AS-TU DÉJÀ PENSÉ À DEVENIR PRÊTRE?

LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT  QUELQUE CHOSE?

Dieu appel encore, êtez-vous assez généreux de votre amour pour Dieu pour répondre oui.

Nous avons besoin de vous maintenant. Dieu a besoin de vous et notre Église a besoin de nouveaux prêtres pour continuer le ministère que Jésus a remis à ses disciples, c'est-à-dire vous quelques soient votre âge
.

Allez sur ma page et vous trouverez les informations.

+ Sr Denise Christiaenssens Ermite de la croix o.f.s.

Titre de la série :
Forgeron-de-Dieu-Frère Antoine-Kowalczyk
Titre de la page:

L'aube se lève

Nom de l'auteur:
Père Paul-Émile-Breton.o.m.i.

L'aube se lève

 

Une fertile vallée aux bords de la Meuse ; de riches pâturage, d’élégantes villas : c’est là le Limbourg Hollandais, qui s’inciser comme un coin entre les frontières belge et allemande. Non loin de Maëstricht, capitale de la province, une petite rivière aux eaux limpides se déverse dans la Meuse : La Geul, ici et là, quelques villes et villages : Houthem, Heer, Fauquemont.

Chassés de France, par la persécution, les Missionnaires Oblats vinrent se réfugier dans cette accueillante solitude. Le 4 novembre 1881, ils y ouvraient leur noviciat sous le patronage de Saint Gerlach, donc les reliques attirent, non loin de là, la vénération des pèlerins. (1)

Pour parfaire la formation professionnelle des frères couvers, les supérieurs ajoutèrent à ce noviciat divers ateliers ; une cordonnerie, une menuiserie, une forge, une serrurerie, une reliure et même une horlogerie. (2) Cinq quand plus tard, en 1885, les exilés de France transportèrent de même leur ancien Juniorat de Notre Dame de Sion à quelques deux kilomètres plus loin, au somment d’une colline. Jésuites et Rédemptoristes possédaient aussi des maisons dans ces parages, De sorte que la vallée de la Geul était devenue une véritable pépinière de religieux.

Le 21 septembre 1891, Antoine Kowalczyk reviens de Pologne. Au vacarme des usines succèdes la paix monastique ; la clameur mondaine fait place au murmure de la prière. Cette maison pleine de silence, ces bosquets d’ombre et de fraicheur, le vallon qui dort au soleil, tout faisait de ce paysage une solitude bienfaisante à l’âme du jeune ouvrier. Jamais encore, son cœur n’avait connue un calme aussi profond. Après les âpres années qu’il venait de traverser, Antoine goûtait enfin le bonheur si longtemps désiré.

Et voici se lever le grand jour de son entrée dans la vie religieuse. La prise du saint habit avait été fixée au 1er octobre. Réunis dans la modeste chapelle, les postulants terminent leur retraite. Dans son instruction de clôture, le Maître des novices souligne la beauté de la vie religieuse et les grâces de choix qu’elle apporte : «La vocation de Frère convers est une vocation sublime, une besogne apostolique, et seul les cœurs forts, vaillants et généreux, y réussissent. C’est le don de soi au divin Maître, pour le suivre de plus près et pour porter sa voix, …La prière, le sacrifice et le travail, sans esprit de rémunération ici-bas, vouent le Frère à consacrer tous ses énergies à l’œuvre de la Rédemption des âmes, à s’immoler chaque jour pour le salut du monde. La vocation de Frère, c’est la réponse à l’invitation de l’Évangile : « Si tu veux être parfait, viens, suis-moi ! »

Antoine écoute dans le plus profond recueillement. Il voit approcher à grands pas le moment béni, tout à l’heure, ou lui remettra comme aux autres la soutane de l’Oblat. Elles sont là, dans le sanctuaire, ces livrées d’amour bientôt on va les bénir. Comme une vague de fond, une violente tempête monte brusquement dans l’âme du postulant. Est-il digne de s’approcher si près du Seigneur, lui, pauvre ouvrier, sans instruction ? Son père après tout, n’avait-il pas raison de le mette en garde ? Aura-t-il le courage de persévérerez et de remplir toutes ses saintes obligations ? Antoine est tourmenté il a peur ; il épouvanté à la tentation qui l’assaille. Non, il ne peut pas, il ne doit pas aller plus loin. Son âme s’affole. Il va se lever et sortir de la chapelle. Au même instant ses yeux se portent sur la statue du Sacré-Cœur qui domine le maitre-autel. Et il entend (C’est lui-même qui l’avoue) une voix venir de cette statue et lui dire en allemand :

«Si vous voulez la paix, quittez votre père, votre mère, vos frères et tout le monde. Si vous ne voulez pas, c’est bien, vous être libre.»

«Mon Dieu, je vais tout quitter ». Promet le postulant.

Le Sacré-Cœur lui inspire alors de faire le vœu de ne jamais retourner revoir ses parents

«Si vous ne persévérez, dit la voix mystérieuse, et si vous retournez dans le monde, vous consentez à aller en enfer. »

«Mon Dieu, reprend le Frère, vous connaissez tout ce qui m’arrivera. Vous avez dit : «Demandez et vous recevrez. » Je fous dis : «Laissez-moi aller en enfer avant que je ne vous abandonne. Au Nom de Notre-Jésus-Christ, de la Sainte Vierge et tous les saints, faites-moi, disparaître avant de vous offensez.»

La grâce triomphait, Pliant sa volonté à l’inspiration divine, Antoine promet de ne plus revoir sa famille, et dans un élan sublime d’amour, il fait à Dieu le don total de tout son être ; désormais il ne s’appartenait plus. Les ténèbres de la nuit s’étaient déchirés une aube nouvelle se levait.

Une paix profonde baigne l’âme de l’aspirant religieux : le calme après la tempête. Les yeux pleins de foi et de candeur, il avance d’un pas léger vers l’autel. Il sait que s’il va en enfer, ce sera sans avoir offensé le Bon Dieu. Alors, il pourra dire au démon : « Je suis en enfer mais, moi, je n’ai pas offensé Dieu.» Il comprend que s’il n’était pas entré en religion, ou s’il n’avait pas persévéré, il aurait fait plus de peine au Bon Dieu que le démon ne lui en a fait ; car le Bon Dieu avait fait plus pour lui que pour le démon.

Antoine est absorbé, insensible à tout ce qu’il l’entoure ; il semble perdu dans un monde invisible. Son âme est fascinée par l’Au-delà : Il pense au jugement. En esprit il voit Notre-Seigneur en croix, la Sainte Vierge à droite de Dieu le père à gauche, (représenté sous la forme de statue). Il comprend alors davantage qu’il aurait fait plus de peine que le démon, et qu’en punition, il aurait préféré l’enfer. « Non, dit-il j’airai été indigne du ciel.» (3)

Le noviciat, aurore de la vie religieuse… durant toute une année, le nouveau frère aura pour principale occupation « d’acquérir toutes les vertus d’un bon Religieux, sous la direction du Maître des novices, qui lui enseignera la loi de Dieu, la méthode d’oraison mentale, la manière de recevoir les sacrements avec fruit, et d’en tendra dévotement la messe.»

Tous les jours de la semaine, on aurait pu observer, autour de la maison de Saint-Gerlach, le va-et-vient d’diligent d’un religieux en habit de travail,, De taille moyenne, de constitution robuste et sainte, il vaque à se occupations, enveloppé dans un silence de moine. Rien de factice dans sa démarche, point de ces manières fausses qui signent la piété, Frère Antoine est absorbé dans le reculement, le silence ; mais cette gravité, elle est sincère elle n’est pas autre que le reflet d’une âme qui ne s’appartient plus. Qu’était-il venir faire ici ? Il avait prié, réfléchi, lutté, souffert. Après avoir tout quitté, allait-il maintient gaspiller un temps précieux dans la légèreté, la dissipation ? Sa décision, il l’avait longuement mûrie. L’énergie qu’il mettait autrefois à abattre le fer, il la dépenserait dorénavant à forger son âme, Frère Antoine Kowalczyk serait un saint.

Les histoires merveilleuses de son enfance, que son père lui racontait à la veillé, reviennent alors à sa mémoire. « Oh ! Quelle vie de renoncement et d’austérité, que celles des Saints dans le désir ! Quelles longues et dures tentations ! Que de fréquentes et ferventes prières ils ont offertes à Dieu ! Qu’elles rigoureuses abstinences ils ont pratiquées ! Quel zèle, querelle arteur pour leur avancement spirituel ! Ils travaillaient pendant le jour et passaient la nuit en prières ; et même durant leur travail. Ils ne cessaient pas de prier en esprit. (5) A l’exemple des moines du désert, Frère Antoine fait la solitude autour de lui. Hier encore, c’était le vacarme des usines, un labeur de forçat, les blasphèmes qui déchiraient ses oreilles. Son cœur était rempli de dégoût, Et voici que Dieu l’arrache à cette nuit, à cet enfer. Le petit forgeron a retrouvé la paix, une nature champêtre, des coins d’Ombres ; le murmure de la prière et les rires joyeux ; une atmosphère baignée d’amour surnaturel, toute à son bonheur. Frère Antoine s’affaire du matin au soir. «Benedicamus Domino ! » Il est déjà debout, heureux de reprendre le joug du Seigneur. A ses oreilles, la cloche parle d’une voix du ciel ; elle sonne des heures d’éternité. Et les gestes d’amour se succèdent. Partout, à la chapelle, au travail, en récréation, à table Dieu est présent au regard du jeune religieux.

« Heureuse l’âme qui entend le Seigneur lui parler intérieurement !
Heureuses les oreilles attentives à recueillir ce souffle divin !
Heureux ceux dont la joie est de s’occuper de Dieu ! » (6)

Cette joie, Fère Antoine la possède. C’est sont trésor. Il veut plus s’en départir. Ses gestes, ses paroles, ses attitudes reflètent les replis de son âme. Il vit en Dieu et pour Dieu seul. Voilà qui explique la ferveur du jeune novice ; ce sera aussi le secret de toute sa vie. 

À la fenêtre de la chapelle, le jour commence à pointe. La petite lampe du sanctuaire continue à clignoter ; toute la nuit elle a prié silencieusement. Mais elle n’est déjà plus seule : Frère Antoine à genoux au pied du tabernacle, les yeux baissés, les mains faiblement appuyées au prie-Dieu. De son cœur s’élève vers el ciel une flamme d’amour, le forgeron de Dieu est déjà à la tâche. Des pas résonnent, la porte s’ouvre, des bruissements de soutanes, Frère Antoine est toujours immobile ; rien ne le distrait. Tout son être est devenu une forge vivante. Il rougit son âme au feu de la charité ; il la trempe dans une rafraîchissante prière, il la moule, la modèle, la burine è l’image du Christ. La nature aura beau se raidir à certaine heures ; Frère Antoine à la poigne vigoureuse : il accomplit sa tâche de religieux avec la même énergie qu’il frappa autrefois sur l’enclume. Oui, il sera un saint !

En mourant. Le fondateur des Oblats (7) a laissé à ces fils spirituels ce testament de son cœur : » Pratiquez bien parmi vous la charité, la charité, la charité…, au dehors le zèle pour le salut des âmes ». Le nouveau novice s’était juré qu’il respecterait ces dernières volontés. Il appartenait désormais à Dieu ; il appartenait aussi à ses frères. Dès qu’il s’agit de rendre service, Frère Antoine est toujours prêt. On peut en user, en abuser : jamais de refus. Voulez-vous faire ceci ? Voulez-vous faire cela ? Et le jeune novice acquiesce avec plaisir. Mais, oui ! Et pourquoi pas ? Du moment qu’il n’a pas pris par le règlement, n’est-il paru un instrument à l’usage commun, dont chacun peu se servir à son gré. De même qu’il est fidèle à se exercices, à son chapelet, à ses oraisons, de même est-il fidèle à toujours répondre à l’appel de ses frères. Et le novice retourne ensuite à ses occupations, semant sans cesse les avé sur ses pas. La vie est courte, il faut bien se hâter d’engranger des mérites. Frère Antoine va et vient, le chapelet à la main. Poussant la porte de la boutique, il s’arrête un instant devant une image pieuse. Un bon Polonais aime à prier devant c es candides chapelles aux divers couleurs. Un signe de croix posé qui vaut tout un sermon. Et le novice est déjà à l’œuvre. Dans ses mains d’artistes, les doigts déliés d’un musicien courant sur le clavier, Frère Antoine manipule ses outils avec dextérité ; il plie le fer, lime, polit, fouille les mécanises compliqués avec l’application d’un médecin penché sur la patient qu’il opère. Un travail fait avec attention, avec amour, comme une prière.

Le jeune novice polonais causait déjà, sans le vouloir, une profonde impression sur son entourage. On en parlait. En récréation, il arrivait parfois à ses compagnons d’échapper devant lui quelques paroles louangeuses. Mais Frère Antoine avait une fine réponse, toujours la même pour détourner la conversation. Dans son langage à lui tout seul (il baragouinait l’allemande aussi mal que le français) : «Moi, Polonais, répliquait-il, moi trop ignorant pour parler correctement. » Et un léger sourire plissait ses lèvres ; sa figure s’illuminait d’une naïve candeur. Que pouvait-on répondre ? La récréation se poursuivait. On s’amusait ferme, on causait, les rires fusaient ; Frère Antoine, riait, lui aussi, de bon cœur .Voyait-il un spectateur s’intéresse au jeu, discrètement il lui cédait sa place.

Et de nouveau, l’appel de la cloche. Sur-le-champ, tous les jeux cessent les voix se taisent ; en silence les novices se rendent à la chapelle. Ah ! Ces moments de détente passés près du tabernacle, Frère Antoine avait l’impression d’entrer au foyer paternel. Les dimanches les jours des fêtes, en particulier, il passe son temps libres dans un coin retiré de la chapelle, le plus souvent près de l’autel de la sainte Vierge, de longues heures durant, il y reste agenouillé sans la moindre fatigue. Parfois, le signe conventionnel vient l’en tirer. Il se lève aussitôt, sort par une porte latérale et revient dans la maison par la porte principale, comme s’il entrait du jardin. Petit turc qu’il avait inventé, croyant par là tenir sa piété dans le secret. (8)

Parfois Frère Antoine se heurte aux pierres de la route. À Saint-Charles, les novices, selon la coutume faisaient à tour de rôle la lecture spirituelle en allemand. La première fois que le Frère Kowalczyk dut s’exécuter, ce fut dans la salle des éclats de rires répétés. Quel drôle de ponctuation chez ce jeune Polonais ! On se regardait, on pouffait, Frère Antoine était d’un tempérament vif. Il sent son sang qui bouillonne et sa figure devient écarlate. Piqué dans son amour propre, il poursuit néanmoins sa lecture posément.

A certaines heures, l’énergie du forgeron perce à travers la bonté du novice. Il traite son corps comme une bête de somme. S’il mène «Frère Ane» au réfectoire, il le surveille de près et ne lui permet aucune gourmandise. Il lui défend même de retourner une deuxième fois au plat. Le petit déjeuner suffisait à peine à tromper son appétit. Point, non plus, de concession entre les repas. Et le vendredi soir, lorsque sonnait le glas du «Miserere», le religieux devenait sans pitié pour sa chair. Les coups secs de la discipline pleuvaient sur son corps. Il claquait,…claquait avec une telle vigueur que ses compagnons de cellule en avaient des frissons et des demandaient si le lendemain mais, ils ne verraient pas le plancher tâché de sang. (9)

Le temps de probation tire à sa fin. A la veille de l’appel aux vœux le Maître des novices présente son rapport sur le jeune religieux :

« Le Frère Kowalczyk (Antoine), d’après les témoignages reçus, s’est toujours conduit en bon catholique. Il est libre du service militaire, il a été reçu au Noviciat le 1 octobre 1891.
Ce frère jouit d’une bonne santé et possède une forte constitution, il a des aptitudes pour tous les travaux et principalement tous ceux de la serrurerie.

Il est assez intelligent et instruit pour un frère convers. Doué d’un caractère énergique et d’excellentes dispositions pour la piété et la vertu. Il fera un religieux de bonne et forte trempe. Il se montre très dévoué et se fait bien tout à vous, en vie de communauté.

Étant Polonais et ne connaissant pas très bien l’Allemand, il éprouve des difficultés à apprendre le Français. Il désire les missions étrangères.»(10)

Frère Antoine fut donc admis d’emblée à prononcer ses premiers vœux, dans la petites chapelle de saint-Gerlach, le 2 octobre 12982. Le même jour, lui et son ami Jacques Ciessielski, recevait leur obédience pour le Juniorat de Saint-Charles. Seul, en plaine campagne, le « Carolinum » (comme on l’a baptisé) s’élève sur l’un des plateaux qui dominent la vallée de la Geul. Il n’est qu’è deux kilomètres environ du noviciat.

Les deux nouveaux profès étaient bienvenus dans cette maison spacieuse, où bourdonnait une ruche de deux cents junioristes. L’ouvrage ne manquait pas. Le nombre des élèves croissaient sans cesse ; aussi faillait-il agrandir tous les ans. À cette époque, une aile très longue demandait un autre étage.

Frère Antoine se met immédiatement à l’œuvre. On peut le voir, tantôt grimpé sur un mur, tantôt juché sur le toit, travaillant aux briques ou à la tuile. «Il a des aptitudes pour les travaux … » avait déclaré son supérieur. Ce brevet louangeur le désigne à tous les tâches. Il se fait mécanicien, travaille à la bouilloire, s’occupe d’électricité, aide à la buanderie ; il installe même une forge complète. Quatre années durant il sera l’abeille industrieuse et agile de la maison. Toujours de bonne humeur, il entremêle sa besogne avec des avé.

Pourtant les épreuves ne manquent pas. Il se fait « rateler » par les confères ; il supporte allégrement la taquinerie et les petits coups d’épingles. Un jour son supérieur le fait demander et, pour l’humilier, lui administre une semonce :

« Vous n’est bon à rein pour la Congrégation. » Frère Antoine baisse la tête.

« Permettez-moi de réfléchir quelques jours, » dit-il simplement.

Trois jours plus tard, il revient frapper à la porte du Supérieur.

« Père, dit-il, je suis indigne, je vis me retirer.»

« Non, reprend cette fois le Père avec autorité, vous restez ! »

Lorsque quelques temps plus tard, Frère Antoine quitta la maison pour ne plus revenir, le supérieur se rendit à la salle de couture et demanda un souvenir, quelque chose ayant appartenu au petit frère Polonais. Il prit un vieux chapeau.

« Le chapeau d’un saint », dit-il.

Rien ne semblait ébranler la vertu de Frère Antoine. Une roche abattue par la vague et fouettée par la tempête… stable, impassible, muet. Depuis le premier jour de sa vie religieuse, on ne l’a jamais vu flancher une seule fois. Rien de contraint ni de déplaisant dans ses attitudes. Volontiers il prend part aux amusements, aux promenades dans la campagne… quoiqu’il parlât peut. Il préféra toujours écouter. Par exemple, les frères ne pourront rien savoir de lui, rien de son passé… « Mon Polonais, moi, trop ignorant pour parler correctement. »

Ce n’était pas un religieux ordinaire, ni même un fervent, mai un saint en herbe, On savait que le supérieur, quand de graves questions surgissaient, demandait au Frère Antoine de prier et que sa prière était toujours exaucée. Et pour confirmer cette réputation, des faits merveilleux commençaient à s’ébruiter. Un jour le frère cuisiner est dans l’embarras ; la conduite d’eau qui alimente le robinet ne fonction plus. Il a beau multiplier les recherches, tenter tous les essais, peine perdu ; impossible de découvrir la défectuosité. En désespoir de cause, il appelle Frère Antoine à son aide :

«Frère, nous n’avons plus d’eau à la cuisine, la conduite est détraquée.»
«Où est-ce ? »
«Voici, répond le cuisiner.»
« Allons, disons un avé ».
Et déjà Frère Antoine à genoux au pied du petit autel qui orne le mur. Puis se lève prend le marteau à l’envers et frappe quelques coups avec le manche sur la conduite. Aussitôt un jet d’eau abondant jaillit du robinet. Le cuisiner reste tout ébahi. Mais Frère Antoine a déjà tournée le dos, s’en allant reprendre sa besogne. (11)

Un autre jour, son ami, Frère Jacques, travaille au fond d’un puits d’environ vingt mètres de profondeur. Pour y descendre il utilise une échelle de sept ou huit mètres qu’il doit déplacée à plusieurs reprises. Descente pénible et qui requiert de minutieuses précautions. Le religieux s’acharne seul, depuis un certain temps, déjà, à effectuer les réparations requises. Aucun succès.

Frère Antoine ! Frère Antoine ! »

Il appel son compagne resté là-haut, au bord de la cavité. A peine a-t-il lancé ce cri que déjà Frère Antoine est à ses côtés. Que s’est-il passé ? Comment a-t-il descendu ? Il n’a tout de même pas sauté de vingt mètre. Le religieux regarde son compagnon avec des yeux étonnés. « Ah ! Cher Frère Antoine, quelle énigme ! » Et Frère Jaques se gratte la tête, il ne réussit pas à comprendre. (12)


Quelque temps plus tard, on était à faire l’installation de machinerie dans la boutique. On a enlevé une barre de transmission trop faible et deux frères travaillent à poser un nouvel arbre de couche. Ils n’y mettaient toute leur énergie sans pouvoir soulever assez haut cette masse écrasante.

« Voulez-vous nous donner un coup de main Frère Antoine ? »

C’est Frère Jacques qui appelle son compagnon. Et Frère Antoine s’emmène bien volontiers.

« Laissez, ça ira. »

Un avé. Il enroule un câble solide autour de la barre, se met d’aplomb sur ses deux pieds et, houp ! La lourde charge monte avec aisance. Surtout pas de félicitations !

« Moi Polonais, moi trop ignorant pour parler correctement. » (13)

Les jours, les mois se succèdent. Pas un instant la conduite de Frère Antoine ne se dément. Une boussole constamment aiguillés vers la perfection. Son supérieur lui en rend le témoigne : ‘ Santé bonne, piété solide, bon caractère, s’entent très bien avec ses frères ; très serviable, très dévoué, très attaché à sa vocation ; désire beaucoup faire les vœux de cinq ans. Je ne vois aucun obstacle à la réalisation de ses désirs et je joins ma demande à la sienne. » (14) La cérémonie eut lieu le 26 octobre 1893


Mgr Vital- Justin Grandin en 1871 qui en a été le premier évêque.

Mais Frère Antoine n’es pas satisfait ; il vise plus haut. N’a-t-il pas quitté sa patrie pour toujours ? … promis de ne jamais revoir sa famille ? Il veut se sacrifier davantage ; il souhaite un exil plus complet : son cœur soupire après les missions. Ses régions incultes et sauvages, une brousse mystérieuse ou des plaines, de neige, de pauvres misérables en haillons, le froid, la faim, les rudes sacrifices, l’isolement défilaient alors à ses yeux comme une légende dorée. Le rêve de sa vie ! De temps en temps, le jeune religieux allait trouver son supérieur et le priât de lui obtenir une obédience pour les missions lointaines. Mais les frères convers n’étaient pas nombreux, pas assez pour les besoins grandissants. Comment la communauté pourrait-elle se passer de ses services ? En secret, le supérieur chérissait le trésor que la providence lui avait confié. Il s’efforçait de consoler Frère Antoine, tout en lui exposant ses problèmes ; probablement que plus tard, on se rendrait à ses désirs. Le bon frère écoutait les explications du supérieur avec humilité. Plus tard !, Frère Antoine s’en allait l’espoir au cœur, heureux d’obtenir, à la fin de l’audience, la ferveur de prolonger sa prière du soir à la chapelle (15)

A l’automne de 1895, une lueur de courte durée. L’Orphelinat Saint-Joseph de Colombogram, au Ceylan, qui est en même temps école industrielle, a besoin d’un mécanicien, le Frère Kowalczyk est bon forgeron ; il s’entend bien au fonctionnement des machines à vapeur. On le choisit. Hélas ! Trois jours plus tard, les plans sont changés. Et le Père Provincial, d’un coup d’épingle crève son rêve comme une bulle.

« Frère Antoine, vous n’estes pas digne des missions ; défaites vos malles. » ce nouveau déboire l’attriste, mais le religieux ne laisse échapper aucune plainte.

Puis un matin de printemps, on annonce la grande nouvelle, Frère Antoine partira pour les missions. Au lieu du Ceylan, ce sera le Nord-ouest canadien. Le supérieur de Saint-Charles se rend de bonne grâce à la demande qui est faite ;

«C’est à coup sur un très grand honneur pour notre Juniorat d’attirer ainsi les regards et l’attention de nos vénérés chefs des missions étrangères. Et c’est aussi un grand bonheur pour moi de pouvoir leur rendre service en leur envoyant de nos dévoués frères convers. Je suis, grâce à Dieu, en mesure de répondre à la demande du R.P. Grandin «16) et je me mets bien volontiers à votre disposition…, le frère Kowalczyk… c’est le meilleur de nos frères convers, un vrai saint… » (17)

Cette fois, l’obédience est définitive, Le 19 amis 1896, Frère Antoine fait ses adieux à ses premiers compagnons d’armes. L’heure du départ a sonné, cette heure après laquelle il a tant soupiré. Il se rend à la chapelle. Une dernière fois, il s’agenouille aux pieds de sa bonne Mère.

« C’est le mois de Marie, c’est le mois le plus beau ! »

À l’autel, les tulipes sont en prières ; les unes élèvent vers le ciel leurs corolles remplie de parfum et d’amour d’autres courbent la tête en adoration. Parfois le souffle léger du printemps fait balance leurs tiges comme des encensoirs.

Et Frère Antoine chante son Magnificat. Il égrène en silence ses dernies avé. Demain, il voguera sur la haute mer, vers des rivages inconnus, de nouveau, il reprendra le chemin de l’exil. Les vagues de la vie pourront se soulever comme des monts en colère ; le vent pourra mugir dans les cordages. Frère Antoine demeure confiant. Dans le clair azur de cette aube nouvelle brille la blanche étoile qui guide son âme :

« Stella matutina, ora pro nobis ! »

Références-L'aube se lève
(1) Saint Gerlach, chevalier du temps des croisades, vivait en ermite dans un chêne creux et s’était acquis dans cette région la confiance du peuple.
(2) Missions de la Congrégation des o.m.i. nu. 1/23 (septembre 1893) p. 289
(3) Archives de la Postulation (Dossier Fr Antoine)Rome.
(4) Constitutions et Règles de la Congrégation des Missionnaires O.M.I.
(5) Imitation de Jésus-Christ, Liv. ! Ch. XVIII
(6) Imitation de Jésus-Christ, Liv. III. Ch. 1

(7) Monseigneur Charles Joseph de Mazenod, évêque de Marseille, décédé le 21 mai 1861
(8) Archives de la Postulation (Dossier F. Antoine) Rome.
(9) Archives de la Postulation (Dossier F. Antoine) Rome.
(10) P. Frédéric Favier. O.m.i. Archives de la Postulation (Dossier F. Antoine) Rome.
(11) Archives de la Postulation (Dossier F. Antoine) Rome.
(12) Archives de la Postulation (Dossier F. Antoine) Rome.
(13) Archives de la Postulation (Dossier F. Antoine) Rome.
(14) P. Léon Legrand, Archives de la Postulation (Dossier F. Antoine) Rome.
(15) Lettre du P. F.B.Kowalski, Archives de la Postulation (Dossier F. Antoine) Rome.
(16) Le R.P. Henri Gradin, supérieur provincial des O.M.I. pour le vicariat de st-Albert, au Canada.
(17) Archives de la Postulation (Dossier F. Antoine) Rome.
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