.

Vingt pas plus loin, on laissa la rue d'Éphraïm, pour prendre celle qui aboutissait directement au Golgotha . A peine Jésus eut-il fait quelques pas sur cette nouvelle voie, fortement escarpée, qu'une pâleur mortelle se répandit sur ses traits, ses genoux fléchirent, et il lui fut impossible, malgré ses efforts, de traîner son gibet. Voyant qu'il allait succomber et les priver ainsi du plaisir de contempler son agonie sur la croix, les pharisiens prièrent le centurion romain de requérir un homme pour aider le condamné à porter son fardeau. Sur l'ordre de l'officier, les soldats arrêtèrent un jardinier qui revenait des champs, nommé Simon le Cyrénéen (5), et le contraignirent à porter la croix avec Jésus. Simon n'opposa point de résistance, non seulement parce qu'en refusant cette corvée, il s'exposait à mourirsous les coups, mais surtout parce que la vue de cet hommebrisé, anéanti, dont le regard mourant semblait implorerson assistance, excita dans son coeur une sincère pitié. Ilsouleva par le milieu la poutre écrasante, de manière à lafaire peser le moins possible sur l'épaule du Sauveur. Jésusn'oublia point cet acte de charité: il fit du Cyrénéen undisciple fervent, et de ses deux fils, Alexandre et Rufus, desapôtres de la vraie foi.

On avait fait environ deux cents pas dans cette rue spacieuse, bordée de grandes et belles maisons. Les habitants regardaient avec indifférence ou mépris les criminels qu'on menait au supplice, quand, tout à coup, une femme d'un aspect plein de dignité s'élance vivement d'une des maisons situées à gauche de la route. Sans s'inquiéter des soldats qui veulent lui barrer le passage, elle s'approche du divin Maître, contemple un instant son visage défiguré, couvert de boue, de crachats, de plaies saignantes, puis, prenant le voile qui couvrait son front, elle en essuie la face de la sainte victime. Jésus la remercia d'un regard et continua sa marche; mais quel ne fut pas le ravissement de cette femme, lorsque, rentrée chez elle, elle aperçut, sur le voile dont elle s'était servie, l'empreinte de la sainte face du Sauveur, cette face triste et livide, véritable portrait de la douleur. En mémoire de ce fait, les disciples de Jésus ont immortalisé, sous le nom de Véronique (6), cette héroïne de la charité.

Il n'y avait plus qu'une centaine de pas pour arriver à la porte judiciaire, ainsi appelée parce que les condamnés à la peine capitale passaient sous cette porte pour se rendre au Golgotha. Sur ce chemin pierreux, la montée devenait difficile: malgré les efforts du Cyrénéen pour l'aider, Jésus tomba de nouveau sous poids de la croix. Il se releva avec beaucoup de peine et s'approcha de la porte. Là, sur une colonne de pierre, nommée colonne d'infamie, était affiché le texte de la condamnation. Le Sauveur put lire, en passant, qu'il allait mourir pour avoir soulevé le peuple contre César et usurpé le titre de Messie. Les pharisiens ne manquèrent pas de lui montrer du doigt l'odieux écriteau, qui rappelait leurs accusations.

Après avoir franchi la porte, Jésus se trouva au pied du Golgotha. Malgré la défense de verser une larme sur le passage d'un condamné, un groupe de femmes courageuses ne put s'empêcher, en le voyant, de pousser des cris et des lamentations. Plusieurs avaient des enfants sur les bras, et ces enfants pleuraient avec leurs mères. Ému de pitié à la pensée des calamités qui allaient fondre sur l'ingrate Jérusalem, Jésus plaignit ces femmes désolées: Filles de Jérusalem, dit-il, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous et sur vos enfants. Voici venir des jours où l'on dira: Bienheureuses les femmes qui n'ont point enfanté, bienheureuses les mamelles qui n'ont point allaité. Alors on criera aux montagnes: Tombez sur nous! et aux collines: Écrasez-nous ! Car si l'on traite ainsi le bois vert, que sera-ce du bois sec ? » Si l'on traite ainsi l'innocent, que sera-ce du coupable ?

Six jours auparavant, du haut de la montagne des Oliviers, Jésus versait des larmes sur Jérusalem et prédisait sa ruine. Aujourd'hui qu'elle a mis le comble à ses crimes, il annonce solennellement sa réprobation et l'épouvantable catastrophe qui mettra fin à ses destinées. Les chefs du peuple, en entendant cette prophétie, auraient dû trembler d'effroi; mais, aveuglés et endurcis comme des démons, ils s'irritèrent des menaces que ce condamné proférait contre la cité sainte. Les bourreaux, excités par eux, le frappèrent à coups redoublés, de sorte que, traité comme une bête de somme, à bout de forces, il tomba une troisième fois sur les pierres du chemin, avant d'atteindre le sommet de la colline (7). On le releva presque inanimé; et, à force de le pousser, de le traîner, de le tirer en tous sens, il arriva enfin au lieu du supplice.

En ce moment, la foule, accourant de toutes parts, serrait ses rangs autour du monticule, pour savourer les dernières souffrances du condamné et applaudir à sa mort. La sixième heure du jour va sonner, le moment est solennel entre tous: la grande tragédie, à laquelle assistent les anges, les hommes et les démons, la tragédie de l'Homme-Dieu, touche à son dénouement.


Références

4-. Il y avait autrefois dans ce lieu une chapelle dédiée à Notre-Dame du Spasme. On en voit encore des ruines.
5-. Parce qu'il était de Cyrène, en Afrique.
6-. La tradition nous apprend que cette femme intrépide s'appelait d'abord Séraphia. Son nom de Véronique ne serait qu'une allusion à la sainte Face: Vera icon, vrai image. Lorsque Saul persécutait l'Eglise naissante, sainte Véronique quitta la Palestine, emportant avec elle son précieux trésor. C'est une des grandes reliques dont en fait, chaque année, l'ostension à Saint- Pierre de Rome.
7-. D'après ce récit, nos lecteurs peuvent se figurer les quatorze stations du Chemin de la Croix, que l'Église représente à la piété des fidèles. Les deux premières, la condamnation et l'imposition de la croix, se trouvent au prétoire, aujourd'hui caserne turque. Les sept suivantes sont échelonnées aux distances ci-dessus indiquées, dans les trois rues que nous venons de parcourir. Les cinq dernières sont renfermées dans la basilique du Saint-Sépulcre, qui recouvre entièrement le sommet du Calvaire. Elles figureront au chapitre suivant.


CHAPITRE VIII

LE CRUCIFIEMENT

Le crâne d'Adam
Parte ge des vêtements.
Jésus de Nazareth, roi des Juifs. Insultes et blasphèmes.
Les deux larrons
Dépouillement et crucifiement
Dernières paroles et mort de Jésus. (Matth., xxvu, 34-50.—
Entre ciel et terre
Les deux larrons
Marc., xv,23-37.— Luc., xxin, 33-46.-7 Joan., xix 18-30.)
Les ténèbres miraculeuses
Marie au pied de la croix.
Les trois heures d'a gonie- Ecce Mater tua


Le plateau de rochers sur lequel devait avoir lieu le crucifiement s'élève à deux cents pas de la porte judiciaire. On l'appelle en hébreu Golgotha, ce qui signifie calvaire, ou lieu du crdne. Ce nom lui fut donné, disent les traditions, pour perpétuer un grand souvenir.

Plusieurs milliers d'années avant Jésus, un homme accablé sous le poids des ans et de la souffrance expirait sur ce mont solitaire: c'était Adam, le père de la race humaine. Exilé du paradis, il avait vécu neuf siècles dans la pénitence et les larmes. Il lui fallut manger son pain à la sueur de son front, souffrir les tortures de la maladie, éteindre à force d'austérités le feu des passions dont son âme était brûlée, pleurer sur des enfants coupables qui s'entrégorgeaient dans des luttes fratricides, et entendre sans cesse résonner à son oreille la parole du Dieu vengeur: « Adam, tu mourras de mort, parce que tu as péché ! »

Et cependant, jamais le désespoir ne vint troubler l'âme du pauvre exilé. Dans ses moments de détresse, il se rappelait qu'en le chassant du paradis, Dieu lui avait promis qu'un de ses descendants le sauverait, lui et sa race. Aussi, de siècle en siècle, ne cessait-il de répéter à ses fils d'espérer toujours dans un futur Rédempteur. Et quand ii vit le spectre de la mort se dresser devant lui, il adora la justice de Dieu et s'endormit plein de calme, saluant une dernière fois le Libérateur qui devait affranchir ses enfants de la tyrannie de Satan et leur ouvrir, ainsi qu'à lui, les portes du ciel, fermées depUis son péché.

Les fils d'Adam ensevelirent son cadavre dans les flancs de la montagne, et creusèrent une cavité dans le rocher qui la dominait pour y placer sa tête vénérée. Ce rocher, ils l'appelèrent Golgotha, le lieu où repose le crâne du premier homme. Ce fut là précisément, sur ce rocher, que les bourreaux traînèrent Jésus, le nouvel Adam, afin de mêler le sang divin de l'expiation aux cendres du vieux pécheur, qui infecta dans leur source toutes les générations humaines.(8) Et comme un arbre, l'arbre de l'orgueil et de la volupté, avait perdu le monde, Jésus arrivait au Calvaire, portant sur ses épaules le bois de l'ignominie et du martyre. Aussi l'Agneau de Dieu, chargé d'expier les péchés de toute sa race, sera-t-il traité comme il voulait l'être, c'est-à-dire sans pitié.

Quand un condamné arrivait au Golgotha , il était d'usage de lui présenter un breuvage généreux pour étancher sa soif et ranimer ses forces. Des femmes charitables prépa­raient cette boisson, et les bourreaux la faisaient passer aux criminels avant l'exécution. On remit donc aux soldats une potion composée de vin et de myrrhe, mais le patient l'effleura du bout des lèvres, comme pour en goûter l'amertume, et refusa de la prendre, malgré la soif ardente qui le dévorait. L'innocente victime ne voulait aucun adoucissement à ses douleurs.

Vers la sixième heure commença la sanglante exécution. Les quatre bourreaux dépouillèrent jésus de ses vêtements. Comme sa tunique collait à son corps déchiré, on la lui arracha si violemment que toutes les plaies se rouvrirent, et le Sauveur apparut couvert d'une pourpre vraiment royale: la pourpre de son sang précieux. Les bourreaux l'étendirent sur la croix, pour l'y attacher. Il se fit alors un grand silence: les yeux fixés sur le patient, chacun voulait entendre ses cris, se repaître de ses douleurs. Un bras fut d'abord appliqué à la traverse de la croix. Pendant que les bourreaux tenaient le corps en respect, l'un d'eux posa sur la main un énorme clou, et, de son lourd marteau, frappant à coups redoublés, l'enfonça dans les chairs et dans le bois. Le sang jaillit avec abondance; les nefs se contractèrent; Jésus, les yeux pleins de larmes, poussa un soupir. Un second clou traversa l'autre main. Les bras ainsi attachés, les bourreaux durent employer toutes leurs forces pour étendre sur le gibet le corps horriblement disloqué; puis de nouveau les coups de marteau retentirent, et les deux pieds furent cloués à leur tour. Les coups de marteau arrachaient à Jésus des soupirs; à Marie et aux saintes femmes, des sanglots; aux Juifs, des exclamations féroces.

Le crucifiement achevé, les bourreaux dressèrent le gibet. Pendant que les uns soutenaient les bras de la croix, les autres en approchèrent le pied de la cavité creusée dans le roc, au sommet du Calvaire. La croix s'y enfonça, produisant une telle secousse, dans tous les membres du Crucifié, que ses os s'entrechoquèrent, les plaies des mains et des pieds s'élargirent, le sang ruissela de tout son corps. Sa tête se pencha; ses lèvres, entr'ouvertes, laissèrent apercevoir sa langue desséchée; ses yeux mourants se couvrirent d'un voile. Quand il apparut ainsi entre le ciel et la terre, une clameur sauvage s'éleva de toutes parts. C'était le peuple qui lançait des malédictions au Crucifié, selon qu'il est écrit: « Maudit soit le criminel suspendu à la croix (9) ! Les deux voleurs, également crucifiés, furent placés à droite et à gauche du Sauveur, afin d'accomplir une autre prophétie: « Il a été assimilé aux plus vils scélérats. »

Pendant que la foule insultait les suppliciés, les quatre bourreaux fatigués de leur besogne, s'assirent au pied de la croix du Sauveur pour se partager ses vêtements qui, d'après la loi, devenaient leur propriété. Ils divisèrent le tout en quatre parts, afin que chacun d'eux eût la sienne; mais comme la tunique était sans couture, d'un seul tissu depuis le haut jusqu'au bas, ils résolurent dans leur intérêt de la laisser intacte, et de s'en rapporter au sort pour savoir à qui elle appartiendrait. Ils ignoraient qu'ils exécutaient de point en point les paroles qu'un prophète met dans la bouche du Messie: « Ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont tiré ma robe au sort. » Les chefs du Sanhédrin, versés dans les Écritures, auraient dû se rappeler les divins oracles en les voyant se vérifier sous leurs yeux; mais la joie de la haine assouvie étouffait en eux toute pensée et tout sentiment.

Un incident assez singulier vint cependant troubler cette joie criminelle. Ils virent tout à coup les soldats placer au haut de la croix une inscription dictée par Pilate lui-même. Or cette inscription: « Jésus de Nazareth, roi des Juifs, » contenait en quatre mots une injure sanglante à l'adresse des pharisiens. Pour se venger de ce peuple qui l'avait amené à condamner un innocent, le gouverneur faisait afficher publiquement que ce criminel, jugé par eux digne du supplice des esclaves, n'en était pas moins leur roi. Et afin que tous les étrangers qui remplissaient Jérusalem, pussent savourer l'amère ironie, l'inscription se lisait en trois langues: en hébreu, en grec et en latin. Outrés de colère à la vue de cet écriteau, les chefs du peuple dépêchèrent à Pilate un messager pour lui représenter l'outrage fait à la nation et lui demander de modifier ainsi l'inscription: Jésus de Nazareth, qui s'est dit roi des Juifs. Mais Pilate leur répondit brutalement: « Ce qui est écrit, est écrciett.»

En cette circonstance, Pilate prophétisa, comme autrefois Caïphe. Caïphe déclara « qu'un homme devait mourir pour tout le peuple », et Pilate proclama dans toutes les langues du monde que cet homme, ce Rédempteur, ce Messie, ce Roi qui doit dominer tous les peuples, Juifs, Grecs ou Romains, c'est le Crucifié du Golgotha.

Le mauvais vouloir de Pilate exaspéra les Juifs. Ne pouvant enlever l'écriteau qui donnait à Jésus le titre de roi, ils se mirent à railler et à blasphémer sa prétendue royauté. Les prêtres et les scribes donnaient l'exemple. « Il a sauvé les autres, disaient-ils en ricanant, qu'il se sauve donc lui- même; qu'il descende de la croix, ce Messie, ce roi d'Israël, et nous croirons en lui. Il en appelait à Dieu, il se disait le Fils de Dieu: que Dieu le délivre maintenant ! »

Le peuple, encouragé par les blasphèmes de ses chefs, les répétait en y ajoutant de grossières insultes. Passant et repassant devant la croix, des groupes de furieux branlaient la tête et s'écriaient: « Toi qui détruis le temple et le rebâtis en trois jours, descends de la croix et sauve-toi, si tu peux. Si tu es le Fils de Dieu, descends de ton gibet. »

Les soldats eux-mêmes, qui, d'ordinaire, exécutent leur consigne en silence, finirent par prendre part à ce débordement d'injures. S'approchant du Crucifié, ils lui offraient pour se rafraîchir. « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi donc !

Ce n'était pas en descendant de la croix que le Fils de Dieu devait affirmer sa royauté, mais en y mourant pour exercer son office de Rédempteur et de Sauveur. Aussi, en entendant ces provocations sacrilèges, n'éprouva-t-il qu'un plus vif sentiment d'amour. Ses yeux, inondés de larmes, s'arrêtèrent un instant sur ces Juifs en délire, et pour la première fois depuis l'arrivée au Calvaire, une parole sortit de ses lèvres: « Mon Père, disait-il, pardonnez-leur ! .. . ils ne savent ce qu'ils font ! » Non seulement il demandait grâce pour ces grands coupables, mais il excusait pour ainsi dire leurs crimes et leurs blasphèmes en les attribuant à l'ignorance. De fait, ils ignoraient sa divinité, ce qui rendait jusqu'à un certain point moins criminelle cette horde de déicides.

Excité par les dérisions et les insultes que toute cette foule vomissait contre Jésus, l'un des voleurs crucifiés près de lui tourna la tête de son côté, en blasphémant à son tour: « Ils ont raison, s'écria-t-il, si tu es vraiment le Christ, sauve-toi et sauve-nous avec toi. » Mais son compagnon, calme et résigné, lui reprocha sa conduite. « Tu ne crains donc pas Dieu ? lui dit-il. Pourquoi lancer de pareilles imprécations contre un homme condamné comme toi ? Nous, d'ailleurs, nous sommes punis justement des crimes que nous avons commis; mais à lui, on ne peut reprocher aucune faute. »

En prononçant ces paroles, le larron sentit comme une révolution s'opérer dans son âme. Ses yeux se dessillèrent sous l'action d'une lumière intérieure, il comprit que Jésus, le Fils de Dieu, mourait pour les péchés des hommes. Le repentir, mais un repentir plein d'amour, pénétra dans son coeur et fit monter des larmes à ses yeux. « Seigneur, dit-il à Jésus, souvenez-vous de moi quand vous entrerez dans votre royaume. » Et il entendit aussitôt cette réponse de l'infinie miséricorde: « Aujourd'hui même tu seras avec moi dans le paradis, c'est-à-dire dans les limbes, où les justes attendaient Celui qui devait leur ouvrir les portes du ciel.

Pendant que les princes des prêtres, les docteurs, les soldats et la populace se moquaient de la royauté de Jésus et se rassasiaient de ses douleurs, un spectacle nouveau vint tout à coup jeter l'épouvante au milieu de ces déicides. A l'heure de midi, quand le soleil resplendit de tout son éclat, le ciel, jusque-là très pur, devint sombre et menaçant. Les nuages, de plus en plus épais, couvrirent le disque du soleil, et peu à peu les ténèbres se répandirent sur le Golgotha, sur la ville de Jérusalem et sur toute la terre. C'était la nuit mystérieuse prophétisée par Amos: « En ce jour-là, le soleil s'éteindra en plein midi, et les ténèbres envahiront le monde au sein de la plus vive lumière (10). » Ainsi Dieu répondait aux insolents défis des Juifs: le soleil se cachait pour ne pas voir leur crime; la nature entière se couvrait d'un voile funèbre pour pleurer la mort du Créateur.

A l'instant même, les blasphémateurs se turent, glacés d'effroi: un silence de mort régna sur le Calvaire. La foule, éperdue, s'enfuit en tremblant; les chefs du peuple eux-mêmes, entrevoyant quelque vengeance divine, disparurent les uns après les autres. Il ne resta sur la montagne que les soldats romains préposés à la garde des suppliciés, le centurion qui les commandait, quelques groupes isolés déplorant au fond du coeur le crime commis par la nation, et les saintes femmes qui entouraient la Vierge Marie. Jusqu'à ce moment les soldats les avaient tenues à l'écart, mais alors elles s'approchèrent de la croix. A la lueur sanglante du ciel à demi voilé, on apercevait le corps livide de Jésus et son visage contracté par la souffrance. Ses yeux restaient fixés au ciel; ses lèvres entrouvertes murmuraient une prière.

Près de Marie, mère de Jésus, se trouvaient Jean, l'apôtre bien-aimé, Marie de Cléophas, et Salomé, la femme de Zébédée. Marie-Madeleine, abîmée dans sa douleur, s'était jetée au pied de la croix, et la tenait embrassée en versant d'abondantes larmes. Jésus abaissa son regard divin sur ces privilégiés de son coeur. Ses yeux rencontrèrent ceux de sa Mère qui ne le quittaient pas un instant. Il vit son martyre intérieur, et comment le glaive de la compassion, prophétisé par le vieillard du temple, transperçait son âme jusque dans son fond le plus intime. Il la jugea digne de coopérer à l'acte de la Rédemption, comme elle avait coopéré au mystère de son Incarnation; et, non content de se donner lui-même, il poussa la bonté jusqu'à nous donner sa Mère.

Jean pleurait au pied de la croix. Il pleurait son bon Maître, et bien qu'il eût encore ses parents, sans Jésus, le Dieu de son cœur, il se croyait orphelin. Jésus ne put voir sans attendrissement les larmes de l'apôtre mêlées aux larmes de Marie. S'adressant à la divine Vierge, il lui dit: « Femme, voilà votre fils. » Ce fils, qu'elle enfantait dans les larmes, représentait l'humanité entière rachetée par le sang divin. Jésus la donnait à la nouvelle Ève, en la chargeant de transmettre la vie à tous ceux auxquels la première a donné la mort; et dès lors Marie sentit son coeur s'élargir et s'emplir du plus miséricordieux amour pour tous les enfants des hommes.

Jésus alors, s'adressant à Jean, lui montra du regard la Vierge éplorée: « Mon fils, lui dit-il, voilà ta Mère ! » Et depuis ce jour, Jean l'aima et la servit comme sa proper mère. Depuis ce jour aussi, tous ceux que Jésus a illuminés de sa grâce ont compris que, pour être vraiment les membres de Jésus crucifié, il faut naître de cette Mère spirituelle que le Sauveur créa sur le Calvaire.

Après ce don suprême de son amour, Jésus sembla s'isoler de la terre. Il se fit autour de lui un silence effrayant qui dura près de trois heures. Les gardes épouvantés allaient et venaient au milieu des ténèbres sans mot dire. Immobile devant la croix, le centurion semblait vouloir pénétrer jusqu'au fond de l'âme de cet étrange supplicié. Jésus, les yeux au ciel, priait son Père, offrant pour tous ses invisibles souffrances, ses ignominies sans nom, le sang qui coulait de ses blessures, et la mort qui allait le frapper.

Un moment son visage s'assombrit, une épouvantable angoisse lui étreignit le coeur: il se vit seul, chargé de crimes, maudit des hommes, mourant sur un gibet entre deux scélérats. Repoussée de la terre, son âme se tourna vers le ciel; mais, plus vivement encore qu'à Gethsémani, elle éprouva le sentiment affreux du délaissement le plus complet. La justice de Dieu passait sur la victime d'expiation, sans qu'un ange du ciel vînt la consoler au moment suprême. Vers la neuvième heure, de son coeur brisé, défaillant, s'échappa ce cri de détresse: « Eli, Eli, lamma Sabachtani ? » ce qui veut dire: « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ?» C'étaient les pre­miers mots d'un psaume où David raconte, par anticipation, les douleurs et l'agonie de l'Homme-Dieu.

Cependant les ténèbres commençaient à se dissiper. Quelques Juifs, restés sur le Calvaire, s'enhardirent jusqu'à ricaner de nouveau sur leur victime mourante « Il appelle Élie, disaient-ils, nous allons voir si Élie viendra le délivrer. » Jésus éprouvait alors cette soif brûlante, le tourment le plus affreux des crucifiés. Ses entrailles étaient desséchées, sa langue collée à son palais. Au milieu du silence, sa voix se fit entendre de nouveau: « J'ai soif ! » dit-il, en poussant un profond soupir. Il y avait au pied de la croix un vase plein de vinaigre. L'un des soldats y trempa une éponge, et l'ayant attachée à une tige d'hysope, l'approcha des lèvres de Jésus. Il en aspira quelques gouttes, afin d'accomplir la prophétie de David: « Pour étancher ma soif, ils m'ont abreuvé de vinaigre ».

Il avait bu jusqu'à la lie le calice des douleurs, accompli toutes les volontés de son Père, réalisé les prophéties, expié les péchés du genre humain: « Tout est consommé. » dit-il.

A cette parole solennelle, on vit le corps de Jésus devenir plus livide encore, sa tête couronnée d'épines retomber lourdement sur sa poitrine, ses lèvres se décolorer, les yeux s'éteindre. Il allait exhaler son dernier soupir quand soudain, relevant la tête, il poussa un cri d'une telle puissance que tous les assistants en restèrent glacés d'effroi. Ce n'était plus le gémissement plaintif de l'homme mourant, mais le cri triomphant d'un Dieu qui dit à la terre: Je meurs, parce que je le veux. Ses lèvres bénies s'ouvrirent alors une dernière fois: « Mon Père, dit-il, je remets mon âme entre vos mains. » Ayant dit ces mots, il inclina la tête et expira.

Jésus est mort: pontifes, docteurs, anciens du peuple, scribes et pharisiens, vous croyez son règne fini, tandis qu'au contraire son règne commence. Cette croix, sur laquelle vous l'avez attaché, devient dès aujourd'hui le trône du grand Roi. Autour de ce trône vont s'agenouiller tous les peuples de la terre, ainsi qu'il l'a prédit: « Quand je serai élevé entre ciel et terre, j'attirerai tout à moi. »


Références

8-La tradition relative au crâne d'Adam, bien antérieure à Jésus-Christ, se retrouve dans les écrits de presque tous les Pères, en particulier de Tertullien, d'Origène, de saint Cyprien, de saint Basile, de saint Jean Chrysostome, de saint Ambroise, de saint Augustin. Saint Jérôme la rapporte dans une lettre à Marcella. Saint Epiphane affirme qu'elle nous a été transmise, non seulement par la voix des générations, mais par des monuments de l'antiquité, librorum monumentis. Cornelius à Lapide l'appelle une tradition commune dans l'Eglise. Du reste, on la retrouve vivante à Jérusalem, dans la basilique du Saint-Sépulcre. Au-dessous de la chapelle de la Plantation de la Croix, se trouve la chapelle ou la Tombe d'Adam. Le sang du Christ, s'infiltrant par la crevasse du rocher, a pu se mêler à la poussière du premier homme. C'est pour rappeler cette touchante tradition que, sur les crucifix, on place une tête de mort aux pieds de Jésus: c'est le crâne d'Adam sous la croix, comme au Golgotha .
9. Maledictus qui pendet in ligna.
10-. Ces ténèbres prédites par Amos et attestées par les évangélistes'les historiens profanes en font mention. Thallus, affranchi de Tibère, dit qu'à cette époque, « une horrible obscurité couvrit l'univers entier ». Phlégon, affranchi d'Adrien, écrivait cent ans plus tard « qu'il y eut à cette époque, une éclipse de soleil si complète que jamais personne ne fut témoin d'un événement semblable ». Or la lune, alors dans son plein, rendait une éclipse de soleil impossible. Après avoir dit que le soleil s'éteignit au milieu de sa course, Tertullien (Apolog.) ajoute: « Vous avez dans vos archives la relation de ce fait. » Un martyr, saint Lucien, parlait au juge de 1a divinité du Christ: « Pour témoin, je vous. cite le soleil même qui, voyant le crime des déicides, cacha en plein midi sa lumière dans le ciel. Cherchez dans vos annales, vous trouverez qu'au temps de Pilate, pendant que, le Christ souffrait, le soleil disparut, et le jour fut interrompu par les ténèbres. » Ténèbres évidemment miraculeuses: à la vue de ce phénomène inexplicable, Denys l'Aréopagite s'écria: « Ou la divinité souffre, ou la machine du monde se désorganise ».
Attention il faut suivre les numéros c'est un livre sinon vous allez vous y perdre merci

Père Berthe t.s.s. Jésus-Christ-Sa vie-Sa passion-Son triomphe

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