Série-12-Voie raccourcie de l'Amour Divin - 12 pages - 06/12

Les exercices de la voie mystique -3- 3° L'ORAISON

Par P. Martial Lekeux, franciscain

Les exercices préparatoires de la via mystica, tels que les propose H. de Herp, peuvent s'expliciter de la sorte :

1° Penser à Dieu d'une façon qui suscite l'amour

a- tâcher de percevoir la beauté de Dieu à travers celle de ses oeuvres;

b- se pénétrer de l'amour dont il nous aime;

c- très particulièrement contempler le Christ, sa vie et sa Passion.

2° Vivre avec Dieu, ce qui comporte deux exercices simultanés :

a- marcher en la présence de Dieu;

b- lui parler, par de continuelles élévations et aspirations.

3° Ces différentes démarches se condenseront à certains moments dans la pratique de l'oraison.

4° Enfin, tout cela devra se traduire en vertus : la contemplation du Christ se résoudra en imitation du Christ.

 

3° L'ORAISON

Cette pratique des aspirations répétées au cours de la journée, pour sanctifiante qu'elle soit, ne constitue pourtant qu'une partie de la vie d'union. Elle présente un inconvénient : mêlées aux occupations courantes, ces prières trop brèves et plus ou moins espacées n'ont pas le temps de pénétrer l'âme et d'y exercer leur action avec toute l'efficacité voulue; après une aspiration, on est repris par le flux des soucis terrestres et, sauf le cas où l'action de la grâce s'est fait sentir puissamment, on risque beaucoup de retomber dans la distraction. Il faut tâcher, avons- nous vu, de rester sous l'influence de cette prière, de la prolonger dans l'action; mais précisément cette influence, faute de temps, n'aura pu, bien souvent, s'imposer avec assez de force pour persévérer longtemps. Aussi faut-il considérer cet exercice plutôt comme un procédé d'entretien d'une action qui se sera exercée autre part. Ce sont, dans nos jardins spirituels, des ondées, bienfaisantes sans doute mais passagères, et qui ne peuvent suppléer à la pluie persistante, seule capable d'imprégner le sol.

Pour permettre à la grâce d'opérer en profondeur et de laisser des résultats durables, il faudra, à côté de cette pratique nécessaire, se ménager des temps d'arrêt, des heures privilégiées où, se libérant de tout autre souci, l'âme se plonge longuement dons la prière, uniquement occupée à penser aux choses de Dieu, à s'unir à lui, à capter les grâces de l'Esprit- Saint et à se les assimiler : c'est l'exercice de la sainte oraison.

Nul n'est plus nécessaire à celui qui prétend vivre surnaturellement et progresser dans l'amour divin. Là, dans ce contact prolongé avec Dieu, l'esprit s'imprègne de la lumière d'en-haut, le coeur s'échauffe dans l'amour, l'âme peut à loisir examiner son état, y trouver les remèdes, prendre les résolutions qui vont amender sa vie et lui imprimer un nouvel élan.

Il est donc indispensable que chacun se réserve chaque jour le temps voulu pour un aussi bienfaisant exercice. L'amour s'entretient par la fréquentation, non seulement par quelques mots passagers, mais par des conversations de longue durée, et d'autant plus que Dieu doit être cherché et que son amour ne nous est pas naturel comme celui des créatures. Prétendre impossible de trouver ce temps-là, c'est avoir organisé sa vie au rebours de tout sens surnaturel et se priver de toute chance de jamais arriver au but.

Aussi bien, vous ne réussirez dans l'exercice des aspirations que si vous vous acquittez aussi de celui de l'oraison : c'est dans celui-ci que vous ferez le ressourcement de votre piété, que vous trouverez les saintes pensées et les sentiments d'amour qui devront nourrir votre âme parmi les tâches du jour, y susciter ces incessantes élévations, les rendre faciles et ferventes. Les deux pratiques se soutiennent mutuellement et doivent toujours marcher de pair.

Certaines personnes éprouvent des difficultés à faire oraison.

Elles doivent savoir que cela est normal aussi longtemps que l'âme n'est pas complètement conquise à l'amour, qu'au demeurant, c'est en forgeant qu'on devient forgeron et qu'à la longue, à s'y exercer et à mesure que leurs efforts dans la vertu et l'oraison elle-même les rapprocheront de Dieu, celle-ci leur deviendra douce, facile et comme naturelle.

Elles doivent ensuite prendre une notion exacte de ce qu'est l'oraison. C'est un exercice qui intéresse tout ensemble l'esprit, la volonté et le coeur. Sous sa forme principalement rationnelle, réflexive et volontaire, elle prend plutôt le nom de méditation; celle-ci, comme nous l'avons vu, trouve surtout sa place dans la phase ascétique de la vie spirituelle. Au stade où nous sommes parvenus, il s'agira plutôt d'une oraison affective, qui est un simple entretien cordial avec Dieu : l'essentiel est ici d'éveiller de pieux sentiments, de les entretenir et de les aviver, afin de rendre l'amour plus fervent. Le but est l'union avec Dieu.

Il faut enfin, pour réussir dans l'oraison, employer une méthode judicieuse. Les franciscains ont, en général, une préférence pour une oraison très simple, assez libre, surtout affective, dont l'objet est Dieu lui-même, et surtout le Christ et sa Passion. Elle consistera parfois en simples aspirations répétées, comme au courant de la journée, mais déga­ gées cette fois du voisinage des soucis extérieurs.

Nous trouvons un exemple caractéristique de cette façon chez le récollet flamand Mathias Croonenborgh, qui cherche à rendre l'exercice de l'oraison aussi simple, facile et naturel que possible. Il prend comme sujet la contemplation des saintes plaies de Jésus, mais sa méthode peut s'appliquer à toute autre matière apte à nourrir l'amour.

MANIÈRE SIMPLE DE FAIRE ORAISON par Mathias Croonenborgh
(L'oraison simplifiée,
ch. if-iv) MARCHE GÉNÉRALE DE L'ORAISON

Pour faire votre oraison, vous pourrez procéder de la sorte :

Premièrement, sitôt à la place où vous voulez prier, fermez les yeux du corps et, ouvrant ceux de l'esprit, mettez-vous, par la foi, en présence de Dieu, vous rappelant que Jésus, par sa divinité, est près de vous et en vous, à tel point que cette divinité vous entoure et vous imprègne complètement.

Devant ce Seigneur ineffable, humiliez-vous profondément; dites-lui votre regret d'avoir offensé son infinie bonté à qui reviennent toute louange, tout service, tout amour; puis remettez-vous entre ses mains, entièrement, laissant tout autre souci, n'ayant plus qu'un désir : que par cette oraison vous puissiez mieux le connaître, l'aimer, le bénir et le servir.

Deuxièmement, ainsi préparé par cette reprise de contact avec Dieu, contemplez simplement les saintes plaies de votre Sauveur. Souvenez-vous que, dans l'effusion de son sang précieux, il endura les plus atroces douleurs, que ce sang divin, d'un prix et d'un mérite infinis auprès de son Père céleste, fut la sura­ bondante rançon de nos âmes, qu'il a fait et souffert tout cela poussé par un pur et indicible amour pour vous pécheur qui n'y aviez aucun droit.

Troisièmement, tenez alors votre esprit en repos dans cette contemplation de Jésus crucifié, sans vous étendre davantage en réflexions ou représentations. Mais, sachant est là, près de vous, en vous, efforcez-vous d'éveiller dans votre coeur de saintes affections, offrez-lui votre pauvre âme, confiez-vous à lui, unissez-vous à lui, reposez-vous en lui.

Puis, au nom de ces saintes plaies et du sang précieux qui en jaillit, demandez à Jésus, à son Père ou à l'Esprit-Saint, tout ce que vous désirez pour vous-même et pour vos amis vivants et défunts.

EXPOSÉ PLUS DÉTAILLÉ DE CETTE FAÇON DE PRIER

Beaucoup d'âmes pieuses s'embarrassent et se tourmentent si bien au sujet de la méditation qu'elles finissent par n'en éprouver qu'ennui et aversion.Devant les gros livres qui, pour cet exercice, donnent une multitude d'explications et de règles, elles sont comme des enfants devant un épouvantail. Elles se persuadent que l'oraison est au-dessus de leurs forces, apprenant qu'elle requiert de multiples opérations intellectuelles, de longues réflexions, des raisonnements et considérations complexes sur la matière pro-Posée et ses divers aspects.

En réalité, si l'on expose correctement ce qu'est l'oraison, on se rendra compte que méditer par exemple sur quelque mystère de la vie du Christ, et en particulier sur ses saintes plaies, n'est vraiment pas aussi ardu que ces bonnes âmes l'imaginent.

La méditation consiste simplement à prendre d'une chose une certaine connaissance pour amener notre volonté à l'aimer ou à la repousser, suivant que nous en jugeons. C'est considérer intérieurement un objet, en vue d'émouvoir la volonté et de lui faire produire de saintes affections. Celles-ci sont toujours le point essentiel qu'il faut chercher dans l'oraison — ce qui implique évidemment une connaissance préalable de l'objet : on ne provoque la volonté à l'aimer que si l'on voit qu'il est aimable.

Mais on peut connaître un objet de deux façons :

D'abord par raisonnement : on considère la chose sous différents points de vue, on pèse les raisons qui la rendent digne d'amour ou de haine, et l'on accumule les réflexions propres à susciter ou aviver les sentiments voulus. Cette méditation est bonne, et elle peut être à conseiller; mais il faut convenir qu'elle est laborieuse et peu à la portée de certains esprits : il est des personnes qui ne seraient guère capables de pareils développemnts sur un sujet donné; elles aiment ou détestent suivant une appréciation de simple intuition. Que si l'on veut les contraindre à réfléchir longuement sur un mystère dans tous ses détails, elles ont bientôt épuisé la matière et dévient sur toutes sortes de pensées étrangères.

Elles feront bien de s'en tenir à leur manière habituelle, qui est la deuxième façon de connaître un objet : par un regard unique, sans raisonnement ni spéculation ; c'est ainsi que nous connaissons les choses de la foi, qui nous propose les mystères divins simplement et sans arguments. Bien que ce soit là une connaissance obscure, surnaturelle et indépendante de la raison, elle donne plus de certitude et a plus d'efficacité que l'autre pour émouvoir la volonté. Elle suffit pour porter à l'amour et à l'union divine. Car si la seule vue d'une belle créature ou le simple souvenir d'une chose agréable suffisent à enflammer le coeur, pourquoi l'âme qui cherche Dieu ne serait- elle pas attirée par le charme divin des saints mystères, qui se révèle à tout esprit qui les contemple avec foi ou se les rappelle pieusement ? D'autant plus qu'en cette vie mortelle notre coeur a plus de capacité à aimer Dieu que notre intelligence à le connaître.

Voyez maintenant combien il est facile de faire oraison par la contemplation des saintes plaies du Christ. Elle n'exige pas de vous un esprit vaste ni subtil : il vous suffit de regarder avec attention et piété le mystère des saintes plaies, du précieux sang et de l'amour de Jésus, et de vous remémorer tout cela par la simple connaissance que vous en donne la foi. Après quoi vous n'avez plus qu'à éveiller en vous des sentiments d'amour, de désir, d'union et de bon propos. C'est là toute la substance d'une parfaite oraison. Et c'est le fond de toutes les règles et méthodes que l'on trouve dans les livres.

Y a-t-il homme d'un esprit si lourd ou à ce point absorbé par ses affaires qu'il ne puisse, le matin, se représenter par la foi que Jésus, Dieu incarné, a eu les mains et les pieds cloués à la croix, que, par un indicible amour et dans d'atroces douleurs, il a répandu son précieux sang pour nous sauver, et que le coeur très aimant de Marie fut en même temps percé d'un glaive ? Et quel est celui qui, considérant ces choses, ne puisse tout aussitôt provoquer dans son âme de saintes affections pour son Sauveur crucifié ?

C'est tout ce qui vous est demandé : vous rappeler d'abord ceci que vous savez par la foi : que Jésus, qui a été cloué à la croix, en a conservé cinq plaies sanglantes. Alors, unissez votre volonté à la sienne, demandez-lui toutes grâces par le mérite de ces blessures, promettez-lui de mieux le servir, offrez- lui toutes les pensées, paroles, actions et souffrances de la journée en union à ses précieuses souffrances et à son incomparable amour.

Quand vous serez à court d'idées, répétez par exemple quelques demandes du Pater en les appliquant à cette contemplation des saintes plaies, ou redites lentement la Salutation angélique, suppliant votre douce Mère de s'unir à vous pour louer son divin Fils. Et si à un moment vous éprouvez un attrait particulier pour quelque sentiment, arrêtez-vous-y, sans chercher davantage, aussi longtemps qu'il persistera. Vous aurez fait de la sorte une excellente oraison.

Vraiment, ce procédé est si facile et si bien à la portée de tous, que nul ne pourrait s'en excuser sous prétexte d'incapacité, et qu'on ne pourrait en imaginer un qui soit plus aisé, ni plus profitable.

Faites-en l'épreuve : vous en constaterez bientôt les heureux résultats, tant dans la dévotion que dans le progrès des vertus. L'amour dans votre coeur dépassera de loin les connaissances de votre esprit, vos mauvais penchants diminueront peu à peu, vous deviendrez plus vaillant pour vous vaincre, plus peut-être que ceux-là qui se seront évertués à de longues et profondes spéculations.

On objectera peut-être qu'à se tenir à cette manière on sous- estimera et négligera les procédés classiques enseignés par les livres. A quoi je réponds : qu'importe qu'on abandonne le grand chemin quand on peut arriver au but par un sentier plus court ? Quand, par le simple regard de la foi, on arrive à enflammer son coeur, à aimer Dieu et à s'unir à lui, qui doit être l'unique lieu de notre repos, quel inconvénient y a-t-il à abandonner la longue route des raisonnements à ceux qui ne peuvent ou ne veulent prendre ce sentier de raccourci ?

ORAISON DE SIMPLICITÉ

Il est des âmes, déjà plus exercées dans la prière mentale ou spécialement attirées par. Dieu, qui, aussitôt devant Jésus crucifié, s'élèvent jusqu'à l'amour divin et y demeurent, tranquillement, se tenant en sa présence avec un respect sacré et une amoureuse soumission de tout leur être à son divin plaisir. Elles ne pensent plus à aucun point particulier, et moins encore à elles-mêmes, mais, uniquement occupées de lui, restent, comme Madeleine, dans un complet abandon à sa sainte volonté, attendant qu'il leur parle, les éclaire, leur dispense ses dons et fasse d'elles tout ce qu'il voudra.

Comme un enfant humble et aimant se tient avec respect et affection près de la table de son père pour lui être agréable, n'exigeant rien et se confiant en lui, ainsi ces âmes demeurent devant leur Dieu dans l'oubli d'elles-mêmes, pleines d'adoration et d'amour, uniquement désireuses de lui plaire et de se soumettre à sa volonté. S'il ne leur donne rien, elles acceptent de ne rien recevoir : puisqu'il le veut ainsi, elles restent calmes et paisibles. Ont-elles des distractions, éprouvent-elles quelque trouble ou des imaginations étrangères, elles tâchent doucement de ramener leur coeur à Dieu par des désirs et des affections d'amour et de complaisance, ranimant leur mépris pour tout ce qui est hors de lui, sans trop s'inquiéter de ces pensées impor­ tunes. Quoi qu'il leur survienne, elles se gardent simplement attachées à l'Amour infini qui est en elles et qui est Dieu lui-même.

Rien ne fait mieux saisir ceci que l'image de l'aiguille aimantée, qui, mystérieusement, revient toujours vers le nord, de quelque façon qu'on la pousse et la détourne. Ainsi ces âmes, touchées par l'amour divin, se maintiennent constamment orientées vers Dieu, et de la sorte demeurent continuellement en sa présence. Non pas qu'il leur faille sans cesse renouveler la pensée de cette présence en répétant intérieurement : « Dieu est présent en mo i », ce qui ne serait pas possible; mais elles conservent — et cela suffit — une attention virtuelle à la divine présence, qui consiste à être, au fond d'elles-mêmes, absorbées en Dieu, désireuses de lui plaire et d'accomplir sa volonté, n'aspirant qu'à le connaître et à l'aimer.

Heureuses les âmes qui sont ainsi attirées par Dieu pour l'adorer en esprit et en vérité! Rien d'étonnant que deux heures d'oraison leur semblent souvent trop courtes, et qu'elles passent fréquemment et sans peine la moitié de la nuit en prière, n'exhalant parfois que quelques mots très simples : « Mon Dieu et mon tout! O Jésus, au nom de votre amour, parlez, votre serviteur écoute : je ne suis qu'un rien devant vous, que désirez-vous que fasse ce rien ? Divin Seigneur, jetez un regard sur moi, pauvre petit », et ainsi de suite.

Et qu'on ne pense pas que ces âmes restent oisives dans cette quiétude. Bien au contraire : elles pratiquent, dans leur fond intime, les plus hautes vertus : la foi en la présence de Dieu, en sa bonté, en son amour; l'espérance, en se remettant uniquement à lui pour en recevoir ce qu'il leur sait utile : la résignation, s'abandonnant entièrement entre ses mains; l'action de grâces, ayant le désir habituel qu'il soit adoré, aimé et loué en elles; l'humilité la plus profonde par l'aveu sincère de leur néant.

Et si vous voulez juger de cette oraison à ses fruits, vous constaterez que ces âmes deviennent de plus en plus éloignées du péché, que si parfois elles tombent encore par surprise ou par faiblesse, aussitôt l'amour les fait rebondir vers Dieu, si bien que leurs chutes leur sont un profit, qu'elles en retirent une compassion plus grande pour les pécheurs, deviennent plus prudentes, plus mortifiées et plus patientes, et se détachent de plus en plus de tout ce qui n'est pas Dieu.

Les âmes qui désirent arriver à cette sorte d'oraison doivent savoir d'ailleurs qu'elles n'ont pas à faire plus grand cas qu'il ne convient de la dévotion sensible, et moins encore des dons gratuits tels que visions et révélations. Cependant, si dans cette quiétude on se sent attiré à s'arrêter à quelque pieux sentiment, il ne faut point négliger cette grâce, comme certains l'enseignent abusivement sur la foi de quelque livre qu'ils ont mal compris.

Si par exemple notre coeur se sent porté à la contrition parfaite de ses fautes ou à quelque acte d'amour ou de gratitude, nous pouvons certes et nous devons suivre cet attrait autant qu'il est en notre pouvoir et entretenir ces sentiments aussi longtemps que notre coeur y est incliné et s'y maintient : agir autrement serait enrayer les inspirations divines.

D'autre part, il faut comprendre qu'une âme vertueuse peut aimer Dieu sans sentir qu'elle l'aime. Un pécheur peut, avec l'aide de la grâce, faire un acte de contrition parfaite et avoir un sincère amour pour Dieu, sans rien ressentir. Alors, pourquoi cette âme pieuse ne pourrait-elle faire un acte d'amour sans le sentir ? Même quand il lui semble ne rien faire et demeurer oisive, alors encore elle ne cesse d'aimer Dieu et d'être unie à lui, comme le prouve ce désir profond qui persiste en elle de s'attacher à lui et d'accomplir en tout sa volonté, tandis que toute pensée contraire est comme un dard qui blesse son coeur. Elle voudrait brûler d'amour pour son Dieu, mais le Seigneur la laisse dans l'obscurité et la sécheresse pour des raisons profondes que connaît sa sagesse.

Certains peut-être trouveront trop simple la méthode du P. Croonen­ borgh, et ne parviendront guère à s'y tenir longtemps, s'efforçant en vain à tirer de leur coeur les sentiments qu'il nous suggère. C'est que peut-être ils ne sont pas mûrs pour l'oraison affective pure et simple, ou qu'ils traversent une période de sécheresse, à moins que ce ne soit simplement une question de tournure d'esprit.

Ils pourront essayer d'une oraison mixte, à la fois discursive et affective, de façon à chercher dans la pensée un aliment pour le coeur : qu'ils commencent par réfléchir sur un sujet capable d'éveiller l'amour; et s'ils ne trouvent rien d'eux-mêmes, qu'ils prennent un livre. Saint Pierre d'Alcantara signale la lecture et la méditation parmi les éléments qui peuvent concourir à une bonne oraison. Peu à peu, ils s'entraîneront ainsi, et ces préliminaires tomberont d'eux-mêmes quand ils ne seront plus nécessaires.

Pour tous, au demeurant, des difficultés, des dangers, des erreurs sont possibles. Des âmes simples, naturellement affectives et déjà ferventes, pourront s'en tirer sans trop de peine, mais pour d'autres, différentes questions se poseront, devant lesquelles elles pourraient se trouver arrêtées ou se fourvoyer. L'oraison est la chose la plus simple qui soit, mais nous excellons à compliquer les choses simples, par inadaptation au monde surnaturel.

Nous demanderons la réponse à ces problèmes à un maître incontesté de la vie spirituelle, saint Pierre d'Alcantara . De son précieux petit Traité de l'oraison nous prendrons, sauf quelques coupures, les Avis, qui en sont la partie la plus remarquable, On admirera la sagesse et le solide bon sens de ce grand contemplatif, la précision et l'équilibre de sa doctrine, et comme il sait allier l'énergie et la prudence, l'élan et la discrétion. On sent l'homme à qui une grande expérience des choses spirituelles permet de circuler à l'aise parmi toutes les difficultés.

Il faut lui savoir gré aussi de signaler un point souvent négligé : l'étroit r apport qui existe entre oraison et dévotion, entre l'exercice et le fonds d'où il doit tirer tous ses éléments, c'est-à-dire l'âme elle-même et ses dispositions intimes. Et c'est bien ce qu'il importe de ne jamais oublier : parmi les facteurs de succès ou d'échec dans l'oraison, l'état préalable de l'âme, et donc la vie elle-même, compte pour la part, de loin, la plus importante

CONSEILS POUR L'ORAISON de saint Pierre d'Alcantara (Tirés du Traité de l'oraison)
I. — QUELQUES AVIS PRATIQUES AU SUJET DE L'ORAISON

Le grand Maître de l'oraison est l'Esprit-Saint. Il n'en est pas moins vrai, l'expérience l'a assez montré, que pour s'y adonner il est besoin de certains conseils : car la voie qui mène à Dieu est ardue et semée de difficultés, si bien qu'un guide y est nécessaire. Faute de cette aide, beaucoup s'égarent, perdent un temps précieux hors du droit chemin, et en tout cas parviennent moins vite au résultat désiré.

Premier avis. — Au sujet de la matière et de la marche qu'on s'est fixées pour l'oraison, il ne faut pas en être esclave au point de croire mal faire de passer à quelque autre sujet qui nous donnerait plus de dévotion. Car la fin de tous ces exercices est la dévotion : et donc ce qui nous approche le mieux de ce but doit toujours être estimé le meilleur et le plus profitable. Il ne faut pourtant pas changer de sujet à la légère et pour le premier motif venu, mais seulement quand on y voit un avantage sérieux et manifeste.

Si donc en un endroit de l'oraison on ressent plus de ferveur, qu'on s'y arrête aussi longtemps que durera ce sentiment, quand bien même tout le temps de l'exercice y passerait. La dévotion étant le but, il serait déraisonnable de chercher ailleurs, avec un espoir douteux, ce que l'on tient avec certitude.

Deuxième avis. — Il faut éviter dans l'oraison l'excès des spéculations mentales : il sera plus efficace de recourir aux effusions du coeur qu'aux raisonnements qui flattent la curiosité de l'esprit. Aussi ceux-là se trompent qui abordent la méditation des saints mystères comme s'ils étudiaient en vue de préparer un sermon : c'est là disperser l'esprit plutôt que le recueillir, c'est se distraire plutôt que rentrer en soi-même. Le résultat est qu'au sortir de l'oraison, ces hommes se trouvent secs, sans dévotion et aussi prompts qu'avant à la dissipation. En réalité, ils n'ont pas prié, mais étudié et disserté, ce qui est tout autre chose que de faire oraison. Qu'ils se souviennent plutôt que dans cet exercice il nous faut davantage écouter que parler.

Pour s'en bien acquitter, qu'on s'y présente avec l'humilité d'une vieille femme ignorante; qu'on y apporte une volonté disposée à sentir et à goûter les choses divines, plutôt qu'un esprit aigu soucieux de les disséquer et de les analyser : ceci est le fait de ceux qui s'appliquent à l'étude d'une science, et non pas de celui qui s'adonne à la prière et à la méditation, en vue de toucher et d'enflammer son coeur et de verser les larmes d'une pieuse dévotion.

Troisième avis. — Si, comme nous venons de le voir, il faut modérer l'activité de l'intelligence et la subordonner à celle de la volonté, il convient de remarquer d'autre part qu'à la volonté elle-même il y a lieu d'assigner des limites qu'elle ne peut franchir sans dommage : il est à craindre qu'elle mette à son action trop de véhémence et d'agitation. Sachons donc que la dévotion ne doit jamais être extraite de l'âme à force de bras, comme se l'imaginent certains qui, méditant sur les souffrances du Christ, excitent en eux une tristesse immodérée et forcée pour se contraindre aux larmes et à la compassion : par cette conduite ils se dessèchent plutôt le coeur et, comme le dit très justement Cassien, le rendent inapte à recevoir les visites divines. Il arrive, de surcroît, que ces excès portent préjudice à la santé du corps : et souvent, par suite de l'impression pénible que cette violence laisse dans l'âme, celle-ci en garde une telle répugnance qu'elle appréhende de retourner à un exercice qui lui a valu une telle tablature. Que l'homme d'oraison ne se mette donc pas exagérément en peine, quand il contemple la Passion du Christ, de ressentir une compassion sensible; mais qu'il lui suffise de se mettre devant les yeux ce que le Christ a enduré et d'y arrêter un regard simple et tranquille; qu'il contemple ces souffrances d'un coeur tendre et compatissant, plus disposé à recevoir les sentiments que lui inspirera la miséricorde divine qu'à en provoquer par des efforts violents. Cela fait, qu'il ne s'attriste et ne se trouble pas de ce qu'il n'aura pas plu à Dieu de lui accorder,

Quatrième av i s.

— De ce qui précède on peut déduire quelle est l'attention qu'il convient d'apporter à l'oraison : il y faut un coeur alerte, tendu vers les réalités d'en-haut et détaché des choses terrestres; mais il n'est pas moins nécessaire de mettre à cette attention une sorte de suave modération, tant pour ne pas nuire à la santé que pour ne point contrarier ou éteindre la dévotion.

Cinquième avis. — Parmi tous ces avis, celui-ci est le plus important. Si, se mettant en prière, l'homme d'oraison ne ressent pas d'emblée cette douceur de dévotion qu'il désire, qu'il ne se laisse pas abattre et n'abandonne pas l'exercice commencé, mais, avec patience et persévérance, qu'il attende la venue du Seigneur : qu'il songe à la sublimité de la Majesté divine, à la bassesse de notre condition et à l'importance de la démarche qu'il fait : tout cela mérite bien que parfois on attende un peu au seuil de ce Palais sacré. Si, après quelques délais, le Seigneur vient à lui, qu'il lui rende grâces de cette condescendance aussi bienveillante que gratuite. Que si l'attente se prolonge, qu'il s'humilie devant son Seigneur et avoue qu'il ne mérite nullement cette grâce. Et si alors même Dieu ne le visite pas, qu'il supporte cela d'une âme sereine, estimant suffisant de s'être offert à lui avec tout ce qu'il a et d'avoir fait de son côté ce qui était en son pouvoir. Bien qu'il n'ait pas adoré Dieu d'une affection sensible, qu'il se contente de l'avoir fait en esprit et en vérité : c'est de la sorte que Dieu veut être adoré.

Qu'on le tienne pour assuré, c'est ici l'écueil le plus dangereux et le plus perfide de la navigation qu'est la vie spirituelle,c'est l'endroit où se reconnaissentles vrais serviteurs de Dieu, séparent des déserteurs. Celui qui sortira victorieux de cette épreuve-là triomphera dans toutes les autres.

Au demeurant, s'il vous semble que vous perdez votre temps à poursuivre une oraison où vous vous fatiguez la tête sans profit, rien ne vous empêche après vous y être essayé de votre mieux, de prendre un livre et de remplacer l'oraison par la lecture. Mais que celle-ci ne soit ni hâtive ni superficielle : faites- la lentement, tâchez de goûter ce que vous lisez, et, fréquemment, faites-y une pause pour mêler l'oraison à la lecture. Cette méthode, très profitable, est accessible à tout fidèle, même aux plus incultes et aux plus novices en ces voies.

Sixième avis. — Cet avis-ci ne diffère pas beaucoup du précédent; et il n'est pas moins nécessaire. Le serviteur de Dieu ne doit pas se contenter de trouver dans la méditation quelque vague impression sensible, comme ceux-là qui, ayant versé une petite larme aride ou ressenti une légère émotion du coeur, mettent fin à l'exercice et estiment avoir atteint le but. Cela ne suffit nullement au dessein que nous nous proposons. Pour féconder la terre, il ne suffit pas d'une ondée passagère qui ne fait qu'agglutiner les poussières et humecter superficiellement le sol, mais il y faut des pluies abondantes qui pénètrent profondément le terrain, l'abreuvent à satiété et lui permettent de fructifier : ainsi pour nous rendre aptes à produire les fruits des bonnes oeuvres, nous avons besoin d'une abondance des eaux célestes.

C'est donc à juste titre que les maîtres de la vie spirituelle nous conseillent de consacrer à cet exercice un temps aussi long qu'il nous est possible. Et il sera certes plus efficace de prendre en une fois un espace de temps assez considérable que de morceler ce même espace en plusieurs. Car si la durée de la prière est courte, elle sera dépensée presque entièrement à apaiser l'imagination et à recueillir le coeur, et souvent, le moment venu de récolter les fruits de ces efforts, on interrompt l'oraison (1) .

Il est vrai que, quand la méditation succède à quelque autre exercice de piété, tel que les matines, la sainte messe, une lecture pieuse ou une prière vocale, l'âme est mieux disposée au recueillement et y arrivera à moins de peine. Le bois déjà sec s'enflamme facilement : ainsi le coeur déjà préparé s'allumera plus vite au feu divin.

Quant à ceux qui sont tellement assujettis aux multiples occupations des affaires qu'ils ne pourraient disposer d'un temps long, qu'ils donnent néanmoins à Dieu le peu qu'ils ont, aussi fit la pauvre veuve de l'Evangile : car s'il n'y a pas de leur négligence à y mettre obstacle, Celui qui subvient aux divers besoins de toutes créatures pourvoira aussi aux leurs avec libéralité.

— En relation avec ceci, les auteurs donnent cet Septième avis. quand l'homme de prière, au cours de l'oraison ou en dehors, éprouve un sentiment de dévotion particulièrement vif, il doit saisir cette occasion et éviter absolument de laisser passer cette grâce sans profit. Car sous le souffle de cette brise tranquille, il fera plus de chemin en une heure qu'il n'en ferait autrement en bien des jours. C'est ainsi qu'agissait notre Père saint François : il attachait tant de prix à ces visites divines que, même en voyage, s'il recevait de Dieu une de ces faveurs, il faisait prendre les devants à ses compagnons ou ralentissait sa marche pour demeurer seul jusqu'à ce qu'il eût assimilé - ce suave aliment que lui dispensait le ciel. Ceux qui n'ont pas ce souci de bien recevoir les visites du Seigneur en sont punis en ceci que quand, dans la suite, ils cherchent Dieu, ils ne le trouvent plus.

Huitième avis. — Ce dernier avis est, lui aussi, d'une grande importance. Dans l'exercice de l'oraison, il faut unir la méditation à la contemplation, celle-là étant l'échelle qui conduit à celle-ci. Il importe de ne pas perdre de vue le rôle de l'une et de l'autre. Celui de la méditation est de s'appliquer à considérer les choses divines, s'attachant tantôt à l'une tantôt à l'autre, en vue d'éveiller dans le coeur quelque pieux sentiment, comme on bat le briquet pour en tirer une étincelle. La contemplation, qui prolonge la méditation, a à sa disposition le feu ainsi allumé : cette ferveur laborieusement suscitée, elle la goûte dans le silence et la paix de l'esprit, non plus à grand renfort de raisonnements et d'efforts intellectuels, mais par une sorte d'intuition pure et simple de la vérité. La méditation, dit un saint Docteur, agit avec grand travail et mince résultat, la contemplation le fait sans aucune peine et avec d'immenses profits : celle-là cherche le fruit, celle-ci le savoure; celle-là mâche les aliments, celle-ci s'en nourrit; celle-là examine et raisonne, celle-ci, d'un simple regard, contemple ce qu'elle aime et le goûte. Pour conclure, l'une se présente comme le moyen,l'autre comme la fin, l'une comme la route et la marche, l'autre comme le terme et le repos.

Tout cela se résume dans cet axiome enseigné par tous les maîtres de la vie spirituelle, mais dont peu saisissent le sens réel : « Le but atteint, on laisse les moyens. » Une fois au port, la navigation cesse : ainsi celui qui, par le labeur de la méditation, est parvenu au calme suave de la contemplation, doit abandonner les voies pénibles du raisonnement discursif, se contenter du souvenir de Dieu que, d'un simple regard, il perçoit comme présent devant ses yeux, et, dans la joie, savourer le sentiment qu'il lui inspire, soit l'amour, soit l'admiration, soit le bonheur. La raison en est que le but à atteindre consiste plus dans l'amour et les affections de la volonté que dans les réflexions de l'esprit : quand donc la volonté est parvenue à cet état affectif qu'elle cherchait et se trouve sous son influence, il faut autant que possible s'abstenir de tout raisonnement et de toute réflexion, pour laisser l'âme libre de concentrer toutes ses forces sur ce sentiment sans être troublée ou distraite par l'action des autres facultés. De là ce conseil que donne un docteur : Dès que vous vous sentez enflammé de l'amour divin, laissez tomber toute autre pensée, si profondes et sublimes que puissent être ces conceptions : non pas qu'elles soient mauvaises, mais parce qu'alors elles empêcheraient un bien plus grand. Ce qui veut dire qu'une fois au but il faut laisser le travail de la méditation pour l'amour de la contemplation.

C'est, pour en venir au concret, ce que nous pourrions faire à la fin de chaque oraison, quand, après les autres points, nous avons demandé la grâce de l'amour divin.

Et cela pour deux raisons
: d'une part il est à supposer que les efforts précédents auront produit quelque fruit de dévotion : « La fin de l'oraison est meilleure que le début », dit le Sage; et d'autre part, après le labeur de la méditation et de l'oraison, il semble raisonnable de laisser l'esprit respirer et reposer paisiblement dans les bras de la contemplation.

A ce moment donc, que l'on refoule toute imagination qui se présenterait à l'esprit, qu'on mette la réflexion au repos, et qu'on garde la mémoire fixée en Dieu, songeant qu'on se trouve en sa présence, sans pourtant le contempler sous un aspect particulier : qu'on se contente de cette connaissance que nous donne la foi; et sur cette connaissance qu'on fasse agir la volonté et le coeur, puisque c'est l'amour qui seul embrasse Dieu, en quoi consiste le fruit de toute la méditation : car c'est à peine si l'intelligence peut comprendre quelque chose de l'Etre divin, tandis que le coeur peut l'aimer intensément.

Qu'on s'abstraie donc alors de toutes les choses sensibles et se recueille en soi-même, en ce centre de l'âme où est de Dieu. Là, qu'on l'écoute attentivement, comme on prêterait l'oreille à une voix venant d'une haute tour, ou comme le possédant au centre de son coeur, ou comme si dans le monde il n'y avait plus que deux choses : soi-même et Dieu. J'irai plus loin : qu'on oublie jusqu'à soi-même et ce qu'on fait : car, comme dit un Père, la parfaite oraison est celle où l'on prie sans avoir conscience que l'on prie.

Ce n'est d'ailleurs pas seulement à la fin de l'exercice qu'il faut agir ainsi, mais au cours même de l'oraison, en quelque endroit que nous saisisse cette espèce de sommeil spirituel, l'intellect étant comme endormi par l'ardeur de la volonté : il faut alors savourer cet aliment très délicat aussi longtemps qu'il nous est donné. Celui-ci assimilé on retournera à la méditation pour poursuivre l'exercice. Ainsi fait le jardinier qui veut irriguer un carré : y ayant versé de l'eau, il attend que le sol l'ait complètement absorbée, puis il recommence à verser et ainsi de suite jusqu'à ce que la terre soit profondément pénétrée d'une bienfaisante humidité.

Ce que l'âme éprouve dans cette quiétude, la lumière qui l'inonde, la joie, le rassasiement, les délices qui la comblent, la charité et la paix intime dont elle se sent imprégnée, aucune langue ne peut l'exprimer : c'est là la paix qui excède tout sentiment, et ce bonheur est tel qu'il dépasse tout ce qu'on peut ressentir ou concevoir ici-bas. Il en est que l'amour de Dieu a si bien embrasés qu'à peine ont-ils pensé à lui, la douceur de son nom leur fait fondre le coeur. Ceux-là, pour aimer Dieu, n'ont pas davantage besoin de considérations ou de raisonnements qu'une mère ou une épouse n'ont besoin d'être excitées à aimer leur fils ou leur mari. Il en est qui, non seulement dans l'oraison mais jusque dans les occupations extérieures, sont tellement plongés et absorbés en Dieu que son amour les rend comme étrangers à toute chose et à eux-mêmes. Et il n'y a pas lieu de s'étonner de ces effets de l'amour divin : celui des créatures n'en opère-t-il pas d'analogues, au point de conduire parfois à la folie ? La grâce serait-elle moins puissante que la nature et le péché ?

Quand donc l'âme éprouve cette action de l'amour divin, en quelque partie de l'oraison que ce soit, qu'elle se garde de la refouler, quand elle y resterait plongée tout le temps de l'oraison, sans même aborder le sujet proposé (à moins d'une obligation spéciale). Car de même qu'il faut, selon saint Augustin, laisser la prière vocale si elle entrave la dévotion, ainsi doit-on laisser la méditation si elle empêche la contemplation.

Mais s'il convient d'abandonner la réflexion pour l'affection et de passer du moins au plus, parfois au contraire on devra renoncer à l'affection pour revenir à la méditation. Ce serait le cas si l'émotion devenait si intense que la santé pût en souffrir sérieusement : ce qui arrive souvent à ceux qui s'adonnent à cet exercice sans discrétion ni mesure, séduits par la douceur de l'amour divin. Le meilleur remède selon un saint Docteur, est alors de se retirer de la contemplation et de passer à quelque autre sentiment, d'éveiller par exemple la compassion en pensant quelque temps à la Passion du Christ, ou de méditer sur le péché et les misères de ce monde : ce procédé soulagera le coeur et évitera une tension excessive.

II. - DE LA DÉVOTION

1. Nature de la dévotion

Parmi toutes les peines et les difficultés que rencontrent ceux qui s'adonnent à l'oraison, je ne sais s'il en est de pire que le manque de dévotion qu'ils y ressentent fréquemment. Avec la dévotion, en effet, rien n'est plus doux, plus agréable, plus facile que de prier; sans elle rien n'est plus ennuyeux, plus ardu, plus pénible. Il ne sera donc pas hors de propos d'en parler après avoir traité de l'oraison.

La dévotion, dit saint Thomas, est la vertu qui rend l'homme prompt à toutes les autres vertus et lui donne une certaine facilité pour le bien : d'où apparaît avec évidence sa nécessité et son universelle fécondité.

Elle est, d'autre part, un don spécial du Saint-Esprit, une rosée céleste, un secours et une visite de Dieu qui s'obtient par l'oraison et qui soutient l'oraison : elle dissipe la tiédeur, rend l'âme vive et ardente, éclaire l'esprit, fortifie la volonté; elle éteint les mauvais désirs, inspire le dégoût du monde et la haine du péché; elle confère à celui qu'elle pénètre et possède, une nouvelle ferveur, un nouvel esprit, un nouveau courage, une nouvelle ardeur à bien faire.

On voit clairement par là ce qui constitue l'essence de la dévotion : elle ne consiste pas dans cette tendresse du coeur dont les élans comblent souvent ceux qui s'appliquent à l'orai- son, à moins que ce sentiment ne soit uni à une certaine promp- titude à faire le bien — d'autant plus qu'il n'est pas rare de trouver l'une sans l'autre, Dieu le permettant ainsi pour éprouver la ferveur des siens. On ne peut nier, néanmoins, que souvent ces sentiments naissent de la dévotion et du zèle à accomplir des oeuvres bonnes et pieuses, et qu'à l'inverse ces consolations et goûts spirituels contribuent à accroître la dévotion : il est donc licite de les désirer et de les demander, non pour la satisfaction qu'elles apportent, mais parce qu'elles suscitent et activent singulièrement la dévotion qui porte au bien, ainsi que l'atteste de lui-même le Prophète royal : « J'ai couru dans la voie de vos préceptes quand vous avez dilaté mon coeur », c'est-à-dire quand vous m'avez réconforté par vos consolations qui ont allumé en moi cette ardeur.

2. De neuf moyens qui aident à acquérir la dévotion

Voici, parmi beaucoup d'autres, quelques pratiques qui peu­ vent favoriser la dévotion :

1° Apporter aux exercices de la dévotion un coeur généreux, prêt à entreprendre ou à supporter tout ce qu'il faudra pour acquérir cette perle précieuse, quelque pénible et difficile que ce soit : car il n'est rien de grand qui ne soit ardu — et la dévotion est de cette sorte, surtout dans les débuts.

2° Avoir soin de tenir son coeur éloigné de toute pensée vaine et inutile, des affections étrangères, du trouble et des passions : tout cela entrave la dévotion, qui demande un coeur paisible et libre d'attachements déréglés, comme une cithare bien accordée.

3° Surveiller les sens, particulièrement les yeux, la langue et les oreilles : car c'est par eux que la dissipation s'insinue dans le coeur. Ce qui pénètre dans l'esprit par la vue et l'ouïe y introduit une foule d'images qui troublent et ruinent peu à peu la paix et la sérénité de l'âme. Ce n'est pas sans raison qu'on a dit que le contemplatif devait être aveugle, sourd et muet : moins il se répandra au-dehors, mieux il trouvera en lui-même le calme et le recueillement.

4° La solitude : non seulement elle éloigne les occasions de péché et les principales causes de distractions, mais elle porte puissamment à se concentrer en soi-même pour y converser constamment avec Dieu dans l'oubli des choses sensibles : l'iso­ lement même de l'endroit y invite en retranchant toute autre société.

5° La lecture spirituelle : les livres pieux fournissent des éléments à la réflexion, éloignent l'esprit des choses créées et avivent la dévotion; l'âme s'attache à méditer ce qu'elle y a goûté, et la mémoire revient volontiers à ce dont le coeur est plein.

6° Le souvenir habituel de Dieu et la pensée persistante de sa présence : tenez-vous constamment sous son regard, exhalant fréquemment ces soupirs que saint Augustin appelle oraisons jaculatoires. Ces brèves aspirations gardent la maison du coeur et entretiennent la chaleur de la dévotion, si bien que l'âme est toujours prête à l'oraison comme à toutes les vertus. C'est là un des principaux leviers de la vie spirituelle. Et c'est l'uni­ que ressource de ceux qui n'ont ni temps ni endroit convenable pour faire de longues oraisons. Sans aucun doute, ceux qui consacreront quelque effort à multiplier ces aspirations, feront de grands progrès en peu de temps.

7° La persévérance dans les exercices de piété, et la fidélité à respecter les heures et les endroits fixés à cette fin, notamment pour les exercices matinaux.

8° L'austérité corporelle, l'abstinence, une table frugale, un lit dur, le cilice, la discipline et autres macérations : ces pénitences procèdent de la dévotion et en retour l'accroissent, nourrissant, entretenant et fortifiant la racine même qui les a produites.

9° Les oeuvres de charité : elles nous inspirent confiance pour paraître devant Dieu et nous tenir en sa présence; nos bonnes oeuvres accompagnent nos oraisons, celles-ci ne sont plus des prières sans fruits et, sortant d'un coeur bon et compatissant, elles méritent d'être mieux accueillies par le Seigneur.

3. De six obstacles à la dévotion

Parmi ces obstacles nous citerons :

1° Les péchés — et non seulement les péchés graves, mais les fautes légères : car, encore qu'elles ne tuent pas la charité, elles lui enlèvent peu à peu cette ferveur qui se confond à peu près avec la dévotion. Il faut donc avoir grand soin de les éviter, tant pour le bien dont elles nous privent que pour le mal qu'elles nous font.

2-Les soucis exagérés, qui empêchent l'âme de se reposer et de goûter cette quiétude spirituelle que produit l'usage fréquent de l'oraison; bien plus, c'est dans celle-ci qu'ils la troublent et la distraient davantage.

3° L'excès des occupations et des affaires qui absorbent tout le temps : elles étouffent l'esprit et ne lui laissent ni loisir ni liberté pour s'occuper de Dieu.

4° Les plaisirs des sens : ils font perdre le goût des exercices spirituels et arrêtent les consolations divines : « Celui qui cherche sa consolation dans le monde, dit saint Bernard, ne mérite pas les visites de l'Esprit-Saint. »

5° La curiosité, celle des sens et celle de l'esprit, tel que l'empressement à apprendre des nouvelles ou à voir des choses intéressantes : tout cela fait perdre un temps précieux, trouble et inquiète l'âme, disperse l'esprit et suscite une foule d'obstacles à la dévotion.

6° Une interruption, même brève, des exercices spirituels, sauf par nécessité ou pour un motif louable : car l'esprit de dévotion est très délicat, et une fois éloigné il ne revient plus ou ne se retrouve qu'à grand-peine. De même que les arbres ont besoin d'eau en temps voulu et, s'ils en manquent, se des­ sèchent et périssent, ainsi la dévotion meurt facilement faute de pieuses méditations.

III. - DES TENTATIONS DE L'ORAISON ET DE LEURS REMÈDES

1° L'aridité. — Quand les consolations spirituelles vous sont refusées, voici le remède à employer : Ne délaissez pas l'orai­ son, quelque insipide et inutile qu'elle vous paraisse, mais mettez-vous en présence de Dieu comme un accusé et un cou­ pable, examinez votre conscience et voyez si peut-être ce n'est pas par votre faute que vous avez perdu cette grâce; priez-le alors avec grande confiance de vous pardonner cette faute et de faire éclater en vous les immenses richesses de sa patience en supportant et en absolvant celui qui ne sait que l'offenser. De cette façon vous tirerez grand profit de votre aridité : vous en prendrez occasion d'une humilité plus profonde à la vue de tous vos péchés, et d'un plus grand amour devant la bonté de Celui qui vous les pardonne si généreusement.

Encore que vous n'éprouviez aucune satisfaction dans vos exercices, ne laissez donc pas d'y persévérer : ce qui est profitable n'est pas nécessairement savoureux. Et, l'expérience le prouve, ceux qui persévèrent dans l'oraison malgré la séch resse, y apportant simplement le soin et l'attention dont ils sont capables, en sortent souvent consolés et pleins de joie, conscients d'avoir fait leur possible. Celui-là fait beaucoup aux yeux de Dieu, qui fait tout ce qu'il peut, quand même ce serait peu; celui-là donne beaucoup qui donne tout ce qu'il a. C'est notre bonne volonté qui compte. Ce n'est pas merveille de prolonger l'oraison sous l'affluence des grâces divines; mais s'y tenir quand ces grâces font défaut et supporter avec cou­ rage cet abandon, cela, c'est le signe d'une grande vertu, d'une réelle humilité, d'une louable patience et d'une volonté persévérante dans le bien.

Il importe aussi, dans ces temps d'aridité, de veiller avec plus de soin sur soi-même, de mieux garder ses sens, de surveiller plus attentivement ses pensées, ses paroles et ses actions : comme on ne peut pas compter sur cette allégresse du coeur qui est la rame principale de notre barque spirituelle, il faut y suppléer par plus de vigilance et d'effort. Dans cet état, dit saint Bernard, songez que vos sentinelles se sont endormies et que vos murailles sont tombées, et que tout votre espoir est dans vos armes et dans la force de votre bras. Oh! quelle est la gloire de l'âme qui triomphe de la sorte, qui va au combat sans bouclier ni protection, qui est vaillante sans soutien et qui, se voyant seule, garde autant de courage qu'au milieu d'une armée! C'est là, nous l'avons dit, la pierre de touche des vrais amis de Dieu.

Les pensées inutiles. — Contre ces pensées importunes qui parfois assaillent l'esprit dans l'oraison et nous causent un véritable tourment, la conduite à tenir est de les combattre pour les empêcher de nous dominer, sans y apporter toutefois de l'anxiété ni un effort excessif : car ceci dépend moins de nos forces que de la grâce divine et de notre humilité. Quand vous subissez cette épreuve, tournez-vous donc vers Dieu sans angoisse ni scrupule (car souvent on n'y peut rien ou presque) et, avec dévotion et grande soumission, dites-lui : « Voyez. Seigneur, ce crue je suis. Que peut-on attendre d'un fumier sinon de mauvaises odeurs ? Que peut-on espérer d'une terre maudite sinon des ronces et des épines ? Que peut-elle donner de bon si vous, Seigneur, ne l'expurgez de ses mauvaises raines ? » Ayant ainsi prié, reprenez le fil de votre méditation et attendez avec patience la visite du Seigneur qui jamais ne manque aux humbles. Que si les distractions persistent à vous troubler, continuez avec constance à les refouler de votre mieux. Croyez-moi, cette lutte persévérante vous vaudra un profit et un mérite plus grands que si vous aviez joui des plus hautes grâces d'oraison.

3' La fringale de science. — Contre la passion immodérée de l'étude et de la science il faut réagir par une sage réflexion : considérer combien la vertu l'emporte sur la science et la sagesse divine sur la sagesse humaine, et qu'il est donc raison­ nable de consacrer plus de temps à celle-ci qu'à celle-là; songer qu'aucune science terrestre, fût-elle la plus éminente, n'échappe à cette suprême misère de s'évanouir avec la vie. Quoi de plus vain que de se donner tant de peine pour acquérir ce qui si vite doit périr ? Tout ce qu'on peut savoir en cette vie est autant que rien, tandis que l'amour divin porte un fruit éternel dans lequel nous verrons et connaîtrons toutes choses. Qu'on se rap­ pelle enfin qu'au jour du jugement on ne nous demandera pas ce que nous aurons lu, mais ce que aurons fait, non pas si nous aurons discouru avec art, mais si nous aurons bien vécu.

Le zèle indiscret. — La conduite à tenir pour réprimer le souci déréglé de l'apostolat, est de vaquer au bien spirituel du prochain de telle sorte que ce ne soit pas au préjudice du nôtre, et de réserver à celui-ci tout le temps qui nous est néces­ saire pour conserver dans notre coeur la dévotion et le recueil­ lement. C'est là ce que saint Paul appelle « marcher dans l'Esprit », c'est-à-dire vivre en Dieu plus qu'en soi-même. Et puisque c'est là le principe et la source de tout le bien que nous pouvons faire, tout notre effort doit tendre à une piété si intense et si parfaite que notre coeur puisse se maintenir cons­ tamment dans cette dévotion et ce recueillement. Or il faut pour cela une oraison non pas quelconque, mais profonde et prolongée.

IV. - ENCORE QUELQUES AVIS AU SUJET DE L'ORAISON

Premier avis. — Ce qui importe d'abord dans les exercices spirituels, c'est d'en voir le but. Or le commerce avec Dieu est de soi plein d'une céleste suavité, si bien que certains, alléchés par cette douceur qui surpasse toute autre, s'attachent à Dieu et se livrent aux exercices spirituels, lecture, oraison, usage des sacrements, pour y goûter les délices qu'ils leur procurent, de sorte que le principal mobile qui les y pousse est le désir de jouir de cette suavité. C'est là une très grosse méprise, et beaucoup y versent : la fin principale de toutes nos actions doit être d'aimer Dieu et de le chercher de tout notre coeur; or ceux-là s'aiment plutôt eux-mêmes et cherchent leur propre satisfaction. C'est là, dit un Docteur, une sorte de gourmandise et de luxure spirituelles, non moins nocives que celles de la chair.

De cette aberration en procède une autre tout aussi lourde : c'est qu'ils s'estiment eux-mêmes et jugent les autres selon l'abondance ou la pénurie de ces douceurs spirituelles, mesurant la perfection de chacun aux consolations éprouvées; or, c'est une énorme erreur.

Le remède à ce double travers se trouve dans la doctrine générale suivante : que chacun soit bien convaincu que la fin de tous les exercices et de toute la vie spirituelle est d'observer les préceptes de Dieu et d'accomplir sa volonté : ce qui implique la mort de notre volonté propre pour permettre à celle de Dieu de vivre et de régner en nous, l'une étant opposée à l'autre. Comme, d'autre part, une telle victoire ne peut se gagner sans une abondance de faveurs et de douceurs divines, il faut se livrer fréquemment à l'exercice de l'oraison pour y obtenir ces grâces et atteindre par là le but proposé. A cette fin-là on peut désirer et demander à Dieu ces suavités de l'orai­ son, comme faisait David quand il s'écriait : « Rendez-moi la joie de votre visite, et fortifiez-moi par votre Esprit souverain. »

On voit par là quel est le but qu'il faut se proposer dans l'oraison, et aussi sur quel critère chacun doit juger de ses progrès et de ceux des autres : non point sur les impressions ressenties ou les consolations reçues, mais sur ce que l'on aura consenti d'effort pour faire la volonté de Dieu et renoncer à la sienne propre. La pierre de touche de la vertu, affirment les Maîtres, n'est point le plaisir éprouvé dans l'oraison, mais la patience dans les épreuves, l'abnégation de soi-même, le souci de faire parfaitement la volonté de Dieu et d'observer en perfection sa loi, encore que pour y parvenir l'oraison et la douceur qu'on y goûte nous soient d'un précieux profit.

C'est pourquoi on doit constamment être attentif à vaquer l'une part et principalement à la mortification, et d'autre part à l'oraison, car cette mortification ne s'acquiert jamais en perfection sans l'aide d'une oraison fervente et de la contemplation choses divines.

Deuxième avis: S'il nous arrive de recevoir de Dieu des et de les faire connaître, si ce n'est à notre directeur spirituel. C'est pourquoi saint Bernard voulait que toute personne pieuse inscrivît en grandes lettres ces mots dans sa chambre : « Mon secret est à moi, mon secret est à moi. »

Troisième avis. — Le serviteur de Dieu doit se fixer chaque jour un certain temps pour s'entretenir avec Dieu. Mais outre cet exercice quotidien, il faut encore qu'à certaines époques il se retire de toute espèce d'affaires et d'occupations, si saintes et si bonnes qu'elles soient, pour se livrer entièrement aux exercices spirituels : il faut de temps en temps restaurer son âme par une abondante nourriture surnaturelle, afin de réparer les faiblesses quotidiennes qu'on constate dans sa vie et d'acquérir une vigueur nouvelle pour de nouveaux progrès. Et encore que cela puisse se faire en tout temps, il est particulièrement indiqué d'y vaquer à l'occasion des grandes fêtes de l'année, aux périodes d'épreuve, au retour d'un long voyage ou après des affaires difficiles qui nous ont valu de multiples occasions de distraction et de trouble intérieur : il importe alors de dégager le coeur des choses terrestres et de le ramener au recueillement.

Quatrième avis. — Il est, dans les voies de l'oraison, un péril plus grand que tous les précédents. Certains, ayant éprouvé l'inestimable vertu de l'oraison et constaté d'expérience que tout le progrès de la vie spirituelle en dépend, en viennent à croire que tout consiste en elle seule et qu'elle suffit au salut, si bien qu'ils négligent les autres vertus et se relâchent en tout le reste. Or les vertus sont comme le fondement qui soutient tout l'édifice de la vie spirituelle, en sorte que, cette base venant à manquer, toute la construction s'écroule : et il se fait ainsi que, plus ils mettent d'ardeur à cultiver la seule oraison, moins ils y réussissent et moins il sse retirent de profit.

Le serviteur de Dieu ne peut donc s'adonner à cette unique vertu de l'oraison, si exceptionnelle que soit son excellence, mais il doit les pratiquer toutes ensemble. Dans une cithare une corde ne fais pas la mélodie si les autres n'y concourent :

ainsi une seule vertu ne suffit pas à réaliser l'harmonieux ensemble de la vie spirituelle si les autres ne l'accompagnent. Et de même qu'une horloge dont une seule dent se cale se trouv e complètement arrêtée, ainsi en va-t-il de l'horloge spirituelle dès qu'il y manque une seule vertu.

Cinquième avis. — Pour terminer, il faut savoir que tous les exercices que nous avons suggérés pour augmenter la dévotion, ne doivent s'entendre que comme d'une préparation par laquelle l'homme se dispose à recevoir la grâce divine : il doit s'y adonner virilement, mais en plaçant sa confiance non pas en eux, mais en Dieu. J'insiste sur ce point parce qu'il en est qui ramènent ces règles à un art, s'imaginant que, comme l'artisan qui observe exactement les règles du métier y devient rapidement expert, il leur suffira d'appliquer ponctuellement ces principes pour arriver sans retard au but. Ils ne voient pas que c'est là réduire la grâce à un art, et attribuer à des procédés humains ce qui est pur don et miséricorde du Seigneur.

Toutes ces pratiques doivent donc être embrassées non comme un travail d'art, mais comme des instruments de la grâce : que celui qui s'y adonne n'oublie pas que le principal moyen d'y réussir est une profonde humilité et l'aveu de sa misère et de sa bassesse, accompagné d'une grande confiance en la miséricorde divine : afin que de cette double connaissance procèdent une incessante fontaine de larmes et une prière assidue, et que l'homme, se présentant à Dieu par la porte de l'humilité, accède par elle au terme de ses désirs, et, humble­ ment, en rende grâces à son Seigneur sans rien attribuer à ses propres efforts ni à quoi que ce soit hors de lui.

Références

01-Le Saint estmaint qu'une heure et demie ou deux heures était peu pour faire une bonne oraison.

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