Mystiques-du-P. Yvan-Gobry


Introduction

©Ivan GOBRY On parle beaucoup d'esprit franciscain, mais on ne lit guère les écrits de ceux qui l'ont diffusé dans le monde. Sans doute, c'est par le spectacle d'une vie sainte qu'on connaît la sainteté, et non pas par des recettes; en ce sens, les biographies de saint François ne manquent pas, et le grand public ne se fait pas faute de les accueillir avec ferveur ou sympathie. Mais la vie des saints, si elle propose à notre imitation des exemples vécus, risque aussi de rester un simple spectacle, surtout quand il s'agit d'êtres aussi exceptionnels que saint François et ses disciples: on s'amuse ou on admire, on se laisse ravir par la poésie ou le merveilleux, et l'on ne tire pas la leçon. C'est que le motif qui inspire un geste est d'abord dans la conscience de celui qui le produit, et le surnaturel qui baigne une existence consacrée à Dieu est la source du dialogue mystérieux qui s'établit entre l'homme et Dieu au plus profond de l'âme aimante. De même que la foi est morte sans les oeuvres, les oeuvres que n'inspire pas la foi sont caduques; si celui qui prononce les paroles de l'amour sans les mettre en pratique n'est qu'un impuissant ou un lâche, celui qui fait les gestes de l'amour sans en avoir la flamme n'est qu'un automate ou un hypocrite. Il faut donc connaître la pensée des saints si l'on veut pleinement comprendre leurs actions;, il faut s'inspirer de leur esprit si l'on veut leur ressembler.

Les Evangélistes ne se sont pas contentés de décrire les actions saintes du Fils de Dieu: ils ont rapporté les saintes paroles qui seules pouvaient expliquer aux hommes son apparition et son sacrifice. Il y a donc intérêt à méditer les écrits des saints, et cela d'autant plus que la tentation serait plus grande de laisser passer leur message exemplaire. Cependant, on peut ici succomber à bien des déceptions: dans le domaine de la spiritualité, comme dans les autres, on a écrit tant de choses insipides! Et puis, même prévenus et documentés, les gens du monde n'ont à consacrer à ces pieuses lectures qu'un temps fort réduit, et il est à craindre que bien des rééditions de maîtres spirituels, même d'une lecture agréable, sommeillent chez l'éditeur imprudent qui se serait avisé à les sortir de l'oubli. Manque de goût, de temps, d'orientation : ces difficultés suggèrent la solution d'un choix parmi les textes, solution qui est à son tour un problème. C'est ce problème d'un florilège des mystiques franciscains que j'ai voulu résoudre. Je ne pense pas l'avoir fait de telle façon que tous les lecteurs soient satisfaits; d'abord parce que le choix, dans un tel domaine, suppose toujours un certain arbitraire, lequel s'explique par les goûts et les habitudes mentales de celui qui choisit; ensuite parce que l'on pourra toujours invoquer des raisons valables pour regretter la présence de tel texte ou de tel auteur.

En ce qui concerne la technique de la répartition,

j'ai veillé à respecter deux exigences d'un tel travail : pratiquer les coupes de telle façon que la concision du morceau se concilie avec l'intégrité de la pensée; proscrire la monotonie en évitant à deux morceaux successifs de reproduire le même thème. En ce qui concerne leçons et traductions, je me suis abstenu de retourner systématiquement aux originaux ; pour beaucoup d'ouvrages, j'ai fait confiance à la notoriété d'un traducteur, pour d'autres, j'ai fourni une traduction originale, soit parce qu'il n'en existait pas, soit parce que je trouvais fautive celle qui existait, soit tout simplement parce que les droits en appartenaient à un autre éditeur. Pour l'aisance de la lecture, j’ai préféré renoncer aux notes en bas de page, me contentant de souligner les citations scripturaires par des italiques.

Quant à la bibliographie, j'en ai proscrit toute érudition et, sauf pour des cas exceptionnels, je l'ai réduite aux ouvrages contemporains, que le lecteur pourra se procurer facilement dans une librairie ou une bibliothèque: qu'on ne s'étonne donc pas de trouver des notices!" qui ne comportent aucune indication bibliographique.

Pourquoi avoir fait une anthologie mystique, plutôt qu'une anthologie ascétique, ou une anthologie anecdotique, ou une anthologie tout court ?

La dernière option supposait une trop grande quantité de matière; elle aurait abouti à un travail trop volumineux ou trop mutilé; d'ailleurs il eût été difficile de faire mieux que Maurice Beaufreton - au moins pour ce qui concerne les premiers temps de l'Ordre, si riches d'histoire, d'amour et de poésie. Quant à la préférence pour la mystique plutôt que pour telle autre manifestation de la vie franciscaine, elle ressort clairement du souci exposé plus haut: donner une âme aux gestes des saints. Pour cela, il est indispensable d'adopter des textes qui nous permettent de pénétrer le plus profondément dans les âmes, afin de saisir le frémissement de tendresse qui les a animées pour le Christ, l'éblouissement de joie dont elles ont tressailli à son contact, l'humilité et l'abandon qui les ont ouvertes à sa grâce. De sorte que les écrits mystiques n'expliquent pas seulement l'activité du saint, mais celle de Dieu; car c'est Dieu qui est l'auteur de la sainteté : l'homme ne fait qu'adhérer à ses avances amoureuses.

Seuls les ouvrages mystiques peuvent nous renseigner sur cette secrète et patiente action de Dieu dans les âmes sanctifiées, seuls ils peuvent expliquer le rayonnement divin qui émane de toutes leurs démarches en nous faisant suivre pas à pas leurs obscurités et leurs découvertes, leurs résistances et leurs fidélités, leurs piétinements et leur ascension. Le mot mystique doit d'ailleurs être pris dans un sens large. Qu'on ne s'attende pas à trouver uniquement, dans ce recueil, des récits d'extases ou des indications pour parvenir au mariage spirituel.

Les mystiques ne sont pas seulement les privilégiés qui ont accédé au plus haut degré de l'union divine et qui en possèdent tous les secrets, mais aussi tous ceux qui, ayant compris que seule cette union peut donner un prix à leur vie, l'ont recherchée et exaltée par dessus tout. Ce n'est donc pas le degré d'intimité avec Dieu qui me sert de critère, puisque Dieu seul a le pouvoir d'en juger, mais c'est la nature des grâces obtenues et le désir lui-même de les obtenir.

Dans ce sens je considère que les écrits qu'on peut appeler mystiques sont de trois sortes :

10) Les expériences - Ces textes relatent les faits mystiques eux-mêmes, que ce soit le sujet qui nous en fasse part ou un témoin privilégié de sa vie. Mais c'est Dieu cependant qui reste l'acteur principal.

20) Les effusions - Ces textes manifestent non plus des faits, mais des sentiments, qui bouleversent l'âme pleine de Dieu ou avide de Dieu.

30) Les enseignements - Il s'agit cette fois non plus d'événements singuliers, mais de lois de la vie mystique; l'écrivain n'est donc pas parvenu forcément aux états dont il témoigne: il peut simplement opérer une synthèse sur des témoignages directs; cependant, il est hors de doute qu'un tel rôle suppose, chez celui qui le remplit, sinon une connaissance expérimentale, plus ou moins développée, des phénomènes qu'il expose, du moins un sens profond des réalités surnaturelles.

A cause de son allure didactique, ce genre de travail est certes moins attachant que la relation directe, mais il possède des avantages pédagogiques dont celle-ci est souvent privée. Les confesseurs des grandes moniales étaient moins saints qu'elles, mais ils voyaient plus clair dans leur conscience. En passant du récit mystique à l'explication mystique, on passe non seulement du singulier au général, mais de la folie à la sagesse.

Ce recueil tente d'établir un équilibre entre les trois sortes de textes. Certains auteurs, plutôt visionnaires (au meilleur sens du terme) comme Marguerite de Cortone ou Véronique Juliani, ne nous offriront que le premier témoignage; d'autres, plutôt poètes, comme Jacopone de Todi ou Barthélemy de Saluce, nous apporteront le charme de leur ardente invocation; d'autres , plutôt théologiens, comme Harphius ou Ambroise de Lombez, nous proposeront le secours de leur jugement clairvoyant. Enfin, à certains écrivains spirituels, comme Angèle de Foligno ou Pierre d'Alcantara, j'emprunterai les diverses formes de ces manifestations mystiques. De tous, fougueux ou pondérés, fantaisistes ou scolastiques, nous avons à apprendre de grandes choses ; qu'ils soient nos intercesseurs pour en obtenir une plus lumineuse intelligence.

XIIIe-XIVe siècle

Saint François d'Assise
Prière en temps de maladie
Admonition aux frères
Action de grâces Louanges à Dieu
Cantique des Créatures
Testament Sainte Claire d'Assise
Deuxième lettre Il Agnès de Prague
Troisième lettre à Agnès de Prague
Bx Léon d'Assise (+ 1271)
Dévotion de saint François à la Passion du Christ
La Prière qui convertit Bx Gilles d'Assise ( + 1261)
Sur la Prière Bx Jean Parenti (+ 1232)
Prière des frères Mineurs à Dame Pauvreté
Bx Thomas de Celano (+ 1260)
La Prière de saint François Saint Antoine de Padoue (+ 1231)
L'Amour de Dieu Saint Bonaventure (+ 1274)
La charité de saint François L'Amour du Sacré-Coeur
Méditation sur la Béatitude éternelle
La troisième voie, ou de la contemplation
Bx Jacopone de Todi (+ 1306)
La Danse d'Amour O Cristo, mio
Diletto Jacques de Milan (2e moitié du XIIIe s.)
Sur la Passion du Christ Bx Raymond Lulle ( + 13 15)

Le Père de la famille franciscaine apparaît comme l'un des cas les plus typiques de chefs spirituels; n'ayant en effet tiré son inspiration d'aucun maître humain, il peut à bon droit être réputé comme le fondateur d'une spiritualité parfaitement originale. Quand il réunit ses premiers disciples et rédige sa première règle, il n'apporte pour tout bagage intellectuel que les rudiments du latin ecclésiastique et la connaissance de poèmes en langue d'oc. Il n'a lu aucun mystique, il ignore les Pères de l'Eglise; ses écrits ne se réfèrent qu'à la seule Ecriture Sainte, dont il manifeste la connaissance la plus étendue. Tout ce qu'il nous a laissé se révèle le fruit de son expérience intérieure et de la méditation de l'Evangile. Il est donc indispensable de lire la vie de saint François si l'on veut connaître sa spiritualité ; car c'est en elle qu'on découvrira la source non seulement de tous les écrits du Petit Pauvre, mais encore de tout ce qu'il y a de proprement franciscain dans les oeuvres de ses disciples. Et cette ferveur des disciples pour un maître qui ne s'apparentait à aucune tradition ne peut s'expliquer que par la ressemblance de ce maître avec l'unique Maître.

Saint François n'a pas eu besoin de livres écrits de la main des hommes, parce que d'emblée il a trouvé le Christ dans le livre de la Crèche et de la Croix, et aussi dans le livre de la nature universelle rachetée dans le sang du Christ et sanctifiée par l'incarnation du Christ. Aussi cette adhésion directe a-t-elle été totale: si totale que les frères Mineurs, en contemplant cette bouleversante existence, ont vécu l'Evangile lui-même. Loin de toutes les considérations allégoriques et de toutes les méthodes de contemplation, ils ont trouvé, dans une émotion existentielle, le Christ pauvre aux Carceri, le Christ enfant à Greccio, le Christ crucifié sur l'Averne. Saint François n'a donc pas seulement donné dans ses écrits spirituels le reflet d'une pensée originale: il a renouvelé dans les consciences qui l'entouraient le sens de l'intimité d'amour avec Jésus, et il a de ce fait engendré une spiritualité nouvelle, faite de spontanéité, de tendresse, d'humanité ; cette spiritualité où la passion pour un Dieu de chair rend toute sa signification au Cantique des Cantiques.

Biographies : O. ENGLEBERT, Vie de saint François d'Assise, Pion, 1947, 460 pages. G. BASTIANINI, Lorsque Dieu passe...,Vie de saint FrançoiS" d'Assise. Editions Franciscaines, 1957, 292 pages, 35 photos. Biographie photographique HAUSER ET VON MATT,François d'Assise, Oesclée de Brouwer, 1952, 320 pages, 200 photos. Ecrits : Opuscules de saint François d'Assise, texte latin et traduction française, Editions Franciscaines, 1956, 35° pages.Spiritualité : GEMELLI, Le Message de saint François d'Assise au monde moderne, Lethielleux, 1935, 45° pages. Synthèse : I. GOBRY,

Saint François d'Assise et l'Esprit franciscain,
Seuil, 1957, 192 pages, 100
Le Chant de Raymond Les métaphores morales
Sainte Marguerite de Cortone ( + 1297)
L'Exhortation du Christ La Promesse du Christ
L'oraison de Marguerite Privilège de la simplicité
Bse Angèle de Foligno ( + 1309)
le Dépouillementl'Amour du Crucifié
La certitude mystique Trois sortes d'oraison
Les sept dons de Dieu Hubertin de Casale ( + 1338)
Prière pour obtenir la grâce de la Pauvreté .
Jean de Calvoli (début du XIVe s.)
Action et contemplation Fioretti
Du frère Bernard de Quintavalle Du frère Jean de l'Alvernge

XVe - XVle siècles

Sainte Catherine de Bologne (+ 1463)
Les conditions de la communion sacramentelle Henri de Herp (+ 1477)
L'Amour unitif Bse Battista Varani (+ 1527)
L'avertissement du Christ Prière Le temps de l'épreuve François d'Osuna (+ 1540)
Les larmes mystiques Saint Pierre d'Alcantara ( + 1562)
Prière Méditation et contemplation Saint Pascal Baylon ( + 1592 )
Vers Dévôts Prière avant la communion Jean de Bonilla (fin X VIe s.)
L'abandon à Dieu Jean des Anges (+ 1609)
]ésus sera aimé jusqu'à la fin du monde

XVlle - XVllle siècles

Barthélemy de Saluce (+ 1617)
Dialogue mystique A la plaie du côté Laudes spirituelles Séverin Rubéric Union à Dieu et apostolat Benoit de Canfeld (+ 1610)
Récit de sa propre conversion Joseph du Tremblay
La pureté d'intention Yves de Paris
I'indifférence chrétienne Bernardin de Paris (+ 1685)
Sens de la Stigmatisation Paul de Lagny ( + 1694)
Rôle de la volonté dans la vie contemplative Hyacinthe d'Amiens
La mort mystique sur la croix Honoré de Cannes (+ 1694)
Conduite dans la séchererse etles distractions Chrysostome de Saint-Lô L'union à Jésus crucifié Marie d'Agréda ( + 1665 )
Origine de la Cité Mystique " Bracati de Lauria (+ 1693)
A qui est accordée la contemplation infuse ? Victorin Aubertin
L’union à Jésus-Christ Boniface Maes (+ 17°6)
L'ivresse spirituelle Sainte Véronique Giuliani (+ 1727)
Premières révélations Le Couronnement d'épines
La Stigmatisation Gaétan-Marie de Bergame (+ 1753)
La souffrance de Jésus Saint Léonard de Port-Maurice (+ 1751)
Acte d'amour Bse Marie-Crescence Hôss (+ 1744)
Cantique Sens de la souffrance
Bse Marie-Madeleine Martinengo (+ 1737)
Le martyre de l'Amour Participation à la Passion
Le voeu du plus parfait Ambroise de Lombez (+ 1778)
Prière dans l'aridité spirituelle l'humble méditation Oraison et Eucharistie Hubert Hayer (+ 1780)
Comment se plaindre à Dieu Marie de la Nativité (+ 1798) Conduite dans l'aridité spirituelle

L'apprentissage de l'oraison

XIXe-XXe siècles

Ludovic de Besse (+ 1910
L'oraison de foi Eve Lavallière ( + 1929)
Lettre d'amour à Jésus - Prière Valentin-M. Breton (+ 1957)


Plan de vie spirituelle XIIIe XIVe SIÈCLES

Saint François d'AssiseLe Père de la famille franciscaine apparaît comme l'un des cas les plus typiques de chefs spirituels; n'ayant en effet tiré son inspiration d'aucun maître humain, il peut à bon droit être réputé comme le fondateur d'une spiritualité parfaitement originale. Quand il réunit ses premiers disciples et rédige sa première règle, il n'apporte pour tout bagage intellectuel que les rudiments du latin ecclésiastique et la connaissance de poèmes en langue d'oc. Il n'a lu aucun mystique, il ignore les Pères de l'Eglise; ses écrits ne se réfèrent qu'à la seule Ecriture Sainte, dont il manifeste la connaissance la plus étendue. Tout ce qu'il nous a laissé se révèle le fruit de son expérience intérieure et de la méditation de l'Evangile. Il est donc indispensable de lire la vie de saint François si l'on veut connaître sa spiritualité ; car c'est en elle qu'on découvrira la source non seulement de tous les écrits du Petit Pauvre, mais encore de tout ce qu'il y a de proprement franciscain dans les oeuvres de ses disciples. Et cette ferveur des disciples pour un maître qui ne s'apparentait à aucune tradition ne peut s'expliquer que par la ressemblance de ce maître avec l'unique Maître.

Saint François n'a pas eu besoin de livres écrits de la main des hommes, parce que d'emblée il a trouvé le Christ dans le livre de la Crèche et de la Croix, et aussi dans le livre de la nature universelle rachetée dans le sang du Christ et sanctifiée par l'incarnation du Christ. Aussi cette adhésion directe a-t-elle été totale: si totale que les frères Mineurs, en contemplant cette bouleversante existence, ont vécu l'Evangile lui-même. Loin de toutes les considérations allégoriques et de toutes les méthodes de contemplation, ils ont trouvé, dans une émotion existentielle, le Christ pauvre aux Carceri, le Christ enfant à Greccio, le Christ crucifié sur l'Averne. Saint François n'a donc pas seulement donné dans ses écrits spirituels le reflet d'une pensée originale: il a renouvelé dans les consciences qui l'entouraient le sens de l'intimité d'amour avec Jésus, et il a de ce fait engendré une spiritualité nouvelle, faite de spontanéité, de tendresse, d'humanité ; cette spiritualité où la passion pour un Dieu de chair rend toute sa signification au Cantique des Cantiques.

Biographies : O. ENGLEBERT, Vie de saint François d'Assise, Pion, 1947, 460 pages. G. BASTIANINI, Lorsque Dieu passe...,Vie de saint FrançoiS" d'Assise. Editions Franciscaines, 1957, 292 pages, 35 photos. Biographie photographique HAUSER ET VON MATT,François d'Assise, Oesclée de Brouwer, 1952, 320 pages, 200 photos. Ecrits : Opuscules de saint François d'Assise, texte latin et traduction française, Editions Franciscaines, 1956, 35° pages.Spiritualité : GEMELLI, Le Message de saint François d'Assise au monde moderne, Lethielleux, 1935, 45° pages. Synthèse : I. GOBRY,Saint François d'Assise et l'Esprit franciscain, Seuil, 1957, 192 pages, 100

PRIÈRE

SEIGNEUR, je vous en prie, que la force brûlante et douce de votre amour absorbe mon âme et la retire de tout ce qui est sous le ciel: afin que je meure par amour de votre amour, puisque vous avez daigné mourir par amour de mon amour .

PRIERE EN TEMPS DE MALADIE

Je te rends grâces, Seigneur, pour toutes ces douleurs que j'éprouve ; Je te demande, ô mon Seigneur, de m'en envoyer cent fois plus, si cela te plaît ; car j'agréerais très volontiers que tu m'affliges sans m'épargner, puisque l'accomplissement de ta sainte volonté est pour moi une consolation surabondante.

ADMONITION AUX FRÈRES

CONSIDÉRONS attentivement, mes frères, ce que dit le Seigneur : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Car Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont nous devons suivre les traces, a appelé ami celui qui l'avait trahi et s'est offert de plein gré à ceux qui le crucifiaient. Ils sont donc nos amis, tous ceux qui nous infligent injustement tribulations et angoisses, affronts et injures, douleurs et tourments, martyre et mort; nous devons les aimer beaucoup, car à cause des coups qu'ils nous portent, ils nous obtiennent la vie éternelle. Haïssons notre corps avec ses vices et ses péchés; en vivant charnellement, il veut nous enlever l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ et la vie éternelle, et se perdre lui-même avec tout ce qu'il y a, dans l'enfer. Car par notre faute nous sommes corrompus et misérables, opposés au bien, prompts et enclins au mal ; comme dit le Seigneur dans l'Evangile : du coeur de l'homme procèdent et sortent pensées mauvaises, adultères, fornications, homicides, vols, avarices, injustices, ruse, impudicité, mauvais regards, faux témoignages, blasphèmes, orgueil, sottise. Tous ces maux sortent du fond du coeur et c'est là ce qui souille l'homme. Mais maintenant que nous avons abandonné le monde, nous n'avons rien d'autre à faire que de nous appliquer à suivre la volonté du Seigneur et à lui plaire. Prenons bien garde que nous ne soyons pas de cette terre du chemin, caillouteuse ou couverte de ronces, dont le Seigneur parle dans l'Evangile : La semence est la parole de Dieu. Celle qui tombe au bord du chemin et est foulée aux pieds, ce sont ceux qui entendent la parole et ne la comprennent pas, et aussitôt le diable vient et s'empare de la parole de Dieu qui a été semée dans les coeurs, de peur qu'ils ne croient et soient sauvés..

Aussi, nous les frères, laissons, comme dit le Seigneur, les morts ensevelir leurs morts. Prenons bien soin de nous garder de la malice et de la subtilité de Satan, qui ne veut pas que l'homme tienne son esprit et son coeur tournés vers le Seigneur ; il rôde et cherche à emporter le coeur de l'homme par l'attrait de quelque récompense ou de quelque avantage, à étouffer dans sa mémoire la parole et les préceptes du Seigneur; il veut aveugler le coeur de l'homme par les affaires et les soucis du monde et s'y établir, ainsi que le dit le Seigneur : Lorsqu'un esprit impur est sorti d'un homme, il va par les lieux arides et secs, cherchant du repos ; et n'en trouvant pas, il dit: Jeretournerai dans ma maison, d'où je suis sorti. Et quand il arrive, il la trouve vide, nettoyée et ornée. Alors il s'en va prendre sept autres esprits plus méchants que lui ; et il y entrent et s'y établissent ; et le dernier état de cet homme devient pire que le premier.

Soyons donc tous très vigilants, pour que l'attrait d'une récompense, d'un travail ou d'un avantage quelconque ne nous perde pas et ne détourne pas de Dieu notre esprit et notre coeur. Dans la Sainte Charité qu'est Dieu, je prie tous mes frères, ministres et autres, d'écarter tout empêchement, de rejeter tout souci et sollicitude, et de s'employer de leur mieux en toute manière, à servir, aimer, adorer et honorer le Seigneur Dieu, dans la pureté du coeur et de l'esprit; car c'est là ce qu'il cherche par-dessus tout. Faisons lui toujours un temple et une demeure en nous, à lui, le Seigneur tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit. C'est lui qui nous dit: Veillez donc et priez etout temps pour que vous puissiez échapper à tout ce qui doit arriver, et vous tenir debout devant le Fils de l'homme. Et quand vous vous tiendrez en priant, dites : Notre Père qui êtes aux cieux. Adorons-le d'un coeur pur, car il faut prier toujours et sans arrêt. Car le Père cherche de tel adorateurs: Dieu est esprit, et ceux qui l'adorent, doivent l'adorer en esprit et en vérité. Recourons à lui comme au pasteur et au gardien de nos âmes. C'est lui qui nous dit: Je suis le bon Pasteur, je pais mes brebis et je donne mon âme pour mes brebis. Vous êtes tous frères, n'appelez personne votre père sur la terre, car vous n'avez qu'un Père qui est dans les cieux. Ne vous appelez pas maître ; vous n'avez qu'un Maître qui est dans les cieux, le Christ. Tenons donc les paroles, la vie, la doctrine et le Saint Evangile de Celui qui a daigné prier pour nous son Père et nous révéler son Nom : Père, j'ai fait connaître votre Nom aux hommes que vous m'avez donnés...

ACTION DE GRACES

TOUT-PUISSANT, très haut, très saint et souverain Dieu, Père saint et juste, Seigneur, Roi du ciel et de la terre, nous te rendons grâces à cause de toi-même, parce que par ta sainte volonté et par ton Fils unique dans l'Esprit Saint, tu as créé toutes les choses, spirituelles et corporelles; tu nous as faits à ton image et ressemblance, tu nous a placés dans le paradis; et nous, par notre faute, nous sommes tombés. Nous te rendons grâces parce que, comme tu nous as créés par ton Fils, ainsi par le véritable et saint amour dont tu nous as aimés, tu as fait naître ton Fils, vrai Dieu et vrai homme, de la glorieuse, toujours Vierge et très bienheureuse Sainte Marie, et par sa croix, son sang et sa mort tu as voulu nous racheter de notre captivité. Et nous te rendons grâces parce que ce même Fils reviendra dans la gloire de sa majesté, pour envoyer les maudits, qui n'ont pas fait pénitence et ne t'ont pas connu, au feu éternel, et pour dire à tous ceux qui t'ont connu, adoré, servi dans la pénitence: Venez, les bénis de mon Père, recevez le Royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde. Et parce que, misérables et pécheurs que nous sommes tous, nous ne sommes pas dignes de te nommer, nous prions et supplions que Notre-Seigneur Jésus-Christ, ton Fils bien-aimé, en qui tu te complais, te rende grâces, avec le Saint-Esprit Paraclet, comme il te plaît et comme il leur plaît, pour toutes choses, lui qui toujours te suffit en tout et par qui tu as tant fait pour nous. Alleluia.

Et sa glorieuse Mère, la très bienheureuse Marie toujours Vierge; les bienheureux Michel, Gabriel, Raphaël, et tous les choeurs des esprits bienheureux: Séraphins, Chérubins et Trônes, Dominations, Principautés et Puissances, Vertus, Anges, Archanges ; les bienheureux Jean-Baptiste, Jean l'Evangéliste, Disciples, Martyrs, Confesseurs, Vierges; les bienheureux Elie et Enoch ; et tous les saints qui furent, seront et sont: pour ton amour nous les supplions humblement de rendre grâces pour tous biens, comme il te plaît, à toi le Dieu souverain, vivant, éternel et vrai, avec ton Fils très cher Notre-Seigneur Jésus-Christ et le Saint Esprit Paraclet, dans les siècles des siècles. Amen. Alleluia.

Tous ceux qui, dans la sainte Eglise catholique et apostolique, veulent servir le Seigneur Dieu; tous les ordres ecclésiastiques, prêtres, diacres, sous-diacres, acolytes, exorcistes, lecteurs, portiers et tous les clercs; tous les religieux et toutes les religieuses, tous les enfants et les petits, les pauvres et les indigents, les rois et les princes, les travailleurs, les laboureurs, les serviteurs et les maîtres; toutes les vierges, les veuves et les épouses; les laïcs, hommes et femmes, enfants et adolescents, jeunes et vieux, bien portants et malades, petits et grands; tous les peuples, races, tribus, langues; enfin toutes les nations et tous les hommes, partout sur la terre, qui sont et seront: humblement nous les prions et supplions, nous tous, frères Mineurs et serviteurs inutiles, de persévérer tous ensemble, dans la vraie foi et dans la pénitence: car autrement nul ne peut être sauvé. Aimons- nous tous, de tout notre coeur, de toute notre âme, de tout notre esprit, de tout notre pouvoir et courage, de toute notre intelligence, de toutes nos forces, de tout notre effort, de toute notre affection, de toutes nos entrailles, de tous nos désirs, de toutes nos volontés, le Seigneur Dieu qui nous a donné et nous donne à nous tous tout notre corps, toute notre âme, toute notre vie; qui nous a créés et rachetés; qui nous sauvera par sa seule miséricorde; qui, malgré nos faiblesses et nos misères, nos corruptions et nos hontes, nos ingratitudes et notre malice, ne nous a fait et ne nous fait que du bien.

N'ayons donc d'autre désir, d'autre volonté, d'autre plaisir et d'autre joie que notre Créateur, Rédempteur et Sauveur, le seul vrai Dieu, qui est le bien plénier, entier, total, vrai et souverain ; qui seul est bon, miséricordieux, et aimable, suave et doux; qui seul est saint, juste, vrai et droit; qui seul est bienveillant, innocent et pur; de qui, par qui et en qui est tout pardon, toute grâce et toute gloire, pour tous les pénitents et tous les justes, pour tous les bienheureux qui se réjouissent avec lui dans le ciel. Supprimons donc tout empêchement, toute barrière, tout écran (entre Dieu et nous). Partout, en tout lieu, à toute heure et en tout temps, chaque jour et sans discontinuer, tous, croyons d'une foi véritable et humble, gardons dans notre coeur, aimons, honorons, adorons, servons, louons et bénissons, glorifions et surexaltons, magnifions et remercions le très haut et souverain Dieu éternel, Trinité et Unité, Père, Fils et Saint-Esprit, Créateur de toutes choses, Sauveur de tous ceux qui mettent en lui leur foi, leur espérance et leur amour; lui qui est sans commencement et sans fin, immuable, invisible, inénarrable, ineffable, incompréhensible, impénétrable, béni, louable, glorieux, surexalté, sublime, élevé, doux, aimable, délectable et tout désirable plus que toutes choses dans les siècles des siècles.© Traduit du latin par le P. Damien Vorreux.o.f.m.

LOUANGES DE DIEU

©Tu Santi Angeli Custodi 2.jpg
saint, Seigneur Dieu, toi seul
Tu es fort.
Tu es grand. Tu es très haut.
Tu es roi tout-puissant, ô Père saint, roi du ciel et de la terre.
Tu es trine et un, Seigneur Dieu, tout bien.
Tu es le bien, tout le bien, le souverain bien, le Seigneur Dieu vivant et vrai.
Tu es charité, amour,
Tu es sagesse.
Tu es humilité.
Tu es saint, Seigneur Dieu, qui fais des merveilles.
Tu es patience.
Tu es assurance.
Tu es quiétude.
Tu es joie et liesse.
Tu es justice et tempérance.
Tu es toute richesse et notre suffisance.
Tu es beauté.
Tu es calme.
Tu es notre protecteur.
Tu es gardien et défenseur.
Tu es force. Tu es rafraîchissement.
Tu es notre espérance.
Tu es notre foi.
Tu es notre grande douceur.
Tu es notre vie éternelle, grand et admirable Seigneur, Dieu tout-puissant, miséricordieux Sauveur


CANTIQUE DES CRÉATURES

Très Haut, tout-puissant, bon Seigneur, à toi sont les louanges, la gloire, l'honneur et toute bénédiction; à toi seul, Très Haut, ces hommages sont dus, et nul homme n'est digne de te nommer. Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures, spécialement messire frère Soleil, qui fait le jour et par qui tu nous éclaires ; et il est beau et rayonnant, avec grande splendeur ; de toi, Très Haut, il porte signification. Loué sois-tu, mon Seigneur, pour soeur Lune et les étoiles : dans les cieux tu les as formées, claires, précieuses et belles. Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Vent et pour l'air et le nuage, et le ciel clair et tout temps, par lesquels à tes créatures tu donnes le soutien. Loué sois-tu, mon Seigneur, pour soeur Eau, qui est fort utile, et humble, et précieuse et chaste. Loué sois-tu, mon Seigneur, pour frère Feu, par qui tu éclaires la nuit, et il est beau, et joyeux, et robuste et fort. Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre maternelle soeur la Terre, qui nous porte et nous mène, et qui produit les fruits divers avec les fleurs colorées et l'herbe.Loué sois-tu, mon Seigneur, pour ceux qui pardonnent pour ton amour, et qui subissent injustice et tribulation ; et bienheureux ceux qui persévèrent dans la paix, car par toi, Très Haut, ils sont couronnés ! Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre soeur la Mort corporelle, à qui nul homme vivant ne peut échapper ; malheureux ceux-là seuls qui meurent en péché mortel ; mais bienheureux ceux qui ont accompli tes très saintes volontés, car la seconde mort ne pourra leur nuire. Louez et bénissez mon Seigneur, et remerciez-le et servez-le avec grande humilité.Traduit de l'ombrien par Yvan Gobry

TESTAMENT

Le Seigneur m'a fait la grâce à moi, frère François, de commencer ainsi à faire pénitence. Lorsque j'étais dans le péché, il m'était trop amer de voir les lépreux; mais le Seigneur lui-même me conduisit parmi eux et je pratiquai la miséricorde à leur égard. Et en les quittant, ce qui m'avait semblé amer s'était changé pour moi en douceur pour l'âme et pour le corps. Et ensuite, j'attendis peu et je quittai le monde. Et le Seigneur me donna une telle foi dans les églises, que je l'y adorais ainsi simplement en disant: "Nous t'adorons, ô très saint Seigneur ]ésus-Christ, dans toutes tes églises qui sont dans le monde entier, et nous le bénissons parce que, par ta sainte Croix, tu as racheté le monde. Ensuite, le Seigneur me donna tant de foi dans les prêtres qui vivent selon la forme de la Sainte Eglise Romaine, à cause de leur Sacerdoce, que s'ils me persécutaient, je veux avoir recours à eux. Et quand j'aurais autant de sagesse que Salomon, si je trouvais dans le siècle de pauvres petits prêtres, je ne veux pas contre leur volonté prêcher dans les paroisses où ils demeurent. Ces mêmes prêtres, et tous les autres, je veux les craindre, les aimer, les honorer comme mes seigneurs. Et je ne veux point tenir compte de leurs péchés parce que je discerne en eux le Fils de Dieu, et qu'ils sont mes Seigneurs. Et voici pourquoi j'agis de la sorte: c'est qu'en ce monde je ne vois rien de sensible du même Fils de Dieu très haut, que son très saint Corps et son très saint Sang, qu'ils reçoivent et qu'eux seuls administrent aux autres. Ces très saints mystères, je veux par-dessus tout les honorer et les vénérer et les placer dans des lieux précieux. Quant aux très saints Noms et aux paroles de l'Ecriture, partout où je les trouverai dans des lieux inconvenants, je veux les recueillir et je prie qu'on les recueille et qu'on les place en un lieu convenable. Tous les théologiens et dispensateurs des très saintes paroles de Dieu, nous devons les honorer et les vénérer comme étant ceux qui nous communiquent l'Esprit et la Vie. Après que le Seigneur m'eut donné des frères, personne ne me montrait ce que je devais faire; mais le Très-Haut lui-même me révéla que je devais vivre conformément au saint Evangile. Moi, je fis écrire cette forme de vie, en peu de mots et simplement, et le Seigneur Pape me la confirma. Ceux qui venaient embrasser cette vie, tout ce qu'ils pouvaient avoir, ils le donnaient aux pauvres; et ils se contentaient d'une seule tunique rapiécée en dedans et en dehors, avec une corde et des caleçons ; et nous ne voulions rien posséder de plus. Nous, les clercs, nous disions l'office comme les autres clercs ; les frères lais disaient le Pater Noster et nous demeurions bien volontiers dans les églises. Nous étions simples et soumis à tous. Moi-même, de mes mains, je travaillais et veux travailler, et je veux fermement que tous les autres frères s'adonnent à une besogne conforme à la bienséance; pour ceux qui ne savent pas travailler, qu'ils apprennent, non pour le cupide désir de recevoir le prix de leur labeur, mais pour l'exemple et pour chasser l'oisiveté. Quand nous ne recevrons pas le prix de notre travail, recourons à la table du Seigneur, en demandant 'aumône de porte à porte. Le Seigneur m'a révélé la salutation que nous devons employer: «Que le Seigneur te donne la Paix».


Que les frères se gardent absolument de recevoir ni églises, ni pauvres demeures, ni rien de ce qu'on construit pour eux, si cela n'est pas conforme à la sainte pauvreté que nous avons promise dans la Règle, s'y faisant toujours recevoir comme des étrangers et des pèlerins. Je défends formellement, au nom de l'obéissance, à tous les frères, d'oser réclamer quelque lettre en Cour de Rome, par eux-mêmes ou par personne interposée, pour une église ou pour quelqu'autre lieu que ce soit, sous prétexte de prédication, ou à cause de quelque persécution corporelle ; mais quand ils ne sont pas reçus quelque part, qu'ils fuient autre part pour y faire pénitence avec la bénédiction de Dieu. Et je veux absolument obéir au Ministre Général de cette fraternité et au gardien qu'il lui plaira de me donner ; et je veux être si bien prisonnier entre ses mains que je ne puisse ni aller ni agir au-delà de l'obéissance et de sa volonté, parce qu'il est mon seigneur. Et bien que je sois simple et infirme, je veux pourtant avoir toujours un clerc qui me dise l'office comme il est écrit dans la Règle. Que tous les autres frères soient aussi tenus. d'obéir à leur gardien et de dire l'office selon la Règle... Et que les frères ne disent pas: «C'est là une autre Règle ». Car c'est un souvenir, une admonition, mon testament que moi, votre tout petit frère François, je vous adresse à vous, mes frères bénis, pour que cette Règle que nous avons promise au Seigneur de garder, nous l'observions plus catholiquement. Que le Ministre Général et tous les autres ministres et custodes soient tenus, par obéissance, de ne rien ajouter ou retrancher à ces paroles. Qu'ils aient toujours avec eux cet écrit joint à la Règle, et que, dans tous les chapitres qu'ils tiennent, lorsqu'ils lisent la Règle, qu'ils disent aussi ces paroles, le défends formellement, au nom de l'obéissance, à tous mes frères, clercs et laiques, d'ajouter des gloses à la Règle ni à ces paroles, en disant : « C'est ainsi qu'elles doivent s'entendre". Mais comme le Seigneur m'a fait la grâce de dire et d'écrire purement et simplement la Règle et ces paroles, entendez-les de même simplement et sans glose, et, avec sainte opération, observez-les jusqu'à la fin. Traduit du latin par Ivan Gobry

Sainte Claire d'Assise 1184-1253 La mère de toutes les Pauvres Dames mérite certes d'être considérée comme l'une des plus grandes mystiques de la postérité de saint François, elle qui fut, pendant plus de quarante ans, le partait modèle des moniales vouées à la contemplation. Cependant, consacrée tout entière au gouvernement de ses soeurs et à la défense de la sainte Pauvreté, elle n'eût guère le loisir de composer des ouvrages de spiritualité. Les écrits qui nous restent de sainte Claire tiennent en une cinquantaine de pages. Ce sont : la Règle des Pauvres Dames (troisième et définitive, la seule rédigée de ses propres mains), son Testament, des Lettres (quatre à la bienheureuse Agnès de Prague, une à Ermentrude de Bruges), sa bénédiction à Agnès de Prague. Tous ces textes sont inspirés par le plus pur esprit franciscain; comme ceux de saint François, ils ne se réfèrent qu'à la seule Ecriture et visent ardemment l'imitation du Christ.

Sources : Sainte Claire d'Assise, sa vie, par THOMAS DE CÉLANO, ses écrits, traduction, introduction et notes du P. DAMIEN VORREUX.Editions Franciscaines, 1953, 168 pagesBiographie : HENRI GHÉON, Sainte Claire d'Assise Editions Franciscaines, 80 pages, 14 illustrations.

DEUXIÈME LETTRE À AGNÈS DE PRAGUE

À la très noble Dame Agnès, fille du Roi des rois, servante du Seigneur des seigneurs, épouse très digne de Jésus-Christ et parée de ce fait du titre de reine. Claire, servante inutile et indigne des Pauvres Dames, envoie ses salutations et lui souhaite de vivre toujours en parfaite pauvreté. Je rends grâces à l'auteur de la grâce, à Celui dont proviennent tout bien et toute perfection, de ce qu'il t'a ornée de tant de vertus et parée de tant de perfection, au point de faire de toi une parfaite imitatrice du Père qui est parfait, au point même que ses yeux ne peuvent apercevoir en toi rien d'imparfait.

Cette perfection, qui scellera ton union dans les palais des cieux avec le Roi lui-même qui siège dans la gloire sur un trône étoilé, a consisté pour toi à mépriser les grandeurs d'un royaume terrestre, à juger indignes, en comparaison, les propositions d'un mariage avec l'empereur, à pratiquer la très sainte pauvreté en esprit de grande humilité, et à mettre tout ton amour à suivre les traces de Celui aux noces duquel tu as mérité d'être conviée. Mais, comme je te sais parée de vertus, je ne veux pas t'importuner en t'accablant de louanges superflues, bien que rien, à mes yeux, ne soit superflu si tu peux en tirer quelque consolation. Or donc, puisqu'une seule chose est nécessaire, je m'y bornerai et t'y exhorterai pour l'amour de Celui à qui tu t'es offerte comme une hostie sainte et agréable: souviens-toi de ta vocation et, comme une seconde Rachel, remets-toi toujours en mémoire les principes de base qui te font agir; ce que tu as acquis, conserve-le soigneusement; ce que tu fais, fais-le bien; ne recule jamais, hâte-toi au contraire et cours d'un pas léger, sans te heurter aux pierres du chemin, sans même soulever la poussière du chemin, va confiante, allègre et joyeuse; avance avec précaution cependant sur le chemin du bonheur, ne te fie à personne, ne te laisse séduire par rien de ce qui pourrait te détourner du but ou entraver ta course. Il faut que tu t'acquittes de tes promesses au Très-Haut dans l'état même de perfection où l'Esprit du Seigneur t'a appelée. Pour marcher avec plus de sécurité dans la voie des commandements du Seigneur, suis les conseils de notre très révérend Père, le frère Elie, Ministre Général, place-les avant tous les autres conseils qu'on te donnera et considère-les comme plus précieux pour toi que tout autre don. Et si quelqu'un te dit ou te suggère d'autres initiatives contraires à notre état de perfection ou opposées à notre divine vocation, ne suis pas ses conseils même s'ils proviennent d'un personnage haut placé ; c'est au Christ pauvre que, vierge pauvre, tu dois rester attachée.

Vois comme il s'est rendu, pour toi, objet de mépris, et suis-le en te faisant, toi aussi, par amour pour lui, objet de mépris pour le monde. Regarde, contemple ton époux, lui le plus beau des enfants des hommes qui est devenu, pour te sauver le dernier des humains, méprisé, frappé, déchiré à coups de fouets, mourant enfin sur la croix dans les pires douleurs ; n'aie d'autre désir, illustre reine, que de l'imiter ! Si tu souffres avec lui, tu règneras avec lui; si tu pleures avec lui, tu partageras sa joie; si tu meurs avec lui au milieu des tortures de la croix, tu iras prendre possession des demeures célestes dans la splendeur des saints, ton nom sera inscrit au livre de vie et deviendra glorieux parmi les hommes, tu participeras pour toujours et dans l'éternité à la gloire du Royaume des cieux pour avoir abandonné des biens terrestres et éphémères, et tu vivras dans les siècles des siècles. Adieu, ma soeur et dame bien-aimée, adieu dans le Seigneur ton époux; n'oublie pas de nous recommander au Seigneur dans tes ferventes prières, mes soeurs et moi qui sommes si heureuses de tout le bien que le Seigneur, par sa grâce, opère en toi. Recommande-nous aussi instamment aux prières de tes soeurs. Adieu !

TROISIÈME LETTRE A AGNÈS DE PRAGUE

À sa Dame très honorée dans le Christ et à sa soeur tendrement aimée. Agnès, soeur de l'illustre roi de Bohême, mais surtout soeur et épouse du souverain Roi des cieux. Claire, très humble et indigne servante du Christ et des Pauvres Dames, souhaite la joie du salut dans l'Auteur de salut, et tout ce qu'on peut désirer de meilleur ! Les heureuses nouvelles que je reçois concernant ton épanouissement spirituel et tes progrès pleins de promesses dans la course que tu as entreprise pour conquérir la récompense des cieux, me remplissent d'une joie dans le Seigneur et d'une allégresse d'autant plus intenses que j'y vois un merveilleux complément de la bien piètre imitation que mes soeurs et moi essayons de réaliser du Christ pauvre et humble... Toi qui es ma Dame bien-aimée dans le Christ, la joie des anges et la couronne de tes soeurs, place ton esprit devant le miroir de l'éternité, laisse ton âme baigner dans la splendeur de la Gloire, viens-toi de coeur à Celui qui est l'incarnation de l'essence divine et, grâce à cette contemplation, transforme-toi tout entière à l'image de sa divinité. Tu arriveras ainsi à ressentir ce que seuls perçoivent ses amis; tu goûteras la douceur cachée que Dieu lui-même a, dès le commencement, réservée à ceux qui l'aiment. Sans accorder même regard à toutes les séductions trompeuses par lesquelles le monde enchaîne les pauvres aveugles qui s'attachent à lui, aime donc de tout ton être Celui qui, par amour pour toi, s'est donné tout entier, lui dont le soleil et la lune admirent la beauté, lui qui prodigue des récompenses dont l'ampleur et la valeur sont sans bornes. Je veux parler du Fils du Très-Haut que la Vierge enfante sans cesser d'être vierge. Attache-toi à sa très douce Mère qui a conçu et porté dans son sein virginal Celui que les cieux ne peuvent contenir.

Comment ne pas se détourner avec horreur de l'ennemi du genre humain et de ses ruses ? Il fait miroiter à nos yeux le prestige de gloires éphémères pourtant bien trompeuses, et s'efforce, par là, de réduire à néant ce qui est plus grand que le ciel. Car l'âme d'un fidèle, qui est la plus digne de toutes les créatures, est évidemment rendue par la grâce de Dieu plus grande que le ciel : ce Créateur que les cieux immenses et toutes les autres créatures ne peuvent contenir, l'âme du fidèle à elle seule devient son séjour et sa demeure ; il suffit pour cela de posséder la charité. Celui qui est la vérité même en témoigne : Celui qui m'aime, mon Père l'aimera ; moi aussi je l'aimerai et nous viendrons à lui et nous ferons en lui notre demeure. De même que la glorieuse Vierge des vierges l'a porté matériellement, de même toi tu pourras toujours le porter spirituellement dans ton corps chaste et virginal si tu suis ses traces, et particulièrement son humilité et sa pauvreté ; tu pourras contenir en toi Celui qui te contient, toi et tout l'univers; tu le possèderas de façon bien plus réelle et définitive que tu ne pourrais posséder les biens périssables de ce monde. Beaucoup de rois et de reines de ce monde, dont l'orgueil voudrait s'élever jusqu'au ciel, jusqu'à toucher de la tête le firmament, se laissent au contraire abuser et séduire; ils finiront bien pourtant par être réduits en pourriture .... Et je te demande dans le Seigneur de vivre pour le louer, de rendre raisonnables les hommages que tu lui rends, et de toujours assaisonner ton sacrifice du sel de la sagesse. Je te souhaite une aussi bonne santé que je puis le désirer pour moi-même. Dans tes prières souviens-toi de mes soeurs et de moi.Traduit du latin par le P. Damien Vorreux

B. Léon d'Assise 1271

Un érudit franciscain, le Père Ferdinand Delorme, découvrait en 1922 à la bibliothèque de Pérouse un manuscrit intitulé : Legenda antiqua sancti Francisci, dont l'examen critique permit d'affirmer qu'il s'agissait d'un écrit copié sur le manuscrit primitif du frère Léon. Nous sommes donc en présence d'un témoignage direct, dû au compagnon le plus intime de saint François. Léon, Il la petite brebis de Dieu il était en effet le confesseur et le secrétaire du saint. Il vécut auprès de lui jusqu'à l'heure de sa mort, et c'est lui qui fut chargé par le Père agonisant de chanter une dernière fois, avec le frère Ange, le Cantique des Créatures; seul il assista à la stigmatisation, seul il reçut de saint François une bénédiction autographe, à lui dédiée nominalement. Aussi fut-il considéré par la première génération des disciples comme leur porte-parole autorisé lorsqu'il fallut rappeler les pieux souvenirs ou défendre l'idéal oublié. Quand le général Crescent de esi réclama à Celano, en 1244, une seconde Vie de saint François, il demanda en même temps aux premiers frères de lui fournir une documentation inédite. Les frères Léon, Ange et Rutin ( « les trois compagnons I! ) furent désignés pour ce travail, mais ce fut Léon qui rédigea les souvenirs mis en commun. Si ce gros et précieux document n'a pas subsisté, il a été utilisé non seulement par Celano, mais encore par les auteurs des compilations postérieures, dont les plus célèbres sont la Légende des trois compagnons et le Miroir de la Perfection. Enfin, il faut penser que c'est encore le frère Léon qui a recueilli et publié les Propos du frère Gilles.

Oeuvres : Saint François raconté par ses premiers compagnons, traduction française de la « Legenda Antiqua I! par l'abbé M. J. FAGOT, Edit. Franciscaines, 1946, 206 pages. La Légende des Trois compagnons; traduction française par l'abbé L. PICHARD, L'Artisan du Livre, 1926, 238 pages.

DÉVOTION DE SAINT FRANÇOIS A LA PASSION DU CHRIST

Le bienheureux François souffrit pendant longtemps, et jusqu'à sa mort, du foie, de la rate et de l'estomac. De plus, au cours du voyage qu'il fit outre-mer pour prêcher au sultan de Babylone et d'Egypte, il contracta une très grave maladie d'yeux causée par la fatigue et surtout par l'excessive chaleur qu'il eut à supporter à l'aller et au retour. Malgré les prières de ses frères et de beaucoup d'autres hommes émus de compassion et de pitié, il ne se souciait pas de soigner ces maladies, à cause de l'amour ardent qui remplissait son âme depuis sa conversion au Christ. Le charme puissant et la pitié qu'il éprouvait à contempler chaque jour l'humilité manifestée par le Fils de Dieu changeaient pour lui en douceur ce qui était amertume pour son corps. Les douleurs et les humiliations endurées par le Christ pour nous lui étaient un perpétuel sujet d'affliction et une cause de mortifications extérieures et intérieures ; aussi n'avait-il nul souci de ses propres souffrances. Un jour, c'était peu d'années après sa conversion, il suivait seul la route qui passe près de Sainte-Marie-de-la-Portioncule et, tout en marchant, il se lamentait et gémissait à haute voix. Un homme spirituel, que nous connaissons bien et qui nous a rapporté le fait, le rencontra alors. Cet homme avait témoigné au saint beaucoup de bonté et l'avait consolé avant qu'il eût un seul frère, comme il continua d'ailleurs de le faire par la suite. Et il lui dit: " Qu'as-tu donc, mon frère ? " Il pensait en effet qu'il souffrait de quelque infirmité. Le bienheureux répondit: " Je devrais parcourir le monde entier, pleurant et gémissant ainsi sur la Passion de mon Seigneur ". Et cet homme se mit à se lamenter avec lui et à verser d'abondantes larmes.

QUE LES PRIÈRES ET PÉNITENCES

II disait aussi: " Nombreux sont les frères qui mettent, jour et nuit, tout leur zèle et leur soin à acquérir la science, abandonnant ainsi leur sainte vocation et la prière dévote. Et quand ils ont prêché à quelques hommes ou au peuple, et qu'ils voient ou apprennent que certains ont été édifiés ou se sont convertis à la pénitence, ils s'enflent et s'enorgueillissent des oeuvres et du gain d'autrui. Car ceux qu'ils croient avoir édifiés ou convertis à la pénitence par leurs discours, c'est Dieu qui les édifie ou les convertit, à cause des prières des saints frères qui, eux, n'en savent rien; Dieu le veut ainsi, de peur que ce ne soit pour eux un sujet d'orgueil.

Ces frères sont mes chevaliers de la Table Ronde qui se cachent dans les lieux déserts et retirés pour vaquer plus diligemment à la prière et à la méditation, pour pleurer leurs péchés et ceux d'autrui. Leur sainteté est connue de Dieu, mais ignorée le plus souvent des frères et des hommes. Et quand leurs âmes seront présentées par les anges au Seigneur, il leur montrera le fruit et la récompense de leurs peines, c'est-à-dire nombre d'âmes sauvées par leurs prières. Alors il leur dira: " Mes Fils, voici les âmes sauvées par vos prières et parce que vous avez été fidèles dans les petites choses, je vous établirai sur de grandes. Le bienheureux François expliquait ainsi le texte: Tandis que la femme stérile a mis au monde beaucoup d'enfants, celle qui avait beaucoup de fils fut frappée d'impuissance. La femme stérile, disait-il, c'est le bon religieux qui, par ses saintes prières et ses vertus, se sanctifie et édifie les autres. Il répétait souvent cette parole dans ses entretiens avec les frères et surtout au chapitre de Sainte-Marie-de-la-Portioncule, devant les ministres et les autres religieux. Il formait ainsi ceux qui étaient ministres ou prédicateurs à l'exercice des bonnes oeuvres. Il leur disait que leur charge ou leur office de prédicateur ne devait pas leur faire du tout abandonner la sainte et dévote prière; qu'ils devaient mendier et travailler manuellement comme les autres frères pour le bon exemple et pour le profit de leurs âmes et de celles d'autrui. Il ajoutait: " Les frères qui sont sous votre obédience sont très édifiés de voir leurs ministres et leurs prédicateurs s'adonner de plein gré à la prière, s'abaisser et s'humilier. " Et lui, fidèle zélateur du Christ, il accomplit lui-même, tant qu'il fut en santé, ce qu'il prêchait aux autresTraduit du latin par l'abbé Fagot

B. Gilles d'Assise 1261

Le bienheureux Gilles, qui fut l'un des tout premiers compagnons de saint François, fait partie de cette génération primitive des frères Mineurs, bohême, tendre, apte à la contemplation et à la prédication avec une égale aisance. Spirituel aux différents sens du mot, le frère Gilles, que l'histoire nous montre d'abord comme un timide jeune homme, semble avoir acquis avec l'âge un solide aplomb, qui se révéla par un franc parler vite célèbre. Ses propos, recueillis par ses compagnons (le frère Léon d'abord, puis les frères Jean et Gratien) constituèrent finalement dix-huit chapitres annexés aux Fioretti, après la Vie du Bienheureux Gilles elle-même remaniée d'après le récit primitif du frère Léon. de tout bien. La prière illumine l'âme, et par elle l'âme discerne le bien du mal. Tous les hommes pécheurs devraient faire cette prière continuellement tous les jours, en ferveur de coeur, c'est-à-dire prier Dieu humblement de leur donner une parfaite connaissance de leur propre misère, de leurs péchés et des bienfaits qu'ils ont reçus et qu'ils reçoivent de lui, le Dieu bon.

Mais l'homme qui ne sait pas prier, comment pourrait-il connaître Dieu ?

Tous ceux qui doivent être sauvés, s'ils sont gens qui jouissent de l'intelligence, il est nécessaire qu'ils se convertissent finalement à la sainte prière. Un frère dit au frère Gilles: " Père, il me semble que l'homme devrait éprouver une grande douleur et un grand regret, quand il ne peut avoir la grâce de la dévotion dans sa prière ". Frère Gilles lui répondit: " Mon frère, je te conseille de faire ton affaire tout doucement, car si tu avais un peu de bon vin dans un tonneau où, sous ce bon vin, il y aurait encore de la lie, il est bien certain que tu ne voudrais ni heurter ni agiter ce tonneau, pour ne pas mélanger le bon vin et la lie. Et je te dis de même que, tant que la prière ne sera pas séparée de toute concupiscence vicieuse et charnelle, elle ne recevra pas de consolation divine; car elle n'est pas pure devant Dieu, cette prière qui est mélangée avec la lie de la sensualité. Et par suite l'homme doit s'efforcer, autant qu'il le peut, de se débarrasser de toute la lie de la concupiscence, pour que sa prière soit pure devant Dieu, et pour qu'il reçoive d'elle la consolation divine ».

Un frère dit au frère Gilles: Père, j'ai vu des hommes qui ont reçu dans leur prière la grâce de la dévotion et des larmes, et moi je ne puis sentir aucune de ces grâces quand j'adore Dieu ». Frère Gilles lui répondit: « Mon frère, je te conseille de travailler humblement et fidèlement dans ta prière; car on ne peut avoir les fruits de la terre sans fatigue et sans y mettre d'abord son travail; et encore après le travail les fruits désirés ne se produisent pas immédiatement, tant que ne sont pas venus le temps et la saison; et de même Dieu ne donne pas immédiatement à l'homme ces grâces dans la prière tant que n'est pas venu le temps convenable et tant que l'esprit n'est pas purifié de toute vicieuse affection charnelle. Donc, mon frère, travaille doucement et humblement dans ta prière; car Dieu, qui est toute bonté et affabilité et qui connaît et discerne ce qu'il y a de meilleur en chaque chose, te donnera dans sa bienveillance beaucoup de fruits de consolation, quand seront venus le temps et la saison. "

Un frère interrogea le frère Gilles en lui disant : Père, quel remède dois-je prendre pour pouvoir m'adonner à la prière plus volontiers, avec plus de désir et plus de ferveur ? Car quand je veux m'adonner à la prière, je suis endurci, paresseux, aride et sans dévotion. "Frère Gilles lui répondit en ces termes: Un roi a deux serviteurs; l'un a des armes pour pouvoir combattre et l'autre n'a aucune armure; tous les deux veulent entrer dans la bataille pour combattre contre les ennemis du roi. Celui qui est armé entre dans la bataille et combat vaillamment; mais l'autre qui est désarmé dit à son Seigneur: Mon Seigneur, tu vois que je suis nu et sans armes, mais par amour pour toi, je veux entrer volontiers dans la bataille et combattre, désarmé comme je le suis ». Alors, le bon roi, voyant l'amour de son fidèle serviteur, dit à ses ministres. Allez avec ce mien serviteur et revêtez-le de toutes ces armes qui lui sont nécessaires pour pouvoir combattre, afin qu'il puisse entrer ensécurité dans la bataille, et marquez toutes les armes de mon sceau royal, afin qu'on le reconnaisse pour mon fidèle chevalier. " Et c'est ainsi qu'il arrive souvent à l'homme quand il va prier, c'est-à-dire qu'il se trouve sans dévotion, paresseux et l'âme endurcie; mais pourtant il fait effort et, pour l'amour du Seigneur, il entre dans la bataille de la prière; et alors notre Roi et Seigneur, plein de bénignité, voyant l'effort de son chevalier, lui donne, par les mains de ses ministres les anges, la dévotion, la ferveur et la bonne volonté. » Traduction d'A. Massero

B. Jean Parenti 1232

Le Sacrum Commercium, ou Mariage mystique, est un opuscule écrit en 1227, donc pendant l'année qui suivit la mort de saint François ; c'est dire qu'il s'agit là d'un monument tout à fait primitif de la spiritualité franciscaine. Il célèbre, dans le style galant des troubadours - rehaussé par l'interprétation allégorique de l'Ecriture - l'union contractée entre saint François et Dame Pauvreté. Il exerça une influence sur de nombreux écrivains postérieurs, parmi lesquels Hubertin de Casale. On ne sait pas exactement qui rédigea cet ouvrage. On l'a attribué tantôt à saint Antoine de Padoue, tantôt à tel ou tel général de l'Ordre. L'opinion la plus vraisemblable est celle du savant P. Edouard d'Alençon, qui estime que l'auteur du Sacrum Commercium est Jean Parenti. Celui-ci, juriste florentin, gouverna l'ordre de 1227 à 1232, c'est-à-dire entre les deux généralats d'Elie. Il fut un homme pieux et ardemment zélé pour l'esprit de saint François Bibliographie : Les Noces mystiques du bienheureux François d'Assise avec Madame la Pauvreté, traduction et introduction du Père UBALD D'ALENÇON, Librairie Saint François, 1913, XXI I80 pages.

PRIÈRE DES FRÈRES MINEURS A DAME PAUVRETE

Nous venons à toi, ô notre Souveraine, et nous te supplions de nous recevoir dans la paix. Nous aspirons à devenir les serviteurs du Seigneur des vertus, car il est le Roi de Gloire. Nous avons ouï dire que tu es la Reine des vertus, et nous l'avons appris par expérience. C'est pourquoi, prosternés à tes pieds, nous t'implorons humblement, pour que tu daignes être avec nous et que tu sois pour nous la voie qui conduit au Roi de Gloire; tu as été pour lui cette voie lorsqu'il a consenti à visiter, venant d'en haut, ceux qui sont assis dans les ténèbres et à l'ombre de la mort. Nous le savons, à toi est la puissance, à toi la royauté; au-dessus de toutes les vertus, tu es établie par le roi des rois, Reine et souveraine. Fais seulement la paix avec nous et nous serons sauvés: par toi nous recevra celui qui par toi nous a achetés. Si tu décrètes notre salut, nous serons aussitôt délivrés. Car le Roi des Rois, lui-même, le Seigneur des Seigneurs, le créateur du ciel et de la terre, s'est épris de ta beauté et de ton charme. Alors que ce Roi était dans sa propre intimité, riche et glorieux dans son Royaume, il a laissé sa demeure et abandonné son héritage: car la gloire et les richesses sont dans sa maison ; mais quittant son trône royal, il t'a recherchée dans tout l'éclat de sa dignité. Ta propre dignité est donc grande et ton élévation incomparable puisque, délaissant les ordres des anges et l'immensité des vertus dont la foule remplissait le ciel, il vint te chercher dans la région la plus vile de la terre, là où tu gisais, dans la boue et l'ordure, dans les ténèbres et l'ombre de la mort. Tu étais une abjection parmi tous les vivants ; tous te fuyaient et, autant qu'il leur était possible, ils t'échappaient. Sans doute certains ne pouvaient complètement te fuir, mais tu ne leur étais pas moins odieuse et haïssable.

Mais quand le souverain Dominateur fut venu, et t'eut assumée, il exalta ton visage parmi les tribus et les peuples, te ceignit d'une couronne comme son épouse et t'éleva à une hauteur supérieure aux nuages... Ainsi devenu amoureux de ta beauté, le Fils du Père très-haut, s'unissant à toi seule en ce monde, te trouva fidèle entre toutes. Avant sa venue de sa lumineuse Patrie à la terre, tu lui as préparé un lieu convenable, un trône sur lequel il put s'asseoir et un lit où il put trouver le repos, c'est-à-dire une Vierge parfaitement pauvre... A la fin, quand il partit pour le ciel, il te laissa le signe du Royaume des Cieux pour en marquer les élus : de sorte que vienne à toi quiconque soupire après l'éternel royaume, que c'est à toi qu'il le demande et par toi qu'il y entre. Car personne ne peut entrer dans le Royaume s'il n'est marqué de ton signe. Aie donc pitié de nous, ô notre Dame, et marque-nous du signe de ta grâce. Qui peut être assez stupide et assez insensé pour ne pas t'aimer de tout son coeur, toi qui, de toute éternité, a été choisie et préparée par le Très-Haut ? Qui ne t'honorerait et ne te vénèrerait, quand celui qu'adorent toutes les vertus des cieux t'a revêtue d'un tel honneur ? Qui n'adorerait volontiers les traces de tes pas, toi devant qui s'est incliné si humblement le Seigneur de majesté, toi à qui il s'est uni si intimement, toi à qui il a adhéré par une si brûlante charité ? Nous t'en supplions, par Lui et pour Lui, ô notre Dame, ne méprise pas nos supplications dans nos nécessités, mais délivre-nous toujours dans les périls, ô glorieuse et éternellement bénie !
Traduit du latin par Ivan Gobry

B. Thomas de Celano v. 1190-v.1260

Thomas de Celano, qui jouit dans sa patrie du culte réservé aux bienheureux, reçut l'habit de frère Mineur des mains de saint François lui-même, en 1215. Il fut l'un de ceux qui implantèrent l'Ordre franciscain en Allemagne. Après la mort et la canonisation du fondateur, il fut chargé par le Pape Grégoire IX d'écrire sa vie (1228) ,. une vingtaine d'années plus tard, le ministre général Crescent de ]esi lui demanda une nouvelle rédaction. De là les deux biographies de saint François, intitulées désormais Vita Prima et Vita Secunda. Il composa plus tard le Traité des Miracles ( opérés par saint François) et, sur l'ordre du Pape Alexandre IV, une Vie de Sainte Claire (1255). Il mourut chez les clarisses de Saint-]ean de Varro dont il était devenu le directeur spirituel. Poète de talent, on lui doit aussi la séquence Dies Irae.

Oeuvre : Vie de Saint François (Vita prima et Vita secunda), traduction, introduction et notes du P. DAMIEN VORREUX, Editions Franciscaines, 1952, 426 pages. Sainte Claire J'Assise, sa vie par THOMAS DE CELANO, traduction, introduction et notes du P. DAMIEN VORREUX, Editions Franciscaines, 195 3, 168 pages.

LA PRIÈRE DE SAINT FRANÇOIS

L 'HOMME de Dieu, que son corps contraignait à cheminer en pèlerin loin du Seigneur, s'efforçait de maintenir toujours au moins son esprit dans le ciel en présence de Dieu dont le séparait la seule cloison de la chair ; il était déjà concitoyen des anges. Toute son âme avait soif du Christ ; au Christ il vouait tout son coeur et tout son corps. Des merveilles de son oraison, nous allons dire ici quelques mots, du moins ce que nous avons vu de nos yeux et pour autant qu'il est possible de le transmettre; que ce soit un exemple imité par ceux qui viendront après nous. Tout son temps était consacré à l'élévation de son âme, il gravait dans son coeur les enseignements de la sagesse et n'avait qu'une peur, c'était de reculer s'il ne progressait plus.

Si les visites de séculiers ou des affaires à régler s'imposaient à lui, il coupait les entretiens de façon abrupte plutôt que d'en attendre l'aboutissement et se replongeait dans le recueillement. Le monde n'avait plus aucune saveur pour lui qui avait part aux douceurs du Ciel, et son goût affiné par les délicatesses divines ne pouvait plus supporter les grossières joies humaines. Pour s'unir à Dieu de toute son âme et pour y faire participer aussi plus facilement tout son corps, il cherchait la solitude. Surpris en public par une visite du Seigneur, il faisait de son manteau sa cellule et plus d'une fois, faute de manteau, se cachait le visage derrière sa manche, pour ne pas livrer à tous la manne cachée. Il se dérobait toujours d'une manière ou d'une autre aux regards des personnes présentes afin de ne rien dévoiler de la visite de l'Epoux, si bien que, même plongé au coeur d'une foule trépidante, il priait sans être vu. Enfin, quand tous ces expédients s'avéraient impraticables, c'est de son coeur qu'il se faisait alors un sanctuaire. Sorti de lui-même et ravi en Dieu, il cessait alors de cracher, de gémir, de soupirer très fort, de se livrer à toute autre manifestation extérieure. Tel était son comportement parmi ses frères.

Mais quand il priait en forêt ou dans un ermitage, il faisait retentir les bois de ses gémissements, arrosait la terre de ses larmes, se frappait la poitrine et, comme caché dans la chambre la plus retirée d'un palais, échangeait avec son Seigneur d'interminables propos ; là il rendait ses comptes au Juge, suppliait le Père, s'entretenait avec l'Ami, jouait avec l'Epoux : c'est pour composer une multiple offrande avec toutes les fibres de son coeur qu'il voulait ainsi contempler sous de multiples aspects Celui qui est souverainement simple et un. Il ne remuait pas les lèvres; bien souvent son âme seule parlait; il semblait avoir fait passer à l'intérieur de lui-même toutes ses facultés d'attention pour se concentrer sur les réalités célestes. Quand il s'appliquait ainsi avec toute la lucidité de son intelligence et tout l'élan de son coeur à demeurer dans la maison de Yahweh, tous les jours de sa vie, la seule grâce qu'il demandait au Seigneur, ce n'était plus un homme qui priait, c'était la prière faite homme. Quelle douceur il devait ressentir, habitué à prier ainsi! Lui seul le sait, nous ne pouvons qu'admirer. Pourra comprendre celui-là seul qui en aura goûté ; pour les autres le mystère reste entier: l'esprit tout embrasé d'ardeur, le regard pénétrant, l'âme toute fondue dans l'extase, il était déjà devenu citoyen du Royaume des cieux. Il n'aurait jamais manqué par sa négligence une visite de l'Esprit ; quand l'occasion s'en présentait il l'accueillait fidèlement et, tant que durait la faveur divine, savourait la douceur qui lui était offerte. Si, durant un travail ou en chemin, la grâce venait l'effleurer, il goûtait par intervalles, mais fréquemment, à cette très douce manne; en voyage, il se laissait distancer par ses compagnons pour mieux jouir de chaque inspiration nouvelle. Jamais il ne reçut la grâce en vain.
Traduit du latin par le P. Damien Vorreux


Saint Antoine de Padoue 1195-1231

Portugais, saint Antoine fut d'abord Chanoine régulier de saint Augustin, et passa onze ans au monastère Sainte-Croix de Coïmbre, où il acquit une solide science théologique. Ce fut la nouvelle du martyre des premiers missionnaires franciscains au Maroc qui le poussa à revêtir la bure, dans l'espoir d'être mis à mort, lui aussi, pour le Christ ( 12 20 ). Après un an de vie contemplative, il fut nommé prédicateur et exerça cette tâche d'une façon si prodigieuse que l'Italie et la France ont gardé à son endroit une dévotion intarissable. On n'a guère de lui qu'un ouvrage, celui de ses Sermons, d'un intérêt inégal et souvent peu attachants dans leur style, car il ne s'agit dans l'ensemble que de canevas et non de développements.

Biographies :JEAN RIGAULD (XIIIe s.), La Vie de saint Antoine de Padoue, traduction, introduction et notes d'A. MASSERON, Editions Franciscaines, 1956, 160 pages. JEAN SOULAIROL, Saint Antoine de Padoue, Editions Franciscaines, 1956, 160 pages.Oeuvre : Les Sermons de saint Antoine pour l' année liturgique, traduction et introduction de l'abbé P. BAYART, Editions Franciscaines, 1944, 256 pages.

L'AMOUR DE DIEU

Tu aimeras le Seigneur ton Dieu. « Ton Dieu ", est-il dit. C'est une raison pour l'aimer davantage, car nous aimons bien plus ce qui est à nous que ce qui nous est étranger. Certes, le Seigneur ton Dieu mérite d'être aimé. Il s'est fait ton serviteur pour que tu lui appartiennes et que tu ne rougisses pas de le servir... Trente années, ton Dieu s'est fait ton serviteur à cause de tes péchés, pour t'arracher à la servitude du diable. Tu aimeras donc le Seigneur ton Dieu. Lui qui t'a fait, il s'est fait ton serviteur à cause de toi; il s'est donné tout entier à toi, afin que tu te donnes à toi-même ; sa seconde oeuvre, alors que tu étais malheureux, fut de refaire ton bonheur, de se donner à toi pour te rendre à toi-même. Tu aimeras donc le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur. Tout : tu ne peux garder pour toi aucune partie de toi. Il veut l'offrande de tout toi-même. Il t'a acheté tout entier de tout lui-même, pour te posséder lui seul, toi tout entier. Tu aimeras donc le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur. Ne vas pas, comme Ananie et Saphire, garder pour toi une partie de toi-même ; car alors, comme eux, tu périrais tout entier. Aime donc totalement et non en partie.

Car Dieu n'a pas de parties ; il est tout entier partout. Il ne veut pas de partage en ton être, lui qui est tout entier en son être. Si tu te réserves une partie