Oui,
c’est le lis de Racine, le petite roi Joas qu’évoque
l’enfant Fernandez.
Les
vers les plus purs du langage français viennent s’offrir
exactement au jeune saint qu’à travers tous les
siècles symbolisera le lis. Aucune source n’est
plus limpide. Il mourra dans la virginale innocence de son
baptême. Et y a là une force et une grâce
qui s’égalent. Nulle fadeur, certes ! Le lis
n’est point fade en l’éclatante armure
de ses pétales, sous les lances d’or de ses pistils,
voici le chevalier chrétien dont Perceval n’était
pas que la figure et devant qui reculera tout le mal ; lui
aussi connaîtra l’épreuve. Dès le
seuil de son adolescence, un aiguillon d’en bas fera
monter vers lui le souffle lascif d’une fille-fleur.
Mais plus et mieux le héros de l’antique légende,
il dominera la tentatrice la suivante légère
qui essaiera de le pencher sur l’abîme. Il ne
se laissera même point effleure par cette Kundry ancillaire.
Il se jettera plus droit vers le ciel. Le parfum du lis dissipe
autour de lui l’odeur des tubéreuses.
Fernandez a quinze ans. Il est un jeune méditerranéen
accomplie, de taille petite mais bien prise ; ses longs cheveux
noir tombant de chaque côté de son visage, selon
la mode du temps, les yeux illuminés d’intelligence,
adoucis de tendresse, il peut prétendre à la
plus belle carrière du monde. Qu’il le veuille,
et nie les honneurs, ni les amours de lui feront défaut.
Mais il ne veut quel bonheur de Dieu, il n’aspire ;
qu’à l’amour de Dieu. Toute le parfum du
lis en fleur montera vers le ciel, et il entre chez les chanoines
réguliers de saint Augustin, à l’abbaye
de Saint-Vincent de Fora, tout près de Lisbonne.
Il
a revêtu la somptueuse robe couleur de lis, garnie d’hermine,
qui ne sera jamais plus royalement portée. Là,
de 1210 à 1120, il va passer dix années de recueillement,
de prière et d’études.
«
Les sciences profanes, dira-t-il bien plus tard, sont des
chants de Babylone, des chants vieillis ! La théologie
seule fait entendre le cantique nouveau, un cantique dont
les exquises mélodies réjouissent le ciel et
consolent la terre. » Il semble, cependant, qu’il
ai connue et bien connue, toutes les sciences profanes de
son temps. La physique de Cassiodore et de Strabon se mêlera
dans ses discours aux observations qu’il aura pu faire
lui-même sur les plantes et les animaux. Mais ce ne
sera qu’un beau catalogue d’image et ou d’analogies.
Oui, vraiment, pour le jeune chanoine de Saint-Vincent, la
connaissance des choses de la terre est la complainte de l’Exile.
Elles ne peuvent êtres sauvées, elles aussi,
qu’en donnant des mots au cantique nouveau, Avec quelle
attention, avec quelles délices ne se plonge-t-il pas
dan celui-ci, dans les écrits des Pères dans
les Actes des saints, dans leur grande source commune qui
est l’Écriture Sainte. Ancien et Nouveau Testament
! Les années de Fernandez parmi les clercs réguliers
de saint-Augustin, ne sont point des années perdues.
Ce sont elles qui préparent l’apostolat du futur
Franciscain ; C’est grâce à elles qu’il
pourra être nommée l’Arche des Écritures
et le Marteau des Hérétiques.
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2-
Pense-t-il d’ailleurs à autre chose qu’à
poursuivre ses jours dans un asile de paix ?
A quinze ans, seize ans, il se peut bien que Fernandez ait
cru trouver le port quand il a franchi le seuil du monastère
de Lisbonne, accueillit avant tant d’amitié par
le prieur. Don Gonzalve Mendez. Et voici, pourtant, que peu
de mois plus tard, il va solliciter de ses supérieurs
de Coïmbre. Il trouve qu’il de visites,. Mais Don
Gonzalve Mendez veut le garder. Il faut qu’il supplie,
qu’il pleure, pour obtenir de s’éloigner
davantage de ses parents et de ses amis. La faveur de son
âme ne l’enlève point d’ailleurs
pour le moment à l’institut augustinien. C’est
au berceau de celui-ci qu’il se retire. Fernandez fonce
dans des jardins toujours plus embaumés, dans des bocages
tous les baumes de la terre, flotte encore le parfum des vertus
de saint Théotonio, le premier Prieur de l’ Ordre.
Un très vieux moine qui l’a connu écrit
sa vie et, parfois ,dans la salle capitulaire, il lit des
fragments de son manuscrit, Fernandez écoute avec avidité
: il suit Théotonio sur les tourtes de la Terre Sainte,
abandonnant tous les honneurs qui l’attendaient comme
prêtre séculier : il le voit gravir le Clavaire,
une lourde croix sur l’épaule pour imiter le
Maître : s’aborder dans la contemplation du Sépulcre
où le Corps de Jésus a reposé trois jour,
refuser d’abord à ses compagnons de quitter Jérusalem,
céder enfin à leurs supplications, mais pour
renoncer à tous ses biens et s’enfermer dans
le monastère dont on l’avait fait prieur malgré
lui, ne consentant jamais à prendre le titre d’Abbé.
La Terre Sainte ! les pays sacrés où le Christ
s’est incarné dans le sein de la Vierge, a vécu
sa vie terrestre, a té crucifié par grand amour
de chaque homme, est ressuscité, voilà bien
le centre de l’univers, au delà de toutes les
physiques. Fernandez éprouve mystiquement le poids
de cette gravitation spirituelle. Il voudrait s’enfermer
comme Théotonio dans le Saint Tombeau jusqu’à
l’heure de la Résurrection bienheureuse. Le même
amour le consume. Et la même humilité.
Dans
ce centre intellectuel qu’était alors le monastère
de Santa-Cruz, véritable préfiguration de la fameuse
Université de Coïmbre, Fernandez ne trouva pas de
compétiteurs pour demander la fonction ce frère
portier qui l’éloignait bien souvent d’une
bibliothèque déjà riche en copies de l’Écriture,
de saint Augustin et des Pères, Dieu sait pourtant combien
il aimait se nourrir des textes sacrés et de leurs commentaires.
Mais il préférait encore pratiquer leurs enseignements.
Il pensait que le principal n’était pas de vivre
dans un lieu saint, mais d’y vivre saintement, qui donne
le cœur, donne tout. C’était sa devise. En
ayant donné son cœur à Dieu, il ne voulait
rien réserver, Pouvait-il mieux le prouver qu’en
se dévouant aux passants voyageurs, en qui la règle
voyait des représentants et des messagers du Christ ?
Il écoutait la parole divine : ce que vous avez fait
au plus petit d’entre mes frères, c’est à
moi que vous l’avez fait. Et le grand commentaire de saint
Jean s’était déjà gravé dans
son cœur : comment pourra-t-Il aimer Dieu qu’il ne
voit pas, celui qui n’aime pas son frère qu’il
voit ?
Aussi
accueillait-il avec une égale tendresse tous les hôtes
qui se présentaient à la porte du couvent. Cela
ne l’empêchait point d’avancer profondément
dans l’étude des Écritures. Il retenait
tout ce qu’il lisait. « Don Fernandez ont peu écrire
ses maîtres dans les Archives de Santa-Cruz fut un homme
en tout réputé, savant et pieux, orné d’une
grande culture littéraire… » Mais toute la
connaissance se tournait chez lui à aimer. Il voyait
dans les Saintes Écritures, ainsi qu’il l’a
écrit « un livre absolument divin dans lesquels
Jésus-Christ est toujours en et partout présent
et vivant », dans l’Ancien Testament comme annoncé
ou préfiguré, dans le Nouveau Testament comme
agissant et parlant. On peut dire de lui ce que qu Paul Claudel
a écrit d’un admirable tertiaire franciscain, l’abbé
René Tardif de Moidrey, qu’il a « habité
et vécu les lIvres Saints ». Il les savait par
cœur, comme cet étonnant M. Pouget prêtre
de la Mission, dont Jean Guitton vient de nous raconter leur
et la vie. Ce qu’il cherchait avant tout, c’était
leur interprétation morale ou symbolique, leurs sens
analogique. L’home ne se nourrit pas seulement de pain,
mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu, Fernandez
considérait que toute l’écriture était
un pain immortel pour les âmes. Et le portier de Santa
Cruz en nourrissait la sienne, afin de pouvoir le distribuer
à tous les affamés de son siècle, leur
en découvrait comme il l’avait découvert
en lui-même dans une méditation incessante, non
seulement le sens anagogique, capable d’élever
leur âme jusqu’à Dieu, mais le sens accommodatrice,
c’est-à-dire celui qui convenait à leurs
besoin, à leurs préoccupations ; à leurs
difficultés. Nous abordons seulement ici ce qui est la
moelle des sermons du Thaumaturge de Padoue. Mais il est bien
certain qu’il l’a élaborée durant
des années de Santa Cruz, On n’aura rien compris
au Saint prodigue en miracles tant que l’on on aura pas
vue que la Sainte Écriture et l’eucharistie sont
au centre de son activité sur la terre comme au ciel,
que c’est là le pain essentiel de saint Antoine,
la clef première qu’il veut nous faire retrouver,
le trésor d’immortalité qu’il ne veut
pas que nous perdons, l’eau qui jaillit pour la ive éternelle
et qui peut permettre à la pauvre Samaritaine de ne plus
aller péniblement tirer des misérables puits terrestres
une eau vite épuisées. Tous les objets perdus
que sa munificence nous fait regagner sont comme autant de devinettes
qu’il propose à se insatiables quémandeurs,
venus pour l,a plupart à lui comme la femme de Samarie
au puits de Jacob, avec, seulement, leurs lancinants soucis
matériels en tête. Et pourquoi n’aurait-il
point pitié de ceux-ci, Lui, le disciple du Maître
qui a très authentiquement changé l’eau
en vin pour les noces d’humbles villageois et multiplié
de pain et des poissons lors d’un pèlerinage improvisé
où aucun restaurateur n’avait été
prévenu à temps de venir chercher fortune ? Mais,
de même que ces deux miracles sont aussi le symbole des
mystères eucharistiques, les miracles de saint Antoine
de Padoue sont les signes sensibles des biens invisibles dont
il veut qu’aucun homme ne soit frustré. L’Apôtre
et le thaumaturge en font qu’un.
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| 3-
La croissance du lis ( 1195-1220)
Considérons-le
donc une fois de plus, tant qu’il s’appelle encore
Fernandez et qu’il est frère portier à Santa-Cruz
de Coïmbre. Allons, nous aussi, frapper à Lui de
son hôtellerie gratuite. Il est toujours là pour
recevoir les pèlerins, les voyageurs, même à
l’heure de la messe. C’est là que l’on
place les premiers miracles de sa vie. Et si leur authenticité
ne peut être rigoureusement affirmée du moins concordent-ils
pleinement avec le merveilleux chrétien qui ne cessera
d’emplir cette vie, Fernandez se doit à ses hôtes.
Il ne peut assister à la messe conventuelle. Mais quand
sonne la cloche de l’élévation, les murs
du couvent s’ouvrent pour lui et , à genoux, il
contemple, en quelques secondes qui ont le poids allégeant
de l’Éternité, le Verbe faite chair qui
sous les espèces du Pain et sous le Vêtement d’or
du Calice, entre les mains du Célébrant, comme
un petit enfant abandonné entres les bras de sa mère,
s’élève, triomphalement et suavement, au-dessus
des hommes et des choses, au-dessus de la mer et des montagnes,
au-dessus de la terre et des cieux, au-dessus des étoiles
et des anges, Lui, le Créateur, Lui, le Rédempteur
, Lui, l’Unique, appelant tous les êtres à
l’Unité, répandant sur chacun et sur tous
la seule bénédiction qui soit plus forte que la
morte et qui est l’absolu Amour.
Ensuite,
il se retourne vers ses hôtes, vers toi qui me lis, vers
moi qui me suis assis dans un coin du parloir pour noter ce
qui se passe, vers deux pauvres hommes qui viennent d’entrer,
vêtus d’une bure grossière, serré
a là taille par une fruste corde, les pieds nus, sur
une semelle de bois qu’attache une lanière de cuir…
Ah
! les murs du couvent ne se sont pas ouverts pour nous, Mais
nous voyons le miracles dans les yeux du Saint, ils débordent
d’amour et de lumière. La bénédiction
sur ceux qui l’entourent, autant qu’ils peuvent
en recevoir. Notre mesure est petite, hélas! Mais les
venir aussi lumineux que le blanc chanoine de saint Augustin.
Ils sont arrivés d’Italie depuis peu de temps.
Nous sommes en 1218. Il y a déjà huit ans que
dans le monastère Saint-Vincent de Lisbonne, puis dans
le monastère Sainte-Croix de Coïmbre, Fernandez
n’a cessé de progresser dans la prière,
la méditation et l’étude, des clercs réguliers,
dispenser aux autres les mystères de Dieu. Il va bientôt
montrer lui-même à l’autel de Dieu, et du
Dieu qui réjouit sa jeunesse. Mais il voudrait se donner
encore davantage. Et il écoute avec avidité ces
deux frères mendiants, qui se sont fixés, avec
l’autorisation du roi Alphonse II, et sous la protection
de la princesse Sancia, sa sœur, dans un ermitage peu éloigné
de Coïmbre, au milieu d’un bois d’oliviers
dont il a prie le nom, en même temps que le patronage
du plus populaire des ermites d’Orient : Saint-Antoine
d’Olivarès, Ils habitent là de misérables
cabanes faites de branchage et de terre battue, à l’exemple
de leur saint fondateur dont il ne se lassent pas de parler
: ce fut un jeune homme riche, de la ville d’Assise ;
mais, plus empressé que le jeune homme riche de l’Évangile,
il s’est dépouillé de tous ses biens pour
suivre l’appel du Maître, et il est pari, sur les
routes de l’Ombrie, afin que l’amour soit aimé,
il annonce à tout venant la bonne nouvelle. Et il a entraîné
après lui des centaines de frères et sœurs.
Il a même voulu aller chez les Maures, sans armes, pour
subjuguer par la seul force de la persuasion ces âmes
encore assises à l’ ombre de la mort et qui ne
savent pas que le soleil du Christ, s’est levé
pour celles ; il y a cinq ans de cela, c’était
en 1213, il a entrepris de passer lui-même en Afrique,
mais il n’a pas pu arriver qu’à Saint-Jacques
de Compostelle, brisé par la maladie. Il vient d’envoyer
plusieurs de ses disciples pour qu’ils le remplacent dans
cette pacifique croisade d’amour, Et, eux, les pauvres
frères d’Olivrarès, ne sont là que
pour leur préparer la voie.
Fernandez
écoute : il a gravé dans son cœur le nom
et les actes de François. Pour lui, comme, plus tard,
pour le grand poète d’Italie, Assise se doit nommer
Orient. Il lui semble que, par François, le Soleil du
Christ s’est levé une seconde fois sur le monde.
Et déjà la vocation de le suivre monte dans son
âme. Mais il faut qu’il se recueille encore. On
peut croire, bien que la question soit controversées,
que Fernandez comme l’affirme le bréviaire des
Chanoines réguliers du Portugal, a été
ordonnée prêtre en 1219. Il n’a que vingt-quatre
ans ; mais il a neuf ans qu’avec les dons les plus exceptionnels
d’intelligence et de cœur, il se prépare au
sacerdoce. Ses Supérieurs imaginent sans peine qu’il
sera une gloire de leur Ordres. Ils ont hâte de l’arracher
à ses humbles fonctions de frère portier et de
l’installer dans une de leurs chaires. Mais Fernandez
se sent plus attiré vers les humbles entretiens des frères
mendiants d’Olivarès que les hautes leçons
des plus savant chanoines, qui lui transmettre, cependant, l’enseignement
authentique de Saint-Victor de Paris et de Saint-Ruf d’Avignon,
où ils sont allés eux-mêmes suivre les cours
des Maîtres les plus célèbres et copier
les plus rares manuscrits. Ce n’est point que le jeune
clercs ne soit pour eux l’étudiant d’élite,
qui tout de suite comprend et retient les spéculations
des plus difficiles, capable de leur donner à son tour
une marque originale. C’est qu’il pense qu’au-dessus
de toute science brille et brûle la Charité, cette
Charité dont saint Paul a dit que, sans elle, il n’était
qu’un airain sonnant et une cymbale retentissante, cet
Amour du Christ sur lequel Fernandez veut façonner jusqu’au
suprême sacrifice, cet Amour des âmes qui ne doit
point laisser de repos, jusqu’à ce que toutes les
brebis soient entrées dans la bergerie. Or, voilà
ce que les disciples de François d’Assise lui montent,
non en paroles, mais en actes. L’un surtout, le frère
quêteur, le plus effacé de tous aux yeux du monde,
rayonne la ferveur et de tendresse. NIl en semble plus tenir
à la terre que par un fil, le fil divin de la Charité
du XIVe siècle nous montre Fernandez ravi en extase,
au moment même, pendant qu’il célèbre
l’une de ses premières messes : il voit l’âme
de son ami, l’ancien quêteur, prendre son essor
sous la forme d’une colombe, traverser d’un vol
rapide les flammes du purgatoire, montre, purifié, glorieuse,
au séjour de la béatitude et de la paix. Qu’il
ait en ce signe ou non, le jeune chanoine de Saint-Augustin
est de plus en plus affermi sur la même route.
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| 4-
La croissance du lis ( 1195-1220)
Vers
l’automne de 1219, cinq nouveaux Franciscains arrivent
à Sainte-Croix de Coïmbre ; ce sont ceux-là
même qu’avaient annoncés les moines d’Olivares.
Iles ne font que passer avant de s’embarquer pour le Maroc.
Il y a trois prêtres : Bérard, Pierre, Othon ;
deux frères lais ; Adjut et Accurse. Coïmbre ne
reverra ni les uns ni les autres. Arrivés près
du « Miramolin » Abou-Jacob, Ils confesseront le
Christ d’une telle voix que celui-ci leur fracassera le
crâne de son propre cimeterre. Mais ils ont ouvert les
chemins de l’Islam à tous les chevalier du Christ,
qui, de Raymond Lulle à Charles de Foucauld, s’avançant
toujours davantage des l’intelligence du monde arable,
lui feront tout au moins comprendre qu’ils ne viennent
pas en ennemis, qu’ils sont au contraire les disciples
de l’Amour, de celui que Mahomet lui-même considérait
comme le fils de la Vierge : Jésu ibn Maryam… Cependant,
les corps des martyrs sont recueillis par l’infant Don
Pedro, frère du roi de Portugal, qui, ayant quitté
sa patrie, est devenue le généralissime d’Abou-Jacob,
passée la colère meurtrière de l’émir,
il a obtenue de celui-ci, non sans une forte rançon,
le droit de ramener en Europe les restes des Frères Mineurs.
;Et il les ramène précisément à
Sainte-Croix de Coïmbre, où se trouvent les tombeaux
de la famille royale, Fernandez assiste à la cérémonie
de leur sépulture. Ce ne sont point des chants de deuil,
mais des acclamations et des prières. Ce n’est
point un jour de deuil, mais un jour de naissance que célèbres
les colonnes du monastère. Les trois prêtres, Bérard,
Pierre, Othon, les deux frères Adjut et Accurse, que
le chanoine de saint Augustin a vu partir pour le Maroc, y sont
né au triomphe de la vie éternelle, dans la pourpre
de leur sang, Fernandez ne voit pas les cercueils que l’on
descend sous les dalles, mais les yeux levés, il contemple,
au-dessus de tous assistants, les futurs corps transfigurés,
qui montent droit au Christ, ailes, flammes fleurs, gloires,
purs mouvements échappés au temps et à
l’espace. Il faut songer à l’Enterrement
du compte d’Orgaz , tels que l’on peint, quelques
siècles plus tard, le génie de Creco. L’âme
mystique du Portugal et de l’Espagne garde toujours le
même ton contrasté Fernandez dépouille,
lui aussi, les plus belles, les plus translucides apparences
de la terre, les chasubles d’or, les luminaires et les
encensoirs, parce qu’il sait que la nudité de l’âme
au Paradis se revêt de Dieu Lui-même, au sien de
la Lumière créatrice où vivent tous les
essences. Qu’importent les ruisseaux à celui qui
a trouvé la source, les miroirs à qui possède
le visage ! Dès ce moment, nous pouvons être sûrs
que le choix de Fernandez est fait.
Il
quittera la splendide robe blanche des chanoines de saint Augustin
; il prendra la couleur de la feuille morte, puis celle du sang,
pour suivre l’ascension vertigineuse des martyrs du Maroc…
Nous
sommes dans les premiers jours de 1220. Fernandez sollicite
avec une telle passion de revêtir la bure de François
que le Prier de Coïmbre n’essaie pas de le retenir.
Mais un des chanoines se laisse aller à un mouvement
de raillerie : « Va, va , tu deviendras un saint, »
Et Fernandez de répondre avec douceur : « Lorsque
tu entendras que je serai un saint, tu louera Dieu ! »
Certes,
il se croit loin, bien loin de la sainteté, le jeune
moine qui, devant la pauvreté des frères d’Olivrarès,
pense qu’il a vécu jusqu-là dans la richesse,
et, devant le sacrifice des martyrs du Maroc, se juge attaché
à soi-même et sans amour. Mais voici l’heure
où il se fortifie dans sa faiblesse et, considérant
qu’il n’est rien, attend tout du Maître auquel
il s’abandonne. |
Le
lis vertu de bure ( 1220-1222) |
| Parmi
les oliviers d’olivarès, Fernandez a perdu jusqu’à
son nom. Il a pris celui du patron de la sainte Colline. Et
le nouvel Antoine est aussi caché dans les arbres fils
que le Père du Désert au milieu des sables. Du
reste, il ne va vivre là que quelques mois. Il s’embarque
à l’Automne de 1220 sur le premier vaisseau qui
cingle vers le Maroc, Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini
tuo da gloriam. Antoine pense qu’il va pouvoir donner
tout son sang au Dieu qui pour lui a versé tout le sien.
Est-il une plus grande preuve d’amour que de donner sa
vie pour ceux que l’on aime ? Et celui qu’il aime
est le Christ. Il l’aime d’un tel amour qu’il
voudrait lui donner chaque âme. Il voudrait que tous les
hommes connussent le nom du Sauveur. Il le criera jusqu’à
ce que son sang le crie plus fort que lui. Les vagues de la
méditerranée viennent battre les flancs du navire.
Ne sont-elles pas l’image de ces multitudes qui attendent
la Bonne Nouvelle ? Les vagues semblent s’opposer à
l’avances des voiles et des rames. Sur elle, cependant,
le beau vaisseau assure sa course. Ainsi, les multitudes qui
aujourd’hui s’opposent au Christ le porteront demain.
Antoine confond leur voix et le bruit des vagues. Voici déjà
les côtes du Maroc. De la proue du voilier, le jeune moine
trace sur l’espace le signe de la Croix. Il voudrait se
lancer jusqu’aux extrême confins de ces terres qu’il
voit toutes couvertes par les lourdes ombres de la mort, et
auxquelles, tout indigne qu’il ne juge. Il doit porter
la lumière dont son cœur est inondé. Non
nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloraim. Ah ! que
la gloire du Christ bien-aimé s’irradie sut toutes
les terres de l’Islam ! Antoine porte le soleil dan son
cœur. Ce nouveau Christophore n’est point alourdi,
comme le bon géant donc, tout jeune il a appris la légende,
par l’Enfant qui s’est confié à sa
faiblesse. Non ! Il en est tout allégé, tout ailé.
Mais à peine a-t-il posé les pieds sur la terre
d’Afrique, un vertige le saisit, une fièvre parcours
ses veines et il tombe au seuil de la terre qu’il se croyait
promise.
Oui,
Antoine n’ira pas plus loin dans ces régions infidèles.
Il restera le Martyr de désir que célèbre
un des premiers biographes. Mais qui nous dira quelle fut peut-être
son action cachée ? Immense mystère de la Communion
des Saints. L’Enfant qui donna des ailes à l’apostolat
d’Antoine, aura su transporter son désir comme
un vol de pollens spirituels que n’arrêtent ni le
temps ni l’espace… Mais le voici cloué par
la maladie, sur une plage ou il est complètement inconnu
de tous, sinon un frère lai qui le sert, plus caché
que jamais. Il passe là six mois entre la vie et la mort,
n’ayant que ses souffrances à offrir, mais les
offrant de toute son âme, en union avec les souffrances
du Christ en sa Passion. Et, en cela, Antoine est peut-être
plus qu’un martyr de désir, Lui, en qui nous avons
pu saluer déjà le patron de tous les enfants du
chœur du monde, et celui sous la pure, le voici encore
le patron des allongés, les modèle des malades.
Comment n’entraînerait-il pas tous les cœurs
à sa suite, lui en qui tous les corps peuvent reconnaître
leur exemple ou leur secours, lui qui est semblable à
ceux qui écoutent avant d’être semblable
à ceux qui réussissent.
Car
en fin, il a accumulé les échecs. Il a manqué
volontairement, certes! Mais, enfin, il a manquée sa
vocation de chanoine régulier de saint Augustin, ou la
plus brillante carrière lui était destinées.
Son confrère, prudent et mesuré, qui lui a naguère
annoncé ironiquement qu’il deviendrait un saint,
doit quelquefois hausser les épaules quand il songe à
lui : ne lui parlez pas de ces jeunes gens que rien n’arrête
et qui choissent on ne sait quel sentier anormal quand le beau
chemin de velours d’une règle facile s’ouvrait
à eux ! Ou Fernandez a-t-il bien peu aller se perdre
lui-même sous le nom d’Antoine ? Depuis des mois
et des mois, personne n’en a plus entendu parler en Portugal.
S’il avait été martyrisé, cela se
saurait, comme on l’a sus des prêtes Bérard,
Pierre, Othon, des frères Adjut et Accurse, il faut laisser
aux martyrs leur vocation exceptionnelle. Présomptueuse
jeunesse qui en se contente pas de leur voie dorée que
Dieu lui a faite et qui veut s’inventer une route abrupte
dans les rochers, pour trouver quoi, je vous en prie, pour faire
trouver quoi et à qui?… Le bon chanoine l’a
toujours pensé, mais Fernandez-Antoine l’ancre
plus que jamais dans sa conviction : il ne faut pas tenter Dieu.
Quand il pense aux trésors de science que ce jeune religieux
aurait peu faire découvrir aux étudiants de Çoimbre,
aux belles moissons qui lui étaient promises dans les
chaires du Portugal, il ne peut s’empêcher de frémir
d’un tel gaspillage…
Que
dirait-il s’il savait qu’Antoine n’a même
pu tenter le moindre apostolat dans le Maroc? Il a échoué
dans la maladie. Et, à peine convalescent, il lui fait
fuir un climat qu’il ne peut supporter. Il s’embarque
de nouveau pour le Portugal, Ah! Quel voilà bien un aller
et retour inutile… Mais non, même pas cela ! Le
bon chanoine ne fêtera pas le retour de l’enfant
prodigue. La tempête démâte le navire et
le jette désemparer sur une île, Antoine va-t-il
connaître le sort de Robinson ? Non, l’Île
est habitée. Le nouvel échec est mitigé.
C’est en Sicile qu’Antoine a échoué.
Il trouve aux environs de Messine quelques pauvres huttes ou
s’abritent des frères Mineurs. Il s’y rend.
Ces mendiants le soignent du mieux qu’ils peuvent, mais
Antoine peut se flatter de leur être une charge. Ah !
oui le bon Chanoine peut penser qu’il aurait mieux fait
de reste à Coimbre.
Et
ce n’est pas fini, La voie des échecs est glissante
est rapide, Il n’y a pas beaucoup de moyens de s’arrêter
sur cette pente… L’un d’eux semble biens s’offrir
soudains au malheureux Antoine. Le quatrirème Chapitre
Général de l’Ordre va s’ouvrir à
la Portioncule. Il y aura la François, le Fondateur.
Et, de fait, Antoine se trouve à ce rendez-vous, le 30
mai 1221. Mais, inconnue de tous, il est comme perdu en cette
assemblée qui réunit plus de deux milles frères.
De loin, il contemple François d’Assise, tout émacié
de jeûnes, et de prières, assis aux pieds de frère
Élie, auquel le Fondateur vient de confier la charge
de vicaire général, Antoine écoute cette
voie si faible qu’elle arrive à peine jusqu’à
ses oreilles. La flamme achève de consumer le bois ;
l’âme a tout juste ce qu’il lui fait de corps
pour apparaître encore aux yeux des mortels. Dans deux
ans, ce corps anéanti ne sera presque plus que cinq plaies,
vivant crucifix dans le bras est venue croiser le bras du Christ
pour que la main du serviteur soit clouée près
de la main du Maître sur le même arbre du Salut.
Antoine contemple, écoule l’home qui déjà
le plus ressemble à Jésus, Et Jésus crucifié.
Tout yeux, tout oreilles, il s’anéantit également,
afin de ne plus vivre mais que ce soit le Christ qui vive en
lui. Comme il se sent petit auprès des frères
qui ont pu déjà prouver leur amour et qui sont
des Thomas de Célano, Jean de Piano-Carpino, bien d’autres,
jusqu’au frère Gratien, Provincial de Bologne !…
Sans cette rencontre qui restera unique, François n’a
pas vu Antoine. Déjà les frères se séparent,
sans que celui-ci ait été désigné
pour aucune mission, ni pour aucune monastère. Alors,
il s’approche humblement de frère Gratien et le
supplie de le former par charité à la vie franciscaine.
Il se garde bien de parler des ses études ni de sa course
au martyre. Inconnu, il a soif de rester inconnu, Gratien, cependant,
lui demande s’il est prêtre, ,et, sur sa réponse
affirmative, il le prend avec lui pour lui confier le service
divin d’un ermitage perdu sur les pentes de l’Apennin,
au milieu des arbres, dans les rochers. C’est là
que, durant une année, Antoine va s’enfoncer encore
plus dans la solitude.
Vie
cachée, vie de sacrifices et de prières, méditations
ininterrompues. Antoine est heureux, prenant sur lui les tâches
les plus serviles. Il se tait, comme Jésus s’est
tu pendant trente ans. Le pâtre des montagnes ignore que
le mince filet d’eau qu’il voit sourdre d’une
roche sera un jour le grand fleuve qui baignera les campagnes
et les villes, les abreuvera, les fécondera. Qui donc
soupçonnerait qu’une grande voix se prépare
dans le silence et qu’elle atteindra des foules de plus
en plus nombreuse, renversera sur son passage tous les obstacles
accumulés par l’erreur et par le mensonge, pénétrera
jusqu’au cœurs des hérétiques les plus
puissants et retournera ces chênes comme des fétus
de paille ? Mais voici le temps ou les eux accumulées
doivent dévaler jusque dans la plaine, Voici le jour
ou la parole doit jaillir.
L’ermitage
de Monte-Paolo, ou Antoine se cache, est tout proche de la ville
de Forli, ou, en la vigile de Pâques de 1222, plusieurs
frères Mineurs doivent recevoir l’ordination sacerdotale,
Frère Antoine est chargé de les accompagner. Il
descend de sa solitude avec l’espoir d’y revoler
bientôt. Sur la route , ils rencontrent de nombreux moines
qui se dirigent, eux aussi, vers la Cathédrale. Et Antoine
loue le Seigneur d’avoir fait de lui le plus obscur, le
plus inconnu des ses serviteurs. Que de fois, dans sa grotte
de Monte-Palo, n’est-il pas médité ce texte
de Jérémie : Abandonnez les villes, demeurez dans
les rochers, habitants de Moab, et soyez comme la colombe qui
fait son nid dans les plus hauts creux de la pierre. Dieu lui
a barré mystérieusement les routes de l’apostolat,
lorsqu’il voulait aller crier le nom du Christ chez les
Sarrazins. Maintenant, sa vie est tout tracées dans la
contemplation, la et le sacrifice. Il n’a qu’à
obéir au provincial de la Romagne qui l’a placé
dans une ermitage. Et une allégresse profonde est en
lui d’avoir trouvé la paix dans un abandon absolu
à la volonté divine et aux ordres de ses supérieurs.
Mais voici qu’Antoine est ses compagnons sont arrivés
au pauvre couvent de Forli, sur la voie Émilienne, à
l’entrée de la ville. Et des moines blancs se sont
joints à eux, des fils du Père Dominique pour
lequel François professe un culte fervent. Antoine les
contemple avec admiration, comme les vrais successeurs des Apôtres.
Il espère bien recevoir de leur bouche un enseignement
dont il pourra ensuite nourrir longuement sa pensée.
Le Provincial, frère Gratien, demande précisément
que l’un d’eux veuille bien se lever pour adresse
la parole à l’assemblée, avant de prendre
le chemin de la Cathédrale. Mais tous se récusent.
Ils affirment, au contraire, qu’ils ont à recevoir
de leurs hôtes une plus grande flamme de charité.
C’est à qui s’effacera davantage. Alors frère
Gratien choisit celui qui lui parait le plus obscur de tous,
le moins savant peut-être. S’il ne fait pas une
haute leçon de théologie, peut-être saura-t-il
trouver des accents qui toucheront les cœurs et qui seront
un écho du cœur embarrassé de François.
Il sait, par ses compagnons de Monte-Palo, quelles sont la piété
l’humilité, la douceur d’Antoine. Il sait
aussi que, lorsqu’il dit la messe, il prononce admirablement
le latin. Et il l’invite à monter en chaire, Antoine
se fait tout petit dans sa stalle et proteste qu’il est
fait pour laver la vaisselle du couvent, non pour instruire
de bien plus savants que lui. Mais le Provincial lui ordonne,
alors, au nom de la sainte obéissance, de prendre la
parole. Et Antoine se soumet. Quand il méditait, tout
à l’heure, sur le chemin de Forli, la joie de s’abandonner
aux ordres des ses supérieurs, il ne se doutait certes
pas que, de la vie obscure ou il se trouvait plongé,
il allait être porté soudain en pleine lumière.
Son devoir n’a pas changé. Il obéit aussi
promptement, avec la même ferveur et la même application,
à ce qu’il considère comme l’expression
immédiate de la volonté divine. Mais de quoi parlera-t-il,
sinon précisément de l’obéissance,
à l’imitation du Christ ?
Antoine
est dans la chaire et il parle de toute son âme. Il a
pris comme texte des son allocution la parole de saint Paul
aux philippins : Le Christ s’est fait obéissant
jusqu’à la mort, et jusqu’à la mort
de la Croix. Les prêts sont d’autres Christ. Les
frères dont les mains et la bouche vont être consacrées
pour êtres les mains et la bouche du Christ, dans le renouvellement
du mystère Eucharistique, doivent méditer cette
vertu essentielle, l’obéissance qui, de Bethléem
au Clavaire, ne cesse pas d’apparaître en Celui
qui a dit : Ma nourriture est de faire la volonté de
mon Père. Et Antoine, d’évoquer d’abord
les abaissements du Verbe incarné dans la Crèche,
du Fils de Dieu, qui n’a pas craint de naître de
la Vierge, parce qu’elle aussi fut tout obéissante
et tout humilité :
L’humble
Maire, continue-t-il, est l’Étoile de la mer…
O humilité, Étoile de la mer, tes doux rayons
illuminent la nuit et montrent le port, tu brilles comme une
flamme et nous montres le Roi des rois, Jésus Notre-Seigneur.
Il est écrit dans saint Matthieu : Apprenez de moi que
je suis doux et humble de cœur. Celui qui ne se dirige
pas d’après cette étoile est aveugle il
n’avance qu’à tâtons. Son frêle
esquif est le jouet de la tempête, et il ne tarde pas
à s’abîmer dans les flots écumants.O
Étoile de la mer, ô humilité du cœur,
tu change la mer terrible et orageuse en un lac, à la
surface calme et tranquille. Oh! Qu’elles est douce, l’amertume,
qu’elle est légère, la tribulation que les
élus supportent pour le nom du Christ. Les pierres furent
données au martyr saint Étienne, le gril à
Laurent, les charbons de feu à Vincent. L’humilité
seule fait goûter avec joie la tribulation et la douleur.
Tous
les moines, blancs ou bruns, ont relevé la tête.
Ou ce petit frère, qui semble maintenant si grand et
si lumineux dans la chaire, a-t-il pris une telle science et
une telle ferveur ? Les Dominicains ne sont pas les moins éblouis.
Qui pourrai savoir ce qu’Antoine as tu à tous ses
frères d’Italie. Ses dix années d’études
à Coimbre, sa soif du martyre au Maroc, de ses longues
méditations sur l’Écriture, dont sa mémoire
prodigieuse n’a cessé de lui présenter les
textes durant sa retraite à Monte-Paolo ? ce qu’Antoine
apporte dans la chaire de Forli, c’est tout son travail
et toute sa vie. Les vertus qu’il chante dans le Christ
et dans la Vierge, il les a imitées, il les a pratiquées,
il les a inscrites dans son être même, la grâce
de Dieu ne cessant de leurs faire croître et fleurir,
depuis sa petite enfance à Lisbonne. Le mer orageuse
dont il parle n’est point pour lui une vaine image. Il
l’a connue sur les plages du Portugal et dans son voyage
vers les cotes africaines, puis d’Afrique en Sicile. Et
il l’a vu également, sereine comme un beau lac,
au crépuscule ou à l’aurore, sous le rayonnement
de Vesper ou de l’Étoile du Matin, si humble, si
pure… L’éloquence d’Antoine sera désormais
ainsi faite qu’elle unira, de la manière la plus
vivante et la plus fragile, presque à son insu, sa profonde
science théologique, son expérience personnelle
et son vif sentiment de la nature. Il se donnera tout entier
dans chacune de ses paroles. Et c’est ainsi qu’il
donnera le Dieu qui vie en lui, car il peut dire comme l’apôtre
: Mini vivere Christus est… Antoine continue son sermon
sur l’obéissance, et le frère Gratien n’est
pas le moins surpris d’entendre la voix profonde et chaude
et claire de cet abîme de silence, maintenant , il parle
de l’obéissance de Jésus à ses parents
:
.. Et il leur était soumis. Que tout orgueil se fonde
comme la cire, que toute résistance se rende, que toute
désobéissance s’humilie, entendant dire
que Jésus leur était soumis ! Qui donc n’est
pas soumis, à Celui qui, par sa seule parole, a tiré
l’univers du néant ? A Celui qui, selon l’expression
d’Isaïe, a mesuré les eaux de l’Océan
dans le creux de sa main, et qui, la tenant étendue,
à pesé les cieux ? à Celui qui soutient
de trois doigts toute la masse de la terre ? à Celui
dont Job a dit qu’il ébranle la terre et délace
son axe ? C’est lui, c’est ce grand Dieu qui fait
des choses si prodigieuses qui leur était soumis ! Et
à qui était-il soumis ? A un ouvrier et à
pauvre petite vierge. O Dieu ! vous êtes le premier, et
vous êtes le dernier ! O Roi des anges, vous avez daigné
nous soumettre à des hommes. Le créateur du ciel
est soumis à un ouvrier. Le Dieu est l’éternelle
gloire est soumis à une pauvre petite vierge. Qui jamais
entendit raconter pareille chose ? Qui vit jamais un pareil
spectacle ? Désormais, que le philosophe ne dédaigne
pas d’obéir et de se soumettre à un pêcheur,
le savant à l’homme simple, le lettré à
l’ignorant, le fils du prince à l’homme du
peuple.
L’obéissance
du Christ emplit Antoine d’amour et d’anéantissement.
Mais à l’instant, ou sa ferveur agenouillée
renouvelle en lui le martyre du désir, et le fait passer
en quelque manière dans son auditoire, quand il aborde
enfin cette obéissance divine, allant jusqu’à
la mort de la croix, plus d’un visage monacal se baigne
de pleurs. Si savants, si éloquents que soient quelques
–uns des Dominicains, qui l’écoutent, ils
sentent qu’il y a là quelque chose qui est au de
là des paroles humaines : Hélas! Il enchaîne,
celui qui donne la liberté aux captifs ! il est insulté,
celui qui est la gloire de anges. Le Dieu de l’univers
est flagellée. Le miroir sans tache est souillé.
La splendeur de la gloire éternelle est obscurcie. Celui
qui est la vie des mortels est mis à mort lui-même.
La Vie meurt pour les morts !… Et que nous reste-t-il
à nous, malheureux, sinon de mourir avec Lui ? Eamus
et moramur cum eo ! O mon âme, verse des larmes amères
sur la passion d’un Dieu crucifié , comme on pleure
sur la mort d’un fils unique.
Pour
Antoine, comme pour François, le Christ saigne vraiment
sur la croix pour le salut du monde, et la même passion
le possède jusqu’au fond de l’âme de
clouer ses mains près des mains divines : Oh ! ces mains,
a-t-il dit, au contact desquelles la lèpre s’éloignait,
la vie revenait, la lumière était rendue aux aveugles,
les démons fuyaient, les pains se multiplié ,ces
mains sont percées de clous et souillés de sang,
Antoine s’abîme dans sa contemplation amoureuse.
Toute sa science se tourne à aimer. Et maintenant, il
ne peut plus parler, car son propre visage est inondé
de larmes.
Quel
est donc cet astre de lumière et d’ardeur qui se
lève et en qui déjà se reproduisent les
traits du Christ comme sur le Pauvres d’Assise ? Frère
Gratien se gronderait presque de ne l’avoir pas deviné.
Mais commet l’aurait-il pu ? Ce lis vêtu de bure
cachait jalousement son éclat. Frère Gratien remercie
Dieu d’avoir providentiellement fermé les bouches
les plus éloquents pour que le silence puisse parler.
Dès le soir même, il envoie au messager à
François pour lui apprendre la merveille qui s’est
produite en son Ordre.
Mais
qui pourra peindre la joie de François à l’annonce
de pareille nouvelle ? Voilà que le désir de son
cœur a pris corps. Le fils spirituel, qu’il a souhaité
si ardemment, lui est donc né dans une grotte des mots
de la Romagne, pareille à la grotte de Bethléem.
Le portrait que frère Gratien lui trace d’Antoine,
après avoir interrogé celui-ci et connu enfin,
au nom de la sainte obéissance, le cheminement de son
âme et de sa vie entre Lisbonne et Forli, ce portrait
coïncide parfaitement avec le modèle idéal
du clerc parfait :
«
Je voudrais, disait François et Thomas de Celano nous
a conservé se paroles je voudrais qu’un grand clerc
qui entre dans l’Ordre, renonce d’une certaine manière
à sa science, afin qu’exproprié de cette
possession, il puisse se jette nu dans les bars du Crucifié.
Il en est beaucoup que la science rend indociles, leur raideur
les empêche de se plier aux humbles disciplines. C’est
pourquoi je voudrais qu’un de ces lettrés m’adressât
cette supplique; « Frère, voilà que j’ai
vécu longtemps dans le monde, et je n’ai pas connu
véritablement mon Dieu. Je vous prie de m’accorder
une solitude éloignée du bruit du siècle,
ou je puisse repasser mes années dans la douleur, ou
je puise recueillir les dispersions de mon cœur et reformer
mon âme pour de meilleurs biens. » Quel serait,
croyez-vous, celui qui commencerait de la sorte? Assurément,
il en sortirait comme un lion déchaîné,
d’une force à ne redouter aucun obstacle, et le
bienheureux suc qu’il aurait puisé depuis le début
de sa retraite, se traduirait par de continuels progrès.
Oui, on pourrait lui confier en toute sécurité
le ministère de la parole, car il répandrait au
dehors la fervente chaleur de son pâme .»
Vraiment,
le moine qui lui peint frère Gratien dépasse encore,
en humilité, celui dont il rêvait, Antoine s’est
caché de plus en plus dans l’ombre lumineuse de
Dieu, sans que personne puisse même soupçonner
quels étaient ses trésors de science. Il n’aurait
jamais paru un savant, même au plus ignorant d’entre
ses compagnons, si le devoir de l’obéissance ne
l’avait obligé à se montrer, par ce que
le Seigneur a dit : « Je préfère l’obéissance
au sacrifice. » Voici donc l’agneau docile qui tend
son cou sans aucune raideur. Mais François attend de
lui bien autre chose : cet agneau nourri dans la solitude, il
faut qu’il soit demain au milieu des foules accourres,
le lion redoutable à l’hérésie, le
défenseur de tout le troupeau. Et le petit Pauvre d’Assise,
qui sait que maintenant Antoine est inaccessible à l’orgueil,
lui écrit aussitôt avec la plus courtoise confiance
et une tendre fierté : « A frère Antoine,
mon évêque, frère François salut
dans le Christ. Il me plaît que tu enseignes à
mes frères la sainte théologie de telle sorte
cependant que cette étude n’éteigne point
en eux l’esprit de la sainte oraison et de dévotion,
ainsi qu’il est prescrit dans la règle Adieu. Il
l’appelle son évêque, parce qu’il lui
reconnaît l’autorité d’enseigner même
aux prêtres de son Ordre. Le lis vêtu de bure, qui
se cachait dans une grotte des monts de la Romagne, doit désormais
paraître devant l’autel dans son éclat pur
que sa lumière dissipe les ténèbres de
l’erreur, pour que son parfum renouvelle toutes les âmes. |
III
–Ostensions du Lis ( 1222-1224 ) |
L’hérésie
albigeoise a pénétré jsuq1ue dans le cœur
de l’Italie. Qu’elle est subtile et profondément
cachée sous les dehors de zèle et de pauvreté
que se donnent ceux qui s’appellent les « purs »,
les « Cthares »! Dominique a essayé de la
réduire, mais avec les seuls armes du vrai amour, sur
toutes les routes du Languedoc. Son action quoi qu’on
en dise, ne s’est pas confondue avec l’action guerrière,
politique, de Simon de Montfort, et, de Béziers à
Toulouse, la terre qu’il a évangélisées
gardera jusqu’à nos jours un souvenir radieux de
son passage, tandis qu’elle ne cessera de se rappeler
avec horreur les incendies et les massacres du conséquent
venue d’outre-Loire. La prédication de Dominique
n’a pas été inutile, elle a plus fait, sans
aucune doute, contre l’erreur que l’épée
ruisselante de sang innocent. Mais la lutte n’est jamais
finie. Et l’ivraie, jusqu’à la consommation
des siècles, restera mêlée au bon grain.
C’est pour cela qu’Antoine va être obligé
de repartir sur les mêmes routes.
Pour
les Cathares toute chair est impure. Et la transmission de
la vie humaine est la transmission du mal. Un seul sacrement,
le consolamentum, qui ne peut être donné qu’une
fois, imposions des mains, sorte de baptême, peut racheter
les créatures humaines. Quelque-uns, les «purs
», le reçoivent de bonne heure, et avec une ascétisme
dévoué, pêché le renoncement au
mariage et à l’enfantement. Mais la plupart préfèrent
attendre, pour le recevoir, qu’à l’âge
ou la maladie les mettent aux portes du tombeau. Puisque tous
est péché, et en dehors d’un renoncement
absout, ils vivent sans autre règle que leur bon plaisir,
évitant seulement de donner le jour à d’autres
êtres, irrémédiablement corrompus. Ils
nient la réalité de l’Incarnation du Verbe,
aussi bien que la présence réelle du Christ
au sacrement de l’autel. On voit quelques danger spirituels,
moraux, sociaux, hérésies albigeoise fait courir
sur le moyen âge. Plus que Simon de Montfort, poursuivant
et achevant l’œuvre de Dominique, Antoine est le
vrai chevalier du Christ qui la vaincra.
Il
n’est pas rentré dans son ermitage de Monte-Paolo,
Frère Gratien, avant même que François
ait donné l’ordre d’enseigner au pur contemplatif,
l’a envoyé à Rimini où il sait
bien que se trouve un centre à peine dissimulé
de Cathares, Antoine, obéissant, prend la route de
l’apostolat, il ne pense pas en tirer aucune gloire,
mais il prie afin que se manifeste la gloire de Dieu : «
Lumière du monde, Dieu immense, Père de l’Éternité,
aumônier de la sagesse et de la science, miséricordieux
et inestimable dispensateur de la grâce spirituelle,
toi qui sais toutes choses avant qu’elles devinent,
faisant la lumière les ténèbres, étends
la main et touches mes lèvres ; et pose-les comme un
glaive aigu pur qu’elles redisent avec éloquences
tes paroles : fait, ô Dieu, l’Esprit- Saint dans
mon cœur pour percevoir, et dans mon âme pour tenir,
et dans ma conscience pour méditer; inspire-moi des
pensées religieuses, saintes, miséricordieuse
et cléments ; enseigne, instruis et instaure le commencement
et la fin de mes arguments et de mes réflexions, afin
que ta discipline me dirige et me corrige jusqu’à
la fin et que le conseil du Très-Haut me soit toujours
en aide par la miséricorde infinie. Amen. » Cette
prière que lui attribue un manuscrit du XIVe siècle,
nous pouvons être sûrs qu’Antoine la prononce
dans son cœur, tandis qu’il descend vers Rimini.
Elle répond très exactement à sa méditation
sur l’orateur chrétien. Dans l’un de ses
sermons pour lle quatrème dimanche de l’Avanet,
il notera les traits de l’apôtre idéal
et nous savons aujourd’hui qu’à son insu,
car il devait s’en juger bien loin, il a peint sa propre
image.
«
Celui qui se consacre au ministère apostolique, abandonnant
tous les choses de ce monde, nous dit-il, semble déjà
vivre au somment de la création, et il entraînera
les fidèles à la vertu, d’autant plus
vite que, par l’exemple de sa vie, il saura mieux parler
d’une manière céleste…»
Oui,
c’est « une vie toute célestes»,
une « perpétuelle conversation dans les cieux
», qu’Antoine souhaite au prédicateur.
Ce grand contemplatif, quand il s’avance dans la vie
active, ne demeure pas mois attaché la parole et aux
regards de Jésus comme Marie-Madeleine. Pour un autre
sermon, il notera car, hélas ! nous n’avons que
ses notes le latin, ses arguments plus ou moins développés
nous ne pouvons qu’imaginer la flamme vivante qu’il
y mettait et qui entraînant les foules il notera donc
d’avoir ce texte de la Genèse : « Jacob,
prit une pierre let la mit sous sa tête en guise d’oreiller
» et le commentera :
«
Ainsi, écrit-il, le prédicateur doit reposer
sa tête, c’est –à-dire son esprit
sur la pierre angulaire qui est Jésus-Christ, son secours
; c’est en lui qu’il doit retrouver son repos,
en lui qu’il doit vaincre les démons, selon qu’il
est dit : « Il campa dans le champ voisin de la pierre
du secours. » Il doit en effet dresser la tente de sa
prédication et établir le campement de sa conversation
dans le voisinage de Jésus-Christ, qui est notre secours
dans les tribulations. Donc, au nom de Jésus-Christ,
j’irai moi aussi, combattre contre le Philistin, c’est-à-dire
contre le démon, afin que, soutenu par la force divine,
je puisse, dans cette prédication, libérer le
pécheur esclave de sa faute, en me confiant en la grâce
de Celui qui est venu combattre pour le salut de son peuple.
»
Notre
siècle s’étonnera peut-être de cette
accumulations d’images bibliques ont nous n’allons
cesser de voir le déroulement à travers la prédication
d’Antoine. Mais, rappelons-nous que, non seulement les
clercs, mais le peuple du moyen âge connaissait admirablement
tout l’Histoire Sainte, comme le XIIIe siècle
la sculptait dans la pierre des Cathédrales. Le sommeil
de Jacob, la lutte contre le Philistin, ce sont là
chose qu’il connaissait mieux qu’un homme de nos
jours Napoléon, ou Pasteur même. Et rappelons-nous,
encore une fois- nous ne saurions ntrop y insister, que nous
n’avons sous les yeux que des arguments et des notes,
Mgr. Clavert l’a mis en parfaite lumière, au
sujet de Bossuet lui-même, et nous ne pouvons qu’appliquer
au Prédicateur du XIIIe siècle commençant
ce qu’il a dit du plus grand sermonnaire de notre littérature
: « Pour comprendre et pour juger un orateur, il faut
l’entendre : même s’il a publié son
œuvre, le verbe refroidi et imprimé n’est
plus à sa parole. S’il récitait son texte,
nous avons biens les mots qu’il a prononcés,
mais qu’est-ce que les mots dans l’éloquence?
Seul l’accent de l’orateur vivant leur donne la
vie. Or Bossuet ne récitait pas son texte et il n’a
publié aucun de ses sermons… Le texte qu’il
a écrit n’est qu’un guide, un canevas.
»E t c’est cela seulement que nous avons entre
les mains, ces phrases qui n’ont probablement jamais
été dites en chaire, telle que nous les lisons
aujourd’hui. » Pour Antoine, cela se complique
du fait qu’il a rédigé des notes en latin,
alors qu’il prêchait en langue vulgaire, italien
ou limousin, ayant véritable le don de s’exprimer
à merveille dans tous les dialectes des pays qu’il
traversera. Et c’est pou cela qu’il faut d’abord
bien prendre connaissance du rôle qu’il s‘est
donné, qu’il a rempli, de manière à
susciter l’enthousiasme des foules et l’étonnement
des habiles.
Voyons-le
donc, tel qu’il s’avance vers Rimini, les yeux
fixés toujours vers « Celui qui est venue combattre
pour le salut de son peuple ». Il ne se donne pas une
autre tâche. Sinon amour infini de Dieu. Il va le prouver
en aimant les hommes, tous les hommes, comme Jésus-Christ
les a aimés. S’il n’a pu leur donner, comme
il l’a souhaité si ardemment en partant pour
le Maroc, la plus grande preuve d’amour qui est de donner
sa vie pour ceux que l’on aime, il va du moins imiter
le Christ en sa vie publique, prêchant à temps
et à contre-temps, répandant partout les bienfaits
de la Bonne-Nouvelle. Il sait, comme l’a dit l’évangéliste
Jean, qu’il ne saurait aimer Dieu qu’il ne voit
pas, celui qui n’aime pas ses frères qu’il
voit. Et Dieu lui donnera, par une grâce insigne, l’autorité
que le Christ a par nature ; celle d’appuyer son enseignement
par les miracles. Il va réaliser d’une manière
surhumaine la tâche humaine et divine qu’il s’est
fixée, telle qu’il la consignera, vers la fin
de sa vie, dans ce sermon pour le quatrième dimanche
de l’Avent que nous avons déjà cité
:
«
Toutes les oeuvres d’un orateur chrétien doivent
tendre à une seul fin : le salut des âmes. Sa
mission consiste à relever ceux qui sont tombés,
à consoler ceux qui pleurent, à distribuer avec
une parfaite humilité et le plus entier désintéressement,
le trésor des grâces divines, comme les nuées
qui, du ciel, versent leurs eaux pour féconder la terre
; la prière doit faire ses délices, la méditation
doit être l’aliment de son âme. S’il
se conduit de la sorte, le Verbe de Dieu, Verbe de vérité
et de vie, d’amour et de grâce, descendra en lui
et l’inondera de ses éblouissantes splendeurs.
»
C’est
le Verbe de Dieu qu’Antoine apporte à Rimini.
Il apporte à cette population, trompée par les
Cathares, toutes les exigences du vrai Christianisme, mais
aussi toute sa do trine de consolation, de pardon et d’amour.
Il est remarquable que l’hérésie albigeoise
comme plus tard, quoi qu’à un degré moindre,
le Jansénisme en réclamant un ascétisme
impraticable à la plupart, ne réserve qu’à
tout petit nombre d’être des « purs »,
des «parfaits », ou des « solitaires »,
et précipite les autres au libertinage, sinon au désespoir.
Le vrai berger au contraire, tâche de faire rentrer
tous les brebis dans la bergerie. Et c’est pour cela
qu’Antoine commence son ministère public, non
point en lançant ses foudres contre l’hérésie,
mais en montrant les purs trésors qu’il a mission
de distribuer à un peuple trompé : L’Évangile,
l’Eucharistie.
Il
a d’abord célébré le sacrifice
de la messe, et puis il s’est mis à le commenter
sur la place publique :
«
Nous faisons, dit-il, comme une mère qui a un petit
enfant : lorsque son mari veut la battre, elle prend l’enfant
entre ses bras, et , le présentant à cet homme
irrité : « Frappe ce petit, si tu le peux ; frappe
celui qui est ta créature.» Les pleurs de l’enfant
plaident pour la mère, et le père, touché
des larmes de son fils qu’il aime tendrement pardonne
à sa femme. C’est ainsi qu’au père
Céleste, irrité par nos fautes, nous offrons,
dans le saint sacrifice, Jésus-Christ, son Fils, gage
de notre réconciliation, afin que le Seigneur, sinon
pour nous-mêmes, du moins pour son Fils bien-aimé,
détourner les foudres de sa justice et que, se souvenant
des douleurs et de la Passion de ce Fils, il nous pardonne
nos péchés. »
L’humble
Franciscain montre que le Fils de Dieu est aussi le Fils de
l’Homme, ainsi qu’il s’et appelé
lui-même. Celui qui a voulu réellement naître
de la femme n’a pas jeté la malédiction
sur toute chair. Il n’y a pas un principe du mal auquel
l’homme soit voué par nature. Il n’y a
qu’un Maître tout-puissant qui est Dieu et son
Christ. Là où le péché abonde,
la miséricorde surabonde. Et les bras du Crucifié
sont toujours ouverts à qui se repent d’un cœur
sincère…
Aucun
prédicateur n’ait osé aborder depuis longtemps
les Cathares de Rimini. Certains dont la vie ne concordaient
pas avec leur enseignement s’étaient vus désarçonnés,
quand les « Purs» leur avaient hautainement reproché
des mœurs dissolues. D’autres, de peu de science,
n’avaient pu répondre aux arguties d’hérésiarques
habiles à manier le sophisme. Mais celui qui parle,
en ce jour de printemps de 1222 , possède à
la fois le savoir et la sainteté. Quand il a fini de
parler, aucun des chefs du mouvement albigeois n’ouvre
la bouche. Il a réfuté d’avance toutes
les objections qu’ils se proposaient de lui faire. Et
voici que l’un d’eux, nommé Bonvillo, qui
passe même pour le Parfait entre les parfaits, car,
depuis trente ans, il milite farouchement pour les idées
de la secte, se jette tout en pleurs aux pieds d’Antoine
et réclame pour lui et ses frères cette Miséricorde
dont « le saint » vient de parler.
Il
Santo. Malgré l’expresse et vive défense
du prédicateur, le peuple italien ne va pas cesser
de le nommer ainsi. Un grand nombre de Cathares suit Bonvillo.
Quelques autres affectent une morgue dédaigneuse et
se retirent en silence. Des craintifs, des pusillanimes n’osent
pas encore se prononcer. Mais Antoine vient de remporter,
pour Dieu et par Dieu, sa première victoire publique.
|
III-2-
–Ostensions du Lis ( 1222-1224 )
Est-il
encore à Rimini ou est-il déjà passé
à Milan quand lui arrive la lettre de François
d’Assise ? On peut croire, bien que les premiers biographes
n’en disent rien, qu’il n’a pas d`une se
contenter d’un seul triomphe. Mais, toujours obéissant,
dès que le fondateur de l’ordre l’appelle
à aller enseigner ses frères, il repend le chemin
de Bologne.
Déjà,
en 1221, un frère mIneur, Jean de Staccia, homme de
loi dans le siècle, avait, de sa propre autorité,
ouvert une école dans la grande ville italienne. Mais,
en vérité, ce n’était qu’une
annexe de l’Université juridique, déjà
florissante. On comprend l’indignation qu’avait
éprouvé François, en apprenant cette
initiative. Les frères Mineurs avaient une autre mission
que d’interpréter les lois humaines et de s’engager
dans les dédales de la procédure ou de la chicane.
Il fut si outré que, passant alors par Bologne, il
avait refusé de s’arrêter dans les locaux
de l’école et était allée demander
asile aux Dominicains.
Il
savait d’avance que l’École que va ouvrir
Antoine sera tout juste le contraire de l’école
de Jean de Staccia, On n’y connaîtra que la loi
divine de l’Amour et on n’y approfondira que les
mystères de la Religion. Les connaissances qu’Antoine
a acquise à Saint-Vincent de Lisbonne et à Sainte-Croix
de Coïmbre, si exactement retenues par sa mémoire
fidèle sur laquelle tous les biographies sont d’accord
si longuement méditées dans la solitude de Monte-Paolo,
prennent enfin à Bologne leur essor magistral. Au début
du XIIIe siècle, l’enseignent des Saintes Écritures,
Antoine ouvre et commente à ses élèves
les concordances morales des Livres sacrés. Sans négliger
leur sens littéral ni leur sens mystiques, il s’attache
davantage, comme nous l’avons vu déjà
étudiant à Coïmbre, aux sens allégorique,
topologique et anagogique : il veut que chaque âme se
retrouve en quête de Dieu, à travers chaque épisode
ou source de vertu : il veut enfin et surtout qu’elle
soit pour ainsi conduite jusqu’à l’Unité
Divine, jusqu’à cette Unité chemin de
Gethsémani, Unité, Paix, Amour : oui, Antoine
veut que, pour ses frères comme pour lui, toute connaissance
se tourne à aimer. Et sans doute leur expose-t-il,
en particulier, d’un cœur brûlant, ses commentaires
sur les psaumes que nous n’avons malheureusement plus
entre les mains. Il est probable également, comme l’affirment
certains de ses biographes, qu’il explique aussi à
ses élèves les grands livres du Pseudo Denys,
de celui que tout le monde tien alors pour saint Denys l’Aréopagite,
et qui a ouvert sur les Noms Divins ou sur les Anges de sublimes
aperçus, mais c’est aux enseignements du Christ,
ou mieux au Christ Lui-même, qu’il revient toujours
et que tout le ramène.
Commente-t-il
ce passage d’ISAaïe : « Et ce temps-là
il y aura dan la terre d’Égypte cinq cités
qui parleront la langue de Chanaan et l’une d’elles
s’appellera la cité du soleil », il voit
aussitôt les cinq cité les cinq plaies du Christ
où toute l’humanité pécheresse
peut se réfugier. Quels mots brûlants nos rendront
les effusions de ce cœur mystique? Je ne puis m’empêcher
de songer à l’un des plus tendres sonnets de
Sagesse. Le poète pénitent a dû retrouver
quelques-unes des inflexions de la voix du Saint :
Mon
Dieu m,a dit : « Mon fils il faut m’aimer, tu
vois mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et
qui saigne, et mes pieds offensés que Madeleine baigne
de larmes, et mes bras douloureux sous le poids de tes péchés,
et mes mains !… »
O
refuges ! saintes cités de refuge ! Mais Antoine reprend
le dernier verset d’Isaïe :
«
et l’une d’elles sera appelée la cité
du soleil. Si les cinq plaies du Christ sont des cités
de refuge, la plaie de son divin Cœur est la cité
du soleil, l’éternel foyer de la lumière
et de la chaleur surnaturelles, vulnus lateris est civitas
solis. Par l’ouverture du côté de Jésus
la porte du Paradis nous a été ouverte ; par
elle la splendeur de la lumière éternelle est
arrivée jusqu’à nous… On dit généralement
que le sang tiré du flanc de la colombe prévient
la cécité, en faisant disparaître les
taches qui se former sur les yeux. » Or, le sang que
la lance du soldat a fait jaillir du Cœur transpercé
de Jésus a illuminé les yeux de l’aveugle-né,
c’est-à-dire de l’humanité jusqu’alors
plongée dans l’idolâtrie. »
M.
Paul Valéry a intitulé quelques thèmes
qu’il n’a pas développés ni pliés
à la mesure du vers : « Poésie brute ».
Quelle sublime, quelle mystique « poésie brute
» que cette page de saint Antoine de Padoue sur la cité
du soleil et le sang de la colombe ! Du reste, bien avant
sainte Marguerite-Marie Alocoque, saint Antoine apparaît
comme le premier apôtre de la dévotion du Sacré-Cœur.
Il reprend une autre fois sous une nouvelle image, moins splendide
peut-être, mais plus gracieuse, les thèmes conjugués
du refuge et de la colombe ; mais, si le refuge demeure le
Cœur divin, la Colombe devient l’âme humaine.
Il comment ce verset du psaume 54 : « Qui me donnera
des ailes comme à la colombe ? Et je volerai et je
me reposerai .» Il le rapproche de la parole de Jérémie
qui lui est chère : « Soyez comme la colombe
qui fait son nid dans le plus hauts crues de la pierre. »
Alors, l’exhortation d’Antoine s’élève
:
«
Oui, soyez comme la colombe qui établie son nid au
plus profond du creux de la pierre, Si Jésus-Christ
doit se réfugier, c’est la plaie du côté
où l’âme religieuse doit se réfugier,
c’est la plaie de côté de Jésus.
N’est-ce pas à cet asile choisi que le divin
Époux appelle l’âme religieuse quand il
lui dit dans le Cantique : « Lève-toi, ma colombe,
mon amie, mon épouse ; hâte –toi de venir
dans les ouvertures du rocher, dans les profondeurs de la
pierre » ? Le divin Époux parle des creux multiples
de la pierre, mais il parle aussi de la grotte profonde, caverna
macerae. Il y a dans sa chair de nombreuses blessures et il
y a la plaie de son côté : celle-là mène
à son Cœur et c’est là qu’il
appelle l’âme dont il fait son épouse…
»
Et
l’allégorie se poursuit, car ce nid que le Christ
nous appelle à faire dans son Cœur, il nous fournit
lui-même la paille avec laquelle nous pourrons le former
: douceur, humilité… Nous sommes tout proches
de la poésie mystique. J’écoute encore
le pauvre Lélian qui chante : L’espoir lui comme
un brin de paille dans l’étable…
Mais
quelle splendide image, qui sera claudelienne sept siècles
plus tard, quand Antoine expose à ses élèves
que « Jésus-Christ est tout à la fois
les deux autels dont il est parle dans la Loi antique : autel
d’airain dans son corps tout sanglant, immolé
à la vue de tout son peule, autel d’or dans son
cœur tout brûlant d’amour… La méditation
des souffrances extérieures de Jésus est sainte
et méritoire : mais si nous voulions trouver de l’or
pur, il nous fait aller à l’autel intérieur,
au Cœur même de Jésus, et étudier
les richesses de son amour. »
Poésie
brute, motif d’éloquence sacrée, sujets
de méditation aperçus fulgurants de théologie
et d’exégèse mystique, les leçons
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