MON DIEU ET MON TOUT

© + Sr Denise Ermite

Vie Du pape Pie X -2-

Le Patriarcat de Venise ( 1893-1903)

Le cardinal Sarto fixa son entrée à Venise pour le 24 novembre 1894. Il fit précéder cet événement de deux actes solennels, L’8in de ces actes est la première Lettre pastorale adressée aux fidèles de son nouveau diocèse. Datée de Mantoue, le 5 septembre 1984, en la fête de saint Laurent Justinien, évêque de Venise, cette lettre était d’une importance singulière. Pour le bien comprendre, il faut savoir que, pour se faire pardonner par les Loges ce qu’elles appelaient son abdication en faveur du Saint-Siège, Crispi fit publier dans la presse et dans les comités maçonniques que son acte n’était au fond qu’un acte de condescendance vis-à-vis du cardinal Sarto en qui il avait trouvé un esprit pleinement disposé à la « conciliations ». Le cardinal ne pouvait se méprendre sur le sens véritable de ce mot dans l’esprit de tels adversaires, aussi, à sa première Lettre pastorale, celle-là même où il annonçait son entrée à Venise, voulut-il affirmer, avec la plus absolue netteté, une prise de position qui ne permît aucun doute sur les principes qui allaient inspirer sa conduite, et qui étaient , d’ailleurs , comme le résumé des doctrines qu’il avait jusqu’à ouvertement professés. Dans cette lettre, il disait, entre autres :

Dieu est chassé de la politique, par la théorie de la séparation de l’Église et de l’État ; de la science, par le doute érigé en système ; de l’art avili par le réalisme ; des lois modelées sur la morale de la chair et du sang ; des écoles par l’abolition du catéchisme ;de la famille enfin, qu’on veut laïciser dans son origine et priver de la grâce du sacrement, Dieu est chassé de la chaumière des pauvres qui dédaignent de demander réconfort à celui qui seul peut leur rendre supportable leur dure condition. Il est chassé du palais des riches qui ne craignent plus les menaces de ce Juge éternel qui leur demandera un compte rigoureux de l’usage, des leurs biens. Il est méconnu des puissants qui n’abaissent plus leur front orgueilleux et croient se suffire à eux-mêmes… Il faut combattre le crime capital de l’âge moderne, qui prétend sacriliègement substituer l’homme à Dieu`apporter la lumière des préceptes et des conseils évangéliques, et celle des oeuvres de l’Église, dans tous ces problèmes que l’Évangile et l’Église ont si clairement et triomphalement résolus : éducation, famille, propriété, droits et devoirs : rétablir l’entente chrétienne entre les diverses conditions sociales : pacifier la terre et peupler le ciel : voilà la mission que je dois poursuivre parmi vous, soumettant toute chose à l’autorité de Dieu, de Jésus-Christ, et de son vicaire sur la terre, le pape.

S’adressant directement au clergé du patriarcat, il lui dénonçait le péril pour eux le plus redoutable sans doute et dans le quel tant de prêtes, hélas! Avaient sombré, et il les mettait en garde, dans des termes catégoriques, contre ce mal.

Que les prêtres, disait-il, prennent garde de n’accepter aucune des idées de ce libéralisme, qui, sous l’apparent du bien, prétend concilier la justice et l’iniquité, les catholiques libéraux sont des loups couverts de la toison des agneaux ; c’est pourquoi le prêtre vraiment prêtre doit dévoiler au peuple confié à ses soins leurs dangereux pièges et leurs mauvaises desseins. Vous serez appelés papistes, cléricaux, rétrogrades, intransigeants. Vantez-vous en ! … Soyez forts, et obéissez à ce commandement que rappelle Isaïe : « Crie et ne t’arrête point, élève la voix comme une trompette, et annonce à mon peuple ses scélératesses et à la mi-saison de Jacob ses péchés.» En me conformant, quand à moi, à la justice, à la piété, à la charité, à la patience, à la mansuétude, je combattrai le bon combat de la foi que j’ai professée devant de nombreux témoins, et avec la grâce céleste j’observerai ce commandement immaculé, irrépréhensible jusqu’à la fin de ma vie (1).

Journaux et public applaudirent à un si noble et si loyal langage. Seul, dit L. Daelli, les journaux de la secte gardèrent silence (2)…
Le second acte solennel du cardinal Sarto fut sa lettre au syndic de Venise pour lui annoncer sa prochaine arrivée. C’était alors le parti démocratico-social qui dirigeait le Municipe, et l’on se demandait avec une curiosité mêlé d’appréhension quelle serait l’attitude de deux pouvoirs. Voici le texte de la lettre du cardinal au maire de Venise, Ricardo Selvatico :

Illustrissime Seigneur

À l’approche du jour où je devais assumer le gouvernement spirituel de cet insigne diocèse, ce n’est un devoir d’exprimer à V.S. Illme et à vos honorables collègues du Conseil municipal, mes respectueux hommages. Si, en me présentant comme citoyen, je puis vous donner l’assurance que je ne manquera jamais aux devoirs qui me son imposé non seulement par la loi, mais par les convenances sociales ; comme patriarche, j’espère trouver dans les honorables représentants de cette illustre cité l’aide qui rendra moins difficile, l’exercice de mon sacré ministère. Et ceci, non seulement je l’espère mais le je tiens pour assuré ; car, quelque distincts que soient nos deux champs d’action, dans l’un et dans l’autre nous devons tendre au vrai bien des citoyen, et il ne peut pas y avoir de collision entre nos deux pouvoirs, puisque la religion et la société ont un seul et même Auteur. Dans la confiance que Votre Seigneurie voudra agréer l’humble office que me conseille mon cœur et que j’offre tout entier à ceux que je n’honore d’appeler mes concitoyens ; avec ma plus profonde considération, je suis votre très dévoué serviteur .

+ Joseph Sarto
Cardinal Patriarche

Le maire de Venise répondit :

Éminence,

Je suis reconnaissant à votre éminence pour l’amabilité avec laquelle vous avez bien voulu communiquer aux représentants de cette ville l’annonce de votre imminente arrivée à Venise. En mon nom et au mon de mes collègues du Conseil, je vous offre un respectueux salut. Soyez le bienvenu, Éminence, qui venez remplir le suprême officie ecclésiastique et exercer votre auguste mission de paix et de la charité. Les attributions de la municipalité me paraissent si nettement distinctes de celles du pouvoir religieux qu’aucun conflit ne devait surgir entre eux, surtout s’il existe cette courtoisie de rapports personnels dont votre Éminence, dans sa lettre a voulu nous donner le témoignage et que, de notre part, nous continueront loyalement à observer. Ainsi, l’harmonie entre de deux pouvoirs, que votre Éminence, si noblement, désire, beaucoup mieux que par des accords ou des compromis qui conviendraient mal à la dignité spirituelle de l’un et au caractère essentiellement laïque de l’autre, naîtra spontanément de leur mutuel respect et de la scrupuleuse et inviolable délimitation de leurs offices. Dans cet esprit, je renouvelle à votre Éminence l’assurance de mes hommages et de ceux de mes collègues, et j’exprime le souhait que le séjour dans notre cité vous soit cher et très agréable.

De votre Éminence Rme, très dévoué
R.Salvatico,
maire de Venise (3)

À l’annonce de la prochaine arrivée du cardinal, ce fut à Venise une véritable explosion d’enthousiasme, le comité diocésain publia cet appel :

Concitoyens ! Venise dépose son manteau de deuil que depuis trois ans, son veuvage de pasteur lui impose, avec ses parures de fêtes, comme aux jours des antiques victoires, elle va au-devant de son Père très désiré, le cardinal patriarche Joseph Sarto, trêve à la tristesse : il est raisonnable de se réjouir, d’élever à Dieu des remerciements, puisque les obstacles qui s’opposèrent pendant si longtemps à la réalisation de nos espérances communes, ont été surmontés. Réjouissons-nous : le catholique pour avoir un tel Chef : le non –catholique pour un tel exemple, le pauvre pour avoir trouvé un bienfaiteur, le riche un conseiller, le malheureux un consolateur. (4).

Le journal Vita del Popolo publia un chaleureux article dont voici un extrait :

Gloire et fruits abondants de bénédictions céleste à l’homme qui, dans tous les actes de sa vie sacerdotale et épiscopale, a donné à tous ceux qui l’on connu des preuves magnifiques d’un esprit prompt et lucide, d’une âme noble, d’une éloquence abondante et chaude, de manières affables, d’un zèle ardent et d,une charité inépuisable. Pour cela partout et toujours il fut admiré, révéré et aimé. Avance maintenant , ô Prince de L’Église catholique, avance au nom de Dieu qui t’envoie, vers la Reine de la mer Adriatique, mère féconde et joyeuse d’hommes grands et saints ; elle accueille en toi un grand apôtre de la Vérité, le saint brûlé par la charité, et, joyeuse , elle applaudit et te bénit.

De son côté, la Difesa, dans un numéro spécial et illustré, salua le nouveau patriarche par cette poétique inscription, encadrée d’un résumé de la vie du cardinal. Nous donnerons cette « inscription» dans son texte italien, pour qu’on ne puisse mieux saisir les nuances parfois très difficiles, sinon impossible à traduire exactement.

I trionfi degli avi
Per l’onda solenne del Canale Grande
Venezia oggi rinnova
La phalange raggiante dei patrii schifi
Tra inni, tra colori, tra gubili infinti
Traendo dietro a te
Card. Patriarca Giuseppe Sarto
Che col santo sorriso del buono del forte
A te solo debitor della gloria
Ascendi S. Marco
Ad impalmare sospirato la sposa

Che Leone XIII ti destinava
Coll’augusta regina dei mari
Plaudenti le cento citta sorelle.

O ventura d’Italia
Se pacate le ire amessi gli orgogli insani
Quindi finalmente imparasse
Nel ritorno fidente alla fede papale
Ogni sua speranza (5)

Quand le clergé, dans son immense majorité, il accueillit avec bonheur la venue du nouveau patriarche. Cependant, a déposé un témoin particulièrement autorisé, Mgr. J. Jeremich, « quelques-uns, connaissant la fermeté du cardinal, manifestèrent quelques crainte ( trepidazione), par ce qu’on disait qu’il avait une mais de fer dans un gant de velours( una mano di fierro velllutala) (6).»

Le 24 novembres 1894, S. Ém. le cardinal Sarto faisait son entrée à Venise. La réception fut un indescriptible triomphe. Journaux et biographies en ont rapporté de larges échos. Parmi les journaux, La Scintilla, hebdomadaire littéraire publia, à la date de ce jour, 24 novembre 1894, en titres somptueux et en première page, un poème magnifique, encadré des dates principales de la vie du cardinal. Nous dirons seulement, quand à nous, que la réception faite au nouveau patriarche fut, de tout point, digne des fastes de la « Sérénissime république». « Les autorités et les diverses députations, dit L. Daëlli, rivalisèrent pour payer leur tribut d’hommages au prince qui prenait possession de son illustres siège (7).»

La fête pourtant fut surtout la fête du peuple, unanime, débordante d’enthousiasme et d’allégresse. Sans tout, le parcours que travers le triomphal cortège, parmi les acclamations d’une foule innombrable, seule une maison parut sans décoration : le palais de la Municipalité. Le fait est attesté, au procès informatif, par plusieurs témoins, entre autres don J. Pescini qui dit : « Le nouveau patriarche fut accueilli avec des démonstrations absolument extraordinaires de respect et de dévotion, les fenêtres seul municipe furent les seuls à rester fermées (8).» Mgr. Marchesan qui assista à la réception, comme représentant, avec Jgr. Pallizzari, du séminaire de Trévise, atteste et raconte longuement le triomphal accueil fait au cardinal, non seulement à son entrées , mais encore le jour suivant dans la cérémonie célébrée à Saint-Marc. Il a noté également le geste du municipe, pour la décoration (9).

Certes, le cadre se prêtait miraculeusement à un tel triomphe, qui pourrais d’écrire la splendeur de Venise, merveille des cités maritimes, reine de l’Adriatique, cette ville dont un ancien poète eut l’audace d’écrire la comparant à Rome même : Illam homines dices, hanc posuisse deos! (10)

Et quels incomparables souvenirs historiques, tour à tour glorieux et tragiques, puaient se présenter à l’esprit du cardinal, quand il abordait au grand Canal, ou qu’il traversait la Piazetta près la grande place Saint-Marc, debout , vêtu de pourpre, souriant et bénissant ! Possesseur d’une immense culture antique, peut-être évoquait-il ces lignes de Cassiodore, secrétaire et historien de Tréodoric, roi des Wisigoths, racontant, cent ans après la mort d’Attila, la vie intense des Vénitiens :

Déjà possesseurs d’une marine, ils défient les tempêtes de l’océan et les courant des fleuves ; ils construisent des maisons comme des nids de mouettes ; raffermissent le sol de leur îles avec des pieux et des digues; amoncellent le sable pour briser la fureur des flots. Riches et pauvres vivent la même existence, mettent en commun leur courage et leur travail, sans montrer d’envie ni d’autres vices, et ce qu’ils produisent est plus précieux que l’or…

Peut-être évoquait-il les origines extrêmement tourmentés de la « République Sérénissime »; la création d’un chef unique, dux ou doge, les vicissitudes innombrables du gouvernement des doges, l’institution du Conseil des dix (11); puis, jusqu’au XVIIe siècles la marche à la gloire, gloire politique et militaire, foire surtout artistique par la prodigieuse floraison des monuments d’architecture et de peinture ; palais ducal et basilique Saint –Marc, chefs-d’œuvre de Mantegna et Jean Bellin, de Barbarelli, de Giorgione, compatriote de Giuseppe Sarto, du Titen, du Tintoret, de Paul Véronèse, « le lyrique de la pompe vénitienne », de Tiepolo, etc., et pour la déchéance, due, comme toujours, au débordement du luxe et des plaisir, aux intrigues de la politique ; l’abdication du Grand-Conseil entre le mains de Bonaparte, le 12 mai 17987, le traité de Campo-Formio, livrant la l’Autriche Venise et tout son territoire ; les arts ensevelis dans le même tombeau que la liberté ; la renaissance enfin, avec la reconquête, grâce surtout aux rares qualités de vaillance au labeur, d’intelligence souple et fine du peuple vénitien, qui allaient faire de Venise, « la perle des eaux»… le cardinal savait aussi à fond les gloires ecclésiastiques de Venise. Il savait après combien de démêlés le pape Nicolas V avait transféré à Venise le siège du patriarcat affecté primitivement à l’évêché d’Aquilée. Il savait que le siège de Venise était alors occupé par un saint, Laurent Justinien…

Le palais du patriarche de Venise, sur la place ds Laoncini ou des Petits- Lions, s’élève à gauche de la « basilique d’or», faisant pendant au palais ducal dont il est comme une prolongation.

Construit en 1620, sous le doge Priuli, écrit L. Daeilli, il fut considérablement augmenté et fort bien restauré par le gouvernement autrichien, sous le patriarcat du cardinal Monico.

On lui donna alors sa façade en style du XVIII siècle. Il est formé de quatre grandes ailes qui entourent l’ancienne cour des chanoines. La Façade qui regarde la place comprend, au rez-de-chaussée, un premier cabinet de travail et les chambres à coucher du patriarche et de son secrétaire. Au premier étage, est un second bureau et la salle du trône, splendidement décorée de motifs d’or sur fond rouge. Le long des murs se succèdent les portraits des prédécesseurs du cardinal Sarto ; au-dessus de trône est celui du pape régnant. Les autres rez-de-chaussée sont occupés par les domestiques. Les cuisines, la salle à manger, la salle ordinaire des réceptions, et , à gauche, la salle historique des festins, qui communiquait autrefois avec le palais ducal dont elle faisait partie,.Son nom lui vient de ce que le doge y recevait à dîner les grand seigneurs de la République Sérénissime, aux solennités de saint Marc, de l’Ascension, de saint Guy et de saint Étienne. Les fresques des trois compartiments du grand plafond sont l’œuvre de Jacques Guarana ; sur le côtés sont deux remarquables toiles de Nicolas Bambini, représentant, l’une Le Temps découvrant la Vérité, l’autre, La Vertu chassant les Vices. On a dressé dans cette salle un petit autel, par ce que les patriarches de Venise ont coutume, les jours de dimanche t de fêtes, d’y donner la confirmation. La chapelle privé de l’évêque communique avec la salle des festins; c’et plutôt un petit oratoire, avec un autel minuscule, un tableau de quelque valeur et un chemin de la Croix (12)…

Avec le cardinal Sarto, au palais patriarcal de Venise, allaient aussitôt revivre, dans un champ singulièrement agrandi, les habitudes simples, modestes, austère du vicariat de Tombolo, de la cure de Salazano, de l’évêché de Mantoue.

En recueillant les témoignages directs, pleinement concordants, il est aisé de reconstituer le train de vie quotidien du cardinal durant son patriarcat, au début, comme à Mantoue, il se levait à quatre heures. Mais, à la suite d’extrême fatigue causé par la préparation du synode diocésain, il consenti à retarder son lever jusqu’à cinq heures, sourd aux conseils qu’on lui donnait de se ménager et de prendre plus de repos. Il célébrait la messe à six heures, après son oraison et préparation.

Après l’action de grâces, a déposé sa sœur, Maria Sarto, il prenait une tasse de café et se retirait a sa chambre. Il restait à son étude jusqu’à l’heure du déjeuner. Deux fois par semaine, et c’était , me semble-t-il, le lundi et le vendredi, il donnait audience, mais tous les autres jours, il était tout prêt à recevoir tous ceux qui désiraient lui parler…

D’après l’ensemble des témoignages, on a nettement l’impression que si, au début, le cardinal consentit à restreindre quelque peu ses audiences, bien vite il supprima pratiquement tout limite, recevant chaque jour, à tout heure du jour, surtout les pauvres et les malheureux.

Il se rendait à déjeune à quatorze heures , et son déjeuner était modeste, comme à Mantoue, presque toujours, il avait quelque invité, et alors il me disait d’allonger le potage. Je lui signalais qu’il y avait peu de chose pour le déjeuner. Il me répondait en souriant : « Vous direz qu’ils feront ici la collation et que le déjeuner, ensuite, ils le front dehors. » Après le déjeuner, il prenait un peu de repos, puis un peu de café, rarement, il faisait une promenade, et, à l’été, pendant trois mois, par ordre du médecin, il se rendait au Lido, de bonne heure, quand il était appelé pour la confirmation, il s’y rendait promptement, même jusqu’à hôpital. Sur le soir, il faisait la visite au Saint-Sacrement, se transportant au « Coretto » qui regarde vers la cathédral. À neuf heures, avant de dîner, il récitait lui-même le Rosaire avec nous. Outre Mgr. Bresan, qui faisait la fonction de secrétaire, le Serviteur de Dieu eut encore un maître de chambre, jeune clerc qui mangeait et dormait à l’archevêché et qui, le jour suivait les cours du séminaire. Ces maîtres de chambre furent M. Jeremich, M. Poescini, donc angelo Speranto, don Francesco Petich et un certain don Ciaccoli, dont je ne me rappelle pas le nom. Ces maîtres de chambre se succédaient parce que, ordonnés prêtres, ils étaient destinés à d’autres offices par le Serviteur de Dieu. Il avait enfin, comme personne de service, le valet de chambre et un gondolier, aujourd’hui défunts, et qui mangeaient aussi à l’archevêché, et que le cardinal traitait tous avec grande familiarité (13).

Mais reprenons la déposition de Maria Sarto

Le Serviteur de Dieu pratiquait la confession sacramentelle, il avait pour confesseur ordinaire le P. Ignazio Segari, de la Compagnie de Jésus, qui venait chez lui deux ou trois fois la semaine. A Mantoue aussi il avait son confesseur : C’était Mgr. Alfini, chanoine de la cathédrale, qui venait chez lui deux ou trois fois la semaine.

Avec de si précieux détails concordent les dépositions des autres témoins». Certains ajoutent quelques traits ou en précisent l’autres : Relevons ces traits empruntés à l’un des témoins les plus intimes, don Joannes Jeremich : Après avoir terminé ses exercices de piété, il lisait habituellement les journaux de la cité pour se tenir au courant des événements. Les journaux lui étaient apportés par le gondolier, mais il était abonné payant à la Difesa et à d’autres journaux catholiques. A la fin des audiences, il avait coutume d’accompagner ses visiteurs, de quelques condition qu’ils fussent, jusqu’à la porte de la salle. A midi, il recevait à l’audience le vicaire général et le chancelier pour les affaires du diocèse. Il aimait particulièrement à s’entretenir avec le veux M. Mrion, vicaire général, qui l’informait de toutes les nouvelles relatives à l’histoire ecclésiastique du diocèse. Il le tenait en haute estime. Je remarque que dans les conversations ( avec ses familiers) comme durant les repas, il ne parlait jamais des choses concernant le gouvernement du diocèse, vers les vingt-deux heures, il se retirait à sa chambre, et quand il n’avait pas de travaux urgents, ses prières terminées, il se couchait . ( D’autres témoins ou historiens assurent qu’il se couchait habituellement à minuit. Durant le Congrès eucharistique, et spécialement durant la préparation du synode diocésain, il lui arriva de continuer son travail toute la nuit, si bien que, le matin, le valet se rendit compte que le lit n’avait pas été défait. (16)

Du point de vue du régime alimentaire, le même témoin, qui fut un témoin visuel et quotidien de la vie du patriarche, déclare :

Le Serviteur de Dieu, fut vraiment tempérant… Durant les quatre ans que je vus maître de chambre, j’ai eu fréquemment l’occasion de constater qu’il ne changea jamais sa méthode de vie tempérante, je ne m’aperçus jamais qu’il cédât à ses appétits naturels en cette matière; je me rendis compte, au contraire, qu’il savait les dominer fortement. Ordinairement, à table, il faisait porter une soupe, un plat ( c’était un plat de viande avec garniture de légumes), un fromage, parfois aussi des fruits, si la Providence en envoyait. Quand il avait des invités de marque et le dimanche, il admettait aussi un second plat. Il buvait aussi un peu de vin, mais en très petite quantité. Quand il avait des hôtes, comme aussi dans les grandes solennités, il offrait à ses commensaux une bouteille de vin plus distingué, que lui –même versait à ses hôtes .(17).

Notons bien ici, avec la mortification personnelle du Serviteur de Dieu et son culte de la pauvreté, la parfait délicatesse du cardinal, le souci d’observer, il faut même dire en grand seigneur, les convenances humaines, et les règles de la charité, parfaitement simple, pauvre et austère pour lui-même, mais plein d’égards pour les autres, à la hauteur de toutes les circonstances de sa situation et de sa charge. Il faut ajouter que, selon la déposition des ses secrétaires Mgr. Bressan et don Pescini, il se monterait plein de sollicitude pour leur santé, leur faisant servir des mets particuliers chaque fois qu’ils en avaient besoin. Même souci de simplicité et de pauvreté ans ses habits.

Il pratiqua toujours la pauvreté. Continue don Joannès Jeremich. Il ne voulut jamais de superflu, mais il ne contrevint non plus jamais au décorum de vie et aux divers degrés de son ascèse. Quand aux habits, il préférait ceux qui étaient ordinaires. Lorsqu’on lui donnait des vêtements distingués, il n’était point rare qu’il en fit don à des prêtres besogneux… Il semblait que les choses fastueuse lui pèsent beaucoup (18)..

A propos de la cappa magna du cardinal, L. Daëilli raconte :

Il avait acheté, pour une centaine de francs, la cappa cardinalice de son prédécesseur l’Émince Agostini; quand il le voyait par trop lustrées. Il retapai et s’en servait comme d’une neuve. A la fin, il se résigna à faire teindre en rouge ses ornements d’évêque, cela ne réussit pas très bien : un sorte de tient blanche ressortit qui fit tache. Le cardinal finit par conclure en riant : « Cela ne fait rien, allons toujours ; de ce train j’arriverai certainement à la papauté» : plaisante allusion à la soutane blanche du pape ; il ne croyait pas si bien dire !

Tel fut, à Venise, ans ses grandes lignes, le train de vie intime du Cardinal Sarto. L’Œuvre pastorale du patriarche fut, d’une autre manière, également admirable et d’une fécondité vraiment prodigieuse.

Le lendemain de son entrée triomphale, le cardinal Sarto célébrait, dans la basilique Saint-Marc, sa première messe pontificale. Après la messe, se tournant vers son peuple il parla. Ce fut, écrit Marchesan, « la parole d’un véritable apôtre, d’un vrai pasteur d’âmes, une parole pénétrante, émouvante, suggestive. Son geste était sobre, expressif, la voix claire, harmonieuse, le regard plein de bonté, l’expression facile et spontanée (20)».

De son côté, le journal La Difesa décrivit, le lendemain e la cérémonie :

… Notre patriarche possède, si l’on peut s’exprimer de la sorte, la magie de la parole apostolique, pénétrante, convaincante, suggestive. Sans aucune de ses raffinements où trop souvent on obtient pour effet (effetto) de plaire, mais non le sentiment (affetto) qui échauffe et émeut, notre patriarche , à peine a-t-il commencé de parler, a déjà du premier coup conquis l’attention et la sympathie de tous.

Dès ce premier contact avec l’âme de son peuple, le patriarche affirmait, ou plutôt laissait éclater avec son profond et paternel attachement, son programme pastoral et comme le résumé de sa vie, voué toute à la gloire de Dieu et à l’héroïque charité pour le prochain. Il dit, entre autres :

Moi, je devrais avoir honte d’avoir été l’objet de telles fêtes et de si grands honneurs de votre part, mais je sais que les fêtes et les honneurs vous ne les rendez pas à ma pauvre personne, mais bien au Christ, au grand Roi et Législateur que je représente, et au nom duquel je suis venue parmi vous. Vous avez voulu par là reconnaître la dignité dont Dieu m’a investi, par l’oracle de son Vicaire sur la terre, et me démontrer qu vous voyez en moi votre évêque, votre père, votre patriarche… Dès cet instant, je vous aime tous… Je vous aime, non d’un amour terrestre et charnel, mais d’un amour fort et céleste, qui vise spécialement à procurer le bien de vos âmes… Vous avez mon cœur et mon amour de vous je ne désir qu’une correspondance d’affection. Moi, je souhaite ardemment que, en m’aimant, vous puissiez dire avec toute la sincérité de vote âme : notre patriarche est un homme d’intentions droites, qui ne veut pas de moyens termes, tient haut sans tache le drapeau de Vicaire du Christ, et qui na d’autres but que soutenir et défendre la virité et faire le bien.. Mais l’évêque n’est pas seulement la voie, il est aussi la vérité. C’est lui qui doit prêcher la vérité divine, qui est contenue, comme dans un précieux écrin, dans les Lettres sacrées inspirées de Dieu, et être auprès du peuple son interprète fidèle, et l’Évêque, comment pourra t-il maintenant cette divine parole sans qu’elle soit suffoquée par la voix du siècle qui ne cherche qu’à la corrompre, à la détruire, à l’étouffer ? Dieu dit dans l’écriture : « Malheureux aux chiens muets, malheur aux sentinelles qui ne crient pas .» Aussi un devoir sacro-saint m’incombe, chers fils, de parler franchement pour la défense de la vérité ; afin que Dieu ne me demande pas compte du jeune homme qui se perd dans le labyrinthe d’un éducation corrompu ; afin que Dieu ne me demande pas compte non plus de la perte de ceux qui souvent haïssent et détestent le caractère d’évêque, représentant du Christ.

L’évêque est la vie, principalement par son opérosité ». Le travail est joie, gloire et fatigue. Si cette opérosité » s’admire quand l’évêque pontifie à l’autel, quand il prêche, quand il instruit les élèves du sanctuaire, quand il confirme les jeunes, jamais cependant elle n’apparaît aussi sublime comme lorsque l’évêque se mêle au peuple, devient comme l’un des plus abandonnés de ses fils, et porte son bras, sa mains, sa parole, de paix et d’amour au milieu des pauvres, mais puisque aujourd’hui ses trésors sont épuisés, puisque l’évêque est devenue impuissant à secourir les misères, quelle douleur pour son cœur de savoir qu’il en a tant qui pleurent, qu’il y a tant de veuves, d’orphelins, qui meurent de faim. O riches , aidez votre patriarche à faire la charité; faites-la à ses fils miséreux, pensant que vous la faites à lui-même, mieux encore, que vous la faites au Christ. C’est moi qui vous demande la charité pour eux. En ces temps si tristes, que de fourvoyés qui se perdent dans les sentiers du vice, combien qui s’abandonnent à tous sortes de délits ! Et si ceux-ci étaient mes fils ? On ! quel crève-cœur pour moi ! Eh bien ! sachez que je suis prêt à donner pour eux mon sang et ma vie. Pour les sauver, je suis prêt à n’importe quel sacrifice, de mon temps, de mes aises, et aussi de mes inclinations. Si, pour sauver une âme. Il convenait que je m’approche de quelqu’un qui abomine l’évêque de la sainte Église, oui, je le ferais. Je travaillerai, reconnaissant à Dieu si je recueille quelques fruits de mes fatigues, je travaillerai joyeux, même dans le désert. Vous, vous dirai-je avec Mathatias, vous qui avez le zèle de la loi venez après moi, soutenez-moi, travaillez avec moi, et Dieu nous accordera cette grâce que j’implore sur vous, vous donnant ma bénédiction (21) !.
Comment de telles paroles, jaillies d’une telle âme, n’auraient –t-elles pas produit la plus vive et la plus profonde émotion? Il n’est point exagéré de dire que, dès cet instant, le cœur du peuple vénitien fut conquis.

Peu de temps après, dans sa première homélie à la cathédrale Saint Marc, le cardinal, prenant pour texte ces paroles des Saints Livres : « Justilia elevat gentes, miseros autem facit populos peccatum », prononçait de graves et courageuses paroles. Avec une extraordinaire vigueur que rendaient plus saisissante les termes parfaitement mesurés et discrets, il dénonçait , en le s déplorant, les grands mieux que l’esprit révolutionnaire a introduits dans la société ; il définissait la vraie liberté et faisait un éprouvant appel à la charité du Christ, Paroles trop eu connues et d’une tragique actualité pour notre temps :

La vraie liberté ne consiste pas dans l’indépendance absolue et dans l’anarchie, qui sont des tyrans les plus féroces. Là où il n’y a pas un maître, a dit un docte apologiste, tous sont maîtres, et une nation sans maître est une nation d’esclaves. Pauvre peuple! Pour te flatter on t’appelle souverain; mais te voyant dans la poussière, devenue l’escabeau des intrigants, qui voulaient s’élever sur ta ruine, logiquement tu t’es rebellé ! Dans le langage de l’Écriture, comme dans celui de tous les peuples, la condition libre par excellence, en opposition à l’esclavage, est la condition de filiale : être fils et être libre est tout un. Or la condition de fils est encore subordonnés à l’obéissance parce que dans la famille, il y a un sceptre, une autorité, un pouvoir. Devenir libre, donc, ne veut pas dire sortir au du rang des esclaves pour entrer dans celui des rebelles, mais c’est quitter le joug du patron pour être mis sous le pouvoir du père, et être transféré du domaine des choses à celui des personnes et abandonner le servage pour être agrégé à la famille. Et pour arriver à cet affranchissement, Venise n’a pas seulement procuré la liberté des personnes, mais celle des institutions. Proclamer hautement libre, un pays et charger d’un joug les institutions publiques, et un mensonge, c’est une dérision cruelle!

Dans la République de Venise la charité régnait en souveraine, mais pas celle qui marque le pauvre d’un cachet, d’abjection, et le regarde comme un être méprisable, qu’elle voudrait être du milieu de la société et enfermer dans un lieu clos pour ne pas avoir devant les yeux le reproche continuel d’un luxe impertinent, mais bien la charité de Jésus-Christ qui voit dans les hommes d’autres frères, secourt toutes leurs nécessités, trouver un asile pour leur besoins, comme l’attestent les monuments qui malgré tant de gaspillage, prêchent encore la charité Vénitienne (22).

Immédiatement cardinal se met à l’œuvre. Le 17 novembre, c’est –à-dire trois jour à peine après son entrée, il fait visite au syndic, au Conseil municipal, au préfet comte Garacciolo. Acte de déférence sans doute, très louable ; mais aussi, peut –être même faut-il dire ; mais surtout, acte de charité, car, avec l’administration municipale, le patriarche de Venise s’enquiert des besoins les plus pressants et les plus graves de la cité ; avec le préfet il s’entretient sur les moyens de secourir les victimes des tremblements de terre qui venaient de désoler la Sicile et la Calabre. Ces visites s’achevaient par une autre visite de charité bien propre à toucher le cœurs des Vénitiens : une visite e tune longue prière au cimetière (23

(1). Archives du Patriarcat de Venise
(2). Op.cit., p.143
(3). Archives du Patriarcat. Cité par Marchesan, op. cit., p.334
(4). Dans Marchesan, op. cit., p.333
(5). Essais de tradition :
Venise aujourd’hui renouvelle, sur l’onde solennelle du Grand Canal, les triomphes des aïeux amenant la phalange radieuse des barques des pères, au milieu des hymnes, des couleurs, de joies infinies, à ta suite, ,ô Cardinal Joseph Sarto toi qui avec un sourire saint, digne des bons et des forts, monte à Saint –Marc qui devra à toi seul cette gloire, pour prendre en main cette Épouse après qui tu soupires, et que Léon XIII te destinait- En même temps que l’auguste reine des mers, cent cités sœurs applaudissent. O Italie, heureuse seras-tu si ayant apaisé les colères et repoussée les orgueils stupides , tu apprends finalement de cette fête, à mettre toutes ton espérance dans le retour conviant à la foi des papes.
(6). Proc, Apost. Venetus,p.76 Sum.Virt., p. 484
(7). Op.cit., p.146
(8). Porc. Apost. Romanus, vol, II, p. 823. Sum. Virt., p..129
(9). Marchesan, op. cit., pp.336 à 344 . Cf. Maria Sarto , Sum I.C. P.45. Anna Sarto p.65. Mgr. Jeremich. Ibid., p.383
(10). Les homme fondèrent Rome, les dieux Venise.
(11). En 1310
(12). Op. cit., pp. 148-150
(13). L. Daëilli nous a conservé leur nom : le valet de chambre s’appelait Jean Gornati, et le gondolier V. Cavaldoro
(14). L. Daëilli , op. Cit., pp.154-155
(15). Proc. Apost. Romanus, vol. I.pp.73-76. Sum.virt., pp.203-204
(16). Proc.Apost. Venetus, p.79.Sum.Virt., p. 486
(17). Ibid., pp.168-169. Ibid., pp. 507-508
(18). Loc.sit., p.509
(19). Op.cit., pp. 155-156
(20). Op.cit., p. 342
(21). Cité par Marchesa, op.cit., pp.343-344
(22). Ibid. p.354

(23). D’après Marchesan, op, cit., p. 346

Faire respecter la discipline pour ses prêtres et ses évêques
L’un des premières préoccupations du patriarche ut son clergé. Le clergé de Venise, à cette date, se trouvait, du point de vue sacerdotal, en meilleur était que le clergé de Mantoue à l’arrivée de Mgr. Sarto. Sous le rapport des mœurs, de la tenue générale, de la piété et du zèle, il n’y avait pas à déplorer de graves défauts, Cependant, à cause de la faiblesse du patriarche Agostini, prédécesseur du cardinal Sarto, qui avait été un saint homme, mais très faible ( molto debole), bien des choses ne marchaient pas bien . Les curés en avaient pris un peu trop à leur aise pour agir par eux-même ( à far da sé), si bien que le patriarche Sarto pouvait dire , en plaisantant que, au moins trente parmi les curés n’étais pas curé, mais évêque. Le cardinal déploya le plus grand zèle pour la discipline du clergé, pour la nomination de bons curés, pour la saine prédication. (24).

« Le serviteur de Dieu, dit encore don Pescini, veillait scrupuleusement aux choix des curés (25).» Et le témoin cite deux cas bien typique, où, de sa propre autorité, à l’encontre du jugement des examinateurs du concours, le cardinal désigné l’élu. La première fois, ce fut pour la nomination du curé de Saint-Étienne, paroisse de grande importance. Pour cette paroisse avait concouru un certain Clementini, prêtre un peu avancé en âge, et qui précédemment, « avait beaucoup fréquenté les salons et les pharmacies, ses créant ainsi des relations, mais qui peu réussi dan le champ du ministère apostolique». Les examinateurs le désignèrent. Néanmoins, le cardinal conféra la paroisse, non à Clementin, mais au Rév. Paganuzzi, « un prêtre très zélé qui avait déjà donné d’excellentes preuves. Bien entendu, ce dernier avait réussi lui aussi, au concours».

Pareillement, lorsqu’il s’agit de la paroisse des saints Ermagoras et Fortunat, le patriarche écarta la candidature du Rév. Tressich, bon prêtre, mais quelque peu léger et moins apte au ministère pastoral»; à sa place, il nomma le chancelier du Tribunal ecclésiastique, le Rév. Don Francesco Marchiori. Il fut, à ce sujet, accusé d’injustice. Plus tard, quand le cardinal Sarto fut devenue pape, le Rév Tressich lui-même fit justice de la calomnie en publiant l’extraordinaire bonté du cardinal à son égard (26).

Avec un zèle soutenu, le cardinal s’employa à développer par ses prêtes la discipline ecclésiastique sur tous les points, et d’une manière spéciale en ce qui concernant le soin des cérémonies religieuses ; il entendait que là-dessus soient parfaitement respectées ses ordonnances, il lui est même advenu de se livrer à une sainte colère, quand il voyait un prêtre manque aux règlements qu’il avait portés. Le trait relatif à Mgr. Apollonio, archiprêtre de la cathédrale, est savoureux et significatif.

Mgr. Apollonio,a déposé Mgr. Bressan , était fort cultivé, mais un type un peu étrange. Du temps qu’il était curé à Saint-Marcuola, il vint pour lui du Saint-Siège, sur la demande du Serviteur de Dieu , une distinction pontificale. Je me souviens que je lui portai le billet de sa nomination, et il ne voulait presque pas le recevoir. Un jour, à la cathédral, pendant que le Serviteur de Dieu faisait l’homélie, l’archiprêtre fit sonner la cloche de la sacristie pour annoncer la fin d’une messe basse ,( Il faut savoir que le cardinal avait d’abord défendue de célébrées des messes basses à Saint-Marc pendant L’office pontifical solennel, afin de ne pas troubler la cérémonie ; par la suite, il autorisa la célébration des messes basses, mais interdit formellement de sonner de la cloche, soit pour la sortie de ces messes, soit même pendant ces messes- et toujours pour le même motif très raisonnable.) A son retour au palais, en présence clercs du séminaire, le cardinal dit avec énergie : « N’imitez pas l’exemple de ce rebelle (27)»

Don Pescini, qui raconte le même fait, déclare que les traits du cardinal en furent visiblement altérés (28). Le témoin» Jeremich, dans le procès information de Venise, est encore plus explicite. Après avoir exposé longuement l’acte de désobéissance de l’archiprêtre, il déclare :

… Le patriarche en fut indigné, mais il ne donne pas signe de son irritation durant la cérémonie pontifical, mais quand il revint au palais se tournant vers les clercs, il dit sévèrement : « Apprenez à obéir», et il ajouta quelque autre parole de désapprobation, les clercs en furent profondément impressionnés et, à peine de retour au séminaire, ils me rapportèrent tu ce qui était arrivé. Quand à moi, je vérifiai le fait lorsqu j’allai prendre des nouvelles de Mgr Ligugi Bagato, qui était alors sacriste et qui avait rappelé à l’archiprêtre l’interdiction portée par le patriarche (29).

Il y avait deux défauts qu le patriarche ne pouvait tolérer chez un prêtre : l’indolence et la désobéissance. Un jeune prêtre, nommée à une paroisse éloignée de Venise, lui exposait ses difficultés pour admettre ce poste, ajoutant qu’il aimerait à reste dans la cité : « Allez , répondit le patriarche, car il me déplairait beaucoup que vous ne puissiez plus célébrer la messe .» Le petit prêtre compris l’inflexible dilemme d’obéir promptement, à un autre qu n’acceptait pas, être chapelain dans une île de l’estuaire, à cause du caractère difficile du curé, il répéta énergiquement : allez et au premier incident , écrivez –moi, je verra moi-même en personne à mettre les chose au point (30).

Pour se rendre exactement compte de l’état de son clergé comme aussi de son diocèse, le cardinal Sarto entrepris; dès le début de son patriarcat, en 1895, la visite pastorale. La première ne devait se terminer qu’en 1897. C’est que le diocèse était très étendu, comprenant de très nombreuses paroisses, et qui en des paroisses en particuliers celles de la Lagune, étaient d’accès très difficile. Mais aucune difficulté, aucune fatigue ne pouvait arrête l’homme de Dieu. Dans ces visites, comme jadis à Mantoue, il se rendait compte scrupuleusement des moindres détails, particulièrement du soin donné par les curé au catéchisme et la prédication, faisant là-dessus des observations et recommandations, multipliant les encouragements avec beaucoup de bonté et e charité, mais d’une manière qui n’admettait point de réplique ni de désobéissance, De même, veillait-il avec un soin jaloux à l’exacte pratique des cérémonies religieuses, solennisation des fêtes, chant sacré, en un mot à tout ce qui représentait le culte et qui par conséquent intéressait au plus haut point le bne des âmes.

En ces visites pastorale, le cardinal se donnait tant de peine et déployait tant de zèle que ses prêtres s’en inquiétaient pour sa santé de leur chef et Père vénéré. Ainsi, au terme de la visite aux paroisses de l’estuaire vénitien, après la longue relation de la visite fait à Murano, un bon prêtre écrivait avec intérêt attendre, dans le journal catholique de Venise :

… Nous ajouterons une prière. Durant tan de mois, nous fûmes orphelin de père; aujourd’hui, après instances et soupirs, nous le possédons. Et bien! La prière que nous nous permettons d’adresse à notre patriarche est celle-ci : qu’il pense un peu plus à lui-même. C’est bien qu’il soit insensible à la fatigue, au labeur , mais les fils qui aiment leur père désirent qu’il se ménage quelque peu, afin qu’ils puissent jouir de lui plus longtemps : ce sera une affection intéressées, mais toujours une affection (31).

En 1989, le cardinal Sarto tint un synode diocésain et de particulièrement importance. Aucun synode n,avait été tenue depuistrente-ans. Le témoignage du don Pescini est de spécial intérêt.
Il célébra avec une grande solennité et de bienfaisants résultas le Synode diocésain, portant d’excellentes dispositions pour que fût maintenu le bon esprit du clergé et développé le zèle sacerdotal, parmi les décisions synodales, il y a lieu de remarquer celle-ci : Que les hosties et le vin pour le saint sacrifice de la messe devaient être achetés chez les Sœurs de Saint-Joseph qui offraient les plus sûres garanties. Cette décision générale obligatoire pour tous heurta de nombreux intérêts locaux, par ce que jusqu’alors c’était des particuliers qui avaient , pour ainsi dire, monopolisé la farine et le vin sa pouvoir donner les garanties nécessaires dans une chose si délicate; malgré toues ces protestations, le patriarche maintien l’ordre en assura l’exécution.(32).

Dans le synode furent portées d’autres décision de capital importance : sur l’enseignement du catéchisme; sur la prédication ; sur les conférences ecclésiastiques, qui devaient avoir pour objet : la théologie dogmatique « ordonnée aux besoins du temps»; la théologie morale « spécialement dans ses rapports avec la physiologie et la sciences sociales»; les sciences biblique; l’archéologie chrétienne; l’économie social politique; la création ou le développement des sociétés charitables, en particulier la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul, des patronages et autres œuvres pour la jeunesse; des décisions, en outre, sur la tenu ecclésiastique dans ses moindres détails : « Que le costume, la coiffure, l’allure extérieur, la parole, tout enfin, soit en parfaite correspondance avec la sainteté de sa vocation ( du prêtre)» interdiction absolue fut faite au clergé d’aller au théâtre et à des spectacles mondains ; sur la musique sacrée, au sujet de laquelle furent portées des ordonnances sévères excluant rigoureusement la musique profane et trop bruyante, « et tout ce qu i pouvait donner à la maison de Dieu un aspect théâtral (33)».

Ce synode causa au cardinal une immense fatigue. C’est qu’il avait mis un soin extrême à le préparer. De plus, atteste Mgr, Bressan :

Il voulut en écrie tous les décrets lui-même, de sa propre main ( di suo pugno). Je me souvins, continue le témoin, qu’il n’en pouvait plus à cause de cet énorme labeur, et un matin, au retour d’une visite au monastère de la Visitation, il se senti mal, le célèbre médecin traitant , docteur Paganuzzi, déclara qu’il s’agissait d’une attaque « d’angine de poitrine». Mois, sans que le Serviteur de Dieu s’en aperçût, je fis venir le médecin du séminaire de Trévise ( dont je ne me rappel pas le nom ); celui-écarta le diagnostic de Pagenuzzi et dit qu’il s’agissait d’épuisement par suite d’un travail excessif. Il ordonna au Serviteur de Dieu de prendre du repos et de s’en aller pour quinze jours au Lido, puis à Crespano. Le Serviteur de Dieu obéit à contre-cœur parce qu’il désirait continuer son travail (34)

Le cardinal Sarto avait bien que toutes les excellentes prescriptions du synode resterait lettre morte, ou du moins ne produiraient pas les fruits qu’il en fallait attendre, si le prêtre n’avait avant tout le zèle et le souci de sa perfection personnelle, ne travaillait pas à sa propre sanctification. Aussi, sans parler des exhortations individuelles et collectives, des encouragements prodigués avec une inlassable et paternelle charité, s’employa-t-il, de toutes ses forces, à intensifier ce zèle et ce soin. C’était là pour lui une véritable hantise, une sollicitude constates et souvent angoissées. Par les moyens de sanctification sacerdotale dont il assurait rigoureusement la pratique, mentionnons sa fidélité à la retrait annuelle et à la récollection mensuelle.

Pour maintenir le bon esprit du clergé, déclare Mgr. J. Jeremich, il mettait le plus grand zèle à ce que les prêtres fassent les exercices spirituels, et lui-même en personne intervenait chaque année, Il s’appliquait aussi aux récollections mensuelles; il les prêchait lui-même, et dans les premières années, il avait l’habitude d’écrire intégralement ses méditations. Il voulait aussi que « dans la forme de son habit, le clergé se conformât exactement à l’usage romain» dont, d’ailleurs, un petit nombre seulement s’écartaient (35)».

Son clergé, le cardinal Sarto le voulait, non seulement pieux et de parfaite dignité sacerdotale, mais encore docte ; docte surtout, il va sans dire, dans les sciences sacrées, mais aussi dans les sciences profanes. Il représentait souvent à ses prêtres l’obligation que leur imposent particulièrement les besoins et l’esprit de notre temps, de se mettre en mesure de répondre aux difficultés, aux questions des fidèles, aux « prétentions de la culture laïque moderne», et de ne point des montrer inférieurs aux laïques en matière de connaissances humaine (36). Dans ce but, Il organisa, dans son propre palais des conférences scientifiques obligatoires pour tout le clergé,il rappelait à l’ordre ceux qui s’abstenaient de ces conférences, même quand ils alléguaient leur grand âge et qui n’avait plus besoin d’étude. « Venez quand même, disait-il, vous pourrez aider les autres (37).

De ses prêtres, dans leur apostolat, il exigeait, avec une toute spéciale insistance, en premier lieu l’enseignement du catéchisme, d’abord aux enfants, mais aussi aux adultes. A son gré, l’ignorance de la doctrine chrétienne est la source principale des maux qui règnent dans la société.

Le prêtre a donc un devoir particulièrement pressant de combattre cette ignorance et de faire connaître la doctrine du salut. Le cardinal Sarto écrivait dans sa Lettre pastorale le 17 janvier 1895 : Aucune lamentation n’est, de nos jours, plus légitime, peut-être plus universelle, que celle qui déplore l’ignorance des chose nécessaires à connaître pour le salut éternel, le cœur saigne à voir combien sont nombreux ceux qui vivent pour ainsi dire au hasard en matière de religion. C’est d’une telle ignorance que proviennent tous les maux que nous déplorons ; `a cette ignorance succède le métis de la religion négligée par que mal connu, et la perte de la foi. (38)

Et descendant sur le terrain de la pratique, le cardinal ouvrit de nouveau oratoires et de nouveau patronages pour les enfants, de nouvelles écoles de religion pour les jeunes gens, des écoles de formation des catéchiste, et enjoignit à tous les curés un enseignement bien ordonné, continu et ininterrompu du catéchisme et de la doctrine chrétienne, cependant que les dimanches il arrivait lui-même à l’improvise, tantôt dans une église, tantôt dans une autre, pour s’assure que ses ordres étaient exactement suivis (39).

Du reste à Venise comme à Mantoue, le cardinal donnait, le premier, l’exemple et payait largement de sa personne.

C’est surtout dans les visites pastorales qu’il s’adonnait à cet humble et grand apostolat, auprès des enfants et des adultes : C’est aussi à Venise , soit dans sa cathédrale, soit dans les autres paroisses de la ville, il intervint personnellement et activement après la chute du Conseil municipal radio-maçonnique, pour obtenir du nouveau Conseil clérico-modéré que l’enseignement religieux fût introduit dans les écoles élémentaires, mais seulement en dehors de l’horaire (40)».

EN second lieu la prédication de la parole de Dieu. Ce devoir est intimement lié au premier. Ils se tiennent et se complètent l’un l’autre, le prêtre soit prêcher : C’est l’exemple et la recommandation du Maître, c’est la pressent recommandation des Apôtres, en particulier de saint Paul : vae mini si non evangelizavero. Mais il doit prêcher l’Évangile, enseigner au monde les enseignements même du Christ, lesquels sont salut et vie», et c’est se fourvoyer lamentablement que le prêcher d’autre chose et de prêcher autrement

Le cardinal insistait avec une force extraordinaire auprès de son clergé sur l’obligation de prêcher ; il insistait tout autant sur la manière de prêcher, il la voulait évangélique, donc simple et accessible aux simples comme aux savants, vraiment instructive t pratique. Là-dessus il faisait entendre de sévères paroles. Dans la même Lettre pastorale du 17 janvier 1895, il disait :

Certains sermons restent dans les hautes sphères de la chaire, plus près des tuyaux d’orgue que du cœur des fidèles. On prêche trop et l’on instruit trop peu. Qu’on mette donc de côté ces discours fleuris et qu’on prêche au peuple ( pianamente : tout bellement traduirait saint François de Sales) et simplement les vérités de la foi, les préceptes de l’Église,, les enseignements de l’Évangiles, les vertus et les vices; car il arrive souvent que même les personnes versées dans les sciences profanes ignorent totalement ou connaissent mal les vérité de la foi, et savent le catéchisme beaucoup moins que les enfants les plus idiots. Qu’on pense au bien des âmes plus qu’à l’impression que l’on prétend produire. Le people a soif de vérité; qu’on lui donne ce dont il a besoin pour le salut de son âme, et alors, instruit dans sa propre langue, pénétré, ému, il pleurera ses fautes et s’approchera des sacrements divins. Que le prédicateur fuie dans cette éloquence tribunitienne, et non apostolique, profane et non sacrée, qui ne laisse aucune trace sacrée ni aucune efficacité surnaturelle, et dont les fidèles ne tirent aucun profit ; les fidèles, eux, en sortant de l’Église, resteront l’âme vide ; ils applaudissent, mais en gémissent point, et ils sortent du temple tels qu’ils y étaient entrés. » Ils admiraient ,dit saint Augustin mais, ne se convertissaient point.»

Sur ce point, comme sur tous les autres, le cardinal donnait l’exemple, fournissant à ses prêtres le parafait modèle à suivre. Dans les visites pastorales, il ne manquait jamais de prêcher aux fidèles réunis à l’église. Il prêchait en dehors des visites. Tous les dimanches, il faisait l’homélie à la cathédrale ; il prêchait souvent dans les diverses paroisse de la ville, » A Venise, atteste Mgr. Jeremich, il continue à pratiquer avec zèle et avec fruit de prédication sacrée, dans les circonstances solennelles comme dans les cérémonies ordinaires (41).

Il prêchait même volontiers en dehors du diocèse, quand on l’appelait, et toujours avec le plus vif succès. Là-dessus les témoignages sont unanimes (42).

Le Serviteur de Dieu, déclare Mgr. Rosa, prêchait très souvent, même hors du diocèse. On a remarqué que, tandis que sa prédication était très affectueuse et pleine de cœur, quand il devait réfuter quelque erreur ou frapper ( colpire) quelque discorde moral, elle était pénétrée d’une grand force qui réussissait très efficacement .(43)

Il faut ajouter qu sa prédication à Venise, comme à Mantoue, d’ailleurs toujours simple accessible au peuple, évangélique et chaleureuse, était doctrinale et pratique, nourrie d’Écriture Sainte ou de Pères de l’Église, « tenant grand compte des définitions des Conciles, des canons de l’Église, des décisions des pontifes romains (44)», enfin adaptée et appropriée à l’auditoire.

Au sujet de la prédication du cardinal et en particulier de son homélie dominicale, Mgr, Rosa nous a laissé, dans sa déposition ,ce souvenir bien émouvant :

Bien souvent, quand il avait composé une homélie, le jour avant de la prononcer, il me la lisait (remarquons que Mgr, Rosa était alors tout jeune prêtre), me demandait avec grande simplicité et humilité mon jugement, et acceptait volontiers s mes observations. J’en était très confus, d’autant plus qu’il supprimait entièrement les points que je lui signalais (45)…
Il est un autre point sur le cardinal Sarto veillait particulièrement dans l’apostolat de ses prêtres : L’administration des sacrements. Il ne tolérait pas là-dessus la poindre négligence qu’il s’agisse des sacrements de Pénitence et d’Eucharistie ou de L’Extrême –Onction. Et il n’hésitait point à faire la leçon aux délinquants, d’une manière aussi forte que charitable. Comme toujours et en tout, il donnait l’exemple : « Personnellement, dit son secrétaire, don Pescini, il se prêtait toujours à tous les ministères, et bien souvent, à peine avait-il fini de manger, Il s’empressait d sortir pour accourir où le devoir l’appelait (46).»

Pasteur vigilant, le cardinal Sarto demandait beaucoup à ses prêtes, veillait à ce qu’ils remplissent leurs devoirs, Mais comme il les aimait! C’est d’abord et surtout sur eux qu’il déversait les trésors de sa charité, et nous n’hésitons pas à dire : de sa paternelle tendresse. Qu’il eût à exhorter ou à redresse. ll faisait avec force et fermeté, mais toujours d’une manière où l’on sentait passer son cœur de père et de saint , ne visant en tout que la gloire de son Maître, le bien des âmes et tout d’abord ses prêtres eux –mêmes. « C’était son habileté d’unir la justice avec la charité (47).»

Pauvres, écrit Dal-Gal, il les secourait jusqu’à se dépouiller de ses propres vêtements; découragés par les difficultés du ministère, il les soutenant de ses encouragements riches d’expérience et de sagesse; calomniés et insultés en haine de l’Église et de son sacerdoce. Il se levait avec la fierté d’un évêque pour défendre leur autorité et venger leur honneur ; malades, il interrompait son travail pour se rendre à leur chevet, les assister, les réconforter et leur administrer lui-même les derniers sacrements (48).

Bon et charitable pour tous, il avait des égards particuliers et une sorte de prédilection pour le clergé de la campagne qui mère ( il le savait bien d’expérience) une vie obscure de privation et de sacrifices. Ses plus exquises tendresses allaient à ceux qui venait solliciter son pardon pour les manquements que, le cœur déchiré, il avait dû réprimer ; elles allaient, plus encore , à ceux qui l’avaient fait le plus souffrir ou qui l’avaient offensé en quelques manière et quelque grave que fût l’offense. Le jurisconsulte Augustin Vian a « déposé» le suivant :

Je connais le cas du Rév. Rubinato, qui avait quitté la soutane et imprimait un journal hebdomadaire très mauvais. Beaucoup s’étaient employés ; à a sa conversion, non seulement des prêtres, mais des évêques, entre autres l’évêque de Padou, sans succès. A un certain moment, le journal ne réussit plus ; peu après, il me fut donné de voir le Rév. Rubinato au palais patriarcal, en habit laïques. Le patriarche le reçut avec une grande affection et l’embrassa. Quand Rubinato fut sorti après l’audience, le patriarche me demande si je le connaissais, très bien. Alors il ajout : S’Il savait combien de prières, combien de larmes , il m’a coûté (49)|»
On se rappelle que lors de la nomination à la paroisse des saints Hermagoras et Fortunat, la candidature du Rév. Tressich avait été écartée par le cardinal, à l’encontre du jugement des examinateurs, le cardinal fut vivement attaqué à ce sujet et accusé d’injustice par Tressich et ses partisans, le cardinal ne s’en vengea qu’en comblant de bien son calomniateur. Celui-ci fit lui-même justice de l’accusation en écrivant une lettre déposée par don Pescini au Procès informatif, et où il exaltait la bonté du patriarche à son égard. Nous n’en citerons que quelques lignes.

Venise, 12 mars 1905

Très cher Monseigneur.

Voici toute proche la fête de saint Joseph, onomastique baptismale de notre saint –Père Pie X. Je viens vous prier, Monseigneur, de vouloir bien présenter au Saint-Père mes dévoués hommages et mes vœux, auxquels j’ajouterai, dimanche 19, la célébration de la sainte messe pour lui.

Je me rappelle l’affectueuse et paternelle bonté du Saint-Père à mon égard, en tant de circonstances, quand il était parmi nous.

Il faut bon à mon égard quand il voulut me confier l’Institut les Dames du Sacré-Cœur. Il fut bon quand il voulut accorder à mon neveu orphelin une place gratuite à l’Institut Marion.

Il fut bon pour moi l’année dernière quand je vins à Rome, et j’espère que sa bonté pour moi n’es pas épuisée.

Elle sait, cher Monseigneur, dans quelle situation inextricable je me trouve, et il n’est personne qui saurait la dénouer. J’espère, comme je le lui ai dit à Venise, que le seul qui la puisse dénouer, ce soit le Saint-Père.

Le patriarche Sarto , aujourd’hui Pie X, me voulait du bien, j’espère encore de Lui quelque chose, que j’appellerais le signe du pardon…

D. Giovanni Tressich (50).

Enfin, comment passer sous silence ce fait de tous peut-être le plus émouvant et le plus admirable : Un jour à Venise, a déposé Mgr. Rosa je me tenais debout devant son bureau et nommais des prêtres qui lui avaient causé de grands déplaisirs. Il m’échappa cette exclamation : « Ce qui fait de la peine, c’est que tous on t été comblés de bienfaits par votre Éminence, « Le Serviteur de Dieu prit un air sévère et d’un ton de reproche me dit : « Oh! Quelle vilaine parole! Je ne me serais pas attendu à l’entendre proférer par toi, : est-ce que par hasard on fait le bien pour être récompenser ? Ne le dis plus !»

Je sais qu’il subventionnait largement même les prêtres qui s’étaient montrées ingrats envers lui (51).

À L’égard des religieux le cardinal Sarto manifesta toujours une estime et une amitié profonde. Déjà, évêque de Mantoue, selon la déposition de Mgr. Bressan, « il favorisait le plus qu’il pouvait les Ordres religieux et les congrégations religieuses. Il appela à Mantoue les Frères Mineures Franciscains et leur confia le sanctuaire de la « Madone des Grâces». Il était d’ailleurs tertiaire de Saint François D’Assise, depuis la période de Trévise. A Venise, il soutint et aida les instituts religieux déjà existants ; il favorisa la création de l’Institut Silvestri »; il pourvut `a la fusion de quelques maisons religieuses, pauvres de sujets, de moyens financiers et qui avaient besoin de réformes, avec des Instituts solides, tels que les Sœurs de la Charité della Capitonio… Il favorisa l’entré à Venise d’autres Instituts religieux, parmi lesquels l’Institut des religieuses du Sacré-Cœur. IL avait une sollicitude paternelle paru les Ordres cloîtrés (52), se préoccupant même de ne pas les laisser manquer de la nourriture nécessaire.

Quoi d’étonnant que l’œuvre de réformes pastorales accomplie par le cardinal Sarto ait obtenu un succès complet? A force de charité, de dévouement, de totale abnégation personnelle et d’exemplaire vertu, le cardinal Sarto conquit l’admiration, l’estime et le fidèle attachement de tout son clergé séculier, régulier. Les témoignages les plus divers sont là-dessus concordants. De son côté, devenue pape, le cardinal garda de son clergé de Venise un souvenir excellent et plein de bienveillance au point d’en éprouver, assure Mgr. Jeremich, une certaine nostalgie et un regret mêlé de douceur ( dolce rimpianto)(53)».

Comme à Mantoue, le séminaire fut, à Venise, « le cœur du cœur » du cardial Sarto. Avec un zèle vraiment difficile à l’égaler, il voua tous ses efforts, le meilleur, le plus fort et le plus tendre de son dévouement à opérer les réformes nécessaires ou utiles, les progrès et perfectionnements les plus avantageux.

A ce sujet, nous possédons un document de très grand prix ; le« témoignage» de Mgr. Jeremich, ce témoignage dépasse tous les autres en importance, tant sur le rapport de la précision et de l’exactitude que nous le rapport de l’autorité du témoin.

Tout ce que je rapport là-dessus, déclare Mgr. Jeremich dans sa déposition, je le rapporte de ma connaissance personnelles, d’abord comme élève, puis comme Maître de Chambre, et depuis 1899 comme vice-recteur du séminaire, professeur de Droit Canon et économe. Bien que je fusse jeune et étudiant, je ne pouvais pas ne pas me rendre compte des conditions de l’Institut (séminaire) que je puis définir ainsi : recteur excellent, mais pas énergique : vice-recteur infirme ; le personnel enseignant composé d’éléments même extra-diocésains, admis sur la requête évidente du gouvernement, les professeurs en bon nombre vivaient au séminaire. Il s’y ajoutait quelques professeurs laïques externes.

Les élèves éteint divisés en collège clérical et collège séculier`environ une trentaine d’élèves dans l’un et dans l’autre. Il s’y ajoutait un externat d’environ deux cents élèves, les aspirant n’étaient pas admis au collège sans avoir auparavant passé par le (lycée), excepté quelques-uns venus de L’Estuaire.

Il n’y avait pas de prêtre chargé de la direction spirituelle, les confesseurs habitaient hors du séminaire.

Un Père de la Compagnie de Jésus venait pour la conférence hebdomadaire et pour la retraite mensuelle. Quant au progrès disciplinaire et moral, rien de notable à relever. L’union laissait à désirer parmi les professeurs, et les élèves eux-mêmes s’en rendaient compte.

La préfecture des études était indépendante du recteur, ce qui n’allait pas sans dommage pour le progrès des études.

Le Serviteur de Dieu se rendit compte des conditions du séminaire avec calme et pondération, le visitant fréquemment ; mais ne me souvins pas qu’il ait pris immédiatement des mesures de quelque importance. Au mois de juin 1897, vers la fin de la visite pastorale au patriarcat, il visita de la manière la plus minutieuse le séminaire. Il appela au vote tous les supérieurs, tous les professeurs, quelques élèves de théologies, peut-être aussi de philosophie, mais je ne m’en souviens pas . À la fin de la visite, il réunit tous les collèges à l’Oratoire de la Très Sainte Trinité, et leur tin un grave discours sur la vocation ecclésiastique.

À la suite de cette visite, le Serviteur de Dieu licencia six professeurs, parmi lesquels cinq prêtres extra-diocésains et un laïque ; bientôt pares il licencia l’économe. Il supprima le collège séculier, rendant ainsi le séminaire à sa destination qui est de former les prêtres, et il admit au collège ecclésiastique des aspirants même du gymnase, qu’ils fussent de la campagne ou de la ville. Il nomma le directeur spirituel, lui donnant les attributions que lui confère aujourd’hui le règlement pontifical.

Le personnel licencié fut remplacé par des prêtres reconnus par lui idoines.

Il rédigea lui-même, de sa propre main, un règlement qui concernait le progrès de la discipline comme l’ordonnance des études : règlement qui, plus tard, servit comme un schéma du premier règlement pour les séminaires, qu’il promulgua lui-même comme pape.

Parmi les mesure prise à la suite de la sainte visite, l’une des principales fut la suppression du Convitto des professeurs : le Serviteur de Dieu prit cette mesure parce que la majeure partie des professeurs avaient leur propre famille à Venise et quelques-uns même charge d’âmes, et c’est pourquoi le Convitto était devenu comme une « Auberge», selon l’expression du serviteur de Dieu lui-même.

En outre, il fit adopter un local intérieur du séminaire comme chapelle pour les séminaristes, leur procurant ainsi une plus grande commodité pour la médiation et les pratiques de piété aux jours fériés, sans devoir monter au « Temple du salut».