Série 16- 9 pages

Les trois voies de la vie spirituelle
P. Jean-François- Bonnefoy

Intro
Les trois voies et leurs de degrés
Art 1 Les trois voies et leurs degrés
a- Les trois voies
b- Les trois voies et les trois sens mystiques de l'Écriture Sainte
c- Les degrés des trois voies ou le sétapges de la vie spirituelle
De bons auteurs identifient les trois voies de la vie spirituelle : purgative, illuminative et unitive, avec ses trois degrés ou étapes : commençants, progressant et parfaits. Il faut se défaire de cette conception, si l’on veut comprendre le traité des trois voies de saint Bonaventure, car, selon lui, « chaque voie a ses degrés par lesquels on s’élève des profondeurs et de la misère jusqu’au sommet de la perfection » (ch. III, prol.). Cette doctrine est facile à comprendre, si l’on s’est fait une notion exacte de ce qu’il appel les « voies ».
Art.1. - Les trois voies
À la question : « Pourquoi Dieu vous a-t-il crée ? »

Le catéchisme répond : « Dieu m’a créé pour le connaître, l’aimer, le servir, et par ce moyen obtenir la vie éternelle ». La vie éternelle, le bonheur du ciel et donc la fin ultime, le but suprême vers lequel nous devons ordonner toutes nos actions, particulièrement les activités de notre vie spirituelle. Nous sommes des voyageurs en route vers la patrie, et notre grande préoccupation doit être de nous rendre dignes, en adoptant les dispositions intérieures correspondant à celles qui constituent le bonheur du ciel.

Le bonheur du ciel est fait de trois éléments : Possession éternelle de la paix souveraine, vision face à face de la vérité souveraine et pleine jouissance de bonté ou charité souveraine, ainsi que l’explique saint Bonaventure lui-même dans le préambule ou introduction au chapitre III de cet opuscule. Si l’on y prend garde, les trois éléments que le Séraphique Docteur découvre dans le bonheur du ciel sont mentionnés distinctement et dans ce même ordre, dans l’Introït de la Messe pour les défunts : « Donnez-leur, Seigneur, le repos éternel (=la paix,) et que la lumière qui ne s’éteint pas luise sur eux (=la lumière intellectuelle de la vérité). Il convient, Seigneur de vous offrir des hymnes de Sion, et des vœux en Jérusalem (= hymne de louange ou amour de complaisance, qui est la forme la plus haute de la charité) ».

Si le bonheur du ciel est paix, vérité et charité, il nous faut, pour mériter d’y être introduits, acquérir ces mêmes dispositions dans toute la mesure où la chose est possible ici-bas. La gloire est en effet et non seulement la récompense de la grâce, mais son continuation, son épuisement. La vie éternelle commence sur cette terre. La grâce sanctifiante déposée en nous par le baptême n’est qu’un germe, mais c’est de ce germe, que sortira la gloire éternelle, si toutefois il est convenablement cultivé. Pour se préparer au bonheur du ciel, fait de pais, de lumière et d’amour, il faut donc, dès ici-bas, établir en nous la paix, la vérité et la charité. Mais comment y parvenir ?

Pour arriver à la paix, dont saint Paul a dit : qu’ « elle dépasse tout sentiment » (Phil, 4, 7), il faut se purifier de ses fautes, s’éloigner du mal, car, il disait le saint homme Job, « qui a résisté à Dieu et a eu la paix ? » (Job, 9. 4.)

Pour s’établir dans la vérité, il faut la mettre en pratique, la « faire » selon l’énergique expression de Notre-Seigneur : « Celui qui fait la vérité, arrive à la lumière » (Jp. 3.21). Une chose est vraie dans la mesure où elle est conforme à sa norme : c’est ainsi qu’une parole es dite vraie, si elle est conforme à la vérité objective, si elle exprime la réalité ; un poids, une mesure de longueur sont vrais, s’ils correspondent exactement au modèle fixé par convention. De même, nous serons « vrais » dans la mesure où nos serons conformes à Jésus-Christ, modèle de toute perfection. L’art d’arriver à la vérité consistera donc dans l’imitation de Jésus-Christ par la pratique des vertus.

Pour parvenir à la charité à la charité parfaite, il faut s’entraîner progressivement à l’union avec Dieu, puisque l’amour est par nature une force unitive. Cette union mystérieuse de l‘âme avec Dieu est conditionnée, ainsi qu’on le verra, par la pratique de la vertu, et en particulier par la charité vis-à-vis du prochain, car dit saint Jean, »celui qui dit aimer Dieu et n’aime pas son frère, est un menteur » (I Jo, 4, 20). Néanmoins, c’est dans le secret de la prière, et particulièrement dans la contemplation parfaite qui en est le somment, qu’elle se réalise le plus pleinement.

En résumé, le moyen ou, si l’on veut, la « voie » pour arriver à la paix et la purification de l’âme, et se nomme de ce fait «voie purgative » : la voie pour arriver à la vérité est l’imitation de Jésus-Christ, vraie lumière : elle est dite « voie illuminative » ; la voie pour arriver à la charité parfaite est l’union avec Dieu : on l’appelle « voie unitive ».

Ce nom de « voie » qui déconcerte si facilement certains lecteurs, provoquant d’inutiles efforts d’imagination, n’a donc rien de bien mystérieux. Il est en définitive synonyme de « moyen » l’ensemble des actes par lesquels une âme acquiert l’un des trois éléments constitutifs de la perfection d’ici-bas, à savoir la paix, la vérité, la charité.

La voie purgative consiste à se libérer du péché conduit à la paix. La voie illuminative qui consiste à imiter le Christ conduit à la vérité. La voie unitive qui consiste à adhérer à Dieu conduit à la charité.

Ces voies ou moyens que saint Bonaventure décrit dans cet opuscule, sont parfois appelés par lui «actes hiérarchiques », parce qu’ils contribuent à mettre à l’ordre dans l’âme et à la mettre à sa place dans l’ordre général du plan divin. C’est ce qui lui permet d’établir des parallèles entre eux et les hiérarchies angéliques. Mais cette perspective, réminiscence des ouvrages du pseudo-Denys l’Aréopagite, est en définitive secondaire, est ne doit pas faire perdre de vue l’essentiel, à savoir que les voies ou moyens d’y arriver à la perfection possible ici-bas sont au nombre de trois, (comme les éléments qui constituent cette perfection : la paix, la vérité, la charité), chacune d’elles aboutissant à l’une des dispositions.

B- Les trois voies et les trois sens mystiques de l'Écriture Sainte.

Dans le court prologue de cet opuscule, saint Bonaventure établie un parallèle entre trois voies de la vie spirituelle, et trois sens mystiques de l’Écriture Sainte. Très beau en lui-même, ce rapprochement présente un certain intérêt pour l’interprétation générale de ce petit traité. En voici le texte. Nous l’expliquerons ensuite : » si toute science porte l’empreinte de la Trinité, combien plus trouvera-t-on des vestiges du Dieu Trine dans la doctrine révélée que l’Écriture nous enseigne. C’est pourquoi le Sage dit avoir exposé cette doctrine de trois manières à cause de ses trois sens mystiques, à savoir le sens moral, le sens allégorique et le sens anagogique. Ces trois sens correspondent aux trois actes hiérarchiques de purification, d’illumination et de perfection ».

La Sainte Écriture a ceci de particulier que les faits qu’elle raconte sont souvent le symbole, la figure de quelque autre chose, de sorte qu’il faut alors reconnaître une signification aux paroles (=sens littéral), et une signification ou symbolisme aux choses ou personnes dont il est parlé (=ses mystiques ou spirituel). Il arrive même que ces choses ou personnes ont plusieurs sens mystiques. Pour les distinguer, les exégètes ont appelé sens allégorique celui qui se rapporte à la foi, sens moral, celui que réfère à l’espérance ; sens anagogique, celui qui nous instruit sur la charité. Le premier nous apprend ce que nous devons croire ; le second, ce que nous devons faire ; le troisième, ce que nous devons aimer et chercher par-dessus toutes choses.

Donnons un exemple. Le livre de la Genèse raconte en quelles circonstances Abraham gravit la montagne avec son fils Isaac, chargé du bois sur lequel son père avait l’intention de l’immoler, conformément aux ordres de Dieu : ceci est le sens historique, ou, si l’on veut, le sens littéral du texte sacré. Mais si nous considérons Isaac comme figure du Christ futur, qui, chargé du bois de la croix gravira le Calvaire pour y être immolé par son Père Céleste, nous avons le sens mystique allégorique. Si nous nous arrêtons à l’exemple d’obéissance aveugle que donne soit Abraham et Isaac furent récompensés de leur obéissance par l’apparition du Seigneur, nous serons pareillement récompensés de nos souffrances par la vision béatifique de Dieu dans le ciel nous sommes passés au sens mystique anagogique.

Il est maintenant possible de suivre le raisonnement de saint Bonaventure : si la Sainte Écriture enseigne, grâce à trois sens mystiques, ce que nous devons faire, croire et aimer, tout livre de théologie, mais plus spécialement tout livre de théologie ascétique et mystique, devra, s’il est complet, exposer les mêmes vérités, puisque par définition, un tel livre prétend enseigner la doctrine révélée, éminemment contenue dans la Bible. Notre traité des trois voies de la vie spirituelle développe ce programme, puisque la voie purgative correspond au sens moral de l’Écriture ; la voie illuminative, à son sens allégorique ; la voie unitive, au sens anagogique.

Le parallélisme entre les trois sens mystiques, de l’Écriture et les trois voies n’est donc pas douteux. Mais comment retrouver soit en ceux-ci, soit en celles-là l’empreinte de la Trinité ?

L’existence de telles empreintes ou vestiges de la Trinité Sainte ne peut-être mise en doute. Chaque ouvrier, chaque auteur, chaque artiste à sa manière, à tel point que celui qui la connaît peut dire devant une œuvre anonyme : « Ce sermon est de saint Augustin ; cette toile est de Rubens ; ce choral es de S. Bach. etc » Le Créateur le premier a eu sa manière. Un dans sa nature, trine, dans ses personnes, il a laissé plus ou moins visible, l’empreinte de sa Trinité et toutes ses œuvres spécialement dans celles de l’ordre surnaturel. Le païens eux-mêmes, qui pourtant ne connaissent pas la Trinité, avaient remarqué ce fait et avaient coutume de dire que « tout ce qui est trine est parfait ». Réellement, un regard pénétrant. S’il est éclairé par la foi, retrouve partout la Trinité, dans les lois du raisonnement, comme dans les facultés de l’âme ; dans la liste des trois vertus théologales, comme dans les principes de la géométrie et de la musique (1), elle est partout, mais de mille manières, chaque créature ne pouvant représenter qu’un aspect de la Divinité, infiniment riche dans sa simplicité.

Dans notre cas, pour retrouver la Trinité soit à partir des trois voies, soit à partir des sens mystiques de l’Écriture, il faut passer par les trois vertus théologales : foi, espérance, charité, et les attributs principaux de Dieu : toute-puissance, sagesse, bonté.

La voie purgative, qui conduit à la paix par la lutte conte le mal, correspond, disons-nous, au sens moral qui édifie l’espérance, principe de notre force et de notre persévérance dans le bien. Cette force est émanation de la Toute-Puissance divine laquelle est communément attribuée au Père de qui les deux autres Personnes tiennent tout ce qu’elles sont, et donc aussi tout ce qu’elles peuvent. Rien que le fils et le Saint-Esprit aient une puissance en tout égale à celui du Père. L’Église nous fait dire quand le Symbole : «Je crois en Die, le Tout Puissant… »

La voie illuminative, qui conduit à la vérité par l’imitation du Christ, correspond au sens allégorique qui édifie la foi. Celle-ci, en tant que lumière surnaturelle de l’âme, est figure du Fils, la Sagesse Incréée qui s’est présenté un
Jour aux hommes en leur disant : « Je suis la lumière du monde » (Jo.8,12).

La voie unitive, qui conduit à l’union avec Dieu correspond au sens anagogique, qui nous parle de ce que nous devons aimer et rechercher en toutes choses. La vertu théologale de charité est symbole de l’Esprit-Saint qui procède du Père et du Fils par voie d’amour et est en quelque sort le Lien, de la Trinité Sainte.

De même qu’on peu reconnaître un être vivant aux vestiges qu’il laisse sur le sol qu’il a foulé, ou un artiste à sa manière personnelle, ainsi on peut retrouver les trois Personnes divines dans les trois sens spirituels de l’Écriture, et indirectement tout au moins dans les trois voies de la vie spirituelle, plus clairement dans les vertus théologales de foi, d’espérance et de charité, ou dans les états qui leur succèderont dans l’éternité ; car si «la charité ne passe pas », comme l’enseigne saint Paul (I Cor., 13,8), à l’espérance succèdera la paisible possession ; et à la foi, vision obscure du temps d’épreuve, la vision face à face de la vérité Incréée.

Cette recherche infatigable des échos de l’au-delà, et en particulier des vestiges ou symboles de la Trinité, explique la méthode de saint Bonaventure : il a un faible pour les divisions ternaires. C’est pourquoi, ayant à choisir entre plusieurs manières de diviser le chemin de la perfection, il a généralement donnée la préférence à la division ternaire de ses degrés, ainsi qu’on va le voir.

C- Les degrés des trois voies ou les étapes de la vie spirituelle
L’œuvre de la sanctification n’est pas un jeu d’enfant, ni l’œuvre d’un jour, dit l’imitation de Jésus-Christ. On ne devient pas un saint en un instant.

Dès la plus haute antiquité chrétienne, on s’était habitué à distinguer des étapes dans le chemin qui conduit à la perfection, afin de pouvoir donner à chaque âme chrétienne les conseils, qui convenaient à son état d’avancement. La division ternaire, commencement, milieu et fin est de toute la plus souple, la plus commode, et celle où reflète le plus clairement la Trinité Sainte. Le Père en effet est le principe ou commencement de la vie divine ; le Fils en est le centre ou milieu ; le Saint-Esprit est en l’achèvement ou couronnement. On divisait donc les chrétiens en trois groupe : ceux qui débutent dans le chemin de la perfection, ceux qui sont déjà bien ne route, et ceux qui approche du terme de leur efforts ; ou, pour faire court ; les commençants les progressant et les parfaits.

Ce qu’il importe de bien remarquer, c’est que cette division ne s’identifie pas avec celle des trois voies qui vient d’être exposée. Que l’on soit encore novice ou débutant dans la vie spirituelle, comme c’est le cas des néo-convertis, que l’on s’y soit déjà entraîné depuis longtemps, ou que l’on soit proche de la perfection, il est toujours nécessaire de fuir le mal et de s’en purifier (=voie purgative) ; d’imiter le Christ (=illuminative) et de chercher Dieu dans la prière (=voie unitive).

Néanmoins l’usage de ces moyens variera d’intensité selon l’État d’avancement. Après une période de temps plus ou moins longue, selon la volonté de Dieu et sa propre fidélité à la grâce, il sera considéré comme progressant et emploiera le meilleur de ses efforts à la pratique positive de la vertu par l’imitation du Christ, sans pourtant négliger, la fuite du mal ou la recherche de Dieu. S’il persévère, l’union continuelle avec Dieu deviendra sa principale mais non son unique occupation, car il devra se tenir en garde contre les retours offensifs de l’ennemi, et continuer à imiter le Christ par ses bonnes œuvres.

Cette doctrine est résumé dans le tableau suivant :

Sens de la mache vers la perfection

voies
commençant
progressants
parfaits
Pugatives
Paix et vérité
Iluminatives
Charité
Unitivese
 
Ce tableau n’indique pas le degré de la paix intérieur, de ressemblance avec le Christ et de charité auquel sont parvenus respectivement les commençants, les progressants et les parfaits. A ce compte-là, il attribuerait plus de pais intérieur aux âmes encore novices dans la vie spirituelle qu’à celles qui s’y sont exercées depuis longtemps. On arriverait à des conclusions aussi bizarres en interprétant dans ce sens l’évolution de la voie illuminative. En réalité, la paix intérieure, fruit de la purification, est la ressemblance avec le Christ, objet propre de la voie illuminative croisent en même temps que la charité. Le tableau ci-dessus indique uniquement la mesure de l’effort qu’une même âme doit fournir relativement aux trois voies au fut et à mesure qu’elle avance.

Cette division du chemin de la perfection en trois étapes est commode, mais elle ne s’impose pas. Toute division d’un continu est conventionnelle. On a divisé le jour en vingt-quatre-heures ; on aurait pu tout aussi bien le partager en douze ou en dix ou en trente. Saint Bonaventure le sait, et il garde sa liberté. Quand il énonce le principe général de la division des voies, il ne dit pas : « Chacune a trois degré », mais : « Chacune a ses degrés » (ch. III, pro). Et fait dans les deux premiers chapitres, il adopte la division ternaire des degrés » ; mais, dans le troisième, il recourt à la division septénaire, quitte à monter dans une note comment on peut la remplacer par la division ternaire. (ch.III.5).

Les divisons ternaires néanmoins dominent nettement parce que la doctrine sacrée, plus que toute autre science, porte profondément gravée en elle, l’empreinte de la Trinité. Dans la mesure où elle exprime fidèlement les réalités du monde surnaturel, la théologie mystique procèdera donc souvent par divisions ternaires. Celles que nous avons rencontrées jusqu’ici et qui sont constantes peuvent se résumer dans le tableau suivant.

voies
consiste à
correspond au sens
conduit à la
est approrié au
comme de la vertu
Pugatives
fuir le mal
moral
paix
Père
espérance
Iluminatives
 imitier le Christ
 allégorique
vérité 
Fils
foi
Unitivese
s'unir à Dieu 
anagogique 
charité 
Saint-Esprit 
Charité
Référence

(1)- L’Abbé Berseaux avait écrit sur ce sujet un fort beau libre qui malheureusement n’est pas été réédité, en voici le titre : La Trinité chrétienne, considérée comme la raison dernière de ce qui est, comme l’explication définitive et suprême du comment et du pourquoi des choses, comme la clé de la philosophie altissime, Bar-le Duc, 1876

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