
Sur les routes de l'exil
Né le 8 décembre 1813 à Karpen, près de Cologne de paysans assez pauvres mais profondément religieux, Adolphe était le plus jeune des enfants. De santé trop faible pour travailler dans les champs, il dût s’orienté vers un métier. Il fréquentait l’école de son village. Bien douté et studieux, enclin à la piété, il aurait désiré devenir prêtre, mais personne ne voulait défrayer es études. Il choisit donc le métier de cordonnier. Son apprentissage terminé, il pratique dans plusieurs villes, entre autres à Cologne. A ses heures libres, il lisait beaucoup s’asseyait à écrire des articles voire même des poésies. Quelques bons prêtres l’aidèrent à apprendre ses éléments latins.
Médiocrement préparé, il entra, à 24 ans, dans un lycée de Cologne. Ni la misère, ni la maladie ne lui firent abandonner la poursuite de son idéal. Après avoir ainsi peiné trois années durant, il obtient le certificat de maturité, diplôme de bachelier. Ayant enfin trouvé des bienfaiteurs, il peut entreprendre des études à l’université de Munich d’abord, puis sa théologie à Bonn. Il fut ordonné prêtres ne 1845
Alors commença sa carrière auprès des ouvriers. Vicaire à Elberfeld, l’abbé Kopling se dévoua pour les ouvriers, dont il avait autrefois partagé leurs labeurs et connu la misère. Il se mêla aux associations de jeunesse ouvrières donna des conférences, devint même leur président et lança bientôt le «Gesellenvereine », (Association professionnelle d’œuvre possédant un métier) qui devait connaître un développement prodigieux. Nommé vicaire à la cathédrale de Cologne, il peut étendre l’influence de son œuvre. L’Archevêque, le clergé toute la population se secondèrent. Il ouvrit un premier centre d’accueil pour les jeunes employés de métier de passage dans la ville. Ces centres se répandirent bientôt à travers l’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie, la Suisse et autres pays, Adolphe Kopling mourut le 4 décembre 1865, son corps fut déposé devant l’autel de saint Joseph, dans l’ancienne église des Minorites (Franciscains conventuels), dont il avait été recteur depuis trois ans. Son tombeau attire des milliers d’ouvriers pèlerins.
Cette vie éblouissante que lui racontait son compagnon de voyage captivait Antoine. Un simple ouvrier devenue prêtre ! La pauvreté, les déboires de la maladie, les labeurs, le cordonnier de Cologne apparaissait aux yeux du jeune forgeron polonais comme un ami, un frère. Dans leurs deux cœurs brûlait une même flamme. Non pas qu’Antoine aspirât à la prêtrise ; il se sentait trop indigne et de cet honneur redoutable. Mais le feu couvait sous la cendre : Antoine aurait voulu, s’il eût été possible se consacrer tout à Dieu, comme Kopling, le prêtre-ouvrier.
Dans la grisaille du matin, le train se faufile à travers Cologne légèrement embuée par la fumée des usines. Et pour le voyageur c‘est l’expérience qui se répète : le brouhaha du débarquement, un va-et-vient inquisiteur, affairé, la ruée vers les sorties. En mettant le pied dans la rue, l’étranger s’arrête un moment, étonné, ébloui. Devant lui se dresse toute sa splendeur l’imposante cathédrale, féerie de pierre aux lignes gracieuses. Ses deux flèches s’élancent vers le ciel comme une invitation à la prière. Malgré elle, l’âme se sent soulevée dans un élan sublime. Mais pour Antoine, la majesté de pierre s’estompe un autre attrait domine ce paysage : la figure attachante de l’abbé Kopling.
À la première occasion, le jeune ouvrier se rend à l’Église des Minorites et s’agenouille près du tombeau du grand apôtre. C’est le soir : le visiteur est seul. Longtemps il prie en silence, repassant dans son esprit les étapes diverses qui l’on conduite jusqu’à cet endroit. Quelle est longue et rude la route parcourue ! Mystérieuse la main que le guide ! Où aboutira-t-il donc ? Les ténèbres semblent devenir plus épaisses ; il avance au hasard. Mais près des restes mortels de cet ouvrier, de ce saint, il se reprend à vivre d’espoir. Qui sait si, demain, les secrets désires de son âme ne seront pas des réalités ?
Antoine quitte l’Église mais séduite par quelque attrait invisible, il revint au cours de la veillé s’agenouiller une deuxième fois au tombeau de son protecteur. Le lendemain, la même force irrésistible le pousse, l’entraîne. Il marche à travers la ville de Cologne, mais son esprit, comme l’aiguille d’une boussole, reste tournée vers le même point. Le souvenir de l’abbé Kopling est sans cesse devant ses yeux,.N’y tenant plus, il se rend à l’église et de nouveau prosterne près du sépulcre il laisse monter de son cœur une ardente supplication : «Mon Dieu, si je suis ici, ces grâces à votre serviteur, ce prêtre qui fait tant de bien aux ouvriers. Le fondateur des Jésuites disait qu’il serait content si sa congrégation pouvait faire éviter un seul péché mortel seulement, combien de milliers de péchés cette congrégation a fait éviter! A mon tour, accordez-moi, mon Dieu, la grâce que je vais vous demander… »
Au même instant, deux mot jaillissent de son cœur et s’échappent de ses lèvres : «rester vierge ! »
Et pendant qu’il est ainsi absorbé par la prière, une voix arrive à ses oreilles il ne sait d’où, mais elle résonne comme un clair écho :
« Va à Müllheim-sur-Rhin »
Cette voix, Antoine l’entend très bien ; le doute ne lui est pas possible ; il ira donc où elle l’appelle. La petite ville de Müllheim-sur-Rhin (1) est tout proche sur la rive droite du fleuve ; un grand ponton reliait à un faubourg de Cologne ; il était donc facile de s’y rendre à pied. Dès son arrivé le jeune ouvrier trouva facilement un emploi et travail tout le jour. Le soir, après le souper, il se met à la recherche d’une pension, il fut tout heureux de trouver une famille catholique : le foyer des Prummenbaum. S’adressant à la dame qui vient l’accueillir :
« Madame, dit-il , j’ai autant de plaisir à enter ici que si j’entrais dans la maison paternelle. Depuis mon départ de chez moi, je n’ai jamais pensionnée chez des catholiques sauf quelques jours. »
À cette confidence, Madame Prummenbaum eut un sourire de satisfaction ; elle devina à son air réservé et poli, les bonnes dépositions du nouveau venu.
« Vous êtes donc catholique », demanda-t-elle ?
Le jeune forgeron fut donc accepté, moins comme un pensionnaire que comme un ami de la famille. A la veillé, on causait. Selon son habitude, Antoine parlait peu ; il préférait écouter, Madame Prummenbaum l’entretien de sa famille, de son fils surtout, étudiant chez les Pères Oblats, au Juniorat Sait-Charles, en Hollande. Un éclair illumina les yeux du nouveau pensionnaire ; mais il refoula aussitôt le désir qui faisait tressaillir son cœur.
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«Madame, dit-il, d’une voix un peu troublée, vous êtes une mère heureuse.» e Et il cherchait à dissimuler une secrète émotion.
«Vous aimez donc, vous aussi, la vie relieuse», reprit la dame. «Pourquoi ne pas vous y consacrer ?»
«C’est que voyez-vous dit Antoine, j’ai 24 ans. Je ne suis qu’un pauvre ouvrier et trop vieux pour commencer une vie nouvelle.»
«Trop vieux ! Mais non », retorde Madame Prummenbaum. «Ne savez-vous pas que les Prêtres ont besoin d’auxiliaires de tous genres, d’ouvriers comme vous, pour les seconder, dans leur travail missionnaires ?»
Et longtemps elle lui parla de la noble vocation du Frères convers, qui s’est en quelque sorte l’ombre du Prêtres. L’un et l’autre, par leurs prières et leur travail respectif, apportent leur coopération à la mission rédemptrice du Christ. L’un et l’autre travaillent, peinent, se sacrifient, car l’un et l’autre sont apôtres et missionnaires.
Antoine écoute avec intérêt l’histoire de ces jeunes et de ces moins jeunes qui ont tout quitté, famille, positon enviable, avenir charmeur, pour consacrer tout leur vie à Dieu et mettre leurs aptitudes à son service. Les unes construisent des huttes, des pensionnats, des chapelles, des églises. D’autres sèment et engrangent. Conducteur de traineaux à chiens, pilotes sur mer ou dans les airs, ils ont toutes les saintes audaces que fait naître le zèle. Ils ne refusent aucune tâche, car aucune tâche n’est méprisable quand on travaille pour Dieu. Ils sont les pourvoyeurs de la mission par la chasse, et la pêche des soutiens indispensables auxquels ont sans cesse recours ; portiers, peintres, menuisiers, jardiniers, maçons, buandiers, sacristains, et surtout servants de messe, alors qu’ils secondent le prêtre à l’autel.
Pendant que Madame Prummenbaum lui parlait, Antoine était fasciné la joie brillait dans ses prunelles illuminées et se reflétait sur sa figure d’ascète. Comme chez les disciples d’Emmaüs, son cœur était brûlant, il pourrait donc suivre l’appel qu’il entendait depuis si longtemps résonne en lui-même ; simple ouvrier, il pourrait comme Kopling se consacrer tout entier à l’œuvre du Seigneur. Son parti est pris ; il se fera religieux.
La dame charitable continue de lui donner des bons conseils et de veiller sur lui. Elle lui recommande de ne pas faire comme les autres ouvrier, de ne sortir ni le soir, ni le dimanche, car les occasions de péché sont trop nombreuses. Elle voit à ce qu’il assiste tous les matins à la messe ; dès cinq heures elle le réveille, afin qu’il puisse entendre la messe de 5h 30. L’église était à vingt minutes de marche ; Madame Prummenbaum, ou parfois son mari l’accompagnait. A sept heures, le jeune forgeron était au travail.
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Enfin, Antoine, goûte le repos qu’il cherchait depuis si longtemps. Dans ce milieu catholique, sa vie s’écoule paisible partagée entre le travail et la prière. Il a retrouvé un peu de joie de Dzierzanow, sa patri bien-aimé, Madame Prummenbaum est une véritable mère pour lui. Lui-même ont fait l’aveu : » Le dimanche, elle me faisait visiter les églises de la ville. La dame n’avait pas honte de sortir avec moi, et je ne comprenais pas cela. Quand elle me parlait, je l’écoutais comme si ce fût ma mère. Je la respectais. Pourtant elle n’était pas de ma nationalité ; et entre Allemands et Polonais, c’est encore pire qu’entre les Français et les Anglais du Canada. »
La vie pour Antoine se pare d’une verdure nouvelle ; il se sent rajeuni, dévot dans d’enthousiasme. Une seule idée désormais le hante : il sera religieux, missionnaire dans une société consacrée à Marie cette vision lui donne des ailes. Il espère et déjà se prépare, Madame Prummenbaum reste son ange tutélaire. Un jour, elle l’invite à se rendre au célèbre pèlerinage de Kavelaer (2) près des frontières de la Hollande. Une image miraculeuse, exposée depuis 1642, y attire des foules innombrables de pèlerins, une fête jubilaire de 1895, plus 250,000 fidèles, s’y étaient rendus. Le jeune ouvrier proteste qu’il était trop pauvre. «Je paiera tout, » dit la dame. Le voyage dura deux jours. Pour Antoine ce furent des heures inoubliables. Cette Madone lui rappelait la Vierge de Lutogniew ; il revivait les ferventes cérémonies qui avaient charmé son enfance. Le soir, une procession aux flambeaux vint cloître le pèlerinage. Fête vraiment féerique ! Sous le ciel étoilé, c’es comme un immense serpent de feu qui lentement se glisse à travers les allées sombres. Un profond murmure d’avé monte dans la nuit ; les pèlerins égrènent leur chapelet. Peu à peu, autour du sanctuaire, se forme un véritable lac en flamme, et des milliers de poitrines le chant des cantiques, les supplications à Marie s’échappent en une clameur triomphale. Magnificat, anima me, Dominum ! Antoine est ravi ; il est emporte vers L’Au-delà.
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Références- Sur les routes de l'exil
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(1) Müllheim-sur-Rhin comptait alors une population de 51,000 dont 39,000 catholique. Il y avait cinq églises catholiques deux protestantes.
(2) Kavelaer, petite ville d’environ 5,000 habitants, située près de Gueldre, sur la Niers, affluent de droite de la Meuse, à quelques 80 kilomètres de Cologne
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