Au pied de la croix, Frère Antoine n'était pas seul. « Stabat Mater...» Sa mère était là, Marie. Fils de la Pologne, son berceau avait été en quelque sorte placé sous la garde maternelle de la Très Sainte Vierge. N'avait-il pas été baptisé dans le sanctuaire de Marie Consolatrice, la Bonne Mère de Lutogniew? Son coeur aimant et sensible s'était attaché à elle, profondément et pour toujours. Et quand sonna l'heure de l'exil sans retour, c'est vers elle que ses regards se tournèrent une dernière fois. Oui, de l'aurore au couchant, Marie fut sa mère.
C'est un sentiment déposé par la nature elle-même au coeur de l'enfant: il aime sa mère. Voyez-le au berceau: créature frêle et impuissante, il ne sait que babiller, sourire, s'agiter. Où donc est cette figure aimée, l'ange de sa vie? Ses yeux cherchent partout. Soudain tout son être tressaille; Il rit; Ses petits bras potelés frétillent et se tendent vers une douce vision. Deux ailes frémissantes. On dirait un oiselet qui veut s'élancer de son nid. Élan d'amour, élan de l'enfant vers sa mère.
Antoine a pour Marie cette dévotion filiale, cette attitude de candeur enfantine : amour spontané, souriant, ingénu. Son coeur la cherche partout; d'instinct il s'élance.
Il sent peser sur son coeur comme un lourd fardeau. Sa gorge se serre. Alors, Antoine lève vers Marie des yeux mouillés de larmes :
«Ma Bonne Mère, voyez ma détresse. Depuis trois jours, mon coeur est broyé par le martyre de la séparation. Est-il bien nécessaire ce sacrifice? Oui, je veux vous aimer, aimer votre Fils. Je ne désire qu'une chose : vivre pur et sans tache, et mourir dans votre amour. Mais quitter ma mère, la quitter pour toujours...? Non, cela me paraît impossible... »
Alors, par deux fois, le jeune homme croit entendre l'image de la Madone qui lui parle:
- «Si vous ne quittez pas tout, si vous aimez mieux votre mère que moi, à votre mort vous serez seul.» 1
Antoine plonge la tête dans ses mains ; Un moment il hésite... Si amère est la séparation! Il sent deux larmes brûlantes glisser le long de ses joues. Puis il se redresse; et ses yeux rougis fixant l'image, il prononce son Fiat: « Oui, je partirai... »
— «Désormais la Sainte Vierge sera sa mère. « Et accepit eam discipulus in sua.»
Lorsque était venu le moment de se choisir une famille religieuse, d'instinct le jeune Kowalczyk s'était porté vers une congrégation vouée à Marie. Missionnaire Oblat de Marie Immaculée: lui aussi percevait sous ce titre «un brevet pour le ciel» 2 et la réalisation de ses désirs les plus ardents. Il serait missionnaire: un exilé se dépensant au service des âmes les plus pauvres, les plus abandonnées. Oblat aussi: oblat, c'est-à-dire, une victime volontaire. Mais pour Frère Antoine, le plus beau titre est encore celui de «fils de Marie.» «Ecce filius tuus»... En entrant dans la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée, le jeune forgeron trouve une famille religieuse dont le nom, l'esprit, les oeuvres, toute la vie sont voués à la Sainte Vierge.
Des fils de Marie...! Sous tous les climats, les Missionnaires Oblats le seront. «Ils auront une dévotion tendre et toute particulière pour la douce Marie, et la regarderont toujours comme leur Mère.» 3 C 'est leur Fondateur qui leur impose cette loi d'amour. Dévotion personnelle, prédication, sanctuaires renommés, que sais-je? L'esprit marial est l'une des caractéristiques principales de l'Oblat. La plus importante même: «La dévotion pour la Sainte Vierge doit passer avant toutes les autres.» C'est encore leur Fondateur qui le note dans une résolution de retraite.' Quartiers populeux et pauvres des grandes villes ou missions solitaires,... steppes glacées du Nord ou feux des Tropiques,... l'Oblat partout cultive la dévotion mariale.
Qui dira la longue litanie de sanctuaires confiés à ses soins: Notre-Dame du Laus, Notre-Dame de la Garde , Pontmain, Fourvières... Notre-Dame de Madou, au Ceylan,... le Cap-de-la-Madeleine, au Canada... et tant d'autres! Ne trouve-t-on pas une grotte de Lourdes jusque par delà le cercle polaire canadien, sur l'Océan Glacial, Lettie Harbour? En pleine terre stérile, fouetté par les rafales de la mer, un témoignage de foi et d'amour: vénération des fils pour leur Mère.
Frère Antoine est donc devenu Oblat,... fils de Marie! Son rêve! Et le voilà, dès le premier jour, consolé, heureux, ravi! Désormais, le forgeron peut s'adonner au grand oeuvre de sa vie: la sainteté. Religieux oblat, il est, par vocation autant que par goût, homme de la Règle, homme de prière, surtout homme aux avé. Sa vie? Un cierge qui se consume lentement aux pieds de la Vierge ,... Une flamme d'amour! A chaque âme ses dévotions préférées. Affaire de goût, de penchant naturel. Mais pourrait-on ignorer la sainte Vierge? N'occupe-t-elle pas dans l'économie de la Rédemption une place de choix? Une place suréminente? Mère de Dieu et des hommes, médiatrice de toutes grâces, Marie mérite notre vénération et notre confiance; mieux encore, notre amour filial. Frère Antoine l'a compris. Sa mère : ce seul mot explique toute sa vie d'Oblat.
Sa dévotion pour la Sainte Vierge ? C'est un vrai bouquet d'avé. S'il approche quelqu'un ou entre dans la chambre d'un Père, il salue par un avé... Lui fait-on une faveur? Un autre avé... Pour les services qu'il rend, lui-même ne veut accepter que des avés, pas autre chose:
— «Quand vous dites merci, c'est moi pas plus riche. C'est vous, dire un avé pour moi.»
Oh! Attention! Voici une occasion extraordinaire. Alors Frère Antoine puise à pleines mains dans son trésor. Comme un riche, il prodigue sa fortune: c'est mille avé du coup, rien de moins! Pour un malade en danger: mille avé;... comme cadeau de prise d'habit ou d'ordination: encore mille avé. Son Provincial lui recommande-t-il une affaire très sérieuse? Cette fois Frère Antoine part sur-le-champ dire ses mille avés à la chapelle. L'avé lui sert à tout: instrument pour réparer la machinerie; passe-partout si une serrure est brisée; remède pour le corps et baume pour le coeur. C'est son talisman universel... Des avés, oui, toujours des avés, du matin au soir. Mièvrerie, piété sentimentale, direz-vous peut-être? Dévotion routinière? Non, mais conviction intime, enracinée comme une plante vivace au plus profond de son âme. C'est l'amour de l'enfant pour sa mère.
Voyez le petit enfant au foyer. Quelle vision pleine de charme! Sous les yeux maternels, il s'amuse en paix à quelque jeu naïf. Fleur d'innocence que caresse les premiers rayons de la vie. Il crayonne, barbouille, s'extasie devant un dessin en couleurs ou tapote maladroitement ses jouets. Rien ne le trouble. Pourquoi s'inquiéter? Sa mère, tout près, ne veille-t-elle pas sur lui? Et le petit bout d'homme demeure tout absorbé par sa besogne. Il s'amuse. Survient-il une difficulté? Jouet brisé ou perdu? Blessure minime? Pas d'hésitation! C'est à sa mère qu'il recourre. Ou bien, un gros chagrin gonfle son coeur, une peur enfantine fait trembler tout son petit être. Alors, éperdument, il se jette dans ses bras et se blottit sur son sein. Amour simple, confiant, inébranlable!
Parce que la sainte Vierge est sa Mère, Frère Antoine vit sans cesse sous son regard,... comme un petit enfant. Il la sent là, tout près de lui: à la chapelle, au travail et même en récréation. Un jour c'est le huit décembre, fête de l'Immaculée Conception. De son pas alerte et vif, le religieux traverse la cour des élèves. Figure rayonnante de joie et large sourire. Pour sûr qu'un événement heureux vient de se produire. Un jeune l'aborde:
— «Allons, Frère Antoine, qu'y a-t-il donc? Vous paraissez bien content, ce matin?»
— «Ah! Petit, aujourd'hui c'est la fête de la Sainte Vierge , notre Mère.»
Il est heureux. La fête de sa Mère! Lui en faut-il davantage pour épanouir son âme?
Une autre fois, un élève est en butte à certaines difficultés. Il va s'en ouvrir à Frère Antoine:
«Avez-vous prié la Sainte Vierge , petit?»
— «Non.»
— «Comment? Vous pas dire cela à votre Mère, comme un tout petit enfant?... Elle vous aiderait.»
En effet, pourquoi douter?... Quand on aime et qu'on se sent aimer. Pas un instant, Frère Antoine ne douterait, lui, de sa Mère. Imbu d'une confiance inébranlable, il croit dur comme fer en la puissance et la bonté de la Sainte Vierge. Un jour, un confrère se plaint, en badinant, que ses prières restent sans réponse.
— «Tut! Tut! Rétorque vivement Frère Antoine, la Sainte Vierge toujours écouter; vous pas prier comme il faut.»
Un autre renchérit et prétend que la Sainte Vierge ne semble pas disposée à écouter ses prières. Alors la tristesse vient assombrir la figure du religieux, à l'ordinaire si rayonnante. Et sur un ton empreint de mélancolie, il proteste doucement:
— «Oh! Père, vous pas dire cela; la Sainte Vierge est bonne.»
Ces simples mots, « la Sainte Vierge est bonne», jaillissent comme le trop plein de son coeur. Amour d'un enfant pour sa mère...
Mais l'amour est un feu et, comme lui, cherche à se répandre au dehors. Plus le brasier est ardent, plus les flammes qui s'en échappent sont brûlantes, lumineuses et vives. Ainsi en est-il de Frère Antoine. Sa dévotion à Marie est un brasier intime qui consume son cœur. Rien qu'à l'approcher on sent en quelque sorte la sincérité chaude de ses sentiments. Ses prières, ses paroles, ses moindres gestes sont comme des flammes qu'il ne peut contenir.
Et comment passe-t-il ses journées? Avec la sainte Vierge, le chapelet à la main. Le chapelet, fil d'or qui le relie au ciel; chaîne légère qui fait de lui un prisonnier d'amour. Dès l'aube, Frère Antoine est aux pieds de Marie, égrenant ses premiers avés. L'enfant salue sa mère. Et la vie reprend son cours. Besognes pénibles ou monotones, difficultés, épreuves, amertumes secrètes de l'âme, révoltes intérieures: toujours c'est vers Marie que le religieux se tourne. A la vérité, pas un travail sans que sa mère ne soit là, présente à ses côtés. Devant sa fournaise, près de ses cuves de la buanderie, au bord de son jardin, partout, Frère Antoine invoque la Sainte Vierge. A genoux,... un grand signe de croix,... un avé: et la besogne commence. Mais pas avant... ! Puis il va, vient, circule dans les corridors, se rend d'un endroit à l'autre... Et toujours les avés coulent de son coeur comme le chapelet entre ses doigts,... sans effort, tout naturellement, en une source limpide.
Sa dévotion revêt parfois les allures d'une naïve candeur. Regardez-le, par exemple, passer devant une statue ou une image de la Sainte Vierge. Il lui fait une profonde révérence. Puis, après une courte prière, il s'éloigne à reculons... Hommage plein de respect. Ne dirait-on pas un page de la cour prenant congé de sa Reine? Il lui paye tribut aussi. Tous les samedis et les veilles de fête, il jeûne et fait abstinence. Que ne ferait-il pas pour plaire à sa mère?