MON DIEU ET MON TOUT

© + Sr Denise Ermite

Saint François d'Assise-petite biographie-P. Renée Zeller 
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3

Le pays et la jeunesse de saint François

Un grand avenir m’attend.

Seigneur, que voulez-vous que je fasse ?

Les étapes de la conversion de saint François

Ma fiancée est la plus riche et la plus belle.

Va, François, répare mon Église.

Notre Père qui êtes aux Cieux.

Je suis le héraut du Grand Roi
.

Fondation des Frères Mineurs et des Pauvres Dames

Allez et prêchez et dites : Le royaume des Cieux est proche.

Si tu veux devenir parfait, vends tout ce que tu possèdes.

Qui donc es-tu, mon Dieu ?

Mes frères, allez avec Dieu et prêchez la pénitence.

Claire, ma petite plante.

Chapitre 4
Chapitre 5
Les missions lointaines, les grands chapitres de Pentecôte et la fondation du Tiers-ordre.

Le message de joie.

L’Esprit du Seigneur a rempli l’univers.

Messire François, c’est vous qui avez le pouvoir d’ordonner.

Mets de l’ordre dans ton amour.

La force et la douceur de Dieu.

La transformation de François en Jésus crucifié.

Qui sont ceux qui ont osé séparer de moi mes frères ?

La nuit brillante comme le jour.

Oh! Messire Jésus-Chris , fais que je ressente ta passion dans mon corps et dans mon âme.

Bénie sois-tu, notre sœur la mort


Les étapes de la conversion de saint François

Ma fiancée est la plus riche et la plus belle.

Quelques railleries accueillirent bien le retour inattendu du fils de Bernardone ; mais il était tant aimé dans la cité d’Assise que la joie de le revoir l’emporta sur le malin plaisir de la moquerie, il apparaissait à tous, cependant, que le plus joyeux compagnon des jeunes prodigues de la ville n’était plus lui-même. On l’apercevait se promenant seul, à l’écart, l’air absorbé en de profondes pensées, il n’avait, il est vrai, encore rien changé à sa vie, la livrant alternativement aux deux courants qui se partageaient alors son âme : le goût persistant du faste, de la bonne chère, des chevauchées brillantes et des habits magnifique; puis, d’autre part, celui de la méditation de ses visons étranges et des besoins profonds de son âme. Or, tandis qu’il était un jour descendu dans la plaine, il eut soudainement conscience de la présence du Sauveur humilié, percé des cinq plaies de sa voix. Ce ne fut pas une apparition extérieure, mais plutôt ce que, bien des siècles après lui, devait définir ainsi Lacordaire.

« Un jour, au détour d’une rue, dans un sentier solitaire, on s’arrête, on écoute, et une voix nous dit dans la conscience : Voilà Jésus-Christ. Moment, céleste où, après tant de beautés qu’elle a goûtée et qui l’on déçue, l’âme découvre d’un regard fixe la beauté qui ne trompe pas. On peut l’accuser d’être un songe quand on ne l’a pas vue, mais ceux qui l’on trouve ne peuvent l’oublier .»

Certes François, l’expansif François, allait bientôt entendre traiter de « songes» ce qu’il voyait au-dedans de lui-même, mais il ne devait jamais oublier, en effet, la mystérieuse rencontre de la plaine d’Ombrie, sa perception de Jésus crucifié était le présage et même le début de toute l’orientation spirituelle de sa vie. Il savait, depuis Spolète, que son Maître et tout son bonheur ne pouvaient être que le Christ, mais il entendait maintenant la voix profonde qui lui répétait : « Si tu veux être mon disciple, renonce-toi toi-même, prends ta croix et suis-moi. » Et encore : « François, si tu veux me connaître, méprise-toi, toi-même, préfère l’amertume à la douceur; alors, ce qui jusqu’à ce jour t’a paru amer deviendra pour toi plein de douceur. »

On le vit dès ce momet commencer à roder du côté des « ladreries» hors la ville d’Assise, un peu en retrait sur la route qui descend dans la plaine. Ce qui semblait le plus répugnant à la nature sensible et raffinée de François, c’est le contact avec la souffrance la plus hideuse, la plus nauséabonde, celle des lépreux puants, rongés, couvert de croûtes sanglantes et pleines de gémissements amers. Aurait-il le courage de les soigner, de se faire leur frères ? Cela ne lui semblait point possible, et pourtant Jésus était parmi eux ; Lui, dont le prophète avait dit ; « Nous l’avons vue, il était méconnaissable, le dernier des hommes, semblable à un lépreux, frappé de Dieu, humilité. »

Résolu, quoi qu’il leu en coûtât, à changer de vie, le fils de Berbardone, toujours courtois et aimant envers ses amis, les invita tous à un festin magnifique. La jeunesse dorée de la ville y fut au complet ; elle ne se doutait pas que cette fête était, en réalité, une fête d’adieu.

Sacré roi du banquer et prince du « Guy Sçavoir » par ses compagnons, François, après avoir fait honneur à la bonne chère et aux vin de France, sortit derrière eux, tenant en main le sceptre fleuri, insigne de son éphémère royauté. La bande joyeuse se répandait par la ville, troublant par ses chansons et se cris le sommeil des braves bourgeois de la cité, tout à coup les jeune fous s’aperçoivent que leur prince n’est plus avec eux; alors refuant tous vers la maison de Bernardone, ils découvrent, au croisement d’une route, François les yeux levés, immobile, l’esprit parti, semblait-il, vers une autre monde :

« Hé, François, est-ce la pensée d,u mariage qui te ravit de la sorte? », s’écrit quelqu’un. »
Puis un autre : « ton tailleur va de nouveau avoir du travail plus encore qu’au moment de ton départ pour les Pouilles. »
Et tous s’escaffer.

Mais François ne rit ni ne se fâche. Abaissant vers ses compagnons un regard limpide très doux, il répond :
« C’est vrai, je songe à me marier. Et la fiancée dont je veux faire mon épouse est infiniment plus riche et plus belle qu’aucune femme connue. »

Il ne semble pas que la vision de cette nuit d’Ombrie, par un ciel d’été tout brillant d’étoiles, ait été de même nature que celle de la plaine, plus douloureuse et poignante, François dit pressent quelque chose des délices de la sagesse de Dieu et de l’Amour du Verbe incarné. Pour posséder cette « perle précieuse » offerte par l’Évangile, il comprit que toute la richesse humaine était de la boue, une boue obscurcissante à l’esprit, pesante au cœur, alors il résolut de toute abandonner pour elle et d’épouser le dénuement de Jésus sur la croix ; ce dénuement, il n’allait pas tarder à l’appeler sa Dame Pauvreté.

Va, François, répare mon Église.

L’occasion de vaincre définitivement les répugnances de sa nature avide de toute joie délicate, ne tarda pas pour François. Il descendait un jour vers les bois qui couvraient alors les environs de la chapelle appelée Sainte-Marie des Anges, lorsqu’il entendit sonner la clochette d’un ladre. Les Lépreux ne sortaient des ladreries qu’à la condition d’être munis d’un signe ( destiné à tenir éloignés les passants ) et d’un barillet muni d’un entonnoir ; il ne fallais pas, en effet, qu’ils pussent recevoir ou prendre directement quoi que ce fût. Au son grêle et sinistres, François a fait un saut en arrière ; l’apparition du malheureux, blafard et sanguinolent à la fois, le fait reculer plus loin encore ; puis d’un bond il est près de lui ; il se penche, le baise sur les pustules, et lui souriant gentiment comme à un ami qu’on retrouve, il lui met dans la main une aumône royale. Alors, pour la première fois de sa vie peut-être le jeune homme senti parfaitement, immensément heureux ; il était sûre de son amour pour Jésus. Mais qu’allait-il faire de sa vie pour Lui ?

Ainsi qu’il arrive aux convertis, encore tout brûlants de leur illumination et de leur sacrifice, il aurait voulu tout entreprendre et ne savait à qui s’arrêter. Sa prédilection allait à la contemplation de Dieu, dans le secret des grottes dans sa montagne était prodigue. Un des ses amis, qui s’obstinait à l’aimer malgré son changement de vie, et l’accompagnait parfois en ses promenades, le voyait tout à coup s’éloigner, se glisser dans une fente de rocher et disparaître, François s’en excusait d’aller avec sa bonne grâce et son esprit habituels : « C’est là, disait-il, qu’est caché mon trésor. » Une fois seul en présence de l’Être qui lui était devenue plus vivant que lui-même, il s’écrirait, consumé de désir : « Grand Dieu, plein de gloire, et vous, mon Seigneur Jésus-Christ, je vous supplie de m’éclairer et de dissiper les ténèbres de mon esprit, de me donner une foi pure, une ferme espérance et une parfaite charité. Faites, ô mon Dieu, que je vous connaisse si bien, qu’en toutes choses je n’agisse jamais que par vos lumière et conformément à votre sainte volonté.»

La connaissance de Dieu, l’accomplissement plein d’amour de sa volonté, n’est-ce pas, en effet, l’unique nécessaire ici-bas? Au lendemain de sa conversion, malgré sa jeunesse, son inexpérience et sa relative ignorance, François avait atteint d’un coup la synthèse de toute la vie spirituelle, il demeurait à la source.

C’est probablement à cette époque, où le jeune homme cherchait les intentions de la Providence à son égard, qu’il entreprit le pèlerinage de Rome. Là, sa foi si vive s’indigna de la mentalité des pèlerins et, en général, de celle des dévots ordinaires. Lorsqu’on a bien pourvu, et le plus confortablement possible, à ses besoins, on met quelque sous dans la bourse de l’Église et l’on s’en en va, la conscience tranquille. Sur le tombeau de saint Pierre, de menues piécettes de bronze tombaient une à une, d’un geste spontané, où demeurait peut-être encore quelque chose de son goût du faste, François vida toute sa bourse et ce fut une pluie de pièce d’or qui rebondit en joyeuse musique, sur la grille de la « Confession».

Le lendemain, comme pour réparer ce qu’il y avait eu d’un peu ostentatoire dans son aumône, le pèlerin troquait son vêtement de riche contre les haillons d’un mendiant : lui-même demandait l’aumône à la porte de la basilique, Il implorait les passants en français, la langue qu’il préférait, parce que c’était la langue des « liais» d’amour.

Son essaie de la vie de mendiant dura tout un jour. En le faisant il avait cédé par pur instinct spirituel, à un appel encore obscur ; il ne soupçonnait pas, en effet, que dans les siècles des siècles, l’Église et les fidèles l’aimeraient et l’invoqueraient sous le nom chantant de Poverello, « le petit pauvre».

A Assise, cependant, François n’était encore ni méprisé ni persécuté. Son père le drapier très souvent en voyage d’ailleurs ne trouvait pas les nouvelles fantaisies de son fils plus coûteuses que les anciennes. Quand à sa mère, dan Pica, son cœur pieux et bon ne se réjouissait-il pas lorsqu’elle surprenait son enfant disposer pour les indigents de gros pains dorés tout autour de la table ? « C’est pour tous les pauvres qui sont dans mon cœur », disait-il avec un sourire tendre.

L’Évangile était déjà sa vie, mais comme tout âme à ses débuts dans la perfection, il ne devait pas encore que c’est toujours le plus simple qui est le plus vrai, le plus direct qui est le plus sûr : « Tu aimeras Dieu de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même » L’Esprit-Saint se plaisait d’ailleurs avec lui comme avec les autres cœurs qui cherchent la vérité, à le creuser de désirs de plus en plus vifs, pour exciter sa prière de son amour.

François allait donc, non seulement de grottes en grottes pour se recueillir, mais de sanctuaires en sanctuaires, afin d’y trouver l’ineffable présence, « Tout ce que le Christ a laissé de lui-même ici-bas ». comme il disait. A chaque visite au tabernacle, il interpellait ainsi son Dieu: « Je T’adore, Seigneur Jésus-Christ, ici et dans toutes les églises du monde, et je te bénis de nous avoir rachetés par ta sainte Croix .»

Un jour qui priait ainsi dans la chapelle rustique et délabrée de Saint-Damien, sur le versant de colline qui regarde vers Spolète, il vit soudain s’animer le grand Christ de bois peint dominant l’autel. Une voix, à la fois impérieuse et douce, retentit, qui, le perça jusqu’au fond de l’âme : « Va, disait-elle, va et reconstruis ma maison … ma maison s’écroule. »

François ne se demanda point si la maison de Jésus était la société mystique, l’Église édifiée sur l’autorité de Simon, le pêcheur galiléen, ou le pauvre sanctuaire campagnard de Saint-Damien. Transporté par la joie d’avoir enfin une réponse de son Seigneur, il résolut de réparer la chapelle croulante, de quêter des pierres, de pétrit le mortier en chantant la louage de Dieu.

C’est ainsi que la Sagesse divine a toujours instruit les hommes, leur donnant accès aux merveilles invisibles « par le moyen des choses visibles ». C’est la raison des liturgies, des rites de même des sacrements dans la société catholique de l’Église. En rebâtissant une église de pierre, le Poverello dessinait en geste précis le symbole de sa vocation spirituelle et éternelle.

Notre Père qui êtes aux Cieux.
Le lendemain même du jour où la voix du Crucifié s’était fait entendre à François , le prêtre qui desservait le sanctuaire rural de Saint-Damien reçut du jeune homme un pièce d’or : C’est afin qu’une lampe brûle perpétuellement devant l’image de mon Seigneur ». avait-il expliqué : et le jour suivant le vit encore arrive avec une importante aumône. Le fils de Bernardone avait vingt-cinq ans; il avait marqué dès l’enfance, un grand habilité au commerce, et son père le laissait libre ses trafics et de ses gains; c’est ainsi que le jeune avait pu vendre, de son propre chef, une grosse pièce de drap à Foligno s’était empresser d’en apporter le prix pour la restauration de l’église. Le desservant de Saint-Damien , craignant que Bernardone ne s’irritât des prodigalités de son fils, refusa la bourse pleine; mais François, avec un geste de grand seigneur, la déposa dans l’embrasure d’une fenêtre.

Sans guide et sans maître sur la terre, le nouveau converti demeurera quelques temps près du vieux prêtre, partageant se repas m nettoyant son église de ses propres mains ; tous deux vivaient ainsi dans une pieuse quiétude ; mais ce fut court. Sur la route qui domine le sanctuaire et descend jusqu’au portail, le galop d’un cheval, que François reconnut pour être celui de son père, retentit soudain. Le jeune homme n’eu que le temps de fuir, tandis que Berbardone, faisant irruption chez le prêtre, réclamait à grands cris et son fils et ses folles aumônes. Le fils ne parut point, mais la bourse était encore très près de la fenêtre. Le marchand s’en saisit, ce qui le calma un peu; puis, murmurant des menaces contre le fou, le prodigue qui désertait la maison paternelle pour en jeter la richesse au vent, il reprit le chemin d’Assise. Pendant ce temps, bien caché au fond d’une de se grottes amies, François suppliait Dieu de le garder pour Lui, pour Lui seul, et de le délivrer à jamais du monde.

Sa retraite se prolongea longtemps, et ceux qui l’aimaient commençaient à s’en inquiéter, quand une étrange aventure bouleversa la cité d’Assisse. Sur le pas des portes, les commères apparaissent, attirées par les cris des gamins, appelant : « au fou ! au fou! » Une grotesque procession se forme, qui aboutit sur la place ce l’Évêché, face à la boutique du drapier. Alors Bernardone sort précipitamment, laissant tomber le drap qu’il était en train d’auner; en face de lui, se tient un vagabond hirsute, hâve, loqueteux, souillé de la boue que les vauriens acharnés après lui n’ont cessé de lui jeter avec des railleries ; c’est François, l’élégant, le riche François, fleur de la jeunesse dorée l’Ombrie. Blême du fureur et de honte, le marchand le saisit, le traîne jusqu’à sa porte, le pousse brutalement dans une soupente sous l’escalier, tire un verrou et hurle que quiconque délivrera l’insensé aura affaire à lui.

Heureusement la mère veillait, la tendre Pica qui, secrètement , visita le prisonnier et lui passa des vivres, cependant, elle n’osa le remettre en liberté qu’après le départ de son mari pour un nouveau voyage. La séquestration du jeune homme ne l’avais pas réduit lorsque, le jour de l’arrivée furieuse de son père à Saint-Damien, il avait gagnée le secret d’une grotte, c’était encore un homme capable de craindre et de trembler malgré sa ferveur ; mais au cours de son long contact avec Dieu, il avait reçu l’Esprit-Saint et le don de force. Le loqueteux, apparu soudain dans les rues d’Assise, était devenu pour toujours invincible. On le revit donc se promener solitaire et souvent pleurant dans les environs de la ville.

« Ami, pourquoi pleures-tu? Lui demanda un jour un des ses anciens compagnons.

Je pleure et je me lamente sur les souffrances de mon Seigneur Jésus-Christ», répondit le pénitent. »

Il n’y avait plus que cela qui pût occuper ses pensés `; cela et aussi la mission de re bâtisseur d’église qui lui avait été confiée.

Le retour du drapier dans Assise devait provoquer un nouveau scandale et, du fait même, une nouvelle étape dans la vie du Saint. Bernardone ayant soigneusement refait ses comptes accusa sa fils d’avoir détournée de l’argent en faveur des pauvres. Il l’assigna même publiquement en justice, mais depuis que le jeune homme avait officiellement embrassé la vie de pénitent, il ne relevait plus des séculiers. Le Seigneur Guido Secundi, évêque d’Assise, le fit donc comparaître et, devant son père, lui dit ;

« Rend-lui son Mammon, va ; c’est peut-être du bien mal acquis .»

Alors François sortie un instant et revint nu, sauf aux reins sa ceinture de pénitent. Il déposa aux pieds de son père ses vêtements et tout ce qui lui restait d’argent, puis proclama devant tous :

«Jusqu’ici j’appelas Bernardon, mon père ; désormais je dirai : Notre Père qui êtes aux cieux .»
Alors d’un geste paternel et soudain l’évêque étendit sur la nudité du jeune homme son manteau de pasteur ; il était définitivement adopté par l’Église.

Je suis le héraut du Grand Roi.

Le jour m^me de sa renonciation publique à son père et à ses biens, François , conseillé sans doute par l’Évêque Guido, s’éloigna d’Assise. Le voilà qui gravit la montagne dans l’Esprit de gagner Gubbio le jour-même; là bas habite un au ami qui lui donner bien une tunique d’ermite et la grossière pitance des pauvres, en échanger de travaux manuels. Mais la montagne est haute de ce côté d’Ombrie, le printemps commence à peine, le creux des ravins, vers les sommets, est encore plein de neige. La nuit tombe et, tout à coup, des brigands surgissent, qui se tenaient cachés derrière un rocher. » Qui est-tu donc ? » demandent-ils ironiquement au voyager ; il avaient entendue des loin sa chanson joyeuse et s’étonnaient de ne tenir, au lieu d’un gai compagnon bien vêtu et la bourse pleine, qu’une espèce de vagabond.

« Je suis le héraut du Grand Roi », répond celui qui est devenue « Poverello ». ses yeux sont plein de lumière l’attaque nocturne le troue encore en plein rêve, comme enivré par la joie de n’avoir plus rien que Die et tout en Dieu, » C’est un fou », pensent les brigands ; alors ils s’en gaussent, lui arrachent le manteau de berger, tout rapiécé, dont l’évêque d’Assises lui avait fait don, et l’envoient rouler dans la neige. Transi, à demi-nu, François se relève reprend sa route avec sa chanson. Les campaniles de Gubbio ne se dessinent pas encore dans la claire nuit d’avril ; il s’est égaré. Au loin, la cloche d’un couvent s’appelle à Marine ; il se dirige donc de ce côté d’et parvient au seuil d’une abbaye ; il frappe, ne doutant pas de l’accueil charitable des moines ; mais les moines n’ont cure de ce vagabond. Il implore un abri le plus misérable des vêtements, au nom de Jésus. S’Il veut bien aider le frère cuisinier, dont la besogne est trop lourde, peut-être consentira-t-on à l’héberger quelques temps. Le fils du plus riche drapier de la région insiste et supplie, il fera tout ce qu’on voudra. Enfin la porte s’ouvre de mauvaise grâce.

C’est ainsi que le futur maître de frère Léon fit, au commencement de sa conversion, cet apprentissage de la « joie parfaite » qui devait inspirer la plus belle page des Fioretti

Après quelques jours passés dans l’inhospitalière abbaye de la montagne, François parvint à Gubbio, où il se mit à soigner ses nouveaux amis, les lépreux. Puis, lorsqu’il pensa que la colère de son père devait être calmée, ou que le temps des voyages commerciaux de messire Bernardone était revenue, il regagna sa ville natale.

Le prêtre de Saint Damien le revit près de son église, que François acheva de reconstruire entièrement de ses mains. Chantant des « lais» de France sur les places. Il quêtait, non des pièces d’argent comme les troubadours, mais des pierres. « Celui qui n’en donnera une pour Saint-Damien recevra une récompense dans le Ciel, criait-il aux passants, celui qui m’en donnera deux recevra deux récompenses ; et celui qui me donnera trois pierres en recevra trois. » De même il reconstruite Saint-Marie des Anges dans la plaine où s’appuie la colline d’Assise. L’huile des lampes fut quêtée comme les pierres ; on s’accoutumait à le voir vêtu en pauvre et l’entendre chanter dans les carrefours. Mais lui ne tarda point à trouver trop tendre et trop facile à gagner le pain que lui donnait , pour prix des travaux de maçon, le desservant de Saint-Damien. Il résolut de mendier sa nourriture d’une façon habituelle.

Ce fut, pour lui, l’occasion de luettes poignantes. Un jour, il demeura longtemps immobile devant son écuelle où le restes les plus disparates et les plus répugnants se mêlaient. La faim luttait en lui avec le dégoût. Enfin l’amour du crucifié l’emporta et il mangea tout. Une autre fois, c’était par la honte qu’il demeurait cloué au seuil d’un de ses amis d’autrefois. Mendier à des connus, s’était relativement facile ; à ceux qu’il avait autrefois reçus avec faste à sa propre table et qui riaient maintenant de sa démence, c’était dur. Ce nouveau combat se termina par une victoire, plus compète encore. Non seulement le Petit Pauvre pénétra jusqu’à la salle où son ami dînait en joyeuse société, mais devant tous il confessa et son dénuement et sa longue hésitation, qu’il flétrit comme un péché d’orgueil.

Des attaches du monde, et des répugnances de sa nature entièrement libéré par l’amour, saint François, désormais, était prêt pour l’œuvre de Dieu.

Le Pays-La jeunesse

Chapitre 1

Le pays et la jeunesse de saint François -Un grand avenir m’attend.

Vie de saint François

Le pays et la jeunesse de Saint-François

« Un grand avenir m’attend ».

Lorsque le pèlerin d’Assise, d’abord attiré par l’immense basilique qui recouvre les restes du Saint, recherche ensuite le lieu de son enfance, il est saisi par le contraste entre la gloire du tombeau et l’humilité du berceau. La maison attribuée par la tradition par la tradition au marchant drapier, Pierre Bernardone, père de François, apparaît, en effet, assez exigé et sans caractère. Elle est située sur un des paliers de la colline où s’étage la ville d’Assises, les touristes avides de « curiosités » ne sauraient trouver un attrait en cet endroit provincial ; les grands pèlerinages ne font qu’y passer, refluant toujours vers les sanctuaires célèbres : « San Fancesco», Sainte Claire, l’exquis Saint-Damien , au bas d’un chemin d’oliviers, ou même tout en haut de la montagne, le couvent pittoresque des « Carceri », caché dans un bois d’yeuses.

Mais les artistes et les poètes, ces frères d’âme du Poverello, aiment flâner dans le quartier de la Chiesa-Nova, l’église bâtie sur l’emplacement de la maison paternelle de saint François. Tout près est la placette de l’évêché, avec Sainte Marie-Majeure. Quel charme à la petite place avec son échappée lumineuse sur la plaine d’Ombrie, et le jardin vieillot de l’Évêché dans la grille, en avril, est envahie de lilas.

Voilà maintenant huit cents ans ( sans doute à la fin de 1181 ou au début de 1182 ), un cortège baptismal souriait de la boutique du drapier ; le nouveau-né, dont la brune petite figure faisait une tache mobile sur les dentelles blanches, allait devenir « enfant de Dieu ». On lui donne le nom de Jean ; mais sans doute parce que sa mère, Dame Pica, était provençale, et que Bernardone, comme plus tard son fils, aimait beaucoup de France, il fut surnommé par son être « Francesco », le Français.

Son éducation fut celle d’un riche bourgeois de son temps. Les prêtes de Saint-Georges, l’église voisine, se chargèrent de l’instruire : avec quelques rudiments de latin, ils lui inculquèrent la science nécessaire pour faire un bon marchand, Pica et messire Berbardone, qui voyageait beaucoup au delà des Alpes, lui apprirent le doux parler de « Cours d’amour». Sa pieuse mère ne pouvait manquer de lui apprendre à prier et à aimer les choses célestes. Relativement libre, comme les enfants de son pays, il devait faire partie des randonnées dans la montagne et des jeux en commun sur la place principale d’Assise, où l’on achevait de construire de cathédrale.

Le caractère du fils de Bernardone se dessin bientôt avec de nobles qualités et des défauts sympathiques. Il était généreux presque à l’excès, serviable avec une amabilité naturelle, courtois d’exquise façon, ce qui lui attirait aussitôt les cœurs ; mais il aimait trop ardemment le plaisir, la vanité, des beaux vêtement, le luxe des festins toutes les formes de la gloire, de la plus vaine à la plus sublime.

Le temps où il vivait, la fin du XII e siècle était singulièrement agité, une grande révolution sociale s’accomplissait, dont on a dit qu’elle fut la plus grande de l’histoire : c’était l’affranchissement des Communes.

Le développement du commerce et de l’industrie, après les grands échanges internationaux provoqué par les Croisades, avait enrichi marchands et artisans qui commençaient à s’instruire. Constituées par eux, les cités devenues puissantes faisaient échec à la féodalité déjà désuète et croulante.

Assise dépendant alors de Spolète, où Conrad de Souabe représentant, l’autorité souveraine de l’empereur ; mais la ville avait une vie communale très circonscrite et très intense. Plusieurs partis la divisaient : celui des nobles, qui se raccrochaient tant bien que mal à leur ancien prestige ; celui des marchands, les plus riches dans la cité et qui constituaient avec les maîtres de corporations artisanales, le clan des « majeurs » : enfin des « mineurs » ou popolani, ouvrier et payants. Tantôt les majeurs s’alliaient avec les nobles contre les mineurs, ou avec ceux-ci et contre les nobles. Les popolani ne reculaient pas, de leur côté ; à demander au seigneurs leur appui contre les riches bourgeois, quand ils étaient trop opprimés ; un seul sentiment demeurait commun aux factions diverses : le désir de ne partager avec personne le gouvernement de la ville aussi lorsqu’on apprit à Assise que Conrad de Souabe quittait la région pour aller trouver le pape, nobles, majeurs et mineurs oubliant les querelles et s’unissant pour une entreprise commune, se ruèrent tous sur la citadelle, le « Rocca », qui dominait la ville, et firent voler en éclats ses murailles. C’est en 1198, François avait donc environ seize ans. Qu’il participât au siège de la forteresse, c’est probable ; plus vraisemblable encore sa contribution à l’élévation de solide murailles autour de la cité, dont les ruines de la Rocca fournirent les plus importantes matériaux. Toute la ville y travailla, comme elle travaillait à la cathédrale. Ainsi le Saint, qui devait devenir bâtisseur d’église, fit-il son premier apprentissage de maçon. Débarrassés de la tutelle impériale après la chute de la citadelle, les Assisiates nommèrent des consuls, dont le premier s’appela Bombarone. La paix ne découla point, cependant, l’indépendance de la ville ; marchands, artisans et menu peuple les liguèrent contre les nobles, on assaillait et pillait les châteaux. C’est alors que les seigneurs appelèrent à leurs secours la cité voisine et rivale, l’orgueilleuse Pérouse, aux murailles étrusques. Une guerre entre les deux villes s’ensuivit ; elle devait durer depuis la fin de 1202 jusqu’a 1205. Le premier choc entre Assisates et Pérugins avait eu lieu dans la plaine, au pont Saint-Jean. Ce fut une sanglante bataille où les concitoyens de François furent vaincus, et lui-même emmené en captivité.

 partir de ce moment, nous commençons à mieux connaître le fils de Bernardone, grâce aux données psychologiques fournies par ses premiers chroniqueurs. L’humiliation de la défaite, l’épreuve de la captivité devait affecter la santé du jeune homme ( il avait alors vingt ans) mais non son humeur, le plus joyeux des garçons d’Assise, et le boute-en-train de toutes les fêtes, joies n’était point superficielle. C’était non un simple pression devant la souffrance, mais l’effet d’une exceptionnel puissance d’amour.

On rapporte qu’il se trouvait parmi les captifs un triste chevalier, don l’humeur était si sombre que nul ne le fréquentait. Seul François était osa lui parler : il finit par découvrir un coin de douceur dans le cœur amer, et l’attira dans le halo de son propre rayonnement, vaincu, l’homme intraitable fint par se mêler avec affabilité au cercle quasi familial des prisonniers de Pérouse. C’est la première conquête d’âme accompli par François , mais celle-là n’était pas encore pour Dieu. Quelles magnifiques épopées le jeune Assisiate racontait-il à ses compagnons pour enchanter leur exil, on ne sait, mais on sait qu’entraîné lui-même aux rêves de gloire qu’il exprimait, le fils du marchand confiait à ses amis : « Je les sens : un grand avenir m’attend ».

Lorsque, après un an de captivité, des pourparlers s’étant engagés en Assisse et Pérouse, il put enfin regagner sa ville natale, le fils de Bernardone y rapportait un si précaire état de santé qu’il ne tarda point les fêtes en l’honneur de son retour aidant à tomber gravement malade.

C’est au cours de cette maladie que d’abord confus comme les brides d’un ancien que se réveille soudain de la mémoire l’amour divin s’empara de son âme.

Seigneur, que voulez-vous que je fasse ?
Depuis combien de jours, de semaines peut-être, François est-il étendu dans son lit, souffrant dans son corps et dans son âme ? Il en saurait le dire, mais seulement qu’aujourd’hui il reniât à la vie. C’est le soleil qu l’a réveillé, et les parfums nouveaux se précipitant avec les rayons, tout le printemps d’Ombrie est entré dans sa chambre. Hâtez-vous, dame Pica, François veut ses plus beaux habits, ceux de velours écarlate, dentelés à l’emporte-pièce, dernier cadeau de Bernardone au retour de la captivité, mais qu’il n’a pu mettre encore, François eut sortir et regarder l’heure neuve, les eaux claires, les arbres, fleuris dan la lumière, les grands horizons libres : son corps renaît, mais son cœur est triste ; vite, qu‘il fuit sa chambre de maladie, et la nature en fleurs l’aura tôt guéri. Dès son enfance, il a su accorder son âme avec les beautés du monde visible et les posséder toutes dans la joie, mais, chose étrange, ce matin-là, sa promenade de convalescent ne lui apporte qu’un accroissement de mélancolie. La plaine n’a jamais été plus lumineuse les eaux plus riantes, les montagnes plus douces à l’horizon et le ciel plus bleu, François ne peut attribuer sa déception à son état physique ; il sait que la tristesse est le cœur des maladies qui viennent, non de celles qui s’en vont ; jamais au contraire la lumière et les couleurs n’apparaissent plus heureuse, les sons plus gais qu’aux sens rajeunis au sortir d’un engourdissement prolongé. Le jeune homme cherche encore à se leurrer, peut-être ne peut-il désormais que par les hauts faits de gloire qui, le transformant en héros de légende, lui apporteront en même temps l’amour.

Voici que, précisément, le pape Innocent III appelle l’aide contre les princes allemands. Constantinople étant prise par les croisés ( on est en l’an 1204) , le Pontife rêve a ressembler à nouveau les seigneurs chrétiens pour une définitive expédition en Terre sainte. A Spolète, un noble chevalier lève une petite troupe de volontaires qui rejoindra, dans les Pouilles, Gauthier II de Brienne, champion de la Papauté, François se fait alors confectionner le plus riche et le plus curieux costume de chevalier qu’ont ai jamais vu dans la ville d’Assise et se prépare à partir. Au dernier moment pourtant, et c’est le second trait de sa jeunesse qui révèle sa noblesse d’âme, il troque ses habits magnifiques avec eux d’un nombre tombé dans l’indigence ; le fils du marchand souffre trop de la honte de grand seigneur.

La nuit même où il a sacrifié son équipement, il voit en songe un amoncellement de lances, de boucliers, d’armures étincelantes, « tout cela t’appartient ! » lui dit alors une voix. Et François qui ne comprend pas encore, espère en l’accomplissent de ses rêves de gloire.

À peine arrivé à Spolète cependant, la fièvre le terrasse, et voilà qu’on obligé de s’aliter, tandis que ses compagnons d’armes continuent leur descente vers le sud, un nouveau songe le trouble.

« Où vas-tu ? lui demande une voix.
- En Pouille pour y devenir chevalier
- Mais, dis-moi, lequel des deux peut te mieux servir le maître ou le chevalier ?
- François commence à s’effrayer : il répond tout tremblant :
- Le maître.»
-
- Alors, pourquoi délaisses-tu le maître pour le serviteur ? reprend la voix.
- Le jeune homme a compris, c’est l’appel impérieux de Jésus qui terrassas saint Paul et, comme lui, voici qu’il répond :

« Seigneur, que voulez-vous que je fasse ?

Retourne dans ton pays ; là je te dirai ce que tu dois faire, car ton rêve d’Assise ne signifie pas ce que tu crois .»

Sans gloire et sans projets, cédant tour à tour à l’épouvantement et au bonheur des approches de Dieu, François reprit le chemin de sa cité.


Fondation des Frères Mineurs et des Pauvres Dames

Allez et prêchez et dites :
Le royaume des Cieux est proche.

« Allez et prêchez et dites : Le royaume des Cieux est proche. »

Le 24 février de l’année 1209, François entendait la messe à Sainte-Marie des Anges, la petite église de la plaine qu’il avait restaurée de ses mains. On fêtait ce jour-là saint Mathias, le disciple élu après la mort et la résurrection du Seigneur pour remplacer Judas. Aucun fidèle dans l’église ; le Petit Pauvre, qui assisterait le prêtes, était seul pour entendre l’évangile, un évangile qui, ce matin-là , était annoncé pour lui :

« Allez et prêchez et dite L Le royaume des Cieux est proche !, Guérissez les malades, réveillez les mortes, guérissez les lépreux, chassez les démons ; ce que vous avez reçu gratuitement, gratuitement vous le donnerez » Et vous ne devez avoir ni or, ni argent, ni aucune monnaie vous appartenant en propre dans vos ceintures, ni sac pour la route, ni manteau, ni soulier, ni bâton… »

Chacune de ces paroles entra comme une flamme aiguë dans le cœur de François, une flamme de Pentecôte qui illumine, embrase et fortifie de la force même de Dieu.

Au sortit de l’église, l’ex-marchand drapier ôta ses chaussures, ceignit une pauvre corde sur une cagoule de paysan et comme ça à prêcher. Après un chant qui attirait autour de lui les passants, i les exhortai simplement à craindre Dieu, à confesser leurs fautes, à les réparer par une vie pure et pénitence, à demeurer dans la paix. » Sa vocation définitive lui était apparue enfin, il avait alors vingt-sept ans.

Une étrange sécurité vint à François de ce qu’il avait enfin compris la complète et profonde signification de la parole ; « va, et reconstruis mon Église. » La parole qui fondait, en effet, l’église des âmes, par l’envoie des prêtres à travers le monde, sans bourse, ni chaussures, dans autres appui que la confiance en Dieu, éclairait et complétait l’appel de Saint-Damien. Depuis douze siècles écoules, les murs de l’édifice spirituelle de Jésus, cimentés dans la pauvreté et dans la pure charité, vacillaient, à cause de l’amour des richesses et de la confiance en la puissance humaine.

La mission du Petit Pauvre qui, d’ailleurs, devait être complétée par celle de son frère et émule saint Dominique apparaissait immense; ramener la chrétienté à l’évangile en recommençant la vie des premiers apôtres, comme eux, on vit donc François parcourir la ville et les compagnes en annonçant le Seigneur ; et s’il en guérissait pas encore miraculeusement les malades, du moins il soignait les lépreux dans le temps qui lui restait entre la prière et les prédictions.

Si tu veux devenir parfait, vends tout ce que tu possèdes.

Dans la maison de messire Bernard de Quintavalle, jeune marchand rival de la maison de Bernardone, tout semblait dormi cette nuit-là, Bernard lui-même s’était mis au lit, et dans la pièce voisine le Petit Pauvre, invité à se reposer, s’était étendu lui aussi. Le Maître n’avait-il pas enjoint à ses apôtres d’accepter l’hospitalité ? Mais le sommeil de François n’était que feinte, de même que celui de son hôte. Celui-ci s’était promis de guetter son invité, sans en avoir l’air. S’il est vraiment saint, se disait-il, il ne passera point la nuit sans se lever pour prier Dieu, comme fond les moines dans leur abbaye. Il n’attendit pas longtemps, trompé par la respiration volontairement bruyante de son voisin, le Poverello se leva aussitôt qu’il le crut endormi. Alors Bernard en fit autant et se met en embuscade dernière une portière. François était à genoux, les bras levés vers le Ciel et, comme en extase, répété toujours les mêmes appelles, avec d’incoercibles gémissements : « Mon Dieu ! mon Tout ! Mon Dieu ! mon Tout! » la nuit entière se passez de la sorte et lorsque les premières messes se mirent à sonner aux églises d’Assisse, le Petit Pauvre avait gagné, sans le savoir, son premier disciple.

Les voilà qui vont maintenant, l’un et l’autre, vers l’église Saint-Nicolas,

« Lorsqu’un homme, depuis longtemps, est dépositaire d’un bien qu’il veut restituer, demande Bernard, que doit-il faire ?
»

Le rendre à son légitime possesseur, répond le saint.

Frère, c’est de moi qu’il s’agit ; je voudrais remettre à mon Seigneur Jésus-Christ les biens de ce monde qu’il m’a prêtés.

Et François :

« Sire Bernard, ce que vous dites la`est chose si grande et si grave qu’il convient que nous demandions le conseil de Notre-Seigneur.»

Ils arrivent à l’Église, où certain chanoine, du nom de Piertro, ami de Bernard, se trouvait à point pour les recevoir, François lui demande alors le missel, et l’ayant reçu l’ouvre au hasard :

« Si tu veux devenir parfait, va, vends tout ce que tu que possèdes et donne-le aux pauvres, afin de t’acquérir ainsi un trésor dans le Ciel. »

Telles sont les paroles sur lesquelles il est tombé et qu’il lit à haute voix.

« Ouvrons encore une fois », dit-il.

« Si quelqu’un veut me suivre, qu’il renonce à soi-même, qu’il prenne sa croix et qu’il vienne », répond à nouveau le livre.

Une troisième fois, sollicité, l’évangile dit encore :

« Il leur défendit de rien emporter sur la route. »

Se tournant alors vers Bernard et vers Pietro, dont il devine aussi l’intention : « Voilà, mes frères, dit le Saint , la règle que nous allons suivre, point n’est besoin d’aucune autre. »

Ainsi se trouve fondée la fraternité d’hommes évangéliques d’où devait sortir un jour l’Ordre des Frères Mineurs.

Au cours de la même matinée, un spectacle étrange mettait à nouveau la ville en rumeur. Devant l’église Saint-Nicolas, les pauvres accourus de tous les sentes de la ville, recevaient à mains pleines les richesses de Pietro et de Bernard. Ébloui par l’or qui ruisselait des mains de ce dernier, un certain prêtre, nommé Sylvestre, se mit à murmurer :

« François, tu m’as payé bien chichement le pierres que je t’ai vendues pour Saint-Damien. » Et il regardait les pièces avec convoitise. « Alors le Saint, puisant à même le manteau de son disciple, jeta une poignée d’or à Sylvestre, en disant ; « Avez-vous maintenant votre compte, Messire prêtre ? » Honteux et tout de suite repentant, Sylvestre s’éloigna, se promettant de revenir et de réparer ; il ne devait pas tarder, en effet, à se joindre aux compagnons du Saint.

François, Bernard, Pietro et un autre Assisate, dont les chroniqueur n’ont pas conservé le nom, se construisirent une chaumière de terre et de paille, dans les environs de Sainte-Marie des Anges. Ils ne l’avaient pas achevée qu’un nouveau compagnon s’offrait.

Délicat et sensible, Gilles ( ainsi s,’appelait le nouveau candidat à la vie parfaire ) ne savait trop comment se présente à François, « Si Dieu me mène, se dit-il, il me le fera rencontrer, » et précisément à la croisée des routes, entre l’Église Saint-Georges et Sainte-Marie des Anges Le Poverello paraît. Sans que Gilles aie eu besoin de vaincre sa timidité, François l’interpelle d’abord en son courtois langage :

« Si l’Empereur venait à Assise et choisissait l’un des citoyens de la ville pour être son chambellan, certes ce citoyen se réjouirait. Combien plus toi mon frère, que Dieu a choisi pour être son féal chevalier. »

Puis, conduisant à ses autres compagnons, celui qu’il devait surnommer son « Chevalier de la table ronde », à cause de sa noblesse native, il dit simplement : « Le Bon Dieu nous envoie encore ce frère, réjouissons-nous dans le Seigneur et mangeons ensemble en nous aimant. »

Le soir même, comme Gilles remontait la colline avec son nouveau père, pour mettre ordre à ses affaires familial, un pauvre parut sur le chemin, François vit son disciple faire un mouvement, comme hésitant à retirer son manteau d’étoffe précieuse :

« Donne-le-lui », dit le Saint.

Et le jeune homme de se libérer d’un geste. « J’ai vue mon manteau filer droit vers le Ciel », avouait-il ensuite.

A Saint-Marie des Anges, les frères étaient donc au nombre de cinq : au retour d’une marche apostolique au pays d’Ancône. Le Saint en trouva trois autres. Bientôt dans les villes d’Ombrie, et jusqu’à Florence en Toscane, on vit apparaître des hommes vêtus de la tunique grise des paysans, allant deux par deux comme les premiers disciples de Jésus en s’arrêtant sur les places et aux carrefours pour chanter :

« Craignez et honorez Dieu, Louez-le , célébrez-le. Rendez grâces au Seigneur Tout-puissant. Et Convertissez-cous, donnez, et il vous sera donné ; confessez tous vos péchés… »

C’était véritablement la vie apostolique qui recommençait. Mais après douze siècles de rédemptions, elle avait perdu son caractère tragique, l’ombre persistante du martyre ne la suivait plus, François, d’ailleurs, l’avait traduite à la manière de son propre cœurs, qui n’était que joie, lumière et musique.

Qui donc es-tu, mon Dieu ?

Tandis que ses fils prêchaient ainsi, selon la méthode qu’il leur avait enseignée, François, pour un moment, s’éloigna d’eux. Devant l’œuvre accomplie et qui, déjà, le dépassait, il éprouvait le besoin de regarder à nouveau sa misère en face du « Grand Dieu plein de gloire ». C’est dans une grotte sauvage, au-dessous de Poggio Bustone, à plus de mille mètre de hauteur, qu’il a résolu d’entreprendre un de ces longs colloques avec la Divinité, d’ou son âme est toujours sortie pleine d’un feu nouveau. Mais cette fois, il ne trouve dans sa retraite que ténèbres et qu’angoisses. Tous les péchés de sa jeunesse ; sa vanité, sa gourmandise, son indifférence à l’amour de Dieu envahissent sa mémoire ; puis le souvenir des prévenances, des retours, des inlassables invites de Dieu et de la gratuité de ses grâces le confond et le fait trembler. N’a-t-il pas mérité l’abandon divin, l’enfer peut-être ? Entre les deux abîmes, celui de la sainteté miséricordieuse du Créateur et celui de sa propre ingratitude, son esprit s’effraie. Alors sa prière devient plus ardente, ses accents vers le Ciel de plus en plus véhéments`« Qui êtes-vous, Seigneur? Et moi, que suis-je ? Qui êtes-vous, mon Dieu ? »

Après des jours et des nuits de souffrance et de prière, la parole infiniment douce descend du cœur divin : « Aie confiance, mon fils, tes péchés te sont pardonnées.»

Désormais le Petit Pauvre est tranquille, il sait pourquoi son Seigneur l’a choisi pour cimenter à nouveau les murs croulants de son Église et il va bientôt l’explique raison à l’un de ses disciples : « Sur toute la terre, en vérité, Dieu n’a pas rencontrer de créature plus misérable pour accomplir par elle l’œuvre merveilleuse qu’il veut accomplir, et voilà pourquoi il m’a choisi, moi, le petit pauvre. »

En redescendant de Poggio Bustone, François rencontra un chevalier qui lui parut loyal et pur, « Ami, lui dit-il, voilà déjà bien longtemps que tu portes la ceinture, l’épée et les éperons ; ne crois-tu pas le temps venue de muer en corde ce ceinturon, en croix cette épée et en boue des chemins des éperons ? Suis-moi et je te sacrerai chevalier du Christ. »

Touché de la grâce, le chevalier fit ce qui lui était proposé et suivit le Siant, Il s’appelait Ane Tancrdi.

A Sainte-Marie des Anges, quatre nouveaux compagnons attendaient le retour de François ; la cabane de paille et de terre sèche devenait top exiguë. La famille évangélique allait donc s’installer à vingt minutes delà, en un lieu appelé Rivo Torto, « la rivière tordue », à cause des méandres du petit cours d’eau qui coulait auprès, face à l’entrée principale, le Poverello fit élever une grande croix auprès de laquelle priaient les frères. A l’intérieur de l’ensemble de masures qui servait de couvent à ses compagnons, François inscrivit à même le mur le nom de chacun. Ils n’avaient point de cellules, mais seulement une place où se reposer.

La petite communauté d’apôtres vivait en paix dans le labeur, la pauvreté et l’exercice de la charité. Le temps était partagé entre la prière, le travail, des champs et le soin des lépreux. Lorsque le salaire qu’on leur offrait en échange des grossiers travaux de culture ne suffisait pas aux frères, ils n’hésitaient pas à mendier, oubliant, l’un qu’il avait été; chevalier, l’autre chanoine, le troisième riche négociant, tous qu’une table abondante les attendait encore dans leurs familles. Les jours de marché, ils prêchaient sur les places. Ceux qui étaient clerc récitaient régulièrement les Heures canoniales, les autres un certain nombre de Pater noster.

Lorsqu’il furent au nombre de douze, le Saint, voyant son collège apostolique au complet, résolut de se rendre auprès du Pape, pour lui faire approuver son essai de vie évangélique. On était à l’été de l’an 1210

Mes frères, allez avec Dieu et prêchez la pénitence.

L’arrivé à Rome de douze Ombriens paysans ou du moins vêtus comme cela, n’excita aucun enthousiasme à la cour d’Innocent II.

Il y avait, en ce temps-là, nombre de groupements hérétiques qui prétendaient morigéner les prêtres trop riches par l’exemple d’une vie pauvre. Ces va-nu-pieds d’Assise n’étaient-ils point de même farine ou de moins des excentriques et des illuminés ?

François se doutait bien qu’il lui faudrait plaider da cause avec adresse. Il le fit d’un façon gracieuse et inattendue. Amené devant Innocent III, il lui conte l’histoire d’une femme venue du désert, inconnue, méprisées, mais qui, mystérieusement, avait enfanté d’un roi de nombreux enfants. Et le Poverello de conclure :

« Seigneur Pape, la femme du désert qui n’a ni sou, ni maille, c’est moi ; voici les enfants que, par la miséricorde infinie du Dieu plein de gloire, je lui ai enfantés dans le Christ ; et lui, le Roi des rois, m’a dit qu’il les nourrirait puisque, le faisant pour des étrangers, il ne peut laisser manque ses propres enfants. »

On voit, par cette péroraison, que François, à l’encontre des quémandeurs ordinaires, ne réclamait que le droit d’être pauvre ; de pratiquer avec une foi pleine d’amour le commandement de Jésus : « Ne vous inquiétez point… Voyez les oiseaux du Ciel. »

A vrai die, il ne sollicitait ni l’approbation d’une règle canoniquement établie ni la confirmation d’u Institut proprement, dit mais l’encouragement, du Pontife suprême à suivre la voie tracée par l’Esprit-Saint.

Le Saint-Père, l’écoutant, semblait étrangement absorbé. Il lui revenait à la mémoire que, la nuit même, il avait vu en songe vaciller les murs de son palais du Latran ; et c’était précisément un petit homme maigre, ceint d’une corde, les pieds nus, le visage ascétique avec des yeux de feu, enfin tout semblable à François, qui s’était élancé, retenant la muraille prête à crouler.

Sortant enfin de son mutisme , Innocent III dit tout à coup :
« En vérité, c’est par ce saint et pieux homme que l’église de Dieu sera rétablie sur ses fondements. »

Puis il descendit de son trône, embrasa le petit pauvre et, regardant ses disciples, il ajouta :

« Mes frères, allez avec Dieu et prêchez la pénitence selon l’inspiration du Seigneur. Et lorsque le Tout-Puissant vous aura multipliés, revenez auprès de moi et vous me trouverez disposé à vous accorder encore davantage. »

François et ses fils se trouvaient donc investis du droit de prêcher ( on croit même qu’ils reçurent à Rome une tonsure cléricale ) ; ils s’en retournèrent joyeux dans l’été brûlant d’Italie. Arrivés près de la ville d’Ombrie, là où bouillonnent les eaux vives de la Néra, au sortir de gorges profondes, la petite troupe fit halte et pendant quelques jours se reposa. De ce repose, François apprit aux siens à faire un chant de louange et l’honneur du Créateur. Il s’extasiait avec eux sur la beauté de la pierre lisse et dorée qui leur servait de table et sur laquelle s’accumulaient les aumônes ; il était le chant du rossignol pour mêler da prière à la sienne ; et la belle lune ronde voyageant sur le bleu sombre de la nuit lui faisait bénir son Seigneur pour le don par excellence, l’hostie divine, élevée sur le ténèbres de ce monde.

Ce n’étaient point là romantisme creux, mais optimisme profond et réalisme religieux, par sa foi, sa pureté et sa simplicité, François se trouvait inséré au milieu de tous les bienfaits de la création, il était la voix qui, constamment, disait merci pour eux. Son amour de la nature, fruit de son amour de Dieu et de sa joie, faisait d’ailleurs partie de la révolution spirituelle, qu’il accomplissait de la chrétienté. Si la flamme évangélique y était refroidie, la faute en était d’abord, il est vrai, à l’accroissement subit et facile de richesse, mais un certain dessèchement du dogme catholique, tel qu’on l’enseignait alors n’y était pas non plus étranger. Dieu semblait devenue une abstraction lointaine, la religion une théologie d’écoles. François qui devait être lui-même une sorte réincarnation du Christ, commençait par naturaliser, en quelques sorte, le divin sur la terre, et y faire redescendre le Ciel exprimé par chacun de ses bienfaits. La beauté physique du monde, où les théologiens ne voyaient guère avant lui qu’une dangereuse occasion d’attaches défendues, reprenait, par lui, sa place normale dans la sagesse miséricordieuse de Dieu : signe visible de la beauté invisible, elle était un baste instrument musical qu’il appartenait à l’homme d’harmoniser en actions de grâces.

C’est à cause de cette conception de François, coïncidant d’ailleurs avec un besoin latent des âmes, qu’une résurrection de l’art se produisit après sa mort. La peinture religieuse, en particulier, en quelque sorte inerte, sclérosée, presque uniquement symboliste et décorative, se rapprocha de la nature, devint anecdotique, pleine de sentiment, d’expression et de richesse vivante.

De même pour la musique. Limitée au latin liturgique, l’expression religieuse se mit à fleurir en une foule de « Laudes » ou chants en langue vulgaire dont le charme n’est pas encore flétri.

Après son bref séjour aux environs d’Orte, François, toujours suivi de ses disciples, regagna sa ville natale, il la trouva en proie aux querelles ressuscitées entres les majeures et les mineurs. Son intervention parvint à briser la glaces des cœurs. Une réconciliation générale suivit ses exhortations et c’est à lui qu’Assise doit sa magna Charta, la grande charte qui consacrait l’alliance des classe par des concessions mutuelles, charte qui fut le principe du développement moral, social et économique de la ville.

L’œuvre pacifique du Saint rayonna bientôt dans tous les paysans d’alentour, Pérouse, Areszzo, Sienne le virent arriver, prêchant le pardon et l’amour. A ses discours et à ses chants, les préventions tombaient, les haines s’évanouissaient, le doux évangile du Maître se réinstallait aux foyers. C’est sur la route de Sienne que l’auteur des Fioretti place l’épisode charment du frère Masseo.

Ce Masseo était un beau et grand jeune homme, auquel sa belle prestance attirait toujours des aumônes de pain blanc tandis que le Petit Pauvre ne recueillait que des rogatons.

Or, comme il cherchait avec son maître vers la Toscane, tous deux se prirent à hésiter à l’intersection de trois routes ; iraient-ils hésiter à l’intersection de trois routes : iraient-ils prêcher à Florence, à Arezzo o à Sienne ? « Tourne, dit alors le Saint, à son disciple. Tourne sur toi-même comme une toupie. » Masseo obéit de mauvaise grâce. « Halte », lui cria soudain François, Masseo s’arrêta, Alors le Saint :

« De quel côté ton visage est-il tourné? »
Père, il est tourné du coté de Sienne. Bien, mon fils, c’est à Sienne que nous irons. »

Ainsi le Poverello formait-il ingénument les siens à la simplicité.

Le nombre des frères s’accroissait de jour en jour, chassé de Rivo Torto, ils se construisirent eux -mêmes, à Sainte-Marie des Anges, un couvent aussi pauvre que le premier, mais plus vaste, où s’ordonna une vie plus régulière, Sainte-Marie des Anges, devenue célèbre sous le non de « la Portioncule » depuis la grande indulgence pontificale qui devait lui être accordée, peut être considéré comme la Maison mère de l’Ordre des Frères Mineurs.

Quelle vie céleste on y menait en ce temps là ! Un jour que le père et les enfants devisaient ensemble des choses de Dieu, est-il écrit au livres des Fioretti, un jouvenceau très beau se glissa au milieu d’eux, les bénit et les remplit de telle grâce « qu’ils en gisaient tous comme morts, ne sentant plus rien de ce monde ».

Aucun d’eux ne souriait lorsque François prêchait, sur le chemin, à ses frères les oiseaux ; ils ne s’étonnaient point davantage lorsque dans une autre occasion, le Poverello faisait taire les hirondelles, les priant de le laisser tranquillement parler au peuple, ils l’approuvaient lorsque, par un miracle de douceur, leur Père ayant ravie des tourterelles sauvages à la brutalité naturelle d’un gamin d’Ombrie, il parlait en ces termes : « Mes sœurs tourterelles, simples et innocents et chastes, pourquoi vous laissez-vous prendre ? »

Ils allaient « avec chants et musique d’anges », rapporte toujours le même livre des Fioretti.

Le Saint devinait d’ailleurs leurs épreuves. Lorsque l’un deux, tenté de désespoir et n’osant croire qu’il était aimé du Poverello, vint un jour vers lui plein d’angoisse. Il rencontra Masseo venant à sa rencontre et chargé de l’embrasser de la part de son Père. Celui-ci, secrètement avertie de la tristesse du disciple, n’avait pas même voulu attendre son arrivée pour le rassurer et lui témoigner qu’il l’aimait particulièrement.

Une autre fois, c’est une belle grappe de raison que le Povrello partage avec un de ses fils, tenté par la soif.« Un gain pour toi, un pou moi », lui dit-il, afin de l’encourager à manger sans honte.

Jusqu’en sa plus austère pénitence, François souriait aux choses faites par Dieu. « Notre sœur la cendre est chaste », disait-il joyeusement, tandis qu’il en saupoudrait un mets trop à son goût. Plus tard, presque affolé par une tentation de la chair, on l’aperçut pétrissant en haut d’une montagne toute une famille de neige et se disant à lui-même : « Voilà ta femme, François, cette grosse là-bas ; les quatre que tu vois près d’elle ce sont tes fils, puis voilà tes fils, ton valet, ta servante, ils vont mourir de froid. Hâte-toi de les vêtir .»

Il avait délivré le chemin de la perfection de quelque chose de dur et de fermé, et rouvert les écluses de la joie,

La petite règle qu’il écrivit pour les frères vivant ( temporairement ) en ermitage est, semble-t-il, le chef-d’œuvre de sa surnaturelle tendresse. Le premier paragraphe en suffira pour dégager l’évangélique douceur du climat spirituel des premiers disciples du Poverello :

« Les frères qui veulent vivre pieusement dans les ermitages, écrit-il donc, doivent se trouver au nombre de bois, ou de quatre, tout au plus. Deux d’entre eux doivent être les mères, et l’autre, ou les deux autres, tenir le rôle de fils. Et les mères auront à mener la vie de Marthe et les fils celle de Marie-Madeleine.

Les deux frères qui teindront l’office des mères devront mener la vie de Marthe, et les deux fils celles de maire ; et chacun devra avoir une cellule où il pourra prier et dormir, et, aussitôt que le soleil sera couché, ils réciteront les Complies, et chercheront à observer la loi du silence ; et, à l’heure des Matines, ils se lèveront et réciteront leurs Heures, et chercheront d’abord le royaume de Dieu et sa justice. Au moment convenable, ils réciteront Prime, et puis, après Tierce, ils pourront rompre la loi du silence, et aller vers leurs mères, et s’ils le veulent leur demander l’aumône, comme les autres pauvres, pour l’amour de Dieu. Après quoi, ils réciteront Sexte et None ; et ils célébreront les Vêpres au moment qui convient. »

Claire, ma petite plante.

Avant même que l’Ordre, né de lui, eut été définitivement fondé, François avait crée, ou plutôt recrée, un état d’esprit ; l’esprit de Jésus exprimé par l’apôtre Jean, celui de la filiation divine par le Christ, notre frère. Cet esprit, qui replace l’homme dans la situation d’un enfant aimé ; de son Père du Ciel, le libère de toute inquiétude. Il ne peut donner alors de preuve meilleur de son filial amour qu’en abandonnant tout afin de prouver combien il est sûr de Dieu, rien que de Dieu.

De toutes les âmes d’Assise qui avaient compris le message de François, la plus pure et la plus belle était certainement Claire, la fille aînée de dame Ortolane et de messer Favorino de Offreduccio. A la suite d’une prédication du Petit Pauvre dans la cathédrale ( on se souvint que le Pape l’avait autorisé à parler publiquement de Dieu), la jeune fille avait demandé à voir François. La conclusion de cet entretien fut que Claire quitterait le monde, à l’insu des siens, le soir du dimanche des Rameaux ( 18 mars 1212).

Tous les historiens de l’ordre des Pauvres Dames et des Frères Mineurs ont raconté la scène de la grand-messe, au matin de Pâques fleuries : la procession des palmes dans la cathédrale neuve, par un jour merveilleux où chantait, avec la voix des fidèles, la radieuse lumière du printemps d’Ombrie ; l’absence remarquée de Claire, demeurée alors prosternée dans son banc, enfin le geste de l’évêque Guido, qui s’en vient présenter lui-même une palme à la jeune fille, geste qu’elles seul a compris sans doute et qui signifie : « Va, je te protégerai. »

La nuit suivante la fille des Offreduccio de Bernardino, la plus ancienne et la plus noble famille de la ville, se met à déblayer de ses mains un gros tas de bois obstruant une issue secrète de sa palais ; puis elle dévale en hâte , accompagnée d’un duègne gagnée à sa cause, la colline d’Assise. A l’orée des bois de Sainte-Marie des Anges, de tremblantes lumières apparaissent, ce sont les frères qui viennent en processions, à la suite du Petit Pauvre. Entre ses mains, Claire fait, la nuit même, profession d’appartenir au Christ et abandonne, tous ses biens. Avant le lever du soleil, son Père spirituel avait confié celle qu’il appelait « sa petite plante », au proche convent des moniales bénédictines. Peu de temps après, ayant reçu en don des Pères Camaldules qui en étaient possesseurs la chère église de Saint-Damien, et ses modestes dépendances, il y installa Claire, et avec elle, quelques compagnes vouées au même idéal. Parmi celles-ci se trouvait Agnès, sœur de la Sainte, qui n’avait pas tardé à la rejoindre, malgré d violents persécutions familiales.

Ainsi fut fondé l’ordre des « Pauvres Dames », ou Clarisses, qui devait réaliser si totalement et pour toujours l’intégrale pauvreté, suprême ambition de saint François, cette pauvreté qui proteste contre le matérialisme du monde, en même temps qu’elle donne au Sauveur la plus grande preuve de confiance de son amour

Les missions lointaines, les grands chapitres de Pentecôte et la fondation du Tiers-ordre.

Le message de joie.

François avait à peine atteint l’âge où le Christ commença sa vie publique et déjà son œuvre le submergeait. Le deuxième Ordre, celui de sainte Claire, s’organisait et s’amplifiait chaque jour. Ses propres « frères» croisaient avec une rapidité extraordinaire ; le grain de sénevé devenait un grand arbre. Et lui, plus que jamais, se sentait attiré vers la vie contemplative ; il eût voulu se retire pour toujours dans une grotte ou dans un ermitage et ne plus parler qu’à Dieu. Le grand débat des saints arrivés au milieu de la vie assaillait son âme ; « Si je ne me retire absolument du monde, ne vais-je point perdre la grâce t l’union avec mon Seigneur ? se demandait-il. Mais si je ne continue à prêcher, ne serais-point traître à ma mission ? » Dans son angoisse, il a dit à deux de ses fils, Philippe et Masseo : « Allez vers sœur Claire, dites-lui qu’elle prie, elle et toutes les Pauvres Dames, dite-lui qu’elle prie, en particulier celle qui lui semblera le plus près du Ciel, par sa simplicité, je eux qu’à la fin de tous ces prières elle puisse me dire, de la part de mon Seigneur, si je dois me retire solitaire ou continuer à semer la parole. » Et le saint ajouta : « Quand vous aurez quitté Saint-Damien, vous monterez ensuite au sommet de la montagne où s’est retiré frère Sylvestre et lui ferez la même requête…»

L’absence des deux envoyés dura plusieurs jours. Chaque matin, François sortait du bois de Sainte-Marie des Anges, guettant leur retour. Lorsqu’ils les aperçut afin, il mit un doigt sur sa bouche et refusa de les entendre avant de leur avoir lavé les pieds, puis il s’agenouilla, croisa les bas sur son cœur et inclina la tête pour recevoir l’obédience de Dieu et de Claire…

« Notre sœur et Sylvestre ont répondu tous deux, dirent les frères : « Allez aussitôt prêcher. »

Se relevant, François dit simplement ; « Allons au nom du Seigneur. »

Telle fut l’Origine des grandes missions franciscaines.

Le Petit Pauvre ne devait pas tarder à rêver des pays « outre-mer »; il y voulait annoncer ce qu’il appelait si joliment « le message de joie » et mourir martyr en Orient, le paysan de son Seigneur. Il commença par se rendre à Rome pour entretenir le Pape de son projet. Il prêchait en chemin, il prêcha dans la Ville Éternelle. Ce fut au cours de ce séjour qu’il rencontra une noble romaine, Jacqueline de Settesoli, qui devint à la fois sa fille et son amie spirituelle. Exquise et divine amitié qui devait consacrer pour la postérité l’appellation de « Frère Jacqueline », donn&eac