|
|
||||||||||||
| Saint
François d'Assise-petite biographie-P.
Renée Zeller |
||||||||||||
|
||||||||||||
Ma fiancée est la plus riche et la plus belle. Quelques railleries accueillirent bien le retour inattendu du fils de Bernardone ; mais il était tant aimé dans la cité d’Assise que la joie de le revoir l’emporta sur le malin plaisir de la moquerie, il apparaissait à tous, cependant, que le plus joyeux compagnon des jeunes prodigues de la ville n’était plus lui-même. On l’apercevait se promenant seul, à l’écart, l’air absorbé en de profondes pensées, il n’avait, il est vrai, encore rien changé à sa vie, la livrant alternativement aux deux courants qui se partageaient alors son âme : le goût persistant du faste, de la bonne chère, des chevauchées brillantes et des habits magnifique; puis, d’autre part, celui de la méditation de ses visons étranges et des besoins profonds de son âme. Or, tandis qu’il était un jour descendu dans la plaine, il eut soudainement conscience de la présence du Sauveur humilié, percé des cinq plaies de sa voix. Ce ne fut pas une apparition extérieure, mais plutôt ce que, bien des siècles après lui, devait définir ainsi Lacordaire. « Un jour, au détour d’une rue, dans un sentier solitaire, on s’arrête, on écoute, et une voix nous dit dans la conscience : Voilà Jésus-Christ. Moment, céleste où, après tant de beautés qu’elle a goûtée et qui l’on déçue, l’âme découvre d’un regard fixe la beauté qui ne trompe pas. On peut l’accuser d’être un songe quand on ne l’a pas vue, mais ceux qui l’on trouve ne peuvent l’oublier .» Certes François, l’expansif François, allait bientôt entendre traiter de « songes» ce qu’il voyait au-dedans de lui-même, mais il ne devait jamais oublier, en effet, la mystérieuse rencontre de la plaine d’Ombrie, sa perception de Jésus crucifié était le présage et même le début de toute l’orientation spirituelle de sa vie. Il savait, depuis Spolète, que son Maître et tout son bonheur ne pouvaient être que le Christ, mais il entendait maintenant la voix profonde qui lui répétait : « Si tu veux être mon disciple, renonce-toi toi-même, prends ta croix et suis-moi. » Et encore : « François, si tu veux me connaître, méprise-toi, toi-même, préfère l’amertume à la douceur; alors, ce qui jusqu’à ce jour t’a paru amer deviendra pour toi plein de douceur. » On le vit dès ce momet commencer à roder du côté des « ladreries» hors la ville d’Assise, un peu en retrait sur la route qui descend dans la plaine. Ce qui semblait le plus répugnant à la nature sensible et raffinée de François, c’est le contact avec la souffrance la plus hideuse, la plus nauséabonde, celle des lépreux puants, rongés, couvert de croûtes sanglantes et pleines de gémissements amers. Aurait-il le courage de les soigner, de se faire leur frères ? Cela ne lui semblait point possible, et pourtant Jésus était parmi eux ; Lui, dont le prophète avait dit ; « Nous l’avons vue, il était méconnaissable, le dernier des hommes, semblable à un lépreux, frappé de Dieu, humilité. » Résolu, quoi qu’il leu en coûtât, à changer de vie, le fils de Berbardone, toujours courtois et aimant envers ses amis, les invita tous à un festin magnifique. La jeunesse dorée de la ville y fut au complet ; elle ne se doutait pas que cette fête était, en réalité, une fête d’adieu. Sacré roi du banquer et prince du « Guy Sçavoir » par ses compagnons, François, après avoir fait honneur à la bonne chère et aux vin de France, sortit derrière eux, tenant en main le sceptre fleuri, insigne de son éphémère royauté. La bande joyeuse se répandait par la ville, troublant par ses chansons et se cris le sommeil des braves bourgeois de la cité, tout à coup les jeune fous s’aperçoivent que leur prince n’est plus avec eux; alors refuant tous vers la maison de Bernardone, ils découvrent, au croisement d’une route, François les yeux levés, immobile, l’esprit parti, semblait-il, vers une autre monde : «
Hé, François, est-ce la pensée d,u mariage qui
te ravit de la sorte? », s’écrit quelqu’un.
» Mais
François ne rit ni ne se fâche. Abaissant vers ses compagnons
un regard limpide très doux, il répond : Il ne semble pas que la vision de cette nuit d’Ombrie, par un ciel d’été tout brillant d’étoiles, ait été de même nature que celle de la plaine, plus douloureuse et poignante, François dit pressent quelque chose des délices de la sagesse de Dieu et de l’Amour du Verbe incarné. Pour posséder cette « perle précieuse » offerte par l’Évangile, il comprit que toute la richesse humaine était de la boue, une boue obscurcissante à l’esprit, pesante au cœur, alors il résolut de toute abandonner pour elle et d’épouser le dénuement de Jésus sur la croix ; ce dénuement, il n’allait pas tarder à l’appeler sa Dame Pauvreté. Va,
François, répare mon Église. Ainsi qu’il arrive aux convertis, encore tout brûlants de leur illumination et de leur sacrifice, il aurait voulu tout entreprendre et ne savait à qui s’arrêter. Sa prédilection allait à la contemplation de Dieu, dans le secret des grottes dans sa montagne était prodigue. Un des ses amis, qui s’obstinait à l’aimer malgré son changement de vie, et l’accompagnait parfois en ses promenades, le voyait tout à coup s’éloigner, se glisser dans une fente de rocher et disparaître, François s’en excusait d’aller avec sa bonne grâce et son esprit habituels : « C’est là, disait-il, qu’est caché mon trésor. » Une fois seul en présence de l’Être qui lui était devenue plus vivant que lui-même, il s’écrirait, consumé de désir : « Grand Dieu, plein de gloire, et vous, mon Seigneur Jésus-Christ, je vous supplie de m’éclairer et de dissiper les ténèbres de mon esprit, de me donner une foi pure, une ferme espérance et une parfaite charité. Faites, ô mon Dieu, que je vous connaisse si bien, qu’en toutes choses je n’agisse jamais que par vos lumière et conformément à votre sainte volonté.» La connaissance de Dieu, l’accomplissement plein d’amour de sa volonté, n’est-ce pas, en effet, l’unique nécessaire ici-bas? Au lendemain de sa conversion, malgré sa jeunesse, son inexpérience et sa relative ignorance, François avait atteint d’un coup la synthèse de toute la vie spirituelle, il demeurait à la source. C’est probablement à cette époque, où le jeune homme cherchait les intentions de la Providence à son égard, qu’il entreprit le pèlerinage de Rome. Là, sa foi si vive s’indigna de la mentalité des pèlerins et, en général, de celle des dévots ordinaires. Lorsqu’on a bien pourvu, et le plus confortablement possible, à ses besoins, on met quelque sous dans la bourse de l’Église et l’on s’en en va, la conscience tranquille. Sur le tombeau de saint Pierre, de menues piécettes de bronze tombaient une à une, d’un geste spontané, où demeurait peut-être encore quelque chose de son goût du faste, François vida toute sa bourse et ce fut une pluie de pièce d’or qui rebondit en joyeuse musique, sur la grille de la « Confession». Le lendemain, comme pour réparer ce qu’il y avait eu d’un peu ostentatoire dans son aumône, le pèlerin troquait son vêtement de riche contre les haillons d’un mendiant : lui-même demandait l’aumône à la porte de la basilique, Il implorait les passants en français, la langue qu’il préférait, parce que c’était la langue des « liais» d’amour. Son
essaie de la vie de mendiant dura tout un jour. En le faisant il avait
cédé par pur instinct spirituel, à un appel encore
obscur ; il ne soupçonnait pas, en effet, que dans les siècles
des siècles, l’Église et les fidèles l’aimeraient
et l’invoqueraient sous le nom chantant de Poverello, «
le petit pauvre». L’Évangile était déjà sa vie, mais comme tout âme à ses débuts dans la perfection, il ne devait pas encore que c’est toujours le plus simple qui est le plus vrai, le plus direct qui est le plus sûr : « Tu aimeras Dieu de tout ton cœur et ton prochain comme toi-même » L’Esprit-Saint se plaisait d’ailleurs avec lui comme avec les autres cœurs qui cherchent la vérité, à le creuser de désirs de plus en plus vifs, pour exciter sa prière de son amour. François allait donc, non seulement de grottes en grottes pour se recueillir, mais de sanctuaires en sanctuaires, afin d’y trouver l’ineffable présence, « Tout ce que le Christ a laissé de lui-même ici-bas ». comme il disait. A chaque visite au tabernacle, il interpellait ainsi son Dieu: « Je T’adore, Seigneur Jésus-Christ, ici et dans toutes les églises du monde, et je te bénis de nous avoir rachetés par ta sainte Croix .» Un jour qui priait ainsi dans la chapelle rustique et délabrée de Saint-Damien, sur le versant de colline qui regarde vers Spolète, il vit soudain s’animer le grand Christ de bois peint dominant l’autel. Une voix, à la fois impérieuse et douce, retentit, qui, le perça jusqu’au fond de l’âme : « Va, disait-elle, va et reconstruis ma maison … ma maison s’écroule. » François ne se demanda point si la maison de Jésus était la société mystique, l’Église édifiée sur l’autorité de Simon, le pêcheur galiléen, ou le pauvre sanctuaire campagnard de Saint-Damien. Transporté par la joie d’avoir enfin une réponse de son Seigneur, il résolut de réparer la chapelle croulante, de quêter des pierres, de pétrit le mortier en chantant la louage de Dieu. C’est ainsi que la Sagesse divine a toujours instruit les hommes, leur donnant accès aux merveilles invisibles « par le moyen des choses visibles ». C’est la raison des liturgies, des rites de même des sacrements dans la société catholique de l’Église. En rebâtissant une église de pierre, le Poverello dessinait en geste précis le symbole de sa vocation spirituelle et éternelle. Notre
Père qui êtes aux Cieux. Sans guide et sans maître sur la terre, le nouveau converti demeurera quelques temps près du vieux prêtre, partageant se repas m nettoyant son église de ses propres mains ; tous deux vivaient ainsi dans une pieuse quiétude ; mais ce fut court. Sur la route qui domine le sanctuaire et descend jusqu’au portail, le galop d’un cheval, que François reconnut pour être celui de son père, retentit soudain. Le jeune homme n’eu que le temps de fuir, tandis que Berbardone, faisant irruption chez le prêtre, réclamait à grands cris et son fils et ses folles aumônes. Le fils ne parut point, mais la bourse était encore très près de la fenêtre. Le marchand s’en saisit, ce qui le calma un peu; puis, murmurant des menaces contre le fou, le prodigue qui désertait la maison paternelle pour en jeter la richesse au vent, il reprit le chemin d’Assise. Pendant ce temps, bien caché au fond d’une de se grottes amies, François suppliait Dieu de le garder pour Lui, pour Lui seul, et de le délivrer à jamais du monde. Sa retraite se prolongea longtemps, et ceux qui l’aimaient commençaient à s’en inquiéter, quand une étrange aventure bouleversa la cité d’Assisse. Sur le pas des portes, les commères apparaissent, attirées par les cris des gamins, appelant : « au fou ! au fou! » Une grotesque procession se forme, qui aboutit sur la place ce l’Évêché, face à la boutique du drapier. Alors Bernardone sort précipitamment, laissant tomber le drap qu’il était en train d’auner; en face de lui, se tient un vagabond hirsute, hâve, loqueteux, souillé de la boue que les vauriens acharnés après lui n’ont cessé de lui jeter avec des railleries ; c’est François, l’élégant, le riche François, fleur de la jeunesse dorée l’Ombrie. Blême du fureur et de honte, le marchand le saisit, le traîne jusqu’à sa porte, le pousse brutalement dans une soupente sous l’escalier, tire un verrou et hurle que quiconque délivrera l’insensé aura affaire à lui. Heureusement la mère veillait, la tendre Pica qui, secrètement , visita le prisonnier et lui passa des vivres, cependant, elle n’osa le remettre en liberté qu’après le départ de son mari pour un nouveau voyage. La séquestration du jeune homme ne l’avais pas réduit lorsque, le jour de l’arrivée furieuse de son père à Saint-Damien, il avait gagnée le secret d’une grotte, c’était encore un homme capable de craindre et de trembler malgré sa ferveur ; mais au cours de son long contact avec Dieu, il avait reçu l’Esprit-Saint et le don de force. Le loqueteux, apparu soudain dans les rues d’Assise, était devenu pour toujours invincible. On le revit donc se promener solitaire et souvent pleurant dans les environs de la ville. « Ami, pourquoi pleures-tu? Lui demanda un jour un des ses anciens compagnons. Je pleure et je me lamente sur les souffrances de mon Seigneur Jésus-Christ», répondit le pénitent. » Il
n’y avait plus que cela qui pût occuper ses pensés
`; cela et aussi la mission de re bâtisseur d’église
qui lui avait été confiée. « Rend-lui son Mammon, va ; c’est peut-être du bien mal acquis .» Alors François sortie un instant et revint nu, sauf aux reins sa ceinture de pénitent. Il déposa aux pieds de son père ses vêtements et tout ce qui lui restait d’argent, puis proclama devant tous : «Jusqu’ici
j’appelas Bernardon, mon père ; désormais je dirai
: Notre Père qui êtes aux cieux .» Le jour m^me de sa renonciation publique à son père et à ses biens, François , conseillé sans doute par l’Évêque Guido, s’éloigna d’Assise. Le voilà qui gravit la montagne dans l’Esprit de gagner Gubbio le jour-même; là bas habite un au ami qui lui donner bien une tunique d’ermite et la grossière pitance des pauvres, en échanger de travaux manuels. Mais la montagne est haute de ce côté d’Ombrie, le printemps commence à peine, le creux des ravins, vers les sommets, est encore plein de neige. La nuit tombe et, tout à coup, des brigands surgissent, qui se tenaient cachés derrière un rocher. » Qui est-tu donc ? » demandent-ils ironiquement au voyager ; il avaient entendue des loin sa chanson joyeuse et s’étonnaient de ne tenir, au lieu d’un gai compagnon bien vêtu et la bourse pleine, qu’une espèce de vagabond. « Je suis le héraut du Grand Roi », répond celui qui est devenue « Poverello ». ses yeux sont plein de lumière l’attaque nocturne le troue encore en plein rêve, comme enivré par la joie de n’avoir plus rien que Die et tout en Dieu, » C’est un fou », pensent les brigands ; alors ils s’en gaussent, lui arrachent le manteau de berger, tout rapiécé, dont l’évêque d’Assises lui avait fait don, et l’envoient rouler dans la neige. Transi, à demi-nu, François se relève reprend sa route avec sa chanson. Les campaniles de Gubbio ne se dessinent pas encore dans la claire nuit d’avril ; il s’est égaré. Au loin, la cloche d’un couvent s’appelle à Marine ; il se dirige donc de ce côté d’et parvient au seuil d’une abbaye ; il frappe, ne doutant pas de l’accueil charitable des moines ; mais les moines n’ont cure de ce vagabond. Il implore un abri le plus misérable des vêtements, au nom de Jésus. S’Il veut bien aider le frère cuisinier, dont la besogne est trop lourde, peut-être consentira-t-on à l’héberger quelques temps. Le fils du plus riche drapier de la région insiste et supplie, il fera tout ce qu’on voudra. Enfin la porte s’ouvre de mauvaise grâce. C’est ainsi que le futur maître de frère Léon fit, au commencement de sa conversion, cet apprentissage de la « joie parfaite » qui devait inspirer la plus belle page des Fioretti Après quelques jours passés dans l’inhospitalière abbaye de la montagne, François parvint à Gubbio, où il se mit à soigner ses nouveaux amis, les lépreux. Puis, lorsqu’il pensa que la colère de son père devait être calmée, ou que le temps des voyages commerciaux de messire Bernardone était revenue, il regagna sa ville natale. Le prêtre de Saint Damien le revit près de son église, que François acheva de reconstruire entièrement de ses mains. Chantant des « lais» de France sur les places. Il quêtait, non des pièces d’argent comme les troubadours, mais des pierres. « Celui qui n’en donnera une pour Saint-Damien recevra une récompense dans le Ciel, criait-il aux passants, celui qui m’en donnera deux recevra deux récompenses ; et celui qui me donnera trois pierres en recevra trois. » De même il reconstruite Saint-Marie des Anges dans la plaine où s’appuie la colline d’Assise. L’huile des lampes fut quêtée comme les pierres ; on s’accoutumait à le voir vêtu en pauvre et l’entendre chanter dans les carrefours. Mais lui ne tarda point à trouver trop tendre et trop facile à gagner le pain que lui donnait , pour prix des travaux de maçon, le desservant de Saint-Damien. Il résolut de mendier sa nourriture d’une façon habituelle. Ce fut, pour lui, l’occasion de luettes poignantes. Un jour, il demeura longtemps immobile devant son écuelle où le restes les plus disparates et les plus répugnants se mêlaient. La faim luttait en lui avec le dégoût. Enfin l’amour du crucifié l’emporta et il mangea tout. Une autre fois, c’était par la honte qu’il demeurait cloué au seuil d’un de ses amis d’autrefois. Mendier à des connus, s’était relativement facile ; à ceux qu’il avait autrefois reçus avec faste à sa propre table et qui riaient maintenant de sa démence, c’était dur. Ce nouveau combat se termina par une victoire, plus compète encore. Non seulement le Petit Pauvre pénétra jusqu’à la salle où son ami dînait en joyeuse société, mais devant tous il confessa et son dénuement et sa longue hésitation, qu’il flétrit comme un péché d’orgueil. Des
attaches du monde, et des répugnances de sa nature entièrement
libéré par l’amour, saint François, désormais,
était prêt pour l’œuvre de Dieu. Chapitre
1 Vie de saint François Le pays et la jeunesse de Saint-François « Un grand avenir m’attend ». Lorsque le pèlerin d’Assise, d’abord attiré par l’immense basilique qui recouvre les restes du Saint, recherche ensuite le lieu de son enfance, il est saisi par le contraste entre la gloire du tombeau et l’humilité du berceau. La maison attribuée par la tradition par la tradition au marchant drapier, Pierre Bernardone, père de François, apparaît, en effet, assez exigé et sans caractère. Elle est située sur un des paliers de la colline où s’étage la ville d’Assises, les touristes avides de « curiosités » ne sauraient trouver un attrait en cet endroit provincial ; les grands pèlerinages ne font qu’y passer, refluant toujours vers les sanctuaires célèbres : « San Fancesco», Sainte Claire, l’exquis Saint-Damien , au bas d’un chemin d’oliviers, ou même tout en haut de la montagne, le couvent pittoresque des « Carceri », caché dans un bois d’yeuses. Mais les artistes et les poètes, ces frères d’âme du Poverello, aiment flâner dans le quartier de la Chiesa-Nova, l’église bâtie sur l’emplacement de la maison paternelle de saint François. Tout près est la placette de l’évêché, avec Sainte Marie-Majeure. Quel charme à la petite place avec son échappée lumineuse sur la plaine d’Ombrie, et le jardin vieillot de l’Évêché dans la grille, en avril, est envahie de lilas. Voilà maintenant huit cents ans ( sans doute à la fin de 1181 ou au début de 1182 ), un cortège baptismal souriait de la boutique du drapier ; le nouveau-né, dont la brune petite figure faisait une tache mobile sur les dentelles blanches, allait devenir « enfant de Dieu ». On lui donne le nom de Jean ; mais sans doute parce que sa mère, Dame Pica, était provençale, et que Bernardone, comme plus tard son fils, aimait beaucoup de France, il fut surnommé par son être « Francesco », le Français. Son éducation fut celle d’un riche bourgeois de son temps. Les prêtes de Saint-Georges, l’église voisine, se chargèrent de l’instruire : avec quelques rudiments de latin, ils lui inculquèrent la science nécessaire pour faire un bon marchand, Pica et messire Berbardone, qui voyageait beaucoup au delà des Alpes, lui apprirent le doux parler de « Cours d’amour». Sa pieuse mère ne pouvait manquer de lui apprendre à prier et à aimer les choses célestes. Relativement libre, comme les enfants de son pays, il devait faire partie des randonnées dans la montagne et des jeux en commun sur la place principale d’Assise, où l’on achevait de construire de cathédrale. Le caractère du fils de Bernardone se dessin bientôt avec de nobles qualités et des défauts sympathiques. Il était généreux presque à l’excès, serviable avec une amabilité naturelle, courtois d’exquise façon, ce qui lui attirait aussitôt les cœurs ; mais il aimait trop ardemment le plaisir, la vanité, des beaux vêtement, le luxe des festins toutes les formes de la gloire, de la plus vaine à la plus sublime. Le temps où il vivait, la fin du XII e siècle était singulièrement agité, une grande révolution sociale s’accomplissait, dont on a dit qu’elle fut la plus grande de l’histoire : c’était l’affranchissement des Communes. Le développement du commerce et de l’industrie, après les grands échanges internationaux provoqué par les Croisades, avait enrichi marchands et artisans qui commençaient à s’instruire. Constituées par eux, les cités devenues puissantes faisaient échec à la féodalité déjà désuète et croulante. Assise dépendant alors de Spolète, où Conrad de Souabe représentant, l’autorité souveraine de l’empereur ; mais la ville avait une vie communale très circonscrite et très intense. Plusieurs partis la divisaient : celui des nobles, qui se raccrochaient tant bien que mal à leur ancien prestige ; celui des marchands, les plus riches dans la cité et qui constituaient avec les maîtres de corporations artisanales, le clan des « majeurs » : enfin des « mineurs » ou popolani, ouvrier et payants. Tantôt les majeurs s’alliaient avec les nobles contre les mineurs, ou avec ceux-ci et contre les nobles. Les popolani ne reculaient pas, de leur côté ; à demander au seigneurs leur appui contre les riches bourgeois, quand ils étaient trop opprimés ; un seul sentiment demeurait commun aux factions diverses : le désir de ne partager avec personne le gouvernement de la ville aussi lorsqu’on apprit à Assise que Conrad de Souabe quittait la région pour aller trouver le pape, nobles, majeurs et mineurs oubliant les querelles et s’unissant pour une entreprise commune, se ruèrent tous sur la citadelle, le « Rocca », qui dominait la ville, et firent voler en éclats ses murailles. C’est en 1198, François avait donc environ seize ans. Qu’il participât au siège de la forteresse, c’est probable ; plus vraisemblable encore sa contribution à l’élévation de solide murailles autour de la cité, dont les ruines de la Rocca fournirent les plus importantes matériaux. Toute la ville y travailla, comme elle travaillait à la cathédrale. Ainsi le Saint, qui devait devenir bâtisseur d’église, fit-il son premier apprentissage de maçon. Débarrassés de la tutelle impériale après la chute de la citadelle, les Assisiates nommèrent des consuls, dont le premier s’appela Bombarone. La paix ne découla point, cependant, l’indépendance de la ville ; marchands, artisans et menu peuple les liguèrent contre les nobles, on assaillait et pillait les châteaux. C’est alors que les seigneurs appelèrent à leurs secours la cité voisine et rivale, l’orgueilleuse Pérouse, aux murailles étrusques. Une guerre entre les deux villes s’ensuivit ; elle devait durer depuis la fin de 1202 jusqu’a 1205. Le premier choc entre Assisates et Pérugins avait eu lieu dans la plaine, au pont Saint-Jean. Ce fut une sanglante bataille où les concitoyens de François furent vaincus, et lui-même emmené en captivité. Â partir de ce moment, nous commençons à mieux connaître le fils de Bernardone, grâce aux données psychologiques fournies par ses premiers chroniqueurs. L’humiliation de la défaite, l’épreuve de la captivité devait affecter la santé du jeune homme ( il avait alors vingt ans) mais non son humeur, le plus joyeux des garçons d’Assise, et le boute-en-train de toutes les fêtes, joies n’était point superficielle. C’était non un simple pression devant la souffrance, mais l’effet d’une exceptionnel puissance d’amour. On rapporte qu’il se trouvait parmi les captifs un triste chevalier, don l’humeur était si sombre que nul ne le fréquentait. Seul François était osa lui parler : il finit par découvrir un coin de douceur dans le cœur amer, et l’attira dans le halo de son propre rayonnement, vaincu, l’homme intraitable fint par se mêler avec affabilité au cercle quasi familial des prisonniers de Pérouse. C’est la première conquête d’âme accompli par François , mais celle-là n’était pas encore pour Dieu. Quelles magnifiques épopées le jeune Assisiate racontait-il à ses compagnons pour enchanter leur exil, on ne sait, mais on sait qu’entraîné lui-même aux rêves de gloire qu’il exprimait, le fils du marchand confiait à ses amis : « Je les sens : un grand avenir m’attend ». Lorsque, après un an de captivité, des pourparlers s’étant engagés en Assisse et Pérouse, il put enfin regagner sa ville natale, le fils de Bernardone y rapportait un si précaire état de santé qu’il ne tarda point les fêtes en l’honneur de son retour aidant à tomber gravement malade. C’est au cours de cette maladie que d’abord confus comme les brides d’un ancien que se réveille soudain de la mémoire l’amour divin s’empara de son âme. |
||||||||||||
|