MON DIEU ET MON TOUT

© + Sr Denise Ermite


Sainte Marguerite De Cortone o.f.s. ermite

Les saints Laïques auteur : Ignace Beaufays o.f.m.

Courtisane
Éditons Du Chant- d’Oiseau

2, rue du Chant- d’Oiseau
Bruxelles 10, Rue Cassette Paris
Imprimi potest

Fr. Dionisius Van Ruyteghem, o.f.m. min. prov.
Mechliniae, 12 Aug.1945 Nihil Obstat, E. Lefebvre I.c.Namurci, die 3e Augusti 1945, Impratur : Namurci, die 4eAugusti 1945
, P. Blaimont, vic.gen.

 

Table des matières.

1- La légende de Fra Giunta 2- La jolie châtelaine 3- Sous le figuier
4- A l’exemple du Poverello 5- L’enfant du péché
6- Ma fille! 7- La maison de la miséricorde 8- A l’école de la douleur 9- La recluse 10- L’expiation suprême.

La légende de fra Giunta.

L’histoire de Marguerite de Cortone est l’aventure merveilleuse qui d’une courtisane fit une pénitence, d’une pécheresse une sainte, elle st racontée en latin par fra Giunta Bevegnati.

Ce religieux était un franciscain du parti « spirituel» comme on appelait alors les Frères Mineurs qui prétendaient observer dans toute sa rigueur la règle de Saint François d’Assise. Il appartenait à la Custodie de Cortone, qui subissait l’influence d’Ubertin de Casale, un franciscain fougueux qui dans es écrits mêle aux accents enflammés de la piété la plus tendre des diatribes acerbes contres les relâchés.

Fra Giunta fut pendant vingt-cinq ans le directeur spirituel de Marguerite, soit depuis sa conversion jusqu’à sa mort en 1297.

Il note les étapes de sa vie spirituelle, mais sans observer toujours l’ordre chronologique. Pendant quelques temps, un prêtre séculier le remplaça et tint la plume. Mais après la mort de la Sainte, fra Giunta revit tout le travail, le mit au point, le retoucha et enfin le publia en 1308.

Son œuvre fut éditée par les Bollandistes et exploitée par tous ceux qui écrivent sur Marguerite de Cortone, Des notes historiques y furent ajoutées en 1793 par Pelage.

Marguerite est une « chercheuse d’amour ». Elle veut aimer et être aimée, prodiguer la tendresse, mais se sentir payée de retour. Comme tant d’autres elle commence par chercher le bonheur dans l’amour humain. Déçue, elle le cherche dans l’amour de Dieu : une expiation héroïque, la pratique généreuse des oeuvres de miséricorde, enfin une austère réclusion marquent les étapes de son Ascension vers le Christ.

Âme de feu, ignorant les demi-mesures et la médiocrité, elle aspire à l’union la plus intime avec le Bien-Aimé. Elle lui parle et lui répond. Elle se livre à lui tout entière et se sent à son tour enveloppée d’amour. Stimulée par sa ferveur, elle apparaît quelques fois dépasser une juste mesure et fait des actions qui nous étonnent.

Mais ne sont-ce pas les philosophes grecs, Aristote, Platon, Plutarque qui nous avertissent que les héros ne peuvent pas être jugés selon la mesure commune du juste milieu? De son coté, saint Thomas ( 1a2aaq.68.a.I) écrit : « Ceux qui sentent l’impulsion divine ne doivent pas recourir aux conseils de la raison humaine, mais suivre les mouvements qu’ils éprouvent, car ils sont poussés par un principe meilleur que ne l’est notre faible intelligence. C’est ce que sentent d’ailleurs tous les docteurs. Les dons du Saint Esprit font accomplir à l’homme des actes plus élevés que les actes des vertus communes»

Dans la création comme dans la rédemption éclatent la prodigalité, le luxe qu ne s’expliquent que pour une abondance d’amour. Marguerite a connu comme saint Paul « la folie de la croix». Elle a aimé magnifiquement.

Une volonté de fer la pousse aux renoncements les plus douloureux. Elle puise dans le souvenir aigu de son passé une ardeur de réparation qui ne se refroidit pas le champ de sa conscience s’élargit sans cesse; elle s’oublie pour se prodiguer aux autres et finit par s’unir si parfaitement au vouloir divin qu’elle se trouve comme absorbée par l’amour du Christ, qui vit en elle. C’est alors qu’elle quitte la terre pour entrer dans le repos éternel ; elle a enfin trouvé l’Amour et s’est perdue en lui.

II- La jolie châtelaine.

Marguerite n’avait pas vingt ans et elle était très jolie –pulchra nimis, atteste son biographe-. Elle chevauchait avec grâce une haquenée au côté de l’Alezan que montait le jeune seigneur de Montepulciano, le châtelain ébloui par sa beauté, ce pur profil de camée antique, en avait fait sa compagne. Le riche ne s’arroge-t-il pas un pouvoir irrésistible sur ses vassaux?

Marguerite portait des cercles d’or dans sa chevelure, des robres de soie aux couleurs variées et bordées d’hermine, elle s’asseyait à une table couverte de mets délicieux, assistait aux fêtes brillantes et aux danses joyeuses du château. Elle partait la couche du chevalier Arsenion et savourait la douceur des brûlantes caresses. Avec toute l’impétuosité de son tempérament toscan, elle vivait sa vie, prenait avidement sa part de bonheur, réalisant son rêve : aimer et être aimée.

Cependant elle n’était pas heureuse la joie châtelaine et s’en plaignait à son compagnon. Pourquoi? Parce que l’Église n’avait pas béni son union.

Alors, pourquoi demeurait-elle au château? Parce qu’elle avait soif d’amour et en avait été sevrée dans son jeune âge. Sa mère était si bonne et lui apprenait à prier, à elle et à sont petit frère, Bartolomeo. Hélas! Elle était morte trop tôt. Son père, Tancredo, s’était remarié, mais le pauvre homme subissait le joug de sa nouvelle épouse, une femme égoïste et dure qui jalousait Marguerite et faisait d’elle son souffre-douleur, le cœur de la jeune fille, avide de tendresse, avait saigné cruellement. Elle se sentait si seule!

Un jour, le seigneur du château avait souri à la petite paysanne de Laviano, lui avait parlé, l’avait trouvée belle, lui avait promis l’amour…. Elle l’avait cru. Une nuit elle s’était échappée de la maison paternelle, au risque de se noyer dans les marécages de la Chiana qui séparent son village de Montepulcaino, elle avait rejoint son séducteur.

Depuis, sa vie avait changé, il la traitait en châtelaine, la comblait de caresse et de gâteries, mais refusait de l’épouser comme il le lui avait promis. Même après qu’elle lui avait donné un fils, chaque fois qu’elle lui parlait de mariage, il alléguait de nouveaux prétextes pour différer l’amour, disait-il, suffit pour rendre heureux. Et il l’enveloppait de tendresse comme d’un filet aux mailles soyeuses mais indéchirables.

Alors Marguerite rougissait d’elle-même et déplorait sa faiblesse. Elle pensait à son père qui baissait la tête de honte quand on lui parlait de sa fille. A tous ceux qui la saluaient elle aurait voulue crier ; « Ne me saluez pas, je suis une grande pécheresse. » « La vue d’un franciscain vêtu de bure et les pieds nus lui faisait l’effet d’un dur reproche; elle fuyait ceux qu’elle accueillait naguère en souriant, heureuse de glisser un morceau de pain dans leur besace. »

En présence d’un beau site, la nostalgie de la campagne la reprenait, elle à son enfance pure, lorsqu’une fleur des champs piquée dans sa chevelure la rendait si jolie. Des larmes d’attendrissement lui montaient aux yeux : « Qu’il ferait bon, soupirait-elle, de servir ici le bon Dieu dans la solitude et l’innocence!!! »

Mais ce n’étaient là que des élans fugitifs; les caresses de son amant avaient raison de sa tristesse et de ses frayeurs. La vie amoureuse la reprenait. « Comment donc finirez-vous, vous qui vivez comme une insensée? »lui demandait une amie. Et Marguerite de répondre par une boutade : « Prenez patience et vous verrez, un jour vous viendrez à mon tombeau avec le bourdon du pèlerin»

Mais sa bonté ne suffisait pas à la rendre heureuse. Elle ne se sentait pas le courage de quitter l’homme aimé et avec lui les douceurs de l’existence princière… jusqu’au jour ou cet homme la quitta brusquement par la mort et la réduisit à l’indigence.

C’était la neuvième année de leur vie commune. La villa des Palazzi retentit tout-à-coup de la lugubre nouvelle : le jeune seigneur Arsenio de Montepulcaino vient d’être assassiné.

Une légende ignorée de fra Giunta veut que le lévrier du patricien soit renté seul au château, et qui l’ait entraîné Marguerite dans le bois voisin, ou elle découvrit sous un tas de branchages le cadavre poignardé de son amant.

En ce temps de luttes politiques entre Guelfes, partisans du Pape, et Gibelins, partisans del’Empereur d’Allemagne, les querelles sans cesse renaissaient et se perpétraient d’impitoyables vengeances. Les meurtres étaient d’autant plus fréquents que la justice ne sévissait que contre les pauvres. Ce n’est pas sans raison que saint François d’Assise avait défendue à ses disciples de porter des armes.

La loi du temps exigeait de la courtisane délaissée la restitution de tout ce qu’elle avait reçu de son amant. Du jour au lendemains, Marguerite, sans toi, sans pain, se trouvait à la rue avec son fils, âgé de sept ans!.

Isolement effroyable ! A qui pouvait-elle demander du secours ? La famille noble de Montepulciano n’avait jamais admis ni la courtisane, ne son bâtard. Était-elle autre chose qu’une intrigante qui avait enjoué le mort à son profit? Les gens du peuple n’auraient pas osé tendre une main secourable à celle que les patriciens repoussaient.

Sur tous les visages l’infortunée lisait l’indifférence ou le mépris…

L’enfant prodigue, rouge de honte et tenaillé par la faim alla implorer le pardon de son père et se mettre à son service. Marguerite ferait comme lui. Vêtue d’une robe grossière, un mouchoir sur la tête , tenant par la main son enfant qui pleurait, la joie châtelaine jeta un dernier regard sur le château de Monteplucianon et les Palazzi, sa résidence favorite, puis elle partit pour Laviano trouver son père.

III. Sous le figuier

A mesure qu’elle approche, ses souvenirs d’enfance lui reviennent, elle reconnaît chaque arbre, chaque buisson, chaque champ. Son cœur bat à se rompre et les larmes coulent sur ses joues…

Arrivée devant la maison, la pauvre maison rustique, elle s’arrête un instant pour se recueillir. Son père paraît, blanchi et courbé par le chagrin. Marguerite, secoué par des sanglots, est à ses pieds… Père, pardon! Pitié pour le petit’.. qui ouvre des grands yeux et ne comprend pas le pauvre homme stupéfait regarde sa fille, une mendiante sans toi ni pain…

Il va l’accueillir, quand surgit la marâtre. D’un coup d’œil elle a compris, Sa bouche vomit des injures et des sarcasmes contre cette fille de rien qui est la honte de la famille, « Jamais pareille femme n’entrera ici, jamais elle n’habitera la maison qu’elle a profanée! »

Décontenancé et habitué à céder à la mégère, Tancredo repousse sa fille : « Va-t-en!’’ Et brusquement, il se retire dans la maison, dont il ferme la porte. »

Marguerite mesure alors toute l’étendue de son malheur, elle est abandonnée, abandonnée du monde entier, Anéantie par la douleur, elle s’assied sous le figuier, le vieux figuier à l’ombre duquel elle a joué dans son enfance. Elle pleure et réfléchit. Plus tard le Christ lui rappellera cette heure fatidique ou se décide son éternité. Jamais il ne l’avait abandonnée. Quand la nuit elle fuyait la maison paternelle pour courir au rendez-vous de son séducteur, c’est lui, Jésus, qui avait empêché le démon croyant sa proie assurée, de la noyer dans la lagune; c’est lui qui avait troublé son plaisir par les remords et les désillusions, lui qui avait mi-fin à son aventure amoureuse, lui qui l’avait acculé à lui son confier à lui seul, aussi entendait il la conduire au port du salut….

Dans l’âme de Marguerite se livrait un duel tragique entre le Christ et Satan…. Pourquoi, lui soufflait le tentateur, tourner le dis à la vie de château ? N’as-tu pas savouré les douceurs de l’Amour ? Tu es encore jolie et si jeune ! Les hommes te regardent avec convoitise. Ne le lis-tu pas dans leurs yeux ? Ton chagrin te rend plus séduisante encore. Revêts une robe qui te sied, mets une ceinture de brillante, et un collier de perles, parfume ta magnifique chevelure et tu verras les amants accourir, tu n’auras qu’à choisir, Ah! Que tu goûteras encore de volupté! Que de nuits délicieuses tu passeras encore!

A cette pensée Marguerite s’exalte. Elle voit en esprit les chevaliers se disputant ses faveurs pour réparer la cruauté de son sort. Aimer et être aimée n’est-ce pas sa vie ?…

Puis elle se raisonne è après tout, qu’aura-t-elle à se reprocher ?N’est –ce pas son propre père qui lui ferme la maison ou elle est née et ou elle veut vivre honnêtement en fille rangée et travailleuse ? N’est –ce pas Tancredo qui lui arrache le pain de la bouche ? N’est –ce pas la femme de son père qui veut la faire périr de misère, elle et son enfant ?

Non, la vraie coupable ce n’est pas elle. Elle a toujours voulu le mariage et s’il s’était accompli, elle marcherait la tête haute et son fils serait un jour armé chevalier. Elle est victime de l’égoïsme et de la lâcheté des hommes. On ne jette pas la pierre à une victime, on n’insulte pas à son malheur, on vole à son secours!

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