MON DIEU ET MON TOUT

© + Sr Denise Ermite

Vie Du pape Pie X -1-

 MILIEU – FAMILLE – PREMIÈRE FORMATION

Je suis né pauvre…( du testament de Pie. X .) 

Riesse est un charmant village de la province de Trévise, dans la Haute- Vénétie. Pays en pleine campagne, plate, herbeuse et feuillue, aux routes tournantes, souvent bordées de platanes, aux vergers couverts de pêchers et de pruniers, aux champs couverts de blé, de mais, d‘orge, d’avoine, avec, de-ci de –là, des vignes que séparent des fossés où courent des eaux dérivées de l’Avenale, de la Brenta, du Pieave, De Riese la vue est généralement courte ; cependant, par endroits, on aperçoit le sommet sombre et dénudé du Monte Grappa, vers le nord, Asolo, avec ses maisons blanches, et, en arrière, barrant l’horizon, les cimes des Alpes ( 1)

Au cardinal Jacopo Monico, patriarche de Venise, Riese, son pays natal, a inspiré une poétique description, où chante une sorte de tendresse.

Sorgersi incontro a mezzogiorno ei mira di Castelfranco la merlata fronte ; all’ altra parte, donde Borea spira, Asolo vedi biancheggiar sul monte, e in mezzo alle ruine ancor sublime la vetusta sua rocca alzar le cime… Piu là glischiude maestosa scena l’Alop azzura allo squardo, e con declive d’immensi rupi, disugual catena, dell’ orizzonte suo l’orlo prescrive`ne appaiono le vette ignude ed erte, ordinevi, or di nuvole coperte (2)

Plus que le charme discret du paysage, c’est la lumière qui saisit et ravit, cette lumière italienne, à la fois chaude et profonde, tout à tour suave et ardente, brûlante même qui échappe à toutes analyse, et qui ne se peut comparer qu’à la lumière de ‘Attique ou des pays orientaux.

Au cœur du village s’élève la blanche église de Saint -Mathieu, avec son campanile à la flèche élancée ; de l’église part la rue principale, bordée de jolies maisons, blanches elles aussi, de vergers et de jardins potagers.

Le gens y sont simples, d’abord accueillant, d’aspect énergique et vigoureux, travailleurs silencieux vivant, en majeure partie, du travail des champs.

Se doutent-ils de l’antiquité et de la célébrité historique de leur modeste village? Au Moyen-Age, Riese s’appelait Rescium ou Rexium. Vraisemblablement les Romains l’ont connu sous le nom de Rezium, comme semble l’indiquer une inscription découverte en 1730 dans les ruines d’une villa romaine.

Riesse possède un château for, mentionnée lès l’années 1255, qui appartint à la famille des Riese, seigneurs pays jusqu’à l’année 1570, et dont le dernier descendant s’éteignit, à cette date à Castelfranco, W leur munificence st attribuée une magnifique toile du Tintoret, Le Mariage de la Vierge, qui décore l’église paroissiale. Parmi ses illustres enfants, Riese compte de cardinal Jacopo Monico, patriarche de Venise, qui, aux premières années du XIX siècle, joua un rôle considérable ans les affaires diplomatiques de l’Autriche.

Mais, plus que d e sa longue histoire, plus que de tous ses grands hommes d’autrefois, Riese s’enorgueillit à juste titre de la gloire d’avoir vu naître Joseph Sarto.

La famille des Sarto, originaire de la Villa d’Este, vint s’établir à Riese au XVIII siècles, elle était de la plus humble condition. Le premier aïeul connu est Paul Sarto qui vivait à la fin du XVIe siècle. De l’arrière-petit-fils de cet aïeul, Joseph Sarto, qui le premier de sa famille s’établie à Riese, naquit Jean-Baptiste Sarto, celui-ci épousa Marguerite Sanson qui le rendit père de dix enfants, dont huit vécurent : deux garçons et six fils : Joseph, Angelo, rose, Thérèse, Marie, Antoinette, Lucie, Anna.

Pour faire vivre cette nombreuse famille, le père avait les cinquante centimes de son « traitement» journalier de cursore, c’est –à –dire à une petite quête, et «quelques autres pauvre incertuccio provenant de son office, et rien de pus.(3).

La mère surtout devait exercer sur l’ âme de ses enfants une ineffaçable influence. Dans son beau livre sur Pie X Réné Bazin s’est complu `a dessiner, à sa riche manière, le portait de cette Mater admirabilis. Après avoir détaillé les traits physiques , il écrit :

Cette femme du peuple italien a un air de dignité , de sérieux, de bonté, de distinction naturelle. En vérité , elle est de noblesse : elle est une de ces princesses de foi, d’acceptation du devoir, de tendresse familiale et de silence qui vivent ignorées du monde, en tout pays chrétien ; elle est la mère du pape, et Pie X lui ressemblait beaucoup. (4)

Sans doute, le père eut une monde influence dans l’éducation de ses enfants, Mais il était lui-même homme de devoir, pieux, assistant chaque jour à la messe, et le soir, en famille, expliquant le catéchisme et récitant la prière.

C’est le 2 juin 1835 que naquit, à Riese, le fils aîné de Giovanni Battista Sarto, alors âgé de quarante-deux ans, et de Margherita Sanson, âgée de vient-deux ans , Giuseppe-Melchior Sarto. L’acte de naissance du futur pape figure dans le registre de la paroisse Saint-Mathieu, sous le numéro 3a, Il est ainsi libellé ( pour plus de clarté nous le donnerons ici en français, avec les noms propres également en français ) :

Le 2 juin 1835, est né et a été baptisé le 3 du dit, par moi, Pellizari, chapelain, Sarto Joseph-Melchior, enfant légitime de Sanson Marguerite, habitant avec son mari, et de Sarto Jean-Baptiste, demeurant au n 3o, mariés à Riese, le 13 février 1833, l’un et l’autre propriétaires.

Le parrain a été Sarto Antoine, propriétaire, demeurant à San-Vito, la marraine Zorzan Françoise

Le mot « prppriétaires », attibué aux époux SARTO, ne manque pas de saveur : pour toute « propriété», en effet, ils possédaient leur maison, bien petite, à un seul étage et très pauvre, trois minces pièces de terre évaluées à » douze pastiche » ou arpents et une petite vache. (5)

Dès sa tendre enfance, le petit Giuseppe-Beppi, comme on l’appelle familièrement-fait preuve d’une exceptionnelle piété, simple et candide, mais déjà réfléchie, énergique ; il a le goût des choses saintes ; il ne manque jamais au catéchisme ; très vite il revêt la soutane des enfants de chœur, il est empressé à servir la messe, à porter les cierges à l’autel, à manier l’encensoir. A onze ans, il devient maître des cérémonies ( 6).

« Encore enfant, a déposé don Eugène Bacchion, curé, chanoine honoraire de la cathédrale, de Trévise, le Serviteur de Dieu montrait un goût particulier pour la doctrine chrétienne ; et j’ai entendue les anciens raconter cette anecdote : à l’école du catéchisme, le maître l’interrogea et lui promit en récompense une mela ( une pomme) s’il pouvait lui dire un lieu où Dieu ne fut pas. « Et moi, répondit-il, je vous en donnerai deux à vous, si vous savez me le dire.»

Le même témoin ajoute : « Je tins de M. Ferreton, jadis chapelain à Riese, que, tout enfant, Giuseppe Sarto se distinguait des enfants de son âge par son bonté et son respect à l’égard de ses supérieures (7)..»

Riese possédait alors une école composée de deux classe : la « première» et la « seconde». C’était l’équivalent à peu près de ce que nous appelons, dans nos écoles primaires : la classe enfantine et le cours l’élémentaire. On y apprenait à lire, à écrie, à compter ; on n’allait guère plus loin.

Cette école était pour lors « régentée » par maître Francesco Gecherlé, aussi habile à manier « la baguette» qu’à enseigner l’écriture et l’arithmétique. De la baquette, il n’eut jamais à user sur Beppi Sarto. Bien au contraire, c’est à lui qu’il la confiait quand il devait s’absenter ; on assure qu’entre les mains du petit « moniteur » la baguette demeura toujours oisive.

Le petite Giuseppe parcourut rapidement le cycle de ces études, se montrant tout de suite plein d’ardeur et d’attention, remportant toujours les premières places, entre ses camarades, il se distinguait par une intelligence vive et ouverte, non moins que par la douceur et l’affabilité de son caractère, par le sérieux qui s’alliait à une bonne grâce rieuse, pleine d’entrain, prompte à organier des jeux ou `a combiner des parties. Le jeu le plus fréquent consistait à conduire la bande joyeuse à quelque distance du village, jusqu’au sanctuaire de la Madona Delle Cendrole, placé sous l’invocation de L’Assunta, c’est –à-dire Notre-Dame de l’Assomption ; là, on priait et on chantait à plein cœur, puis l’on rentrait en jouant. « Il aimait à se retire au sanctuaire Madona Delle Cendrole, où il conduisait volontiers de nouveaux compagnons. Mais aussi bien, Beppi était toujours prêt à aider son père pour quelque menu service de cursore, et sa mère dans les travaux domestiques (8).

Le Ier septembre 1845, Giuseppe reçut le sacrement de confirmation des mains de Mgr, Canova, évêque in partibus de Mindo, dans la cathédrale d’Asolo.

Le 6 avril 1847, âgé d’environ douze ans, il fit sa première communion dans l’église de sa paroisse. Ce retard, pour une âme si parfaitement disposé, ne lui laissa-t-il pas au cœur une sorte d’amertume qui se traduira dès les débuts de son apostolat par le zèle à donner aux petits enfants leur Amis divin? Quoi qu’il en soit, ce jour-là il se consacrait à Dieu, lui promettant de rester chaste et de se vouer totalement au service du Seigneur. A sa mère qui le questionnait et qui avait l’intuition de l’appel divin, il ne tardait guère à faire confidence de sa vocation au sacerdoce (9).

Cela posait un angoissant problème. Comment trouver les ressources nécessaire ? Et pus, la famille n’avait-elle pas , au contraire, besoin du secours de cet enfant si richement doué? Margherita Sanson, elle, n’hésitait point ; sans un élan de foi et de confiance surnaturelles, elle dit son Fiat avec bonheur, Giovanni Sarto fut moins prompt à accepter le sacrifice ; C’est que les charges se faisaient de plus e plus lourdes au foyer ; lui-même sentait ses forces faiblir. Pourtant sa foi, l’exemple et les paroles de sa femme emportèrent toute hésitation ; il accepta.

De ces événements, le curé de Riese, don Tito Fusarini, qui connaissait les secrets de Beppi et à tout venant disait de lui « c’est l’âme da plus noble de ce pays», ne pouvait manquer d’éprouver une immense joie. Sans doute mesurait-il, lui aussi, les difficultés ; mais il savait bien que lorsque Dieu appelle, il prodigue sa grâce et qu’il ne se laisse jamais vaincre en générosité. Bref, il fut convenu que le vicaire de la paroisse qui donnait déjà des leçons de latin à son frère cadet aurait désormais pour élève Giuseppe Sarto, et que celui-ci suivrait les cours du collège secondaire de Castelfraco.

Située sur la ligne de Trévise à Vicence , avec ses fortifications à créneaux et ses grosses, tours, Castelfranco ressemble à une vil le moyenâgeuse. Dans la cathédrale qui remonte au VIII e siècle on peut admirer, parmi les marbres, les fresques et les statues, une Assomption de Giorgione, fils de cette cité.

C’est là que Beppi se rendait chaque matin, parcourant à pied, par tous les temps, les sept kilomètres qui séparent Rieses de Castelfraco, Il emportait son repas de midi qui consistait le plus souvent en du pain, plus exactement en une sorte de galette de farine de mais ( polenta), « Plus tard, devenu pape, raconte don Eugène Bacdchion, il me confirmait que, pour devenir prêtre, il avait mangé beaucoup de polenta pura ( c’est –à-dire, ajoute le témoin, polenta sans accompagnement ) cela en contraste avec les exigences des séminaristes d’aujourd’hui (10).»

Pour ménager la chaussure, à peine sorti du village, il quittait ses souliers, les attachait avec une ficelle, les jetait sur l’épaule et gaiement s’en allait pieds nus. Entre les classes du matin et celles du l’après-midi, il était reçu chez de braves gens. Les Finazzi, et pour payer leur hospitalité, il donnait des leçons à leurs enfants plus petits que lui. Le soir, après tant de fatigues, il entrait au presbytère pour prendre sa leçon de latin ; après quoi, sa joie était d’aider sa mère, de surveiller les frères et les sœurs plus jeunes, prodiguant à tous sa gentillesse et sa gaieté naturelle.

A son arrivée au collège de Castelfranco, Giuseppe Sarto fut accueilli par les quolibets de jeunes bourgeois et aristo de l’endroit : « Hé, vois donc ce chapeau ! » disaient-ils en montrant la coiffure sans doute peu élégante du nouveau venue. » attendez, attendez, leur dit le « régent» de Riese, qui avait accompagné son élève, vous verrez bientôt ce qu’il y a sous le chapeau…» de fait, Giuseppe Sarto prit, dès le début, la tête de la classe, et il allait la garder durant les quatre ans qu’il étudia dans cet établissement, de 1846 à 1850.

Les témoins de sa jeunesse, anciens maîtres, anciens compagnons d’études, attestent unanimement qu’il était appliqué à tout, en toutes circonstances, avec une « conscience sans démenti» et qu’en « en toute matière» il «réussissait supérieurement ». Ils attestent de même le sérieux, l’exceptionnelle piété de ce garçon, ajoutant d’ailleurs qu’il était d’un tempérament très vif, prompt, à s’irriter, à s’indigner, mais déjà d’une singulière énergie pour maîtriser son naturelle.

Aux examens passés à Trévise, en 1850, il remporta le titre d’éminentissime pour toutes les cinq matières : religion, latin, grec, histoire et géographie, arithmétique, et il fut classé premier parmi les quarante-trois candidats. Mais Giuseppe Sarto n’avait qu’une ambition : entrer au grand séminaire .(11)Comment faire ? sa famille était pauvre, pauvre également le bon duré de Riese. La Providence veillait, en 1313, un prêtre bolonais, nommé Campion, avait fait une fondation destinées à subvenir aux frais d’instruction et d’entretien de jeunes gens sans fortune. L’attribution des bourses en était laissée au jugement du patriarche de Venise. Or, en 1850, le patriarche de Venise n’était autre que le cardinal Jacopo Monico, lui-même enfant de Riese. Don Fusarini lui écrivit pour l’intéresser à son cher paroissien, et fit appuyer sa demande par le vicaire général de Trévise, le chanoine Casagrande, un mois après, la réponse arrive « À genoux, Beppi, dit à Giuseppe le curé de Riese, et remercie Dieu, qui a sûrement quelque dessein sur toi, bientôt tu entreras au séminaire, et, comme moi, toi aussi tu serais prêtes (12).»

Quelle joie dans l’humble maison et dans tout le voisinage ! Peu après, le 19 septembre 1850, dans l’église du village, devant la paroisse réunie, Beppie recevait la soutane des mains de don Fusarini, Ce jour-là, Margherita Sanson commanda à ses autres enfants de ne plus tutoyer leur frère, l’abatino, mais de lui dire : vous.

D’autres part, à l’église paroissiale, notre abatino est tout spécialement appliqué ; à faire le catéchisme aux enfants et à diriger leur chant, comme le signale, dans sa déposition Mgr. Bressant : « Quand il était petit clerc en paroisse, il s’occupait beaucoup du catéchisme et du chant sacré, et faisait partie des « petites chanteurs» cantores fanciulli -zèle qu’il conserva depuis dans toutes ses situations (13).»

Cette enfant et cette première jeunesse n’ont –elles pas la fraîcheur et la grâce émouvante des plus elles aurores? Le «Seigneur semble se complaire à envelopper Beppi Sarto des délicatesses de sa prédilection, grâce insigne que cette atmosphère familiale toutes pénétrées de foi et dont le souverain Pontife n’oubliera jamais l’impression. Grâce insigne que la pauvreté où l’âme et le corps de l’enfant, du jeune homme, se trempèrent d’énergie et d’une vigueur qui le rendrait apte aux rudes combata. Grâce insigne que la présence des excellents prêtres qui furent ses premiers bienfaiteurs. Mais aussi, comme Giuseppe a répondu à toutes ces grâces, à tant d’autres ! Certains mots brefs mais suggestifs des « témoignages» du Summarium en disent long la-dessus :

J’ai vu la grande influence, sur sa formation( du jeune Giuseppe Sarto), de sa mère, du curé de la paroisse don Fusarini et du vicaire don Jacaszzi,, J’ai entendue dire par ses contemporains qu’il brilla toujours par la conduite, la piété et dans les études. Il était de caractère vif et allègre-indole vivace ed allegra- mais toujours très réservée- ma sempre molto riservato,, son frère et ses sœurs ont toujours eu pour lui une sorte de vénération, ce qui me donne à croire que sa première jeunesse a dû être exemplaire (14).Et tous les témoignages sur cette période de la vie Giuseppe Sarto concordent pleinement dans leur remarquable objectivité.

AU GRAND SÉMINAIRE DE PADOUE ( 1850-1858)

Au mois de novembre 1850, Giuseppe Sarto, muni d’une lettre de Mgr. Farina, évêque de Trévise, entait au grand séminaire de Padoue, l’antique et gracieuse cité de celui que l’Italie désigne familièrement par le seul mot : Il Santo ( Antoine de Padoue)

Le séminaire jouissait et jouit encore d’une réputation méritée. Fondé en 1671 par le cardinal Barbarigo, émule de saint Charles Borromée dans la réforme du clergé, il est composé de bâtiments vaste et magnifique ; il possède une chapelle – il faut plutôt dire une église- dont trois arcades claires portent le jubé orné de peintures ; des dalles spacieuses, hautes, ornées de beaux tableaux, des musées, une bibliothèque admirablement organisée, contenant plus de cent vint mille volumes. Au temps dont nous parlons, ce séminaire était réputé par le grand nombre de ses élèves et la célébrité de plusieurs anciens, par la sagesse de sa direction, par l’étendue et la force de ses études. Ainsi, avant d’aborder l’étude de la philosophie, les séminariste devaient faire ou refaire deux années d’ humanités ; les deux années suivantes ils étaient appliqués spécialement à la philosophie, continuant à se perfectionner dans la connaissance de l’italien, du latin, de grec, de l’histoire, des sciences naturelles. Alors seulement commença et l’étude de la théologie : Admirable préparation vraiment aux sciences sacrées.

Dans un milieu si propice, comme allait s’épanouir la vive et solide intelligence de Giuseppe Sarto, servie d’ailleurs par une robuste santé! Dès le premier instant, le jeune séminariste se trouve heureux dans sa nouvelle vie, écrivant à don Fusarini, pour lui souhaite sa fête, il lui dit : « Je vous fais savoir que moi, grâce à Dieu, je me trouve très bien avec tous mes compagnons et supérieurs (1)…et le voici intensément au travail. A la fin de sa première année de séminaire, il est classé premier de son cours, composé d’une quarantaine d’élèves, avec les notes les plus élogieuses, précieusement conservées dans les Archives de l’établissement : « Discipline irréprochable-intelligence supérieure-mémoire excellente, il donne tout espoir» Et il sera ainsi jusqu’au bout, c’est-à-dire toute la durée des études au grand séminaire. Les formules d’appréciation pourront quelques fois changer ; elles seront toujours très louangeuse, voici, par exemple , à la fin de la première année de philosophie, les appréciations des professeurs :

En religion :


Éminemment distingué, s’intéresse vivement à chaque partie de l’enseignement
En philosophie :
Remarquable ; raisonne avec justesse ; doué pour la pensées, étudie à la perfection à su acquérir, à un degré peu commun, les connaissances requises, en étendue et en profondeur
En Italie :
Facilité étonnante à interpréter les classiques ; style correct ; connaissance approfondie de la littérature
En latin :
Traduit avec finesse, clarté et élégance.
En grec :
Connaît à fond sa grammaire, très précis dans ses traductions et ses explications
En histoire :
Remarquable par l’étendue et la clarté de sa connaissance de l’histoire moderne et de la chronologie
En mathématiques :
Remarquablement doué pour les sciences ; facilité à résoudre les problèmes d’algèbre et de géométrie.
En physique et sciences naturelles ;
Apporte à ces sciences ses qualités de mathématicien; remarquable par la clarté et la précision de ses idées
Dans la forme extérieure des compositions écrites :
Expression claire et très élégante
Jugement d’ensemble :
Exemplaire, distingué en intensité et constance en tout, distingué par une singulière assiduité d’application dans toutes les matières, (2

Quand à la piété, supérieurs et maîtres sont unanimes à la déclarer « exceptionnelle, de qualité rare», profonde, solide, avec pourtant une sorte de tendresse candide, toute simple et exemple de singularités comme de recherche. Aussi la vertu ce cesse-t-elle pas d’affirmer ses progrès : toujours aimable et plein de cordialité pour tous ses camarades, Giuseppe Sarto a des vivacités, parfois des mouvements de violence ; mais, de plus en plus, on voit se dessiner la maîtresse de soi jusqu’à une douceur qui est chez lui le fruit d’une âpre lutte. Cette lutte sera soutenus jusqu’au bout, le long des huis années de séminaire , avec une constance invincible qui annonce le héros de la sainteté.

L’épreuve, au surplus, vient affermir de si excellentes dispositions. La Seconde année de son séminaire, Giuseppe perdit son père, et le jour même de la mort du père, naissait le dernier enfants, Pierre-Gaétan, qui n’allait vivre que quelques jours. Le jeune abbé a-t-il été averti d’en haut de la mort de son père ? « Les sœurs du pape, dit René Bazin, ont raconté que le séminariste d’alors alla trouver, tout en larmes , le supérieur , lui demandant un congé.« Pourquoi?-Parce que mon père est très malade.» C’était vrai, et rien le l’avait fait prévoir (3).» Nous ne donnons point le fait comme historique ; il n’est point consigné dans les documents officiels du Procès ni dans l’Histoire de Marchesan. Mais, à notre sens, il n’a rien d’invraisemblable.

Le certain est que, dans cette circonstances, le cœur du fils subit un rude assaut ; ne se devait-ils pas à la subsistance d,une famille si nombreuse, dénuée de ressources et désormais privée de son soutien ? On le lui remontrait avec force, dans le village, parmi les meilleurs amis des Sarto ; pour aggravés sa peine, dont Tito Fusarini, malade, était contraint de résigner sa cure ; le vicaire, don Jacuzzi, nommé à un autre poste, allait quitter le pays, Giuseppe Sarto put souffrir et beaucoup souffrir e son cœur ; pas un instant ne fléchit sa foi, ni sa volonté de suivre, coûte que coûte, l’appel de Dieu.

Le fait est attesté par Mgr, Bressan dans sa déposition : « À la mort de son père, dit –il, la condition financière de sa famille fut plus difficile ; est=ce pour ce motif ou pour un autre, quelqu’un tenant de le détourner de la carrière ecclésiastique mais il y resta fermement attaché(4).

On peut même dire que l’épreuve fortifia encore sa vocation. Mgr. Pescini, témoin particulièrement autorisé, puisqu’il fut longtemps secrétaire de S.S.Pie X, a fait cette épouvante déposition : « J’ai su du Serviteur de Dieu que, pour se procurer l’argent nécessaire à l’achat de livres, articles du bureau et autres objets nécessaires, avant de retourner au séminaire, il allait de porte ne porte.(5) » D’autres part, le cœur charitable de don Pietron Jacuzzi s’employait à envoyer au jeune clerc quelques florins pour ses menus besoins, comme l’atteste une lettre de remerciements de don Giuseppe à son bienfaiteur (6). Giuseppe Sarto trouva d’ailleurs dans sa mère, animée de la même foi et de la même volonté que son fils, un admirable soutien. Demeuré veuve, avec sept enfants à la maison, elle se remit à chercher du travail de couture ; avec ses files un peu grandies, auxquelles elle adjoignit deux ouvrières, elle forma un petit atelier qui lui permit de faire vivre son monde.

Les vacances venues, c’était grande consolation dans l’humble foyer, trois mois : août, septembre et octobre, de douceur familiale. Mais comme le jeune séminariste savait la sanctifier et la féconder ! Voici le programme de sa journée : Lever à cinq heures, départ pour l’église, longue oraison, assistance à la messe, communion presque chaque jour, récitation de l’Office de la Vierge ; à la fin de sa journée, dans sa chambre, lecture à genoux d’un chapitre du Nouveau Testament. Le soir, Office en commun, consistant dans la prière et l’examen de conscience en famille : « Chacun avouait ses torts et demandait pardon à celui qu’il avait offensé ( 7 ).» Entre temps, pendant la journée, Giuseppe étudiait assidûment, lisait, s’entretenait avec sa « Mamma» et ses sœurs, faisait volontiers visite à ses amis d’enfance, Il aimait aussi les longues course à pieds l il refaisait la route de Castelfraco, jadis si familière ; Montebelluna, Asolo le renvoyaient souvent et sur la route du sanctuaire de la Madona Delle Cendrole.

Au mois de novembre 1854, Giuseppe Sarto commençait ses études de théologie. Quatre années de labeur intense, dont les Archives du séminaire mentionnent le succès éclatant et ininterrompu. C’est toujours, jusqu’au bout, la même note : premier du cours de théologie, comme il le fut du cours de philosophie. « le plus remarquable des élèves dont les plus vieux maîtres puisent se souvenir», « distingué par la pénétration de son esprit, par son assiduité au travail, sa vie exemplaire ».

Voici, au complet, le texte des mentions que mérita Giuseppe Sarto dans les diverses disciplines théologique des quatre années durant les quelles il étudia ces matières au séminaire de Padoue :

Année d’études 1854-1855 :

Études biblique (professeur : J. de Rossi ) premier et deuxième semestres, deux fois : éminent
Théologie morale et droit canon ( professeur : V. Agostini) premier et deuxième semestres, deux fois : éminent.
Histoire ecclésiastique et patrologie ( professeur : f, Panella) examen unique : éminent.

Année d’études 1855-1856 :

Morale et droit canon ; premier te deuxième semestres, deux fois : éminent.
Dogme et Histoire ecclésiastique : premier et deuxième semestres, deux fois ; éminent

Dogme et Histoire ecclésiastique :premier et deuxième semestres, deux fois ; éminent

Année d’études 1856-1857 :

Morale et droit canon ; premier et deuxième semestres, deux fois : éminent.
Dogme : premier et deuxième semestres, deux fois : éminent.
Éloquence sacrée ( professeur : D.Zarpellon), examen unique : Éminent.

Année d’études 1857-1858 :

Dogme : premier et deuxième semestres, deux fois : éminent.
Éloquence sacrée : premier et deuxième semestres, deux fois : éminent.
Catéchisme et méthode : premier et deuxième semestres, deux fois : éminent.(8).

Trait significatif, Giuseppe Sarto, doué d’un goût inné pour la musique, et qui, déjà à Riese, chantait au pupitre, fut, au séminaire, l’élève le plus passionné, peut –on dire, pour le cours de chant grégorien que le fondateur avait voulu obligatoire pour tous, Il y devint particulièrement habile au point que, la dernière années, il fut nommé « directeur du chant des clercs». Dès le séminaire aussi, Giuseppe Sarto se met à l’école des Pères de l’Église dont il montrera plus tard une con une connaissance si approfondie, dans ses Encycliques et autres Actes. Écrivant, le 14 janvier 1858, à l’ancien vicaire de Riese, il lui dit sa foi d’avoir trouvé ; à acheter à bon compte des œuvres de saint Cyprien et celles de saint Jean Chrysostome, « édition assez correcte», en vingt-quatre tomes, et d’avoir pu, « en sacrifiant autres chose», les acquérir pour vingt lires italiennes !… En fin, au grand séminaire de Padoue, on enseignait la théologie, comme, d’ailleurs, la philosophie, selon l’esprit et la méthode de saint Thomas d’Aquin. Plus que tout autre, Giuseppe Sarto devait se pénétrer d’un tel enseignement et en garder pour toujours la forte et lumineuse empreinte.

Résumant tous ces faits, Mgr. Bressan pouvait conclure dans sa déposition du Procès apostolique romaine : « Durant ces huit années, toutes les attestations s’expriment ainsi ; discipliane nemini secundus-ingenii maximi-memoriae summae-spei maximae (9)…»

En jetant un regard d’ensemble sur ces huit années de séminaire si laborieuses, si fécondes, si prodigieusement remplies, comment ne pas s’indigner contre des pseudo-historiens qui, doctoralement, appellent Pie X un » paysan ignorant, sans lettres , sans études…» Sur quoi donc peuvent-ils appuyer leur mensonge ?

Ordonné sous –diacre à Trévise, le 19 septembre 1857, Guseppe, l’abbé Sarto, était promu au diaconat dans la même ville, le 27 février 1858. Dès lors apparaît en lui ce qui sera un des traits les plus distinctifs de sa carrière apostolique : le goût et le zèle de la prédication de la parole divine.» En juin (1858), raconte Marchesan, il obtint la permission d’aller à Riese, pour donner, dans l’église paroissiale, un sermon sur le Sacré-Cœur de Jésus. « Dimanche dernier, écrivait-il à don Pietro ( Jacuzzi ), je suis allé à Riese pour réciter un petit discours sur le Sacré-Cœur ; et tous les bons amis me imposero di riverirla (10).» Mg. Bressan ajoute ici un détail suggestif et qui ne se trouve pas dans les autres documents : « Vers la moitié de cette période, il fut fait ( je ne sais pour combien d’années) préfet de discipline (11).» Que pouvait signifier exactement, pour un séminariste, un titre si grave? Quelles charges et quels privilèges lui conférerait-il? Nous en savons, en tout cas, il indiquait une confiance exceptionnelle de la part des supérieurs.

Un autre « témoin», l’abbé Eugène Bacchion, résumant le séjour de Giuseppe Sarto au séminaire, déclare, dans le Procès apostolique de Trévise : « Son compagnon d’étude, don Girolamo Grespan, curé de mon pays d’origine, Villanova, me disait que Giuseppe Sarto faisait l’admiration de tous par sa bonté, sa discipline, par l’éclatant succès de ses études, et qu’il était très estimé par ses supérieurs et par ses compagnons (12).»

Giuseppe Sarto était ordonné prêtre, le 15 septembre, avec dispense pontificale de hit mois de dix jours d’âge, par un sentiment délicat, Mgr. Farina, évêque de Trévise, voulut faire l’ordination sacerdotale de celui qu’il appelait « son bon petite Sarto», dans la belle église de Castelfranco. La famille et tout Trévise purent ainsi y assister. Le lendemain, en la fête de Notre-Dame des Douleurs, Giuseppe Sarto célébrait sa première messe dans l’église paroissiale de Rieses : quel bonheur pour une mère si méritante, pour des sœurs et un frère si profondément religieux, et quelle joie dans tout le village si fier de son Beppi! Est-il besoin de le signaler (13)?

Premières années de ministère sacerdotal
Vicaire à Tombolo (1858-14867).

En octobre 1858, don Giuseppe Sarto était nommé, par l’évêque de Trévise, vicaire à Tombolo, où il aurait pour curé don Costantini, prêtres profondément pieux, distingué, savant, excellent prédicateur, mais infirme, et où par conséquent à peu près tout le soin de la paroisse retomberait sur lui.

Tombolo (1), bourgade des environs de Trévise, dans la province de Padoue, « comptait alors environ treize cent quatre-vingt âmes (2)». C’était un pays d’agriculteurs, mais surtout de marchands de bestiaux, rudes, braves cœurs au fond, mais grossiers et particulièrement jureurs. En communiquant cette nomination à sa mère, dont Giuseppe lui dit : « Maman, j’ai été nommé chapelain de Tombolo, Le pays ne me plait pas, parce qu’il est mauvais, néanmoins je dois obéir et ça ira (3)
Le nouveau vicaire avait vingt-trois ans. Voici comment nous le dépeint René Bazin, d’après deux photographies pieusement conservées à Tombolo.

Don Giuseppe, à ce moment, était un jeune prêtre de bonne taille, mais fortement charpenté, comme le sont en général les Italiens du Nord, et doué d’un visage charmant. Deux photographies de lui en font foi, ce front haut, ces cheveux abondants et rejetés en arrières, ces lèvres fines, ce modelé solide des joues et du menton, qui donne l’idée du bien bâti, tout cet ensemble, en le cherchant un peu, on le retrouverait parmi les vivants d’aujourd’hui. Mais la physionomie, l’âme répondue sur ses traits, voilà la rare et l’incommunicable. Giuseppe Sarto avait le regard d’une pureté, d’une bonté, d’une suavité, qui transparaissent parfois dans les yeux de la jeunesse, mais qui durèrent chez lui. Quelqu’un dira, plus parade de Pie X :« Tout cœur croit vole à lui (4)

A tombolo, tous les cœurs , on peut l’affirmer, « volèrent à lui», suivant l’expression de René Bazin.
Le premier trait que les Tombolani découvrirent et aimèrent dans leur vicaire fut la bonté, `a quoi très peu résistent, une bonté déjà invraisemblable et que rendaient plus attirante encore le charme naturel, de sa physionomie, la parfaite simplicité de ses manières, empreintes, toujours, de réserve t de dignité : respect inné des personnes, sentiment très vif de la divine présence en chacune des âme rencontrées. La bonté du jeune vicaire fut très vite légendaire, et le souvenir ne s’en est point effacé dans la paroisse ; elle s’exerçaient à l’égard de tous mais spécialement, il va sans dire, à l’égard des pauvres. Les anecdotes qui courent dans le pays, indiscutées comme les traitons les mieux établies, foisonnent. Nous n’en pouvons signaler que quelques-unes à peine dont l’authenticité n’est point douteuse.

(1) On peut lire une jolie description de Tombolo dans : Camille Bellaigue, Pie X et Rome ,p.2145
(2) Marchesan, op.cit.,p.97
(3) témoignage de Maria Sarto, Sum.Ic..,p.31
(4) René Bazin, op.cit.,p.30

Un jour, ayant prêché un panégyrique dans un paroisse des environs, il y avait reçu pour honoraire un « napoléon d’or» , en route, il fut guêté par des pauvres, et il revint à Tombolo sans un centime.

Bien piquante l’histoire du sac de maïs consignée dans les Actes u procès, don Giuseppe reçoit la visite d’un homme, se disant pauvre, voulant se rendre à Vérone pour chercher du travail, et sollicitant « un demi marengo» ( en environ dix francs) pour faire le voyage. Dans la bourse du vicaire pas un liard. « Mais du maïs, vous en avez ? interroge le quêteur.- Du mais , oui, Est-ce que ?…- Sans doute ; apporte un sac et reviens.»

L’homme revient avec un sac, Don Giuseppe le mène au grenier, devant un petit tas de maïs- une centaine de litres.« Moitié pour toi, moitié pour moi : ça te va? Dit-il.- Tout à fait bien, répond l’autre» Quand il eut mis les cinquante litres dans son sac, et qu’il voulut remercier, « l’émotion lui fait un nœud dans la gorge», a-t-il déclaré, et il lui fallut du temps or arrive à dire ;« Dieu vous le rende, don Giuseppe!»

Le plus simplement du monde, sans phrases, sans théories, sans slogan, donc Giuseppe allait au peuple, avec son cœur. Et d’emblée il trouvait les mots et les gestes qui consolent, qui réconfortent, qui font du bien, Il excellait déjà dans la visite des malades, patient à écouter leurs plaintes, ingénieux à les soulager , ou du moins à leur témoigner amitié, il savait aussi, surtout avec les enfants et les jeunes gens, « organiser les loisirs», dit-on aujourd’hui solennellement, disons simplement inventer des distractions, et volontiers, plein d’entrain, toujours joyeux et toujours digne, il se mêlait à leurs jeux sains sont demeurées fameuses dans le pays les « parties de boules de don Giuseppe», « Il me revient , déclaré à se propos le « témoin» trévisan, Eugène Bacchion, qu’il aimait spécialement ce jeu dans le qu’il s’enflammait –si accendeva, Il disait que c’était là un jeu sain et sans tromperie (5). « Capellani munera diligentissime obivit», lisons-nous au Summarium Virtutum p. 27 et cette phrase résume tout le ministère de don Giuseppe à Tombolo; mais il importe de donner à ces mots si brefs la plénitude de leur signification. Tous ses devoirs de vicaire avec un soin parfait. Cela va loin et il faut parler de zèle exceptionnel, de dévouement sans mesure. Les journées se passent au soin du troupeau ; les nuits s’écoulent dans la prière et à l’étude. Tard dans la nuit, la fenêtre de la pauvre et froide chambre qu’habite le vicaire chez le vieux maître maçon Francesco Beghetto, est encore éclairée et elle s’allume tôt le matin. « Vous ne dormez donc jamais dans votre lit, don Giuseppe ? lui demande un jour Philomène Costantini, la nièce du curé de Tombolo.- J’étudie beaucoup, répond en riant don Giuseppe, je confesse très tard et je dors quatre heures, ce qui m’est largement suffisant. » « Il était maigre comme un fuseau, ajoutait la bonne femme, parce qu’il mangeait à peine ce qui lui était indispensable pour ne pas mourir de faim…Ne s’arrêtant jamais, toujours occupé à faire quelque chose pour le bien des autres, il était le mouvement perpétuel- il moto perpetuo (6)… »

« Il n’était pas rare, chérit Mgr. Marchesan, que, se levant de bonne heure, don Giuseppe, pour ne pas déranger le sonneur, montât lui-même au clocher pour sonner l’Angélus. La messe célébrée, il la célébrait de grand martin, avec une émouvante piété, mais sans nulle singularité, il se mettait bientôt au confessionnal, s’il y avait des personnes à confesse, puis il retournait à sa chambrette pour étudier(7).. Qu’étudiait-il ? la Sainte Écriture, la Théologie, Le Droit canon, les Pères et Docteurs de l’Église (8).

« Pour le bien des autres », comme disait la gouvernante, et la gloire du Seigneur, son Maître ; tout son idéal, toute sa vie. Et pour cela déjà ne reculant devant rien. Voici un fait qui marque bien ce double idéal, lequel n’en fait qu’un. Les habitants de Tombolo, avons-nous dit, jureraient sans vergogne ; aux remontrances de leur vicaire, ils répondaient gentiment que c’était là chose inévitable, indispensable, même dans leur métier de marchands de bestiaux. Un jour, un troupe de paroissiens, causant avec leur vicaire, déploraient de ne pas savoir lire et d’ignorer l’arithmétique. « Voulez-vous une école du soir ? demande brusquement don Giuseppe. – On! pour ça, oui, répondent –ils en chœur.- Eh bien ! Inscrivez-vous. » Ils s’inscrivent tous. « Mais que vous donnerons-nous, don Giuseppe, pour vous remercier!- Pas d’argent, mais une chose plus importante : vous ne blasphémerez plus. » Marché conclu. Sans doute quelques jurons durant encore leur échapper, mais l’amélioration devint très vite sensible ; qui n’eût voulu faire plaisir à un ami si dévoué qui, à toute le reste, ajoutait encore la charge de fabriquer lui –même le mobilier de l’école et d’apprendre l’alphabet à ces ignorant (9).?

Il lui est advenu de réagir moins doucement contre le détestable habitude. Un jour, tout près de son logement, de jeunes paroissiens se prirent de violent querelle, agrémentant leur rixe de copieux jurements et blasphèmes. Don Giuseppe les entend ne pouvant plus supporter tant d’injure faite à son Dieu, il bondit au milieu des combattants, d’une poigne vigoureuse leur administre une raclée aussi efficace qu’imprévue (10)… Ils ne lui en tirent point rigueur. Quelques années plus tard, quand don Giuseppe était devenu évêque de Mantoue, deux anciens de Tombolo le rencontrèrent dans une gare. « Vous souvenez –vous, Monseigneur, de quelle formidable raclée vous avez régalé nos épaules ?- Oui, répondit l’évêque, mais vous blasphémez offensaient Dieu et votre propre dignité.» Pie X racontait volontiers cette histoire et en riait de bon cœur, ajoutant qu’il lui était arrivé de confirmer quelqu’un autres énergumènes que, plus tard, se glorifiaient de ce geste de leur vicaire aimé.

Sa méthode, pourrant était autre. Déjà très ferme, elle était pénétrée de douceur et de charité. Et puis, suivant la recommandation du divin maître, il «enseignait» avec un zèle exceptionnel. Il donnait surtout aux catéchismes un soin tout particulier, comme l’attestent unanimement les témoignages des Procès, Il prêchait aussi, beaucoup, et toujours, Évangile, «lumineusement, avec une force tendre», en homme accoutumé à méditer et à vivre le Livre divin, et ses paroissiens aimaient fort à l’entendre prêcher, car il avait la parole facile, vivante et chaude, la voix belle, sonore et limpide, aussi lui demandait-on souvent de prêcher dans les bourgs voisins ; il acceptait volontiers, parfois même, comme on dit, «au pieds levé», pour rendre service, Il se fit en quelques sorte le missionnaire, l’apôtre ces campagnes peuplées de gens frustes et ignorants mais on l’appelait aussi dans les milieux plus élevés, et il y réussissait excellemment. Il donna même à la cathédrale de Trévise un panégyrique de saint Antoine de Padoue qui, littéralement, émerveilla l’auditoire, surpris et ravi d’une telle éloquence chez «un vicaire de campagne», d’un village perdu (11).

Sur l’activité d’un jeune vicaire, Mgr. Marchesan nous a donnée un détail assez piquant : Le Serviteur de Dieu trouvait même le temps de construire des cadrans solaires ( meridiane). Ainsi, des horloges se trouvent aujourd’hui encore en place, par exemple à l’église de Fontaniva. Du vivant du Serviteur de Dieu on pose une pierre en souvenir de son art (12)

Avec cela, la pauvreté absolue. Il porte des souliers avec semelles en bois, son lit est maigre.; Pendant l’hiver, il est facile de juger combien il souffre du froid rien qu’à voir son manteau troué (13).

Pour tous ces motifs, pour tant d’autres encore, les gens de Tombolo, en redoutant de le perde disaient : «Il est trop bien pour nous. Comment nous le laisse-t-on?» De son côté don Costantini ne tarissait point d’éloges sur son vicaire, Il écrivait à un ami : On m’a envoyé, comme vicaire, un jeune prêtre, en me recommandant de le former aux devoirs de curé. Je vous assure que c’est le contraire qui arrivera, Il est si zélé, si plein de bon sens et d’autres qualités précieuse, que je pourrais apprendre de lui beaucoup de choses.

Il écrivait encore :

Mon vicaire est un saint. Aux grandes qualités que j’avais tout d’abord remarquées en lui, il faut ajouter un zèle apostolique, un courage à toute épreuve et une charité antique, il ne partage pas son manteau avec les malheureux, il le donne tout entier… Je le répète, mon vicaire est un saint ; il me paraissait appelé à la plus haute destinée dans l’Église je me trompais ; il est appelé à la meilleure place au ciel…

Il aurait pu ajouter que don Giuseppe «assistait en véritable fils le vieux curé malade» (14).

De son côté, l’archiprêtre de Castelfraanco, donc Francesco Buodo, qui avait dans sa juridiction la paroisse de Tombolo, portait de don Giuseppe ce témoignage :

Je certifie que don Giuseppe Melchior Sarto, chapelain de Tombolo, a toujours tenue une conduite absolument exemplaire qu’il fut constamment exact à observer toutes les disciplines ecclésiastiques à plein de zèle dans l’exercice de son propre ministère, il tel enfin qu’il fait concevoir les plus belles espérances pour remplir la difficile carrière, à laquelle il postule, de pasteur des âmes (15).

L’évêque de Trévise, Mgr. Zinelli lui-même, avait en si haute estime le jeune vicaire, qu’il lui proposa, à diverses reprises, une chaire d’enseignement dans son séminaire. Le Serviteur de Dieu refusa, mettant en avant des raisons de famille (16).

Enfin maints ecclésiastiques n’appelaient plus don Giuseppe que : capellanus de capellanis-chapelain entre tous les chapelains, le chapelain exemplaire (17)

La gouvernante du curé, Pauline Busato, a confirmé plus tard dans le procès informatif diocésain, ces éloges, en renchérissant encore :

Prêtre depuis peu de temps, il semblait l’être depuis toujours. Et quel prêtre! Il suppléait en tout son curé, de santé peu robuste, Infatigable dispensateur de la parole et de la grâce divines, confesseur et catéchiste, consolateur des malades et des mourants en cas de besoin et toujours gaiement prompt aux moindres offices : sacristain, servant de messe, sonneur de cloches, sa charité fait des miracles comme sa foi. De ses gains plus que modestes, il ne réservait rien pour lui, presque rien pour les siens eux-même que, parmi les pauvres, il ne regarda jamais comme les premiers.

Et Pauline Busato appuie ses dires sur quantité d’anecdotes.

Mais le témoignage le plus émouvant peut-être sur tant de vertu, tant de qualités, tant de bien accompli à Tombolo par don Giuseppe Sarto, est le souvenir mêlé de vénération attendrie que les Tombolani ont gardé de leur vicaire. On voudrait ici rappeler tant de faits qui pourraient, à eux seuls former un livre ravisant de Fioretti. Les journaux du pays ont raconté l’enthousiasme délirant que s’empara du village à nouvelle de l’élection du cardiona Sato au suprême pontificat. Lorsqu’à cette occasion un photographe se présenta pour prendre des vues du village il eut touts les peines du monde à braquer son objectifs de partout, en effet, on accourut en foule. «Puisque le Saint Père verra notre église, il faut qu’il nous voie aussi. J’ai été baptisé par lui, criait une voix. Il m’a fait deux ans la classe.. disait un autre. Un vieillard, avec des larmes, demanda au photographe de lui faire un portrait, afin qu’il le donnât au pape : Vous lui direz que je suis encore vivant et que j’éprouve plus de bonheur que je ne saurais dire à me trouver en image devant lui.» (18)

Le jour même de son élévation au souverain Pontificat, raconte Luigi Daelli, des marchands de Tombolo aperçurent à Trévise un prêtre qui passait. Ils l’arrêtèrent et lui demandèrent : « Comme ça, c’est vrai ? Il est donc pape, notre vicaire ?. Oui, répondit le prêtre ; c’est certain. C’est bien vrai, voyons ? Ne me faites pas jurer. C’est absolument certain ; j’étais à la préfecture quand la dépêche est arrivée. Merci : voyez –vous, j’en tremble de joie. C’est comme si j’avais gagné le gros lot à la loterie.» Alors les autres marchands accoururent, agitant en l’air leur bâtons traditionnels, les visages enflammés, criant ensemble, voulant encore savoir si c’est vrai, ne se clamant que quand tout le monde sut la nouvelle (19)

En écrivant ces lignes, nous avons sous les yeux une photographie, prise à la même date, d’un groupe nombreux d’hommes de Tombolo, figures de rudes travailleurs endimanchés pour la circonstance, avec au milieu d’eux le curé de la paroisse. Le groupe s’intitule fièrement : Groupe des anciens amis du pape à Tombolo. Cet humble document nous parait d’un prix inestimable.

Bien significatif aussi le geste officiel accompli, le 1 mai 1904, par le Conseil municipal de Tombolo, disant apposer, sur la maison habitée par don Giuseppe Sarto, une plaque de marbre avec cette inscription :

DON GIUSEPPE SARTO ORA PIO X QUESTA CASA ABITO DEL 1858 AL 1867, IL MUNICIPIO

Quand on entre dans l’église paroissiale de Tombolo, on peut voir, témoignage public du respectueux et fidèle attachement des paroissiens envers leur « très aimé don Giuseppe », sur la porte de droite, un buste en marbre de Pie X, œuvre du sculpteur Franceschini di Vicenza : ce buste fut solennellement inauguré, lors de l’élection de don Giuseppe au suprême Pontificat, par trois jours de fête, et un grand discours de Mgr. Cavallari, patriarche de Venise. Au-dessous du buste, on lit ces paroles :

A PIO PAPA X DAL 1858 AL 1867 CAPELLANO DI TOMBOLO QUESTA CARA MEMORIA I PARROCHIANI RIVERENTI ED ESULTANTI

De son côté, don Giuseppe Sarto conserva toujours pour ses premiers fils spirituels une tendre affection. Dans ses Notes Biographiques, le docteur Daelli raconte ce trait;

Un jour il était alors évêque de Mantoue, il rencontra à Padoue, ou il se trouvait, une c compagnie de marchands de Tombolo. Ils se mirèrent à l’entourer en criant : « Don Beppi ! Don Beppi! » Pour lui, heureux de revoir ces braves gens, il voulut faire route avec eux, et il monta en troisième classe jusqu’à Trévise, pour leur causer plus longuement. On peut voir alors ces visages farouches d’hommes d’affaires émus de tant de bonté, se couvrir des larmes(20).

« Bravi Tomboloni, écrivait-il plus tard quand il venait d’être nommé cardinal et patriarche de Venise, je ne les oublierai jamais. Car en me les rappelant, je me souviens des plus belles années de ma vie.»

Curé-archiprêtre de Salzano (1867-1875).

En 1867, par lettres datées du 21 mai, don Giuseppe Sarto était nommé, par l’évêque de Trévise, curé archi prêtre de Salzano, près de Mirano, en Vénétie. Cette paroisse, la plus importante du district, il l’avait obtenue au concours, en effet, sur la demande formelle de son évêque, don Giuseppe s’était fait inscrire parmi les concurrents, la manière brillante dont il subit les preuves écrites et orales du concours le fait classer premier, Il avait trente-deux ans.

La paroisse de Saint-Barthélemy de Salzano comptait alors environ trois mille cinq cents habitants, braves gens, tranquilles et travailleurs.

Cette fois, le pays était tout agricole. On y vient aisément aujourd’hui, par le chemin de fer de Venise à Trévise. La station est à deux kilomètres environ du village : Belle campagne fertile : les fossés, la verdure est partout abondante et peu haute on y voit des fermes bien bâties, qui ont des portiques ouverts au midi, des puits anciens en pierre dure, de forme évasée comme des chapiteaux de colonnes creuses ou la chaîne descend en criant. Au –dessus des terres bien nivelées, de très loin on aperçoit la campanile de l’église et l’ange posé tout au sommet. La route tourne pour entrer au village. On trouve bientôt l’église flanquée de sa haute tour, précédée d’un jardin qui ne peut être qu’un jardin de curé ! » C’est là qu’habite le curé de Salzano. Du temps de don Giuseppe, le presbytère, bâti au fond de la place, touchant presque l’église, Il a été démoli (21)

Au début de sa déposition au Procès apostolique, sur la période qui nous occupe, Mgr. Bressandit : je puis die que, dans l’accomplissement de cette charge ( curé-archiprêtre de Salzano), il a été exemplaire en tout.. L’éloge est bref et significatif, D’ailleurs le témoin d’explicite. De son côté, don Joseph Pescini, au début de sa déposition sur cette même période, déclare en résumé : «Pendant neuf ans, il fut archiprêtre de Salzano, et il rendit ce pays un pays modèle au point de vue de la religion et de la morale. Les effets de son passage et de ses œuvres durent encore aujourd’hui, comme j’ai pu le constater personnellement et son souvenir est en bénédiction (22).»

Les habitants de Salzano, voyant arriver le nouvel archiprêtre en fort modeste équipage, alors qu’ils attendaient quelque « monsignor », se trouvèrent d’abord bien désappointés. L’ancien vicaire de Tombolo, dépose don Eugène Bacchion, fut accueilli avec beaucoup de froideur par le peuple et par les autorités, parce qu’ils étaient habitués à avoir pour archiprêtres des professeurs du séminaire Syndic se fit l’interprète des sentiments de la population et se plaignit à l’évêque d’une nomination si inattendue. ou des chanoines de la cathédrale. Le S.Exc.Mgr.Aaainelli répondit : « Si vous n’êtes pas contents aujourd’hui vous le serez demain. » Un après, le dit Syndic, Paolo Bottocini, revint chez l’évêque pour le remercier :« Nous n’avons jamais eu un curé de si grande valeur(23).»


Dès le premier contact, à l’église, les Salzaniens furent conquis. Leur nouveau pasteur venait à eux avec une si simple et si ardente cordialité, il rayonnait déjà de tant de vertu! Ses premières paroles furent pour déclarer à ses nouveaux « enfants » qu’il « serait tout entier au service de tous». « Pendant plus d’une heure, il développa, avec grande clarté et précision, sa mission de curé, et il termina par cette prière :« Mon Dieu, quelle grande responsabilité est la mienne, puisque je dois rendre compte de toutes ces âmes confiées à mes soins. Donnez-moi votre aide et votre assistance, ô Seigneur (24)!».

A Salzano, comme àTombolo, comme, d’ailleurs, partout ou il passera, et toujours plus quand plus semblait impossible, sa vie est la sublime réalisation de la parole de saint Vincent de Paul, de qui il aimait tant à parler : «La volonté de Dieu n’est pas de vivre pour soi, mais pour tous.»

« Exemplaire en tout», disait Mgr. Bressan. Il l’est d’abord, semble-t-il, par le souci et la pratique de l’instruction religieuse.« C’était là suo campo particolare (25), » Il sait bien que c’est la forme la plus nécessaire et la plus urgente de la charité chrétienne ; il sait aussi comme elle est négligée, et comme, par conséquent, l’ignorance en matière religieuse est immense. C’est pourquoi il donne les plus grands soins au catéchisme, des enfants ; mais il étend à tous ses paroissiens l’enseignement catéchistique ; il le donne le dimanche aux enfants en présence de leurs parents ; aidé des ses deux vicaires, il organise des réunions pour conférences contradictoires ou il expose la doctrine chrétienne tout en répondant aux objections, et ou accourent bientôt des fidèles, des paroisses voisine.« La majeure partie des maux du monde répétait-il souvent, provient du manque de la connaissance de Dieu et de Sa Vérité.» Ce jeune pasteur a déjà le sens de la passion de l’instruction populaire en matière religieuse et de l’éducation chrétienne de l’enfance. Il visite régulièrement les écoles ; il encourage les maîtres ; lui-même fournit aux enfants pauvres livres et cahiers ; il n’hésite pas à mendier pour ses chères écoles, afin de subvenir aux besoins de l’instituteur et des enfants. Du haut de la chaire, il parle souvent de cette question, pour lui capitale, de l’éducation chrétienne de l’enfance, rappelant volontiers son enfance pauvre et laborieuse et ses sentiments de gratitudes vis-à-vis du bon curé de la paroisse natale.

Charité des âmes par le don de la Vérité, puis par la pratique de la religion, qu’il s’appliquera à développer de toues les manières ; il intensifier le culte de L’Eucharistie, et dans ce but ressuscite, avec le concours du carme Lorenzo Calzavara, la confrérie du Saint-Sacrement organisé depuis 1400, mais qui avait presque totalement disparu. Il achète des lampes pour les faire brûler devant le Saint-Sacrement. Il établit la dévotion du Chemin de la Croix dont il acquit les stations avec le produite d’une loterie et avec les honoraires des sermons prêchés dans les chaires les plus fameuse, à Trévise, à Vicence, à Castelfranco, à Venise. Il institue dans sa paroisse, le «Mois de Marie »; il célèbre avec le plus grand soin les fêtes liturgiques et toutes les cérémonies de l’Église. Déjà il veut que les fidèles prient sur de la beauté ; dans ce fut, pour assurer la beauté du chant d’église, il constitue une chorale (26). sous la main de don Sarto, la maison de Dieu , l’église paroissiale, devint florissante. Il l’avait trouvée dans un état lamentable, sale, rongée par le salpêtre, déparée, vide de meubles, presque sans vases sacrés. Au prix d’énormes sacrifices, il la pava tout en marbres, à la grande joie de la population, remit à neuf l’orgue et la tribune, refit les murs, rendit la vie aux fresques de Die Santi qui avait peint, sans la coupole. L’ascension de Saint a Barthélemy, et, sur les murs, divers épisodes de sa prédication en Perse, dans l’Inde et en Arabie,… Contiguë à l’église est la salle des catéchismes. Il la refit à neuf (27)

Aussi l’évêque de trévise, Mgr. Zanelli, visitant la paroisse de Salzano pendant qu’on y donnait une mission, pouvait-il s’en retourner émerveillé, et citer solennellement l’archiprêtre comme le modèle des pasteurs.

Charité des âmes, charité des corps. Dès le premier instant, de jour, et la nuit, don Giuseppe est à la disposition de ses paroissiens. La salle de réception de son presbytère, composé d’une table, de quelques chaises, d’un banc rembourré, ne désemplit pas : les misères de toutes sortes s’y donnent rendez-vous, accueillies par l’inépuisable charité du prêtre. Ici il faut noter un détail qui montre non seulement cette charité, mais ce sens de l’organisation populaire qui fut si profond chez Pie X et que l’on méconnaît trop généralement :« Il s’occupa des malheureux émigrants avec tant de zèle que la cure de Salzano devint bientôt une sorte de secrétariat ou affluaient les lettres venant de Suisses, d’Autriche, de Serbie et de Roumanie(28)

Aux pauvres, donc Giuseppe donne sans compter ; il se dépouille de tout pour les secourir. Déjà, à Tombolo il avait mis au Mont-de-Piété les deux seuls objets précieux qu’il possédait : sa montre et un couvert d’argent. A Salzano, il laisse à la disposition de chacun le pauvre équipage qui l’avait amené : un cabriolet et un cheval. Le cheval, à force de trotter au service de tous, est bien fatigué à aidé par un de ses amis, don Giuseppe réussit à le vendre ; mais la voiture, impossible, tant elle est fourbue ; on ne peut « sincèrement l’offrir à un chrétien. » Don Giuseppe, obligé de la garder, ne peut plus la prêter qu’à
ceux qui ont un cheval.

Il donne sans compter. L. Daelli raconte le trait suivant :

Un ecclésiastique que don Sarto avait invité à prêter le carême aperçut, le jour même de son arrivée à Salzano, une grosse pile de bois dans une cours attenante à l’église : C’était la provision d’hiver du curé. Le second jour, il observa qu’elle avait considérablement diminué, le troisième, elle se trouva réduite de moitié, quelques jours après, tout avait disparu. Surpris, le prédicateur, en parlant d’affaires et d’autres demanda à l’archiprêtre, avec qui il était intime : « Mais qu’avez vous donc fait de votre bois? Vous l’avez vendue en détail ? Non, répondit tout simplement don Giuseppe, je l’ai donné aux pauvres. Il y en a tant qui souffrent du froid ! Mais vous, comment ferez-vous? C’est bien simple, je m’en passerai.(29).»

Les remontrances de Rosa ou d’Anna, ses sœurs, n’y pouvaient rien. Invariablement, leur frère répondait : « La Providence ne manque jamais.»

Le garde-manger était souvent vide, et les pauvres sœurs ses débattaient péniblement pour arriver à alimenter l’incorrigible donateur « Beppi, lui dit un jour Rosa, il n’y a plus rien pour le dîner. Pas même deux œufs ?… » ll restait deux oeufs ce fut tout le repas.

Au surplus, il arrivait souvent à l’archiprêtre de retenir à déjeuner des prêtres venus pour le voir. Le potage était bien court, que faire ? «Acqua, acqua ! » répondait don Giuseppe, «allongez, et tout ira bien ».

Un jour, ses sœurs s’étant absentées quelques instants, et un pauvre s’étant présenté, subrepticement il retira l’unique morceau de viande qui cuisait dans la marmite pour le donner au malheureux.

A quels stratagèmes ont dû recourir ses sœurs pour sauvegarder le strict nécessaire de son vestiaire, pour substituer à des habits trop usés des vêtements neufs!
Seul la charité illimitée du « pasteur » de Salzano, les traits foisonnent, tous très émouvants et appuyés sur une véritable masse de témoignages (30).

En 1873, une circonstance tragique allait mettre en un relief éclatant l’héroïque charité de don Sarto.
Dans nos contrés, raconte Mgr. Marachesan, ici plus et là moins, le choléra fauchait les vies humaines, en cette occasion, don Giuseppe montra quel bien, matériel et moral, peut faire un bon curé parmi des paroissiens malades e découragés, Il était partout présent, Il y a un mort à ensevelir, un malades à confesser ; cette maison manque du nécessaire ; dans cette autre, personne ne peut assister les malades, leur donner à temps des remèdes ; donc il faut aller, voir, secourir, conseiller. Et don Giuseppe, tout zèle, toute charité, de nuit et de jour ; à tout heure secourait et conseillait.. Sachant que le devoir d’assistance aux malades regarde d’abord le curé, il ne voulait absolument pas que les vicaires s’exposaient au danger, mais, autant qu’il le pouvait, accourait près du malade, et la plupart du temps, ne lui donnait pas seulement les secours spirituels, mais, avec beaucoup d’affection, l’assistance matérielle, et faisait comme un véritable infirmier, jusqu’aux frictions avec de la glace. Ils inspirait du courage à tous ; d’abord avec le médecin, il conseillait les remèdes du moment.(31)

Le docteur Daelli ajoute les détails suivants :

.Tant que dura l’épidémie, on devait en transporter les victimes dans un terrain très éloigné de la cure. Une nuit que l’archiprêtre était venu pour la conduite funèbre il ne trouva à l’attendre que trois porteurs. Le quatrième, pour se donner du courage, avait amplement , comme on dit en Vénétie, « levé le coude», et il pouvait à peine se tenir sur les pieds, Indigné, don Sarto le saisit par le bras et le renvoya chez lui en disant : «va, tu es indigne d’un tel ministères» alors, comme il eût été impossible, si grand était l’effroi de la contagion, de trouver un fossoyer , lui-même , après avoir récité les prières sur le cadavre, en rochet et en étole, prit le plus naturellement du monde un des brancards de la civière, et les quatre porteurs dont l’un était l’archiprêtre, se rendirent au cimetière en t’alternant les psaumes des morts..(32)
Sur la conduite de don Sarto en cette circonstance tous les témoignages concordent, plus chaleureux les uns que les autres, dans les journaux et les biographies, dans les dépositions de « témoins» aux divers procès diocésains et apostoliques. « au temps du choléra, atteste sobrement Mgr. Bressan, il assuma personnellement la visite de tous les malades, et les accompagnait, à la mort, à leur sépulture. Ceci, je l’ai recueillit des lèvres du Serviteur de Dieu et d’autres dans le milieu ou j’ai vécu (33)
« Il était toujours à la disposition des malheureux atteints du terrible fléau, soit de jour, soit de nuit, a déposé don Eugène Bacchion. Et lorsque quelqu’un était mort, il encourageait, par son exemple, les parents à faite transporter le cadavre au cimetière, et lors que manquait un porteur, lui-même s’offrait à le remplacer. Je me souviens qu’un certain Pellizon Rocco me disait avec un saint orgueil : « A lei Arciprete, non tocchera l’onore toccato a me : Io ho portato al cimitero un morto con il Papa(34)
A un tel régime de vie, la rigoureuse constitution de son Sarto ne pouvait manquer de fléchir, d’autant plus qu’il gardait strictement la loi de la résidence, et que s’il s’absentait parfois, ce n’était pour s’accorder une distraction quelconque, mais pour raison de ministère, d’exercices religieux ou de prédications (35). Un des amis de l’archiprêtre, don Carlo, étant venu le visiter, peut de temps après la fin de l’épidémie, fut effrayé à son aspect, « Vous êtes très mal ! lui cria-t-il—Vous croyez, lui répondit avec le plus grand calme don Giuseppe- S’ il est mal ! enchaîna vivement sa sœur Rosa. Voyez donc, il n’a plus que les os et la peau! Comment en serait-il autrement? Il ne se ménage jamais ; il se fait le serviteur de tous. Non seulement il s’est ôté le pain pour le donner, mais il a renoncé aussi au repos qui l’aurait restauré! –Votre sœur a raison, dit don Carlo, vous faite trop, rappelez-vous le proverbe ; tant va la cruche à l’eau...- Bravo , répondit en riant don Giuseppe, vous voilà fort éloquent !…»
Il était temps d’agir, et pour un tel homme il fallait y aller énergiquement et promptement, Don Carlo alerta donc l’ancien curé de Tombolo, donc Costantini, retiré du ministère pour raison de santé, et qui gardait une vivre affection pour son « caro Beppi». Don Costantini écrivit sans retard à l’évêque de Trévise, Mgr. Zanelli, pour le prier d’intervenir d’autorité auprès du « saint imprudent»… L’évêque, en effet intervint et intima à don Giuseppe l’ordre de se ménager et de se soigner. Confus, mais l’humble et docile, don Giuseppe obéit dans toute la mesure où le lui permirent ses habitudes trop ancrées dans sa vie.

La Providence qui « ne manque jamais », comme aimait à le dire l’archiprêtre, ne lui manque pas- d’autant qu’elle avait ses vues sur un tel sujet. L’évêque également avait déjà ses vues, ayant constaté personnellement et par la rumeur publique, les exceptionnelles qualités de don Giuseppe. Une stalle de chanoine était vacante et le séminaire ayant besoin d’un bon directeur spirituel, l’archiprêtre de Salzano lui parut tout indiqué pour ces feux fonctions. Au surplus, ce serait un moyen efficace d’arrête cet impénitent donateur et bourreau de lui-même dans des « frasques» charitables » Vous en arriverez, lui avait i-il d’un jour, moitié sérieux, moitié riant, à faire saisir les objets du cultes» Bref, la double nomination fut faite et notifiée à don Giuseppe. Il l’accueillit avec vive peine. Il supplie l’évêque de le laisser à son poste ; Il n’était qu’un «pauvre curé de campagne »; que saurait –il faire au palais épiscopal et au séminaire ! De si hautes fonctions dépassait ses capacités. Et puis , comme il aimait les pauvres de Salzano, les enfants, les malades, toute la paroisse, enfin !…Il eut beau « tirer tous les jeux», comme on dit, l’évêque ordonna. Il obéit. Une autre peine lui vint de devoir quitter ses deux sœurs Rosa et Anna qu’il aimait tendrement, car désormais il logerait au séminaire, ce fut, de part et d’autres, un arrachement.(36)
Est-il besoin de dire que ce fut aussi un arrachement pour les paroissiens de Salzano? Don Giuseppe avait conquis l’ admiration et l’affection de tous, par son dévouement à tous, par son zèle sacerdotal, par son abnégation et ses admirables vertus. Les pauvres surtout étaient inconsolables ; les bourgeois et les riches le regrettaient vivement. Il avait su se montrer aussi délicat, aussi prudent, aussi sage que bon et généreux et ferme. Le moins attristé ne fut pas même un Israélite, Roman Jacour, gros propriétaire de l‘endroit, à Salzano une manufacture de drap occupant trois cents ouvrier. L’archiprêtre avait gagné l’estime et l’affectueuse vénération du riche Israélite et de sa famille, qui, l’aidèrent souvent dans ses multiples oeuvres.
À la suite des biographies et journalistes, on pourrait citer bien des traits émouvants qui attestent les regrets des paroissiens de Salzano. Nous nous contenterons de dire qu’ils voulurent offrir eux-mêmes ses insignes au nouveau chanoine. Plus tard, quand il fut élu évêque de Mantoue, ils lui offrirent sa crosse et, lorsqu’il fut nommé patriarche de Venise, « un objet artistique(37)».

Trévise, écrit Daelli, était une des plus importantes places fortifiées de la Républiques de Venise, Son Enceinte bastionnée, ses murailles et ses fossés existent encore. Tout à l’entour, les sources jaillissantes et la verdure donnent au pays l’aspect le plus riant. Aussi les seigneurs et les riches familles de Venise ont ici leur s villas, touts les industries y ont des usines prospères. Malgré l’industrie envahissante, Trévise n’a rien perdu de son cachet particulier, fait du mélange des graves monuments du Moyen-Ange avec les hôtels et autres constructions modernes. C’est une des villes les plus coquettes de la Vénétie, les canaux de la Cile, bordés de verdure, reflètent gracieusement tantôt un logis gothique, tantôt un palais Renaissance, et ils ses marient avec des rues larges et spacieuses semées de maisons Moyen-Age et de tous grandioses, comme celles du palais de Trois-Cents et de Saint-Nicolas, qui font un si heureux contraste avec la coupole de la cathédrale.

Celle-ci s’élève sur les ruines d’une chapelle très ancienne, donc on voit encore les vertiges dans le cloître, et qu’on transforma, en 1141, en basilique à trois nefs, elle conserve de ce temps-là des peintures et des mosaïques remarquables, des fragments d’inscriptions, d’élégantes colonnettes et le reliquaire et saint Libéral, placé dans le crypte, sous le maître-autel, vers 1485, P.Lombardo en entreprit la restauration ; mais il ne fit que changer le Moyen-Age en une froide Renaissance ; d’ailleurs, son œuvre demeura inachevée, On la reprit au XVIe siècle, puis au XVIIe et au XIXe. On y ajouta alors, dans le style de l’intérieur, un portique avec des colonnes monumentales et des lions du style roman, d’une tournure primitive qui rappelle l’antique basilique. Il est facile à l’intérieur, de suivre les variétés superposées des styles… On remarque aussi deux tombeaux : l’un Renaissance, belle œuvre de T. Lombardo, l’autre de la décadence ; une Adoration des Bergers, du Trévisan Pâris-Bordone, une sainte Catherine de Bissolo et surtout une Annonciation qui est une des plus belles œuvres du Titien…

Parmi ses illustrations, Trévise compte le pape Alexandre VIII qui fut, comme Pie X, chanoine de la cathédrale et le bienheureux Benoît XI, de la famille des Boccasini, Dominicain, élu pape en 1303 (38)…

C’est à Trévise enfin que don Giuseppe avait reçu les ordres mineurs.
A ce titre surtout Trévise était déjà connue et chère au chanoine.

Les chanoines de trévise, en vertu de décrets anciens émanés du Sénat de la « Sérénissime République de Venise », avaient droit de porter un costume de cap viol et manteau à traîne , soutane, collet, ceinture, chaque et également violet, les mémorialistes de l’époque, gens partout assez médisants, prétendent que les bons chanoines tenaient à ces insignes; ils ajoutent même que de plus en plus, avec le temps, le violet tournait au rouge. Cette innocente, inclination est tout autant ancienne que nouvelle. Quoi qu’il en soit, Monsignor Sarto ( les chanoines étaient appelés Monsignori) ne partageait pas, su r ce point, les goûts de ses confrères, dès le début, et sans rien dire, il prit l’habitude de sortir in negris, sans autre insigne de son titre de chanoine que le collet violet. On le jugea « singulier», et on ne lui fait savoir ; il ne répondit point, et il continua. Finalement, presque tous les vieux chanoines imitèrent leur nouveau confrère (39).

A Trévise, le jeune chanoine eut tout de suite occasion de ne point rester oisif ce qui, d’ailleurs, lui eût été impossible. Coup sur coup, pour ainsi