Cette
Lettre pastorale, qui mériterait d’être
longuement citée, est un chef-d’œuvre
de goût musical et de sens religieux . Il n’est
point exagéré d’y voir comme la
base du Motu Proprio par lequel Pie X , le 22 novembre
1903, réformait pour toue l’Église
la musique sacrée (61).
Pour
faire refleurir la vie chrétienne, le patriarche
de Venise organisa des fêtes somptueuses dont
le soutenir est demeuré vivant. Le point culminant
de ces fêtes est, à coup sûr, le
Congrès eucharistique qui se tint à Venise
du 8 au 13 août 1897, suivi d’une exposition
d’art religieux, fut un triomphe qui témoigne,
autant que du zèle apostolique du cardinal, de
son esprit d’initiative et de sa puissante influence.
La
première idée de ce Congrès semble
lui être venue lors du Congrès eucharistique
de Milan, auquel il avait assisté et pris la
parole au début de septembre 1895. Il voulut
que la « reine de l’Adriatique» rendit,
elle aussi, un solennel hommage au divin Sacrement de
l’autel. Mais il avait , plus encore, le désir
et le besoin d’aviver la dévotion de son
peuple pour l’Eucharistie, le désir et
le besoin de réparer, par ce public hommage,
les outrages, les sacrilèges du Dieu d’Amour
; C’est d’ailleurs, sur cette idée
de réparation que, dans son discours au Congrès
de Milan, le 3 septembre 1895, il avait le plus fortement
insisté. Dans ce discours, où s’exprime
en paroles de fut la dévotion du patriarche envers
l’Eucharistie, après avoir décrit
les excès de la haine sectaire contre le sacrement
de nos autels, il laissait ainsi déborder sa
douleur : Autrefois, l’on pouvait douter de ces
attentats ; mais maintenant, ils s’étaient
en plein jour. Aujourd’hui on ne peut plus nier
l’infinité des crimes commis contre l’Hostie
sainte aujourd’hui nous savons que, dans une ville,
un congrès de francs-maçons a déclaré
la guerre au Christ, en commettant une série
de sacrilèges contre les tabernacles et les hosties.
( Allusion au sacrilège commis, le 6 avril 1895,
dans l’église des Carmes déchaussés.)
Dès
le mois de septembre 1896 , le cardinal profita de la
réunion des évêques de la province
de Venise, pour exposer son dessein et les grands lignes
d’un projet qu’il avait déjà
étudié sous tous les aspects. Dessein
et programme général furent accueillis
avec grand enthousiasme, les évêques promirent
que Naples, Turin, Milan, Orvieto s’uniraient
à Venise pour faire une grandiose manifestation
de foi et d’amour à Jésus-Rédempteur
(62).
Le
cardinal voulut, avant tout , soumettre son projet et
son programme au Souverain Pontife, et solliciter ses
conseils. Le 24 septembre 1896, une lettre du cardinal
Rampolla exprimait au Patriarche l’assentiment
le plus chaleureux de Léon XIII, avec ses paternelles
bénédictions.
Parmi
toues les joies de l’âme, y disait-il, il
n’y en a peut-être pas de plus noble, de
plus pure et de plus douce que cette d’entourer
les bienfaiteurs de ces soins affectueux que suggère
la reconnaissance ; car le bienfait a des droits et
l’amour veut être payé de retour.
Dès lors, très cher fils, vous ne pouvez
vous imaginer avec quelle joie nous vous annonçons
que, encouragé et béni par Notre Saint-Père
Léon XIII, il se teindra l’année
prochaine à Venise un Congrès eucharistique,
dans le but d’honorer de la meilleur manière
possible Notre Seigneur Jésus-Christ, qu a réuni
et renfermé toutes les tendresses de son ineffable
charité dans le divin Sacrement. Je suis assuré
qu’en lisant ce simple avis vous partagerez mon
bonheur, et que vous aurez à cœur de rendre
plus ardente votre reconnaissance envers Dieu, qui vous
offre une si belle occasion de montrer votre amour pour
le mystère d’amour par excellence.
Le
cardinal exposait ensuite avec grande force les droits
du Christ sur la société; il déplorait
la guerre faite à ce Christ Sauveur, les injures,
les profanations contre le Sacrement de l’Amour
infini, l’apostasie des peuples conduits par d’indignes
chefs, et , avec une précision implacable, il
disait :
Aujourd’hui,
on chasse le Christ des familles qui cependant ne seront
heureuses qu’en se modelant sur la famille de
Nazareth : on le chasse de l’école, comme
si l’on pouvait sans Dieu lever la jeunesse; on
le chasse de la législation et des institutions
sociales pour retomber dans le naturalisme païen.
C’est au point que nous, catholique, nous devons
nous estimer heureux de ce que l’impiété
envahissante n’ait pas encore pénétré
dans nos églises, afin d’y faire cesser
le sacrifice, d’y éteindre la lampe du
sanctuaire, pour , ensuite, en fermer les portes!
Et,
dans une sorte d’évocation prophétique,
il faisait entrevoir les sinistres événements
qui, dans le royaume de la Fille aînée
de l’Église, assombriraient de si cruelle
manière les débuts du pontificat de Pie
X.. Le cardinal terminait cette émouvante Lettre
pastorale en énumérant les bienfaits qu’il
espérait du Congréa eucharistique (63).
C’est
avec le plus vifs enthousiasme et un élan extraordinaire
que clergé et fidèles accueillirent les
projets de leur chef Celui-ci trouva chez les curés
de la ville et du diocèse, chez les professeurs
du séminaire, les chanoines de l’Église
métropolitaine, les représentants des
ordres religieux, un concours immédiat et dévoué,
sans doute, il y eut comme toujours et en tout bon dessein
des mécontents, des envieux, qui tentèrent,
plus ou moins ouvertement de créer des difficultés.
Le cardinal n’était pas homme à
s,en laisser vaincre. Et, immédiatement , il
entra en action ; il devait révéler, sous
un jour nouveau, et avec un singulier éclat,
exceptionnels talents, disons mieux, son génie
d’organisation, qui fut pleinement à la
hauteur de son zèle.
Grâce,
à lui, a écrit L. Daëlli, tout fut
admirablement prévu, et l’on n’oublia
rien; ni les grandes choses, comme l’ordre des
matières à traiter devant le Congrès,
l’ordonnance de les exposition , le choix du local,
les réceptions solennelles, les fêtes,
etc…, Même les choses de moindre importance
comme le logement, des congressistes, leur hébergement,
tout ce qui pouvait leur rendre le séjour facile
comme le service des gondoles, qui, sous la direction
du Conseil municipale, est, d’ailleurs, si parfaitement
organisés (64)
Mais
c’est à la préparation religieuse
des âmes que le cardinal donna ses soins les plus
attentifs : à cet effet, il ordonna, par exemple,
que fussent données des missions dans cinq églises
de Venise (65)..
Le
Congrès s’ouvrit, le 9 août 1897,
dans l’église Saint-Jean-et-Saint-Paul,
vulgairement SAN ZANIPOLO, une des plus belles de l’Italie
entière. Assistèrent au congrès
: quatre cardinaux : celui de Venise, celui de Bologne,
le cardinal Ferrai, archevêque de Milan, le cardinal
Manara, évêque d’Ancône; vingt-neuf
évêques, trois Abbés mitrés.
Plusieurs diocèses d’Italie et de l’étranger
y furent représentés; les Rites orientaux
envoyèrent aussi des délégués,
conduis par l’archevêque de Trajanopolis,
Mgr, Ghiurekian, qui célébra même
une des messes solennelles selon le rite arménien.
Le
cardinal Sarto inaugura les fêtes eucharistiques
par un discours riche de doctrine, de piété
et de vigueur apostolique, sur le règne du Christ,
ardemment ; écouté et applaudi par la
foule (66).
La
splendeur des fêtes fut rehaussée par le
magnifique talent du don Perosi, C’est lui qui
organisa et dirigea les chants selon les goûts
et la volonté du patriarche, c’est-à-dire
conformément à la sainte conception de
la musique sacrée. Dans cette circonstance solennel,le,
le 9 août 1897, pour la première fois,
fut exécuté cet IN CEONA DOMINI qui ouvre
l’immortelle TRILOGIA DELLA PASSIONE.
Nous
ne pouvons, il va sans dire, détailler plus longuement
le récit de ces inoubliables fêtes, Disons
seulement que ce fut un triomphe sans égal à
cette date, au jour de la clôture, le cardinal
pouvait légitimement s’écrier, en
remerciant les congressistes
:
…Merci,
Éminences, et vous, messeigneurs, d’avoir
assisté avec tant de patience et de courage à
nos réunions ; je prie Notre-Seigneur Jésus-Christ
de vous en récompenser lui-même. Demain,
vous voudrez bien encore ajouter un sacrifice à
tant d’autres, en prenant part à la procession
du soir, Jésus, dans son Sacrement, sortira de
Saint-Marc; il parcourra le port d’ou s’embarquèrent
autrefois les capitaines vénitiens à la
conquête de nouvelles terres, et ou ils rentraient
toujours couverts de gloire, parce que, avec eux, il
avaient emporté Jésus dans son Sacrement.
Merci
à tous ceux qui ont travaillé à
la réussite de nos solennités; merci,
surtout, aux Vénitiens et aux étrangers
qui nous ont donné la consolation de les voir
venir si nombreux, jusqu’au milieu de la nuit,
adorer Jésus-Eucharistie et prier pour l’heureuse
issue du Congrès.
Dans
quelques liturgies, à la fin de la messe, quand
les fidèles vont partir, le diacre chante ; «Retournez
en paix », et le peuple répond : «In
nomine Christi, amen. »Et moi aussi, je vous dis
:
«Retournez en paix. » Nous ne nous reverrons
plus sans doute sur cette terre ; mais nous nous retrouverons
au pieds du Tabernacle éternel.
Les
disciples d’Emmaüs, qui reçurent la
visite inattendue du Sauveur, le virent disparaître
dès qu’ils l’eurent reconnu. Mais
aussitôt, ces hommes qui s’étaient
éloignés par peur de Jérusalem,
y retournèrent : ils avaient entendu le Christ
ressuscité, ils l’avaient contemplé,
et maintenant ils les prêchaient, Suivez leur
exemple, prêches ce que vous avez senti, ce que
vous avez vu et les ardeurs de vos âmes, répandez-les,
communiques-les aux autres (67).
«
A ces mots, raconte, L. Daëlli, l’enthousiasme
des foules ne peut se contenir, et elles couvrirent
de leurs chaleureux applaudissement la voix du Patriarche
(68). »
Léon
XII, qui avait suivi avec la plus grande attention les
phases du Congrès, recevant peu de jours après
un prêtre vénitien, lui dit avec une expression
très vive de joie : « Il vostro cardinale
si é fatto molto onore (69). »
Les
« témoins » du procès informatif
sont unanimes à signaler le triomphal succès
du Congrès eucharistique. Nous citerons seulement
ces lignes de don Jeremich :
En
1897, il organisa et célébra le Ve Congrès
Eucharistique National, qui réussit splendidement,
avec la présence de cinq cardinaux, de trente-cinq
évêques et la grande participation du peuple
aux cérémonies (70)
Une
des grandes attractions du Congrès fut l’exposition
eucharistique que le cardinal avait voulue, malgré
le de fortes oppositions. Inaugurée le 9 août
par le patriarche en personne, dans la belle salle de
la Conférence de Saint-Roch, en présence
des cardinaux, des évêques, du syndic de
Venise, du conseil général ou provincial,
des officiers de la ville et du gouvernement, des membres
de la magistrature, elle obtint un succès inespéré.
C’est qu’elle avait été organisée
de manière à lui donner une signification
et une portée à la fois religieuse et
patriotique.
Ce
que vous admirez ici, Messieurs, pouvait die le cardinal
Sarto, n’est pas venu des pays lointains, mais
a tété recueilli seulement à Venise
et dans la région gouvernée autre fois
par votre glorieuse République, et que protège
encore, avec un noble orgueil, le lion de Saint-Marc,
auquel ces provinces doivent leur bonheur et leur prospérité.
Pendant
près de deux mois, la Conférence de Saint-Roch
devint le rendez-vous de tout Venise et des étrangers.
On y pouvait admirer les artistiques chefs-d’œuvre
qui témoignaient de la piété des
Vénitiens envers L’Eucharistie : vases
sacrés, parmi lesquelles le calice dit de Lamon,
le plus ancien des calices à miniatures, suivant
M. deRossi; calice d’albâtre oriental, de
sardoine, d’onyx, de cristal des montagnes, incrustés
de perles et de diamants, vase byzantins, ornements,
chapes, dalmatiques, étoles, voiles du plus haut
prix, étincelants de pierres précieuses,
d’or, du velours, de brocart ; gonfanons multicolores
de la plus haute antiquité. Mais ce qui donnait
à l’exposition son cachet le plus particulière,
c’est la collection de dentelle vénitiennes
uniques vraiment dans leur genre (71).
Le
zèle du cardinal ne devait point se borner à
ce triomphe eucharistique. Mais durant son gouvernement
patriarcal, ajoute Jeremich, il fit des célébrations
de fêtes extraordinaires : le centenaire de la
Dédicace de la basilique de Saint-Marc, en 1895,
transféré à l’année
précédente ; en 18987, le centenaire de
saint Pierre Orseolo ; en 1900, si j’ai bonne
mémoire, le centenaire de Gérard Sagredo,
toutes ces célébrations furent faites
avec grande solennité et avec les plus grands
efforts pour procurer le fruit spirituel chez les fidèles,
par le moyen des prédications préparatoire.
,etc (72).
Du
reste, point de souvenir, point de manifestations de
la vie vénitienne, nationale ou patriotique,
que le cardinal en marquât d’une notre profondément
religieuse qui demeurait gravée dans les âmes.
A toutes ces réjouissances, il apportait le rayonnement
de sa pourpre, de son exquise bonté, de son ardente
piété. C’est ainsi que les fêtes
de l’Arsenal, le lancement du cuirassé
Francesso.
Ferrucio,
l’inauguration de la cité ouvrière
de Murano, et surtout la bénédiction de
la chapelle dédiée à la Vierge
Mère du Rédempteur sur la cime la plus
élevée des Alpes vénitiennes, le
mont Grappa, à mille sept cent quatre-vingt quatre
mètres d’altitude, furent rehaussés
de sa présence, de sa parole et de sa prière.
(73)
Mais
l’événement le plus important, dans
cet ordre de choses et après le Congrès
eucharistique, fut la reconstruction du campanile de
Saint-Marc. Ce monument t, érigé depuis
des siècles, à la gloire de l’évangéliste,
s’était brusquement écroulé
le 14 juillet 1902, écrasant une loge édifiée
à sa base e t décoré de bas reliefs
du Sansovino. Après avoir, dans une cérémonie
publique, remercié la Providence de ce qu’il
n’y eût à déplorer, aucun
accident d personne et de ce que la merveilleuse cathédrale
elle-même n’eût été
touchée, le patriarche voulut que le campanile
fût reconstruit. L’accorde et les concours
furent unanimes et enthousiastes, non seulement à
Venise et en Italie, mais encore, de la part de tous
les amis des arts, dans toutes les parties du monde.
Le 25 avril 1903, en la fête de Saint Marc, eut
lieu la pose solennelle de la première pierre.
Pour la circonstance, la ville était splendidement
ornée et pavoisée. Dans les tribunes avaient
pris place les personnalités officielles et les
représentants du monde de la politique et des
arts. Au centre, le comte du Turin prince de la maison
de Savoie, représentant du roi d’Italie,
près de lui, le trop fameux ministres de l’instruction
publique, Nasi, dont la fin misérable était
proche M. Chaumié, ministres de Instruction publique,
représentait le gouvernement de la République
française. Près qu’il eut béni
la première pierre, répondue« au
discours pitoyable de Nasi qui n’avait pas su
dire du bien de la patrie sans offenser un prince de
l’Église (74) », puis aux discours
du comte de Turin et du comte Grimani, maire de Venise,
le cardinal Sarto prononça un discours ou chacun
puit admirer, en des conjonctures exceptionnelles et
délicates, le sens politique et le tact du patriarche.
À
la suite de cette cérémonie, dans un interview
à un rédacteur du Figaro, M. Chaumié
parlait ainsi du cardinal Sarto :
Imaginiez
un homme de belle stature, bien droit, avec le front
haut, les joues colorées.. Je ne lui aurais pas
donné plus de soixante ans, malgré ses
cheveux blancs. Je fus frappé par la majesté
de son visage, et c’est en vain que je cherchais
à rapprocher l’imposante figure de ce prélat
de celle d’autres ecclésiastiques de ma
connaissance. Son regard était doux ; il était
comme le reflet d’une âme intelligente,
douce, aussi était sa voix, elle me produisait
l’effet d’une voix paternelle. Il s’adressait
au comte de Turin avec une parfaite distinction. En
lui rien d’obséquieux ni de hautain. Son
maintint était celui d’un homme qui sait
parfaitement tenir sa place…
Le
patriarche de Venise ne se contentait pas de développer,
par tous les moyens et industries, l’éducation
chrétienne et la vie chrétienne de son
peuple ; comme à Mantoue, comme partout il était
passé, pus encore par ce que les besoins ; étaient
devenus encore plus immenses, il répandait à
flots les trésors de la charité corporelle,
d’ailleurs inséparable de la charité
spirituelle qui en est le principe et l’âme,
Qu’il est émouvant ce mot passé;
en diction chez les Vénitiens : « Pour
faire la charité, notre patriarche engagerait
tous les saints du Paradis! »
De
fait, il engageait d’abord tout son avoir, toute
sa personne. Les revenus du patriarcat étaient
bien modestes : environ douze mille lires. Qu’était
cela pour la charité du cardinal! Son secrétaire,
Mgr. Bressan, faisait des remontrances; en parfait administrateur
( car le cardinal Sarto, à l’Inépuisable
charité, administra et fie administrer avec le
soin le plus scrupuleux et le plus accompli, les biens
d’Église) il lui remettait au début
de chaque mois la somme de cinq cents lires pour ses
aumônes, trois ou quatre jours après, il
n’en restait pas un centime. Alors, le patriarche
engageait jusqu’à son anneau épiscopal.
C’est
que toutes les détresses recouraient à
lui, et il s’effort de les soulager toutes. A
Mantoue, il avait, on s’en souvint, mis au Mont-de-Piété
son anneau et sa montre. A Venise, on trouva le moyen
de l’empêcher d’en faire autant, et
il en fut navré. A un vieil ami qui le taquinait
plaisamment au sujet d’une superbe montre en or
qu’il avait tiré de sa poche, il disait
: « Ne m’en parlez pas ! l’astucieuse
personne qui me l’a offerte a eu la détestable
idée de faire graver sur le boîtier les
armes patriarcales. Aussi m’est-il impossible
de l’engager. Vous concevez quel scandale ce serait
si on la reconnaissait ! »
…
Mais des dons personnels qui lui étaient fais,
même les plus précieux, tout comme des
honoraires qu’il pouvait recevoir pour ses sermons
ou autres circonstances, tout passait aux pauvres, une
fois qu’il avait pourvu aux besoins d es premiers
de ses pauvres : son clergé, ses séminaristes;
car il était là-dessus le plus vigilants
et les plus clairvoyant des pères, comme l’attestant
unanimement les « témoins » des procès
informatifs. Mais c’est peut-être encore
dans sa manière de secourir les misères
cachées que le cardinal était le plus
émouvant. Une personne qui avait possédé
jadis une belle fortune était tombée dans
une situation extrêmement pénible, le patriarche
lui fit visite, « Je suis désolé,
lui dit-il, il ne me reste plus absolument rien; mais
prenez ceci c’est un objet d’art de valeur,
vous pourrez en avoir une bonne somme. Et lui tendit
un crucifie richement sculpté.
Sa
charité pastorale, le cardinal Sarto ne l’étendait
pas seulement aux catholiques. Il se montra plein de
bienveillance et de générosité
à l’égard des dissidents. «
A Venise, d’après Mgr, Bressan, s’étaient
infiltrés » des protestants. Le Serviteurs
de Dieu organisa une association dont les membres furent
chargées de visite leur hôpitaux ou résidences
hospitalières (75). »
Je
me souviens, déclare à son tour don Joannes
Jeremich, qu’à Venise, il s’employait
de tout son pouvoir au retour des dissidents à
la foi catholique, qu’il en soignait la préparation,
que lui-même en personne recevait leur abjuration,
et qu’il leur conférait le baptême
et les autres sacrements avec grand satisfaction spirituelle
(76).
Bon
Pasteur, le cardinal Sarto aimait à se mêler
familièrement à son peuple. Que de fois
il s’attardait devant les boutiques ou avec les
pauvres gens rencontrés sur la rue ou au bord
de la mer ! Et l’ un des plus beaux éloges
qui ait été décernés à
ce grand « homme de bien » est dans ces
humbles et ferventes paroles, jaillies du cœur
de son peuple : « Voilà notre cher patriarche
qui passe, occupé à quelque bonne action!
Que Dieu le bénisse! Que Dieu bénisse
aussi la mère qui l’a porté! »
Quelle réplique de l’immortelle parole
adressée jadis au Maître divine : «
Bienheureux le sien qui vous a porté! »
Nous
ne citerons que deux exemples. L’hivers de 1872
ayant été particulièrement dur,
il fit un chaleureux appel au peuple pour secourir les
pauvres, donnant le premier l’exemple de la plus
complète générosité.
C’est
surtout dans les calamités publiques qu’éclatait
la charité du Pasteur. Le 20 août 1897,
Venise, le désastre de Calle Redivido ensevelissait
quelques ouvriers qui, avec grand courage, s’étaient
employés à éteindre un incendie.
Le cardinal adressa à son peuple une Lettre extrêmement
émouvante, pour demander des secours en faveurs
des familles éprouvées. Le 3 septembre,
il assista aux funérailles très solennels
des victimes, dans la cathédrale Saint-Marc,
et il donna lui-même l’absoute (77). Donner
de soi, se donner soi-même, c’était,
pour le patriarche de Venise comme pour l’Évêque
de Mantoue, comme pour le curé de Salzano, comme
plus tard pour le pape Pie X., la manière essentielle
et sans doute la plus efficace de faire de l’action
sociale, de résoudre la question sociale. Mais
se serait se monter bien injuste que d’ignorer
ou méconnaître les sens profondément
social du patriarche de Venise, les fécondes
initiatives sociales qu’il a réalisées.
Tout ce qui pouvait contribuer à l’amélioration
matérielle du peuple, le cardinal Sarto en eut
comme l’angoissante hantise; grand réaliste,
il ne se borna jamais à élucubrer de belles
théories, il alla droit au pratique, s’applique
à créer des institutions, des œuvres
de la plus grande extension possible; il créa
ou réorganisa des sociétés, des
coopératives, des cercles, déjà
spécialisés, Dans les paroisses ou existaient
, du moins en embryon, des œuvres de ce genre,
il exigea que les caisses dont vivaient ces oeuvres
eussent une meilleure direction. Mettant déjà
en action la vraie doctrine de la démocratie
chrétienne, après avoir fondé vingt-sept
caisses ouvrières, il créa la Banque de
Saint-Marc, caisse centrale de toutes ces caisses. Au
sujet de cette banque, dans sa déposition au
procès informatif, le jurisconsulte Augustin
Vian nous a livré de bien intéressants
détails :
Parmi
les initiatives de caractère social, il importe
surtout de mentionner la fondation de la « Banque
de Saint-Marc » qui a toujours prospéré
et est maintenant encore florissante, le cardinal groupa
une réunion de personnes, assez compétents,
à qui il confia la rédaction des statuts.
A l’article 2 on lit « La société
a pour but de procurer caution et profit ( impiego)
aux capitaux et de contribuer à l’accroissement
des œuvres catholique. » A l’article
18 on lit : « Les bénéfices nets
seront attribués comme suit…cinq dixièmes
du profit des oeuvres catholiques après entent
avec le Comité diocésain de Venise de
l’œuvre des Congrès.
Le
patriarche souscrivit le premier comme actionnaire,
et, par la suite, il veilla à la bonne marche
de la banque, obtenant un immense secours pour toutes
les bonnes œuvres et les bonnes initiatives, »
Le même témoin ajoute : « Il favorisa
beaucoup la société d’assurance
; « la Catholique », de Vérone. Il
fonda à Venise l’œuvre du «
Pain de saint Antoine » et il disposa que du ricavato,
qui fut toujours grand, il fût attribué
des bons de pain d’une demi kilo chacun : une
partie ce ce pain était mis à la disposition
des curés, une autre partie était donnée
à la conférence de Saint-Vincent, une
troisième était affectée au patriarche
afin qu’il pût l’attribuer aux Instituts
religieux besogneux, en particulier aux Ordres cloîtrés.
L’œuvre fut vraiment providentielle et donna
des résultats inespérés. Le patriarche
ne manqua jamais d’intervenir dans toutes les
questions qui surgissaient concernant le travail des
ouvriers, et il s’employa toujours à favoriser
la classe à la plus humble, quelques fois avec
un plein effet (78)…
Le
cardinal ressuscita et développa avec un grand
zèle la fameuse industrie des dentelles ( Merletti)
qui occupa bientôt six cents ouvriers divisés
en sept sections. Il intéressa à cette
œuvre les dames de la noblesse. Par une Lettre
du 24 mars 1897, il recommanda aux évêques,
curés, recteurs de touts les églises,
de développer cette belle industrie si avantageuse
pour le bien du peuple. Le 13 janvier 1898, visitant
une maison d’apprentissage pour la dentelle, il
lui laissa, écrite de sa main, une admirable
attestation de joie pour les efforts et les progrès
réalisé (79), D’un zèle inlassable,
il encouragera et développa le Secrétariat
du Peuple, qui avait pour objet de procurer aux ouvriers
un travail assuré et justement rétribuée
(80). L’ascendant du cardinal devint bientôt
si considérable sur toutes les classes de la
société et en particulier sur les gens
du peuple, que plus d’une fois il fut appelé
à juger les différends, à dirimer
les conflits entre patrons et ouvriers.
C’est
ainsi que les ouvrières de la fabrique de tabac
de Venise s’étant mises en grève,
il n’hésita pas à reconnaître
la légitimité de leurs revendications;
il leur proposa son arbitrage au près des patrons,
qui fut unanimement accepté et couronné
de plein succès.
Au
procès apostolique de Venise, don Jéremich
déclare :
Il
favorisa le Mouvement Social Chrétien, et conserva
des relations épistolaires avec Tonolio et particulièrement
avec le compte Paganuzzi, avec qui il était déjà
en relations, du temps même ou il était
évêque de Mantoue, et qui recourait à
lui pour le conseiller (81).
Dans
l’impossibilité de mentionner touts les
initiatives, tous les oeuvres sociales du cardinal Sarto,
nous rappellerons seulement, et pour conclure, que,
au deuxième Congrès catholique pour les
études sociales, tenue à Padoue au mois
d’août 1896, le patriarche prononça
un admirable discours ou se résume déjà
tout son programme : « L’intaurazione di
tutto in Cristo (82) »
Parallèlement,
ou plutôt en intime et profonde unité avec
l’Action sociale, le cardinal Sarto s’appliqua,
avec un zèle aussi actif qu’éclairé,
à organiser et développer, dans son diocèse.
L’Action catholique. Il avait là-dessus
les idées les plus nettes et les plus fermes.
Il était parfaitement convaincu, et déjà
depuis longtemps, comme il l’avait montré
à Mantoue, de la nécessité de l’apostolat
des laïcs autour de leurs chefs ecclésiastiques.
Dans ce sens et dans ce but, il multiplia les comités
paroissiaux qui répondaient aux associations
d’Action catholique de notre temps, et comprenaient
des groupes ou sections d’hommes, de jeunes gens,
des sections féminines. A ces comités,
à leurs membres, il prêchait avant toute
une vie chrétienne personnelle, exemplaire, et
puis une action vraiment constante.
Il
disait, par exemple, le 23 novembre 1895, aux membres
de la Xe assemblée régionale vénitienne
de l’Union des Congrès catholiques : Une
seule en parole, pour vous recommander une seule chose
: l’action. Non beaucoup de discours, car les
bavardages doivent être laissés aux homes
de la politique; à nous les faits. Les membres
des Comités paroissiaux doivent être les
collaborateurs du curé, l’aidant en toutes
les oeuvres du zèle sacerdotal, dans l’enseignement
de la doctrine chrétienne, dans la bonne direction
des patronages, dans le rétablissement de paix
dans les familles, de manière que le Vicaire
du Christ puisse vraiment compter sur le peuple pour
la défense de ses droits, sans quoi il ne peut
être aucun bien, ni religieux, ni moral…
Et par-dessus tout, concluait-il discipline, obéissance,
abnégation. Travaillez, mais sans but temporel,
mais sans intérêts privés, sans
ambition personnelle, montrant une conduite irréprochable
dans l’accomplissement de nos devoirs envers Dieu,
envers le prochain, envers nous-mêmes (83).
Il
aimait à réunir auprès de lui les
membres des Comités paroissiaux, pour les exhorter,
les encourager, leur donner ses directives et leur infuser
sa flamme. Il fit de son palais le centre de l’Action
catholique de Venise. « Je vous remercie d’être
venus me trouver, disait-il le 13 juillet 1896, au terme
de la réunion diocésaine; cette maison
est la votre; quand vous voudrez vous réunir,
venez ici autour de moi. »
Cette
insistance à grouper autour de lui les membres
de l’Action catholique n’était que
trop fondée et répondait à des
nécessités que saisissait à merveille
le réalisme du patriarche. L’œuvre
des Congrès catholiques ( Opera dei Congressi
Cattolici) était aune association très
importante qui avait, pour lors, son siège à
Venise et centralisait, sous le rapport de la direction
doctrinale et de l’action, les diverses organisations
catholique de toute l’Italie
A
cette œuvre, appelée à rendre de
grands services, le cardinal donna la plus grande sollicitude
et les soins les plus vigilants; avec un zèle
inlassable il travailla à la consolider et à
la développer ; dans ce but, il recommandait
chaleureusement la création de comités
paroissiaux (84), témoignant même de son
mécontentement si quelque curé s’en
désintéressait. A ce propos, il disait,
à la fin de la réunion du 23 novembre
1895 :
J’ai
entendu dire qu’il y a encore quelques curés
hostiles aux Comités paroissiaux, par inertie
ou mauvaise volonté je ne sais. Cela me fend
le cœur!… Que tous les curés s’emploient
à fonder ou à développer le Comité
paroissial et que les catholiques les secondent, donnant
l’exemple de l’union, de la constance dans
l’œuvre, de l’obéissance aux
supérieurs. Je ne puis concevoir un curé
qui n’a pas encore établie dans sa paroisse
un Comité paroissial, non seulement par ce qu’il
désobéit aux commandements précis
du Saint –Père, mais encore parce qu’il
se prive d’un puissant secours, sans lequel il
ne pourra remplie bien des charges de son ministère,
ou celles-ci resterons infructueuses (85).
Mais
peu à peu , par l’entrée dans l’œuvre
de certains éléments dangereux par leurs
tendances extrémistes, et surtout lorsque l’abbé
Murri prétendit rénover l’œuvre
« en l’adaptant aux temps nouveaux »
et « en donnant aux cathodiques italiens d’unité
et la force de parti politique (86) », l’œuvre
se trouva atteinte d’une profonde division, Le
patriarche vit tout de suite le péril et il ne
cessa de le dénoncer et de le prévenir,
en prêchant, en toute circonstances, l’union,
et en mettant en garde contre les déviations
dans la politique; il fut obligé de le faire,
en particulier pour les « sections jeunes »
fondées par lui avec tant d’amour (87).
Ses sages et paternelles recommandations ne seraient
pas toujours suivies – devenu pape, le patriarche
aurait la douleur de devoir dissoudre l’Opera
dei Congressi Cattolici (88).
L’action
sociale du patriarche, par une sorte de corollaire tout
naturel, devait s’étendre sur le terrain
politique ; les deux actions se tiennent ou plutôt
n’en font qu’une, car le citoyen a des devoirs
et de graves devoirs à remplir, à titre
même de citoyen, dans ce qui touche au gouvernement
de la cité, le droit naturel et les lois lui
confèrent le droit et le devoir de travailler
à procurer à ses concitoyens des hommes
et des institutions capables de réaliser au mieux
le bien commun. C’est un lourd contresens, qui
fut longtemps trop répandu, que le prétendre
le contraire. Le cardinal Sarto avait trop de bons sens,
ajoutons qu’il possédait un sens politique
trop profond pour commettre une telle erreur.
A
cette date, par ordre de Léon XIII, les catholiques
aient pour consigne de se tenir à l’écart
des luttes politiques, des luttes de partis, qui mettaient
aux prises la monarchie de Savoie avec les socialistes
et extrémistes généralement inféodés
à la Franc-Maçonnerie; mais il important
souverainement, sur le recommandation même du
saint-Père, de travailler, par les moyens légaux,
c’est –à-dire pour l’habiles
coalitions l’électorales, à soustraire
les administrations municipales et provinciales, et
par suite le gouvernement national, à la domination
des sectes maçonniques et révolutionnaires.
Sur
le terrain, de la lutte politique et sociale, le cardinal
Sarto devait réussir un coup de maître.
Laissons là-dessus la parole au « témoin
» don Joannes Jeremich ; Quand le Serviteur de
Dieu vit à Venise, il trouva au pouvoir la «
clique radico-maçonnique ». Il s’employa
immédiatement à former la coalition des
partis d’ordre et il réussit à faire
triompher, aux élections communales de 1895,
la liste clérico-modérée, avec
la Junta Grimani qui devait resta au pouvoir à
Venise pendant vingt-cinq ans. De cette manière,
il écarta pleinement le danger de l’accession
du socialisme qui travaillait à conquérir
le pouvoir. Dans la Junta Grimani prévalaient
extérieurement les modérées, qui,
du reste, étaient religieux et hommes de bien
; en réalité c’est les cléricaux
qui gouvernaient et Grimani lui-même ne prenait
jamais aucune décision importante sans demander
ou faire demander les sentiments du patriarche, Grimani
eut toujours une grande « dévotion »
envers le Serviteur de Dieu, qui, devenue pape, lui
témoignait une particulière bienveillance
(89)
Ce
succès, le patriarche l’avait préparé
de longue date, avec une sagesse, une prudence, un tact
et une ténacité qui devaient faire l’admiration
des ennemis eux –mêmes. Avant d’entrer
en action, il mesura bien ses forces et ne négligea
rien pour assurer le triomphe, se dépensant pour
cette cause avec une incroyable énergie, ajoutant
et faisant ajouter à l’action la prière.
Dans l’accord conclu entre les deux partis, le
cardinal eut grand soin de bine préciser les
buts essentiels qu’il préconisait : le
rétablissement de la prière et de l’enseignement
religieux dans les écoles; le repos « festival
» dans les offices communaux, la participation
de l’autorité municipale dans les fêtes
votives ; une direction des œuvres pies de à
sauvegarder la volonté des testateurs (90), «
tout cela fut ponctuellement respecté (91)
A
propos de ce succès, le cardial racontait à
ses amis qui le complimentaient que, pendant trois jours
et trois nuits, il avait écrit de sa propre main
plus de deux cents lettres aux religieux, aux communautés,
aux prêtres, aux personnes pieuses de sa connaissance,
pour les exciter à demander à Dieu une
victoire qui aurait une influence capitale, en particulier
sur l’enseignement religieux. Il ajoutait :«
Je crois que mon travail n’a pas été
vain, car je me proposais un noble but, et j’ai
obtenue que le succès fût le résultat
de tant de prières (92).
Du
reste, au plus fort de la lutte, le patriarche, ne se
départit pas un instant de la plus parfaite dignité,
de la modération et de l’esprit de charité
Cette
victoire, pouvait écrire le Correspondant du
10 août 1903, ne lui attira pas de déboires,
parce que l’opinion lui connaissait le droit d’en
être satisfait, et rendait hommage au tact et
à la prudence dont il avait donné la preuve
pendant la lutte électorale.
Au
sujet de ces élections, pourtant, le cardinal
eu t à faire face à des attaques particulièrement
pénibles. Ne faut-il pas accusé de faire
un peu trop cause commune avec les libéraux,
et pour ce motif, Léon XIII, dans une certaine
audience, lui fit quelques observations. Mais le patriarche
exposa qui étaient ces libéraux, dont
la profession de la foi catholique et la pratique des
sacrements étaient notoires, par exemple, le
Syndic comte de Grimani, et il ajouta qu’il était
absolument forcé de se tenir en amitié
avec eux pour empêcher le triomphe de la maçonnerie.
D’autre part, il fit bien observer comment il
ne cédait en rien sur les questions de principe.
Le Saint-Père fut pleinement satisfait de ces
explications, comme le Serviteur de Dieu eut à
le dire en ma présence (93).
Au
surplus, Léon XIII voulut témoigner sa
satisfaction d’une manière publique et
solennelle. Il adressa un bref aux jeunes catholiques
de Venise, les félicitant d’avoir su, obéissant
à la voix de leur patriarche, combattre énergiquement
pour assurer à leur cité une administration
digne d’elle et de leur foi : rectum civitali
regimen omni ope secundoque exitu contendistis (94).
Du
reste, les témoignages des procès ordinaire
et apostolique de Venise sont pleins de cet événement.
Tous les journaux d’Italie, catholiques et non
catholiques, en parlèrent, les premiers avec
grands applaudissements, les seconds avec une colère
mal contenu, « parce qu’ils sentaient bien
qu’après la victoire des forces saines
de la cité, une revanche de leur part ne serait
plus possible (95) ».
L’Adriatique,
journal libéral de Venise, écrivait le
lendemain de la victoire : « Les cléricaux
ont vaincu et ils ont vaincu bruyamment comme en aucune
autre cité d’Italie, avec une majorité
écrasante. »
Quatre
ans plus tard, aux élections administratives
du 31 juillet 18999 les dernières qui eurent
lieu sous le patriarcat du cardinal Sarto la victoire,
par le nombre des catholiques entrés dans l’administration
communale, fut encore plus retentissante. Les adversaires
s’étaient préparés pour la
revanche, mais ils furent battus à l’immense
honte de leur principal candidat : le franc-maçon
prof. G. Bordiga (96).
Enfin,
sur ce point si important des élections, tous
les « témoins » des procès
signalent que « ce ne furent pas les catholiques
qui, atténuant leurs principes, vinrent aux modérés,
mais le modérés qui virent aux catholiques
(97) ».
Pie
X avait à un trop haut degré le sens des
réalités, des besoins contemporains les
plus urgents et les plus graves, pour ne pas sentir,
avec une sorte d’acuité, la nécessité
d’une presse nettement et courageusement catholique.
Celle-ci
était, à ses yeux, le plus sûr moyen
nos seulement de combattre la presse hostile à
l’Église, mais encore de sauvegarder tous
les intérêts religieux. Du reste, dans
la campagne électorale menée à
Venise, il avait pu mesurer l’influence d’un
bon journal, tel que la Difesa. On connaît le
mot de Mgr. Ketteler : « Si saint Paul revenait
de nos jours, il se ferait journalistes « Et Léo
XIII n’avait –il pas déjà
déclaré qu’ « un journal catholique
était une mission perpétuelle dans une
paroisse ».
Le
cardinal Sarto ne pensait pas autrement : c en vain,
disait-il, vous bâtirez des églises, vous
pêcherez des missions, vous fonderez des écoles
; toutes vos œuvres, tous vos efforts seront détruis,
si vous ne savez en même temps manier l’arme
défensive et offensive de la presse loyale et
sincère.» Aussi s’employa-t-il de
toutes ses forces à soutenir et à développer
les organes de la presse catholique, en particulier
de vaillant journal de Venise, La Difesa.
A
son arrivée à Venise, le cardinal trouva
ce journal dans une situation quasi désespérée;
il retourna promptement la situation, au point de rendre
ce journal un des plus prospères de l’Italie,.
Le patriarche déclarait, dans une réunion
de 12 juillet 1896 :
Quelle
humiliation pour les Vénitiens et pour moi-même,
si le journal devait tomber! Mais cela ne sera jamais,
parce que je ne veux pas qu’il tombe, et je dois
ajouter ceci : pour aider La Difesa, pour qu’elle
vive et prospère, si je n’ai rien d’autre
à donner, je donnerais mon anneau, je donnerai
ma croix, et il ne me suiffera pas d’une en métal,
je donnerai même cet habit rouge enfin, je donnerai
tout, mais je veux que le journal vive (98)!
Les
témoignages abondent, unanimes. Il défendit
avec la dernière énergie le journal catholique
La Difesa, et il le soutint même par des sacrifices
pécuniaires », déclare don Jeremich
(99)
«
Durant sojn patriarcat, déclare don Pescini,
il soutint et défendit de tout son pouvoir la
presse catholique, spécialement le journal La
Difesa. »
Le
même témoin raconte comment, dans une circonstance
fort délicate, il sauve ce journal :
Un dissentiment ayant surgi entre le directeur de La
Gazeta, don Macola et le Père Zocchi, directeur
de La Difesa ( au sujet de la l’attitude à
garder lors des élections de 1895, à l’égard
du parti libéral modéré), le patriarche
n’hésita pas à sacrifier ce dernier,
quoiqu’il l’estimât beaucoup, et il
le fit appeler à Rome comme rédacteur
de la Civilta cattolica . Par la suite, devenue pape,
il le reçut et lui fit un accueil particulièrement
affectueux, le P. Zocchi étant éloigné
; le patriarche mis à la tête du journal
le Comm. Saccardo, d’une valeur éprouvée
et de foi intrépide (100)
Grand
‘ social’, grand politique, le patriarche
de Venise, durant tout son patriarcat, réussit
à vivre en paix avec les pouvoirs publics. Le
fait est unanimement attesté par les ‘.Témoins’’
des divers procès et par les historiens contemporains.
‘’ Au regard de la politique, déclare
don Jeremich, il maintint un grand équilibre
et un tact accomplie, mais toujours en tâtant
haut l’honneur du Saint-Siège, et de sa
charge (101). Toujours respectueux et plein de déférence
pour l’autorité légitime, il n’en
était que plus ferme pour s’élever
contre tout attentat aux libertés religieuses,
à la sainte Église, à la morale
chrétienne. C’est ainsi qu’il protesta
publiquement et avec la plus grande énergie contre
le projet de loi sur la priorité du mariage civil
et contre le projet de loi sur le divorce. Il publia,
le 10 janvier 1902, une Lettre pastorale sur le mariage
chrétien et le divorce, traitant longuement de
la doctrine du mariage chrétien sous ses divers
aspects. De plus, il tint, au patriarcat, une conférence
contre le divorce, conférence à laquelle
prirent part, entre autres, l e syndic Grimani et plusieurs
conseillers municipaux (102). Dans les chambres, les
projets furent momentanément écartés.
Quand,
nous retournant un instant en arrière, nous jetons
un coup d’œil d’ensemble sur cette
période de la vie du cardinal Sarto, comment
ne pas souscrire à ce jugement si ferme et si
nuancé de René Bazin :
Cet
homme était un des mieux doués de son
temps, On ne peut dire qu’il excellait en doctrine
sans entendre affirmer qu’il excellait aussi en
charité ; ni qu’il excellait en charité
sans que la preuve soit fournie qu’il avait une
étonnante puissance d’assimilation, la
connaissance la plus étendue de l’histoire
religieuse et de l’histoire profane, un goût
très sûr d’artiste, et le sens inné
et déjà la longue pratique de l’autorité.
L’extrême développement d’une
de ces qualités est communément appelé
génie, n’est-il pas également un
homme de génie, celui qui le possède toutes
au plus haut degré, et ne peut-on prétendre
qu’un tel ensemble de dons naturels et de richesses
acquises constitue le génie de perfection ou
de gouvernement et que ce fut le partage, la marque
et la gloire du Giuseppe Sarto Non pas toute la gloire,
cependant, ni toute l’explication de ce grand
homme. Avant tout, il était un ami de Dieu, une
âme sans aucun orgueil, tout souple, dès
lors, entre les mains de la grâce divine. Et la
grâce vigilante qu’il avait préparé
de loin, voyant que jamais il ne lui avait été
rebelle, allait à cause de cela, lui donner à
gouverner les trois cents millions de catholique et
combien d’âme au delà qui remplissent
le monde (103)
Quoi
d’étonnant que Léon XIII ait professé
la plus haute estime pour le patriarche de Venise !
Un jour que, dans une réunion de cardinaux, il
avait remarqué son absence : «Il manque,
dit le pape, la perle du sacré-Collège,
le patriarche de Venise.»
Ce
n’est point que le cardinal ait, de queue manière
que ce soit, montré vis-à-vis du Saint-Père
ce qui eût pu ressemble à de l’obséquiosité
; il serait blasphématoire d’employer seulement
l’expression : qu’il n’a jamais fait
sa cour au Souverain Pontife. Nul ne fut fils plus fidèle,
plus tendrement et plus fortement attaché à
Léon XII ; nul ne suivit avec une aussi parfaire
docilité, en toute matière, les directives
du Chef de l’Église. On se rappelle comme,
en toute occasion, il prêchait à ses fidèles
le respect, l’obéissance, l’amour
envers le pape. Assurément ; quant au reste,
plutôt de la réserve. Homme de sa charge
et de son poste, «. il s’éloignait
de Venise rarement, dans des circonstances solennelles
ou il ne pouvait éluder une invitation. Il n’allait
même pas souvent à Rome, au point que Léon
XIII lui fit aimablement savoir qu’il désirait
le voir pus souvent.(104) ». La dernière
fois qu’il reçût la visite du patriarche,
il lui dit : «.un pressentiment Nous averti qu’il
faudra bientôt nous rendre à l’appel
du Seigneur.. Il se pourrait que vous soyez appelé
à Nous succéder. » Et comme le cardinal
se montrait stupéfait et malheureux de telles
paroles, Léon XIII ajouta : « Nous savons
que vous pourrez rendre les plus grands service à
l’Église » Les Témoins sont
unanimes à attester que la dernière maladie
et la mort de Léon XIII plongèrent le
cardinal dans une profonde douleur, « La nouvelle
de la mort de Léon XII l’affligea profondément,
déclare don Pescini, par que il lui était
très dévot et qu’il était
très bien vue de ce pape (105) »
«.Le
Serviteur de Dieu apprit la mort de Léon XIII
avec grande douleur, dit don Eugène Bacchion,
parce qu’il le tenait en grande estime et vénération
(106). » Et le « témoin » Jeremich
est plus explicite et plus précis :
Lorsque Léon XIII tomba dans sa dernière
maladie, le cardinal perdit sa bonne humeur habituelle,
se montre très préoccupé, ordonna
des prières pour sa guérison, et il fut
très affligé de sa mort, le jour ou parut
l’annonce de cette mort, je me rendis au patriarcat
pour lui présenter mes condoléances. Le
voyant pleurer, je me permis d’observer qu’il
n’y avait pas à s’étonne de
sa mort, étant donné son âge. Il
me répondit : « Mais tu ne sas pas comme
il me voulait du bien (107) »
Est-il besoin de souligner ce qu’il y a d’émouvant
et de providentiel dans une telle réciprocité
d’estime, de vénération, d’amitié
!..
Combien justement le Dr. L. Daelli a pu écrire
:
Les
neufs années que le cardinal Sarto passa à
Venise furent la période de sa vie la plus remplie
par une activité prodigieuse, la plus féconde
en résultats, encore, ne parlant que des faits
principaux, nous avons vu ces mille détails qu’il
entourait lui-même d’une modestie profonde
et d’une réserve délicate, ces faits
de chaque jour, de chaque instant, qui se déroulaient
sans éclat, comme s’écoule sans
bruit, à travers la prairie, le ruisseau bienfaisant
qui cache sa source dans les profondeurs mystérieuses
du sol (108)