MILIEU
– FAMILLE – PREMIÈRE FORMATION
Je
suis né pauvre…( du testament de Pie. X .)
Riesse
est un charmant village de la province de Trévise, dans
la Haute- Vénétie. Pays en pleine campagne, plate,
herbeuse et feuillue, aux routes tournantes, souvent bordées
de platanes, aux vergers couverts de pêchers et de pruniers,
aux champs couverts de blé, de mais, d‘orge, d’avoine,
avec, de-ci de –là, des vignes que séparent
des fossés où courent des eaux dérivées
de l’Avenale, de la Brenta, du Pieave, De Riese la vue
est généralement courte ; cependant, par endroits,
on aperçoit le sommet sombre et dénudé
du Monte Grappa, vers le nord, Asolo, avec ses maisons blanches,
et, en arrière, barrant l’horizon, les cimes des
Alpes ( 1)
Au
cardinal Jacopo Monico, patriarche de Venise, Riese, son pays
natal, a inspiré une poétique description, où
chante une sorte de tendresse.
Sorgersi
incontro a mezzogiorno ei mira di Castelfranco la merlata fronte
; all’ altra parte, donde Borea spira, Asolo vedi biancheggiar
sul monte, e in mezzo alle ruine ancor sublime la vetusta sua
rocca alzar le cime… Piu là glischiude maestosa
scena l’Alop azzura allo squardo, e con declive d’immensi
rupi, disugual catena, dell’ orizzonte suo l’orlo
prescrive`ne appaiono le vette ignude ed erte, ordinevi, or
di nuvole coperte (2)
Plus
que le charme discret du paysage, c’est la lumière
qui saisit et ravit, cette lumière italienne, à
la fois chaude et profonde, tout à tour suave et ardente,
brûlante même qui échappe à toutes
analyse, et qui ne se peut comparer qu’à la lumière
de ‘Attique ou des pays orientaux.
Au
cœur du village s’élève la blanche
église de Saint -Mathieu, avec son campanile à
la flèche élancée ; de l’église
part la rue principale, bordée de jolies maisons, blanches
elles aussi, de vergers et de jardins potagers.
Le
gens y sont simples, d’abord accueillant, d’aspect
énergique et vigoureux, travailleurs silencieux vivant,
en majeure partie, du travail des champs.
Se
doutent-ils de l’antiquité et de la célébrité
historique de leur modeste village? Au Moyen-Age, Riese s’appelait
Rescium ou Rexium. Vraisemblablement les Romains l’ont
connu sous le nom de Rezium, comme semble l’indiquer une
inscription découverte en 1730 dans les ruines d’une
villa romaine.
Riesse
possède un château for, mentionnée lès
l’années 1255, qui appartint à la famille
des Riese, seigneurs pays jusqu’à l’année
1570, et dont le dernier descendant s’éteignit,
à cette date à Castelfranco, W leur munificence
st attribuée une magnifique toile du Tintoret, Le Mariage
de la Vierge, qui décore l’église paroissiale.
Parmi ses illustres enfants, Riese compte de cardinal Jacopo
Monico, patriarche de Venise, qui, aux premières années
du XIX siècle, joua un rôle considérable
ans les affaires diplomatiques de l’Autriche.
Mais,
plus que d e sa longue histoire, plus que de tous ses grands
hommes d’autrefois, Riese s’enorgueillit à
juste titre de la gloire d’avoir vu naître Joseph
Sarto.
La
famille des Sarto, originaire de la Villa d’Este, vint
s’établir à Riese au XVIII siècles,
elle était de la plus humble condition. Le premier aïeul
connu est Paul Sarto qui vivait à la fin du XVIe siècle.
De l’arrière-petit-fils de cet aïeul, Joseph
Sarto, qui le premier de sa famille s’établie à
Riese, naquit Jean-Baptiste Sarto, celui-ci épousa Marguerite
Sanson qui le rendit père de dix enfants, dont huit vécurent
: deux garçons et six fils : Joseph, Angelo, rose, Thérèse,
Marie, Antoinette, Lucie, Anna.
Pour
faire vivre cette nombreuse famille, le père avait les
cinquante centimes de son « traitement» journalier
de cursore, c’est –à –dire à
une petite quête, et «quelques autres pauvre incertuccio
provenant de son office, et rien de pus.(3).
La
mère surtout devait exercer sur l’ âme de
ses enfants une ineffaçable influence. Dans son beau
livre sur Pie X Réné Bazin s’est complu
`a dessiner, à sa riche manière, le portait de
cette Mater admirabilis. Après avoir détaillé
les traits physiques , il écrit :
Cette femme du peuple italien a un air de dignité , de
sérieux, de bonté, de distinction naturelle. En
vérité , elle est de noblesse : elle est une de
ces princesses de foi, d’acceptation du devoir, de tendresse
familiale et de silence qui vivent ignorées du monde,
en tout pays chrétien ; elle est la mère du pape,
et Pie X lui ressemblait beaucoup. (4)
Sans
doute, le père eut une monde influence dans l’éducation
de ses enfants, Mais il était lui-même homme de
devoir, pieux, assistant chaque jour à la messe, et le
soir, en famille, expliquant le catéchisme et récitant
la prière.
C’est
le 2 juin 1835 que naquit, à Riese, le fils aîné
de Giovanni Battista Sarto, alors âgé de quarante-deux
ans, et de Margherita Sanson, âgée de vient-deux
ans , Giuseppe-Melchior Sarto. L’acte de naissance du
futur pape figure dans le registre de la paroisse Saint-Mathieu,
sous le numéro 3a, Il est ainsi libellé ( pour
plus de clarté nous le donnerons ici en français,
avec les noms propres également en français )
:
Le
2 juin 1835, est né et a été baptisé
le 3 du dit, par moi, Pellizari, chapelain, Sarto Joseph-Melchior,
enfant légitime de Sanson Marguerite, habitant avec son
mari, et de Sarto Jean-Baptiste, demeurant au n 3o, mariés
à Riese, le 13 février 1833, l’un et l’autre
propriétaires.
Le
parrain a été Sarto Antoine, propriétaire,
demeurant à San-Vito, la marraine Zorzan Françoise
|
| Le
mot « prppriétaires », attibué aux époux
SARTO, ne manque pas de saveur : pour toute « propriété»,
en effet, ils possédaient leur maison, bien petite, à
un seul étage et très pauvre, trois minces pièces
de terre évaluées à » douze pastiche
» ou arpents et une petite vache. (5)
Dès
sa tendre enfance, le petit Giuseppe-Beppi, comme on l’appelle
familièrement-fait preuve d’une exceptionnelle piété,
simple et candide, mais déjà réfléchie,
énergique ; il a le goût des choses saintes ; il
ne manque jamais au catéchisme ; très vite il revêt
la soutane des enfants de chœur, il est empressé à
servir la messe, à porter les cierges à l’autel,
à manier l’encensoir. A onze ans, il devient maître
des cérémonies ( 6).
«
Encore enfant, a déposé don Eugène Bacchion,
curé, chanoine honoraire de la cathédrale, de Trévise,
le Serviteur de Dieu montrait un goût particulier pour la
doctrine chrétienne ; et j’ai entendue les anciens
raconter cette anecdote : à l’école du catéchisme,
le maître l’interrogea et lui promit en récompense
une mela ( une pomme) s’il pouvait lui dire un lieu où
Dieu ne fut pas. « Et moi, répondit-il, je vous en
donnerai deux à vous, si vous savez me le dire.»
Le
même témoin ajoute : « Je tins de M. Ferreton,
jadis chapelain à Riese, que, tout enfant, Giuseppe Sarto
se distinguait des enfants de son âge par son bonté
et son respect à l’égard de ses supérieures
(7)..»
Riese
possédait alors une école composée de deux
classe : la « première» et la « seconde».
C’était l’équivalent à peu près
de ce que nous appelons, dans nos écoles primaires : la
classe enfantine et le cours l’élémentaire.
On y apprenait à lire, à écrie, à
compter ; on n’allait guère plus loin.
Cette
école était pour lors « régentée
» par maître Francesco Gecherlé, aussi habile
à manier « la baguette» qu’à enseigner
l’écriture et l’arithmétique. De la
baquette, il n’eut jamais à user sur Beppi Sarto.
Bien au contraire, c’est à lui qu’il la confiait
quand il devait s’absenter ; on assure qu’entre les
mains du petit « moniteur » la baguette demeura toujours
oisive.
Le
petite Giuseppe parcourut rapidement le cycle de ces études,
se montrant tout de suite plein d’ardeur et d’attention,
remportant toujours les premières places, entre ses camarades,
il se distinguait par une intelligence vive et ouverte, non moins
que par la douceur et l’affabilité de son caractère,
par le sérieux qui s’alliait à une bonne grâce
rieuse, pleine d’entrain, prompte à organier des
jeux ou `a combiner des parties. Le jeu le plus fréquent
consistait à conduire la bande joyeuse à quelque
distance du village, jusqu’au sanctuaire de la Madona Delle
Cendrole, placé sous l’invocation de L’Assunta,
c’est –à-dire Notre-Dame de l’Assomption
; là, on priait et on chantait à plein cœur,
puis l’on rentrait en jouant. « Il aimait à
se retire au sanctuaire Madona Delle Cendrole, où il conduisait
volontiers de nouveaux compagnons. Mais aussi bien, Beppi était
toujours prêt à aider son père pour quelque
menu service de cursore, et sa mère dans les travaux domestiques
(8).
Le
Ier septembre 1845, Giuseppe reçut le sacrement de confirmation
des mains de Mgr, Canova, évêque in partibus de Mindo,
dans la cathédrale d’Asolo.
Le
6 avril 1847, âgé d’environ douze ans, il fit
sa première communion dans l’église de sa
paroisse. Ce retard, pour une âme si parfaitement disposé,
ne lui laissa-t-il pas au cœur une sorte d’amertume
qui se traduira dès les débuts de son apostolat
par le zèle à donner aux petits enfants leur Amis
divin? Quoi qu’il en soit, ce jour-là il se consacrait
à Dieu, lui promettant de rester chaste et de se vouer
totalement au service du Seigneur. A sa mère qui le questionnait
et qui avait l’intuition de l’appel divin, il ne tardait
guère à faire confidence de sa vocation au sacerdoce
(9).
Cela
posait un angoissant problème. Comment trouver les ressources
nécessaire ? Et pus, la famille n’avait-elle pas
, au contraire, besoin du secours de cet enfant si richement doué?
Margherita Sanson, elle, n’hésitait point ; sans
un élan de foi et de confiance surnaturelles, elle dit
son Fiat avec bonheur, Giovanni Sarto fut moins prompt à
accepter le sacrifice ; C’est que les charges se faisaient
de plus e plus lourdes au foyer ; lui-même sentait ses forces
faiblir. Pourtant sa foi, l’exemple et les paroles de sa
femme emportèrent toute hésitation ; il accepta.
De
ces événements, le curé de Riese, don Tito
Fusarini, qui connaissait les secrets de Beppi et à tout
venant disait de lui « c’est l’âme da
plus noble de ce pays», ne pouvait manquer d’éprouver
une immense joie. Sans doute mesurait-il, lui aussi, les difficultés
; mais il savait bien que lorsque Dieu appelle, il prodigue sa
grâce et qu’il ne se laisse jamais vaincre en générosité.
Bref, il fut convenu que le vicaire de la paroisse qui donnait
déjà des leçons de latin à son frère
cadet aurait désormais pour élève Giuseppe
Sarto, et que celui-ci suivrait les cours du collège secondaire
de Castelfraco.
Située
sur la ligne de Trévise à Vicence , avec ses fortifications
à créneaux et ses grosses, tours, Castelfranco ressemble
à une vil le moyenâgeuse. Dans la cathédrale
qui remonte au VIII e siècle on peut admirer, parmi les
marbres, les fresques et les statues, une Assomption de Giorgione,
fils de cette cité.
C’est
là que Beppi se rendait chaque matin, parcourant à
pied, par tous les temps, les sept kilomètres qui séparent
Rieses de Castelfraco, Il emportait son repas de midi qui consistait
le plus souvent en du pain, plus exactement en une sorte de galette
de farine de mais ( polenta), « Plus tard, devenu pape,
raconte don Eugène Bacdchion, il me confirmait que, pour
devenir prêtre, il avait mangé beaucoup de polenta
pura ( c’est –à-dire, ajoute le témoin,
polenta sans accompagnement ) cela en contraste avec les exigences
des séminaristes d’aujourd’hui (10).»
Pour
ménager la chaussure, à peine sorti du village,
il quittait ses souliers, les attachait avec une ficelle, les
jetait sur l’épaule et gaiement s’en allait
pieds nus. Entre les classes du matin et celles du l’après-midi,
il était reçu chez de braves gens. Les Finazzi,
et pour payer leur hospitalité, il donnait des leçons
à leurs enfants plus petits que lui. Le soir, après
tant de fatigues, il entrait au presbytère pour prendre
sa leçon de latin ; après quoi, sa joie était
d’aider sa mère, de surveiller les frères
et les sœurs plus jeunes, prodiguant à tous sa gentillesse
et sa gaieté naturelle.
A
son arrivée au collège de Castelfranco, Giuseppe
Sarto fut accueilli par les quolibets de jeunes bourgeois et aristo
de l’endroit : « Hé, vois donc ce chapeau !
» disaient-ils en montrant la coiffure sans doute peu élégante
du nouveau venue. » attendez, attendez, leur dit le «
régent» de Riese, qui avait accompagné son
élève, vous verrez bientôt ce qu’il
y a sous le chapeau…» de fait, Giuseppe Sarto prit,
dès le début, la tête de la classe, et il
allait la garder durant les quatre ans qu’il étudia
dans cet établissement, de 1846 à 1850.
Les
témoins de sa jeunesse, anciens maîtres, anciens
compagnons d’études, attestent unanimement qu’il
était appliqué à tout, en toutes circonstances,
avec une « conscience sans démenti» et qu’en
« en toute matière» il «réussissait
supérieurement ». Ils attestent de même le
sérieux, l’exceptionnelle piété de
ce garçon, ajoutant d’ailleurs qu’il était
d’un tempérament très vif, prompt, à
s’irriter, à s’indigner, mais déjà
d’une singulière énergie pour maîtriser
son naturelle.
Aux
examens passés à Trévise, en 1850, il remporta
le titre d’éminentissime pour toutes les cinq matières
: religion, latin, grec, histoire et géographie, arithmétique,
et il fut classé premier parmi les quarante-trois candidats.
Mais Giuseppe Sarto n’avait qu’une ambition : entrer
au grand séminaire .(11)Comment
faire ? sa famille était pauvre, pauvre également
le bon duré de Riese. La Providence veillait, en 1313,
un prêtre bolonais, nommé Campion, avait fait une
fondation destinées à subvenir aux frais d’instruction
et d’entretien de jeunes gens sans fortune. L’attribution
des bourses en était laissée au jugement du patriarche
de Venise. Or, en 1850, le patriarche de Venise n’était
autre que le cardinal Jacopo Monico, lui-même enfant de
Riese. Don Fusarini lui écrivit pour l’intéresser
à son cher paroissien, et fit appuyer sa demande par le
vicaire général de Trévise, le chanoine Casagrande,
un mois après, la réponse arrive « À
genoux, Beppi, dit à Giuseppe le curé de Riese,
et remercie Dieu, qui a sûrement quelque dessein sur toi,
bientôt tu entreras au séminaire, et, comme moi,
toi aussi tu serais prêtes (12).»
Quelle
joie dans l’humble maison et dans tout le voisinage ! Peu
après, le 19 septembre 1850, dans l’église
du village, devant la paroisse réunie, Beppie recevait
la soutane des mains de don Fusarini, Ce jour-là, Margherita
Sanson commanda à ses autres enfants de ne plus tutoyer
leur frère, l’abatino, mais de lui dire : vous.
D’autres
part, à l’église paroissiale, notre abatino
est tout spécialement appliqué ; à faire
le catéchisme aux enfants et à diriger leur chant,
comme le signale, dans sa déposition Mgr. Bressant : «
Quand il était petit clerc en paroisse, il s’occupait
beaucoup du catéchisme et du chant sacré, et faisait
partie des « petites chanteurs» cantores fanciulli
-zèle qu’il conserva depuis dans toutes ses situations
(13).»
Cette
enfant et cette première jeunesse n’ont –elles
pas la fraîcheur et la grâce émouvante des
plus elles aurores? Le «Seigneur semble se complaire à
envelopper Beppi Sarto des délicatesses de sa prédilection,
grâce insigne que cette atmosphère familiale toutes
pénétrées de foi et dont le souverain Pontife
n’oubliera jamais l’impression. Grâce insigne
que la pauvreté où l’âme et le corps
de l’enfant, du jeune homme, se trempèrent d’énergie
et d’une vigueur qui le rendrait apte aux rudes combata.
Grâce insigne que la présence des excellents prêtres
qui furent ses premiers bienfaiteurs. Mais aussi, comme Giuseppe
a répondu à toutes ces grâces, à tant
d’autres ! Certains mots brefs mais suggestifs des «
témoignages» du Summarium en disent long la-dessus
:
J’ai
vu la grande influence, sur sa formation( du jeune Giuseppe Sarto),
de sa mère, du curé de la paroisse don Fusarini
et du vicaire don Jacaszzi,, J’ai entendue dire par ses
contemporains qu’il brilla toujours par la conduite, la
piété et dans les études. Il était
de caractère vif et allègre-indole vivace ed allegra-
mais toujours très réservée- ma sempre molto
riservato,, son frère et ses sœurs ont toujours eu
pour lui une sorte de vénération, ce qui me donne
à croire que sa première jeunesse a dû être
exemplaire (14).Et tous les témoignages
sur cette période de la vie Giuseppe Sarto concordent pleinement
dans leur remarquable objectivité. |
| AU
GRAND SÉMINAIRE DE PADOUE ( 1850-1858)
Au
mois de novembre 1850, Giuseppe Sarto, muni d’une lettre
de Mgr. Farina, évêque de Trévise, entait
au grand séminaire de Padoue, l’antique et gracieuse
cité de celui que l’Italie désigne familièrement
par le seul mot : Il Santo ( Antoine de Padoue)
Le
séminaire jouissait et jouit encore d’une réputation
méritée. Fondé en 1671 par le cardinal Barbarigo,
émule de saint Charles Borromée dans la réforme
du clergé, il est composé de bâtiments vaste
et magnifique ; il possède une chapelle – il faut
plutôt dire une église- dont trois arcades claires
portent le jubé orné de peintures ; des dalles spacieuses,
hautes, ornées de beaux tableaux, des musées, une
bibliothèque admirablement organisée, contenant
plus de cent vint mille volumes. Au temps dont nous parlons, ce
séminaire était réputé par le grand
nombre de ses élèves et la célébrité
de plusieurs anciens, par la sagesse de sa direction, par l’étendue
et la force de ses études. Ainsi, avant d’aborder
l’étude de la philosophie, les séminariste
devaient faire ou refaire deux années d’ humanités
; les deux années suivantes ils étaient appliqués
spécialement à la philosophie, continuant à
se perfectionner dans la connaissance de l’italien, du latin,
de grec, de l’histoire, des sciences naturelles. Alors seulement
commença et l’étude de la théologie
: Admirable préparation vraiment aux sciences sacrées.
Dans
un milieu si propice, comme allait s’épanouir la
vive et solide intelligence de Giuseppe Sarto, servie d’ailleurs
par une robuste santé! Dès le premier instant, le
jeune séminariste se trouve heureux dans sa nouvelle vie,
écrivant à don Fusarini, pour lui souhaite sa fête,
il lui dit : « Je vous fais savoir que moi, grâce
à Dieu, je me trouve très bien avec tous mes compagnons
et supérieurs (1)…et le voici intensément
au travail. A la fin de sa première année de séminaire,
il est classé premier de son cours, composé d’une
quarantaine d’élèves, avec les notes les plus
élogieuses, précieusement conservées dans
les Archives de l’établissement : « Discipline
irréprochable-intelligence supérieure-mémoire
excellente, il donne tout espoir» Et il sera ainsi jusqu’au
bout, c’est-à-dire toute la durée des études
au grand séminaire. Les formules d’appréciation
pourront quelques fois changer ; elles seront toujours très
louangeuse, voici, par exemple , à la fin de la première
année de philosophie, les appréciations des professeurs
:
En
religion :
Éminemment distingué, s’intéresse vivement
à chaque partie de l’enseignement
En philosophie :
Remarquable ; raisonne avec justesse ; doué pour la pensées,
étudie à la perfection à su acquérir,
à un degré peu commun, les connaissances requises,
en étendue et en profondeur
En Italie :
Facilité étonnante à interpréter les
classiques ; style correct ; connaissance approfondie de la littérature
En latin :
Traduit avec finesse, clarté et élégance.
En grec :
Connaît à fond sa grammaire, très précis
dans ses traductions et ses explications
En histoire :
Remarquable par l’étendue et la clarté de
sa connaissance de l’histoire moderne et de la chronologie
En mathématiques :
Remarquablement doué pour les sciences ; facilité
à résoudre les problèmes d’algèbre
et de géométrie.
En physique et sciences naturelles ;
Apporte à ces sciences ses qualités de mathématicien;
remarquable par la clarté et la précision de ses
idées
Dans la forme extérieure des compositions écrites
:
Expression claire et très élégante
Jugement d’ensemble :
Exemplaire, distingué en intensité et constance
en tout, distingué par une singulière assiduité
d’application dans toutes les matières, (2
Quand
à la piété, supérieurs et maîtres
sont unanimes à la déclarer « exceptionnelle,
de qualité rare», profonde, solide, avec pourtant
une sorte de tendresse candide, toute simple et exemple de singularités
comme de recherche. Aussi la vertu ce cesse-t-elle pas d’affirmer
ses progrès : toujours aimable et plein de cordialité
pour tous ses camarades, Giuseppe Sarto a des vivacités,
parfois des mouvements de violence ; mais, de plus en plus, on
voit se dessiner la maîtresse de soi jusqu’à
une douceur qui est chez lui le fruit d’une âpre lutte.
Cette lutte sera soutenus jusqu’au bout, le long des huis
années de séminaire , avec une constance invincible
qui annonce le héros de la sainteté.
L’épreuve,
au surplus, vient affermir de si excellentes dispositions. La
Seconde année de son séminaire, Giuseppe perdit
son père, et le jour même de la mort du père,
naissait le dernier enfants, Pierre-Gaétan, qui n’allait
vivre que quelques jours. Le jeune abbé a-t-il été
averti d’en haut de la mort de son père ? «
Les sœurs du pape, dit René Bazin, ont raconté
que le séminariste d’alors alla trouver, tout en
larmes , le supérieur , lui demandant un congé.«
Pourquoi?-Parce que mon père est très malade.»
C’était vrai, et rien le l’avait fait prévoir
(3).» Nous ne donnons point
le fait comme historique ; il n’est point consigné
dans les documents officiels du Procès ni dans l’Histoire
de Marchesan. Mais, à notre sens, il n’a rien d’invraisemblable.
Le
certain est que, dans cette circonstances, le cœur du fils
subit un rude assaut ; ne se devait-ils pas à la subsistance
d,une famille si nombreuse, dénuée de ressources
et désormais privée de son soutien ? On le lui remontrait
avec force, dans le village, parmi les meilleurs amis des Sarto
; pour aggravés sa peine, dont Tito Fusarini, malade, était
contraint de résigner sa cure ; le vicaire, don Jacuzzi,
nommé à un autre poste, allait quitter le pays,
Giuseppe Sarto put souffrir et beaucoup souffrir e son cœur
; pas un instant ne fléchit sa foi, ni sa volonté
de suivre, coûte que coûte, l’appel de Dieu.
Le
fait est attesté par Mgr, Bressan dans sa déposition
: « À la mort de son père, dit –il,
la condition financière de sa famille fut plus difficile
; est=ce pour ce motif ou pour un autre, quelqu’un tenant
de le détourner de la carrière ecclésiastique
mais il y resta fermement attaché(4).
On
peut même dire que l’épreuve fortifia encore
sa vocation. Mgr. Pescini, témoin particulièrement
autorisé, puisqu’il fut longtemps secrétaire
de S.S.Pie X, a fait cette épouvante déposition
: « J’ai su du Serviteur de Dieu que, pour se procurer
l’argent nécessaire à l’achat de livres,
articles du bureau et autres objets nécessaires, avant
de retourner au séminaire, il allait de porte ne porte.(5)
» D’autres part, le cœur charitable de
don Pietron Jacuzzi s’employait à envoyer au jeune
clerc quelques florins pour ses menus besoins, comme l’atteste
une lettre de remerciements de don Giuseppe à son bienfaiteur
(6). Giuseppe Sarto trouva d’ailleurs
dans sa mère, animée de la même foi et de
la même volonté que son fils, un admirable soutien.
Demeuré veuve, avec sept enfants à la maison, elle
se remit à chercher du travail de couture ; avec ses files
un peu grandies, auxquelles elle adjoignit deux ouvrières,
elle forma un petit atelier qui lui permit de faire vivre son
monde.
Les
vacances venues, c’était grande consolation dans
l’humble foyer, trois mois : août, septembre et octobre,
de douceur familiale. Mais comme le jeune séminariste savait
la sanctifier et la féconder ! Voici le programme de sa
journée : Lever à cinq heures, départ pour
l’église, longue oraison, assistance à la
messe, communion presque chaque jour, récitation de l’Office
de la Vierge ; à la fin de sa journée, dans sa chambre,
lecture à genoux d’un chapitre du Nouveau Testament.
Le soir, Office en commun, consistant dans la prière et
l’examen de conscience en famille : « Chacun avouait
ses torts et demandait pardon à celui qu’il avait
offensé ( 7 ).» Entre
temps, pendant la journée, Giuseppe étudiait assidûment,
lisait, s’entretenait avec sa « Mamma» et ses
sœurs, faisait volontiers visite à ses amis d’enfance,
Il aimait aussi les longues course à pieds l il refaisait
la route de Castelfraco, jadis si familière ; Montebelluna,
Asolo le renvoyaient souvent et sur la route du sanctuaire de
la Madona Delle Cendrole.
Au
mois de novembre 1854, Giuseppe Sarto commençait ses études
de théologie. Quatre années de labeur intense, dont
les Archives du séminaire mentionnent le succès
éclatant et ininterrompu. C’est toujours, jusqu’au
bout, la même note : premier du cours de théologie,
comme il le fut du cours de philosophie. « le plus remarquable
des élèves dont les plus vieux maîtres puisent
se souvenir», « distingué par la pénétration
de son esprit, par son assiduité au travail, sa vie exemplaire
».
Voici,
au complet, le texte des mentions que mérita Giuseppe Sarto
dans les diverses disciplines théologique des quatre années
durant les quelles il étudia ces matières au séminaire
de Padoue :
Année
d’études 1854-1855 :
Études
biblique (professeur : J. de Rossi ) premier et deuxième
semestres, deux fois : éminent
Théologie morale et droit canon ( professeur : V. Agostini)
premier et deuxième semestres, deux fois : éminent.
Histoire ecclésiastique et patrologie ( professeur : f,
Panella) examen unique : éminent.
Année
d’études 1855-1856 :
Morale
et droit canon ; premier te deuxième semestres, deux fois
: éminent.
Dogme et Histoire ecclésiastique : premier et deuxième
semestres, deux fois ; éminent
Dogme
et Histoire ecclésiastique :premier et deuxième
semestres, deux fois ; éminent
Année
d’études 1856-1857 :
Morale
et droit canon ; premier et deuxième semestres, deux fois
: éminent.
Dogme : premier et deuxième semestres, deux fois : éminent.
Éloquence sacrée ( professeur : D.Zarpellon), examen
unique : Éminent.
Année
d’études 1857-1858 :
Dogme
: premier et deuxième semestres, deux fois : éminent.
Éloquence sacrée : premier et deuxième semestres,
deux fois : éminent.
Catéchisme et méthode : premier et deuxième
semestres, deux fois : éminent.(8).
Trait
significatif, Giuseppe Sarto, doué d’un goût
inné pour la musique, et qui, déjà à
Riese, chantait au pupitre, fut, au séminaire, l’élève
le plus passionné, peut –on dire, pour le cours de
chant grégorien que le fondateur avait voulu obligatoire
pour tous, Il y devint particulièrement habile au point
que, la dernière années, il fut nommé «
directeur du chant des clercs». Dès le séminaire
aussi, Giuseppe Sarto se met à l’école des
Pères de l’Église dont il montrera plus tard
une con une connaissance si approfondie, dans ses Encycliques
et autres Actes. Écrivant, le 14 janvier 1858, à
l’ancien vicaire de Riese, il lui dit sa foi d’avoir
trouvé ; à acheter à bon compte des œuvres
de saint Cyprien et celles de saint Jean Chrysostome, «
édition assez correcte», en vingt-quatre tomes, et
d’avoir pu, « en sacrifiant autres chose», les
acquérir pour vingt lires italiennes !… En fin, au
grand séminaire de Padoue, on enseignait la théologie,
comme, d’ailleurs, la philosophie, selon l’esprit
et la méthode de saint Thomas d’Aquin. Plus que tout
autre, Giuseppe Sarto devait se pénétrer d’un
tel enseignement et en garder pour toujours la forte et lumineuse
empreinte.
Résumant
tous ces faits, Mgr. Bressan pouvait conclure dans sa déposition
du Procès apostolique romaine : « Durant ces huit
années, toutes les attestations s’expriment ainsi
; discipliane nemini secundus-ingenii maximi-memoriae summae-spei
maximae (9)…»
En
jetant un regard d’ensemble sur ces huit années de
séminaire si laborieuses, si fécondes, si prodigieusement
remplies, comment ne pas s’indigner contre des pseudo-historiens
qui, doctoralement, appellent Pie X un » paysan ignorant,
sans lettres , sans études…» Sur quoi donc
peuvent-ils appuyer leur mensonge ?
Ordonné
sous –diacre à Trévise, le 19 septembre 1857,
Guseppe, l’abbé Sarto, était promu au diaconat
dans la même ville, le 27 février 1858. Dès
lors apparaît en lui ce qui sera un des traits les plus
distinctifs de sa carrière apostolique : le goût
et le zèle de la prédication de la parole divine.»
En juin (1858), raconte Marchesan, il obtint la permission d’aller
à Riese, pour donner, dans l’église paroissiale,
un sermon sur le Sacré-Cœur de Jésus. «
Dimanche dernier, écrivait-il à don Pietro ( Jacuzzi
), je suis allé à Riese pour réciter un petit
discours sur le Sacré-Cœur ; et tous les bons amis
me imposero di riverirla (10).»
Mg. Bressan ajoute ici un détail suggestif et qui ne se
trouve pas dans les autres documents : « Vers la moitié
de cette période, il fut fait ( je ne sais pour combien
d’années) préfet de discipline (11).»
Que pouvait signifier exactement, pour un séminariste,
un titre si grave? Quelles charges et quels privilèges
lui conférerait-il? Nous en savons, en tout cas, il indiquait
une confiance exceptionnelle de la part des supérieurs.
Un
autre « témoin», l’abbé Eugène
Bacchion, résumant le séjour de Giuseppe Sarto au
séminaire, déclare, dans le Procès apostolique
de Trévise : « Son compagnon d’étude,
don Girolamo Grespan, curé de mon pays d’origine,
Villanova, me disait que Giuseppe Sarto faisait l’admiration
de tous par sa bonté, sa discipline, par l’éclatant
succès de ses études, et qu’il était
très estimé par ses supérieurs et par ses
compagnons (12).»
Giuseppe
Sarto était ordonné prêtre, le 15 septembre,
avec dispense pontificale de hit mois de dix jours d’âge,
par un sentiment délicat, Mgr. Farina, évêque
de Trévise, voulut faire l’ordination sacerdotale
de celui qu’il appelait « son bon petite Sarto»,
dans la belle église de Castelfranco. La famille et tout
Trévise purent ainsi y assister. Le lendemain, en la fête
de Notre-Dame des Douleurs, Giuseppe Sarto célébrait
sa première messe dans l’église paroissiale
de Rieses : quel bonheur pour une mère si méritante,
pour des sœurs et un frère si profondément
religieux, et quelle joie dans tout le village si fier de son
Beppi! Est-il besoin de le signaler (13)? |
Premières
années de ministère sacerdotal |
Vicaire
à Tombolo (1858-14867). En
octobre 1858, don Giuseppe Sarto était nommé, par
l’évêque de Trévise, vicaire à
Tombolo, où il aurait pour curé don Costantini,
prêtres profondément pieux, distingué, savant,
excellent prédicateur, mais infirme, et où par conséquent
à peu près tout le soin de la paroisse retomberait
sur lui.
Tombolo
(1), bourgade des environs de Trévise, dans la province
de Padoue, « comptait alors environ treize cent quatre-vingt
âmes (2)». C’était
un pays d’agriculteurs, mais surtout de marchands de bestiaux,
rudes, braves cœurs au fond, mais grossiers et particulièrement
jureurs. En communiquant cette nomination à sa mère,
dont Giuseppe lui dit : « Maman, j’ai été
nommé chapelain de Tombolo, Le pays ne me plait pas, parce
qu’il est mauvais, néanmoins je dois obéir
et ça ira (3).»
Le nouveau vicaire avait vingt-trois ans. Voici comment nous le
dépeint René Bazin, d’après deux photographies
pieusement conservées à Tombolo.
Don
Giuseppe, à ce moment, était un jeune prêtre
de bonne taille, mais fortement charpenté, comme le sont
en général les Italiens du Nord, et doué
d’un visage charmant. Deux photographies de lui en font
foi, ce front haut, ces cheveux abondants et rejetés en
arrières, ces lèvres fines, ce modelé solide
des joues et du menton, qui donne l’idée du bien
bâti, tout cet ensemble, en le cherchant un peu, on le retrouverait
parmi les vivants d’aujourd’hui. Mais la physionomie,
l’âme répondue sur ses traits, voilà
la rare et l’incommunicable. Giuseppe Sarto avait le regard
d’une pureté, d’une bonté, d’une
suavité, qui transparaissent parfois dans les yeux de la
jeunesse, mais qui durèrent chez lui. Quelqu’un dira,
plus parade de Pie X :« Tout cœur croit vole à
lui (4).»
A
tombolo, tous les cœurs , on peut l’affirmer, «
volèrent à lui», suivant l’expression
de René Bazin.
Le premier trait que les Tombolani découvrirent et aimèrent
dans leur vicaire fut la bonté, `a quoi très peu
résistent, une bonté déjà invraisemblable
et que rendaient plus attirante encore le charme naturel, de sa
physionomie, la parfaite simplicité de ses manières,
empreintes, toujours, de réserve t de dignité :
respect inné des personnes, sentiment très vif de
la divine présence en chacune des âme rencontrées.
La bonté du jeune vicaire fut très vite légendaire,
et le souvenir ne s’en est point effacé dans la paroisse
; elle s’exerçaient à l’égard
de tous mais spécialement, il va sans dire, à l’égard
des pauvres. Les anecdotes qui courent dans le pays, indiscutées
comme les traitons les mieux établies, foisonnent. Nous
n’en pouvons signaler que quelques-unes à peine dont
l’authenticité n’est point douteuse.
(1)
On peut lire une jolie description de Tombolo dans : Camille Bellaigue,
Pie X et Rome ,p.2145
(2) Marchesan, op.cit.,p.97
(3) témoignage de Maria Sarto, Sum.Ic..,p.31
(4) René Bazin, op.cit.,p.30
Un
jour, ayant prêché un panégyrique dans un
paroisse des environs, il y avait reçu pour honoraire un
« napoléon d’or» , en route, il fut guêté
par des pauvres, et il revint à Tombolo sans un centime.
Bien
piquante l’histoire du sac de maïs consignée
dans les Actes u procès, don Giuseppe reçoit la
visite d’un homme, se disant pauvre, voulant se rendre à
Vérone pour chercher du travail, et sollicitant «
un demi marengo» ( en environ dix francs) pour faire le
voyage. Dans la bourse du vicaire pas un liard. « Mais du
maïs, vous en avez ? interroge le quêteur.- Du mais
, oui, Est-ce que ?…- Sans doute ; apporte un sac et reviens.»
L’homme
revient avec un sac, Don Giuseppe le mène au grenier, devant
un petit tas de maïs- une centaine de litres.« Moitié
pour toi, moitié pour moi : ça te va? Dit-il.- Tout
à fait bien, répond l’autre» Quand il
eut mis les cinquante litres dans son sac, et qu’il voulut
remercier, « l’émotion lui fait un nœud
dans la gorge», a-t-il déclaré, et il lui
fallut du temps or arrive à dire ;« Dieu vous le
rende, don Giuseppe!»
Le
plus simplement du monde, sans phrases, sans théories,
sans slogan, donc Giuseppe allait au peuple, avec son cœur.
Et d’emblée il trouvait les mots et les gestes qui
consolent, qui réconfortent, qui font du bien, Il excellait
déjà dans la visite des malades, patient à
écouter leurs plaintes, ingénieux à les soulager
, ou du moins à leur témoigner amitié, il
savait aussi, surtout avec les enfants et les jeunes gens, «
organiser les loisirs», dit-on aujourd’hui solennellement,
disons simplement inventer des distractions, et volontiers, plein
d’entrain, toujours joyeux et toujours digne, il se mêlait
à leurs jeux sains sont demeurées fameuses dans
le pays les « parties de boules de don Giuseppe»,
« Il me revient , déclaré à se propos
le « témoin» trévisan, Eugène
Bacchion, qu’il aimait spécialement ce jeu dans le
qu’il s’enflammait –si accendeva, Il disait
que c’était là un jeu sain et sans tromperie
(5). « Capellani munera diligentissime
obivit», lisons-nous au Summarium Virtutum p. 27 et cette
phrase résume tout le ministère de don Giuseppe
à Tombolo; mais il importe de donner à ces mots
si brefs la plénitude de leur signification. Tous ses devoirs
de vicaire avec un soin parfait. Cela va loin et il faut parler
de zèle exceptionnel, de dévouement sans mesure.
Les journées se passent au soin du troupeau ; les nuits
s’écoulent dans la prière et à l’étude.
Tard dans la nuit, la fenêtre de la pauvre et froide chambre
qu’habite le vicaire chez le vieux maître maçon
Francesco Beghetto, est encore éclairée et elle
s’allume tôt le matin. « Vous ne dormez donc
jamais dans votre lit, don Giuseppe ? lui demande un jour Philomène
Costantini, la nièce du curé de Tombolo.- J’étudie
beaucoup, répond en riant don Giuseppe, je confesse très
tard et je dors quatre heures, ce qui m’est largement suffisant.
» « Il était maigre comme un fuseau, ajoutait
la bonne femme, parce qu’il mangeait à peine ce qui
lui était indispensable pour ne pas mourir de faim…Ne
s’arrêtant jamais, toujours occupé à
faire quelque chose pour le bien des autres, il était le
mouvement perpétuel- il moto perpetuo (6)…
»
«
Il n’était pas rare, chérit Mgr. Marchesan,
que, se levant de bonne heure, don Giuseppe, pour ne pas déranger
le sonneur, montât lui-même au clocher pour sonner
l’Angélus. La messe célébrée,
il la célébrait de grand martin, avec une émouvante
piété, mais sans nulle singularité, il se
mettait bientôt au confessionnal, s’il y avait des
personnes à confesse, puis il retournait à sa chambrette
pour étudier(7).. Qu’étudiait-il
? la Sainte Écriture, la Théologie, Le Droit canon,
les Pères et Docteurs de l’Église (8).
«
Pour le bien des autres », comme disait la gouvernante,
et la gloire du Seigneur, son Maître ; tout son idéal,
toute sa vie. Et pour cela déjà ne reculant devant
rien. Voici un fait qui marque bien ce double idéal, lequel
n’en fait qu’un. Les habitants de Tombolo, avons-nous
dit, jureraient sans vergogne ; aux remontrances de leur vicaire,
ils répondaient gentiment que c’était là
chose inévitable, indispensable, même dans leur métier
de marchands de bestiaux. Un jour, un troupe de paroissiens, causant
avec leur vicaire, déploraient de ne pas savoir lire et
d’ignorer l’arithmétique. « Voulez-vous
une école du soir ? demande brusquement don Giuseppe. –
On! pour ça, oui, répondent –ils en chœur.-
Eh bien ! Inscrivez-vous. » Ils s’inscrivent tous.
« Mais que vous donnerons-nous, don Giuseppe, pour vous
remercier!- Pas d’argent, mais une chose plus importante
: vous ne blasphémerez plus. » Marché conclu.
Sans doute quelques jurons durant encore leur échapper,
mais l’amélioration devint très vite sensible
; qui n’eût voulu faire plaisir à un ami si
dévoué qui, à toute le reste, ajoutait encore
la charge de fabriquer lui –même le mobilier de l’école
et d’apprendre l’alphabet à ces ignorant (9).?
Il
lui est advenu de réagir moins doucement contre le détestable
habitude. Un jour, tout près de son logement, de jeunes
paroissiens se prirent de violent querelle, agrémentant
leur rixe de copieux jurements et blasphèmes. Don Giuseppe
les entend ne pouvant plus supporter tant d’injure faite
à son Dieu, il bondit au milieu des combattants, d’une
poigne vigoureuse leur administre une raclée aussi efficace
qu’imprévue (10)…
Ils ne lui en tirent point rigueur. Quelques années plus
tard, quand don Giuseppe était devenu évêque
de Mantoue, deux anciens de Tombolo le rencontrèrent dans
une gare. « Vous souvenez –vous, Monseigneur, de quelle
formidable raclée vous avez régalé nos épaules
?- Oui, répondit l’évêque, mais vous
blasphémez offensaient Dieu et votre propre dignité.»
Pie X racontait volontiers cette histoire et en riait de bon cœur,
ajoutant qu’il lui était arrivé de confirmer
quelqu’un autres énergumènes que, plus tard,
se glorifiaient de ce geste de leur vicaire aimé.
Sa
méthode, pourrant était autre. Déjà
très ferme, elle était pénétrée
de douceur et de charité. Et puis, suivant la recommandation
du divin maître, il «enseignait» avec un zèle
exceptionnel. Il donnait surtout aux catéchismes un soin
tout particulier, comme l’attestent unanimement les témoignages
des Procès, Il prêchait aussi, beaucoup, et toujours,
Évangile, «lumineusement, avec une force tendre»,
en homme accoutumé à méditer et à
vivre le Livre divin, et ses paroissiens aimaient fort à
l’entendre prêcher, car il avait la parole facile,
vivante et chaude, la voix belle, sonore et limpide, aussi lui
demandait-on souvent de prêcher dans les bourgs voisins
; il acceptait volontiers, parfois même, comme on dit, «au
pieds levé», pour rendre service, Il se fit en quelques
sorte le missionnaire, l’apôtre ces campagnes peuplées
de gens frustes et ignorants mais on l’appelait aussi dans
les milieux plus élevés, et il y réussissait
excellemment. Il donna même à la cathédrale
de Trévise un panégyrique de saint Antoine de Padoue
qui, littéralement, émerveilla l’auditoire,
surpris et ravi d’une telle éloquence chez «un
vicaire de campagne», d’un village perdu (11).
Sur
l’activité d’un jeune vicaire, Mgr. Marchesan
nous a donnée un détail assez piquant : Le Serviteur
de Dieu trouvait même le temps de construire des cadrans
solaires ( meridiane). Ainsi, des horloges se trouvent aujourd’hui
encore en place, par exemple à l’église de
Fontaniva. Du vivant du Serviteur de Dieu on pose une pierre en
souvenir de son art (12)
Avec
cela, la pauvreté absolue. Il porte des souliers avec semelles
en bois, son lit est maigre.; Pendant l’hiver, il est facile
de juger combien il souffre du froid rien qu’à voir
son manteau troué (13).
Pour
tous ces motifs, pour tant d’autres encore, les gens de
Tombolo, en redoutant de le perde disaient : «Il est trop
bien pour nous. Comment nous le laisse-t-on?» De son côté
don Costantini ne tarissait point d’éloges sur son
vicaire, Il écrivait à un ami : On m’a envoyé,
comme vicaire, un jeune prêtre, en me recommandant de le
former aux devoirs de curé. Je vous assure que c’est
le contraire qui arrivera, Il est si zélé, si plein
de bon sens et d’autres qualités précieuse,
que je pourrais apprendre de lui beaucoup de choses.
Il
écrivait encore :
Mon
vicaire est un saint. Aux grandes qualités que j’avais
tout d’abord remarquées en lui, il faut ajouter un
zèle apostolique, un courage à toute épreuve
et une charité antique, il ne partage pas son manteau avec
les malheureux, il le donne tout entier… Je le répète,
mon vicaire est un saint ; il me paraissait appelé à
la plus haute destinée dans l’Église je me
trompais ; il est appelé à la meilleure place au
ciel…
Il
aurait pu ajouter que don Giuseppe «assistait en véritable
fils le vieux curé malade» (14).
De
son côté, l’archiprêtre de Castelfraanco,
donc Francesco Buodo, qui avait dans sa juridiction la paroisse
de Tombolo, portait de don Giuseppe ce témoignage :
Je
certifie que don Giuseppe Melchior Sarto, chapelain de Tombolo,
a toujours tenue une conduite absolument exemplaire qu’il
fut constamment exact à observer toutes les disciplines
ecclésiastiques à plein de zèle dans l’exercice
de son propre ministère, il tel enfin qu’il fait
concevoir les plus belles espérances pour remplir la difficile
carrière, à laquelle il postule, de pasteur des
âmes (15).
L’évêque de Trévise, Mgr. Zinelli lui-même,
avait en si haute estime le jeune vicaire, qu’il lui proposa,
à diverses reprises, une chaire d’enseignement dans
son séminaire. Le Serviteur de Dieu refusa, mettant en
avant des raisons de famille (16).
Enfin
maints ecclésiastiques n’appelaient plus don Giuseppe
que : capellanus de capellanis-chapelain entre tous les chapelains,
le chapelain exemplaire (17)
La
gouvernante du curé, Pauline Busato, a confirmé
plus tard dans le procès informatif diocésain, ces
éloges, en renchérissant encore :
Prêtre
depuis peu de temps, il semblait l’être depuis toujours.
Et quel prêtre! Il suppléait en tout son curé,
de santé peu robuste, Infatigable dispensateur de la parole
et de la grâce divines, confesseur et catéchiste,
consolateur des malades et des mourants en cas de besoin et toujours
gaiement prompt aux moindres offices : sacristain, servant de
messe, sonneur de cloches, sa charité fait des miracles
comme sa foi. De ses gains plus que modestes, il ne réservait
rien pour lui, presque rien pour les siens eux-même que,
parmi les pauvres, il ne regarda jamais comme les premiers.
Et
Pauline Busato appuie ses dires sur quantité d’anecdotes.
Mais
le témoignage le plus émouvant peut-être sur
tant de vertu, tant de qualités, tant de bien accompli
à Tombolo par don Giuseppe Sarto, est le souvenir mêlé
de vénération attendrie que les Tombolani ont gardé
de leur vicaire. On voudrait ici rappeler tant de faits qui pourraient,
à eux seuls former un livre ravisant de Fioretti. Les journaux
du pays ont raconté l’enthousiasme délirant
que s’empara du village à nouvelle de l’élection
du cardiona Sato au suprême pontificat. Lorsqu’à
cette occasion un photographe se présenta pour prendre
des vues du village il eut touts les peines du monde à
braquer son objectifs de partout, en effet, on accourut en foule.
«Puisque le Saint Père verra notre église,
il faut qu’il nous voie aussi. J’ai été
baptisé par lui, criait une voix. Il m’a fait deux
ans la classe.. disait un autre. Un vieillard, avec des larmes,
demanda au photographe de lui faire un portrait, afin qu’il
le donnât au pape : Vous lui direz que je suis encore vivant
et que j’éprouve plus de bonheur que je ne saurais
dire à me trouver en image devant lui.» (18)
Le
jour même de son élévation au souverain Pontificat,
raconte Luigi Daelli, des marchands de Tombolo aperçurent
à Trévise un prêtre qui passait. Ils l’arrêtèrent
et lui demandèrent : « Comme ça, c’est
vrai ? Il est donc pape, notre vicaire ?. Oui, répondit
le prêtre ; c’est certain. C’est bien vrai,
voyons ? Ne me faites pas jurer. C’est absolument certain
; j’étais à la préfecture quand la
dépêche est arrivée. Merci : voyez –vous,
j’en tremble de joie. C’est comme si j’avais
gagné le gros lot à la loterie.» Alors les
autres marchands accoururent, agitant en l’air leur bâtons
traditionnels, les visages enflammés, criant ensemble,
voulant encore savoir si c’est vrai, ne se clamant que quand
tout le monde sut la nouvelle (19)
En
écrivant ces lignes, nous avons sous les yeux une photographie,
prise à la même date, d’un groupe nombreux
d’hommes de Tombolo, figures de rudes travailleurs endimanchés
pour la circonstance, avec au milieu d’eux le curé
de la paroisse. Le groupe s’intitule fièrement :
Groupe des anciens amis du pape à Tombolo. Cet humble document
nous parait d’un prix inestimable.
Bien
significatif aussi le geste officiel accompli, le 1 mai 1904,
par le Conseil municipal de Tombolo, disant apposer, sur la maison
habitée par don Giuseppe Sarto, une plaque de marbre avec
cette inscription :
DON
GIUSEPPE SARTO ORA PIO X QUESTA CASA ABITO DEL 1858 AL 1867, IL
MUNICIPIO
Quand
on entre dans l’église paroissiale de Tombolo, on
peut voir, témoignage public du respectueux et fidèle
attachement des paroissiens envers leur « très aimé
don Giuseppe », sur la porte de droite, un buste en marbre
de Pie X, œuvre du sculpteur Franceschini di Vicenza : ce
buste fut solennellement inauguré, lors de l’élection
de don Giuseppe au suprême Pontificat, par trois jours de
fête, et un grand discours de Mgr. Cavallari, patriarche
de Venise. Au-dessous du buste, on lit ces paroles :
A
PIO PAPA X DAL 1858 AL 1867 CAPELLANO DI TOMBOLO QUESTA CARA MEMORIA
I PARROCHIANI RIVERENTI ED ESULTANTI
De
son côté, don Giuseppe Sarto conserva toujours pour
ses premiers fils spirituels une tendre affection. Dans ses Notes
Biographiques, le docteur Daelli raconte ce trait;
Un
jour il était alors évêque de Mantoue, il
rencontra à Padoue, ou il se trouvait, une c compagnie
de marchands de Tombolo. Ils se mirèrent à l’entourer
en criant : « Don Beppi ! Don Beppi! » Pour lui, heureux
de revoir ces braves gens, il voulut faire route avec eux, et
il monta en troisième classe jusqu’à Trévise,
pour leur causer plus longuement. On peut voir alors ces visages
farouches d’hommes d’affaires émus de tant
de bonté, se couvrir des larmes(20).
«
Bravi Tomboloni, écrivait-il plus tard quand il venait
d’être nommé cardinal et patriarche de Venise,
je ne les oublierai jamais. Car en me les rappelant, je me souviens
des plus belles années de ma vie.»
Curé-archiprêtre
de Salzano (1867-1875).
En
1867, par lettres datées du 21 mai, don Giuseppe Sarto
était nommé, par l’évêque de
Trévise, curé archi prêtre de Salzano, près
de Mirano, en Vénétie. Cette paroisse, la plus importante
du district, il l’avait obtenue au concours, en effet, sur
la demande formelle de son évêque, don Giuseppe s’était
fait inscrire parmi les concurrents, la manière brillante
dont il subit les preuves écrites et orales du concours
le fait classer premier, Il avait trente-deux ans.
La
paroisse de Saint-Barthélemy de Salzano comptait alors
environ trois mille cinq cents habitants, braves gens, tranquilles
et travailleurs.
Cette
fois, le pays était tout agricole. On y vient aisément
aujourd’hui, par le chemin de fer de Venise à Trévise.
La station est à deux kilomètres environ du village
: Belle campagne fertile : les fossés, la verdure est partout
abondante et peu haute on y voit des fermes bien bâties,
qui ont des portiques ouverts au midi, des puits anciens en pierre
dure, de forme évasée comme des chapiteaux de colonnes
creuses ou la chaîne descend en criant. Au –dessus
des terres bien nivelées, de très loin on aperçoit
la campanile de l’église et l’ange posé
tout au sommet. La route tourne pour entrer au village. On trouve
bientôt l’église flanquée de sa haute
tour, précédée d’un jardin qui ne peut
être qu’un jardin de curé ! » C’est
là qu’habite le curé de Salzano. Du temps
de don Giuseppe, le presbytère, bâti au fond de la
place, touchant presque l’église, Il a été
démoli (21)
Au
début de sa déposition au Procès apostolique,
sur la période qui nous occupe, Mgr. Bressandit : je puis
die que, dans l’accomplissement de cette charge ( curé-archiprêtre
de Salzano), il a été exemplaire en tout.. L’éloge
est bref et significatif, D’ailleurs le témoin d’explicite.
De son côté, don Joseph Pescini, au début
de sa déposition sur cette même période, déclare
en résumé : «Pendant neuf ans, il fut archiprêtre
de Salzano, et il rendit ce pays un pays modèle au point
de vue de la religion et de la morale. Les effets de son passage
et de ses œuvres durent encore aujourd’hui, comme j’ai
pu le constater personnellement et son souvenir est en bénédiction
(22).»
Les
habitants de Salzano, voyant arriver le nouvel archiprêtre
en fort modeste équipage, alors qu’ils attendaient
quelque « monsignor », se trouvèrent d’abord
bien désappointés. L’ancien vicaire de Tombolo,
dépose don Eugène Bacchion, fut accueilli avec beaucoup
de froideur par le peuple et par les autorités, parce qu’ils
étaient habitués à avoir pour archiprêtres
des professeurs du séminaire Syndic se fit l’interprète
des sentiments de la population et se plaignit à l’évêque
d’une nomination si inattendue. ou des chanoines de la cathédrale.
Le S.Exc.Mgr.Aaainelli répondit : « Si vous n’êtes
pas contents aujourd’hui vous le serez demain. » Un
après, le dit Syndic, Paolo Bottocini, revint chez l’évêque
pour le remercier :« Nous n’avons jamais eu un curé
de si grande valeur(23).»
Dès le premier contact, à l’église,
les Salzaniens furent conquis. Leur nouveau pasteur venait à
eux avec une si simple et si ardente cordialité, il rayonnait
déjà de tant de vertu! Ses premières paroles
furent pour déclarer à ses nouveaux « enfants
» qu’il « serait tout entier au service de tous».
« Pendant plus d’une heure, il développa, avec
grande clarté et précision, sa mission de curé,
et il termina par cette prière :« Mon Dieu, quelle
grande responsabilité est la mienne, puisque je dois rendre
compte de toutes ces âmes confiées à mes soins.
Donnez-moi votre aide et votre assistance, ô Seigneur
(24)!».
A
Salzano, comme àTombolo, comme, d’ailleurs, partout
ou il passera, et toujours plus quand plus semblait impossible,
sa vie est la sublime réalisation de la parole de saint
Vincent de Paul, de qui il aimait tant à parler : «La
volonté de Dieu n’est pas de vivre pour soi, mais
pour tous.»
«
Exemplaire en tout», disait Mgr. Bressan. Il l’est
d’abord, semble-t-il, par le souci et la pratique de l’instruction
religieuse.« C’était là suo campo particolare
(25), » Il sait bien que c’est
la forme la plus nécessaire et la plus urgente de la charité
chrétienne ; il sait aussi comme elle est négligée,
et comme, par conséquent, l’ignorance en matière
religieuse est immense. C’est pourquoi il donne les plus
grands soins au catéchisme, des enfants ; mais il étend
à tous ses paroissiens l’enseignement catéchistique
; il le donne le dimanche aux enfants en présence de leurs
parents ; aidé des ses deux vicaires, il organise des réunions
pour conférences contradictoires ou il expose la doctrine
chrétienne tout en répondant aux objections, et
ou accourent bientôt des fidèles, des paroisses voisine.«
La majeure partie des maux du monde répétait-il
souvent, provient du manque de la connaissance de Dieu et de Sa
Vérité.» Ce jeune pasteur a déjà
le sens de la passion de l’instruction populaire en matière
religieuse et de l’éducation chrétienne de
l’enfance. Il visite régulièrement les écoles
; il encourage les maîtres ; lui-même fournit aux
enfants pauvres livres et cahiers ; il n’hésite pas
à mendier pour ses chères écoles, afin de
subvenir aux besoins de l’instituteur et des enfants. Du
haut de la chaire, il parle souvent de cette question, pour lui
capitale, de l’éducation chrétienne de l’enfance,
rappelant volontiers son enfance pauvre et laborieuse et ses sentiments
de gratitudes vis-à-vis du bon curé de la paroisse
natale.
Charité
des âmes par le don de la Vérité, puis par
la pratique de la religion, qu’il s’appliquera à
développer de toues les manières ; il intensifier
le culte de L’Eucharistie, et dans ce but ressuscite, avec
le concours du carme Lorenzo Calzavara, la confrérie du
Saint-Sacrement organisé depuis 1400, mais qui avait presque
totalement disparu. Il achète des lampes pour les faire
brûler devant le Saint-Sacrement. Il établit la dévotion
du Chemin de la Croix dont il acquit les stations avec le produite
d’une loterie et avec les honoraires des sermons prêchés
dans les chaires les plus fameuse, à Trévise, à
Vicence, à Castelfranco, à Venise. Il institue dans
sa paroisse, le «Mois de Marie »; il célèbre
avec le plus grand soin les fêtes liturgiques et toutes
les cérémonies de l’Église. Déjà
il veut que les fidèles prient sur de la beauté
; dans ce fut, pour assurer la beauté du chant d’église,
il constitue une chorale (26). sous
la main de don Sarto, la maison de Dieu , l’église
paroissiale, devint florissante. Il l’avait trouvée
dans un état lamentable, sale, rongée par le salpêtre,
déparée, vide de meubles, presque sans vases sacrés.
Au prix d’énormes sacrifices, il la pava tout en
marbres, à la grande joie de la population, remit à
neuf l’orgue et la tribune, refit les murs, rendit la vie
aux fresques de Die Santi qui avait peint, sans la coupole. L’ascension
de Saint a Barthélemy, et, sur les murs, divers épisodes
de sa prédication en Perse, dans l’Inde et en Arabie,…
Contiguë à l’église est la salle des
catéchismes. Il la refit à neuf (27)
Aussi
l’évêque de trévise, Mgr. Zanelli, visitant
la paroisse de Salzano pendant qu’on y donnait une mission,
pouvait-il s’en retourner émerveillé, et citer
solennellement l’archiprêtre comme le modèle
des pasteurs.
Charité
des âmes, charité des corps. Dès le premier
instant, de jour, et la nuit, don Giuseppe est à la disposition
de ses paroissiens. La salle de réception de son presbytère,
composé d’une table, de quelques chaises, d’un
banc rembourré, ne désemplit pas : les misères
de toutes sortes s’y donnent rendez-vous, accueillies par
l’inépuisable charité du prêtre. Ici
il faut noter un détail qui montre non seulement cette
charité, mais ce sens de l’organisation populaire
qui fut si profond chez Pie X et que l’on méconnaît
trop généralement :« Il s’occupa des
malheureux émigrants avec tant de zèle que la cure
de Salzano devint bientôt une sorte de secrétariat
ou affluaient les lettres venant de Suisses, d’Autriche,
de Serbie et de Roumanie(28).»
Aux
pauvres, donc Giuseppe donne sans compter ; il se dépouille
de tout pour les secourir. Déjà, à Tombolo
il avait mis au Mont-de-Piété les deux seuls objets
précieux qu’il possédait : sa montre et un
couvert d’argent. A Salzano, il laisse à la disposition
de chacun le pauvre équipage qui l’avait amené
: un cabriolet et un cheval. Le cheval, à force de trotter
au service de tous, est bien fatigué à aidé
par un de ses amis, don Giuseppe réussit à le vendre
; mais la voiture, impossible, tant elle est fourbue ; on ne peut
« sincèrement l’offrir à un chrétien.
» Don Giuseppe, obligé de la garder, ne peut plus
la prêter qu’à
ceux qui ont un cheval.
Il
donne sans compter. L. Daelli raconte le trait suivant :
Un
ecclésiastique que don Sarto avait invité à
prêter le carême aperçut, le jour même
de son arrivée à Salzano, une grosse pile de bois
dans une cours attenante à l’église : C’était
la provision d’hiver du curé. Le second jour, il
observa qu’elle avait considérablement diminué,
le troisième, elle se trouva réduite de moitié,
quelques jours après, tout avait disparu. Surpris, le prédicateur,
en parlant d’affaires et d’autres demanda à
l’archiprêtre, avec qui il était intime : «
Mais qu’avez vous donc fait de votre bois? Vous l’avez
vendue en détail ? Non, répondit tout simplement
don Giuseppe, je l’ai donné aux pauvres. Il y en
a tant qui souffrent du froid ! Mais vous, comment ferez-vous?
C’est bien simple, je m’en passerai.(29).»
Les
remontrances de Rosa ou d’Anna, ses sœurs, n’y
pouvaient rien. Invariablement, leur frère répondait
: « La Providence ne manque jamais.»
Le
garde-manger était souvent vide, et les pauvres sœurs
ses débattaient péniblement pour arriver à
alimenter l’incorrigible donateur « Beppi, lui dit
un jour Rosa, il n’y a plus rien pour le dîner. Pas
même deux œufs ?… » ll restait deux oeufs
ce fut tout le repas.
Au
surplus, il arrivait souvent à l’archiprêtre
de retenir à déjeuner des prêtres venus pour
le voir. Le potage était bien court, que faire ? «Acqua,
acqua ! » répondait don Giuseppe, «allongez,
et tout ira bien ».
Un
jour, ses sœurs s’étant absentées quelques
instants, et un pauvre s’étant présenté,
subrepticement il retira l’unique morceau de viande qui
cuisait dans la marmite pour le donner au malheureux.
A
quels stratagèmes ont dû recourir ses sœurs
pour sauvegarder le strict nécessaire de son vestiaire,
pour substituer à des habits trop usés des vêtements
neufs!
Seul la charité illimitée du « pasteur »
de Salzano, les traits foisonnent, tous très émouvants
et appuyés sur une véritable masse de témoignages
(30).
En
1873, une circonstance tragique allait mettre en un relief éclatant
l’héroïque charité de don Sarto.
Dans nos contrés, raconte Mgr. Marachesan, ici plus et
là moins, le choléra fauchait les vies humaines,
en cette occasion, don Giuseppe montra quel bien, matériel
et moral, peut faire un bon curé parmi des paroissiens
malades e découragés, Il était partout présent,
Il y a un mort à ensevelir, un malades à confesser
; cette maison manque du nécessaire ; dans cette autre,
personne ne peut assister les malades, leur donner à temps
des remèdes ; donc il faut aller, voir, secourir, conseiller.
Et don Giuseppe, tout zèle, toute charité, de nuit
et de jour ; à tout heure secourait et conseillait.. Sachant
que le devoir d’assistance aux malades regarde d’abord
le curé, il ne voulait absolument pas que les vicaires
s’exposaient au danger, mais, autant qu’il le pouvait,
accourait près du malade, et la plupart du temps, ne lui
donnait pas seulement les secours spirituels, mais, avec beaucoup
d’affection, l’assistance matérielle, et faisait
comme un véritable infirmier, jusqu’aux frictions
avec de la glace. Ils inspirait du courage à tous ; d’abord
avec le médecin, il conseillait les remèdes du moment.(31)
Le docteur Daelli ajoute les détails
suivants :
.Tant
que dura l’épidémie, on devait en transporter
les victimes dans un terrain très éloigné
de la cure. Une nuit que l’archiprêtre était
venu pour la conduite funèbre il ne trouva à l’attendre
que trois porteurs. Le quatrième, pour se donner du courage,
avait amplement , comme on dit en Vénétie, «
levé le coude», et il pouvait à peine se tenir
sur les pieds, Indigné, don Sarto le saisit par le bras
et le renvoya chez lui en disant : «va, tu es indigne d’un
tel ministères» alors, comme il eût été
impossible, si grand était l’effroi de la contagion,
de trouver un fossoyer , lui-même , après avoir récité
les prières sur le cadavre, en rochet et en étole,
prit le plus naturellement du monde un des brancards de la civière,
et les quatre porteurs dont l’un était l’archiprêtre,
se rendirent au cimetière en t’alternant les psaumes
des morts..(32)
Sur la conduite de don Sarto en cette circonstance tous les témoignages
concordent, plus chaleureux les uns que les autres, dans les journaux
et les biographies, dans les dépositions de « témoins»
aux divers procès diocésains et apostoliques. «
au temps du choléra, atteste sobrement Mgr. Bressan, il
assuma personnellement la visite de tous les malades, et les accompagnait,
à la mort, à leur sépulture. Ceci, je l’ai
recueillit des lèvres du Serviteur de Dieu et d’autres
dans le milieu ou j’ai vécu (33).»
« Il était toujours à la disposition des malheureux
atteints du terrible fléau, soit de jour, soit de nuit,
a déposé don Eugène Bacchion. Et lorsque
quelqu’un était mort, il encourageait, par son exemple,
les parents à faite transporter le cadavre au cimetière,
et lors que manquait un porteur, lui-même s’offrait
à le remplacer. Je me souviens qu’un certain Pellizon
Rocco me disait avec un saint orgueil : « A lei Arciprete,
non tocchera l’onore toccato a me : Io ho portato al cimitero
un morto con il Papa(34).»
A un tel régime de vie, la rigoureuse constitution de son
Sarto ne pouvait manquer de fléchir, d’autant plus
qu’il gardait strictement la loi de la résidence,
et que s’il s’absentait parfois, ce n’était
pour s’accorder une distraction quelconque, mais pour raison
de ministère, d’exercices religieux ou de prédications
(35). Un des amis de l’archiprêtre,
don Carlo, étant venu le visiter, peut de temps après
la fin de l’épidémie, fut effrayé à
son aspect, « Vous êtes très mal ! lui cria-t-il—Vous
croyez, lui répondit avec le plus grand calme don Giuseppe-
S’ il est mal ! enchaîna vivement sa sœur Rosa.
Voyez donc, il n’a plus que les os et la peau! Comment en
serait-il autrement? Il ne se ménage jamais ; il se fait
le serviteur de tous. Non seulement il s’est ôté
le pain pour le donner, mais il a renoncé aussi au repos
qui l’aurait restauré! –Votre sœur a raison,
dit don Carlo, vous faite trop, rappelez-vous le proverbe ; tant
va la cruche à l’eau...- Bravo , répondit
en riant don Giuseppe, vous voilà fort éloquent
!…»
Il était temps d’agir, et pour un tel homme il fallait
y aller énergiquement et promptement, Don Carlo alerta
donc l’ancien curé de Tombolo, donc Costantini, retiré
du ministère pour raison de santé, et qui gardait
une vivre affection pour son « caro Beppi». Don Costantini
écrivit sans retard à l’évêque
de Trévise, Mgr. Zanelli, pour le prier d’intervenir
d’autorité auprès du « saint imprudent»…
L’évêque, en effet intervint et intima à
don Giuseppe l’ordre de se ménager et de se soigner.
Confus, mais l’humble et docile, don Giuseppe obéit
dans toute la mesure où le lui permirent ses habitudes
trop ancrées dans sa vie.
La Providence qui « ne manque jamais », comme aimait
à le dire l’archiprêtre, ne lui manque pas-
d’autant qu’elle avait ses vues sur un tel sujet.
L’évêque également avait déjà
ses vues, ayant constaté personnellement et par la rumeur
publique, les exceptionnelles qualités de don Giuseppe.
Une stalle de chanoine était vacante et le séminaire
ayant besoin d’un bon directeur spirituel, l’archiprêtre
de Salzano lui parut tout indiqué pour ces feux fonctions.
Au surplus, ce serait un moyen efficace d’arrête cet
impénitent donateur et bourreau de lui-même dans
des « frasques» charitables » Vous en arriverez,
lui avait i-il d’un jour, moitié sérieux,
moitié riant, à faire saisir les objets du cultes»
Bref, la double nomination fut faite et notifiée à
don Giuseppe. Il l’accueillit avec vive peine. Il supplie
l’évêque de le laisser à son poste ;
Il n’était qu’un «pauvre curé
de campagne »; que saurait –il faire au palais épiscopal
et au séminaire ! De si hautes fonctions dépassait
ses capacités. Et puis , comme il aimait les pauvres de
Salzano, les enfants, les malades, toute la paroisse, enfin !…Il
eut beau « tirer tous les jeux», comme on dit, l’évêque
ordonna. Il obéit. Une autre peine lui vint de devoir quitter
ses deux sœurs Rosa et Anna qu’il aimait tendrement,
car désormais il logerait au séminaire, ce fut,
de part et d’autres, un arrachement.(36)
Est-il besoin de dire que ce fut aussi un arrachement pour les
paroissiens de Salzano? Don Giuseppe avait conquis l’ admiration
et l’affection de tous, par son dévouement à
tous, par son zèle sacerdotal, par son abnégation
et ses admirables vertus. Les pauvres surtout étaient inconsolables
; les bourgeois et les riches le regrettaient vivement. Il avait
su se montrer aussi délicat, aussi prudent, aussi sage
que bon et généreux et ferme. Le moins attristé
ne fut pas même un Israélite, Roman Jacour, gros
propriétaire de l‘endroit, à Salzano une manufacture
de drap occupant trois cents ouvrier. L’archiprêtre
avait gagné l’estime et l’affectueuse vénération
du riche Israélite et de sa famille, qui, l’aidèrent
souvent dans ses multiples oeuvres.
À la suite des biographies et journalistes, on pourrait
citer bien des traits émouvants qui attestent les regrets
des paroissiens de Salzano. Nous nous contenterons de dire qu’ils
voulurent offrir eux-mêmes ses insignes au nouveau chanoine.
Plus tard, quand il fut élu évêque de Mantoue,
ils lui offrirent sa crosse et, lorsqu’il fut nommé
patriarche de Venise, « un objet artistique(37)».
Trévise,
écrit Daelli, était une des plus importantes places
fortifiées de la Républiques de Venise, Son Enceinte
bastionnée, ses murailles et ses fossés existent
encore. Tout à l’entour, les sources jaillissantes
et la verdure donnent au pays l’aspect le plus riant. Aussi
les seigneurs et les riches familles de Venise ont ici leur s
villas, touts les industries y ont des usines prospères.
Malgré l’industrie envahissante, Trévise n’a
rien perdu de son cachet particulier, fait du mélange des
graves monuments du Moyen-Ange avec les hôtels et autres
constructions modernes. C’est une des villes les plus coquettes
de la Vénétie, les canaux de la Cile, bordés
de verdure, reflètent gracieusement tantôt un logis
gothique, tantôt un palais Renaissance, et ils ses marient
avec des rues larges et spacieuses semées de maisons Moyen-Age
et de tous grandioses, comme celles du palais de Trois-Cents et
de Saint-Nicolas, qui font un si heureux contraste avec la coupole
de la cathédrale.
Celle-ci
s’élève sur les ruines d’une chapelle
très ancienne, donc on voit encore les vertiges dans le
cloître, et qu’on transforma, en 1141, en basilique
à trois nefs, elle conserve de ce temps-là des peintures
et des mosaïques remarquables, des fragments d’inscriptions,
d’élégantes colonnettes et le reliquaire et
saint Libéral, placé dans le crypte, sous le maître-autel,
vers 1485, P.Lombardo en entreprit la restauration ; mais il ne
fit que changer le Moyen-Age en une froide Renaissance ; d’ailleurs,
son œuvre demeura inachevée, On la reprit au XVIe
siècle, puis au XVIIe et au XIXe. On y ajouta alors, dans
le style de l’intérieur, un portique avec des colonnes
monumentales et des lions du style roman, d’une tournure
primitive qui rappelle l’antique basilique. Il est facile
à l’intérieur, de suivre les variétés
superposées des styles… On remarque aussi deux tombeaux
: l’un Renaissance, belle œuvre de T. Lombardo, l’autre
de la décadence ; une Adoration des Bergers, du Trévisan
Pâris-Bordone, une sainte Catherine de Bissolo et surtout
une Annonciation qui est une des plus belles œuvres du Titien…
Parmi
ses illustrations, Trévise compte le pape Alexandre VIII
qui fut, comme Pie X, chanoine de la cathédrale et le bienheureux
Benoît XI, de la famille des Boccasini, Dominicain, élu
pape en 1303
(38)…
C’est
à Trévise enfin que don Giuseppe avait reçu
les ordres mineurs.
A ce titre surtout Trévise était déjà
connue et chère au chanoine.
Les
chanoines de trévise, en vertu de décrets anciens
émanés du Sénat de la « Sérénissime
République de Venise », avaient droit de porter un
costume de cap viol et manteau à traîne , soutane,
collet, ceinture, chaque et également violet, les mémorialistes
de l’époque, gens partout assez médisants,
prétendent que les bons chanoines tenaient à ces
insignes; ils ajoutent même que de plus en plus, avec le
temps, le violet tournait au rouge. Cette innocente, inclination
est tout autant ancienne que nouvelle. Quoi qu’il en soit,
Monsignor Sarto ( les chanoines étaient appelés
Monsignori) ne partageait pas, su r ce point, les goûts
de ses confrères, dès le début, et sans rien
dire, il prit l’habitude de sortir in negris, sans autre
insigne de son titre de chanoine que le collet violet. On le jugea
« singulier», et on ne lui fait savoir ; il ne répondit
point, et il continua. Finalement, presque tous les vieux chanoines
imitèrent leur nouveau confrère (39).
A
Trévise, le jeune chanoine eut tout de suite occasion de
ne point rester oisif ce qui, d’ailleurs, lui eût
été impossible. Coup sur coup, pour ainsi | |