| Jetez
vos soucis |
Sainte
Claire d'Assise par Père René Zeller
Éditions
Franciscaines
2080 rue Dorchester Ouest Montréal Qc. Canada
Imprimi
potest: Montréal, 25 février 1946
Fr. Damase Laberge. o.f.m. Min. Prov.
Imprimatur : Montréal, 27 février 1946
Père Philippe Perrier. P.A. Vic.Gén.
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| Sainte
Claire d’Assise vous parle de la Pauvreté.
Le
Détachement de Sainte Claire
Jetez
vos soucis…
Ce
que saint Claire vient vous dire ici de la pauvreté,
c’est-à-dire de son détachement de toutes
choses spirituelles ou matérielles, n’aura rien
d’austère ni de dur. Le détachement a deux
versants, l’un négatif et pénitentiel, l’autre
positif et joyeux. Le premier regarde ce qu’il quitte,
les seconde ce qu’il acquiert? D’un côté
c’est l’effort douloureux qui rejette, de l’autre
la libération au profit de l’amour. C’est
en ce sens qu’il nous faut tourner nos regards.
Une
bienheureux (1) , religieux dans un Ordre frère de celui
des Mineurs, disait volontiers : « Au lieu de penser dans
cette à ce qu nous manque, appliquons-nous à découvrir
ce dont nous pourrions encore nous passer ». Ne faut-il
pas jeter du lest pour monter haut ? Or la première chose
qu’un chrétien, disciple de l’Évangile,
de saint François et de sainte Claire, doit laisser sur
la route, c’est l’inquiétude ; l’inquiétude
des païens qui n’ont pas de Père au ciel,
l’inquiétude des errants sur la terre, sans Christ
intercesseur et ami, sans famille là-haut qui les affectionne
et des soucies d’eux. Mais cette première chose
est aussi la dernière qui, sous des formes de plus en
plus raffinées et subtiles, entrave jusqu’au dernier
jour le vole des âmes vers leur repos.
Certes,
en ces temps d’Apocalypse, il est aisé de parler
d’esprit tranquille, de cœur sans souci, mais la
pratique en est-elle possible? L’Église nous dit
: « Jetez vos soucis dans le Seigneur, lui-même
vous nourrira ». N’est-ce pas une parole pour les
temps de paix ! Non, au contraire. Tout est violence et paradoxe
dans le royaume de la foi. C’est la marche sur les eaux
mouvantes et furieuses, à l’appel du Christ, Sainte
Claire va nous parler des détachements qui enrichissent,
Écoutons-la. René Zeller.Références-1-
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Le
détachement dans de la richesse
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| Sainte
Claire, telles les âmes jeunes, généreuses
et ferventes commença par tout donner, et elle crut alors
que c’était fini mais ce tout n’était
qu’un pas, un seul pas, bien qu’il fût décisif,
sur l’interminable route du dépouillement.
C’est
le soir de Pâques fleuries, Claire de Orffreduccio a revêtu
sa plus belle robe, en tissu de soie flammée, comme en
vendait le Petit Pauvre alors qu’il était riche,
et pareil à ceux dont se parent les nobles dames, dans
les cours d’amour provençales, sa « chevelure
d’or » est partagée en deux nattes et tombe
sur ses épaules : tout est prête pour l’offrande.
Comprimant son cœur, la jeune fille a fui par la porte
du bûcher, ses mains se sont meurtries à écarter
le tas de bois rude. La voilà dans la forêt, la
nuit s’épaissit, puis soudain s’éclaire,
piquée de flammes qui scintillent entre les chênes-verts.
Ce sont les frères de saint François qui, précédées
du Poverello, montent à sa rencontre de Saint-Marie des
Anges, Claires se hâte, la joie de se donner domine sa
douleur, la douleur aiguë de laisser les siens. Elle a
rejoint les frères mineurs qui l’introduisent au
chant des psaumes, dans la pauvre église de la plaine
; la Vierge s’agenouille au pied de l’autel, un
sarreau de toile grise, comme en portes les paysans, recouvre
la tunique soyeuse aux reflets lumineux, saint François
taille les lourdes nattes, emplies de soleil, qui tombent aux
pieds de la consacrée, un voile grossier couvre sa tête
rasée : elle n’a plus rien que sa pauvreté
et l’incertitude de son avenir. Mais, précisément,
c’est cela que veut la fondatrice des Clarisses : offrir
sa destinée en témoignage à la vérité
de la parole du Christ : « Ne vous inquiétez pas…
» elle a laissé sa famille, sa fortune, sa beauté
, mais elle a le Christ et on verra bien s’il l’abandonnera
! Elle est sûre de lui, sa foi n’a pas besoin de
s’exerce pour la rassurer, elle sent Jésus vivre
en elle qui l’établit dans la sécurité
de l’amour. Le cœur livre, l’âme légère,
l’esprit uniquement rempli de Dieu, Claire se laisse conduire,
la nuit même, par son père saint François,
chez les religieuses bénédictines de la colline
; là elle attendra l’heure propice pour embrasser
la vie toute dénuée du Petit Pauvre ; elle croit
que tout lui sera facile, puisqu’elle n’a plus aucune
entrave que son amour l’emporte ; bientôt, le lendemain
même, elle verra l’obstacle nouveau et l’attache
demeuré qu’il lui faudra briser ; cependant l’élan
initial est donnée, la démarche capitale est faite
; il faut toujours la faire, avec courage et sans hésiter.
Est-ce
à dire que les âmes qui n’ont pas imité
l’acte de sainte Claire ne sont pas affranchis ! non certes,
la Vérité Éternelle nous a dit à
tous la paroles : « Ne vous inquiétez pas, ni pour
la nourriture, ni pour le vêtement, votre Père
Saint… » Donc il veut que tous, si nous n’abandonnes
pas nos biens, nous en abandonnions au moins le souci.
La
vocation particulière de sainte Claire, comme toute vocation
religieuse, est un appel spécial du Saint Esprit, Il
ne faut pas plus forcer la grâce que le talent et cependant
le grand élan, le don total, condition de l’amour,
réalisé par la Sainte D’Assise, doit trouver
son écho dans nos cœurs, il doit les mouvoir et
les entraîner vers une offrande intérieure qui
réponde à l’Exhortation évangélique
intérieure qui réponde à l’exhortation
évangélique selon l’état de chacun.
Suis-je
parmi les privilégiées de ce monde ? « Seigneur,
tout ce que j’ai est à vous, dois-je prononcer
dans le fond de mon âme, je sais que si je perds tout,
vous me nourrirez quand même car ce n’est pas dans
ma fortune que je mets ma sécurité, mais en vous
qui me l’avez donnée. Apprenez-moi la charité
qui ne retient rien par égoïsme ou inquiétude,
que j’aille plutôt un peu au delà qu’en
deçà de la prudence humaine dans mes aumônes,
car ce risque st votre part à vous, la preuve de mon
amour. Avant tout, mon Dieu, je vous donne ma prévoyance
trop humaine, je renonce à tout désir de posséder
encore, davantage je veux être l’enfant qui accepte
les dons de son Père pour les partager, mais qui aime
mieux son père que ce qu’il en reçoit ».
Suis-je sans fortune, mais riche de mon activité, de
mon intelligence, de ma santé robuste ? Seigneur, diras-je,
mon travail n’est pas pour moi, mais pas vous. Soit qu’il
m’accable, soit qu’il m’excite et satisfasse
mon besoin humain d’être et de produire je veux
qu’il reste une obéissance à votre loi,
un hommage à votre autorité aimante. Pas plus
en lui qu’en la fortune je ne mets ma sécurité
ou mon ambition, vers vous, qui, à tout instant, pouvez
me dire : « Fais cela, ou ne le fais pas, avance plus
loin ou arrête-toi, je veux tournez mes yeux et mon espérance
» .
Suis-je
pauvre d’argent et de moyens ? C’est en mon dénuement
même, Seigneur , que j’établirai mon dénuement
même, Seigneur, que j’établirai mon dénuement
même, Seigneur, que j’établirai ma paix et
ma confiance, vous demandant d’un cœur plus filial
que toute autre, mon pain quotidien. Parmi les pauvres, il en
est, et nous en avons tous parmi nos proches, dont la misère
matérielle et physique s’aggrave d’une affreuse
misère morale; ils n’ont plus rien, ni activité
propre, ni foyer, ni même la marche libre sous le ciel.
Ceux-là pratiquent a degré le plus héroïque
les détachement de sainte Claire s’ils savent donner
la seule chose que leur reste en propre, leur souffrance. Elle
se fond alors dans la souffrance du Christ pour la rédemption
du monde, ils sont eux-mêmes d’autres Christ, à
bout de forces parfois, comme Jésus sur la route du Calvaire,
mais ils savent qu’ils sauvent… et que viendra le
jour de Pâques.
Ainsi,
quel que soit notre sort ou l’appel de Dieu sur notre
âme, il faut, si nous voulons suivre la route évangélique
de saint François et de sainte Claire, faire le geste
premier, celui qui s’arrache à soi-même pour
offrir au Christ sa confiance totale et lui donner sa destinée.
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Le
détachement de l'opinion |
Tout
était fait pour sainte Claire, lorsque, vêtue en
pauvre et la tête rasée sous son voile, elle prit
la dernière stalle au cœur des bénédictines
de Saint-Paul ( c’est le nom du monastère où
saint François l’avait conduite), s’essayant
à l’ oeuvre de Dieu. Elle était bien sûre
d’être si fort détachée de tout que
rien ne pouvait trouver sa paix. Or, au lendemain même
de son entré, quelque soupirant déçu, car
elle était belle et recherché en mariage assiège
avec une troupe de parents et d’amis la porte du couvent,
Claire refuse de se montrer, puis, cédant aux instances
des bénédictines qui ne savent comment calmer
les furieux, elle apparaît raidie, les yeux baissés
et sans mot dire, laisse tomber son voile. La vue de la tête
rasée atterre les jeunes gens ( la « chevelure
d’Or » de Claire)était célèbre
dans la ville ; ils reculent et disparaissent. En accomplissant
son geste, Claire est obligés de se vaincre. Certes,
elle ne tient plus au charme féminin, et l’auréole
lumineuse de son visage, tombée aux pieds de François,
ne lui laisse pas de regrets. Mais se montrer rasée à
l’élégante jeunesse de la ville lui répugne,
ne va-telle point passer pour folle ?
Les
religieuses qui l’ont accueillie ne la blâment
point, ne se soucient pas de voir recommencer des scènes
de scandale à cause d’elle ; la jeune fille est
transférée dans une autre abbaye du même
Ordre, celle de San Angelo di Panso, au versant occidental
du Mont Subasio. Là, sa jeune sœur Agnès
vient la rejoindre ; mais la joie de lui voir partager son
idéal de pauvreté parfaire par amour du Christ
est de courte durée. Cette fois, ce n’est pas
un prétendant éconduit qui vient redemander
au cloître ce qu’il enlève au monde, c’est
l’oncle des deux sœurs, Messire Mondaldo, il est
venu à cheval, escorté d’autres cavaliers,
tous résolus à ramener au foyer sinon l’aînée
au moins Agnès qui n’a qu’une quinzaine
d’années. D’abord ce sont des caresses
et des implorations, puis des menaces, des coups, et l’enfant
enlevée de force est traîné sur la route,
Claire n’est pas aux côtés de sa sœur
pendant qu’on la maltraitait ainsi, ne devrait-elle
pas l’exhorter à céder ou la défendre
? Si la fille du Poverello a été traité
d’insensé, tout au moins d’exaltée,
que doit-on maintenant penser de son cœur ? On la croit
certainement inhumaine; Agnès ; elle-même s’étonne
ne l’appelant en vain. Mais Claire sait qu’elle
est impuissante par elle-même à lutte contre
ces cavaliers forts et armés, elle n’a pas daigné
s’expliquer, défendre son point de vue lorsqu’un
soupirant, sans doute de haut lignage, était venue
la réclamer à Saint-Paul : maintenant la jeune
fille continue à se taire devant les hommes, pas de
gestes éplorés, d’admonitions véhémentes
qui montreront au moins la sensibilité de son âme,
puisque seul Dieu peut l’aider, c’est à
Dieu seul qu’elle vas s’adresser ; et transis
que la scène de violence se poursuit dehors, Claire
prie devant l’autel. On sait comment la vierge fus exaucée.
Sa jeune sœur, étendue sur la route et luttant
avec ses agresseurs est devenue soudain si lourde qu’aucune
main humaine n’arrive à la soulever, seul sainte
Claire, sachant sa prière exaucée, vient enfin
la relever d’un geste, alors Monaldo tourne bride, effrayé
par le miracles. Certes, dans le mutisme de sainte Claire
en face des attaques des mondains, il y a une part de caractère
personnel : réserve de jeune vierge, courage et fierté
aristocratique, domination d’elle-même ; inférieur
d’Assise : lointaine commune princesse des vieux contes,
avec une petite bouche serré, volontaire, toute douceur
étant concentrée dans les yeux recueillis ,
aux longues paupières, toutefois l’indifférence
sur l’opinion d’autrui est une vertu rare chez
les jeunes, que rien encore n’a blasé, et très
difficile. La jeune fille, surtout, a besoin qu’on sache
les motifs de ses actes, quand ces motifs sont élevés
; rien ne la froisse comme l’accusation de sécheresse
de cœur, de dureté, alors qu’elle souffre
précisément pour ceux qu’elle aime.
L’altitude
où vit déjà sait Claire, sont détachement
de l‘estime, même vis à vis de ceux qui
lui touchent de plus près est encore le fruit d’un
amour soutenue par une foi très vie. Celui qu’elle
a choisi remplit assez son cœur pour qu’elle trouve
en lui la force de dominer ses déchirements intimes,
mais surtout Caire est sûre l’efficacité
de la parole évangélique : Si vous aviez la
foi comme un grain de sénevé vous diriez à
la montagne : Ôte-toi… Ainsi, par la seul arme
de sa prière, elle délivre son sœur, après
avoir vaincu le besoin de justifier sa conduite.Que nous devions
nous efforcer d’imiter sainte Claire dans sa foi et
dans son amour, nul n’est petite douter, mais son héroïque
détachement de l’estime est-il vraiment à
poser en exemple ? Oui, mas dans l’application pratique
il faut savoir procéder avec sagesse.
Le souci de sa propre réputation est un devoir essentiel
du chrétien ; ce n’est pas seulement en pensant
aux pécheurs notoires que Jésus a dit : «
Gardez-vous de scandaliser… » Saint Paul est très
explicite sur ce sujet : « tout est permis, dit-il,
mais tout n’est pas opportun ». et dans sa première
Épître aux Corinthiens il ajoute : « Prenez
garde que la liberté donc vous jouissez ne deviennent
une occasion de chute pour les faibles ». Il est donc
permis, recommandé même d’avoir souci de
l’estime des autres même si notre devoir de chrétien
nous oblige strictement à faire quelques actes de notre
prochain, moins éclairé ou appelé à
une moindre perfection, juge peu raisonnable, mieux vaut parfois
s’expliquer. Là encore, l’héroïsme
de saint Claire nous situe dans le principe, dans l’idéal.
Aussi bien, il est de cas où son exemple et cependant,
et strictement, de la sagesse surnaturelle, même pour
les faibles que nous sommes. L’esprit, mondain ne comprendra
jamais les actions accomplies dans l’esprit de Jésus,
il en comprend même pas le désintéressement
en faveur d’une noble cause, comment comprendrait-il
l’amour de notre Dieu invisible, la foi dans le bonheur
secret de sa possession ? Mais pour nous qui avons cru en
l’évangile, en la réalité du monde
spirituel affirmé par saint François et saint
Claire, reproduisant à nouveau Jésus, faisons
pour le mieux, gardons-nous de scandaliser mais n’espérons
point plaire à la fois au monde et au Christ.
Le
respect humain, tel qu’il sévissait a XIX e siècles
n’existe plus dans notre génération. Le
« curé sac au dos » de 1914 a commencé
le mouvement de libéralisme sympathique envers l’Église,
que les groupements catholiques professionnels et ouvriers
n’ont pu qu’élargir. Toutefois, si l’on
ne rougit plus d’aller à la messe, il est gênant
parfois, de pousser ouvertement la morale chrétienne
jusqu’en ses conséquences les plus rigoureuses,
sans parler des jeunes gens qui laissent, comme sainte Claire,
une fortune terrestre pour suivre un vocation religieuse (
on sait qu’ils seront toujours traités d’exaltés,
des cœurs secs ou d’amoureux déçus
), les époux chrétiens ont à braver l’opinion
du monde. Jamais père de famille nombreuses, qui sans
fortune personnelle compte sur le père du ciel pour
l’aider à nourrir ses enfants, se passera pour
intelligent, tel industriel, tel commençant, tel notaire,
tel banquier rebelle à toute combinaison qui ne soit
pas stricte justice chrétienne, irritera la conscience
plus souple que d’autres qui le mépriseront.
Le patron plus sociaux du bien moral et matériel de
ses ouvriers que de son chiffre d’affaires passera pour
un utopiste. Il faut du courage pour trancher sur les autres
le braver ( sans arrogance, d’ailleurs ) l’habituelle
et facile morale qui constitue un compromis entre celle du
Christ et celle de l’égoïsme mondain, il
faut surtout la même foi, le même amour qui auront
présidé ; à l’offrande première
de la vie. Le Christ est exigeant mais fidèle ; ce
qu’il a dit s’accomplira en toute rigueur, on
ne le peut tromper par des biais. C’est à Lui
qu’il importe de plaire et non aux hommes. La certitude
d’avoir agi comme il aurait agi lui-même, de lui
avoir plu, vaut bien quelques mécomptes humains. D’ailleurs
sa parole est vérité et si ses amis sont toujours
plus ou moins sous le pressoir tant qu’ils vivent dans
le monde, ils sont sûrs que, n’ayant pas rougi
de lui sur la terre, il les louera un jour en présence
des anges.
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Le
détachement de la volonté |
Le
détachement de la volonté.
Un
jour vint où sainte Claire vit son idéal se
réaliser pleinement. Elle n’avait point quitter
le monde pour vivre sous la règle bénédictine.
Dans le milieu chrétien qui était celui de sa
famille, cette décision n’eut pas fait de scandale,
les abbayes d’alors étaient richement dotées,
on y vivait pieusement mais à l’abri de toute
inquiétude du lendemain ; la règle n’y
était point inhumaine et les filles comme Claire de
Offreduccio avaient grande chance de devenir abbesses, ce
qui assurait une vie libre, honoré, dans de vastes
et beaux appartement, celle qui se nommait elle-même
« la petite plante de saint François »
avait voulu à la suite du Poverello reprendre dans
son principale initial la vie parfaite proposées par
Jésus : « Vendez tout ce que vous avez…
» « N’ayez ni bourse ni chaussures ».
C’est donc avec une âme exultante qu’elle
quitta, accompagnée de plusieurs jeunes filles d’Assise
et de sa sœur Agnès, le confortable monastère
de San Angleo di Panso pour le pauvre petit couvent de Saint-Damien
; là elle vivra la vie évangélique dans
son intégrité.
«
Après que le Très Haut Père céleste
eût daigné illuminer mon cœur par sa grâce
afin que je fisse pénitence à l’exemple
et selon la doctrine de saint François notre bienheureux
Père, écrivit-elle, en parlant des débuts
de sa vie religieuse à Saint-Damien, il vit bien qu’il
n’y avait pauvreté, travail, tribulations, mépris,
ignominie, rien qui fut capable de nous faire reculer ; mais
qu’au contraire toute cela se changerait en délices
ineffables… ».
Cependant
toute la faveur de son printemps spirituel n’empêcha
point Claire de sentir les épines du détachement
de chaque jour, on peut dire que chaque heure et presque de
chaque instant. La vie des premières clarisses à
Saint Damien n’était point celle des premiers
frères mineurs, disant leurs heures dans la forêt,
faisant oraison dans les grottes et chantant des laudes sur
la route ; bien qu’elles ne fussent point cloîtrées
au début et puissent probablement soigner les malades
hors du monastère, une stricte obéissance à
leur fondateur fut nécessaire pour discipliner cette
nouvelle communauté féminine ; plus stricte
encre les observances très dures quant à la
pauvreté, aux jeûnes, aux pénitences de
toutes sortes. Bientôt des grilles canoniques vinrent
murer le couvent exigu de Saint-Damien et la règle
( une règle très sévère ) saisit
la volonté de Claire et de ses sœurs.
Lorsque,
mu par un élan de charité surnaturelle, on s’engage
dans la voie étroite de l’Évangile, il
est rare que la beauté de l’idéal entrevu
et le désir d’y parvenir ne nous masque pas le
réseau d’entraves harcelantes qui jalonneront
quotidiennement notre route. Chez les religieux, l’exercice
du détachement de la volonté s’opère,
presque sans relâche, par l’observation, de la
règle ; le vœu d’obéissance qui les
as, d’une façon globale, libérés
du flottement incessant des désirs n’a pas arraché
les racines d’un amour propre qui est lié à
la voie même de chaque être. Le morcellement des
heures et des travaux, l’insipidité, souvent,
des fonctions commandées, enfin ce que saint Benoît
définit « le labeur de l’obéissance
», coupe à tout instant les liens intérieurs
de la volonté propre. La perfection religieuse s’opère
précisément dans ces brisements qui sont d’incessants
holocaustes à l’Amour infini. Si les chrétiens
demeurés dans le monde sont aussi très fréquemment
aux prises avec des contradictions extérieures et des
incidences qui briment l’élan naturel de leur
volonté ils jouissent au moins en principe leur liberté,
de la plus précieuse de toutes surtout, celle de choisir
leur amis, de se donner à la société
des hommes ou de s’en retirer à leur gré.
«
L’une des épreuves de la vie religieuse est de
vivre avec des hommes que l’on n’a pas choisis,
écrivait le Père Lacordaire à l’Abbé
Perreyve, en sorte que nous sommes obligés à
l’intimité, sans le condiment d’affection
qui la rend chère et agréable… votre solitude
ne vous appartient plus, si votre intimité. Vous devez
être gai quand vous auriez du goût à la
tristesse, livré au premier venu de vos frères,
à celui qui vous va le moins : c’est une violation
perpétuelle des aspirations de la nature. Aussi la
vie commune pour Jésus-Christ, sous l’influence
de la charité surnaturelle est-elle le plus grand miracle
du christianisme ».
Ce
détachement est d’autant plus beau qu’il
est consenti volontairement.
Dans
combien de foyers toutefois, les membres d’une même
famille se trouvent-ils obligés de demeurer ensemble
malgré des antinomies de caractères, combien
de ménages où « l’incompatibilité
d’humeur », selon le terme consacré, transforme
la maison en enfer à moins que le sacrifice et la vertu
ne la rendent supportable.
Et
dans un autre ordre d’idées, n’arrive t
il pas souvent aux mères et aux épouses de dissimuler
leur tristesse et de paraître gaies pour que le «
moral tienne » autour d’elles ? Bien des inquiétudes,
es angoisses mêmes sont tenues secrètes par des
chers de famille, soucieux d’épargner l’anxiété
à ceux qui leur sont chers. S’arracher à
soi-même est la loi de toute la vie sociale chrétienne.
Dans les détails même, si les chrétiens
séculiers n’ont pas leur volonté brisé
à toute heure par les exigences d’une règle,
il leur faut quand même pratiquer le détachement
pour garder leur paix intérieure, a peine a-t-on formé
un projet que les complications apparaissent : rivalités
jalouses dans le travail, obstacles de santé aux ambitions
les plus légitimes, contradiction des événements,
des personnes, de la température… il suffit,
semble-t-il, qu’on désire en chose avec quelques
acquitté, parfois avec une certaine ardeur fiévreuse,
pour qu’un nuage menaçant apparaisse immédiatement
à l’horizon de l’avenir.
C’est
que, en réalité, il ne faut rien désirer
de la sorte quand on a fait l’offrande de soi-même,
à son Père du ciel. Reprenons chaque jour et
dans le détail notre don initial. Il est normal que
notre confiance filiale trouve matière à s’exercer
et comment le ferait-elle sinon en acceptant ce que nous n’avons
pas choisi nous-mêmes, mais que nous savons permis par
Dieu.
L’égalité
de l’âme, sa paix dépendent de notre souplesse
en face des événements quotidiens et des difficultés
de notre vie. Une fois admis que la croix, lourde ou légère,
se retrouvera partout, on n’envisagera plus la réalisation
plénière et sans contre-partie fâcheuse
de nos volontés. La prière de demande demeurera
soumise, les désirs de la joie sans excitation, la
vie réglée par le devoir et non sujette à
des caprices désordonnés, la révolte
ne bouillonnera pas devant les froissements et les heures,
nous nous efforcerons de vivre dégagés de nos
propres flottements, toujours un peu au-dessus par la fixité
du regard sur Dieu et l’élan de notre cœurs
vers sa volonté. Une règle de vie souple et
raisonnable, un entraînement à la mortification
selon nos forces nous aideront à vaincre les désirs
égoïstes. Et de même encore qu’au
jour de notre pas décisif dans la voie du détachement,
c’est l’amour qui sera notre force ; un amour
confiant en la sollicitude paternelle, de Dieu ; un amour
sans retour sur soi qui rendra doux a prononcer le «
Fiat voluntas tua » du Pater ; l’amour qui faisait
dire à sainte Thérèse de Lisieux, interrogée
sur ses préférences : « C’est ce
qu’il fait que j’aime ».
|
Le
détachement dans l'attachement |
La
religion franciscaine ou, pour mieux dire, la religion évangélique,
est imprégnée d’un arôme de tendresse,
d’une douceur de cœur qui exclut l’érémitisme
farouche et encourage les amitiés pures. Sainte Claire,
dans son affection pour saint François ne se reprochait
nullement son désir de le voir, de jouir de sa conversation.
Saint François de son côté aimait «
consoler sainte Claire avec saintes paroles ». Pour la
fille des Offreduccio, si l’on en croit l’auteur
des Fioretti, elle eut même le désir juvénile
et bien féminin de partager une fois son repas. On se
souvint de la scène, exquise entre toutes. D’abord
les réprimandes que les compagnons du Poverello adressent
à leur Père parce qu’il paraît vouloir
repousser le désire de sa « Petite Plante».
Ils avent bien que François souhaite pour lui-même
la consolation de ce repas qui lui rappellera la Cène
de Jésus mais c’est justement de son secret désirer
qu’il se méfie et peut-être aussi des clavaudages
de la petite ville ; alors les compagnons insistent, essayant
de persuader le Poverllo que son refus n’est pas bien
: « Père, disent-ils, il nous apparaît qu’il
n’est pas selon la charité divine de n’exaucer
point sœur Claire, si sainte et si chérie de Dieu
en une chose si petite, savoir de manger avec toi… Et
de vrai, te demanda-t-elle grâce plus grande le devrais-tu
faire à la plante spirituelle ».
François
se laisse encore un peu prier, pour la forme, puis décide
que le repas aura lieu à Sainte-Marie des Angle où
Claire « a été tondue et faite épouse
de Jésus-Christ ».
Au
jour convenu, elle descend, avec une compagne, la colline
où la suavité de l’amour divin, jailli
du cœur du Poverello embaume déjà, et pour
toujours les chemins, les prairies et les bois. Elle arrive
à Sainte-Marie des Anges et salut l’autel de
son offrande puis vient s’asseoir sur la terre nue,
à côté de saint François dont les
yeux sourient.
Or,
comme il commençait « en guise de première
viande à parler de Dieu », tous deux furent ravis
en extase et sur la forêt « ardait un grand feu
» qui fit accourir le paysans des villages environnantes.
Or, ce feu, n’était autre que « feu divin
et non matériel », cette légende comme
les vraies légendes sorties naturellement du fond des
« dicts» populaires et non inventées par
les littérateurs est vraie par ce qu’elle signifie
; la ferveur exquise des rapports d’âme entre
le Saint et la Sainte, a travers la naïveté du
récit perce la psychologie vécue des échanges
spirituelles entre Claire et François. Non seulement
la communauté d’amour divin, les lie mais la
joie, cette joie qui est déjà dérobée
au ciel sur la terre, de sentir son propre amour se centupler,
au contact de l’autre ; et c’est le sens de ce
grandeur , au-dessus de Sainte-Marie des Anges pendant l’entretien
du père et de sa petite plante. Quelle réserve
toutefois : saint François se laisse prier, supplier,
avant de céder au désir de Claire. Celle-ci
n’intervient pas elle-mêmes, n’a-t-elle
pas peur aussi d’un goût de gourmandise spirituelle
en forçant, par une supplique directe, une réponse
favorable du Petit Pauvre ?
Les
frères qui s’offrent à plaider pour elle
savent bien si son désir est légitime, c’est
à eux qu’elle s’en remet. Tous deux se
rencontrent enfin, le cœur brûlant intérieurement
comme les disciples d’Emmaüs, tandis que le Seigneur
était mystérieusement caché entre eux.
Tour est modestes et retenue, au profit d’une qualité
de tendresse exceptionnelle. Les autres rapports entre François
et Claire portent d’ailleurs le même cachet de
discrétion et d’humilité. S’agit-il,
au moment de la solennelle et définitive option de
saint François entre la vie apostolique et la vie érémitique,
d’avoir l’avis de sainte Claire ? Le Petit Pauvre
n’en profite pas pour accourir à Saint-Damien,
pas plus que la Sainte ne se rend importante en témoignant
d’une façon quelconque qu’elle est sensible
à l’honneur qu’on lui fait, tout se passe
dans la simplicité, dans un profond détachement
du cœur, Saint François attend au loin; priant
dans la forêt, sans même faire un pas en avant
quand reviennent ses messagers ! Claire lui fait dire simplement
ce qu’elle croit avoir appris dans sa prière,
c’est tout.
Aucun
scrupule vis-à-vis de Dieu dans l’affection réciproque
ni même dans les joies de cette affection ( si parfois
saint François s’en défend, c’est
crainte d’encourager par son exemple de trop fréquents
rapports entre les frères et les « Pauvres Dames
» ). Mais toujours tant de calme, de mesure, de soumissions
aux possibilités et aux convenances, de recueillement
au milieu même des effusions. Bien longtemps sainte
Claire, cloîtrée strictement après l’établissement
des statuts définitifs de son Ordre, désirera
en vain s’entretenir de Dieu ave son Père ; mais
on ne trouve pas dans sa vie aucune trace de récrimination,
ni même d’agitation au sujet de ses déceptions.
Vint un jour où elle fut récompensée,
François se rendant à Rieti pour y consulter
un célèbre oculiste, Arrêté par
la maladie à Saint-Damien et dans l’impossibilité
d’aller plus loin, il passa le mois d’août
sous une hutte de roseaux que ses frères lui construisirent
dans le jardin de sainte Claire. Repos de l’âme,
repos du cœur auprès de sa petite plante, climat
spirituel entre tous qui fit chanter si fort le cœur
du saint que nous devons à ce séjour à
Saint-Damien le cantique du soleil.
Après
ce chant de cygne, Claire ne devait plus revoie son être
vivant. L’affection qu’elle lui portait était
plus forte après celle de Dieu, et bien souvent les
deux tendresses, celle du Christ et celle de François
devaient se confondre dans son âme, mais elle aimait
aussi sa famille terrestre et sa famille spirituelle. Là
encore elle sut équilibrer la libre spontanéité
des sentiments humains avec les exigences de son don total
à l’amour divin. Elle avait accueilli dans son
propre monastère sa mère, dame Ortolane, et
c’est avec un grâce affectueuse qu’elle
l’envoyait guéri à sa palace, avec le
signe de la croix, les malades attirés par sa sainteté
et lui demandant des miracles. Sans plus de scrupule elle
eût gardé près d’elle sa sœur
Agnès, doublement sa sœur mais les exigences des
fondations la lui firent envoyer au loin. Les lettres de regret
d’Agnès exilée sont déchirantes,
Claire compatit mais ne céda point.
On
rencontre que dans les derniers temps de sa vie, plus attachée
que jamais à l’intégrale observance de
la pauvreté, elle était cependant pleine d’égards
pour les malades, exigeant pour elles des matelas, des «
oreillers de plumes », au besoin des chaussons de laine.
Elle voulait que les débiles, les sœurs les plus
jeunes, celles qui travaillaient au dehors fusent «
dispensées du jeûnes avec miséricorde».
Ainsi savait-elle allier la bonté à l’austérité,
l’affection aux rigueurs nécessaires. Le secret
n’en est point dans une sagesse l’Ordre philosophique,
mais toujours dans ce détachement d’elle-même,
qui lui faisait prendre le Christ pour règle des ses
affections comme de sa conduite.
Si, nous l’avons faire remarquer déjà,
la religion franciscaine est par excellence religion d’amour
et favorise tous les affections sincères et légitimes,
il n’en demeure pas moins vrai que l’intérêt
même de ces affections est de les recevoir de Dieu et
de les lui confier. Est-ce en s’obstinant à des
jouissances du cœur, mêmes pures, mais au détriment
du devoir d’état qu’on les garantir ? la
discrétion, la mesure, une attitude vraiment libre,
prête à sacrifier une entrevue désirée
pour des devoirs supérieurs de religion ou de charité,
est la meilleure sécurité de notre cœur.
Le Maître de notre vie est aussi le Maître de
toute les formes de notre bonheur ; vouloir ménager
avec obstination des présences, des démonstrations
d’affection est à la fois une gourmandise et
une avarice; cela risque, d’ailleurs, de lasser ceux
dont nous attendons des joies du cœur.
L’amour dominant de notre Christ, la foi en sa miséricorde
envers nous, l’habitude de ne rien attendre que de sa
main règleront nos joies d’affection comme nos
volontés et notre cœur allégé n’en
demeurera que plus tendre.
|
Le
détachement spirituel |
| Le
Détachement spirituelle est-il nécessaire, et sainte
Claire n’a-t-elle pas eu raison de lutter, même contre
les conseils prudents de l’autorité ecclésiastique,
afin de maintenir dans l’intégrité absolue
son idéal de pauvreté ? On
saint que lorsque le pape Grégoire IX vient à
Assise pour la canonisation de saint François, il voulut
visiter de personne l’Abbesse des « Pauvres Dames
». Témoin de l’austérité dans
laquelle vivait la fille des Offreduccio et ses compagnes, la
plupart élevées dans toutes les délicatesse
du monde, il eut compassion d’elles et leur proposa des
adoucissements, le temps était déjà passé
où les aumônes affluait dans le sac des frères
mendiants, or c’étaient les frères qui quêtaient
pour les sœurs. Les années se faisaient dures, l’enthousiasme
pour l’esprit de saint François baisait avec les
difficultés matérielles. Pourquoi les sœurs
n’accepteraient-elles pont quelque possession commun qui
leur permit d’avoir a moins assuré le strict nécessaire
de vaquer ainsi plus tranquille et à l’oraison
?
La
réponse de sainte Claire fut digne du geste de saint
François jetant sa bourse et ses vêtements aux
pieds de son père : « Je ne désire nullement
être dispensée de suivre le Christ », dit-elle.
Et
elle affirmait par cela même sa fidélité
à l’appel très spécial de sa vocation
: prouver par son exemple que la parole évangélique
est rigoureusement valable pour tous les temps : « N’ayez
ni bourse ni chaussure… ».
Son
idéal spirituel une fois sauvegardé dans son intégrité,
sainte Claire se montra-t-elle farouche envers ceux qui ne le
partageait point ? Si, d’une part peu de fondatrice ont
dû lutter avec autant d’énergie pour défendre
la parole que le Saint-Esprit avait déposée dans
leur cœur, il en est par ailleurs, bien peu aussi, il n’en
est peut-être point, dont les rapports avec la hiérarchie
ecclésiastique aient été plus constamment
cordiaux et respectueux de part de d’autre. C’est
le Saint Père et le Cardinal Hugolin sentaient bien qu’en
la rigidité, il n’y avait aucun entêtement
personnel, rien de l’amour propre humain si habile à
se glisser sans les entreprises les plus religieuses par leur
but. La Petite Plante de saint François n’était
si intransigeante dans l’observance de la stricte pauvreté
qu’à cause de l’Évangile en lequel
elle avait cru et qu’elle ne voulait point trahir. Pour
ce qui était de sa conception, personnelle, la grande
abbesse savait très compréhensive et souple. On
l’a déjà vu dans la bonté avec la
quelle, malgré la rigueur de sa propre austérité
elle voulait des soulagement et même du confort pour ses
sœurs malades. On le vit surtout par son attitude lors
du grand conflit qui éclate entre frère Élie
et les premiers compagnons de saint François. Plus que
quiconque, Claire savait à quoi s’en tenir sur
la pensée du fondateur, cependant elle s’abstint
prendre parti. Elle avait gardé intact au prix de luttes
opiniâtres, l’héritage du Père séraphique,
elle ne jeta point la pierre, pour autant, à frère
Élie, lequel rêvait la grandeur de son Ordre d’une
façon plus stable et plus temporelle. Les querelles intestines
venaient mourir a seuil de Saint-Damien ; frère Élie,
en tant que frère mineur, sera toujours accueilli par
les « Pauvres Dames » ; il les avait d’ailleurs
maintes fois réconfortées et instruites par sa
doctrine. Une telle sagesse était le fruit du détachement
surnaturel de sainte Claire.
La
pierre de touche qu’une œuvre est vraiment accomplie
par obéissance à l’Esprit-Saint est, précisément,
cette liberté bienveillante du jugement en faveur des
autres formes du bien. Un secret orgueil de sa vocation, de
ses prérogatives spirituelles, se sentir choisi, séparé,
gâte souvent, tel un ver caché aux creux d’un
beau fruit, l’épanouissement d’une âme
dans la vérité ; en tous cas ce dédain
voilé, mais réel, en face de ce qui semble contredire
notre idéal, dans le domaine religieux, entrave toujours
le rayonnement apostolique.
Les
laïcs, même s,ils ne sont pas directement visés
par ce sentiment de supériorité que certaines
âmes attachent à leur appel spécial, le
sentent très bien vivement et s’en trouvent facilement
scandalisé : surtout lorsque la pratique de la compassion,
de la miséricorde envers toutes les modes extérieurs
ou intime d’indigence, ne vient pas neutraliser cette
forme subtile de l’orgueil.
Ce
défaut du mauvais attachement spirituel est aussi fréquent,
peut-être davantage encore dans les œuvres laïque
ou non-laïques que dans les groupements religieux. Idée
de peut être réellement voulue par Dieu, mais l’homme
s’en est emparé et, volant pour ainsi dire le bien
de l’Esprit Saint, il fait de l’œuvre de Dieu
son cœur à lui, donnant libre cours, encore que
d’une façon plus ou moins avoue à sa propre
conscience, à son besoin d’activité humaine,
pour ne pas dire à son ambition.
Mais
les fils de l’Évangile, dont le regard et le cœur
sont restés rivés au Christ, dans leur simplicité
première, ignorent ces entraves de l’âme
à son libre essor ; leur zèle n’est point
de « zèle amer » dont sainte Claire eut une
fois à se plaindre à propos de quelques frères,
qui critiquaient ses fréquents rapport spirituels avec
les fils de saint François ; c’est un zèle
doux et compréhensif, le seul qui gagne vraiment les
âmes.
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Le
détachement de la vie |
Les
dernières années de saint Claire se passèrent
dans des souffrances continuelles. Son corps, épuisé
d’austérité lui était un foyer de
souffrances et de sacrifices pour Dieu ; mais rien n’altérait
sa paix.
«
Depuis que j’ai connu la grâce de mon Seigneur
Jésus-Christ, à moi révélée
par son serviteur François, pouvait-elle dire en vérité,
aucune peine ne m’a paru fâcheuse, aucune pénitence
ne m’a semblé rude, aucune infirmité ne
m’a semblé dure ».
Ainsi
la joie première de son offrande s’était-elle
conservée à travers ses détachements
de plus en plus profonds ; détachement des richesses,
de l’estime, de la volonté propre, détachement
dans l’attachement même et dans la poursuite,
pourtant obstinée de son idéal spirituel, le
secret de cette réussite extraordinaire est tout entier
dans ce que laisse entendre sa première phrase : «
Depuis que j’ai connu la grâce de mon Seigneur
Jésus-Christ ». Cette grâce est celle de
la foi et de l’amour envers la personne du Sauveur,
grâce demeuré intact dans le cœur si pur,
si vrai et si vaillant de sainte Claire.
Il
ne restait même pas, pour elle, à se détacher
de la vie. La Sainte, de plus en plus unie à son Christ
avait en Lui son existence même et la mort ne pouvait
pas lui apparaître autrement que comme la consommation
de l’union. Toutefois, son dernier jour étant
arrivé la longue suite des renoncements, des privations,
des austérités, des dénuements qui avaient
composés sa vie terrestre lui revint en mémoire
comme un souvenir heureux auquel souriait son cœur. Ses
sœurs l’entendant parler doucement avec une personne
invisible pensant sans doute, qu’avant de paraître
devant Dieu elle conversait avec lui ; mais non, c’est
avec son âme que s’entretenant saint Claire et
elle la félicitait ainsi : « Va en paix, tu as
suivi le bon chemin , va confiante, ton Créateur t’a
sanctifiée, ta gardée sans cesse, t’a
aimée avec toute la tendresse qu’une mère
a pour son enfant ». Au moment suprême, le sens
de sa lui apparut si lumineux et si beau qu’elle eût
pour dernière parole le mot le plus simple et le plus
profond qu’un être humain puise avoir en retournant
vers son Père ; « Mon Dieu , je vous remercie
de m’avoir crée ». Dans le sens absolu
du mot, le détachement de la vie ne peut ni ne doit
exister.
Le
Fils de Dieu est venu en ce monde pour nous la donner, et
la vrai vie, c’est la vie éternelle ; mais il
a dit, parlant de l’existence terrestre, telle que l’homme
charnel la rêve : « Celui qui hait sa propre vie,
la trouvera ». Sainte Claire sur son lit de mort, proclamant
avec la simplicité de la vérité le succès
final de son existence de détachement, est une merveilleuse
illustration de cette parole évangélique.
Et,
si l’on y réfléchit à la lumière
de la foi, n’est-il pas rigoureusement vrai que tout
perdre du coté de la confiance en soi, de l’attachement
à ce qui est transitoire et peut à chaque instant
nous échapper, pour tout laisser ; sa sécurité
matérielle, sa réputation, sa volonté
ses affections, sa vocation spirituelle, à la Providence
miséricordieuse de notre Père, c’est,
en toute sécurité assurer notre vie.
Au
dernier jour de notre course terrestre, nous la retrouverons
alors parcourue dans le sens où notre Père le
voulait, à chaque action accomplie par votre personnelle
en dehors de Dieu étant un écart. « Je
sais à qui j’ai confié mon dépôt
», disait saint Paul, il ne s’agit que de croire
et d’aimer, c’est le début, le progrès
et le terme. De croire que la parole évangélique
: « Ne vous inquiétez pas, votre Père
sait… « a une valeur d’absolu. D’aimer
assez pour s’arracher à soi-même et se
jeter en Dieu, pour toujours.
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