| Ste
Marguerite de Cortone (d. 1297)
La
Marie -Madeleine franciscaine. Son biographe, le frère
Giunta Bevegnati, a voulu qu'elle soit " la troisième
lumière de l'Ordre de S. François; ce dernier étant
le premier dans l'Ordre des Frères Mineurs, la bienheureuse
Claire, la seconde dans l' Ordre des Religieuses, et Marguerite,
la troisième dans l'Ordre des Pénitentes."
Voici quelques phrases qu'il lui a entendu dire: O bonté
infinie de mon Dieu ! O jour promis par le Christ et impatiemment
attendu ! O parole d'une indicible suavité ! Jésus
m'a appelée : " Ma Fille" !
La
"maîtresse des théologiens" et une des
plus grandes mystiques de la tradition franciscaine. Dans le Mémorial
qui contient le récit de son itinéraire spirituel,
elle décrit une vision dans laquelle elle a vu toute création
resplendir de la gloire de Dieu : Sur le champ les yeux de mon
âme furent ouverts. Je vis une plénitude de Dieu
dans laquelle j'embrassais l'univers tout entier, l'en de ça
et l'au-delà des mers, et l'abîme, et l'océan,
et toutes choses. En toutes ces choses, je ne voyais que la puissance
divine, et je la voyais d'une vision impossible à décrire.
Alors, mon âme ne pouvant contenir son admiration, s'écria:
Ce monde est gros de Dieu ! On cite souvent cette parole qu'Angèle
a entendue Jésus-Christ lui prononcer un jour : "Ce
n'est pas pour rire que je t'ai aimée." Hubertin de
Casale (d. 1329/32)Homme très controversé, il était
un des chefs de file des Spirituels ou Zelanti qui brûlaient
de zèle pour la fidélité absolue à
l'idéal de pauvreté de S. François. Citons
une partie de sa prière pour obtenir la pauvreté
; elle se trouve dans son Arbre de vie crucifiée de Jésus
: Oh ! Qui donc n'aimerait pas madame la Pauvreté par dessus
toutes choses! C'est pourquoi je vous demande en votre nom, ô
très pauvre Jésus, à titre de privilège
spécial et perpétuel, de nous donner, à moi
et aux miens, la grâce de ne rien posséder en propre
sous le ciel, et de n'avoir jamais, tant que nous serons en cette
chair misérable, qu'un usage pauvre du bien d'autrui
( Citation extraite du Mystiques Franciscains par Ivan Gobry,
Paris, Éditions Franciscaines, 1959), p.83
De cette époque, les 13 et 14 siècles, on
pourrait ajouter les noms de Jean de l'Alverne, Ste Rose de Viterbe,
Léon d'Assise, David d'Augusbourg, Ange Clareno, Roger
Bacon, Gilbert Tournai, Pierre Olivi, Jean de Calibus,le B. Hugues
Panziera de Prato et tant d'autres qui fleurirent en ce moment
du premier jaillissement de l'arbre franciscain.
Revue Franciscaine Novembre- Décembre 1986 page 417 à
420 © Tout droit auteur est pour les Pères Franciscains
Santa
Angèle de Foligno (d. 1309)
+L'auteur,
le Père Paul Lachance,
Dans
la dernière parution débutait une série d'articles
sur les Mystiques chrétiens. L'auteur, le Père Paul
Lachance, est détenteur d'un doctorat en spiritualité,
à Rome, pour une thèse sur l' itinéraire
spirituel de la Bse Angèle de Foligno. Après avoir
traité de l'engouement actuel pour les mystiques et avoir
identifié certaines idées fausses sur la mystique,
l'auteur entre au cœur de son sujet.La mystique, c'est quoi?
S'il fallait à tout prix donner une définition,
on pourrait dire que la mystique, c'est ce qui est au cœur
de la religion ; l'expérience du Dieu vivant. Nous laissons
de côté, pour le moment, la question difficile de
savoir si cette expérience est identique ou différente
dans toutes les religions, nous voulons simplement indiquer ce
qu'est la mystique pour un chrétien. La tâche n'est
pas facile, on est loin d'être arrivé à une
définition qui fasse l'unanimité. D'abord le mot
mystique nous vient de la Grèce antique. Mystikos veut
dire mystère. Le mot signifiait simplement ce qui est caché,
secret, relié aux religions "à mystère."Mystère
: Présence cachée. Dans le Nouveau Testament, le
mont "mystère" est employé pour signifier
ce que beaucoup considèrent aujourd'hui comme étant
la mystique : la présence cachée de Dieu et du Christ
dans l'Écriture, les sacrements et les événements
quotidiens. Saint Paul, dans la lettre aux Ephésiens, nous
dit qu'il "lui a été confié de mettre
en pleine lumière la dispensation du Mystère, caché
depuis des siècles en Dieu : celui de l'Insondable richesse
du Christ (Eph. 3. 8-9)." Par la suite, les Pères
de l'Église utiliseront le mot "mystique" pour
indiquer l'expérience du monde invisible qui nous est révélé
par Jésus Christ dans la Bible et les sacrements. Ainsi,
ils parleront du "sens mystique des Écritures",
et de l'Eucharistie comme "banquet mystique" Expérience
privilégiée. Sans jamais perdre ce sens premier,
à la suite de l'influence d'un moine Syriaque de la fin
du cinquième siècle, le Pseudo-Denys, le terme mystique
se mit à revêtir un sens spécial désignant
une expérience privilégiée, dans laquelle
l'âme connaît ou éprouve, sur un monde qui
dépasse les forces et la capacité humaines, la présence
ou l'action de Dieu en elle. Pour bien comprendre ce qu'est la
mystique chrétienne il faut bien garder en tête ces
diverses composantes qui sont liées l’une à
l’autre. Une lumière de feu extrêmement fulgurante
arrivant par ciel découvert se répandit à
travers tout mon cerveau et enflamma tout mon cœur et toute
ma poitrine comme une flamme qui ne brûle pas, mais qui
réchauffe, à la manière dont le soleil chauffe
un objet sur lequel il darde ses rayons, et de nouveau, j'entendis
une voix du ciel qui me disait : Annonce donc et écris.Sainte
Hildegarde de BingenAmour inexprimable, bonté inimaginable.
lumière non mesurable resplendit en mon cœur.
Tout chrétien est appelé à la vie mystique,
quelle que soit sa vocation; le chrétien est sollicité
à approfondir, à intérioriser et à
vivre le mystère de Jésus Christ et " son insondable
richesse ". Habité par ce mystère dès
son baptême, le chrétien peut en découvrir
progressivement les hauteurs et les profondeurs à l'aide
des Écritures, grâce à la participation à
la vie sacramentaire, spécialement l'Eucharistie ; et il
lui est donné de le concrétiser par son amour toujours
plus parfait de Dieu et du prochain. Guidée et illuminée
par l'Esprit, cette communion de vie avec et dans le Christ, par
le dynamisme qui lui est propre, s'épanouit aux dimensions
trinitaires. Comme le dit Saint Jean: "Si quelqu'un m'aime,
il gardera ma parole, et mon Père l'aimera et nous viendrons
vers lui et nous ferons une demeure chez lui ( Jn. 12,24)."
La demeure de Dieu dans l'âme. Cette promesse solennelle
d'expérience mystique prononcée par Jésus
dans son discours de la dernière cène s'adresse
à tous les chrétiens. Cependant tous ne font pas
le même type d'expérience de la demeure de Dieu en
eux.
Pour
la maturité et la plupart du temps, la conscience de la
présence divine demeure implicite, cachée sinon
absente. Le chrétien en reçoit tout de même
quelques indices, de petites lueurs de lumière divine,
à travers une foi qui, même si elle peut chanceler,
ne défaille pas ; il en reçoit encore une espérance
qui persévère à travers les épreuves,
et à travers une capacité d'amour qui ne cesse de
grandir et témoigner qu'un Autre l'habite; ou encore dans
certains moments-clefs de la vie ; naissance d'un enfant, appel
a une vocation spéciale, guérison d'une maladie
qui semblait incurable, un secours imprévu, un temps fort
dans la prière ou dans l'Eucharistie etc. On dira alors
que c'est seulement Dieu qui peut accomplir de telles merveilles.
Cela dépasse nos capacités humaines.Une expérience
de Dieu plus directe.D'autres par contre et ce sont les mystiques
- font une expérience plus directe et immédiate
de la présence de Dieu.
Comme
le dit une mystique médiévale de la famille franciscaine,
la Bse Angèle de Foligno: " Les vrais fidèles
éprouvent, pénètrent, palpent quelque chose
du Verbe incarné". Par les mystiques, Dieu n'est pas
simplement un concept, une belle idée, mais une réalité
vivante; ils ont une conscience plus vive et intense d'avoir rencontré
Dieu et de percevoir que tout vient de Lui, est rempli de Lui,
et retourne à Lui.Voie et État mystique Séduits
et bouleversés par cette rencontre, les mystiques n'ont
qu'un désir au cœur, la recherche de Dieu qui devient
la seule réalité qui compte. De diverses manières
et selon la profondeur de l'appel et de la réponse, ils
ou elles entrent dans un processus de purification, d'illumination
et d'union avec Dieu. Ce processus est souvent accompagné
de phénomènes secondaires tels que visions, extases,
révélations, etc. C'est l'entrée et la progression
dans la voie ou les états mystiques au sens plus restreint,
qui peu à peu a servi à définir cette ou
ces expériences. Il importe de signaler que l'Initiative
de l'ascension mystique, comme toute démarche chrétienne,
vient de Dieu qui accorde ses dons à qui, comment et quand
il le veut.Les saints : pas tous des mystiques.Comme nous l'avons
déjà indiqué, tout chrétien est appelé
à la sainteté, à la perfection de l'amour,
mais les saints ne sont pas tous des mystiques ; pas tous font
l'expérience de ces états privilégiés
d'union avec Dieu. La sainteté de sainte Thérèse
d'Avila ou de saint Jean de la Croix n'est pas la sainteté
de sainte Élisabeth de Hongrie ou de saint Vincent de Paul.
Il y a bien des saints canonisés qui ne sont pas des mystiques.
L'essentiel pour chaque chrétien est la fidélité
à sa propre mission, la vérité qui est la
sienne, la réponse d'amour à l'amour reçu,
la qualité du don de soi. Il reste que toute vie chrétienne
authentique vise en quelque sorte ce dont les mystiques témoignent:
"Mon âme a soif du Dieu vivant. Quand le verrais-je
face à face?"
©Revue Franciscaine mars-avril 1986 page 375-à 278
Les
mystiques, témoins de l'amour passionné de Dieu
Avant de nous livrer les grands secrets de quelques mystiques
franciscains, à partir du prochain numéro, le Père
Paul Lachance, docteur en spiritualité, présente
ici la dernière partie de son introduction sur ces êtres
au cœur passionné. Contribution des Mystiques à
nos questions. Ce que les mystiques nous apportent de différent
et d'original, c'est l'amplification de l'expérience chrétienne
fondamentale. Ils / elles sont des signes placés sur notre
route pour nous indiquer ce que peut être une vie chrétienne
et humaine pleinement épanouie, réalisée
et authentique.
Les Mystiques sont des génies religieux, de grands amants
de l'histoire, effectivement, ce qu'ils / elles nous racontent,
c'est l'histoire de l'amour passionné de Dieu pour chaque
être humain.Témoins du Dieu vivant et vrai.
Les mystiques éclairent notre cheminement pour
plusieurs raisons ;
D'abord, par ce qu'ils / elles ont à nous dire sur Dieu.
Leur témoignage nous assure que si Dieu est " plus
présent à nous que nous le sommes à nous-mêmes",
il est également toujours transcendant, au delà
de ce que l'on puisse imaginer ou dire. Voilà pourquoi
quand ils / elles parlent de leur expérience, ils / elles
se répètent sans cesse, parlent en paradoxes, créent
un nouveau discours, balbutient ou se taisent devant ce qui ne
peut s'exprimer. De grands amants de l'histoire. Loin d'être
des évadés de l'histoire, les mystiques, au contraire
pénètrent le cœur. Insérés dans
la dialectique de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ,
oscillant entre moments de présence de l'Ineffable et moments
d'absence, leur cheminement leur fait découvrir que l'amour
divin illumine et transforme tous les aspects de la vie, même
les plus ordinaires, les plus sublimes et les plus effroyables.
Ces êtres de lumière sont des signes de l'Éternité
dans le temps, pour eux le ciel s'est déchiré, leur
message est essentiellement le même : tout ce que Dieu a
créé est bon, l'amour et la vérité
auront le dernier mot. Justice et paix s'embrasseront. Voilà
pourquoi les mystiques apparaissent souvent dans l'histoire durant
des moments de crise. Poussés par des situations radicales
en eux-mêmes et dans la société qui les entourent,
ils / elles entrent dans l'abîme de la souffrance humaine
pour la vivre en eux-mêmes, en déchiffrer le sens.
Luttant dans un terrible combat avec les puissances du mal, ces
mendiants de l'Absolu en sortent victorieux, phares pour leur
temps et les siècles à venir. De grands passeurs
entre deux rives. Les mystiques sont ainsi les grands pionniers,
les passeurs entre deux rives, les grands réformateurs.
Marie de l'Incarnation, par exemple, se sentira appelée
à émigrer de la France au Québec, un pays
qu'elle imagine être "autant pitoyable qu'effroyable".
Et, c'est dans cette terre non défrichée qu'elle
découvrira "le ruisseau en elle-même qui sans
fin recoule dans sa divine source pour s'y perdre…"
Sainte Catherine de Sienne ne craindra pas de marteler
sévèrement au Pape et aux grands de son temps, la
vérité qu'elle a découverte en Dieu. http://www.franciscaincapucin.ca/lien_cap.html
Sainte Thérèse d'Avila et sainte Colette de Corbie
sèmeront à tout vent de nouvelles fondations monastiques,
Saint François d'Assise, l'homme du siècle à
venir, inaugurera un nouveau printemps dans l'Église et
la société de son temps. Répondants avec
excès à l'amour excessif de Dieu.Très souvent
les mystiques s'adonnent à des pénitences effroyables
; ce n'est pas parce qu'ils /elles recherchent la souffrance comme
telle mais parce que, saisis par l'amour de Jésus crucifié,
ils / elles veulent s'y identifier pour grandir en amour, découvrir
en lui la puissance de résurrection et de libération.
Des hommes et des femmes passionnés, ivres de Dieu, répondent
à un excès d'amour par un excès d'amour.
Comme Jésus, ces fous de Dieu, ces êtres qui aiment
Dieu à la folie, seront à leur tour méprisés,
mis en prison, accusés de folie ou d'hérésie,
leur vérité fait choc. Mais quel trésor et
quel élan trouvent en eux / elles, ceux qui se donnent
la peine de les écouter. Les fruits en sont "la joie
parfaite", la paix qui dépasse toute connaissance".
(S. Paul)
De
grands pécheurs aussii, si les mystiques répètent
sans cesse qu'ils /elles sont péché, vils, bons
à rien, c'est qu'éblouis par la lumière de
Dieu, ils / elles savent, plus que tout autre, ce qu'il y a en
eux-mêmes de non-vrai et d'inauthentique. Plus ils / elles
avancent dans leur cheminement plus ils / elles découvrent
leur propre néant lié au dévoilement de l'insondable
abîme du Dieu vivant. Des expériences extraordinaires
mais secondaires. Comme nous l'avons signalé, le cheminement
des mystiques est souvent accompagné de phénomènes
extraordinaires : visions, révélations, extases,
etc. Ils / elles sont les premiers à répéter
que tout cela est secondaire, qu'il ne faut pas s'y arrêter.
Angèle de Foligno dira : " à quoi sert les
beaux sentiments, les consolations, les visions, les extases !
Tout cela est inutile si nous n'avons pas la vraie connaissance
de Dieu et de nous- mêmes. " L'essentiel : la conversion
permanente. L'essentiel de ce que les mystiques nous enseignentcar
ils / elles sont de grands maîtres de vie spirituelle -
se trouve dans la démonstration vivante du processus de
conversion : comment l'action de Dieu s'insère dans l'effort
humain, le complète et le mène à sa perfection.
Si l'on écoute attentivement leur témoignage, on
peut trouver, chacun à sa façon, les obstacles en
nous-mêmes pour une vie plus authentique et plus humaine.
Ils / elles sont des appels vivants à nous dépasser
nous-mêmes, à aller jusqu'au bout de notre propre
recherche, les mystiques nous convoquent à unifier notre
vie et à devenir libres en amour. N'est-ce pas notre rêve
le plus profond ? D'infatigables marcheurs
En somme, les mystiques sont, comme nous le dit Nicolas de Cuse,
"des grands marcheurs". Ces pèlerins de l'Absolu
ne peuvent s'arrêter de marcher, et pris par la certitude
de ce qui leur manque, savent à propos de chaque lieu et
de chaque objet que ce n'est pas ça qu'il faut ; ils savent
qu'on ne peut résider ici, ni de se contenter de ça.
Animés par un profond désir toujours purifié,
ils / elles savent qu'il faut se perdre, sortir de soi et aller
plus loin dans des sentiers obscurs et non tracés, ailleurs.
Le Dieu que les mystiques recherchent et trouvent avec tant de
certitude, demeure à la fois partout et nulle part. Habités
par cet Autre qu'ils / elles peuvent de moins et moins nommer,
ils / elles sont conduits et absorbés en communion de plus
en plus intime avec et dans le Dieutrois fois Un. Les mystiques,
alors, nous invitent à prendre la route et comme François
d'Assise, à laisser derrière nous tout ce que nous
possédons, tout ce à quoi nous nous agrippons et
à mous mettre en route, sur une route qui mène vers
l'Infini. Chacun et chacune, à sa façon, nous disent
: "Venez, entendez, sentez, touchez, goûtez comme est
bon le Seigneur".
| Maître
Eckart
Dieu
s'aime lui-même et veut que nous entrions dans la
ronde de son amour. |
Angelus
Silésius
Si Dieu arrêtait de penser
à moi, je cesserais d'exister. |
Karl
Rahner.
Le
chrétien de l'avenir sera un mystique, ou bien
ne sera pas de tout. |
Jean- Joseph Surin.
Je
veux aller courir parmi le monde ou je vivrai comme un enfant
perdu ; j'ai pris l'humeur d'une âme vagabonde après
avoir répandu tout mon bien, ce m'est tout un que je vive
ou je meure. Il me suffit que l'Amour me demeure. Si de la mer
je touche le rivage, et que l'amour d'y voguer m'est permis, dans
un vaisseau sans voile et sans cordages, j'irai partout malgré
mes ennemis. Ce m'est tout un que je vive ou je meure. Il me suffit
que l'Amour me demeure. Heureuse mort, heureuse sépulture,
de cet Amant dans l'Amour absorbé, qui ne voit plus ni
grâce ni nature, mais le seul gouffre auquel il est tombé.
Ce m'est tout un que je vive ou je meure. Il me suffit que l'Amour
me demeure. Revue Franciscaine mai - juin 1986 page 310-311-312-313©
Tout droit auteur est pour les Pères Franciscains
Charles Baudelaire. Les Fleurs du Mal.
Comme
nous avons tâché de l'indiquer dans les articles
précédents, les mystiques sont des signes placés
sur notre route pour nous dévoiler ce que peut être
une vie chrétienne et humaine pleinement épanouie,
réalisée et authentique. Ces êtres de lumière
sont comme des phares qui se relèguent à travers
le temps pour illuminer l'histoire et chacune de nos vies. Don
de Dieu à l'humanité, ces grands amants de Dieu
ont pour mission de témoigner de l'essentiel et de servir
de baromètre de la qualité de nos vies et de nos
amours. Après s'être entretenu avec eux, on ne peut
plus se contenter de la médiocrité, tout comme en
d'autres domaines, on peut aisément saisir, en les comparant,
que du Bach ou du Mozart, ce n'est pas du Trina Turner ni du Michael
Jackson ; Giotto ou Michel- Ange, ce n'est pas du Diet-Pepsi ;
un bon sirop d'érable québécois, ce n'est
pas de l'eau sucrée qu'on aurait colorée. Êtres
de feu et de sang, les mystiques font appel au meilleur de nous-mêmes,
au maximum des puissances de notre cœur.
Les mystiques fascinent et font peur.
Témoins de la sainteté de Dieu par la force
et l'intensité de leur expérience, les mystiques
nous fascinent et nous font peur en même temps. On voudrait
bien les suivre, tellement ils / elles sont attirants, mais on
résiste à écouter leur message, un peu de
la même façon que l'on résiste à écouter
le cri de la blessure en chacun de nous, le cri du pauvre, le
cri de Jésus sur la croix. On est habité de tant
de lourdeurs et de peurs ! La Bse Angèle de Foligno le
constate au début de son itinéraire: " Oh !
Avec quelle lourdeur nous progressons vers Dieu ! Que nous sommes
pesants ! On ne fait que traîner, ou tout au plus on avance
à tous petits pas !."
Comment choisir?
Mais comment choisir parmi ces innombrables étoiles
qui peuplent les nuits de l'histoire chrétienne ? Quels
sont ceux et celles, parmi les mystiques, qui peuvent nous aider
davantage à avancer et à élargir nos horizons
? Il y a tellement de façons d'approcher Dieu, de sonder
les richesses de Jésus-Christ. On ne peut les choisir toutes.
Pour une raison ou pour une autre, chacun doit trouver un maître,
une mère ou un père spirituel qui lui enseigne la
voie, et lui donne les indices nécessaires pour passer
sur l'autre rive .L'ermite laïc franciscain, le Bx Pierre
Pettignano (d. 1289), le marchand de peignes de Sienne rendu célèbre
par Dante, nous dit qu'il avait vu dans une vision : " Une
superbe procession avec, à la tête, la Bse. Vierge
Marie suivie des apôtres, des saints et des martyrs, tous,
en marchant, scrutaient le terrain très attentivement afin
de suivre avec grand zèle les traces de Jésus-Christ.
À la fin de ce cortège, il aperçut la figure
de François d'Assise, nu-pieds et en guenilles, lui seul
marchait d'un pas sûr et léger dans les traces mêmes
de Jésus-Christ."S. François, Père de
la mystique Franciscaine.Pierre Petignano est un éclatant
exemple de tant d'hommes et de femmes à travers les siècles-nous
le verrons- qui ont été éclairés et
enflammés par "le soleil né sur le Mont Subasion
(Dante), le petit pauvre d'Assise. Séduit par son esprit
y retrouvant une affinité intérieure, ces hommes
et ces femmes se réfèrent à St François
comme leur maître spirituel. C'est lui le guide qui oriente
leur démarche, indique les axes principaux autour desquels
ils / elles se lancent dans cette nouvelle voie qu'Il a tracée
pour suivre Jésus-Christ et découvrir le Dieu vivant
et vrai.La pauvreté, voie franciscaine pour aller à
Dieu. La voie initiée par S. François se distingue
de toutes les autres dans la spiritualité chrétienne
par le choix de la pauvreté conçue comme moyen de
libération et d'ouverture du cœur aux plus profondes
vérités de la vie de Dieu et de la condition humaine.
Voilà ce que S. François avait découvert
en marchant avec une ardeur incomparable, dans les traces de Jésus
Christ, le suivant jusqu'à reproduire dans son corps le
mystère de sa passion et de sa croix. Voilà également
la source de la joie du Poverrello qui éclate en louange
extatique de la Trinité et de toute la création.
Voilà aussi le secret de sa fraternité universelle
qui ne cesse d'enchanter le monde. Voilà, finalement, le
fondement de son message de paix, qu'il continue d'adresser à
tous, petits et grands. L'écho du message de S. François
a résonné avec éclat à travers les
âges. Ceux et celles qui ont le plus intensément
entendu son appel et l'on fait revivre furent les mystiques franciscains,
un dénominateur commun unit presque tous ces "phares"
de la famille franciscaine: la stupéfaction devant les
stigmates, l'événement consécrateur de toute
la vie de S. François. Presque tous les grands mystiques
franciscains, quelques que soient leurs divergences de tempérament,
entre eux, et S. François stigmatisé est le symbole
dominant - la mandala - de la voie franciscaine.
Cette blessure cruciforme et translumineuse a été
comme un rappel constant de l'itinéraire à suivre
pour aller vers Dieu. S. Bonaventure, par exemple, écrit
au début de son Itinéraire de l'âme vers Dieu
qu'il était venu à l'Alverne pour comprendre comme
S. François avait trouvé la paix. Le secret, il
le trouve dans l'expérience des stigmates, et il en fera
le centre organisateur de tout son livre: " à l'exemple
de notre père saint François, j'étais tout
haletant à la recherche de la paix, moi pauvre pécheur,
indigne successeur du bienheureux père, depuis sa mort,
septième général de ses frères. C'est
alors qu'une inspiration, vers le trente-troisième anniversaire
de son trépas, me conduisit à l'écart sur
le mont Alverne, comme en un lieu de repos, avec le désir
d'y trouver la paix de l'Esprit. Là, tandis que je méditais
sur l’élévation de l'âme vers Dieu,
je me remémorais entre autres choses, le miracle arrivé
à saint François lui-même : la vision du séraphin
ailé en forme de croix. Or il me sembla aussitôt
que cette apparition représentait l'extase du bienheureux
père et indiquait l'itinéraire à suivre pour
y parvenir". Un peu plus tard, Jacopone da Tadi célèbre,
à sa façon, S. François stigmatisé
: " La blessure à ton côté est comme
une rose vermeille. Tous ceux qui la voient en pleurent et s'émerveillent.
La ressemblance à celle du Christ est telle qu'elle fait
fondre le cœur dans un abîme d'amour." De même,
au seizième siècle, Jean des Anges, mystique franciscain
espagnol écrira après une méditation : "
L'amour transforme l'amoureux dans l'objet de son amour comme
le sceau et l'étampe sont transformés dans la cire
attendrie par l'action de la chaleur du soleil et du feu. Ainsi
l'amour opéra en notre père S. François et
il est devenu un portrait vivant du Christ".Les stigmates
de S. François servent alors de bannière ou d'étendard
se déployant à travers les âges, comme un
rappel constant à la conversion et à l'amour de
Jésus crucifié. Les Mystiques franciscains en seront
les porte-bannières et reprendront l'événement
à leur compte chacun à sa façon et selon
la culture de l'époque. C'est ce que nous allons voir dans
les articles qui suivront.
Revue Franciscaine juillet - août 1986 page 346-347-348
Saint
Pascal Baylon o.f.m.
Fleurs
cueillies dans le jardin de la mystique franciscaine: François
d'Osuna…Bernardin de Laredo…S. Pierre d'Alcantara…S.
Pascal Baylon…Jean de Bonila.. Jean des Anges…Nous
passons au seizième siècle en Espagne, le deuxième
temps fort de l'essor de la mystique franciscaine
Frère portier de son couvent, il connut toute sa vie une
prodigieuse réputation de frère des pauvres, de
thaumaturge, de voyant, de fervent adorateur de Jésus Hostie,
devant lequel il passait chaque jour plusieurs heures en oraison.
Il fut proclamé par le Pape Léon X111, patron des
Congrès et Œuvres Eucharistiques. Voici quelques vers
qu'Il a composés en l'honneur du Saint Sacrement : Dis,
mon Dieu, puisque tu m’as créé et est venu
me racheter, et sous forme de pain te donnes à manger,
et t'es fait l'hôte de mon âme, je sais que tu ne
me chasseras pas. Pécheur, tu pourras m'y faire rester
si tu veux. Mon Dieu, puisque je suis un petit pauvre, et un pèlerin
peureux, reste avec moi, bien qu'Il soit tard, Je t'ai reçu
en mon manoir: ne t'en vas pas… Reste, Seigneur, reste avec
moi… Pécheur, tu pourras m'y faire rester, si tu
veux. Dis-moi, mon Dieu, pourquoi t'en vas-tu de ce cœur
que tu aimes?-Pécheur, tu pourras m'y faire rester si tu
veux. (Gobry ,Mystiques Franciscains p.118)
François
d'Osuna (d.1540)
Ses
Abécédaires, six en tout, sont des chefs-d'œuvre
de ce siècle d'or de la mystique espagnole. D'après
ce qu'elle nous en dit dans son autobiographie, c'est en lisant
le troisième abécédaire d'Osuna que Ste Thérèse
d'Avila apprit à prier. Dans ces abécédaires
dont les divisions des traités correspondent aux 22 lettres
de l'alphabet espagnol, on trouve des recettes bonnes pour toutes
les sauces ; à chacun de choisir ce qu'Il y a de mieux
pour avancer. Ce que l'on a retenu le plus ce sont les enseignements
d'Osuna sur les moyens d'atteindre la récollection ou l'unification
de toute la personne. Voici, ce qu'il dit sur les degrés
de la prière : La prière vocale c'est comme une
lettre à quelqu'un, dans la méditation on envoie
un messager dans la récollection (ou contemplation), on
lui rend une visite personnelle. Pour arriver à l'état
de récollection, Osuna conseille entre autre : Ne pense
à rien, pas même à Dieu mais ajoute : pour
l'amour de Dieu.
Bernardin de Laredo (d.1540)
Frère laïc et médecin, sa doctrine
mystique est marquée par un élan affectif, dans
son livre le plus important. L'ascension du mont Sion, très
estimé lui aussi par:
Ste
Thérèse d'Avila, il écrit
:Qui
veut suivre le Christ, ne doit pas s'endormir.…
Qui me détachera de moi,
Ô mon Dieu, pour me donner à Toi ?Ah !
Si je pouvais perdre tout pour chercher Dieu sans manières!Ah!
Si je pouvais gagner la haute mer, et là, ne plus ramer.Ah!
Si je pouvais ne plus aimer ce qui n'a qu'apparence de l'êtreAh!
Si je pouvais m'attacher sans retour à L'Invisible qui
seul est…
Le
monde et ses consolations sont des oiseaux de passage.
St
Pierre d'Alcantara (d. 1562)
Une
des figures les plus fascinantes de L'Espagne du seizième
siècle. Réformateur, prédicateur, maître
de vie mystique, il effraie par l'âpreté de son ascèse
et de sa mortification. Il écrit: "J'ai fait un contrat
avec mon corps ; aussi longtemps que je suis sur terre, celui-ci
doit souffrir sans repos et quand j'atteindrai le ciel, je lui
accorderai le repos éternel" ; effectivement il ne
dormait que quelques heures par jour, assis dans une cellule,
très étroite de quatre pieds et demie, et mangeait
un peu de verdure à tous les trois jours. Le texte qui
suit est indicatif de la qualité de son absorption en Dieu
: Qu'un homme s'emprisonne dans son propre soi, au centre de son
âme dans lequel demeure l'image de Dieu ; et là qu'il
se mette à l'écoute de Dieu comme de quelqu'un qui
lui parle d'une tour haute, ou comme s'il était déjà
dans son cœur. Et comme si, dans toute la création,
il n'y avait rien d'autre que Dieu et son âme.
Jean de Bonilla ( fin du 16e siècle)
Dans un de ses livres, le sentier du Paradis, ce grand
mystique franciscain élabore toute une doctrine et une
méthode d'épanouissement spirituel, dans ces élans
de prière, on peut entendre les échos des louanges
de St François devant l' ineffabilité de Dieu. Voici
un extrait de ses enseignements sur la prière : "
Lorsque, sur les ailes de vos pensées et de vos désirs,
il vous prendra envie de viser droit à Dieu pour vous unir
à lui et vous reposer en lui par cette union, ne vous l'imaginez
pas en comparaison des choses terrestres et finies; ne lui donnez
ni terme ni figure, comme n'ayant pas d'extrémité
ni de hauteurs limitées, comme étant présent
en toutes choses, et toutes choses subsistant en lui, vous devez
vous représenter que c'est une Étendue absolue,
un bien inépuisable, un Être infini, un Abîme
sans fond, une Merveille inconcevable, un Monde incompréhensible:
voilà le sujet de vos contemplations, ou plutôt de
vos admirations."
( Gobry ,Mystiques Franciscains p.119)
Jean
des Anges (d. 1609)
Le
franciscain mystique le plus marquant de la fin du seizième
siècle. Dans une de ses œuvres, il nous dit que les
mystiques sont le vrai soutien du monde : Je dis qu'il y a toujours
eu, et qu'il y en aura toujours des âmes amoureuses de Jésus-Christ,
et jamais on ne verra manquer les démonstrations de ces
bienheureux désirs ; on aura toujours soif de lui. Toujours
on aura désir de le voir ; toujours il y aura de doux soupirs,
fidèles témoins de l'ardeur du cœur. Il est
plus possible que la lumière manque au soleil que le monde
manque d'âmes qui aiment et adorent Jésus-Christ,
parce que cet amour est le soutien du monde, et c'est lui qui
le tient comme par la main, pour qu'Il ne vienne pas à
défaillir, car le monde n'existe pas, sinon dans la mesure
où il se trouvera en lui quelqu'un qui brûle pour
Jésus-Christ.( Gobry, Mystiques Franciscains p. 121)
Durant le siècle d'or de la mystique espagnole, il y aurait
bien d'autres noms de la famille franciscaine à ajouter.
Mentionnons-en quelques-uns: Diego d'Estelle
;
Alphonse de Madrid, Barnabé de Palma, Gabriel Toro, Le
P. Nicolas Factor etc. Nous continuerons ce survol dans un prochain
article.
Fleurs cueillies dans le jardin de la mystique franciscaine.
Ste Colette de Corbie…Ste Catherine de Bologne…Henri
de Heerp…
Bse. Battista Verani…Ste Catherine de Gênes.
C'est
en Espagne, au sixième siècle que le flambeau de
la mystique franciscaine se rallumera. Avant d'aborder ce deuxième
temps fort, regardons quelques-unes des mystiques qui ont précédé
ce siècle ; elles ne sont pas les moindres de ces phares
qui ont éclairé l'histoire
Ste Colette de Corbie (d.1417)
Une
des plus grandes figures de l'Histoire franciscaine ; chez les
Clarisses, seulement Ste Claire la dépasse. Dans les premiers
vingt ans de sa vie, elle mena la vie de recluse durant quatre
ans. Ensuite elle reçut la mission de la réforme
des trois ordres. Son action fut particulièrement efficace
auprès des Clarisses où elle fonda ou réforma
une quinzaine de monastères en France et aux Pays-Bas.
Cette "petite ancelle et serviteresse du Seigneur" était,
elle aussi, embrasée de zèle pour la pauvreté.
Le règne de Dieu ne peut nous manquer si nous ne manquons
pas à la sainte pauvreté.
Ste Catherine de Bologne (d.1463)
Clarisse
comme Ste Colette, elle composa un œuvre mi-autobiographique,
mi-didactique; Les armes nécessaires au combat spirituel.
Ce livre écrit dans une langue simple, a connu dans toute
l'Italie, pendant les siècles qui suivirent sa parution,
un succès exceptionnel. Ste Catherine fut frappée
à son tour par les stigmates de St François.
Au
jour de la fête de saint François, on se demandait
si c'était un Séraphin ou vraiment Jésus-Christ
qui accorda à S. François les sacrées stigmates.
Certains disent que ce ne fut Jésus-Christ mais un Séraphin
transformé en Lui. La réponse que je donne est celle-ci.
Ce fut vraiment Jésus-Christ transformé en forme
de Séraphin. À une autre demande à propos
de la signification des six ailes du Séraphin, je réponds
: les deux ailes qui se déploient, une vers la droite et
l'autre vers la gauche, signifient comment la bonne renommée
de cette sainte religion doit prendre son vol vers l'Orient et
vers l'Occident pour que dans toutes les parties du monde elle
couvre de multiples lieux et un grand nombre de frères
et de sœurs. Les autres ailes qui s'élongent tout
droit vers le haut signifient que cette religion doit atteindre
les sommets de la contemplation, à laquelle ne doivent
pas manquer les frères et soeurs qui en font partie. Les
deux autres ailes qui tombent vers le bas signifient la sainte
pauvreté. Si ces ailes sont une charge trop lourde à
porter, ils ne peuvent pas s'envoler. Il convient alors que les
frères et les sœurs de cette religion cheminent le
plus légèrement possible avec rien de pesant sur
la conscience. Avec un cœur tout joyeux comme S. François
et Ste Claire, ils / elles peuvent avancer sans empêchement.
Mais si la pauvreté n'est pas observée, tout tombe
en ruine (traduction de l'auteur de cet article)
Henri de Herep di Harphius (d.1477)
Le plus célèbre nom franciscain parmi les
spirituels du quinzième siècle. Sa spiritualité,
qui ressemble beaucoup à celle du grand Rusbroech, jouit
d'une grande influence auprès des auteurs mystiques franciscains
des seizième et dix-septième siècles, en
Espagne et en France. Son œuvre principale fut la théologie
mystique. Une de ses contributions à la spiritualité
de son époque fut l'enseignement d'exercices d'aspiration,
c'est-à-dire de courtes prières pour stimuler et
réchauffer le désir de l'amour de Dieu. En voici
quelques-unes : O Seigneur, quand vous aimerais-je parfaitement?
O Seigneur, quand serais-je complètement et parfaitement
immergé et absorbé en vous?
Bse Battista Varani (d.1527)
Encore une autre clarisse qui atteint les sommets de
la contemplation et exerce une grande influence ; elle excelle
dans les descriptions des peines intérieures du Christ,
surtout au jardin des Oliviers, les douleurs mentales de Jésus,
titre de la plus connue de ses œuvres, contient l'enseignement
suivant : Mon enfant, que ta pauvreté soit celle-ci : ne
vouloir pendant ta vie autre chose que Jésus crucifié,
Oh ! Qu'il est riche qui n'a autre chose que Dieu.
Ste Catherine de Gênes (1510)
Femme mariée, tertiaire franciscaine, douée
d'une personnalité forte et complexe. Le Baron Von Hugel,
son plus grand biographe, dans ses deux volumes désormais
classiques : The Mystical element in Religion, écrit à
son sujet :" On pourrait dire, tout simplement, qu'elle est
devenue sainte parce qu'elle n'avait pas le choix. C'était
la seule façon pour que sa personnalité si contrastée
ne fasse naufrage. Luttant sans cesse contre une sensibilité
trop vivre et troublée, elle a réussi à produire
les plus beaux fruits d'amour et de raison". La sainte de
Gênes est célèbre pour son traité.
La purgation et le purgatoire, le fruit de son expérience
de purification. Elle combine une vie intérieure et mystique
très intense avec le service des pauvres dans un hôpital
ou elle servit comme directrice à un certain moment.
Voici un extrait de son traité sur le purgatoire:
Une fois dépouillée de toutes ses imperfections,
l'âme trouve son repos en Dieu, avec aucune caractéristique
qui lui est propre, puisqu'à travers la purification le
moi intérieur est dépouillé. Même si
l'âme demeurait dans le feu, elle ne l'éprouverait
pas comme une souffrance ; car il s'agirait des flammes du divin
amour de la vie éternelle, tel qu'en jouissent les béatifiés
au ciel. Ettore Vernazza qui a transcrit ses écrits fait
l'observation suivante : Imaginez ! À Gênes, une
sainte dans l'administration ! Peut- être y-a-t-il de la
chance pour nous?
Au
quinzième siècle, parmi les mystiques franciscains
il faudrait au moins ajouter S. Jean de Capistran, grand prédicateur.
St Bernardin de Sienne aussi, qui a répandu la dévotion
au Saint Nom de Jésus. Revue Franciscaine Janvier -Février
1987 page 23-24-25
Fleurs
cueillies dans le jardin de la mystique franciscaine. C'est avec
le témoignage de Ste Véronique Giuliani que nousconcluons,
dans cenuméro, notre parcours de la mystique franciscaine
à travers les siècles.
Sainte
Véronique Giuliani (d. 1727)
Cette
extatique italienne et clarisse tient une place d'honneur dans
la tradition de la mystique franciscaine. Son énorme Journal,
8 gros volumes 22,000 pages dans l'édition italienne -
contient le récit le plus détaillé des états
mystiques qu'on peut trouver dans toute l'Hagiographie chrétienne.
Un principe anime sa spiritualité : La souffrance est la
clef de l'amour. Comme son père spirituel S. François,
elle reçut les stigmates, marque de l'amour crucifié
de Jésus dans son corps.
Voici comme décrit l'événement:
" Tout à coup, j'entendis un roulement de
tonnerre avec un vent violent: notre cellule devint toute resplendissante.
Comment cela se fit, je ne sais : je restais hors de mes sens.
J'eus alors la vision de Jésus crucifié : il avait
un aspect si majestueux et si rayonnant que je ne pouvais le regarder.
Cependant il m'attirait à lui, je ne sait trop comment.
Je ne puis dire à peu près rien, avec la plume,
de ce que j'éprouvai et de ce qui se produit en cet instant.
Mon unique souvenir, c'est que je vis sortir des plaies de Jésus
cinq rayons ardents. Ils s'élancèrent vers moi ;
l'un se posa sur mon cœur les autres sur mes mains et sur
mes pieds. Je ressentis une vive douleur et il me sembla qu'on
m'avait transpercé le cœur avec une lance acérée,
les mains et les pieds avec de gros clous.
Je
revins à moi, anxieuse de souffrir, avec une nouvelle connaissance
de moi-même et le désir de la conversion des pécheurs.
En me regardant, je m'aperçus les bras étendus,
et la cellule était remplie d'une grande lumière;
la blessure du cœur était ouverte et produisait une
grande abondance de sang : j'en ressentais une vive douleur, je
ne pouvais me mouvoir en aucune façon à cause de
la souffrance et la douleur que j'endurais aux mains et aux pieds.
En leur milieu, tant dessus que dessous, il y avait une pustule
grosse comme un pois. Quand je vis ces stigmates extérieurs,
je pleurai beaucoup et, au fond du cœur, je priai le Seigneur
de bien vouloir les cacher aux yeux de tous. Mon Dieu! Quel chagrin
me fit tout cela ! Du que je pus, j'essuyai la blessure du cœur
et j'effaçai le sang du sol ainsi qu'aux endroits où
il avait jailli.
Il
me souvient que, subitement, je tombai de nouveau en extase :
je vis Jésus crucifié, et il me dit de ne pas me
chagriner à cause de cela, parce que c'était sa
volonté que ces stigmates restent exposés à
la vue de tous ; ainsi serait confirmé qu'il étendait
ses bienfaits aux ingrats eux-mêmes dont j'étais,
pourvu qu'ils soient disposés de tout leur cœur à
sa sainte volonté. (Gobry, Mystiques Franciscains,p.164)
Avec
ce texte boleversant de Ste Véronique Giuliani, nous terminons
notre survol de la mystique franciscaine. Nous avons tenté,
au long de notre pèlerinage à travers les siècles,
de cueillir ici et là quelques fleurs qui ont peu réjouir
nos yeux etréchauffer notre cœur. Mais le jardin ouvert
par le charisme de S. François est immense et magnifique.
Nous avons cueilli de ci de là, en passant, il ne faut
jamais l'oublier. Comme on a pu sûrement le constater, la
tradition mystique franciscaine a pris des coloris divers, selon
les époques, les pays et les tempéraments.
Conclusion
Nous
avons porté notre regard sur trois moments forts de notre
tradition:
1-
celui des origines, les 13e et le 14e siècles.
2- Le 16e siècle en Espagne
3- Le 17e siècle en France.
Ce sont les siècles de la plus merveilleuse floraison.
Par la suite se lèveront ici et là, particulièrement
au 18e siècle, d'éminent(e)s mystiques franciscain(e)s,
mais peu à peu l'élan va perdre du souffle et de
l'ampleur, pour enfin disparaître presque complètement
aux deux derniers siècles. Aurons-nous cette grâce,
en cette fin du 20e siècle si rempli de tourments, de voir
surgir et s'allumer de nouveaux phares dans le sillage franciscain
? Notre époque en serait illuminée, car la tradition
mystique franciscaine a encore beaucoup à nous apprendre.
Nous
concluons intentionnellement cette série d'articles qui
dure depuis plus de deux ans, par le récit de l'expérience
des stigmates chez Ste-Véronique Guliani. Ce texte nous
remet en mémoire une affirmation des tout premiers articles,
à savoir que les stigmates de S. François sont et
demeurent l'événement dominant de toute la tradition
mystique franciscaine. Événement qui, de plus, a
valeur de symbole. Comment S. François, mendiant de l'absolu,
a-t-il atteint le sommet de la vie mystique ? C'est ce que nous
verrons dans cette même revue, après une interruption
de quelques mois. D'ici là, vous pouvez m'exprimer vos
impressions, en français, à l'adresse ci-dessous.
Fleurs
cueillies dans le jardin de la mystique franciscaine
Bse. Marie - Crescence Hoss…Bse. Marie- Madeleine Martinengo…Ambroisse
de Lombez.. Marie de Nativité Beaucoup moins riche que
celui qu l'a précédé, le dix-huitième
contient néanmoins des mystiques franciscaines de marque.
Nous en avons choisi quelques-unes
Bse.
Marie-Crescence Hoss (d. 1744)
Né
en Bavière, elle vécut tout sa vie dans une intimité
très intense avec le Christ et fut douée de nombreuses
grâces mystiques. Elle eut beaucoup à souffrir dans
la communauté des franciscaines qu'elle habitait. Voici
quelques vers tirés d'un Cantique qu'elle a composé
: Ô douce main de Dieu, vous encouragez mon cœur. Vous
faites que je me ris des souffrances. Il me semble que Dieu joue
à la balle avec moi. Plus il frappe fort, plus je monte
haut! (Gobry, Mystiques franciscains p. 169)
Bse
Marie -Madeleine Martinengo ( d. 1737)
Une
très grande Clarisse italienne. Son amour passionné
du " Christ souffrant" la conduisit aux plus hautes
visions du Dieu Trinitaire. Des très belles pages de son
Autobiographie, nous avons choisi ce passage : Mon âme a
obtenu la grâce tant désirée de l'épouse
du Cantique des Cantiques, quand elle disait :" Baise-moi
du baiser de ta bouche…" Dans le baiser il y a trois
opérations : la première, le mouvement des lèvres
; la seconde, le toucher de la personne baisée ; la troisième,
la chaleur qui se sent dans l’acte même du baiser.
Ces trois choses, je les ai senties dans cette sublime opération,
je l'explique comme ceci ; le mouvement de la puissance infinie
du Père, qui tout en étant immobile, s'incline pour
ainsi dire afin de baiser l'âme. Mais dis-moi, Père
qu'avez-vous dans votre bouche divine pour me baiser sans me faire
complètement fondre dans l'amour. C'est le Verbe qui accomplit
la deuxième opération, par un toucher si délicat
et en même temps si puissant qu'Il attire l'âme en
Dieu, afin qu'elle devienne une seule chose avec lui. La troisième
opération qui suit est pleine de feu et d'ardeur que l'Esprit
fait monter en spirale dans l'âme…«
Ambroise de Lombez (d. 1778)
.Avec Benoit de Canfeld, le plus grand nom parmi les maîtres
spirituels capucins, on dit de lui qu'Il fut " le S. François
de Sales du dix-huitième siècle". Ses œuvres
eurent une large diffusion. Son Traité de la joie de l'âme
chrétienne a connu pas moins de 22 éditions françaises
et fut traduit en diverses langues; dans le bref extrait qui suit,
il nous livre un secret de la vie spirituelle : l'importance de
cheminer dans la confiance. Marchez comme à la lueur des
éclairs; que le premier pas vous conduise au bout du chemin;
ensuite, restez là pour attendre l'autre. Suivez la providence
pas à pas; ne vous souciez que du premier que vous avez
à faire.
Marie
de la Nativité (d.1798)
La
vie et les révélations de cette Bretonne visionnaire
qui portait le nom de Jeanne Le Royer avant d'entrer chez les
Clarisses, remplissent quatre trois volumes. Dans le passage qui
suit, elle nous décrit son comportement à un moment
où elle avait "la mort au cœur." Seigneur,
vous savez l'état misérable où je suis, mais
mon Dieu, la foi me l'apprend, vous êtes un Dieu puissant
en vous-même, un Dieu rempli de gloire et de majesté,
que les anges et les saints adorent et aiment infiniment, Vous
serez éternellement un Dieu glorieux et rempli de félicités
éternelles. À ces mots je disais :"ô
mon Dieu ! Avec un grand désir de vous aimer, j'ai le malheur
de ne pas vous aimer ; mais, ô mon Dieu ! Vous êtes
et cela me suffit." Dans mon affliction, je répétais
plusieurs fois de suite : " Dieu est et cela me suffit "
Je changeais quelque fois en disant: "Dieu est éternel,"
et en répétant : " Dieu est éternellement
heureux ; je veux l'aimer en lui-même et pour lui-même.
Pour moi, je deviendrai tout ce qu' Il lui plaira". Je voulais
dire par ces sentiments-là que je mettais toute ma force,
toute ma félicité, même mon paradis, dans
l'être éternel de Dieu; et en cela mon âme
tressaillait de joie et d'allégresse, disant de tout mon
cœur: "Dieu est, et cela me suffit."(Gobry Mystiques
franciscains, p.181)
Dans
le prochain numéro, nous allons terminer notre survol de
la mystique franciscaine par le témoignage éclatant
de Ste Véronique Giuliani, une des plus grandes mystiques
de toute la tradition issue de S. François.
Franciscaine Novembre-décembre 1987 page 202-203
Fleurs
cueillies dans le jardin de la mystique franciscaine
Constantin de Barbanson-Boniface Maes-Marie d'Agreda-
St Charles de Sezze-Barthélemy de Saluce
Nous
avons vu combien le flambeau de la mystique franciscaine brillait
d'une façon étonnante au dix-septième siècle
en France. Mais ce pays n'en a pas l'exclusivité. En Espagne,
en Italie, en Allemagne, aux pays Flamand, Belge et ailleurs existent
également des exemples représentatifs éminents
de l'héritage mystique initié par S. François.
Nous en avons choisi quelques-uns.
Constantin de Barbanson (d.1631)
Membre
de la province capucine des Flandres, il gravit très rapidement
les sommets de la vie mystique et en enseigna la voie dans ses
œuvres spirituelles, Il était très habile dans
l'usage de la métaphore pour attirer l'attention. Par exemple,
dans l'un de ses livres les secrets sentiers de l'amour divin,
il compare les facultés de l'âme aux rouages d'une
horloge, la volonté étant la roue maîtresse
; les régions spirituelles seraient la terre des promesses,
toute " regorgeante de lait et de miel ". Ou encore,
il compare l'âme à une montagne aux diverses altitudes,
une ville avec ses faubourgs, une maison à plusieurs étages
munie de moyens de communication. Dans un autre de ses livres.
L'anatomie de l'âme, il écrit : " Si l'on faisait
l'anatomie de tout soi-même, on n'y trouverait que Dieu,
pénétrant le tout jusqu'aux moelles les plus intimes.
" Boniface Maes (d. 1706) Lui aussi un Flamand, un Récollet.
Sa Théologie mystique, qu'il publia en 1668, eut un tel
succès qu'elle compta dix éditions en quelques années
et fut traduite en plusieurs langues. Ses enseignements sont pleins
de bons sens. En voici un exemple :"Nous devons avec beaucoup
d'effort et très énergiquement faire violence à
notre cœur, mais cette violence doit être exercée
avec beaucoup de discrétion, afin de ne faire aucun tort
à la nature."
Marie
d'Agreda (d.1665)
À
peine âgée de 25 ans et déjà abbesse
d'une communauté de Conceptionnistes, (religieuses issues
de la famille franciscaine) en Espagne elle s'est sentie appelée
à écrire une vie de la sainte Vierge. La Cité
mystique de Dieu ou Vie Divine de la très sainte Vierge
Marie. Cet immense ouvrage, en six colonnes dans l'édition
française, fut traduit dans toutes les langues dès
le dix-septième siècle et fut sans cesse réédité.
On y trouve des détails d'une étonnante précision
sur la vie de Vierge Marie.
Voici,
par exemple, comment elle est décrite au jour de l'Annonciation
: " Elle (Marie) avait alors 14 ans, 6 mois et 17 jours.
Sa taille était supérieure à celles des filles
de son âge ; elle avait le visage ovale, les traits fins,
le front large, les yeux grands et modestes d'une couleur entre
le noir et le vert, d'un éclat incomparable tempéré
par le sourire de l'innocence ; si bien proportionnée et
si parfaitement belle, en un mot, qu'elle restera sans égale.
Sa vue inspira à la fois la sympathie à la priante,
un profond respect et des sentiments célestes. Son habit
était pauvre et propre, d'une couleur de cendre et d'une
sévère modestie."
St . Charles de Sezze (d. 1670)
En Italie, cet humble frère lai, presque illettré,
discourait sur les sujets les plus élevés de la
théologie et de la mystique, et cela avec une telle précision
qu'il excita l'admiration des plus éminents théologiens
de son temps. Les plus illustres personnages, les cardinaux et
jusqu'au pape Clément IX lui-même recouraient volontiers
à ses lumières et à ses conseils. Il composa
un grand nombre d'écrits spirituels, dans lesquels il propose
la contemplation mystique comme le sommet de la vie spirituelle
; il engage tout le monde à y tendre sans relâche
car selon lui " le bonheur consiste dans la vision et la
jouissance de Dieu." Goûtons ces quelques vers qu'Il
a composé : L'amour est un, mais nombreux sont les amants.
Tous reçoivent l'amour d'un seul Amour. Un Guide, mais
plusieurs voyageurs. Tous guidés par un seul Guide. Une
grande fontaine, mais plusieurs ruisseaux. Tous découlent
d'une seule Fontaine. Notre Dieu est Trine et UN qui mesure ses
dons à tous et chacun. Jésus enseigne la loi ceux
qui désirent venir à Dieu. Le Saint Esprit les corrige
afin qu'aucun ne périsse. Le Père Éternel
règne sur tous. C'est Lui le but de tous nos désirs.
L'âme doit en définitive demeurer seule sous le manteau
du Père, Fils et Saint Esprit.
Barthélemy de Saluce (d.1617)
Le plus grand mystique italien du dix-septième
siècle. Son œuvre comprend dix ouvrages en prose dont
le fameux Paradis des Contemplatifs, cinq recueils de poèmes
et une série de lettres. Voici quelques vers tirés
de son très beau poème intitulé Laudes Spirituelles
: Mon Jésus, mon Jésus. Qui suis-je, et qui es-
tu ? Mon Jésus, mon doux Amour. Mon Jésus est tendre
et beau. Il est le seul qui me brûle et qui enflamme mon
cœur. Mon Jésus, mon Jésus. Qui suis-je, et
qui es- tu ? En Jésus, je veux espérer. Jésus
seulement je veux suivre, Jésus seul je veux écouter,
seul mon Jésus je veux aimer. Mon Jésus, mon Jésus
qui suis-je, et qui es-tu ? Je déverserai de mes yeux fleuves
et fontaines, et je pleurerai. Toi, mon Jésus, je t'appellerai
pour découvrir où tu te trouves. Mon Jésus
, mon Jésus,qui suis-je, et qui es-tu ? Assis parmi les
ronces et les plates, je me tiendrai dans les bois et forêts;
parmi les bêtes sauvages et les fauves j'appellerai Jésus
mon doux amant. Mon Jésus, mon Jésus qui suis-je,
et qui es-tu ? J'appellerai toutes les bêtes pour louer
mon cher amour ; J'aimerai Jésus avec larmes, je l'appellerai
par mes prières. Mon Jésus, mon Jésus, qui
suis-je, et qui es-tu ? En chantant et en pleurant je leur clamerai
le doux Nom. Et Jésus, dans les verts feuillages des arbustes,
viendra les entendre. Mon Jésus, mon Jésus qui suis-je,
et qui es-tu ? (Mystiques franciscaine p.#125-126)Dans le prochain
article, nous aborderons les mystiques franciscains du dix-huitième
siècle.
Nous
quittons l'Espagne du seizième pour la France du dix-septième,
troisième temps fort de la mystique franciscaine. C'est
spécialement les mystères capucins qui vont briller
d'une façon toute spéciale.
Benoît de Canfeld ( d. 1610)
Henri
Bremmond, un des plus grands historiens de la spiritualité
française a considéré ce grand mystique capucin
comme " le maître des maîtres eux-mêmes….
; sa Règle de Perfection a servi de manuel à deux
ou trois générations de mystiques… ; de toutes
les influences qui ont façonné la prière
aux dix-septième siècle, il n'y en a pas qui dépasse
la sienne". Pour ce renommé capucin, toute la vie
spirituelle se concentre dans l'effort d'unir sa volonté
à celle de Dieu. À la première page de sa
Règle se trouve une image que lui-même a dessinée.
Il l'explique comme ceci : La figure en forme de soleil représente
la volonté de Dieu.
Les
visages à l'intérieur, rangés en cercle par
trois rangs, montrent les trois degrés de cette divine
volonté extérieur, Intérieur et essentiel.
Le premier degré signifie les âmes de la vie active,
le second celles de la vie contemplative, le troisième
celles de la vie suréminente. La clarté de la volonté
divine brille moins sur les visages du premier cercle, bien davantage
sur ceux du second, mais elle est resplendissante sur les visages
du troisième. Par contre, les premiers paraissent beaucoup,
les seconds moins, le troisième point, montrant que les
âmes du premier degré sont beaucoup en elles-mêmes,
et peu en Dieu ; celles du second degré sont moins en elles-mêmes,
et plus en Dieu ; celles du troisième ne sont presque point
en elles-mêmes mais toutes en Dieu, et absorbées
en sa volonté de Dieu, enseignant la pure intention des
âmes, qui en toutes choses doivent regarder cette divine
volonté.
La
partie inférieure de l'Image monte le Seigneur sur le Mont
des Oliviers, avec les disciples endormis dans l'arrière
fond et au ciel, un ange présentant un calice. Au-dessus
sont inscrites les paroles :- Non pas ma volonté mais la
tienne (Lc 22).
Séverin Rubéric (début du 17e siècle)
Prédicateur exceptionnel et apprécié,
il publia entre autres Les exercices sacrés de l'Amour
de Jésus... Citons ce passage qui met très bien
en relief la relation entre l'union à Dieu et apostolat
: La qualité la plus nécessaire peut-être
aux ouvriers du salut des âmes, qui est d'être parfaitement
souples entre les mains de Dieu, se trouve excellemment dans les
âmes élevées à l'union sacrée.
Ces âmes mobiles, prêtes à tout ce que Dieu
veut, de quelque côté qu'il les veuille tourner,
à la vie ou à la mort, à la gloire ou à
l'infamie, à l'honneur ou à la risée de tout
le monde, aux actions nobles ou viles, aux douces ou aux pénibles,
aux aisées ou aux laborieuses, aux actions de sagesse ou
de folie, de prudence ou de sottise selon le monde…
Joseph
du Tremblay ( d. 1638)
Disciple
de Benoît de Canfeld et de son enseignement sur la pureté
d'intention, il est un des mystiques les plus contradictoires
et polyvalents de toute la tradition franciscaine. Provincial
de sa province, préfet des missions des Capucins français
pour l'Orient, fondateur d'une nouvelle branche de Bénédictines,
le Calvaire, et mêlé à tous les événements
religieux de son époque, il essaie de relancer les croisades.
On a écrit de lui qu'il était " un des six
hommes les plus influents de son temps. C'est pour son activité
politique comme conseiller personnel du redoutable Cardinal Richelieu
qu'Il est surtout connu, d'où le titre, à jamais
mémorable, qu'on lui attribua :" l'Éminence
Grise". Même s'il est quelque peu tendancieux, il faut
lire le roman que le grand écrivain anglais, Aldous Huxley
a écrit à son sujet, et qui est intitulé
justement: « L'Éminence Grise « En même
temps qu'Il déployait des activités multiples Joseph
du Tremblai était fort expérimenté dans la
voie mystique. Il laissa une dizaine d'ouvrages sur l'oraison,
l'eucharistie, l'ascèse, la catéchèse, tous
des fruits de son expérience; revenant d'un de ses nombreux
voyages, il composa ces vers : J'ignore où mon dessein,
qui surpasse ma vue, si vite me conduit ; Mais comme un astre
ardent qui brille dans la nue, Il me guide en la nuit.
Et à une autre occasion:
C'est une chose d'être homme de bien selon Dieu,
c'en est une autre d'être tel selon les hommes. Dans le
prochain article, nous continuerons notre survol de la mystique
franciscaine au dix-septième siècle en France Nous
continuons dans cet article notre survol de la mystique franciscaine
de France au dix-septième siècle. Un autre capucin
français du dix-septième siècle qui mérite
beaucoup d'attention. Il laissa une œuvre abondante. Pour
lui, comme pour bien de ses confrères, la haute perfection
consiste dans l'abandon à la volonté de Dieu en
union avec le Christ par amour. Citons un passage d'un de ses
livres. Le progrès de l'amour divin. Au sommet de l'édifice,
il faut que l'âme se détache complètement
d’elle-même, qu’elle fasse taire tout murmure,
toute plainte, tout regret, qu’elle reste complètement
indifférente à tous les biens de la terre, uniquement
attentive à la volonté de Dieu…. L’indifférent
ne vit que de l’amour divin. Il ne cherche que la volonté
de Dieu, qu’il peut accomplir aussi bien dans la richesse
que dans la pauvreté. Il saura s’occuper, s’il
le faut, des affaires du monde, mieux qu’aucun autre même,
car il aura le cœur dégagé de toutes préoccupations
terrestres, et mieux que les autres, il verra son devoir, c’est-à-dire
la volonté de celui qu’il aime, la volonté
de Dieu. Voilà l’idéal qu’ail faut atteindre,
voilà le sommet de la perfection.
Bernardin de Paris (vers 1600-1685)
L'Eucharistie
était au centre de sa spiritualité. S François,
son modèle dans la plus importante des ses œuvres.
L'esprit de saint François formé sur celui de Jésus-Christ,
comme tant d'autres mystiques franciscains avant lui, il voulait
mettre en évidence le sens de la stigmatisation de S.François.
Il le fait à la manière de son temps. En voici un
passage : Le Fils de Dieu, voulant associer saint François
aux Apôtres et aux plus grands saints de l'Église,
choisit la montagne d'Alverne pour le lieu, le temple et l'autel
où il sera consumé, comme une victime d'holocauste
par son amour souffrant, par la vertu de son esprit et par l'Impression
de ses plaies. Saint François peut donc s'écrier
avec tous les saints qui sont ses frères et avec Jésus-Christ
même : " Tout est consommé " De la part
du Calvaire d'abord, car mon céleste maître ne peut
pas communiquer une charité plus ardente, un esprit plus
pur et plus divin, m'imprimer des plaies plus saintes puisque
ce sont les siennes qui passent de lui en moi, tout est consommé
de ma part : je ne puis lui offrir ni cœur plus altéré
de souffrances, ni une volonté plus ardente à partir,
ni une chair plus capable de porter ses plaies. Le même
amour qui consume le Maître consume le serviteur, les plaies
qui l'immolent me sacrifient, et ainsi s'achève la consommation
de ma vie en la sienne, pour ne plus vivre que de celle-ci, ne
plus l'aimer que de son amour, et ne plus souffrir que de ses
blessures-.Le plus haut point de perfection pour que les hommes
et les femmes puissent être élevés est de
cesser d'être ce qu'ils sont pour devenir en quelque manière
ce que Dieu est, car sortis des mains de Dieu, ils ont pour fin
de rentrer dans le sein de la divinité… Sur le Calvaire,
Jésus-Christ, pour consommer les saints, les tire d'eux
en lui comme en leur chef, de sorte qu'ils n'existent plus que
pour ses grâces de leur vie en sa mort, de sorte qu'ils
ne vivent plus qu'en ses souffrances… C'est le grand dessein
du Fils de Dieu sur François : il veut être sa consommation
sur la montagne d'Alverne par l'amour souffrant, avant de l'être
au Ciel, par l'amour jouissant; il veut totalement le consommer
en ses plaies avant de le consommer dans le sein de la Divinité
par les feux et les flammes du céleste amour. (Gobry ,
Mystiques franciscains p.141)
Hyacinthe d'Amiens ( première moitié du 17e siècle)
Ce
capucin très savant et prédicateur célèbre
fut tout épris d'un amour passionné pour Jésus
crucifié. Écoutons-le chanter la croix de Jésus.
Ha! chère Croix , épouse de mon âme, l'amie
de mon cœur, l'unique de mes désirs, que tu es belle,
et tu as du relief par-dessus tout ce qui est de plus excellent
; belle aux yeux de Dieu, puisqu'il est mort entre tes bras ;
belle aux yeux des hommes et des anges, puisque par toi ils ont
mérité la grâce et la gloire ; belle en tes
feuilles mais plus belle encore en tes fruits, pourtant sur ton
sacré branchage le fruit et les délices de tout
le Paradis ; Croix admirable qui soutient le ciel, qui régit
et gouverne le monde, qui perce jusqu'au plus creux de l'enfer.
Croix bienheureuse qui porte le prix et la récompense des
âmes souffrantes et qui leur sert de miroir pour bien souffrir,
Croix honorable et suradorable , qui sert d'ornement à
toutes les créatures et il ne s'en trouve pas une seule
qui ne soit enrichie de cette noble marque depuis la mort de Jésus
(Gobry, Mystiques franciscaines p. 144)
Chrysostome de saint -Lô (d.1646)
Père de l'école mystique normande du dix-septième
siècle, il exerça une profonde influence sur Saint
Jean Eudes, Jean de Bernière, Mechtilde du Saint-Sacrement
et probablement S. Vincent de Paul et J.J. Olier. Il enseigne
surtout des méthodes "à se désoccuper
de toutes les créatures pour ne s'occuper de Dieu seul
". La voie, c'est l'union à Jésus crucifié
: L'union avec Dieu est utile et nécessaire au delà
de toute ce qu'on peut s'imaginer, puisqu' Il est notre tout pour
notre justification et pour notre salut; de même l'union
avec Notre-Seigneur Jésus-Christ crucifié nous l'est
d'une façon singulière, parce que c'est sur la Croix
qu'il a tracé principalement le secret de notre prédestination,
qu'il a obtenu notre conversion et notre justification, qu'Il
nous a mérité tout les dons que nous n'aurons jamais,
qu'il a négocié, conclu et assuré toute l'affaire
de notre salut ; c'est pourquoi, de la liaison que nous avons
avec lui dans ce mystère, dépend tout notre bonheur.
(Gobry, Mystiques franciscaines p.148)
Comme
tous ces auteurs que nous avons cités en témoignent,
la plupart des premières générations capucines
- l'arbre de la mystique franciscaine déborde en fruits
abondants au dix-septième siècle. En tout justice,
il y enaurait bien d'autres à nommer: tel Paul de Lagny,
Honoré de Cannes, Laurent de Paris, tous éminents
mystiques. Nous les passons pour le moment, afin de donner place
à d'autres témoins venant de l'extérieur
de la France durant ce troisième temps fort de la mystique
franciscaine. C'est ce que nous ferons dans le prochain article.
Revue Franciscaine juillet - août 1987 page 135 - 138 |