MON DIEU ET MON TOUT

© + Sr Denise Ermite

Saint Antoine de Padoue P. Jean Soulairol ofm

Prélude à la Source - Note d'iconographie

Prélude à la source

Les saints sont des fontaines ou des flammes. Dans la fêtent obscure, lorsqu’elle voyageur ne trouve plus son chemin entre les fourrés, soudain brille un feu de bûcheron, murmurent les gouttes d’une source ; le voilà guidé vers le foyer qui le réchauffera, vers l’eau qui peut l’abreuver. Ainsi, permis les ténèbres et de la vie terrestre nous guettons quelque chose de pur comme le chant de l’enfant, nous regardons si n’apparaîtrait pas quelque chose brûlant comme un cœur incendié d’amour. Et voici des figures de saints qui se lèvent au plus profonds de la forêt, d’un lointain passée. Voyageur égaré qui eu retrouver la clef du Paradis perdu, nostalgique pèlerin du Bonheur, de la Paix , et la lumière, qui ne sais plus où ces divins trésors furent cachés ; toi qui cherchais en vain une étoiles au fond des cieux inaccessibilités pour guider ta quête douloureuse, regarde cette étoile non pas lointaine, mais toute proche, cette étoile terrestre qui s’est posée au seuil de l’humble grotte où la Lumière Divine s’est faite petit enfant pour que tu puisses l’embrasser.

Au seuil de l’église, un buisson de cierge éclaire le jeune visage d’un moine aux pieds nus et vêtu de bure, la vieille femme qui s’arrête devant lui pour demander sa pauvre bourse égarée ; l’employé congédié qui le prie de lui rendre une place ; l a mère qui lui offre du pain pour les orphelins afin qu’il fasse recouvrer la santé à son enfant malade, ce qu’ils veulent tous, même sous la forme la plus naïve, la plus matérielle c’est bien un peu de bonheur. Et le moine miséricordieux écoute leur prière plus encore qu’ils ne peuvent l’imaginer, par qu’il tient sur son livre tout le Bonheur.

Arrêtons-nous aussi devant cette étoile, devant ce visage lumineux, pour qu’il nous apprenne son secret, le secret des ses miracles. Flamme et source, Antoine de Padoue peut, en effet, illuminer les âmes, réchauffer les cœurs, apaiser les soifs de l’esprit et du corps. Il nous apporter le chant de l’enfant, un cœur incendié d’amour. Il est toujours présent, toujours il entraîne les foules. Il ne repousse personne. Qui ne voudrait le mieux connaître, l’approcher d’avantage ? Mais comment parler de lui en mot assez purs, assez fervents ? Il faudrait avoir sa voix elle-même dont il a été dit qu’elle coulait comme le miel. O saint moine, Père très bienveillant, puissiez-vous tenir cette main maladroite, cette main engourdie, pour qu’elle trace des lettres qui ne soient pas trop indigne de vous ! Nous pour ma vanité, mais pour la gloire de Dieu et pour votre gloire en Lui, pour la gloire de votre Père François d’Assise et de vos frères et sœurs qui sont aux cieux ; pour notre bien à nous tous qui sommes encore pèlerins parmi les ténèbres de la terre, substituez votre lumière aider à mes lourdes phrases opaques. Grand thaumaturge, faites-en la transparence et des ailes, touchez vous-mêmes les âmes. Saint Antoine de Padoue, priez pour l’auteur de ce petit livre et pour tous ceux qui le liront, afin que vous leur fassiez trouver l’unique trésor de tous les biens d’ici-bas ne sont que la figure ou le commencement, ce trésor perdu sous l’arbre du péché, mais divinement restitué sur l’arbre de la Croix, et qui est l’Amour

Jean Soularil
Paris le 15 février 1942
en la fête de la Translation du corps de saint Antoine.

Note du webmasteur Denise Christiaenssens o.f.s.

Saint Antoine de Padoue faite que mes sites Internet et les textes que je transcris attirent les gens vers Dieu et vers la famille franciscaine et les fasse marcher sur la route étroite de la sainteté à ton exemple et à l’exemple de Saint François d’Assise. Prend pitié de moi qui écrit ses volumes faite que j’y sois fidèle jusqu’au bout. Merci + Denise

Bibliographie
Filippo Conconi-Le Fonti della Biografia Antoniana ( Padova 19331
P. Lépold de Chérancé - Siant ANoine de Padoue d'après les documents primitifs ( Paris 1931)
P. Facchinetti - Le daint du Peuple, Anointe de Padoue ( Paris 1931)
Nello Vian- Gloire de F`rere Antoine ( Pairs 1938)
Abbé Arbellot-NOtice sur Siant Antoine dePadoue en Limousin ( Paris 1931)
VIIe Centenanitre de Sinat Antoine de Padoue( Numéro spéciale de la Vie Franciscaine, 13 juin 1931)
P. Antoine de Sérent- Se Septième Centenaire de saint Antoine de Padoue(Revue Franciscaine janviers-mars 1931)
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La croissance du Lis
Le Lis vêtu de bure

Ostensions du Lis
Le parfum du Lis tout pénètre
Les gloires du Lis
1- La croissance du lis ( 1195-1220)
Dans la chapelle du monastère Saint-Vicient, à Lisbonne, une dalle funéraire porte cette simple inscription, en caractère gothiques :

Hic jacet mater S. Antonii


La mère de saint Antoine na pas d’autre nom ni d’autres titres devant les hommes, et nous ne savons rien davantage de son père. Telle chronique affirme qu’ils furent nobles et puissantes, mais telle autre certifie qu’Antoine naquit dans une famille du peuple. Au xv siècle seulement, on leur donne les noms de Martin Alphonse et de Marie. L’un des plus sûrs et des plus anciens biographes, Jean Rigaud, évêque de Tréguier, en 1317, se contente de noter qu’ils furent justes devant Dieu. Que nous importerait de satisfaire une curiosité mondaine ? Leur histoire se résume fort bien dans le plus bel éloge que puisse envier un foyer chrétien : Ils furent les parents d’un saint, et dignes l’être.

Pauvres ou riches, quelle joie pour eux, en ce beau jour de l’an de Dieu 1195 où ils portent leur petit enfant, leur premier-né, au baptistère de la Cathédrale de Lisbonne, qui est placée sous le vocable de la Vierge Marie en son Assomption.

Que nao tem visto Lisboa
Nao tem visto cosa boa

« Qui n’a pas vu Lisbonne n’a pas vu chose bonne ».

Le moyen âge se la représentai comme située aux confins de la terre, et au delà il n’y avait plus que la mer et le ciel. On croyait qu’Ulysse l’avait fondée ( Ulisboa, Ulixbona, Olisipona ), lorsque l’intrépide navigateur avait pensée arriver aux limites du monde des vivants, et elle était comme la perle suprême de l’Occident fabriquée par la vague marine, pour que le Tage qui porte « l’or et les rêves » ne soit pas déçu au moment de se perdre dans l’Océan.

Sans aucun doute, l’enfant qui reçoit, avec l’eau du baptême, en une heure à jamais éternelle du XIIsiècle finissant, le prénom sonore et chevaleresque de Fernandez, dans cette église mariale où repose avec honneur le corps précieux du Bienheureux martyr Vincent, l’enfant prédestiné qui voudra lui aussi un jour cueillir la sanglante palme de purs témoins du Christ, et qui entendra les appels de la mer et du ciel, va-t-il être bercé plus d’une fois par la vieille légende odysséenne. Mais une autre aventure va s’ouvrir à lui, Lisbonne d’or et d’azur, ville de beauté, ville de bonheur, cité marine après laquelle il semble qu’il n’y ait plus rien, voilà précisément ce que Fernandez refusera dès son adolescence. Il veut passer outre. Il veut voir au delà. Plus hardi qu’Ulysse ballotté des flots, il ne s’arrêtera pas avant d’avoir atteint L’Infini.

2- Recueillons avec ferveur le peu que nous savons de cette enfant : la maison paternelle jouxte la cathédrale, Fernandez, écrit Jean Rigaud, à la Mère de Dieu pour la meilleure institutrice de ses premiers jours : il est initié aux lettres sacrées et profanes dans l’école qu’a ouvert l’évêque : il apprend, `a la manière de tous les écoliers de son époque, la grammaire, la rhétorique, la dialectique et le plein-chant : mais sa joie est de servir la messe et de prier. Je le vois comme un petit chanteur modèle de la Manécanterie à la Croix de Bois ou de la Maîtrise de Notre-Dame. Tous les enfants de chœur du monde pourraient le prendre pour patron. Il est l’enfant sage qui, du même mouvement, ne cesse de croître en science et en vertu, un des plus anciens biographes l’appelle un lis en fleur. Floridum lilium. Et c’est bien cela qu’il est d’abord : une source de pureté.

Tel en un secret vallon,
Sur le bord d’une onde pure,
Croit, à l’Abri de l’aquilon,
Un jeune lis, l’ aura de la nature.
Loin du monde élevé, de tous les dons des cieux Il est orné dès sa naissance…

Oui, c’est le lis de Racine, le petite roi Joas qu’évoque l’enfant Fernandez.

Les vers les plus purs du langage français viennent s’offrir exactement au jeune saint qu’à travers tous les siècles symbolisera le lis. Aucune source n’est plus limpide. Il mourra dans la virginale innocence de son baptême. Et y a là une force et une grâce qui s’égalent. Nulle fadeur, certes ! Le lis n’est point fade en l’éclatante armure de ses pétales, sous les lances d’or de ses pistils, voici le chevalier chrétien dont Perceval n’était pas que la figure et devant qui reculera tout le mal ; lui aussi connaîtra l’épreuve. Dès le seuil de son adolescence, un aiguillon d’en bas fera monter vers lui le souffle lascif d’une fille-fleur. Mais plus et mieux le héros de l’antique légende, il dominera la tentatrice la suivante légère qui essaiera de le pencher sur l’abîme. Il ne se laissera même point effleure par cette Kundry ancillaire. Il se jettera plus droit vers le ciel. Le parfum du lis dissipe autour de lui l’odeur des tubéreuses.

Fernandez a quinze ans. Il est un jeune méditerranéen accomplie, de taille petite mais bien prise ; ses longs cheveux noir tombant de chaque côté de son visage, selon la mode du temps, les yeux illuminés d’intelligence, adoucis de tendresse, il peut prétendre à la plus belle carrière du monde. Qu’il le veuille, et nie les honneurs, ni les amours de lui feront défaut. Mais il ne veut quel bonheur de Dieu, il n’aspire ; qu’à l’amour de Dieu. Toute le parfum du lis en fleur montera vers le ciel, et il entre chez les chanoines réguliers de saint Augustin, à l’abbaye de Saint-Vincent de Fora, tout près de Lisbonne.

Il a revêtu la somptueuse robe couleur de lis, garnie d’hermine, qui ne sera jamais plus royalement portée. Là, de 1210 à 1120, il va passer dix années de recueillement, de prière et d’études.

« Les sciences profanes, dira-t-il bien plus tard, sont des chants de Babylone, des chants vieillis ! La théologie seule fait entendre le cantique nouveau, un cantique dont les exquises mélodies réjouissent le ciel et consolent la terre. » Il semble, cependant, qu’il ai connue et bien connue, toutes les sciences profanes de son temps. La physique de Cassiodore et de Strabon se mêlera dans ses discours aux observations qu’il aura pu faire lui-même sur les plantes et les animaux. Mais ce ne sera qu’un beau catalogue d’image et ou d’analogies. Oui, vraiment, pour le jeune chanoine de Saint-Vincent, la connaissance des choses de la terre est la complainte de l’Exile. Elles ne peuvent êtres sauvées, elles aussi, qu’en donnant des mots au cantique nouveau, Avec quelle attention, avec quelles délices ne se plonge-t-il pas dan celui-ci, dans les écrits des Pères dans les Actes des saints, dans leur grande source commune qui est l’Écriture Sainte. Ancien et Nouveau Testament ! Les années de Fernandez parmi les clercs réguliers de saint-Augustin, ne sont point des années perdues. Ce sont elles qui préparent l’apostolat du futur Franciscain ; C’est grâce à elles qu’il pourra être nommée l’Arche des Écritures et le Marteau des Hérétiques.

2- Pense-t-il d’ailleurs à autre chose qu’à poursuivre ses jours dans un asile de paix ?

A quinze ans, seize ans, il se peut bien que Fernandez ait cru trouver le port quand il a franchi le seuil du monastère de Lisbonne, accueillit avant tant d’amitié par le prieur. Don Gonzalve Mendez. Et voici, pourtant, que peu de mois plus tard, il va solliciter de ses supérieurs de Coïmbre. Il trouve qu’il de visites,. Mais Don Gonzalve Mendez veut le garder. Il faut qu’il supplie, qu’il pleure, pour obtenir de s’éloigner davantage de ses parents et de ses amis. La faveur de son âme ne l’enlève point d’ailleurs pour le moment à l’institut augustinien. C’est au berceau de celui-ci qu’il se retire. Fernandez fonce dans des jardins toujours plus embaumés, dans des bocages tous les baumes de la terre, flotte encore le parfum des vertus de saint Théotonio, le premier Prieur de l’ Ordre. Un très vieux moine qui l’a connu écrit sa vie et, parfois ,dans la salle capitulaire, il lit des fragments de son manuscrit, Fernandez écoute avec avidité : il suit Théotonio sur les tourtes de la Terre Sainte, abandonnant tous les honneurs qui l’attendaient comme prêtre séculier : il le voit gravir le Clavaire, une lourde croix sur l’épaule pour imiter le Maître : s’aborder dans la contemplation du Sépulcre où le Corps de Jésus a reposé trois jour, refuser d’abord à ses compagnons de quitter Jérusalem, céder enfin à leurs supplications, mais pour renoncer à tous ses biens et s’enfermer dans le monastère dont on l’avait fait prieur malgré lui, ne consentant jamais à prendre le titre d’Abbé. La Terre Sainte ! les pays sacrés où le Christ s’est incarné dans le sein de la Vierge, a vécu sa vie terrestre, a té crucifié par grand amour de chaque homme, est ressuscité, voilà bien le centre de l’univers, au delà de toutes les physiques. Fernandez éprouve mystiquement le poids de cette gravitation spirituelle. Il voudrait s’enfermer comme Théotonio dans le Saint Tombeau jusqu’à l’heure de la Résurrection bienheureuse. Le même amour le consume. Et la même humilité.

Dans ce centre intellectuel qu’était alors le monastère de Santa-Cruz, véritable préfiguration de la fameuse Université de Coïmbre, Fernandez ne trouva pas de compétiteurs pour demander la fonction ce frère portier qui l’éloignait bien souvent d’une bibliothèque déjà riche en copies de l’Écriture, de saint Augustin et des Pères, Dieu sait pourtant combien il aimait se nourrir des textes sacrés et de leurs commentaires. Mais il préférait encore pratiquer leurs enseignements. Il pensait que le principal n’était pas de vivre dans un lieu saint, mais d’y vivre saintement, qui donne le cœur, donne tout. C’était sa devise. En ayant donné son cœur à Dieu, il ne voulait rien réserver, Pouvait-il mieux le prouver qu’en se dévouant aux passants voyageurs, en qui la règle voyait des représentants et des messagers du Christ ? Il écoutait la parole divine : ce que vous avez fait au plus petit d’entre mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. Et le grand commentaire de saint Jean s’était déjà gravé dans son cœur : comment pourra-t-Il aimer Dieu qu’il ne voit pas, celui qui n’aime pas son frère qu’il voit ?

Aussi accueillait-il avec une égale tendresse tous les hôtes qui se présentaient à la porte du couvent. Cela ne l’empêchait point d’avancer profondément dans l’étude des Écritures. Il retenait tout ce qu’il lisait. « Don Fernandez ont peu écrire ses maîtres dans les Archives de Santa-Cruz fut un homme en tout réputé, savant et pieux, orné d’une grande culture littéraire… » Mais toute la connaissance se tournait chez lui à aimer. Il voyait dans les Saintes Écritures, ainsi qu’il l’a écrit « un livre absolument divin dans lesquels Jésus-Christ est toujours en et partout présent et vivant », dans l’Ancien Testament comme annoncé ou préfiguré, dans le Nouveau Testament comme agissant et parlant. On peut dire de lui ce que qu Paul Claudel a écrit d’un admirable tertiaire franciscain, l’abbé René Tardif de Moidrey, qu’il a « habité et vécu les lIvres Saints ». Il les savait par cœur, comme cet étonnant M. Pouget prêtre de la Mission, dont Jean Guitton vient de nous raconter leur et la vie. Ce qu’il cherchait avant tout, c’était leur interprétation morale ou symbolique, leurs sens analogique. L’home ne se nourrit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu, Fernandez considérait que toute l’écriture était un pain immortel pour les âmes. Et le portier de Santa Cruz en nourrissait la sienne, afin de pouvoir le distribuer à tous les affamés de son siècle, leur en découvrait comme il l’avait découvert en lui-même dans une méditation incessante, non seulement le sens anagogique, capable d’élever leur âme jusqu’à Dieu, mais le sens accommodatrice, c’est-à-dire celui qui convenait à leurs besoin, à leurs préoccupations ; à leurs difficultés. Nous abordons seulement ici ce qui est la moelle des sermons du Thaumaturge de Padoue. Mais il est bien certain qu’il l’a élaborée durant des années de Santa Cruz, On n’aura rien compris au Saint prodigue en miracles tant que l’on on aura pas vue que la Sainte Écriture et l’eucharistie sont au centre de son activité sur la terre comme au ciel, que c’est là le pain essentiel de saint Antoine, la clef première qu’il veut nous faire retrouver, le trésor d’immortalité qu’il ne veut pas que nous perdons, l’eau qui jaillit pour la ive éternelle et qui peut permettre à la pauvre Samaritaine de ne plus aller péniblement tirer des misérables puits terrestres une eau vite épuisées. Tous les objets perdus que sa munificence nous fait regagner sont comme autant de devinettes qu’il propose à se insatiables quémandeurs, venus pour l,a plupart à lui comme la femme de Samarie au puits de Jacob, avec, seulement, leurs lancinants soucis matériels en tête. Et pourquoi n’aurait-il point pitié de ceux-ci, Lui, le disciple du Maître qui a très authentiquement changé l’eau en vin pour les noces d’humbles villageois et multiplié de pain et des poissons lors d’un pèlerinage improvisé où aucun restaurateur n’avait été prévenu à temps de venir chercher fortune ? Mais, de même que ces deux miracles sont aussi le symbole des mystères eucharistiques, les miracles de saint Antoine de Padoue sont les signes sensibles des biens invisibles dont il veut qu’aucun homme ne soit frustré. L’Apôtre et le thaumaturge en font qu’un.

3- La croissance du lis ( 1195-1220)

Considérons-le donc une fois de plus, tant qu’il s’appelle encore Fernandez et qu’il est frère portier à Santa-Cruz de Coïmbre. Allons, nous aussi, frapper à Lui de son hôtellerie gratuite. Il est toujours là pour recevoir les pèlerins, les voyageurs, même à l’heure de la messe. C’est là que l’on place les premiers miracles de sa vie. Et si leur authenticité ne peut être rigoureusement affirmée du moins concordent-ils pleinement avec le merveilleux chrétien qui ne cessera d’emplir cette vie, Fernandez se doit à ses hôtes. Il ne peut assister à la messe conventuelle. Mais quand sonne la cloche de l’élévation, les murs du couvent s’ouvrent pour lui et , à genoux, il contemple, en quelques secondes qui ont le poids allégeant de l’Éternité, le Verbe faite chair qui sous les espèces du Pain et sous le Vêtement d’or du Calice, entre les mains du Célébrant, comme un petit enfant abandonné entres les bras de sa mère, s’élève, triomphalement et suavement, au-dessus des hommes et des choses, au-dessus de la mer et des montagnes, au-dessus de la terre et des cieux, au-dessus des étoiles et des anges, Lui, le Créateur, Lui, le Rédempteur , Lui, l’Unique, appelant tous les êtres à l’Unité, répandant sur chacun et sur tous la seule bénédiction qui soit plus forte que la morte et qui est l’absolu Amour.

Ensuite, il se retourne vers ses hôtes, vers toi qui me lis, vers moi qui me suis assis dans un coin du parloir pour noter ce qui se passe, vers deux pauvres hommes qui viennent d’entrer, vêtus d’une bure grossière, serré a là taille par une fruste corde, les pieds nus, sur une semelle de bois qu’attache une lanière de cuir…

Ah ! les murs du couvent ne se sont pas ouverts pour nous, Mais nous voyons le miracles dans les yeux du Saint, ils débordent d’amour et de lumière. La bénédiction sur ceux qui l’entourent, autant qu’ils peuvent en recevoir. Notre mesure est petite, hélas! Mais les venir aussi lumineux que le blanc chanoine de saint Augustin. Ils sont arrivés d’Italie depuis peu de temps. Nous sommes en 1218. Il y a déjà huit ans que dans le monastère Saint-Vincent de Lisbonne, puis dans le monastère Sainte-Croix de Coïmbre, Fernandez n’a cessé de progresser dans la prière, la méditation et l’étude, des clercs réguliers, dispenser aux autres les mystères de Dieu. Il va bientôt montrer lui-même à l’autel de Dieu, et du Dieu qui réjouit sa jeunesse. Mais il voudrait se donner encore davantage. Et il écoute avec avidité ces deux frères mendiants, qui se sont fixés, avec l’autorisation du roi Alphonse II, et sous la protection de la princesse Sancia, sa sœur, dans un ermitage peu éloigné de Coïmbre, au milieu d’un bois d’oliviers dont il a prie le nom, en même temps que le patronage du plus populaire des ermites d’Orient : Saint-Antoine d’Olivarès, Ils habitent là de misérables cabanes faites de branchage et de terre battue, à l’exemple de leur saint fondateur dont il ne se lassent pas de parler : ce fut un jeune homme riche, de la ville d’Assise ; mais, plus empressé que le jeune homme riche de l’Évangile, il s’est dépouillé de tous ses biens pour suivre l’appel du Maître, et il est pari, sur les routes de l’Ombrie, afin que l’amour soit aimé, il annonce à tout venant la bonne nouvelle. Et il a entraîné après lui des centaines de frères et sœurs. Il a même voulu aller chez les Maures, sans armes, pour subjuguer par la seul force de la persuasion ces âmes encore assises à l’ ombre de la mort et qui ne savent pas que le soleil du Christ, s’est levé pour celles ; il y a cinq ans de cela, c’était en 1213, il a entrepris de passer lui-même en Afrique, mais il n’a pas pu arriver qu’à Saint-Jacques de Compostelle, brisé par la maladie. Il vient d’envoyer plusieurs de ses disciples pour qu’ils le remplacent dans cette pacifique croisade d’amour, Et, eux, les pauvres frères d’Olivrarès, ne sont là que pour leur préparer la voie.

Fernandez écoute : il a gravé dans son cœur le nom et les actes de François. Pour lui, comme, plus tard, pour le grand poète d’Italie, Assise se doit nommer Orient. Il lui semble que, par François, le Soleil du Christ s’est levé une seconde fois sur le monde. Et déjà la vocation de le suivre monte dans son âme. Mais il faut qu’il se recueille encore. On peut croire, bien que la question soit controversées, que Fernandez comme l’affirme le bréviaire des Chanoines réguliers du Portugal, a été ordonnée prêtre en 1219. Il n’a que vingt-quatre ans ; mais il a neuf ans qu’avec les dons les plus exceptionnels d’intelligence et de cœur, il se prépare au sacerdoce. Ses Supérieurs imaginent sans peine qu’il sera une gloire de leur Ordres. Ils ont hâte de l’arracher à ses humbles fonctions de frère portier et de l’installer dans une de leurs chaires. Mais Fernandez se sent plus attiré vers les humbles entretiens des frères mendiants d’Olivarès que les hautes leçons des plus savant chanoines, qui lui transmettre, cependant, l’enseignement authentique de Saint-Victor de Paris et de Saint-Ruf d’Avignon, où ils sont allés eux-mêmes suivre les cours des Maîtres les plus célèbres et copier les plus rares manuscrits. Ce n’est point que le jeune clercs ne soit pour eux l’étudiant d’élite, qui tout de suite comprend et retient les spéculations des plus difficiles, capable de leur donner à son tour une marque originale. C’est qu’il pense qu’au-dessus de toute science brille et brûle la Charité, cette Charité dont saint Paul a dit que, sans elle, il n’était qu’un airain sonnant et une cymbale retentissante, cet Amour du Christ sur lequel Fernandez veut façonner jusqu’au suprême sacrifice, cet Amour des âmes qui ne doit point laisser de repos, jusqu’à ce que toutes les brebis soient entrées dans la bergerie. Or, voilà ce que les disciples de François d’Assise lui montent, non en paroles, mais en actes. L’un surtout, le frère quêteur, le plus effacé de tous aux yeux du monde, rayonne la ferveur et de tendresse. NIl en semble plus tenir à la terre que par un fil, le fil divin de la Charité du XIVe siècle nous montre Fernandez ravi en extase, au moment même, pendant qu’il célèbre l’une de ses premières messes : il voit l’âme de son ami, l’ancien quêteur, prendre son essor sous la forme d’une colombe, traverser d’un vol rapide les flammes du purgatoire, montre, purifié, glorieuse, au séjour de la béatitude et de la paix. Qu’il ait en ce signe ou non, le jeune chanoine de Saint-Augustin est de plus en plus affermi sur la même route.

4- La croissance du lis ( 1195-1220)

Vers l’automne de 1219, cinq nouveaux Franciscains arrivent à Sainte-Croix de Coïmbre ; ce sont ceux-là même qu’avaient annoncés les moines d’Olivares. Iles ne font que passer avant de s’embarquer pour le Maroc. Il y a trois prêtres : Bérard, Pierre, Othon ; deux frères lais ; Adjut et Accurse. Coïmbre ne reverra ni les uns ni les autres. Arrivés près du « Miramolin » Abou-Jacob, Ils confesseront le Christ d’une telle voix que celui-ci leur fracassera le crâne de son propre cimeterre. Mais ils ont ouvert les chemins de l’Islam à tous les chevalier du Christ, qui, de Raymond Lulle à Charles de Foucauld, s’avançant toujours davantage des l’intelligence du monde arable, lui feront tout au moins comprendre qu’ils ne viennent pas en ennemis, qu’ils sont au contraire les disciples de l’Amour, de celui que Mahomet lui-même considérait comme le fils de la Vierge : Jésu ibn Maryam… Cependant, les corps des martyrs sont recueillis par l’infant Don Pedro, frère du roi de Portugal, qui, ayant quitté sa patrie, est devenue le généralissime d’Abou-Jacob, passée la colère meurtrière de l’émir, il a obtenue de celui-ci, non sans une forte rançon, le droit de ramener en Europe les restes des Frères Mineurs. ;Et il les ramène précisément à Sainte-Croix de Coïmbre, où se trouvent les tombeaux de la famille royale, Fernandez assiste à la cérémonie de leur sépulture. Ce ne sont point des chants de deuil, mais des acclamations et des prières. Ce n’est point un jour de deuil, mais un jour de naissance que célèbres les colonnes du monastère. Les trois prêtres, Bérard, Pierre, Othon, les deux frères Adjut et Accurse, que le chanoine de saint Augustin a vu partir pour le Maroc, y sont né au triomphe de la vie éternelle, dans la pourpre de leur sang, Fernandez ne voit pas les cercueils que l’on descend sous les dalles, mais les yeux levés, il contemple, au-dessus de tous assistants, les futurs corps transfigurés, qui montent droit au Christ, ailes, flammes fleurs, gloires, purs mouvements échappés au temps et à l’espace. Il faut songer à l’Enterrement du compte d’Orgaz , tels que l’on peint, quelques siècles plus tard, le génie de Creco. L’âme mystique du Portugal et de l’Espagne garde toujours le même ton contrasté Fernandez dépouille, lui aussi, les plus belles, les plus translucides apparences de la terre, les chasubles d’or, les luminaires et les encensoirs, parce qu’il sait que la nudité de l’âme au Paradis se revêt de Dieu Lui-même, au sien de la Lumière créatrice où vivent tous les essences. Qu’importent les ruisseaux à celui qui a trouvé la source, les miroirs à qui possède le visage ! Dès ce moment, nous pouvons être sûrs que le choix de Fernandez est fait.

Il quittera la splendide robe blanche des chanoines de saint Augustin ; il prendra la couleur de la feuille morte, puis celle du sang, pour suivre l’ascension vertigineuse des martyrs du Maroc…

Nous sommes dans les premiers jours de 1220. Fernandez sollicite avec une telle passion de revêtir la bure de François que le Prier de Coïmbre n’essaie pas de le retenir. Mais un des chanoines se laisse aller à un mouvement de raillerie : « Va, va , tu deviendras un saint, » Et Fernandez de répondre avec douceur : « Lorsque tu entendras que je serai un saint, tu louera Dieu ! »

Certes, il se croit loin, bien loin de la sainteté, le jeune moine qui, devant la pauvreté des frères d’Olivrarès, pense qu’il a vécu jusqu-là dans la richesse, et, devant le sacrifice des martyrs du Maroc, se juge attaché à soi-même et sans amour. Mais voici l’heure où il se fortifie dans sa faiblesse et, considérant qu’il n’est rien, attend tout du Maître auquel il s’abandonne.

Le lis vertu de bure ( 1220-1222)
Parmi les oliviers d’olivarès, Fernandez a perdu jusqu’à son nom. Il a pris celui du patron de la sainte Colline. Et le nouvel Antoine est aussi caché dans les arbres fils que le Père du Désert au milieu des sables. Du reste, il ne va vivre là que quelques mois. Il s’embarque à l’Automne de 1220 sur le premier vaisseau qui cingle vers le Maroc, Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam. Antoine pense qu’il va pouvoir donner tout son sang au Dieu qui pour lui a versé tout le sien. Est-il une plus grande preuve d’amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime ? Et celui qu’il aime est le Christ. Il l’aime d’un tel amour qu’il voudrait lui donner chaque âme. Il voudrait que tous les hommes connussent le nom du Sauveur. Il le criera jusqu’à ce que son sang le crie plus fort que lui. Les vagues de la méditerranée viennent battre les flancs du navire. Ne sont-elles pas l’image de ces multitudes qui attendent la Bonne Nouvelle ? Les vagues semblent s’opposer à l’avances des voiles et des rames. Sur elle, cependant, le beau vaisseau assure sa course. Ainsi, les multitudes qui aujourd’hui s’opposent au Christ le porteront demain. Antoine confond leur voix et le bruit des vagues. Voici déjà les côtes du Maroc. De la proue du voilier, le jeune moine trace sur l’espace le signe de la Croix. Il voudrait se lancer jusqu’aux extrême confins de ces terres qu’il voit toutes couvertes par les lourdes ombres de la mort, et auxquelles, tout indigne qu’il ne juge. Il doit porter la lumière dont son cœur est inondé. Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloraim. Ah ! que la gloire du Christ bien-aimé s’irradie sut toutes les terres de l’Islam ! Antoine porte le soleil dan son cœur. Ce nouveau Christophore n’est point alourdi, comme le bon géant donc, tout jeune il a appris la légende, par l’Enfant qui s’est confié à sa faiblesse. Non ! Il en est tout allégé, tout ailé. Mais à peine a-t-il posé les pieds sur la terre d’Afrique, un vertige le saisit, une fièvre parcours ses veines et il tombe au seuil de la terre qu’il se croyait promise.

Oui, Antoine n’ira pas plus loin dans ces régions infidèles. Il restera le Martyr de désir que célèbre un des premiers biographes. Mais qui nous dira quelle fut peut-être son action cachée ? Immense mystère de la Communion des Saints. L’Enfant qui donna des ailes à l’apostolat d’Antoine, aura su transporter son désir comme un vol de pollens spirituels que n’arrêtent ni le temps ni l’espace… Mais le voici cloué par la maladie, sur une plage ou il est complètement inconnu de tous, sinon un frère lai qui le sert, plus caché que jamais. Il passe là six mois entre la vie et la mort, n’ayant que ses souffrances à offrir, mais les offrant de toute son âme, en union avec les souffrances du Christ en sa Passion. Et, en cela, Antoine est peut-être plus qu’un martyr de désir, Lui, en qui nous avons pu saluer déjà le patron de tous les enfants du chœur du monde, et celui sous la pure, le voici encore le patron des allongés, les modèle des malades. Comment n’entraînerait-il pas tous les cœurs à sa suite, lui en qui tous les corps peuvent reconnaître leur exemple ou leur secours, lui qui est semblable à ceux qui écoutent avant d’être semblable à ceux qui réussissent.

Car en fin, il a accumulé les échecs. Il a manqué volontairement, certes! Mais, enfin, il a manquée sa vocation de chanoine régulier de saint Augustin, ou la plus brillante carrière lui était destinées. Son confrère, prudent et mesuré, qui lui a naguère annoncé ironiquement qu’il deviendrait un saint, doit quelquefois hausser les épaules quand il songe à lui : ne lui parlez pas de ces jeunes gens que rien n’arrête et qui choissent on ne sait quel sentier anormal quand le beau chemin de velours d’une règle facile s’ouvrait à eux ! Ou Fernandez a-t-il bien peu aller se perdre lui-même sous le nom d’Antoine ? Depuis des mois et des mois, personne n’en a plus entendu parler en Portugal. S’il avait été martyrisé, cela se saurait, comme on l’a sus des prêtes Bérard, Pierre, Othon, des frères Adjut et Accurse, il faut laisser aux martyrs leur vocation exceptionnelle. Présomptueuse jeunesse qui en se contente pas de leur voie dorée que Dieu lui a faite et qui veut s’inventer une route abrupte dans les rochers, pour trouver quoi, je vous en prie, pour faire trouver quoi et à qui?… Le bon chanoine l’a toujours pensé, mais Fernandez-Antoine l’ancre plus que jamais dans sa conviction : il ne faut pas tenter Dieu. Quand il pense aux trésors de science que ce jeune religieux aurait peu faire découvrir aux étudiants de Çoimbre, aux belles moissons qui lui étaient promises dans les chaires du Portugal, il ne peut s’empêcher de frémir d’un tel gaspillage…

Que dirait-il s’il savait qu’Antoine n’a même pu tenter le moindre apostolat dans le Maroc? Il a échoué dans la maladie. Et, à peine convalescent, il lui fait fuir un climat qu’il ne peut supporter. Il s’embarque de nouveau pour le Portugal, Ah! Quel voilà bien un aller et retour inutile… Mais non, même pas cela ! Le bon chanoine ne fêtera pas le retour de l’enfant prodigue. La tempête démâte le navire et le jette désemparer sur une île, Antoine va-t-il connaître le sort de Robinson ? Non, l’Île est habitée. Le nouvel échec est mitigé. C’est en Sicile qu’Antoine a échoué. Il trouve aux environs de Messine quelques pauvres huttes ou s’abritent des frères Mineurs. Il s’y rend. Ces mendiants le soignent du mieux qu’ils peuvent, mais Antoine peut se flatter de leur être une charge. Ah ! oui le bon Chanoine peut penser qu’il aurait mieux fait de reste à Coimbre.

Et ce n’est pas fini, La voie des échecs est glissante est rapide, Il n’y a pas beaucoup de moyens de s’arrêter sur cette pente… L’un d’eux semble biens s’offrir soudains au malheureux Antoine. Le quatrirème Chapitre Général de l’Ordre va s’ouvrir à la Portioncule. Il y aura la François, le Fondateur. Et, de fait, Antoine se trouve à ce rendez-vous, le 30 mai 1221. Mais, inconnue de tous, il est comme perdu en cette assemblée qui réunit plus de deux milles frères. De loin, il contemple François d’Assise, tout émacié de jeûnes, et de prières, assis aux pieds de frère Élie, auquel le Fondateur vient de confier la charge de vicaire général, Antoine écoute cette voie si faible qu’elle arrive à peine jusqu’à ses oreilles. La flamme achève de consumer le bois ; l’âme a tout juste ce qu’il lui fait de corps pour apparaître encore aux yeux des mortels. Dans deux ans, ce corps anéanti ne sera presque plus que cinq plaies, vivant crucifix dans le bras est venue croiser le bras du Christ pour que la main du serviteur soit clouée près de la main du Maître sur le même arbre du Salut. Antoine contemple, écoule l’home qui déjà le plus ressemble à Jésus, Et Jésus crucifié. Tout yeux, tout oreilles, il s’anéantit également, afin de ne plus vivre mais que ce soit le Christ qui vive en lui. Comme il se sent petit auprès des frères qui ont pu déjà prouver leur amour et qui sont des Thomas de Célano, Jean de Piano-Carpino, bien d’autres, jusqu’au frère Gratien, Provincial de Bologne !… Sans cette rencontre qui restera unique, François n’a pas vu Antoine. Déjà les frères se séparent, sans que celui-ci ait été désigné pour aucune mission, ni pour aucune monastère. Alors, il s’approche humblement de frère Gratien et le supplie de le former par charité à la vie franciscaine. Il se garde bien de parler des ses études ni de sa course au martyre. Inconnu, il a soif de rester inconnu, Gratien, cependant, lui demande s’il est prêtre, ,et, sur sa réponse affirmative, il le prend avec lui pour lui confier le service divin d’un ermitage perdu sur les pentes de l’Apennin, au milieu des arbres, dans les rochers. C’est là que, durant une année, Antoine va s’enfoncer encore plus dans la solitude.

Vie cachée, vie de sacrifices et de prières, méditations ininterrompues. Antoine est heureux, prenant sur lui les tâches les plus serviles. Il se tait, comme Jésus s’est tu pendant trente ans. Le pâtre des montagnes ignore que le mince filet d’eau qu’il voit sourdre d’une roche sera un jour le grand fleuve qui baignera les campagnes et les villes, les abreuvera, les fécondera. Qui donc soupçonnerait qu’une grande voix se prépare dans le silence et qu’elle atteindra des foules de plus en plus nombreuse, renversera sur son passage tous les obstacles accumulés par l’erreur et par le mensonge, pénétrera jusqu’au cœurs des hérétiques les plus puissants et retournera ces chênes comme des fétus de paille ? Mais voici le temps ou les eux accumulées doivent dévaler jusque dans la plaine, Voici le jour ou la parole doit jaillir.

L’ermitage de Monte-Paolo, ou Antoine se cache, est tout proche de la ville de Forli, ou, en la vigile de Pâques de 1222, plusieurs frères Mineurs doivent recevoir l’ordination sacerdotale, Frère Antoine est chargé de les accompagner. Il descend de sa solitude avec l’espoir d’y revoler bientôt. Sur la route , ils rencontrent de nombreux moines qui se dirigent, eux aussi, vers la Cathédrale. Et Antoine loue le Seigneur d’avoir fait de lui le plus obscur, le plus inconnu des ses serviteurs. Que de fois, dans sa grotte de Monte-Palo, n’est-il pas médité ce texte de Jérémie : Abandonnez les villes, demeurez dans les rochers, habitants de Moab, et soyez comme la colombe qui fait son nid dans les plus hauts creux de la pierre. Dieu lui a barré mystérieusement les routes de l’apostolat, lorsqu’il voulait aller crier le nom du Christ chez les Sarrazins. Maintenant, sa vie est tout tracées dans la contemplation, la et le sacrifice. Il n’a qu’à obéir au provincial de la Romagne qui l’a placé dans une ermitage. Et une allégresse profonde est en lui d’avoir trouvé la paix dans un abandon absolu à la volonté divine et aux ordres de ses supérieurs.

Mais voici qu’Antoine est ses compagnons sont arrivés au pauvre couvent de Forli, sur la voie Émilienne, à l’entrée de la ville. Et des moines blancs se sont joints à eux, des fils du Père Dominique pour lequel François professe un culte fervent. Antoine les contemple avec admiration, comme les vrais successeurs des Apôtres. Il espère bien recevoir de leur bouche un enseignement dont il pourra ensuite nourrir longuement sa pensée. Le Provincial, frère Gratien, demande précisément que l’un d’eux veuille bien se lever pour adresse la parole à l’assemblée, avant de prendre le chemin de la Cathédrale. Mais tous se récusent. Ils affirment, au contraire, qu’ils ont à recevoir de leurs hôtes une plus grande flamme de charité. C’est à qui s’effacera davantage. Alors frère Gratien choisit celui qui lui parait le plus obscur de tous, le moins savant peut-être. S’il ne fait pas une haute leçon de théologie, peut-être saura-t-il trouver des accents qui toucheront les cœurs et qui seront un écho du cœur embarrassé de François. Il sait, par ses compagnons de Monte-Palo, quelles sont la piété l’humilité, la douceur d’Antoine. Il sait aussi que, lorsqu’il dit la messe, il prononce admirablement le latin. Et il l’invite à monter en chaire, Antoine se fait tout petit dans sa stalle et proteste qu’il est fait pour laver la vaisselle du couvent, non pour instruire de bien plus savants que lui. Mais le Provincial lui ordonne, alors, au nom de la sainte obéissance, de prendre la parole. Et Antoine se soumet. Quand il méditait, tout à l’heure, sur le chemin de Forli, la joie de s’abandonner aux ordres des ses supérieurs, il ne se doutait certes pas que, de la vie obscure ou il se trouvait plongé, il allait être porté soudain en pleine lumière. Son devoir n’a pas changé. Il obéit aussi promptement, avec la même ferveur et la même application, à ce qu’il considère comme l’expression immédiate de la volonté divine. Mais de quoi parlera-t-il, sinon précisément de l’obéissance, à l’imitation du Christ ?

Antoine est dans la chaire et il parle de toute son âme. Il a pris comme texte des son allocution la parole de saint Paul aux philippins : Le Christ s’est fait obéissant jusqu’à la mort, et jusqu’à la mort de la Croix. Les prêts sont d’autres Christ. Les frères dont les mains et la bouche vont être consacrées pour êtres les mains et la bouche du Christ, dans le renouvellement du mystère Eucharistique, doivent méditer cette vertu essentielle, l’obéissance qui, de Bethléem au Clavaire, ne cesse pas d’apparaître en Celui qui a dit : Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père. Et Antoine, d’évoquer d’abord les abaissements du Verbe incarné dans la Crèche, du Fils de Dieu, qui n’a pas craint de naître de la Vierge, parce qu’elle aussi fut tout obéissante et tout humilité :

L’humble Maire, continue-t-il, est l’Étoile de la mer… O humilité, Étoile de la mer, tes doux rayons illuminent la nuit et montrent le port, tu brilles comme une flamme et nous montres le Roi des rois, Jésus Notre-Seigneur. Il est écrit dans saint Matthieu : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. Celui qui ne se dirige pas d’après cette étoile est aveugle il n’avance qu’à tâtons. Son frêle esquif est le jouet de la tempête, et il ne tarde pas à s’abîmer dans les flots écumants.O Étoile de la mer, ô humilité du cœur, tu change la mer terrible et orageuse en un lac, à la surface calme et tranquille. Oh! Qu’elles est douce, l’amertume, qu’elle est légère, la tribulation que les élus supportent pour le nom du Christ. Les pierres furent données au martyr saint Étienne, le gril à Laurent, les charbons de feu à Vincent. L’humilité seule fait goûter avec joie la tribulation et la douleur.

Tous les moines, blancs ou bruns, ont relevé la tête. Ou ce petit frère, qui semble maintenant si grand et si lumineux dans la chaire, a-t-il pris une telle science et une telle ferveur ? Les Dominicains ne sont pas les moins éblouis. Qui pourrai savoir ce qu’Antoine as tu à tous ses frères d’Italie. Ses dix années d’études à Coimbre, sa soif du martyre au Maroc, de ses longues méditations sur l’Écriture, dont sa mémoire prodigieuse n’a cessé de lui présenter les textes durant sa retraite à Monte-Paolo ? ce qu’Antoine apporte dans la chaire de Forli, c’est tout son travail et toute sa vie. Les vertus qu’il chante dans le Christ et dans la Vierge, il les a imitées, il les a pratiquées, il les a inscrites dans son être même, la grâce de Dieu ne cessant de leurs faire croître et fleurir, depuis sa petite enfance à Lisbonne. Le mer orageuse dont il parle n’est point pour lui une vaine image. Il l’a connue sur les plages du Portugal et dans son voyage vers les cotes africaines, puis d’Afrique en Sicile. Et il l’a vu également, sereine comme un beau lac, au crépuscule ou à l’aurore, sous le rayonnement de Vesper ou de l’Étoile du Matin, si humble, si pure… L’éloquence d’Antoine sera désormais ainsi faite qu’elle unira, de la manière la plus vivante et la plus fragile, presque à son insu, sa profonde science théologique, son expérience personnelle et son vif sentiment de la nature. Il se donnera tout entier dans chacune de ses paroles. Et c’est ainsi qu’il donnera le Dieu qui vie en lui, car il peut dire comme l’apôtre : Mini vivere Christus est… Antoine continue son sermon sur l’obéissance, et le frère Gratien n’est pas le moins surpris d’entendre la voix profonde et chaude et claire de cet abîme de silence, maintenant , il parle de l’obéissance de Jésus à ses parents :

.. Et il leur était soumis. Que tout orgueil se fonde comme la cire, que toute résistance se rende, que toute désobéissance s’humilie, entendant dire que Jésus leur était soumis ! Qui donc n’est pas soumis, à Celui qui, par sa seule parole, a tiré l’univers du néant ? A Celui qui, selon l’expression d’Isaïe, a mesuré les eaux de l’Océan dans le creux de sa main, et qui, la tenant étendue, à pesé les cieux ? à Celui qui soutient de trois doigts toute la masse de la terre ? à Celui dont Job a dit qu’il ébranle la terre et délace son axe ? C’est lui, c’est ce grand Dieu qui fait des choses si prodigieuses qui leur était soumis ! Et à qui était-il soumis ? A un ouvrier et à pauvre petite vierge. O Dieu ! vous êtes le premier, et vous êtes le dernier ! O Roi des anges, vous avez daigné nous soumettre à des hommes. Le créateur du ciel est soumis à un ouvrier. Le Dieu est l’éternelle gloire est soumis à une pauvre petite vierge. Qui jamais entendit raconter pareille chose ? Qui vit jamais un pareil spectacle ? Désormais, que le philosophe ne dédaigne pas d’obéir et de se soumettre à un pêcheur, le savant à l’homme simple, le lettré à l’ignorant, le fils du prince à l’homme du peuple.

L’obéissance du Christ emplit Antoine d’amour et d’anéantissement. Mais à l’instant, ou sa ferveur agenouillée renouvelle en lui le martyre du désir, et le fait passer en quelque manière dans son auditoire, quand il aborde enfin cette obéissance divine, allant jusqu’à la mort de la croix, plus d’un visage monacal se baigne de pleurs. Si savants, si éloquents que soient quelques –uns des Dominicains, qui l’écoutent, ils sentent qu’il y a là quelque chose qui est au de là des paroles humaines : Hélas! Il enchaîne, celui qui donne la liberté aux captifs ! il est insulté, celui qui est la gloire de anges. Le Dieu de l’univers est flagellée. Le miroir sans tache est souillé. La splendeur de la gloire éternelle est obscurcie. Celui qui est la vie des mortels est mis à mort lui-même. La Vie meurt pour les morts !… Et que nous reste-t-il à nous, malheureux, sinon de mourir avec Lui ? Eamus et moramur cum eo ! O mon âme, verse des larmes amères sur la passion d’un Dieu crucifié , comme on pleure sur la mort d’un fils unique.

Pour Antoine, comme pour François, le Christ saigne vraiment sur la croix pour le salut du monde, et la même passion le possède jusqu’au fond de l’âme de clouer ses mains près des mains divines : Oh ! ces mains, a-t-il dit, au contact desquelles la lèpre s’éloignait, la vie revenait, la lumière était rendue aux aveugles, les démons fuyaient, les pains se multiplié ,ces mains sont percées de clous et souillés de sang, Antoine s’abîme dans sa contemplation amoureuse. Toute sa science se tourne à aimer. Et maintenant, il ne peut plus parler, car son propre visage est inondé de larmes.

Quel est donc cet astre de lumière et d’ardeur qui se lève et en qui déjà se reproduisent les traits du Christ comme sur le Pauvres d’Assise ? Frère Gratien se gronderait presque de ne l’avoir pas deviné. Mais commet l’aurait-il pu ? Ce lis vêtu de bure cachait jalousement son éclat. Frère Gratien remercie Dieu d’avoir providentiellement fermé les bouches les plus éloquents pour que le silence puisse parler. Dès le soir même, il envoie au messager à François pour lui apprendre la merveille qui s’est produite en son Ordre.

Mais qui pourra peindre la joie de François à l’annonce de pareille nouvelle ? Voilà que le désir de son cœur a pris corps. Le fils spirituel, qu’il a souhaité si ardemment, lui est donc né dans une grotte des mots de la Romagne, pareille à la grotte de Bethléem. Le portrait que frère Gratien lui trace d’Antoine, après avoir interrogé celui-ci et connu enfin, au nom de la sainte obéissance, le cheminement de son âme et de sa vie entre Lisbonne et Forli, ce portrait coïncide parfaitement avec le modèle idéal du clerc parfait :

« Je voudrais, disait François et Thomas de Celano nous a conservé se paroles je voudrais qu’un grand clerc qui entre dans l’Ordre, renonce d’une certaine manière à sa science, afin qu’exproprié de cette possession, il puisse se jette nu dans les bars du Crucifié. Il en est beaucoup que la science rend indociles, leur raideur les empêche de se plier aux humbles disciplines. C’est pourquoi je voudrais qu’un de ces lettrés m’adressât cette supplique; « Frère, voilà que j’ai vécu longtemps dans le monde, et je n’ai pas connu véritablement mon Dieu. Je vous prie de m’accorder une solitude éloignée du bruit du siècle, ou je puisse repasser mes années dans la douleur, ou je puise recueillir les dispersions de mon cœur et reformer mon âme pour de meilleurs biens. » Quel serait, croyez-vous, celui qui commencerait de la sorte? Assurément, il en sortirait comme un lion déchaîné, d’une force à ne redouter aucun obstacle, et le bienheureux suc qu’il aurait puisé depuis le début de sa retraite, se traduirait par de continuels progrès. Oui, on pourrait lui confier en toute sécurité le ministère de la parole, car il répandrait au dehors la fervente chaleur de son pâme .»

Vraiment, le moine qui lui peint frère Gratien dépasse encore, en humilité, celui dont il rêvait, Antoine s’est caché de plus en plus dans l’ombre lumineuse de Dieu, sans que personne puisse même soupçonner quels étaient ses trésors de science. Il n’aurait jamais paru un savant, même au plus ignorant d’entre ses compagnons, si le devoir de l’obéissance ne l’avait obligé à se montrer, par ce que le Seigneur a dit : « Je préfère l’obéissance au sacrifice. » Voici donc l’agneau docile qui tend son cou sans aucune raideur. Mais François attend de lui bien autre chose : cet agneau nourri dans la solitude, il faut qu’il soit demain au milieu des foules accourres, le lion redoutable à l’hérésie, le défenseur de tout le troupeau. Et le petit Pauvre d’Assise, qui sait que maintenant Antoine est inaccessible à l’orgueil, lui écrit aussitôt avec la plus courtoise confiance et une tendre fierté : « A frère Antoine, mon évêque, frère François salut dans le Christ. Il me plaît que tu enseignes à mes frères la sainte théologie de telle sorte cependant que cette étude n’éteigne point en eux l’esprit de la sainte oraison et de dévotion, ainsi qu’il est prescrit dans la règle Adieu. Il l’appelle son évêque, parce qu’il lui reconnaît l’autorité d’enseigner même aux prêtres de son Ordre. Le lis vêtu de bure, qui se cachait dans une grotte des monts de la Romagne, doit désormais paraître devant l’autel dans son éclat pur que sa lumière dissipe les ténèbres de l’erreur, pour que son parfum renouvelle toutes les âmes.

III –Ostensions du Lis ( 1222-1224 )
L’hérésie albigeoise a pénétré jsuq1ue dans le cœur de l’Italie. Qu’elle est subtile et profondément cachée sous les dehors de zèle et de pauvreté que se donnent ceux qui s’appellent les « purs », les « Cthares »! Dominique a essayé de la réduire, mais avec les seuls armes du vrai amour, sur toutes les routes du Languedoc. Son action quoi qu’on en dise, ne s’est pas confondue avec l’action guerrière, politique, de Simon de Montfort, et, de Béziers à Toulouse, la terre qu’il a évangélisées gardera jusqu’à nos jours un souvenir radieux de son passage, tandis qu’elle ne cessera de se rappeler avec horreur les incendies et les massacres du conséquent venue d’outre-Loire. La prédication de Dominique n’a pas été inutile, elle a plus fait, sans aucune doute, contre l’erreur que l’épée ruisselante de sang innocent. Mais la lutte n’est jamais finie. Et l’ivraie, jusqu’à la consommation des siècles, restera mêlée au bon grain. C’est pour cela qu’Antoine va être obligé de repartir sur les mêmes routes.

Pour les Cathares toute chair est impure. Et la transmission de la vie humaine est la transmission du mal. Un seul sacrement, le consolamentum, qui ne peut être donné qu’une fois, imposions des mains, sorte de baptême, peut racheter les créatures humaines. Quelque-uns, les «purs », le reçoivent de bonne heure, et avec une ascétisme dévoué, pêché le renoncement au mariage et à l’enfantement. Mais la plupart préfèrent attendre, pour le recevoir, qu’à l’âge ou la maladie les mettent aux portes du tombeau. Puisque tous est péché, et en dehors d’un renoncement absout, ils vivent sans autre règle que leur bon plaisir, évitant seulement de donner le jour à d’autres êtres, irrémédiablement corrompus. Ils nient la réalité de l’Incarnation du Verbe, aussi bien que la présence réelle du Christ au sacrement de l’autel. On voit quelques danger spirituels, moraux, sociaux, hérésies albigeoise fait courir sur le moyen âge. Plus que Simon de Montfort, poursuivant et achevant l’œuvre de Dominique, Antoine est le vrai chevalier du Christ qui la vaincra.

Il n’est pas rentré dans son ermitage de Monte-Paolo, Frère Gratien, avant même que François ait donné l’ordre d’enseigner au pur contemplatif, l’a envoyé à Rimini où il sait bien que se trouve un centre à peine dissimulé de Cathares, Antoine, obéissant, prend la route de l’apostolat, il ne pense pas en tirer aucune gloire, mais il prie afin que se manifeste la gloire de Dieu : « Lumière du monde, Dieu immense, Père de l’Éternité, aumônier de la sagesse et de la science, miséricordieux et inestimable dispensateur de la grâce spirituelle, toi qui sais toutes choses avant qu’elles devinent, faisant la lumière les ténèbres, étends la main et touches mes lèvres ; et pose-les comme un glaive aigu pur qu’elles redisent avec éloquences tes paroles : fait, ô Dieu, l’Esprit- Saint dans mon cœur pour percevoir, et dans mon âme pour tenir, et dans ma conscience pour méditer; inspire-moi des pensées religieuses, saintes, miséricordieuse et cléments ; enseigne, instruis et instaure le commencement et la fin de mes arguments et de mes réflexions, afin que ta discipline me dirige et me corrige jusqu’à la fin et que le conseil du Très-Haut me soit toujours en aide par la miséricorde infinie. Amen. » Cette prière que lui attribue un manuscrit du XIVe siècle, nous pouvons être sûrs qu’Antoine la prononce dans son cœur, tandis qu’il descend vers Rimini. Elle répond très exactement à sa méditation sur l’orateur chrétien. Dans l’un de ses sermons pour lle quatrème dimanche de l’Avanet, il notera les traits de l’apôtre idéal et nous savons aujourd’hui qu’à son insu, car il devait s’en juger bien loin, il a peint sa propre image.

« Celui qui se consacre au ministère apostolique, abandonnant tous les choses de ce monde, nous dit-il, semble déjà vivre au somment de la création, et il entraînera les fidèles à la vertu, d’autant plus vite que, par l’exemple de sa vie, il saura mieux parler d’une manière céleste…»

Oui, c’est « une vie toute célestes», une « perpétuelle conversation dans les cieux », qu’Antoine souhaite au prédicateur. Ce grand contemplatif, quand il s’avance dans la vie active, ne demeure pas mois attaché la parole et aux regards de Jésus comme Marie-Madeleine. Pour un autre sermon, il notera car, hélas ! nous n’avons que ses notes le latin, ses arguments plus ou moins développés nous ne pouvons qu’imaginer la flamme vivante qu’il y mettait et qui entraînant les foules il notera donc d’avoir ce texte de la Genèse : « Jacob, prit une pierre let la mit sous sa tête en guise d’oreiller » et le commentera :

« Ainsi, écrit-il, le prédicateur doit reposer sa tête, c’est –à-dire son esprit sur la pierre angulaire qui est Jésus-Christ, son secours ; c’est en lui qu’il doit retrouver son repos, en lui qu’il doit vaincre les démons, selon qu’il est dit : « Il campa dans le champ voisin de la pierre du secours. » Il doit en effet dresser la tente de sa prédication et établir le campement de sa conversation dans le voisinage de Jésus-Christ, qui est notre secours dans les tribulations. Donc, au nom de Jésus-Christ, j’irai moi aussi, combattre contre le Philistin, c’est-à-dire contre le démon, afin que, soutenu par la force divine, je puisse, dans cette prédication, libérer le pécheur esclave de sa faute, en me confiant en la grâce de Celui qui est venu combattre pour le salut de son peuple. »

Notre siècle s’étonnera peut-être de cette accumulations d’images bibliques ont nous n’allons cesser de voir le déroulement à travers la prédication d’Antoine. Mais, rappelons-nous que, non seulement les clercs, mais le peuple du moyen âge connaissait admirablement tout l’Histoire Sainte, comme le XIIIe siècle la sculptait dans la pierre des Cathédrales. Le sommeil de Jacob, la lutte contre le Philistin, ce sont là chose qu’il connaissait mieux qu’un homme de nos jours Napoléon, ou Pasteur même. Et rappelons-nous, encore une fois- nous ne saurions ntrop y insister, que nous n’avons sous les yeux que des arguments et des notes, Mgr. Clavert l’a mis en parfaite lumière, au sujet de Bossuet lui-même, et nous ne pouvons qu’appliquer au Prédicateur du XIIIe siècle commençant ce qu’il a dit du plus grand sermonnaire de notre littérature : « Pour comprendre et pour juger un orateur, il faut l’entendre : même s’il a publié son œuvre, le verbe refroidi et imprimé n’est plus à sa parole. S’il récitait son texte, nous avons biens les mots qu’il a prononcés, mais qu’est-ce que les mots dans l’éloquence? Seul l’accent de l’orateur vivant leur donne la vie. Or Bossuet ne récitait pas son texte et il n’a publié aucun de ses sermons… Le texte qu’il a écrit n’est qu’un guide, un canevas. »E t c’est cela seulement que nous avons entre les mains, ces phrases qui n’ont probablement jamais été dites en chaire, telle que nous les lisons aujourd’hui. » Pour Antoine, cela se complique du fait qu’il a rédigé des notes en latin, alors qu’il prêchait en langue vulgaire, italien ou limousin, ayant véritable le don de s’exprimer à merveille dans tous les dialectes des pays qu’il traversera. Et c’est pou cela qu’il faut d’abord bien prendre connaissance du rôle qu’il s‘est donné, qu’il a rempli, de manière à susciter l’enthousiasme des foules et l’étonnement des habiles.

Voyons-le donc, tel qu’il s’avance vers Rimini, les yeux fixés toujours vers « Celui qui est venue combattre pour le salut de son peuple ». Il ne se donne pas une autre tâche. Sinon amour infini de Dieu. Il va le prouver en aimant les hommes, tous les hommes, comme Jésus-Christ les a aimés. S’il n’a pu leur donner, comme il l’a souhaité si ardemment en partant pour le Maroc, la plus grande preuve d’amour qui est de donner sa vie pour ceux que l’on aime, il va du moins imiter le Christ en sa vie publique, prêchant à temps et à contre-temps, répandant partout les bienfaits de la Bonne-Nouvelle. Il sait, comme l’a dit l’évangéliste Jean, qu’il ne saurait aimer Dieu qu’il ne voit pas, celui qui n’aime pas ses frères qu’il voit. Et Dieu lui donnera, par une grâce insigne, l’autorité que le Christ a par nature ; celle d’appuyer son enseignement par les miracles. Il va réaliser d’une manière surhumaine la tâche humaine et divine qu’il s’est fixée, telle qu’il la consignera, vers la fin de sa vie, dans ce sermon pour le quatrième dimanche de l’Avent que nous avons déjà cité :

« Toutes les oeuvres d’un orateur chrétien doivent tendre à une seul fin : le salut des âmes. Sa mission consiste à relever ceux qui sont tombés, à consoler ceux qui pleurent, à distribuer avec une parfaite humilité et le plus entier désintéressement, le trésor des grâces divines, comme les nuées qui, du ciel, versent leurs eaux pour féconder la terre ; la prière doit faire ses délices, la méditation doit être l’aliment de son âme. S’il se conduit de la sorte, le Verbe de Dieu, Verbe de vérité et de vie, d’amour et de grâce, descendra en lui et l’inondera de ses éblouissantes splendeurs. »

C’est le Verbe de Dieu qu’Antoine apporte à Rimini. Il apporte à cette population, trompée par les Cathares, toutes les exigences du vrai Christianisme, mais aussi toute sa do trine de consolation, de pardon et d’amour. Il est remarquable que l’hérésie albigeoise comme plus tard, quoi qu’à un degré moindre, le Jansénisme en réclamant un ascétisme impraticable à la plupart, ne réserve qu’à tout petit nombre d’être des « purs », des «parfaits », ou des « solitaires », et précipite les autres au libertinage, sinon au désespoir. Le vrai berger au contraire, tâche de faire rentrer tous les brebis dans la bergerie. Et c’est pour cela qu’Antoine commence son ministère public, non point en lançant ses foudres contre l’hérésie, mais en montrant les purs trésors qu’il a mission de distribuer à un peuple trompé : L’Évangile, l’Eucharistie.

Il a d’abord célébré le sacrifice de la messe, et puis il s’est mis à le commenter sur la place publique :

« Nous faisons, dit-il, comme une mère qui a un petit enfant : lorsque son mari veut la battre, elle prend l’enfant entre ses bras, et , le présentant à cet homme irrité : « Frappe ce petit, si tu le peux ; frappe celui qui est ta créature.» Les pleurs de l’enfant plaident pour la mère, et le père, touché des larmes de son fils qu’il aime tendrement pardonne à sa femme. C’est ainsi qu’au père Céleste, irrité par nos fautes, nous offrons, dans le saint sacrifice, Jésus-Christ, son Fils, gage de notre réconciliation, afin que le Seigneur, sinon pour nous-mêmes, du moins pour son Fils bien-aimé, détourner les foudres de sa justice et que, se souvenant des douleurs et de la Passion de ce Fils, il nous pardonne nos péchés. »

L’humble Franciscain montre que le Fils de Dieu est aussi le Fils de l’Homme, ainsi qu’il s’et appelé lui-même. Celui qui a voulu réellement naître de la femme n’a pas jeté la malédiction sur toute chair. Il n’y a pas un principe du mal auquel l’homme soit voué par nature. Il n’y a qu’un Maître tout-puissant qui est Dieu et son Christ. Là où le péché abonde, la miséricorde surabonde. Et les bras du Crucifié sont toujours ouverts à qui se repent d’un cœur sincère…

Aucun prédicateur n’ait osé aborder depuis longtemps les Cathares de Rimini. Certains dont la vie ne concordaient pas avec leur enseignement s’étaient vus désarçonnés, quand les « Purs» leur avaient hautainement reproché des mœurs dissolues. D’autres, de peu de science, n’avaient pu répondre aux arguties d’hérésiarques habiles à manier le sophisme. Mais celui qui parle, en ce jour de printemps de 1222 , possède à la fois le savoir et la sainteté. Quand il a fini de parler, aucun des chefs du mouvement albigeois n’ouvre la bouche. Il a réfuté d’avance toutes les objections qu’ils se proposaient de lui faire. Et voici que l’un d’eux, nommé Bonvillo, qui passe même pour le Parfait entre les parfaits, car, depuis trente ans, il milite farouchement pour les idées de la secte, se jette tout en pleurs aux pieds d’Antoine et réclame pour lui et ses frères cette Miséricorde dont « le saint » vient de parler.

Il Santo. Malgré l’expresse et vive défense du prédicateur, le peuple italien ne va pas cesser de le nommer ainsi. Un grand nombre de Cathares suit Bonvillo. Quelques autres affectent une morgue dédaigneuse et se retirent en silence. Des craintifs, des pusillanimes n’osent pas encore se prononcer. Mais Antoine vient de remporter, pour Dieu et par Dieu, sa première victoire publique.

III-2- –Ostensions du Lis ( 1222-1224 )

Est-il encore à Rimini ou est-il déjà passé à Milan quand lui arrive la lettre de François d’Assise ? On peut croire, bien que les premiers biographes n’en disent rien, qu’il n’a pas d`une se contenter d’un seul triomphe. Mais, toujours obéissant, dès que le fondateur de l’ordre l’appelle à aller enseigner ses frères, il repend le chemin de Bologne.

Déjà, en 1221, un frère mIneur, Jean de Staccia, homme de loi dans le siècle, avait, de sa propre autorité, ouvert une école dans la grande ville italienne. Mais, en vérité, ce n’était qu’une annexe de l’Université juridique, déjà florissante. On comprend l’indignation qu’avait éprouvé François, en apprenant cette initiative. Les frères Mineurs avaient une autre mission que d’interpréter les lois humaines et de s’engager dans les dédales de la procédure ou de la chicane. Il fut si outré que, passant alors par Bologne, il avait refusé de s’arrêter dans les locaux de l’école et était allée demander asile aux Dominicains.

Il savait d’avance que l’École que va ouvrir Antoine sera tout juste le contraire de l’école de Jean de Staccia, On n’y connaîtra que la loi divine de l’Amour et on n’y approfondira que les mystères de la Religion. Les connaissances qu’Antoine a acquise à Saint-Vincent de Lisbonne et à Sainte-Croix de Coïmbre, si exactement retenues par sa mémoire fidèle sur laquelle tous les biographies sont d’accord si longuement méditées dans la solitude de Monte-Paolo, prennent enfin à Bologne leur essor magistral. Au début du XIIIe siècle, l’enseignent des Saintes Écritures, Antoine ouvre et commente à ses élèves les concordances morales des Livres sacrés. Sans négliger leur sens littéral ni leur sens mystiques, il s’attache davantage, comme nous l’avons vu déjà étudiant à Coïmbre, aux sens allégorique, topologique et anagogique : il veut que chaque âme se retrouve en quête de Dieu, à travers chaque épisode ou source de vertu : il veut enfin et surtout qu’elle soit pour ainsi conduite jusqu’à l’Unité Divine, jusqu’à cette Unité chemin de Gethsémani, Unité, Paix, Amour : oui, Antoine veut que, pour ses frères comme pour lui, toute connaissance se tourne à aimer. Et sans doute leur expose-t-il, en particulier, d’un cœur brûlant, ses commentaires sur les psaumes que nous n’avons malheureusement plus entre les mains. Il est probable également, comme l’affirment certains de ses biographes, qu’il explique aussi à ses élèves les grands livres du Pseudo Denys, de celui que tout le monde tien alors pour saint Denys l’Aréopagite, et qui a ouvert sur les Noms Divins ou sur les Anges de sublimes aperçus, mais c’est aux enseignements du Christ, ou mieux au Christ Lui-même, qu’il revient toujours et que tout le ramène.

Commente-t-il ce passage d’ISAaïe : « Et ce temps-là il y aura dan la terre d’Égypte cinq cités qui parleront la langue de Chanaan et l’une d’elles s’appellera la cité du soleil », il voit aussitôt les cinq cité les cinq plaies du Christ où toute l’humanité pécheresse peut se réfugier. Quels mots brûlants nos rendront les effusions de ce cœur mystique? Je ne puis m’empêcher de songer à l’un des plus tendres sonnets de Sagesse. Le poète pénitent a dû retrouver quelques-unes des inflexions de la voix du Saint :

Mon Dieu m,a dit : « Mon fils il faut m’aimer, tu vois mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne, et mes pieds offensés que Madeleine baigne de larmes, et mes bras douloureux sous le poids de tes péchés, et mes mains !… »

O refuges ! saintes cités de refuge ! Mais Antoine reprend le dernier verset d’Isaïe :

« et l’une d’elles sera appelée la cité du soleil. Si les cinq plaies du Christ sont des cités de refuge, la plaie de son divin Cœur est la cité du soleil, l’éternel foyer de la lumière et de la chaleur surnaturelles, vulnus lateris est civitas solis. Par l’ouverture du côté de Jésus la porte du Paradis nous a été ouverte ; par elle la splendeur de la lumière éternelle est arrivée jusqu’à nous… On dit généralement que le sang tiré du flanc de la colombe prévient la cécité, en faisant disparaître les taches qui se former sur les yeux. » Or, le sang que la lance du soldat a fait jaillir du Cœur transpercé de Jésus a illuminé les yeux de l’aveugle-né, c’est-à-dire de l’humanité jusqu’alors plongée dans l’idolâtrie. »

M. Paul Valéry a intitulé quelques thèmes qu’il n’a pas développés ni pliés à la mesure du vers : « Poésie brute ». Quelle sublime, quelle mystique « poésie brute » que cette page de saint Antoine de Padoue sur la cité du soleil et le sang de la colombe ! Du reste, bien avant sainte Marguerite-Marie Alocoque, saint Antoine apparaît comme le premier apôtre de la dévotion du Sacré-Cœur. Il reprend une autre fois sous une nouvelle image, moins splendide peut-être, mais plus gracieuse, les thèmes conjugués du refuge et de la colombe ; mais, si le refuge demeure le Cœur divin, la Colombe devient l’âme humaine. Il comment ce verset du psaume 54 : « Qui me donnera des ailes comme à la colombe ? Et je volerai et je me reposerai .» Il le rapproche de la parole de Jérémie qui lui est chère : « Soyez comme la colombe qui fait son nid dans le plus hauts crues de la pierre. » Alors, l’exhortation d’Antoine s’élève :

« Oui, soyez comme la colombe qui établie son nid au plus profond du creux de la pierre, Si Jésus-Christ doit se réfugier, c’est la plaie du côté où l’âme religieuse doit se réfugier, c’est la plaie de côté de Jésus. N’est-ce pas à cet asile choisi que le divin Époux appelle l’âme religieuse quand il lui dit dans le Cantique : « Lève-toi, ma colombe, mon amie, mon épouse ; hâte –toi de venir dans les ouvertures du rocher, dans les profondeurs de la pierre » ? Le divin Époux parle des creux multiples de la pierre, mais il parle aussi de la grotte profonde, caverna macerae. Il y a dans sa chair de nombreuses blessures et il y a la plaie de son côté : celle-là mène à son Cœur et c’est là qu’il appelle l’âme dont il fait son épouse… »

Et l’allégorie se poursuit, car ce nid que le Christ nous appelle à faire dans son Cœur, il nous fournit lui-même la paille avec laquelle nous pourrons le former : douceur, humilité… Nous sommes tout proches de la poésie mystique. J’écoute encore le pauvre Lélian qui chante : L’espoir lui comme un brin de paille dans l’étable…

Mais quelle splendide image, qui sera claudelienne sept siècles plus tard, quand Antoine expose à ses élèves que « Jésus-Christ est tout à la fois les deux autels dont il est parle dans la Loi antique : autel d’airain dans son corps tout sanglant, immolé à la vue de tout son peule, autel d’or dans son cœur tout brûlant d’amour… La méditation des souffrances extérieures de Jésus est sainte et méritoire : mais si nous voulions trouver de l’or pur, il nous fait aller à l’autel intérieur, au Cœur même de Jésus, et étudier les richesses de son amour. »

Poésie brute, motif d’éloquence sacrée, sujets de méditation aperçus fulgurants de théologie et d’exégèse mystique, les leçons