Père Andre Louf o.c.s.o.
Une Église qui se constitut au désert
 

Une Église qui se constitut au désert

P. André Louf o.c.s.o. Abbaye Sainte- Marie-du-Mont

Mont des Cats, Godewaersvelde-F-59270 Bailleul, France

L’appel au désert est inscrit au cœur de l’Église. Non pas sous la forme d’une nostalgie pour un passé qui fut glorieux, mais comme la seul condition d’un avenir où Dieu continuera d’agir toujours aussi puissamment. Le désert est une structure théologique fondamentale de l’Église qui, avant le retour de Jésus à la fin des temps ne saurait jamais être évacuée.

Et cela depuis toujours. Il est le lieue où l’Église naît et grandit. En Abraham, appelé à une vie de nomade, en Moise et le peuple libéré d’Égypte, lancée sur les routes d’un interminable exode, de désert en désert, le Peuple de Dieu a progressé à travers les âges. Le désert reste inscrit dans sa mémoire, il peuple ses souvenirs, il hante ses projets. A chaque tournant de l’histoire sainte, des juifs sont poussées au désert pour y revivre la Pâque, et y prépare un nouveau passage. Jésus, à son tour, irrésistiblement, au moment d’inaugurer sa mission, est conduit par l’Esprit de Dieu en solitude, comme tous les Pères qui savaient par expérience que les chemins Dieu se préparent au désert, et que les fruits de Esprit y sont conçus.

L’Église aussi reste toujours adossée au désert, aujourd’hui encore. Elle y plonge ses racines comme en un terroir de Dieu, en la terre maternelle d’Exode et de la Pâque. Elle y a ses arrières, à partir desquels elle peut opérer. Elle ne craint pas, à certains moments, de s’y retirer en recul, d’y accuser une distance, de s’y recueillir un instant pour mûrir les paroles qu’elle prononcera à la face des hommes d’autant plus vigoureusement qu’elle les aura d’abord entendues de la bouche de Dieu. Elle peu alors paraître marginale, provoquer l’étonnement, susciter même la haine, cette haine évangélique qui lui est promise par Jésus de la part du monde. Mais elle ne saurait jamais douter que le lieu de sa pertinence à partie liée avec le désert des Prophètes et de Jésus, où elle est sans cesse convoquée pour prendre tout sa mesure de sa consistance.

Vous le voyez déjà, cette part du désert, qui en devrait être étrangère à aucune vocation chrétienne, est prise en charge d’une façon plus significative, par la vie religieuse, et d’une façon plus pressante encore, conformément à une tradition qui remonte jusqu’aux tout premier temps de l’Église, par les moines, et par ceux et celles que nous appelons des contemplatifs.

Mais pour quoi faire ? que se passe-t-il au désert ? Se passe-t-il seulement quelque chose ? Précisément, il est important que quelque chose se passe, que quelque chose advienne à celui qui s’y retire.

C’est parler un peu légèrement du désert chrétien que le comparer à un refuge où l’on se mettrait à l’abri de certains dangers ; ou même d’utiliser à son propose ce qui a été fait l’image de la serre dont les conditions privilégiées permettaient l’éclosion et la maturation particulièrement précoces de fleurs et de fruits spirituelles. On ne vient pas au désert pour être tranquille, pour jouir d’une certaine paix, censée facilité ce qu’on espère être une vie d’intimité avec Dieu. Images trop lyriques un peu paresseuses, et franchement insuffisantes du désert chrétien.

Ni abri, ni refuge, ni serre, le désert est plutôt un creuset où, grâce à un certain feu, qui sera à la fois celui des passions et celui de l’Esprit Saint, un métal noble sortira, purifié de ses scories, où un nouvel alliage verra le jour, audacieux, neuf , inconnue jusqu’à présent. Ou, pour employer une image biologique et biblique à la fois, de désert une matrice où, dans les douleurs inévitables d’un enfantement, un nouveau prêtre viendra un jour, l’homme nouveau, créée en Jésus-Christ, dans la justice et la sainteté.

Si je cherchais une définition plus moderne pour le désert de la vie religieuse, je l’emprunterais volontiers au titre d’un lire écrit par un célèbre psychiatre américain et consacré aux hôpitaux psychiatriques ;

Un lieu où renaître.

C’est aussi la définition de l’Église, et, en même temps, celle de toute communauté religieuse.

Mais de quelle naissance ou renaissance s’agit-il? Cet être nouveau sera un être en communion, et cela dans une double direction, la communion fraternelle et la communion avec Dieu.

D’abord un mot bref sur la communion fraternelle, car je voudrais m’étendre au peu sur l’autre communion (1), Dieu ne voue jamais quelqu’un à demeure solitaire. Même pas l’ermite, et je dirais : surtout pas l’ermite, qui est appelé à devenir un être communion et de toute première grandeur, selon la célèbre formule du vieil Évagre de Pontique « séparé de tous et uni à tous». Dieu appelle à une communauté, à une Église concrète , même au désert. C’est au désert, au témoignage de la Bible, que le premier Qahal-ekklèsia a été constitué. Quahal-ekklèsia, rendu dans le latin de la Vulgate par congregatio, mot que saint Benoît appliquera à la communauté monastique , et qui, à la travers lui, sera appelé à une fortune exceptionnel, puisque le mot fait encore partie aujourd’hui du vocabulaire courant de la vie religieuse.

Je me contenterai d’attirer votre attention sur l’admirable canon 602 qui, dans le nouveau Code, fait immédiatement suite aux trois conseils évangéliques d’obéissance, de pauvreté et de célibat. Cette place de choix, le législateur a voulu la consacrer à la vie fraternelle.

La vie fraternelle, propre à chaque institut, qui unit tous les membres dans le Christ comme dans une même famille particulière, doit être réglée de façon à devenir pour tous une aide réciproque pour que chacun réalise sa propre vacation. Qu’ainsi par la communion fraternelle, enracinée et fondée dans l’amour, les membres soient un exemple de la réconciliation universelle dans le Christ.

L’un des témoignages principaux de la vie religieuse où qu’elle se présente est celui de la réconciliation que le Christ opère entre le frères d’une même Église. A ce seul titre, avant de proférer une parole ou de créer des œuvres, elle est déjà ; apostolique. Elle signifie et réalise l’Église.

Mais cette réconciliation en suppose une autre, celle de chaque frère avec le Seigneur, dans une rencontre, pour laquelle le désert offre un terrain particulièrement apte, et même plus, le lieu propre, puisqu’il est le lieu théologique où Dieu a choisi de conduire son Peuple pour s’y donner à lui.

Un lieu de pauvreté

Mais pourquoi le désert?

Non pas que celui-ci facilite les choses, en écartant un certain nombre d’obstacles distrayants, je l’ai déjà insinué. Mais parce que le désert est appelé à provoquer la crise, et, pour ainsi dire, à forcer l’événement que Dieu souhaite faire advenir à chacun ses enfants.

Comment le désert provoque-t-il l’événement ?

La Bible décrit le désert comme une «terre sèche, altérée et sans eau». Celui qui s’y aventure, toujours conduit par l’Esprit de Dieu sous peine de témérité, ne se doute généralement pas à quelle épreuve il s’expose.

La lune de miel y est de très courte durée.

Bientôt ne restent que la désolation, l’esseulement, le manque de vivres et de nourritures terrestres, et, en même temps, le ciel de plomb, le sable aride ou dans les déserts nordiques le brouillard impénétrable et le crachin désespérant, Dieu qui se dérobe, parfois à la longue de jour et d’années. Mais surtout, l’homme lui-même qui se lasse, qui se décourage, parfois s’effondre, contraint qu’il est de vivre comme réduit à sa plus simple expression, faisant jour après jour l’expérience cuisante de sa pauvreté, de sa faiblesse, de son impuissance radicale, au de-delà de toute ce qu’il aurait pu supposer, de son évidente inutilité.

Nombreux et divers sont les terrains où cette faiblesse peu se manifester en moi, mais le fait est qu’elle se manifeste toujours et c’est là la tactique et la sainte ruse de Dieu là où je suis le plus vulnérable, au défaut de ma cuirasse, là où je suis totalement démuni, au point extrême et presque mortel de ma faiblesse, où il en reste plus qu’un seul espoir, celui de baisser enfin les armes et de capituler devant Dieu, c’est-à-dire, de m’exposer, de me livrer à sa miséricorde, acceptant d’être relayé par la grâce à l’endroit et au moment précis où j’étais sur le point se sombrer.

En décrivant ainsi la crise provoquée par le désert, et qui prélude à l’événement, je ne force pas la note, je pèse chacun de mes mots. Il en serait facile de l’illustrer par de nombreux passages empruntés à la plus ancienne littérature monastique qui, hélas, ploie encore trop souvent sous le soupçon d’ascétisme volontariste à outrance, alors qu’elle offre les pages les plus admirables et les plus anciennes de ce que nous appelons maintenant la pauvreté ou l’enfance spirituelle.

Toutes ces humbles tentatives d’ascèse, bien loin d’être des prouesses dont l’homme pourrait se prévaloir, n’ont qu’un seul but, le brisent du cœur de celui qui s’y risque. Brisement de cœur c’est le mot ancien : diatribè tès kardias, contritio cordis.

Qu’est-ce à dire ?

A travers l’expérience du désert, l’ascète en herbe est progressivement amené au constat que la vie qu’il voulait y mener dépasse entièrement ses forces. A commencer par le célibat et en continuant par les veilles, les jeûnes, le travail, sans oublier la vie fraternelle et le support des autres. Laissé à lui-même, il est radicalement incapable de tout cela, Dieu vient briser le miroir de son idéal de perfection, dans lequel il aimait à jeter de temps à autre un furtif coup d’œil. Mais surtout, Dieu a brisé son cœur. Il est réduit à si peu de chose, et ne sait plus par quel bout s’en sortir.


Cette crise affectera aussi, et de préférence même, la prière dont il avait tant attendu, et jusqu’à la foi. Avant de devenir jubilation, il a prière, elle aussi, traverse un désert d’où Dieu est apparemment absent, mais qui est le vestibule obligatoire de toute contemplation chrétienne. Il serait inutile de vouloir en faire l’économie. IL n’y a pas de voie rapide pour atteindre Dieu, ni de prière sans peine, sans attente, sans une humble patience qui n’en finit pas. Ce creusement peut aller très loin, et nous dévoiler au plus profond de nous-mêmes des monstres que nous aurions préféré ne pas réveiller. Dans la prière, pour peu que l’effort soit persévérant, l’Église, et surtout le contemplatif, se trouvent affrontés à leur part l’athéisme, celui qui n’est pas le propre des incroyants, mais que chacun porte douloureusement au fond de lui. Aussi curieux que cela puisse paraître avant d’être expert en choses de Dieu, le moine est d’abord expert en athéisme, il se retrouve fraternellement à côté de tous ceux qui doutent et qui ne réussissent pas encore à s’abandonner à la douceur de Dieu, il sait par expérience quel est ce creuset de la foi, et comment y œuvre la main de Dieu, nous dépouillant de toutes nos idoles. Dans le contemplatif affronté à sa nuit, c’est l’Église qui accepte l’épreuve de la foi dans toute son amplitude.

Cette épreuve du désert d’autres spirituels préféreront la décrire avec des image différentes : la nuée ou la nuit, mais qui toutes se réfèrent à la même expérience spirituelle. Celle-ci atteint l’homme jusque dans ses racines, mettant à nu des plages tellement sensibles vulnérables de sa personnalité qu’à vue humaine, il semble alors parfois frôler passagère le déséquilibre, le type de folie qu’il porte en puissance da son psychisme. Certaine manifestations de la fameuse acedie -aceda- qu’un Évagre, grand maître au désert, analysera en détail se rapprochant curieusement des symptômes de cet ébranlement inférieur que très pudiquement tous appelons aujourd’hui dépression nerveuse.

Si l’aide d’un guide expert est alors sûrement nécessaire pour vérifier à chaque instant que c’est toujours l’Esprit Saint qui pousse en de tels retranchements, il n’y a pas lieu de s’étonner, et encore moins de prendre peur. Car le salut est alors tout proche. Plus que jamais Dieu sauvera. Réduits à notre extrême faiblesse, à une espèce de point mort, nous sommes enfin mûrs pour nous laisser faire, pour nous laisser relayer par la grâce miséricordieuse et infiniment puissante.

Un lieu où renaître

Car Dieu a maintenant les mains libres pour agir, et son œuvre est toujours un miracle, la merveille de l’homme nouveau, recréé en Jésus-Christ.

Dans sa Vie de saint Antoine, saint Athanase détaille longuement l’horreur des tentations qu’eut à subir le Père des moines, jusqu’au jour où Dieu intervient en sa faveur. Antoine, depuis de longues années reclus dans son tombeau, qui lui tenait lue de solitude, en sort et se présente devant la foule émerveillée, Et voilà comme l’évêque d’Alexandrie décrit, d’une plume qui tressaille un peu et frise le lyrisme, cet homme nouveau qui se tient sur le seuil de son désert. Il faut l’écouter avec un rien d’humour, mais qui n’entame en rien la densité du vocabulaire employé.

L’aspect d’Antoine était resté le même ; il n’était ni engraissé par le manque d’exercice physique, ni décharné par les jeûnes et la lutte contre les démons, mais tels qu’on l’avait connue avant sa retraite. Son âme était pure, ni resserrée par le chagrin, ni dilatée par le plaisir ; en lui, ni débordement, ni abattement, la multitude ne le troublait pas, tant de gens qui le saluait en lui donnait pas de joie excessive ; toujours égal à lui-même, sous la gouverne de l’esprit, ils se tenait immobile dans la splendeur de sa nature.

Je paraphrase à peine pour traduite le dernier membre de phrase (en tô kata physin), si l’on se rappelle que la nature pour les Pères grecs, est l’homme nouveau, l’homme restauré à partir de sa chute, et qui vient d’atteindre la plénitude de son humanité en Jésus-Christ, car il n’y a pas de doute, derrière une description dont certains trait peuvent nous étonner aujourd’hui, c’est bien cela qu’Athanasse veut nous dire. Pour « Antoine le désert a été un lieu ou renaître, le tombeau de la solitude est devenue le tombeau pascal du Christ, avec qui Antoine vient de ressusciter, à la suite du Christ, l’homme de Dieu est tout simplement l’homme dans la splendeur de sa nature, selon le dessein de Dieu.

Mais au prix de quelles épreuves ! Aussi l’être nouveau doit-il être décrit moins avec le vocabulaire philosophique auquel se laisse un peu entraîner Athanase qu’à l’aide d’un vocabulaire sotériologique, le vocabulaire du salut, où mention est toujours faite du péché pardonné, de l’aveuglement guéri et des plaies dont les cicatrices demeureront à jamais comme dans le corps ressuscité de Jésus, mais pour attester désormais la victoire de Dieu est sa grâce.

L’ascèse du contemplatif et toute ascèse chrétienne est ainsi d’abord une ascèse de pauvre, le pauvre qu’il ne cessera jamais d’être même si un jour, cette étape décisive ayant été franchie, il se sentira enfin tout entier pacifier, ayant été défait et refait de fond en comble, par pure grâce. Il a frôlé l’abîme de la miséricorde. Ila appris à céder devant Dieu, à déposer son masque et ses armes. Il s’est trouvé démuni devant lui, ne déposant plus rien pour se défendre contre son amour. Il est vraiment dépouillé et nu. Il s’est dessaisi de ses vertus, de ses projets de sainteté. Il ne retient péniblement que sa misère pour l’étaler devant la miséricorde, Dieu est devenue vraiment Dieu pour lui, et seulement Dieu, c’est-à-dire de Sauveur de son péché, il fini même par se réconcilier avec ce péché, par être heureux de sa faiblesse. Sa perfection, il s’en désintéresse désormais ; elle n’est que linge sale aux yeux de Dieu ( Is 54, 5). Ses vertus, il ne le possède qu’en lui : elles sont ses blessures, mais pansées et guéries par la miséricorde. Il en peut que rendre gloire à Dieu qui travaille en lui et continue sans cesse ses merveilles.

Parmi ses frères aussi, il est un homme nouveau, c’est-à-dire un ami tendre et doux, que les défauts n’irritent pas et que les faiblesses trouvent compréhensif, car il est le premier à être infiniment méfiant de lui-même, mais follement confiant en Dieu, totalement suspendu à sa miséricorde et à sa Toute-Puissance.

Contemple-t-il quelque chose de plus précis au sujet de Dieu ?

Le connaît-il désormais mieux ? Si on poussait la question sous cette forme, il ne saurait comment répondre, ou probablement répondrait-il par la négative. Il a toujours l’impression d’être plongé dans la même nuit opaque. Et cependant quelque chose a changé en lui. Une nouvelle sensibilité s’est progressivement éveillé. Un étrange pressentiment l’habite. Il ne connaît ni Dieu, ni le Christ, mais il se surprend désormais à les deviner, à les reconnaître presque, à savoir un résidence non seulement dans la prière, ou en ruminant la parole en Dieu, mais aussi ailleurs, sur des visages, souffrants ou joyeux, dans les événements qui se succèdent et dans lesquels il discerne maintenant une trame et un dessein. Nous seulement il sait maintenant pourquoi il dit à certaines heures longuement persévérer dans la prière, mais il commence à sentir comme d’instinct ce qu’il doit faire ou dire à d’autres heures, comment il dit se comporter, car il ne vole plus de ses propres ailes, ni à ses risques et périls.

Il est porté sur les ailes d’un autre. Il est comme poussé par l’intérieur. Il découvre qu’il est mystérieusement conduit

: « Ceux qui sont conduits par l’Esprit de Dieu, son vraiment fils de Dieu » (Rm.8). Il n’a qu’à se laisser faire. Un autre est à l’œuvre en lui, un autre y fait merveille. Et il perçoit au plus profond de lui-même son appel, à la limite du perceptible, comme un murmure qui est près incessante, comme une onction comme le dit saint Jean ( 1 Jn2, 27) qui lui enseigne au jour le jour tout ce qu’il doit faire.

Un lieu qui attire la foule

En essayant de vous décrire un peu cet homme nouveau qu’il soit contemplatif ou actif qui naît au désert, je suis déjà entré très avant, vous l’avez senti, dans la deuxième partie de mon exposé : la dimension apostolique de la vie religieuse, rien d’étonnent, il est inséparable du premier.

Car, pourquoi, un jour, saint Antoine s’est-il décidé, sans hésitation apparente, à sorte de sa réclusion et à rompre son silence ?

Tout simplement parce que, devant la porte, il y a avait une foule, une foule de gens venus de loin et qui réclamais bruyamment une parole de cet ermite que jusque-là presque enterré vivant. Et nous voilà, peut-être pour la première fois, devant un phénomène qui va se répéter indéfiniment durant toute l’histoire de la vie monastique et religieuse, et qui illustre à merveille la corrélation inéluctable entre vie contemplative et vie active, et le dynamisme intérieur qui accorde l’un à l’autre. Dans la plupart des cas, le contemplatif ne se donne pas à lui-même mission et vocation pour quitter le désert et annoncer la Parole aux autres. Dans la littérature monastique ancienne, un tel désir et plutôt dénoncé comme une tentation du malin. Mais, au contraire, c’est le peuple de Dieu lui-même qui reconnaît ceux qui a reçu la parole pour lui, qui sort de la cité pour assiéger le désert, si l’on peut dire, et forcer les portes de la clôture.

De cette façon s’instaure au cœur de l’Église un continuel va-et-vient entre le désert et la cité. Le moine semble fuir la cité, mais à peine est-il allé jusqu’au où du désert, à peine celui-ci commence-t-il à porter quelque fruit, que la cité se hâte de se quitter elle-même pour s’enfuit vers lui, s’attachant à ses pas, lui mendiant une parole, se réclamant de lui est de sa bénédiction.

Ce phénomène, qui s’est vérifié tant de fois, et jusqu’aujourd’hui, dans l’histoire, rappelle au moins deux choses : d’abord l’importance imprescriptible de l’étape du désert dans tout vie religieuse, qu’elle soit contemplative ou apostolique. Seul celui qui a été transformé par le désert, seul l’homme nouveau devient cet aimant qui attire irrésistiblement le Peuple de Dieu.

La deuxième chose qu’il rappelle, c’est qu’il existe quelque part un lieu où la frontière entre le désert et le monde s’efface. Les moines n’ont pas à retourner au monde. Et le monde n’a pas non plus à se retire au désert. Il existe un lieu où les deux ne se posent plus sous la forme d’une alternative. Dans un saint Antoine, dans tout homme de Dieu, le désert et le monde coïncident quelque part ; ce lieu est l’Église. L’Église est envoyée au monde, et cependant elle n’appartient pas au monde. Elle ne s’y dilue pas, elle ne se conforme pas à lui. Pour proclamer la parole, elle peut faire face au monde parce que qu’elle reste toujours fermement adossée au désert. Telle est aussi la vie religieuse, avec sa double dimension contemplative et apostolique.

Ce qui me reste encore à dire au sujet de la dimension plus proprement apostolique, je voudrais le faire à partir de l’expérience monastique qui est la mienne. D’abord concernant ceux et celles qui mènent une vie qu’on appelle strictement contemplative, je voudrais essayer de préciser en quelques notes en quoi et comment ils se sentent, eux aussi, pleinement apostoliques.

Un lien au coeur de l'Église

En insistant sur la nécessaire imbrication dynamique de la contemplation et de l’action dans la même existence chrétienne, j’ai peu donner l’impression de penser que tous les contemplatifs, à l’exemple d’un Antoine et d’un Benoît, étaient appelés à quitter un jour leur clôture pour dire une parole. J’ai hâte de vous dire que telle n’est pas ma pensée. De fait, comme l’affirme clairement le canon 674 que je vous ai cité en commençant, il a de tout temps existé, et il existe encore, des contemplatifs, moines et moniales, qui ne sont pas appelés à partager explicitement leur expérience avec leurs frères, et que l’Église entend protéger par son Droit contre toute ingérence intempestive en sens contraire. Elle le fait, dit-elle, au nom d’une mystérieuse fécondité apostolique, inhérente à la vie contemplative, dont elle veut garantir, l’authenticité.

De tout temps ces vocations contemplatives sont demeurées très discrètes. Leur rayonnement extérieur, à l’exemple de celui de la Vierge Marie, a été quantitativement peu de chose. Souvent il se réduisait à un e simple présence, mais d’une extraordinaire qualité. En particulier, notre Église latine a connu, surtout au XIV et au XV siècles, une tradition d’ermites et même de reclus au sens strict du mot, qui, dans la plupart des cas, à en juger par les vertiges littéraires qui en restent, fut d’une réelle qualité. Il y a eut aussi des réalisations moins heureuses qui expliquent un certain nombre d’abus et une rapide déclin jusqu’au Concile de Trente, qui s’en est autorisé pour les passer sous silence dans les textes officiels.; Jusqu’aujourd’hui où l’état canonique d’ermite, reconnue comme faisant partie de l’État de vie consacrée, vient d’être restauré par le nouveau Code 603

En quoi consiste cette mystérieuse fécondité apostolique de la vie contemplative ?

Il faut sûrement prendre en compte la prière d’intercession dont les contemplatifs se sentent comme chargés : « Ils prient, dit-on parfois, pour ceux qui en prient pas ». De même, il est permis de prendre au sérieux leur désir souvent explicite de « faire pénitence pour ceux qui n’en font pas ». Mais cela reste insuffisant, même si nous avions aujourd’hui à notre disposition une théologie plus approfondie de l’intercession ou de la pénitence-réparation que celle sur laquelle nous sommes encore obligés de nous rabattre.

La même remarque vaut pour le rôle d’exemple que joue indubitablement une communauté de contemplatifs. Car tout cela prier, faire pénitence, donner un exemple est encore de l’Ordre de l’agir, alors que la fécondité propre à la vie de contemplative découle d’abord de son être, de ce qui est advenu au contemplatif, de cette anthropologie en acte que fut sa Pâque au creuset de désert, de l’homme nouveau qu’il est devenu par pure grâce. C’est cela qui est important, sans qu’il sache comment ni pourquoi pour l’histoire de salut aujourd’hui, pour que le Règne advienne dès maintenant. Là aussi est la raison ultime pour laquelle ses veillées nocturnes ou matinales assument l’attente qui sommeille dans tant de cœur humains : que son jeûne exprime la faim de Dieu qui torture l’humanité, sans quelle le sache ; que son obéissance est vraiment la Pâque du Christ qui se plonge jusqu’à aujourd’hui : et que son célibat, qu’il ne brandit pas plus victorieusement que les autres, élargit progressivement son cœur jusqu’aux limites de l’univers.

Car il aime maintenant d’une tout autre façon, au cours de l’épreuve du désert, son cœur s’est brisé ; mais plus encore, pour employer l’image d’un autre saint : il s’est liquéfié. Il est devenu ce cœur liquide des saints, dont parlait le Curé d’Ars, cœur de pierre transformé en cœur en chaire, qui embrasse l’univers entier, et qui fait de lui un frère universel. Il n’est plus que bonté et miséricorde, à l’image de celle qu’il a pu rencontrer un jour. Et il sent d’instinct comme il est important, non seulement pour lui mais pour l’Église universelle, qu’il persévère à demeurer là où il est, à occuper cette place que Dieu lui a assignée. Car il le sait, bien au-delà de son inutilité apparente : au cœur de l’Église, sa mère, il est l’amour.

Cette conviction de soutenir mystérieusement le monde ne date pas de la petite Thérèse, mais remonte jusqu’à une époque reculée du monachisme, témoin cet étrange texte d’un reclus palestinien du VI siècle à qui il avait été révélé que le monde de son temps reposait sur trois priants exceptionnels.

Il y a trois hommes parfaits devant Dieu… qui ont reçu le pouvoir de lier et de délier, de remettre les fautes et de les retenir. Ils se tiennent debout sur la brèche pour empêcher que le monde entier ne soit anéanti d’un seul coup, et, grâce à leur prières, Dieu châtiera avec miséricorde. Les prières de ces trois se réunissent pour accéder au sublime autel du Père des lumières, ils se félicitent les uns les autres en une commune exaltation dans les cieux… Ce sont Jean à Rome, Élie à Corinthe et un autre dans l’Éparchie de Jérusalem. Et j’ai confiance qu’ils obtiendront cette grande miséricorde. Oui, ils l’obtiendront. Amen.. ( Lettres de Barsanuphe et Jean no. 569 ).

Un lien de discernement

Revenant maintenant à la vie apostolique des religieux dits actifs, c’est-à-dire de ceux dont je suppose que, d’une façon ou d’une autre, ils ont traversé l’étape du désert, et que le désert, après les avoir transformés, a ré-enfantés au monde, je voudrais, en guise de conclusion, dire quelque chose sur ce qui est peut-être la grâce essentielle de cet homme nouveau, restauré au désert.

Je veux parler du discernement spirituel.

Cette grâce consiste en une nouvelle sensibilité, capable de percevoir l’invisible dans le visible, dans l’expérience contemplative comme dans l’expérience active. Percevoir le murmure de l’Esprit, qui crie en nous : ABBA, Père, et reconnaître la poussée intérieure du même Esprit qui invite doucement à passer à l’acte, ne relève pas de deux organes spirituels distincts. C’est le même cœur, désormais en état de veille, qui guette, qui longuement scrute et écoute, et à qui il est donnée de capter l’action intérieur de l’Esprit saint, soit que l’esprit prie ne nous, soit qu’Il invite à accomplir l’œuvre du Père.

Dans la psychologie de l’homme nouveau, cette capacité de discerner l’Esprit est, en un certain sens, plus important que le donc de la prière, ou le don de l’action apostolique. Car ceux-ci dépendent strictement de la mouvance de l’Esprit et de la capacité du sujet à enregistrer celle-ci correctement. Qu’il se laisse saisir par la prière, ou qu’il se laisse envoyer pour le témoignage apostolique, c’est toujours grâce au même Esprit. C’est toujours par la même onction qu’il se laisse conduire, comme le dit admirable de saint Bernard son premier biographe lorsqu’il écrit de lui qu’il accomplissait tout unction magistra, avec comme maître et guide de l’onction intérieure de l’Esprit Saint.

Au contraire, rien de plus stérile, et à la limite de plus risqué, que de prétendre se livrer à la prière, ou que de se croire envoyé pour témoigner, quelle que soit la générosité qui s’y déplorerait , si l’on est intérieurement débranché de l’Esprit, si je puis dire, incapable de le laisser émerger en soi et de le percevoir. Toute vie contemplative vraie, toute vie apostolique authentique seraient alors compromises.

L’on comprend ainsi dans quel sens saint Ignace prétend demeurer contemplatif dans l’action, lui qui avait hérité pendant de longs mois entre une cellule de chartreux et la Compagnie qu’il allait fonder, on pas qu’il demande à ses compagnons je ne sais quelle gymnastique mentale qui les obligerait à mêler la méditation à leur soucis apostoliques. Il attend tout simplement d’eux, au milieu un service et de l’action, de garder l’oreille intérieure attentive à la mouvance de Esprit a plus profond du cœur. Le disciple d’Ignace mais on pourrait en dire autant de chaque croyant parle et agit en écoutant ce qui se passe à l’intérieur de lui-même, en faisant attention aux mouvements de son cœur ; or, dans ce cœur, Ignace pensait, et en cela il faisait écho à toute la tradition monastique que seul le désir de Dieu (ou sa volonté) devait survire, une fois que le disciple serait devenu indifférent à tous ses désirs superficiels, ceux qui, chez la plupart, encombrent le devant de la scène, et étouffent le désir de Dieu à leur sujet. N’est-ce pas cependant ce désir de Dieu qui fond et constitue notre identifié la plus spécifique et la plus riche ?

L’examen de conscience selon saint Ignace est à comprendre comme un rouage de ce même processus spirituel, bien au-delà de ce qu’il est devenu par la suite, un peu victime d’un moralisme volontariste qui le transforma en une espèce de bilan des péchés et des bonnes oeuvres, en compte de profits et de pertes. L’examen de conscience, ne plus simplement, est ce moment de silence intérieur, de désert retrouvé qui permet d’ausculter le cœur à l’état de veille , en train d’enregistrer fidèlement l’instinct divin de la grâce, les mouvements du Saint-Esprit en lui, pour ajuster par rapport à eux tut l’agir humain. Est-il donc tellement différent de la prière qui elle aussi, a besoin de la même oreille intérieure pour se mettre à l’unisson des gémissements de Esprit ? Le contemplatif dans la prière et le contemplatif dans l’action se rejoignent dans cette écoute et ce regard intérieur, dans cette sensibilité nouvelle de l’homme nouveau, que la tradition appel la diakrisi ou discrétio, le discernement spirituel. Condition indispensable pour que le croyant, qu’il prie, qu’il loue Dieu ou qu’il témoigne de lui, demeure branché sur l’agir même de Dieu.

Le discernement spirituel est ainsi comme un terrain commun entre les deux dimensions de toute vie religieuse, et de toute vie chrétienne, la dimension contemplative et la dimension apostolique. Ces deux dimensions prennent leur origine dans la même réalité spirituelle, douée d’une oreille dont le tympan vibre à l’unisson du moindre murmure de l’Esprit, douée d’un regard aussi, en mesure de percevoir les premières lueurs de la présence du Seigneur. C’est le discernement spirituel, depuis les origines de la vie monastique et religieuse, il est leur trésor caché, et peut-être aussi et pour ma part il s’agit là d’une conviction profonde ce qu’elles ont de plus précieux à offrir à l’Église d’aujourd’hui.

Parvenus à la fin de notre parcours, nous rejoignons la question que nous nous posons en commençant, au sujet de la distinction entre vie contemplative et la vie active : « N’est aurait-il pas a priori quelque part un terrain commun, une source partagée ensemble ? » Il semble bien que oui. Par une voie différente, nous venons d’aboutir à la même source que l’Instruction sur «La dimension contemplative à de la vie religieuse» signalait comme le point de départ de toute vie spirituelle, et décrivait ainsi : «le cœur considérer comme le sanctuaire le plus intime de la personne dans lequel vivre la grâce d’unité entre intériorité et activité».

Cette même Instruction rappelait aussi que le but principal de la formation à la vie religieuse était d’«immerger le religieux dans l’expérience de Dieu», dans le but de favoriser «la pénétration mutuelle entre intériorité et activité, de telle sorte que la conscience de chacun cultive le primat de la vie dans l’Esprit Saint», et ailleurs, elle définissait ainsi ce que nous avons appelé discernement spirituel : «Plus le religieux s’ouvrira à la dimension contemplative, plus il se rendra attentif aux exigences du royaume, développant intensément son intériorité théologale, parce qu’il observera les événements avec ce regard de foi qui l’aidera à découvrir partout l’intention divine».

En effet, aussi longtemps que l’expérience du Royaume n’investit que la souffrance de notre être, nous éprouvons la double dimension contemplative et active comme un déchirement, à la limite comme une antinomie insurmontable. Mais dans la mesure où cette même expérience nous pénètre en des couches toujours plus profonds, notre saisie de Dieu et de son Royaume devient simple et s’unifie. A un certain niveau d’infériorité, les chemins des croyants ne peuvent pas s’opposer, encore moins s’exclure. Ils deviennent étonnement proches, jusqu’à se ressembler comme deux frères. Et la meilleur part alors n’est plus d’un côté ni de l’autre. Elle est partout, elle est le trésor caché au cœur de chaque vocation.

Père André Louf o.c.s.o.

Références

1) Cfr. André Louf, o.c.s.o. « Vivre en communauté fraternelle», Vie consacrée, 1984, 135-152.

 
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