Série-12-Voie raccourcie de l'Amour Divin - 12 pages - 05/12

Les exercices de la voie mystique-1

Par P. Martial Lekeux, franciscain

LES EXERCICES DE LA " VOIE MYSTIQUE "

LES CHEMINS DE L'AMOUR FERVENT

Après avoir exposé les principes qui ont conduit à tracer cette « voie mystique », il nous reste à indiquer les exercices concrets qu'elle comporte. Ils consistent dans une éducation du coeur en vue d'y provoquer un amour non plus seulement rationnel et volontaire, mais affectif, vif et ardent, sur lequel, normalement, l'Esprit-Saint pourra travailler pour introduire l'âme dans le domaine divin de la vie contemplative.

Un tel amour est la valorisation, le fruit, le couronnement de la purification opérée par les exercices ascétiques de la « vie active ». Cette purification devra se poursuivre et se parfaire au cours de cette vie nouvelle; mais les procédés, peu à peu, se modifieront, si bien qu'à la fin la marche se renversera : au lieu de peiner à se renoncer pour acquérir l'amour, on se renoncera désormais par amour; c'est l'amour lui-même qui achèvera dans l'âme le détachement, la purification et la perfection des vertus.

Les exercices préparatoires de la via mystica, tels que les propose H. de Herp, peuvent s'expliciter de la sorte :

1° Penser à Dieu d'une façon qui suscite l'amour

a- tâcher de percevoir la beauté de Dieu à travers celle de ses oeuvres;

b- se pénétrer de l'amour dont il nous aime;

c- très particulièrement contempler le Christ, sa vie et sa Passion.

2° Vivre avec Dieu, ce qui comporte deux exercices simultanés :

a- marcher en la présence de Dieu;

b- lui parler, par de continuelles élévations et aspirations.

3° Ces différentes démarches se condenseront à certains moments dans la pratique de l'oraison.

4° Enfin, tout cela devra se traduire en vertus : la contemplation du Christ se résoudra en imitation du Christ.

1-PENSER A DIEU

A) Dieu reconnu dans la beauté de ses oeuvres.

Le travail ascétique avait débuté par la réflexion. De même la recherche de l'amour divin commencera nécessairement par un effort de pensée : tout part de la pensée.

Le mobile de tout amour est une certaine connaissance d'une nature très particulière : une perception de l'être aimable qui provoque cet e élan du coeur vers l'objet de sa complaisance » dont parle saint François de Sales, et qui donc, d'abord, fasse de lui un objet de complaisance pour le coeur. Or deux facteurs sont capables de nous émouvoir de la sorte : la beauté de cet être, qui nous frappe vivement d'admiration, et l'amour dont lui-même nous aime : l'amour appelle l'amour. Tels sont les deux thèmes auxquels doit s'appliquer notre pensée si nous voulons aimer Dieu non seulement de tout notre esprit, mais aussi de tout notre coeur.

La beauté de Dieu nous est cachée ici-bas : voir Dieu est le bienheureux apanage des élus. C'est par un biais que nous devrons l'approcher. Or ce biais, il nous l'a ménagé : il se fait deviner, d'une façon cppropriée à nos moyens, dans ses oeuvres qui le manifestent, toutes rayonnantes des reflets de sa transcendante beauté. Il n'est que de les regarder d'un oeil perspicace pour le reconnaître en elles.

C'est ce que fit, avec une admirable perfection, le séraphique saint François : la beauté d'une fleur lui arrachait des larmes d'amour pour son Dieu, il retrouvait, il voyait le Créateur à travers toute la création, non par raisonnement, mais par l'intuition du coeur; et c'est cette vue surnaturelle des choses qui un jour fit jaillir, de son coeur bien plus que de son esprit, ce poème extasié qu'est le Cantique du Soleil.

On ne s'étonnera donc pas de retrouver ce thème traité avec une certaine prédilection dans les oeuvres de ses disciples. Voici d'abord un extrait d'un ouvrage flamand dû à la plume du récollet Antoine Walkiers .

COMMENT LES BEAUTÉS CRÉÉES ÉLÈVENT A LA CONNAISSANCE ET A L'AMOUR DE DIEU
par le P. Antoine Walkiers, récollet
(Fournaise séraphique de l'amour divin, 1. III, 4 6 partie, ch. xi)

En tout amour, l'homme commence par être ému à la vue de beauté. Or, c'est particulièrement par leur beauté, contemplée et méditée, que les créatures nous font connaître Dieu. Les magnificences du monde créé élèvent notre esprit jusqu'à la sublimité de la Beauté incréée : car on connaît l'arbre à ses fruits, l'artiste à ses oeuvres, le Créateur à ses créatures : si nous voyons tant de merveilles dans le soleil et les étoiles, dans les perles et les pierres précieuses, dans les hommes et les anges, dont la beauté est bornée, périssable et empruntée d'un autre d'où elle tire son principe, que doit être la splendeur de Dieu, en qui la perfection n'est ni limitée, ni passagère, ni reçue d'aucune autre, mais qui est de lui-même illimité et éternel, d'une beauté qui transcende si absolument toutes les autres que leurs splendeurs réunies ne pourraient lui donner le moindre accroissement : beauté infinie en elle-même indépendamment de toute beauté créée, si bien que, d'avoir formé celles-ci, il n'en reçoit pas plus que les ténèbres n'ajoutent au rayon­ nement du soleil.

C'est pourquoi saint Augustin convie l'homme à contempler la beauté du monde pour s'élever en esprit jusqu'à celle de Dieu : « Interrogez les féeries de la terre et de l'océan, interrogez les chatoiements de la lumière répandue sur toutes choses, interrogez l'éclat du ciel et l'harmonie des étoiles, interrogez le soleil qui illumine le jour, et la lune qui par sa clarté tempère les ténèbres de la nuit, interrogez les animaux qui se meuvent dans les eaux et sur la terre et ceux qui volent dans l'espace, et les corps transparents et les âmes invisibles, et les êtres sensibles et les agents mystérieux qui les régissent, interrogez toutes ces choses, elles vous répondront : « Voyez, nous sommes belles, et notre beauté est un témoignage. » Qui a fait toutes ces beautés passagères, sinon Celui qui, en lui-même, est inaltérablement beau ? Les Pères disent que le monde est un livre, un miroir de la divinité, un tableau dont le peintre est Dieu lui-même : si bien qu'en sa perfection on reconnaît son Auteur.

« Si ces choses sont si belles, poursuit saint Augustin, quelle est donc sa beauté à lui, si elles sont si grandes, quelle n'est pas sa grandeur! » Il est l'unique source de toute beauté véritable, toutes les créatures, si exquis et multiples que soient leurs attraits, ont reçu de lui tout leur charme, et c'est de son bon plaisir que procèdent et leur origine et leur fin. Vous qui cherchez Dieu, pensez et repensez ces choses à la lumière de la grâce, et vous ne vous arrêterez plus à la jouissance des beautés créées, mais de celle-ci vous vous élèverezdoucement à celle de la Beauté divine : vous serez comme contraint à aimer ce qui a plus de perfection, de charme et de valeur, c'est-à-dire, par-delà tous les êtres qu'on puisse voir ou penser, Dieu seul. Poussez plus avant : considérez que parmi les magnificences de la création un grand nombre, sur terre et dans les cieux, sont cachées aux yeux des hommes. Songez qu'à chacune Dieu pourrait donner des accroissements indéfinis de perfection, dans de telles proportions que votre esprit devrait renoncer à suivre, et qu'il pourrait les multiplier au-delà du nombre des étoiles, des grains de sable du monde, de tous les êtres qui ont été, qui sont et qui seront. Imaginez maintenant un être unique qui réunirait en lui toutes ces beautés : sa perfection dépasserait inexprimablement toutes les autres. Mais à côté de celle de Dieu, cette dernière non seulement la dépasserait, mais la transcenderait infiniment, si bien que cet être admirable ne paraîtrait plus que laideur, ténèbres, pur néant. Ayant ainsi médité ces choses, vous vous écrierez : « Comment! à la vue de certaines beautés terrestres ou par d'autres que j'imaginais, si souvent j'ai été ému, réjoui, porté à les aimer ; pourquoi ne suis-je pas poussé à aimer Dieu, dont l'unique beauté surpasse infiniment toutes les autres réunies ? Si je pouvais voir un être qui cumulerait en soi toutes les perfections créées, je tomberais dans un ravissement d'amour : comment donc ne suis-je pas englouti dans un abîme d'amour pour Dieu qui est la source de tout bien ? » Songez que c'est une grande honte d'être si sensible à la beauté de pauvres créatures et de rester si froid, si sec à la pensée de l'infinie et éternelle beauté de Dieu. Il faut ici vous faire une certaine violence, dresser vos énergies et, avec une foi vive, les tendre vers la conquête d'un tel amour, ne pas vous relâcher s'il ne s'allume pas aussitôt, mais persévérer dans ces réflexions : vous finirez de la sorte par arriver à la pureté de l'amour divin. Vous savez, vous croyez assurément que la Beauté incréée et illimitée dépasse infiniment toutes les autres; vous savez aussi que plus un être est beau, plus vous êtes attiré par lui. Ce qu'il faut encore, et vous le savez également, c'est acquérir, par la foi et la méditation, une manière si vivante de concevoir la Beauté divine que vous l'ayez en quelque sorte clairement devant les yeux : ce faisant, sans nul doute, vous serez porté à l'aimer de tout votre coeur. Ecoutez saint Augustin : « L'âme aime le monde, elle aime le temporel et le terrestre, elle s'aime elle-même, indifférente à Celui qui l'a faite. Il serait temps qu'elle cesse de mettre son amour dans les choses inférieures : Dieu doit être aimé le premier, et aimé à ce point qu'on en vienne, autant qu'il est possible, à s'oublier soi-même. » C'est pourquoi il gémissait d'avoir si longtemps délaissé Dieu pour aimer les créatures : « Je vous ai aimé trop tard, Beauté si ancienne et toujours nouvelle, je vous ai aimé trop tard! Vous étiez en moi, et moi j'étais en dehors de moi : et je vous cherchais vainement au-dehors, et en poursuivant la beauté de vos créatures je les défigurais par ma propre laideur. » Mais maintenant je sais que vous êtes beau, ô mon Dieu, d'une beauté qui éclate en toutes choses et à travers toutes, beauté suprême, toujours identique à elle-même et qui transcende toutes les autres, et que cette beauté essentielle, vous la possédez en vous- même, si bien qu'aucune autre ne peut lui être comparée : et pour tout cela, je veux vous aimer de tout mon coeur, de toute mon âme, de tout mon esprit et de toutes mes forces.

Vous qui cherchez Dieu, vous vous êtes jusqu'ici laissé entraîner à aimer les créatures et à y prendre plaisir, comme s'il n'y avait pas de beauté supérieure : levez maintenant les yeux, et de ces créatures reportez-les sur l'infinie beauté de Dieu qui les fera toutes pâlir, contemplez-la, laissez votre coeur s'émouvoir, mettez en elle seule votre complaisance et tous vos désirs : et son attrait vous mènera à l'amour, car « l'attrait, dit saint Augustin, est le poids de l'âme, c'est lui qui détermine son mouvement ».

b) Dieu reconnu dans son amour.

Plus encore que par sa beauté, que nous ne pouvons connaître qu'indirectement et par analogie, c'est par sa bonté que Dieu nous incite à l'aimer. La création nous invite à reconnaître non seulement sa splendeur, sa grandeur et sa sagesse, mais aussi la surabondance d'amour qui éclate dans toutes ces choses créées par lui pour notre joie et notre utilité.

Ecoutons sur ce thème Diégo d'Estella, l'incomparable chantre de l'amour de Dieu.

QUE TOUTES LES CRÉATURES NOUS INVITENT ET NOUS CONDUISENT A L'AMOUR DE DIEU
par Diégo d'Estella    (Méditations de l'amour de Dieu, ch. I - II)

Toutes vos créatures, Seigneur, me disent de vous aimer; chacune est une langue qui publie votre grandeur et votre bonté. La beauté des cieux, la splendeur du soleil, le scintillement des étoiles, les mouvements des eaux, la verdure des campagnes, l'infinie diversité des jolies fleurs qui émaillent les prés, tout ce qu'ont formé vos mains très saintes, ô mon Dieu tout aimable, me dit de vous aimer. Tout ce que je vois m'accuse si j'y manque; je ne puis rien entendre qui ne soit un héraut de votre bonté : tout ce que vous avez fait m'annonce qui vous êtes.

Toutes les créatures nous prêchent l'amour du Créateur, plus encore que les dons qu'elles en ont reçus. Quand l'Ecriture, parlant de la création du monde, dit que l'Esprit du Seigneur était porté sur les eaux, c'est pour nous faire comprendre que, comme l'artiste penche avec ferveur sa pensée sur la matière à façonner pour en tirer une statue parfaite, ainsi l'Esprit divin s'appliquait dès lors à marquer toutes les créatures de cet amour qui les soutient et les gouverne par des lois pleines de douceur.

Tout cela est issu d'une source vive d'amour; tout ce qui subsiste est saturé d'amour : en sorte que, si notre âme n'était aveuglée par les passions et le souci d'elle-même, la première chose qu'elle découvrirait en tout ce qu'elle voit serait l'amour du Créateur. C'est ainsi, Seigneur, que vos saints, par un art plus subtil que celui qui tire du feu de la pierre, font jaillir de toutes les créatures, si infimes qu'elles soient, des étincelles de votre amour.

Car si la terre me sert et me nourrit de ses fruits, c'est que ce saint amour l'y a ordonnée en la créant; si l'air me rafraîchit et me garde en vie, c'est que l'amour lui en a fait le commandement; si l'eau me désaltère, me donne ses poissons et retourne à la mer pour y recommencer son cycle, tout cela ne s'exécute que pour accomplir le précepte de l'amour. Si le feu produit la chaleur, si le ciel rayonne sa lumière, si des forces inconnues forment les métaux divers dans le sein du sol, tout cela ne se fait que pour le service de l'homme, pour la satisfaction de cet unique ami que notre Dieu a voulu établir sur la terre, poussé par le penchant de son amour infini.

Que sont, Seigneur, les éléments, les plantes, les animaux, la chaleur, la lumière, sinon des dons que vous me faites pour allumer une flamme dans mon coeur et le disposer à mieux vous aimer ? Que sont le soleil et la lune, le ciel et la terre, sinon des joyaux précieux qui nous viennent de votre main pour nous faire connaître quel est votre amour et votre attachement pour nous ?

Chaque matin, mon âme, tu trouveras à ton lever l'univers à la porte de ta maison; les oiseaux, les animaux, les champs et les cieux qui t'attendent pour te servir, afin que tu payes pour eux tous l'hommage d'un amour libre que seule tu dois rendre à leur Créateur et au tien. Toutes choses te conduisent à l'amour de ton Dieu et te sollicitent à le servir. Le cri immense de toutes les créatures t'invite à l'amour du Créateur; et c'est avec des voix claires et manifestes qu'elles publient sa beauté et sa gloire.

Les cieux racontent la gloire de Dieu, et le firmament publie les ouvrages de ses mains. Par leur silence, ils proclament votre grandeur, Seigneur. Et ils nous disent assez quelle sera la demeure des élus, puisque déjà à nos yeux mortels vous laissez voir tant de beautés. Que vous êtes opulent et magnifique, ô mon Dieu, pour nous donner des lampes si précieuses! Et de quel dessein a pu sortir un ouvrage si grandiose et si splendide ? O mon coeur pesant, est-il possible d'être à ce point attaché à la terre que le désir de la beauté ne t'emporte vers les demeures célestes ?

Que si je me tourne vers l'homme, qui est un monde en raccourci, et que j'arrête mon regard sur moi-même, c'est encore là, Seigneur, que je trouve le plus de motifs de vous aimer, puisque vous n'avez créé le reste que pour moi. « Je reconnais en moi, dit le Psalmiste, une science admirable qui me vient de vous, ô mon Dieu; et, réfléchissant sur moi-même, je m'élève à la connaissance de votre sublime sagesse. » Ce sont ces hautes pensées qui poussaient Isaïe à crier aux hommes : « Revenez à vous, pécheurs, rentrez en vous-mêmes : et vous connaîtrez qui est votre Dieu, quelles sont ses perfections; et combien il mérite d'être aimé. »

Comme la flèche ne s'arrête pas en l'air et file jusqu'à son but, ainsi notre pensée ne doit pas s'arrêter aux choses de la terre, mais doit aller jusqu'à vous, mon Dieu, qui êtes leur terme.

Celui que n'éclaire pas la splendeur des créatures est un aveugle, celui qui ne s'éveille pas à une si haute clameur est véritablement sourd, celui qui ne loue pas Dieu parmi tant de bienfaits est un muet coupable; et celui-là est insensé qui, devant tant d'indices, ne reconnaît pas le premier Principe et le motif pour lequel il a tout créé.

Ouvre donc tes yeux, tes oreilles et tes lèvres, homme mortel, et élève ton esprit vers ton Dieu, si bien qu'en toutes ses créatures tu le voies, l'entendes, l'aimes et le loues, de peur que l'univers entier ne se lève contre toi pour t'accuser d'avoir failli à ta mission. Puisses-tu chanter avec le Prophète : « Vous m'avez ravi de joie, Seigneur, à la vue de vos oeuvres! »

Cet épanchement de l'amour divin dans la création serait certes à lui seul un motif suffisant pour nous provoquer à aimer en retour Celui de qui nous tenons tout et qui a tout créé pour nous, alors qu'il n'avait besoin de personne ni de rien.

Mais l'amour de Dieu revêt une autre forme, plus personnelle, plus touchante, qui n'est plus seulement de la bonté et de la munificence, mais, dans toute la force du terme cette fois, de l'amour : l'amour du père pour son enfant, de l'ami pour son ami, un amour de tendresse, qui s'adresse directement à chacun de nous, et qui a porté Notre-Seigneur à de bouleversantes démarches.

C'est celui-là surtout que nous devons nous étudier à comprendre, car c'est par lui qu'il est merveilleusement évident que Dieu est amour; c'est de lui que nous devons nous pénétrer si nous voulons que notre coeur s'émeuve et que notre froideur se transforme en ferveur, car. c'est ici surtout que se vérifie la loi de tous les attachements réciproques : l'amour appelle l'amour.

QUE NOUS DEVONS AIMER DIEU PARCE QU'IL NOUS AIME
(Ibid., ch. xi, XII, mn)
DIEU NOUS AIME D'UN IMMENSE ET INDÉFECTIBLE AMOUR

Si tant de motifs, ô mon Dieu, n'étaient pas suffisants pour émouvoir mon coeur et le porter jour et nuit à brûler de votre saint amour, la tendresse excessive que vous avez pour moi devrait du moins me réveiller et me pousser à vous aimer pour reconnaître et payer de retour, autant qu'il est en moi, cet immense et éternel amour.

Il n'est rien qui engage davantage à aimer que l'amour lui-même : nous aimons ceux qui nous aiment; si même ils ne le méritent pas, nous sommes portés cependant à les aimer, uniquement parce qu'ils nous aiment. Où trouvera-t-on un homme si insensible qui ne se sente pas incliné vers celui qui lui montre de l'affection ? Et pourtant, Seigneur, les hommes insensés refusent d'en user de même envers vous, qui, étant ce que vous êtes, les avez aimés si tendrement, avec un tel excès que vous vous êtes donné vous-même pour prix de leur salut! S'il est, donc vrai qu'un amour ne puisse se payer que par un autre amour, il est bien juste, Seigneur, que je vous chérisse, que je brûle pour vous d'une ardeur qui m'embrase de ses flammes, ô vous qui m'aimez d'un amour infini et d'une ardeur démesurée. Que si, mon âme, tu pouvais douter de l'amour de ton Dieu, regarde donc les témoignages qu'il t'en donne : ils sont si étonnants, si merveilleux que tu ne sauras tenir contre tant de marques d'amour. La Croix le montre éloquemment; les clous et les épines, les douleurs et les plaies, les ignominies et les humiliations, les fouets et les ruisseaux de sang en sont d'évidents témoignages; et la mort cruelle qu'il a soufferte pour toi en est une preuve incontestable et éclatante. Ces terribles tourments lui paraissaient peu de chose au regard de l'indicible tendresse qui le brûlait pour toi; et s'il eût été possible, il aurait voulu souffrir plus encore pour te prouver la profondeur de son amour. C'est ce qu'il te dit sur la croix, quand il s'écrie qu'il a soif. Il paraît altéré de souffrance aux derniers moments de sa vie; rassasié de l'amour dont son Coeur déborde, il a soif d'en donner des preuves et d'en voir les effets. Ah! mon âme, si tu restes froide pour un Amant si parfait, tu te montres plus dure, plus insensible que les pierres, qui, tu le sais, se brisèrent devant l'amour du Rédempteur. Apprends donc d'elles à aimer ton Sauveur, et rougis en voyant les rochers faire l'office des hommes. Ce que vous nous avez donné de plus précieux, ô mon Dieu, ce que nous avons reçu de meilleur parmi tant de bienfaits dont vous nous avez comme accablés, c'est l'amour. Votre amour pour l'homme est un don intérieur et secret, c'est une grâce du coeur toute singulière qui surpasse tous les présents.

Il est l'origine et le fondement de tous vos bienfaits, de toutes les grâces que nous avons reçues de vos mains. Et l'incompréhensible profusion de vos dons ne fait que témoigner quel est votre amour pour nous et jusqu'à quel excès et quelles extrémités il est capable de se porter. Si parfait est cet amour que vous tirez notre bien des châtiments mêmes que vous nous envoyez, nous incitant par là à mieux nous connaître, à nous humilier, à nous corriger et à devenir meilleurs : ce que vous cherchez, c'est de nous détourner du mal et de nous porter au bien. Ainsi, Seigneur, vous aimez en moi non seulement ce qui vient de vous, mais encore ce qui vient de moi et de mon libre arbitre, s'il s'y trouve quelque chose de bon; vous aimez les créatures que vous avez formées, et vous persistez à les aimer malgré l'horreur que vous avez de leurs péchés, qui ne procèdent que de leur malice et du dérèglement de cette liberté que vous leur aviez donnée. S'il était possible, vous châtieriez les péchés des damnés sans châtier leur personne, tant il est vrai que vous aimez la nature humaine d'un indéfectible amour. C'est ainsi, ô mon Dieu, que votre amour persévère, immuable, aimant toujours la créature, que vous avez faite bonne en la formant. La prédestination de vos élus est un effet de votre amour. La création du ciel et de la terre et la production de tous les êtres ont le même principe et viennent de la même source. Et comme vous voulez que nous vous imitions en toutes choses, vous exigez, en conséquence, que tout ce qui procède de nous soit tout brûlant d'amour. Vous dédaignez nos dons, vous rejetez nos offrandes, le culte et les services que nous vous rendons, si vous ne les voyez animés par l'amour : car celui qui vous présente des oeuvres, de l'or ou de l'argent, ne vous offre que des choses extérieures; mais celui qui vous aime se donne lui-même à vous. Vous nous dites, doux Sauveur, que vous nous aimez comme votre Père vous aime. En effet, Seigneur, comme votre Père vous aime par grâce, quant à la nature humaine dont vous vous êtes revêtu, vous nous aimez aussi par grâce, sans que nous l'ayons mérité.

Comment donc, ô mon âme, pourrais-tu ne pas aimer Celui qui t'aime d'un amour si tendre et si gratuit ? Que si maintenant cela te paraît difficile, sois certaine que quand tu auras une fois commencé à l'aimer, tu y trouveras tant de charme et de délices, que tu éprouveras plus de peine à être privée d'un plaisir si doux que tu n'en auras ressenti à rompre avec le monde pour l'amour de Jésus ton Epoux.

DIEU NOUS A AIMÉS LE PREMIER

Voulant être aimé de nous, ô mon Dieu, vous nous avez aimés le premier, afin qu'ainsi prévenus de vos grâces, nous ne puissions nous dispenser de vous aimer en retour. Vous ne pouviez, Seigneur, trouver de meilleur moyen de vous faire aimer, que d'aimer le premier ceux dont vous vouliez l'amour.

Vous nous avez aimés le premier, dit saint Jean. Sans rappeler que votre amour est infini et ne peut être égalé par le nôtre, il nous est si glorieux que vous nous ayez aimés le premier, c'est une faveur si précieuse, une marque d'amour si admirable, qu'il nous est impossible d'y répondre dignement. David ne put jamais payer le premier amour dont il fut prévenu par Jonathas. L'amour, chez celui-ci, fut si grand et si généreux qu'il le fit dépouiller de ses habits pour en revêtir son ami, auquel il donna jusqu'à son arc et son épée pour lui prouver la violence de son amour. Aussi David fut-il si touché d'une telle tendresse qu'à son tour il aima Jonathas comme sa propre vie. Vous êtes, ô mon Dieu, plein de douceur et d'amour pour tous les hommes; vous ne congédiez personne, vous ne dédaignez, vous ne rejetez qui que ce soit; vous courez après ceux qui vous fuient, vous cherchez sans vous lasser ceux qui vous offensent et, d'une voix pleine de douceur, vous les appelez pour les ramener à vous; vous pardonnez dès qu'on se repent, vous recevez dès qu'on revient, et vous attendez jusqu'à la fin ceux qui, de jour en jour, diffèrent la pénitence. Vous remettez dans le bon chemin celui qui s'est égaré, vous invitez au banquet et pressez celui qui refuse de s'y rendre, vous encouragez le paresseux, vous embrassez tendrement celui qui vient à vous, vous consolez celui qui pleure, vous relevez celui qui est tombé, vous ouvrez la porte à celui qui frappe. Il est admirable, ô mon Dieu, que le pécheur qui vous a abandonné, vous la bonté infinie et le souverain bien, ne trouvant aucun repos en rien de ce qu'il aime, se voie réduit à revenir à Celui qu'il a offensé et ne trouve d'autre remède à ses maux. Il ne peut vivre sans vous, mon Dieu, et lorsqu'il vous a abandonné, la nécessité le contraint de retourner à vous comme à son unique recours. Seigneur très doux, vous nous aimez avec un tel excès que, pour gagner notre coeur, vous avez pris sur vous toutes nos douleurs, vous vous êtes chargé de nos infirmités, vous vous en êtes revêtu, vous avez fait avec nous un échange étonnant, nous livrant tous vos biens et prenant tous nos maux. Vous pleurez pour nous donner la joie, vous jeûnez pour que nous mangions, vous travaillez pour nous procurer le repos. Vous vous faites pauvre pour nous enrichir, et vous mourez pour nous rendre la vie

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Nous vous avons couvert de notre infirmité, et vous, nous revêtant de votre force, vous nous avez donné le salut. « Le véritable ami aime en tout temps, dit le Sage, et c'est dans l'adversité qu'on le reconnaît. » O mon véritable Ami, vous m'avez aimé, vous, en tout temps, dans l'affliction comme dans la joie, dans la disgrâce comme dans le succès. Dans le temps même que nous méritons le moins d'être aimés, c'est alors que vous faites les plus généreux efforts pour nous manifester votre amour. Vous prêchiez plus souvent à Capharnaüm et y faisiez plus de miracles que dans les autres villes, pour que votre compatissant amour brillât d'autant plus dans cette ville pleine d'usure et de vices qu'elle était plus indigne de votre préférence : où abondait le péché, la grâce surabon­ dait. Qui donc n'aimerait un Seigneur si doux et si bienfaisant ? Un Dieu qui ne dédaigne pas d'aimer là où il est moins aimé ? Est-il un coeur si corrompu qui puisse encore désespérer de sa miséricorde ? Est-il un coeur assez dur pour ne pas s'attendrir en présence d'un Amant dont rien ne décourage l'amour et qui nous chérit avec d'autant plus d'ardeur que nous devenons plus mauvais ? L'Evangéliste saint Luc, rapportant que le Sauveur se retira dans le jardin de Gethsémani, la nuit qui précéda sa Passion, dit qu'il s'écarta de ses disciples pour prier et s'éloigna de la distance d'un jet de pierre. Mais nous devons remarquer qu'il se sert en cette occasion d'une expression extraordinaire : auul­sus est ab eis, qui signifie : « Il s'arracha à eux », comme on dirait d'un arbre qu'on arrache violemment avec la terre et les racines. Votre âme, doux Seigneur, était unie aux vôtres d'une si étroite affection que quand il fallut vous séparer d'eux, ce fut comme si l'on vous eût déchiré le coeur. O indicible amour de mon divin Sauveur, qui ne peut supporter sans une cruelle souffrance l'éloignement de ceux qu'il aime, même pour peu de temps et à la distance d'un jet de pierre! Et toi, mon âme, tu demeures, hélas! si longtemps séparée de lui, et tu ne ressens rien, et tu ne t'en aperçois même pas! Oh! c'est là un grand défaut d'amour, tu n'oserais le nier. Quelle différence entre son amour et le tien! Dieu est amour, dit saint Jean; il est doux, amoureux et ten­dre; il lui est naturel de nous aimer, parce que nous sommes l'ouvrage de ses mains; et qui n'aimerait son propre ouvrage ?

Mais aussi est-ce avec grande justice qu'il exige que nous l'aimions de tout notre coeur et de toutes nos forces, puisque nous sommes ses créatures. Il veut que, seul à seul, nous lui prêtions serment de fidélité : c'est à lui seul que nous devons notre affection, tout notre amour et toute notre tendresse. O suave commandement! O douceur du saint amour! Quel délice est égal à celui de vous aimer, divin Ami qui m'avez aimé le premier! Ah! votre favori, le disciple bien-aimé, a bien trouvé votre nom quand il a dit : « Dieu est amour, et celui qui reste dans l'amour demeure en Dieu et Dieu en lui. » O admirable société! ô échange inouï ! Echange d'un profit infini et au-dessus de tout prix, puisque, étant ce que je suis, vous vous mettez, Seigneur très-haut, en échange avec moi, puisque dès que je vous aime vous m'aimez aussi, vous vous donnez à moi quand je me donne à vous, et vous payez ainsi mon amour par le vôtre!

L'AMOUR DE DIEU EST ÉTERNEL ET SANS REPENTANCE

Mais vous n'avez pas attendu que je vous aime, Seigneur, pour me donner votre divin amour. Vous m'avez aimé de toute éternité, et votre amour a précédé ma naissance et mon être : c'est lui-même qui a présidé à ma création.

Vous connaissez toutes choses en vous-même, ô mon Dieu, il n'est pas nécessaire qu'elles soient faites pour être connues de vous, et vous n'attendez pas qu'elles agissent pour savoir ce qu'elles font et feront. Elles sont nouvelles à nos yeux, mais éternelles aux vôtres : c'est pourquoi votre amour est lui aussi éternel, de même que votre miséricorde. Dans votre éternité vous avez connu parfaitement nos misères et nos péchés, vous nous avez vus déchus, mauvais et malheureux, méritant d'être damnés; et vous avez eu pitié de nous, vous avez voulu nous secourir, nous aider, nous donner votre grâce pour nous guérir de nos maux, nous rendre la vie et nous conduire au bonheur. Pour ingrats et pervers que vous nous ayez connus, ô mon Dieu, jamais vous ne vous êtes repenti de nous avoir fait du bien, jamais vous ne nous avez retiré votre miséricorde, parce que vos dons sont sans repentance et vos promesses fidèles pour l'éternité. Vois donc, mon âme, combien tu es obligée d'aimer Celui qui t'a aimée si longtemps avant que tu ne puisses l'aimer. Mesure ces deux instants, l'un celui de ta naissance, l'autre au fond de l'éternité de Dieu, qui t'aime dès lors : compare, et tu te trouveras vaincue. Ah! puisses-tu l'être, vaincue sous la puissance d'un tel vainqueur! Seigneur, il y a peu de jours que je suis en ce monde, et je les ai passés dans l'oisiveté, et, ce qui est pire, j'en ai abusé, vous offensant de mille façons. J'ai souvent résolu de vous aimer, puis je vous ai délaissé; parfois j'ai commencé à vous servir, et l'instant d'après je suis retombé dans mes dérèglements : les anges en sont témoins, aussi bien que mon coeur et que les créatures. Ah! quelle honte! Et que cette confusion me serait salutaire si j'y réfléchissais pour mon bien! Quand est-ce, mon Dieu, que vous avez été sans m'aimer et sans me connaître ? Avez-vous attendu l'heure de ma naissance pour me vouloir du bien ? La laideur de mes péchés a-t-elle empêché votre radieuse beauté de s'attacher à moi et votre ineffable bonté de m'envelopper de votre tendresse ? Non certes, Seigneur, car vous m'avez aimé de toute éternité sans vous être jamais rebuté de mon indignité. O mon Dieu, mon doux Sauveur, bonté infinie, amour éternel, unique salut des hommes, je ne vous ai connu que plusieurs années après avoir reçu la vie; et quand, dans votre miséricorde, vous vous êtes fait connaître à moi dans la suite et que, pour m'attacher à vous, vous m'avez attiré par le charme de votre beauté et de votre bonté, je vous ai abandonné; et, cessant de vous aimer, vous le Bien infini, la gloire des bienheureux, la beauté qui ravit les anges, j'ai mis mon amour dans de viles et corruptibles créatures; prenant mon plaisir en des choses que vous-même m'aviez données pour ma joie et pour me porter à vous, je vous ai oublié pour m'arrêter en elles. Votre bonté, Seigneur, et ma méchanceté luttent et se combat­ tent entre elles. Plus vous me montrez d'attention et de générosité, plus vous me trouvez dur, ingrat et froid; et pourtant une conduite si indigne n'a jamais pu dessécher votre amour; et comme l'amour ne peut rester oisif, vous persistez à me combler de biens, à être inquiet de moi, à vous ingénier à me plaire, à m'aider de vos grâces, à me promettre le ciel si je veux être fidèle.

0 Dieu, bonté, amour infini, comment ne consentirais-je à vous aimer, me voyant ainsi prévenu de votre amour, voyant que vous avez été le premier à m'aimer et à me rechercher, que vous m'avez donné de telles marques d'un amour si profond que rien ne parvient à le lasser ? Ah! que la violence de cet éternel amour attire enfin à lui toutes les forces de mon âme et de mes sens et les assujettisse sous votre joug suave. Entraînez-moi après vous, que je coure à l'odeur de vos parfums et que je vous suive fidèlement partout où vous irez, ô vous le seul Amour, qui m'avez toujours aimé.

c) Contemplation du Christ.

Parmi les motifs qui doivent nous porter à aimer Dieu, Diégo d'Estella donne comme facteur décisif l'Incarnation, l'amabilité touchante du Dieu fait homme, l'étonnante générosité du Christ, ses souffrances, son sacrifice, sa mort consentie pour nous sauver.

Si excessif qu'il semble, c'est un trait qui eût manqué à l'amour de notre Dieu : cet amour ne peut qu'être parfait et s'adapter en perfection à son dessein, qui est de nous porter à l'aimer en retour. Or il est trop sublime, trop divin pour nos coeurs d'hommes; il nous fallait un Dieu qui fût notre semblable. On sait avec quelle insistance la doctrine franciscaine met le Christ au centre de toute l'économie de la création : Dieu a voulu une créature qui l'aimerait en perfection, il a voulu le Christ avant toute chose, si bien que l'Incarnation aurait eu lieu indépendamment du péché de l'homme et de toute rédemption. Nous rejoignons cette conclusion par une considération analogue partant non plus de Dieu mais de nous : nous avions besoin de voir Dieu sous un aspect qui nous rendît l'amour facile : et à ce titre aussi on peut croire qu'il se serait fait homme si même nous n'avions pas péché, uniquement pour s'accommoder à notre condition et se faire aimer : tout simplement pour se rendre aimable à nos yeux. Désormais, c'est Jésus qui est la voie normale pour accéder à Dieu. Tout converge vers lui, il est l'alpha et l'oméga, la voie, la vérité, la vie. Le christianisme, c'est cela : plus qu'une doctrine et qu'une morale, il est essentiellement le culte, l'amour, l'adoration de la Personne sacrée, divine et humaine, de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Si vous voulez mettre en valeur cette grâce des grâces et lui faire rendre en vous son effet, qui est d'engager votre coeur à l'amour, c'est vers lui qu'il faut vous tourner; c'est par la contemplation du Christ Jésus, de sa beauté, de son amour, de ses souffrances, de ses mystères ineffables, que vous parviendrez, mieux que par tout autre moyen, à réveiller votre coeur pour lui faire prendre le rythme de l'amour. Or, c'est par l'Evangile que nous le connaissons : c'est !à que nous apprenons quel il était, comment il a vécu parmi nous, quels étaient ses sentiments et ses pensées — et quels ils sont encore — et à quels divins excès son amour l'a porté. L'Evangile est la source de cet amour nouveau, de cet amour chrétien, inconnu aux hommes de la loi ancienne. Il y a différentes façons de lire l'Evangile : on peut en faire une étude scientifique, ou y rechercher les enseignements du Maître, ou enfin y chercher Jésus lui-même, afin de mieux le connaître et, par là, de mieux l'aimer : lire l'Evangile comme l'histoire terrestre de notre Dieu-Sauveur. C'est cette dernière façon qui sera la nôtre ici : c'est sur la Personne même de Jésus que te concentrera notre attention et notre pieuse méditation, pour susciter l'amour dans notre coeur. Rien ne nous y aidera mieux que ce commerce familier avec lui. Car il ne faut pas seulement lire ces pages sacrées, pas seulement les penser, mais les vivre, avec lui, nous transporter en esprit parmi ces événements et y être présents, sachant que pour lui ils sont toujours actuels, chacun d'ailleurs devant bien se convaincre que dès ce temps- là Jésus le connaissait, pensait à lui, et que c'est pour lui personnellement qu'il a fait tout cela. Les auteurs franciscains affectionnent cette forme de dévotion à l'exemple de leur Père séraphique, et reviennent sans cesse à la contemplation du Christ, de sa vie et de sa Passion.

Deux ouvrages sont particulièrement intéressants — et bienfaisants — dans ce domaine : d'abord les célèbres Méditations de la vie du Christ (11) qui furent un des livres de chevet des chrétiens du moyen âge, puis un écrit qui n'est guère connu qu'en Flandre, Le pèlerinage de Jésus-Christ de François Cauwe (12). Celui-ci s'inspire du premier, dont il reproduit de longs passages, mais il est moins didactique, plus uniquement centré sur le Christ lui-même, le ton est plus affectif, plus simple aussi et plus familier : il arrive au bon franciscain de manquer un peu de goût, mois on le lui pardonne pour sa ferveur d'amour, et aussi pour tous les détails savoureux où il entre volontiers et qui rendent tout cela singulièrement vivant. Par moments un pieux lyrisme le saisit, et c'est un poème qui s'échappe de sa plume — oh! en vers bien naifs et sans une ombre d'art; mais Dieu nous garde de chercher de la littérature là où il n'y a que de l'amour.

On lira ici des extraits du livre du franciscain flamand, dans lequel on retrouvera d'ailleurs des citations du premier.

LE PÈLERINAGE DU CHRIST JÉSUS par François Cauwe (Extraits)

L'ENFANCE - Bethléem.

Jésus est né dans le dénuement de l'étable. Les bergers, avertis par l'ange, sont venus l'adorer.

Vous aussi, âme pieuse, attardez-vous près de la crèche, tombez à genoux pour adorer votre Seigneur et Dieu, et laissez alors jaillir les flammes de votre amour. Mille fois, souhaitez la bienvenue à votre Sauveur, penchez-vous sur la crèche et, des deux bras, embrassez le doux Enfant, sans arrêt, jusqu'à ce que votre coeur fonde d'amour et éclate en larmes de joie. Contemplez avec bonheur le Fils du Dieu vivant, le Messie des promesses, le Sauveur du monde. Ah! mon âme, comment te séparer de ce doux Agneau ?... Répétez donc avec l'Epouse sacrée : « Je l'ai saisi, et je ne le laisserai pas aller... » Serrez-le sur votre coeur, serrez-le bien, car il vous appartient, comme l'affirme Isaïe : « Un Enfant nous est né, un Fils nous a été donné. » O indicible suavité, joie céleste, charmant plaisir de garder dans ses bras le doux petit Enfant Jésus! Celui qui aime sentira ici son coeur brûler et défaillir, car cet Enfant sait jouer avec les coeurs avec une merveilleuse douceur.

Pendant tout le temps que la Très Sainte Vierge et saint Joseph demeurèrent en cet endroit, restez-y avec eux, contemplez leur pauvreté, leur humilité, leur aménité, adorez l'Enfant divin, et rendez-leur, en esprit, tous les services que vous pourrez. Voyez quels sont leurs besoins, et veillez attentivement à ce que rien ne leur manque. Amassez du bois le long des chemins et dans les champs pour faire du feu, apportez de l'eau et chauffez-la pour baigner l'Enfant Jésus et laver ses langes; allez acheter ou mendier de quoi manger et boire pour sa Mère et saint Joseph; et pendant qu'ils prennent leur repas, jouez avec le petit Jésus, car il émane de lui une vertu céleste pour aider et consoler les âmes.

La fuite en Egypte.

Obéissant à l'ordre du Seigneur, ils se sont mis, hâtivement, en route pour fuir la persécution d'Hérode.

« Considérez, dit saint Bonaventure, comment Dieu permet que les siens soient affligés de persécutions et d'adversités. Car c'était une grande peine pour Marie et Joseph, et une lourde épreuve de savoir qu'on cherchait à tuer leur Enfant, et de devoir aller, pauvres et sans ressources, habiter comme réfugiés un pays étranger. Vous donc, quand vous subissez quelques revers, restez patient, et n'attendez pas du Seigneur un privilège qu'il n'a pas accordé à son Fils unique. « Voyez aussi la grande douceur de Jésus, comment, persécuté si tôt et réduit à un dur exil, il cède sereinement à la rage d'un homme qu'il pourrait anéantir à l'instant. Quelle humilité, et quelle patience! Le Maître fuit devant son serviteur, ou plutôt devant le serviteur du démon! Nous devons imiter cet exemple : ne pas contester, ne pas vouloir tirer vengeance de ceux qui nous critiquent, nous attaquent, nous poursuivent, céder humblement à leur violence, et même, suivant l'enseignement du Seigneur, prier pour eux l. »

Méditez comment, accablés de fatigue après avoir marché toute une journée, ils se virent, pleins d'angoisse, surpris par l'obscurité. Ils n'apercevaient autour d'eux qu'un affreux désert où ils entendaient le rugissement des lions, se demandant où ils passeraient la nuit. L'Enfant se mit à crier, tout transi de froid. Le bon saint Joseph, tout attristé, cherche une place sous un arbre pour y faire reposer la Mère et l'Enfant. Aidez-les à déposer leurs paquets, et étendez une couverture sur elle et son Jésus. Ils n'ont pour tout repas que des biscuits et quelques figues. Voyez si vous n'avez pas dans votre sac quelque chose de meilleur, et offrez-le-leur avec grand amour. Puis prenez l'Enfant. Son petit visage est bleui par le froid : baisez-le; ses yeux sont humides de pleurs : séchez-les. On mon âme, tu as un coeur de pierre si tu n'es pas émue jusqu'aux larmes de voir ton Dieu, ton Créateur dans une telle misère.Ah! les larmes m'empêchent de poursuivre... Combien plus jailliront-elles chez une personne simple et pieuse qui se repré­ sentera tout cela attentivement! Les orgueilleux, les ambitieux qui ne cherchent que l'éclat extérieur et la gloire humaine souriront de ces choses avec dédain. Pour vous, âme droite, faites-vous toute petite, car ce sont les petits qui goûtent combien est doux le petit Jésus. Si vous demeurez avec lui dans cette simple contemplation, vous éprouverez, soyez-en sûre, ce que le monde ne peut connaître et qui est inexprimable : « La langue ne peut dire, la plume ne peut exprimer, celui-là seul qui en a l'expérience peut savoir ce que c'est qu'aimer Jésus. » Ah! que ne peut-on apprendre cela aux hommes! Je crois qu'ils ne vou­ draient plus s'occuper d'autre chose.

Après le repas, demandez à Marie de pouvoir garder toute la nuit dans vos bras le doux Enfant. Réchauffez-le, figurez-vous que l'âne vient s'étendre près de vous et avance son museau pour le réchauffer lui aussi comme il a fait à la crèche. Prenez-y votre joie, et passez ainsi la nuit à embrasser le cher petit Agneau.

Saint Jean-Baptiste.

La Sainte Famille revient d'Egypte et se dirige vers Nazareth.

Quand le petit Jésus et ses parents traversèrent le désert de Juda, dit saint Bonaventure, ils y rencontrèrent saint Jean- Baptiste. Celui-ci n'avait guère que huit ans, et déjà, dans cette solitude, il vivait dans une rude pénitence, non comme un homme, mais comme un ange terrestre. Averti par un ange de l'arrivée des saints voyageurs, il courut à leur rencontre. Voyez- le voler vers Jésus, tomber à genoux devant lui et baiser ses pieds avec une indicible ferveur. Le doux petit Jésus en est si ému qu'il saute au cou de Jean et l'embrasse avec grande affection. Et voyez donc comme ces deux petits cousins s'étrei­ gnent, se couvrent de baisers, incapables de se séparer, sans pouvoir cependant dire un mot, si excessive est leur joie et si brûlant leur amour.

Paralysé par la douceur de cet embrassement, Jean est devenu comme un charbon incandescent; inondé de larmes ferventes, il s'affaisse dans les bras de Jésus; son âme, fondue par l'amour, s'envole, son visage pâlit, ses yeux se ferment, sa tête choit sur l'épaule de Jésus, ses bras pendent le long de son corps, il est tombé en défaillance. La Sainte Vierge accourt, le prend sur ses genoux et le fait reposer sur son coeur.

O noble enfant, où est allée ton âme ? Vers où s'est s'envolé ton coeur ? O ange terrestre, brûlant séraphin! Lumière du monde, comment t'es-tu obscurcie en présence de l'amour divin ? Où as-tu, amour, ravi cette âme ardente, et pourquoi laisses-tu ce petit coeur amoureux blessé et comme sans vie ? Ah! c'est au-dedans de son Jésus qu'il vit, c'est là qu'il se repose, là qu'il trouve son bonheur, devenu un seul coeur et un seul esprit avec lui. O doux Jésus, qu'avez-vous fait de votre petit cousin ? Ravisseur des coeurs, ah! que faites-vous des coeurs de ceux qui vous aiment!

O aimable puissance de l'amour divin! Il incline Dieu jusqu'à la terre, élève l'homme jusqu'à la patrie céleste et unit Dieu avec l'âme. Brasier de l'amour qui fond l'âme en Dieu! Mon âme était dure comme le diamant, et voici que, liquéfiée par l'amour, elle sort de soi et s'écoule en Dieu, et, abîmée en lui, s'oublie elle- même. Que te rendrai-je, amour, toi qui me fais divin, qui transfigures la boue en Dieu ? Rien n'est plus puissant, plus doux, plus noble que le divin amour.

Cependant, le petit Jean, tout doucement, revient à lui, ses yeux s'entrouvrent, il regarde affectueusement Marie et reçoit d'elle un gentil baiser. Se levant alors, il prend son divin cousin par la main, le mène à la grotte qui lui sert de logis et prépare à la Sainte Famille un ascétique repas, qu'ils prennent avec une joie céleste au coeur.

Le soir tombe. Chacun s'étend sur le sol. Et vous, couchez- vous, avec Jean, tout près de Jésus, embrassez-le et reposez en écoutant chanter les anges.

A la fontaine de Nazareth

Pour ma propre joie et le bien des autres pour que soit béni et loué Jésus, je veux raconter l'heureuse rencontre qui a dissipé mon chagrin.

Depuis de longs jours j'étais dans la peine, le soleil s'était éteint en mon âme, je ne trouvais plus Dieu dans ma prière, je ne savais plus s'il m'aimait encore. Or en ce soir-là, me sentant troublé, las d'avoir pensé, je fermai les yeux.

Et comme c'est lui que cherchait mon coeur, c'est vers son pays que glissa mon rêve : c'est à Nazareth que je me trouvai. Je m'étais assis près d'une fontaine. « Il doit bien souvent, pensais-je en moi-même, venir puiser l'eau ici pour sa Mère. »

Et c'est cet espoir qui m'attirait là, le coeur tout ému de l'attendre ainsi. « S'il pouvait venir! Je le retiendrais, il ne pourrait pas m'échapper si vite! Je lui parlerais. Ah! je veux savoir quelle est sa pensée, et s'il m'aime un peu. » Or, tout se passa selon mon souhait et comme en esprit je l'avais prévu. Je le vis venir... Mon coeur s'arrêta.

Plus il approchait, plus mes yeux ravis restaient attachés à l'aimable Enfant. Sa démarche était calme et gracieuse, il n'était vêtu que d'une tunique, et je contemplais son gracile couet ses joues rosées et son front serein. Un souffle de vent jeta sur ses lèvres une boucle d'or de ses beaux cheveux. J'aurais voulu voir aussi son regard : il restait baissé, pensif, vers le sol.

Mais quand il fut là, tout près, devant moi, il ouvrit soudain ses yeux de lumière, comme pour savoir qui je pouvais être, et puis, de nouveau, baissa ses paupières. Oh! ce regard! Je ne puis dire la fête qu'il mit en mon âme. La joie qui m'étreignit alors fit jaillir des pleurs de mes yeux.

Tremblant, je saluai l'humble Enfant, mon Seigneur. Puis je lui demandai de vouloir me permettre de puiser l'eau pour lui. Et j'entendis alors sa douce voix chanter avec un beau sourire :

« Oh! je viens souvent à cette fontaine prendre l'eau qu'il faut à ma bonne mère, car notre maison est proche d'ici. Mais bien volontiers j'accepte un service offert de bon coeur et si gentiment. »

Quand je lui eus remis la cruche bien remplie et qu'avec des mots doux d'une charmante grâce il m'eut remercié, il voulut s'en aller...

Oh! non, je ne pouvais si vite le quitter : à peine sortait-il de l'enfance, et déjà il était à mon coeur le plus cher des amis. L'heureuse fortune était là, trop belle : je lui demandai quel était son nom.

Il me regarda avec un sourire : « Tu demandes là ce que tu sais bien! Mais je voulais, moi, entendre ce nom de sa bouche même : t'eût été pour moi, je le sentais bien, un rayon de miel.

Il comprit, je pense, et dit, simplement : « Mon nom est Jésus. » Je crus que mon âme allait s'envoler, tant ce nom béni sur ses douces lèvres m'avait pénétré jusqu'au fond du coeur. Lors je m'enhardis, et lui demandai, encore anxieux, s'il me connaissait.

Il me dit, : « Je t'aime. Mon Père est ton Père. Tu as été bien gentil : et je penserai à toi. » « Je t'aime!... » Oh! ce mot m'était trop suave : je l'ai pris alors, je l'ai embrassé, j'ai mis sur sa joue un fervent baiser, un très long baiser, afin d'étancher la soif de mon coeur.

Et j'ai senti un tel bonheur qu'il m'a semblé monter au ciel : je crois bien que j'ai goûté là ce qui fait que le ciel est ciel. Il a bien fallu qu'à la fin Jésus retourne vers sa mère. Mais il est resté dans mon coeur. La douce pensée m est présente partout, me remplissant de joie.

Et tout mon chagrin est tombé. Et je puis aller maintenant me reposer tranquillement. Dans mon âme tout est paisible puisque Jésus m'a dit : « Je t'aime », je suis heureux! Je sais que cette nuit je vais rêver de lui.

LA VIE PUBLIQUE Le baptême de Jésus.

Quand Notre-Seigneur Jésus eut achevé ses vingt-neuf ans dans la vie humble et pénible de Nazareth, il dit adieu à sa Mère et se mit en route vers le Jourdain où Jean baptisait.

Préparez-vous, âme pieuse, à partir avec lui pour lui tenir compagnie et le servir en tout comme un petit page : car désormais et jusqu'à sa mort il n'aura plus guère de repos, mais constamment de durs travaux et de pénibles voyages.

Dans ce trajet, le Maître du monde s'en va seul, car il n'avait pas encore de disciples. Contemplez-le, marchant nu-pieds, sans aucune société, sur ce chemin très long. O doux Jésus, où allez-vous de la sorte ? N'êtes-vous pas le Maître de tous les rois de la terre ? Cher Seigneur, où sont donc vos barons, vos comtes, vos ducs, vos capitaines et vos soldats ? Où est votre escorte, où sont les gardes qui vous défendent et les courriers qui vous précèdent ? Où sont les trompettes et les étendards ? Où sont les honneurs et le faste dont nous, vers de terre, aimons nous entourer ? Le ciel et la terre ne sont-ils pas, Seigneur, remplis de votre gloire, pour que vous alliez ainsi, humble et inconnu, foulant le sol de vos pieds nus ?

Mais je crois en savoir la raison : c'est que vous n'êtes pas dans votre royaume : celui-ci n'est pas de ce monde. Ici vous êtes comme nous pèlerin et étranger : vous vous êtes fait esclave pour que nous devenions rois. Vous êtes venu pour nous con­ duire à votre royaume et vous nous en montrez la voie.

Pourquoi dédaignons-nous cette voie ? Pourquoi, au lieu de vous suivre et d'être humbles nous aussi, tenons-nous tant à la gloriole et à des biens caducs ? Pourquoi ? Parce que notre royaume, à nous, est de ce monde et que nous ne nous y considérons pas comme des étrangers. De là tous nos maux. Hommes frivoles que nous sommes! Nous troquons le réel pour l'illusoire, l'éternel pour le passager. Ah! bon Seigneur, si nous songions sérieusement que nous ne sommes que voyageurs, nous vous suivrions allégrement, nous contentant du nécessaire, et, libres et sans bagages, regardant toutes ces choses comme déjà passées, nous ne penserions plus qu'à courir à l'odeur de vos parfums (2) . »

De Nazareth au Jourdain, il y avait trois ou quatre journées de marche. Où Jésus a-t-il pu s'abriter, se reposer, dormir la nuit ? Il était partout inconnu et n'avait ni bagage, ni bourse, ni argent, car il l'interdirait plus tard à ses disciples, et l'Evangile atteste qu'il faisait d'abord lui-même ce qu'il devait dans la suite enseigner.

Voyez comment, ayant faim, il demande humblement l'aumône à la porte d'une maison, lui qui est Dieu, avec quels gracieux remerciements il reçoit un morceau de pain, pour aller ensuite s'asseoir près d'un ruisseau ou d'une fontaine et, ayant béni son Père, manger ce pain sec et puiser l'eau avec sa main. Hélas! doux Seigneur, c'est un bien maigre festin que vous ont servi là les fils d'Adam pour vous restaurer de vos fatigues.

Vous donc, petit page de Jésus, voyez si vous n'avez pas quelque chose à lui offrir. Puis asseyez-vous à ses pieds et contemplez avec bonheur ce divin visage qui réjouit les anges. Quand vous verrez ce cher regard plonger dans le vôtre, je crois que vous n'aurez plus guère envie de manger, mais plutôt d'em­ brasser les pieds de Jésus et de les arroser de larmes.

Poursuivez maintenant votre voyage avec lui. Le moment vient où il faut songer à un gîte pour la nuit. Le Sauveur frappe à une porte et, humblement, pour l'amour de Dieu, demande l'hospitalité. L'homme est riche, Jésus n'en reçoit que des paro­ les offensantes : « Qui êtes-vous ? D'où venez-vous ? Je ne vous connais pas. Qui me dit que vous n'êtes pas un voleur ou un bandit ? Allez voir ailleurs. Voyez avec compassion votre Seigneur couvert de confusion et recevant patiemment les affronts de cet homme sans coeur.

Jésus poursuit son chemin et s'adresse à une autre maison. Là, on l'envoie à l'étable. Il remercie affablement et va à ce pauvre gîte, où, dans un coin, il passe la soirée à prier avec larmes pour le salut de ces hommes dont il reçoit si peu d'amour. O Jésus, Fils du Dieu vivant, que vous êtes abaissé et humilié! Infinie Majesté, je vous vois méprisé comme si vous étiez le dernier des hommes. Vous son petit page, tâchez de le consoler, entourez-le de soins et d'amour, prenez ses pieds dans vos bras pour les réchauffer et passez la nuit de la sorte.

Arrivé au Jourdain, Jésus y trouva Jean qui baptisait une foule de gens, et parmi eux beaucoup de pécheurs. Il se mêle à eux et demande, lui aussi, le baptême. Mais Jean le reconnaît : « C'est moi, s'écrie-t-il, qui devrais être baptisé par vous... Et c'est vous qui venez à moi! — Laisse-moi faire pour cette heure, lui répond Jésus, car c'est ainsi que nous devons accomplir toute justice. Ne dis rien pour le moment, Jean, ne me fais pas connaître : baptise-moi, c'est maintenant le temps de l'humilité. » Et entrant dans l'eau froide, il reçoit le baptême de Jean.

C'est ainsi qu'il opère notre salut en instituant le sacrement de baptême pour effacer nos péchés. C'est ici qu'il a épousé la sainte Eglise et chacune des âmes fidèles dans la foi du baptême. Et au moment de cette oeuvre auguste, voici que se mani­ feste la très sainte Trinité : le Saint-Esprit descend sur Jésus sous la forme d'une colombe, et la voix du Père se fait enten­ dre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toutes mes complaisances. »

Émerveillez-vous de ces choses avec grande dévotion. Gardez précieusement les vêtements de Jésus, et aidez-le ensuite pieusement à se rhabiller

Début du ministère.

Le temps étant venu pour Jésus de travailler publiquement à la conversion des hommes, il quitta Nazareth avec sa Mère, Jean et les autres disciples. Ils allèrent habiter à Capharnaüm dans la maison de Pierre, qui exerçait le métier de pêcheur dans cette ville.

Brûlant d'un zèle ardent pour le salut des âmes, le bon Sauveur n'eut plus désormais un instant de répit. Il quitta bientôt Capharnaüm avec sa petite troupe de fidèles pour parcourir la Galilée.

Voyez d'abord comment l'humble Seigneur prend congé de sa Mère bénie et lui demande sa bénédiction. « Mère chérie, dit-il, je te recommande à mon Père; que ta joie soit toujours en lui. Je dois, pour lui obéir, voyager dans tout ce pays. » La Sainte Vierge, alors, s'agenouille à son tour, embrasse son Fils divin et lui dit, les yeux pleins de larmes : « Va, mon Fils, au nom de Dieu, avec la bénédiction de ton Père très saint et la mienne; accomplis ce que t'impose l'obéissance, et souviens-toi de moi. Et moi, je vais rester ici comme une veuve, à soupirer après toi. » Puis elle le laisse aller, et il s'éloigne avec ses disciples.

Que de pensées s'éveillent en nous, à suivre Jésus pérégrinant sans relâche de ville en ville, de village en village, dans la poussière et la chaleur, blessant ses pieds sur les mauvais che­mins, semant partout sa céleste doctrine, guérissant les malades et les infirmes!

Le voici qui arrive, épuisé et couvert de sueur, à l'un de ces villages; et au lieu de prendre un peu de repos et de rafraîchissement, il commence aussitôt, avec une grande ardeur, à prêcher au peuple, puis à imposer les mains à ceux qu'on lui amène et à les délivrer de leurs maux, afin de confirmer ainsi ce qu'il leur avait enseigné.

L'accueil.

Ici, âme pieuse, changez de personnalité, voulez-vous, et imaginez que vous êtes un habitant de cet endroit. Allez trouver le Sauveur fatigué, tombez à ses pieds, et priez-le humblement de daigner prendre l'hospitalité dans votre maison. Avec grand bonheur, faites-le entrer chez vous, allumez un bon feu pour sécher ses vêtements, chauffez de l'eau et agenouillez-vous pour lui laver les pieds; apitoyez-vous de voir ces pieds précieux tout blessés, songez que ce sont les pieds du Dieu très-haut, et vous les baiserez et les arroserez de larmes.

Vous étant levé, prenez avec respect et amour les mains du bon Jésus dans les vôtres, contemplez son cher visage, dites- lui : « Pourquoi donc, Seigneur, êtes-vous si cruel pour vous- même ? On dirait que vous vous haïssez pour nous aimer ! — Cher enfant, vous répondra-t-il peut-être, c'est pour te montrer la voie du ciel : car le Royaume céleste souffre violence, et ce sont les violents qui le conquièrent. Prends cette voie à ma suite, mon enfant, car il n'en est pas d'autre qui conduise au salut. »

Oh! qu'il est doux de converser avec Jésus! Vous devez le faire fréquemment : souvent, ainsi, à l'improviste, vous éprouverez intérieurement de touchantes et fortes inspirations qui vous éclaireront merveilleusement et vous rempliront d'ardeur pour la vertu.

Après vous être entretenu avec lui, vous préparerez un repas pour lui et ses disciples, heureux de pouvoir donner au Sauveur cette réfection. Invitez-les à prendre place à votre table, admirez avec quelle simplicité ses compagnons lui parlent, comme font entre eux les paysans. Puis mettez-vous aux pieds de Jésus, baisez encore ces pieds meurtris pour vous, contemplez-le, écoutez-le, et vous sentirez passer dans votre coeur des choses plus douces que le miel et que la langue ne peut traduire.

Par les chemins de Galilée.

Le lendemain, bien sûr, vous éprouverez le désir de ne plus le quitter : mettez-vous donc à genoux devant lui, et, comme lui-même vous y a invité, demandez-lui de pouvoir le suivre et le servir partout où il ira. Il vous répondra sans doute : « Mon enfant, veux-tu souffrir beaucoup de désagréments, de privations et d'avanies, alors viens avec moi, car telle est ma vie et celle de ceux qui me suivent. » Et vous direz : « Cher Seigneur, je ne vaux pas mieux que vous, et c'est avec bonheur que je souffrirai avec vous : votre douce présence me réconfortera toujours. » Et laissant votre maison et tout ce qui s'y trouve, vous suivrez Jésus.

Vous pourrez voir alors tout ce que votre Sauveur a enduré pour vous de peines et de fatigues, marchant, d'un bourg à l'autre, par des chemins pleins de cailloux et d'ornières, tantôt par une chaleur accablante, dans la poussière et le soleil brûlant, tantôt sous la pluie, glissant dans la boue qui colle à ses pieds, le soir, mendiant un gîte, n'ayant pas une pierre où reposer la tête. Hélas! doux Jésus, que votre pèlerinage est dur! Comment pourrai-je encore chercher le repos et le confort, quand je vois les souffrances, les fatigues, la misère que vous avez voulu subir par amour pour moi ?

Mais il ne pense pas à lui-même : uniquement soucieux de sauver ceux qu'il aime, il ne compte pas ses peines. Sitôt arrivé dans un village, il prêche aux habitants : « Faites pénitence, car le Royaume des cieux est proche. » Ecoutez avec respect et reconnaissance ces divins enseignements, et gravez particulièrement dans votre esprit cette leçon-ci : c'est par la pénitence que vous aurez accès au Royaume de Jésus, et ce Royaume est un Royaume de joie. Sachez-le bien, c'est au sein des plus grandes misères que Jésus nous fait surtout goûter sa douceur : quand vous partagez ses tristesses, c'est alors qu'il vous donne le plus de joie. C'est ce qu'éprouvent toutes les personnes pieuses : leurs pénitences paraissent très affligeantes aux hommes sen­ suels, et pourtant elles les introduisent dans un paradis de délices. Squffrez donc un peu avec Jésus si vous voulez vous réjouir avec lui, car, comme dit le poète, dulcia non meruit qui non gustavit amura, ce qui signifie : celui-là ne mérite pas la douceur qui n'a pas goûté l'amertume.

Peut-être alors vous prendra-t-il parfois à part pour vous dire : « Sois béni, mon enfant, pour la joie que tu me donnes. » Et vous sentirez vous-même une joie merveilleuse de pouvoir consoler votre Seigneur dans sa grande misère.

Naïm.

Mais voici qu'on approche du bourg appelé Naïm. Un convoi funèbre en sort : c'est le fils unique d'une veuve que l'on porte au cimetière. La pauvre mère suit en pleurant. A la vue' de sa douleur, le bon Sauveur est ému de compassion. Il lui dit : « Ne pleurez plus. » Et s'approchant, il touche le cercueil et dit : « Jeune homme, je te le commande, lève-toi. » a le mort se redresse et se met à parler, et Jésus le rend à sa mère.

O douce bonté du coeur de Jésus! Il ne sait pas voir pleurer cette pauvre veuve, la pitié l'étreint devant ces larmes, il veut qu'elle retrouve son fils : « Ne pleurez plus. » Douce parole! Ah! puissiez-vous l'entendre vous aussi et être consolé par lui! Oui, vous l'entendrez si vous savez écouter. Quand vous serez dans la peine, privé de toute consolation et renonçant aux compensations humaines, Jésus ne voudra pas que vous versiez des larmes de tristesse : c'est par des pleurs de joie qu'il les remplacera. A vous aussi il dira : « Ne pleure pas. » Et il vous donnera la plus douce des consolations : il se donnera lui-même à vous. Et quand vous aurez goûté sa divine douceur, toutes les consolations du monde vous sembleront de l'amer­ tume, vous ne voudrez plus que lui, et vous serez comblé.

Contemplation.

Continuez à le suivre avec les disciples, et vous éprouverez cette douceur. O aimable société! Oh! qu'ils étaient heureux — et comme vous pouvez l'être vous-même — de pouvoir toujours être près de l'ineffable Seigneur, contempler son visage, entendre sa voix suave qui les pénétrait jusqu'au fond du coeur et y éveillait l'amour! Quelle inexprimable joie de vivre dans la familiarité du Dieu-Amour fait homme! Aux âmes pures, bien sûr, quelques rayons se révélaient de cette divinité cachée; ce qu'il exprimait assez quand il disait à ses disciples : « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez! Je vous le dis, beaucoup de rois et de prophètes ont désiré voir ce que vous voyez, entendre ce que vous entendez, et cette joie ne leur a pas été donnée. »

Cela se produisit d'une façon sensible au Thabor, où les trois heureux Apôtres choisis purent voir la gloire de Jésus. Ceci, vous ne pouvez plus l'imaginer : seul l'Esprit-Saint peut ouvrir les yeux de l'homme sur de telles lumières. Mais il est un autre Thabor où vous pouvez monter et contempler Jésus dans la beauté de sa divinité. Thabor signifie pureté. Rappelez-vous ce qu'a dit Jésus : les coeurs purs verront Dieu.

Telle est la montagne que vous devez gravir avec Jésus : la montagne de la pureté, qui est celle de la sainte contemplation. Renoncez aux plaisirs inférieurs, travaillez à dégager votre coeur de toutes les choses créées, et, dans cette liberté et cet oubli de tout, ne pensez plus qu'à lui, demeurez avec lui par une prière continuelle : et il se manifestera, merveilleusement, à vous, dans une 'lumière divine, comme l'attestent tous les contemplatifs. Et vous aussi, vous crierez, comme saint Pierre : « Seigneur, il fait bon ici, dressons-y notre tente. » Et plus jamais vous ne voudrez d'autre plaisir.

Mais pour cela il faut persévérer dans la prière, comme lui nous en donne l'admirable exemple. Voyez, le soir est venu, les Apôtres se reposent, et lui, malgré la terrible fatigue du jour, il monte seul sur une montagne et, dans la nuit froide, se met en prière. Oh! qu'il était beau, le Fils de Dieu, dans son humble humanité, priant son Père pour les hommes! Demandez- lui de pouvoir parfois l'accompagner dans ces saintes veillées : le calme de la nuit est propice à la prière; et contemplez alors son céleste visage illuminé par l'amour : qui voit le Fils voit le Père, et avec lui vous monterez jusqu'à la contemplation de la divinité. Rien ne vous apprendra à prier comme de voir Jésus prier. Oh! certes, vous voudriez passer ainsi toute la nuit avec lui. Mais souvent il vous dira, comme aux Apôtres, qu'il est temps pour vous de prendre un repos qui est aussi un devoir. Soyez sage alors, comme un enfant que sa mère met au lit, sachez vous détacher d'un plaisir trop doux, et ne vous attristez pas : lui, qui sait lire dans votre coeur et qui jamais ne se lasse, priera à votre place, et il vous bénira.

La tristesse de Jésus.

C'est un jour de sabbat. Jésus est entré dans une synagogue pour` y enseigner le peuple. Et voici qu'on lui amène un homme dont la main droite était desséchée. Il y a là des scribes et des pharisiens qui l'épient, curieux de voir s'il va guérir cet homme, malgré la loi du sabbat, car ils cherchaient un prétexte pour l'accuser. Jésus, connaissant leurs pensées, dit à cet homme : « Lève-toi, et tiens-toi là », puis, se tournant vers eux : « Est-il permis de faire du bien le jour du sabbat ? » Et il guérit la main malade.

C'était la sagesse confondant leur imbécillité. Mais la haine les aveugle : ils vont se concerter avec les hérodiens pour trouver le moyen de le perdre.

Soyez présent à cette scène, assis dans la synagogue près de Jésus. Voyez le regard attristé qu'il promène sur ces pauvres égarés qui haïssent leur Sauveur. Plus il fait du bien, plus s'accroît cette haine diabolique, au point qu'ils veulent le faire mourir à cause de ce miracle. Tandis qu'ils tiennent conseil pour perpétrer ce forfait, il s'est simplement éloigné.

Suivez-le, plein de compassion, avec Madeleine dont le coeur semble transpercé. Baisez ses mains, tenez-les avec amour, dites-lui : « Maître, pourquoi fuyez-vous ? — Mon enfant, vous répondra-t-il, ils cherchent à me tuer. » Oh! comme cette parole, à moi aussi, me traverse le coeur! Doux Seigneur, comment est-il possible ? On vous en veut, on vous hait, vous la bonté, vous la douceur, vous l'amour! Comment peut-on vous haïr ? Oh! ils veulent vous faire mourir, vous mon amour, ma lumière et ma joie! Et, en pleurant, vous cacherez votre visage sur son coeur, et vous le tiendrez embrassé avec infiniment d'amour pour le consoler de sa grande tristesse.

LA PASSION - Béthanie : les adieux'.
Le Seigneur soupait, ce soir-là, avec ses disciples dans la maison de Marie et de Marthe. Pendant que sa Mère prenait son repas avec les autres femmes dans une pièce voisine, Madeleine, qui le servait, lui fit cette requête : « Maître, rappelez- vous que vous devez faire la pâque avec nous; je vous en prie, ne me refusez pas cette faveur. » Comme Jésus n'y acquiesçait pas, elle se retira gémissant, et, tout en larmes, alla trouver Notre-Dame, la suppliant d'intervenir elle-même et de le retenir pour la pâque.

Le repas fini, Jésus revint à sa Mère et s'assit avec elle à l'écart, la laissant jouir encore de cette présence qu'il devait bientôt lui ravir. Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, voici que Madeleine vient à eux et, s'asseyant à leurs pieds, elle dit : « Ma Dame, j'ai invité le Maître à faire ici la pâque, mais il semble décidé à aller la faire à Jérusalem. Il y tombera aux mains de ses ennemis... Je vous en prie, ne le permettez pas. » Alors Marie s'écrie : « Mon Fils, je t'en conjure, qu'il n'en soit pas ainsi! Faisons la pâque ici : tu sais que des embûches sont tendues pour s'emparer de toi. » Mais Jésus lui répond : « Mère chérie, c'est la volonté de mon Père que je fasse la pâque à Jérusalem, car le temps de la rédemption est arrivé. Voici que va s'accomplir ce qui a été écrit de moi, et que mes ennemis feront de moi ce qu'ils voudront. »

A ces mots, elles furent percées de douleur, car elles comprirent que c'était de sa mort qu'il parlait. Ayant à peine la force d'articuler ses paroles, sa Mère gémit : « O mon Fils, ce que tu me dis me bouleverse, et mon coeur m'abandonne... Que ton Père te garde, car je ne sais plus que dire... Je ne veux point m'opposer à sa volonté; mais... s'il lui plaisait de différer pour le moment, oh! demande-lui, je t'en prie, que nous fassions encore cette pâque avec nos amis. S'il voulait, il pourrait pourvoir autrement à la Rédemption... sans que tu doives mourir; car tout lui est possible. »

Oh! s'il nous était donné de voir Marie fondant en larmes en parlant ainsi, et Jésus pleurant lui-même en entendant ces paroles, et Madeleine, comme ivre de douleur, éclatant en sanglots, sans doute vous ne pourriez, vous non plus, contenir vos pleurs. Pensez en quel état elles pouvaient être en un tel entretien! Le Seigneur les consolait doucement, leur disant avec tendresse : « Ne pleurez pas : vous savez que je dois obéir à mon Père; mais ayez confiance : je reviendrai bientôt et je ressusciterai le troisième jour. Il faut donc que, selon la volonté de mon Père, je fasse la Cène sur la montagne de Sion. » Alors Madeleine reprit : « Puisque nous ne pouvons le retenir ici, allons donc, nous aussi, à notre maison de Jérusalem. Mais je crois que jamais elle n'a vu une pâque aussi amère. »
Jésus est triste jusqu'à la mort, et, priant au Jardin des Oliviers, la une sueur de sang

Avant cette méditation, il faut relire dans l'Evangile le récit de ces heures douloureuses : l'angoisse et le dégoût qui saisissent l'âme sainte du Sauveur, la triple prière à Gethsémani, le sommeil des apôtres, l'ago­ nie, la sueur de sang. O âme pieuse, ici commencent les faits qui, plus que tous, doivent susciter en vous l'amour et la compassion. Si vous aimez Jésus, votre coeur trouvera ici un amer aliment, il doit ici s'en­ flammer d'un feu ardent, être blessé d'un glaive de pitié et faire jaillir vos larmes. Rendez-vous donc présente au Jardin des Olives et considérez-y bien toutes choses. Inquiet du sort de ses chers disciples, le doux Seigneur leur a révélé qu'ils l'abandonneraient, le laissant seul dans l'épreuve, et, pour rabattre la présomption de Pierre, il lui a prédit sa chute. Maintenant, il lui reproche sa somnolence, comme pour dire : « Comment pourrais-tu mourir pour moi, si tu n'es pas capable de veiller une heure avec moi ? »

Oh! comme cela dut percer le cœur du doux Jésus, de trouver si peu de fidélité parmi les hommes! Après tant d'années passées sur terre à travailler pour eux, douze à peine lui étaient restés attachés jusqu'ici, et parmi ceux-là, un le trahissait et les autres dormaient au moment de son accablante épreuve. O âme, allez-vous, vous aussi, dormir ? Serez-vous, vous aussi, insensible, voyant votre Jésus aimé dans une si terrible angoisse ? Voyez comme il chancelle, défail­ lant, le visage tout pâle, disant d'une voix tremblante : « Mon âme est triste jusqu'à en mourir... » Oh! ces mots me traitspercent comme une lame acérée!

O mon Epoux, mon Bien-Aimé, comment vous voir sans pleurer dans ce misérable état ? Comment, sans fondre en larmes, vous entendre dire : « Mon âme est triste à en mourir » ? O amour, où es-tu ? Que vas-tu faire ? Jésus est triste jusqu'à la mort... O Jésus, mon Amour, serez-vous triste et l'amour ne le ressentira-t-il pas, lui qui est un avec vous ? Mais, ô mon Dieu et mon Tout, si vous qui êtes toute ma joie et le bonheur des anges, vous êtes vous-même dans l'affliction, qui va pouvoir vous consoler ?

— O âme, voulez-vous soulager le bon Jésus dans son accablement ? Ne l'abandonnez pas, vous, restez près de lui, veillez avec lui, soyez triste avec lui et pleurez si vous le pouvez. Tombez à ses pieds, baisez-les, puis prenez-le dans vos bras, le contemplant avec grande compassion, car son âme est noyée d'amertume et son coeur mortellement angoissé. Voyez, avec des yeux pleins de larmes, comment son angélique visage s'est soudain obscurci, comment ses doux yeux se sont remplis de tristesse, et dites-lui, avec de profonds soupirs : « Mon coeur se brise, , ô doux Jésus, de voir une telle souffrance sur votre cher visage.

O mon doux Ange, pourquoi êtes-vous triste ? Maître chéri, pourquoi êtes-vous angoissé, angoissé jusqu'à mourir ?... » Puis, quand la douleur arrêtera les paroles sur vos lèvres, continuez à le contempler de toute votre âme : et les regards navrés que parfois il lèvera sur vous vous per­ ceront le coeur de part en part. Pensez alors que Jésus vous prend par la main et vous dit : « Mon enfant aimé, ne m'abandonne pas en cette suprême épreuve. Car voici que commence mon amère Passion, et elle est bien plus affreuse dans mon âme que dans mon corps : mon Père m'a enlevé toute consolation, et il va me laisser, jusqu'au moment de ma mort, dans cette déréliction; et cela pour ton amour, mon enfant, pour expier tes fautes. Donne-moi ce récon­ fort de rester près de moi au milieu de mes peines, gardant tes yeux fixés sur moi avec une tremblante et fidèle attention. Tu ne pourrais rien faire qui adoucisse mieux ma souffrance que de me suivre en ma Passion avec un coeur pieux. Mais garde-toi bien de t'endormir par mollesse, tandis que je suis à ce combat, ou de me délaisser, vaincu par le chagrin, comme firent mes disciples, ou d'échanger la tristesse de ma Passion contre des satisfactions terrestres : car ceci serait faire comme Judas. » Voyez maintenant, ô âme, comme le doux Seigneur s'éloigne, seul, pour prier, et, tombant à genoux, son visage béni sur le sol, commence, avec beaucoup de soupirs et de larmes, à implorer son Père céleste : « Père, s'il est possible, et tout vous est possible, que ce calice s'éloigne de moi... « Souvent déjà, il a prié ici; mais alors il priait pour nous, comme notre Avocat, maintenant, il prie pour lui-même. Ayez grande compassion, étonnez-vous de son inconcevable humilité : voyez, il est à genoux, prosterné, suppliant, comme n'importe quel homme pécheur, comme s'il eût oublié qu'il est Dieu lui- même, aussi puissant et éternel que son Père qu'il prie.

« Considérez aussi sa merveilleuse obéissance. Car pourquoi prie-t-il ? Pour que la Passion et la mort lui soient épargnées : il le demande comme homme, parce que sa sensibilité humaine éprouvait l'horreur de la mort et le rendait tout angoissé. Et pourtant il n'est pas exaucé : son Père veut, inexorablement, qu'il meure, car il nous a tant aimés qu'il n'épargne pas même son Fils unique et le livre à la mort pour nous. Le doux Jésus reçoit avec respect cette sentence de son Père, disant : « Que votre volonté se fasse, et non pas la mienne. »

« Admirez cet ineffable amour et du Père et du Fils pour nous, à cause duquel le Père commande à son Fils de mourir et le Fils accepte la mort de tout coeur : c'est pour nous que l'arrêt de mort est prononcé, c'est pour notre amour qu'il est subi (4) . » Cependant, la détresse et l'angoisse ne cessaient de croître dans le coeur du doux Sauveur, lui faisant enfin une telle violence qu'il tomba en agonie et qu'une sueur de sang s'échappa de son corps, ruisselant jusqu'au sol : si bien qu'il serait mort en cet endroit si la Divinité ne l'avait fortifié et conservé en vie.

O âme aimante, si vraiment votre amour est profond, ceci doit vous déchirer le coeur. Allez donc avec un coeur meurtri auprès de votre Bien-Aimé, ne souffrez pas qu'il reste plus longtemps ainsi étendu, son très doux visage sur le sol, relevez-le avec infiniment d'amour et de respect. Contemplez avec pitié son visage chéri inondé de la sueur de sang, essuyez-le avec un linge blanc, et faites-le reposer sur vos bras, car la mort l'a déjà touché, et son âme est saturée d'horreur. Et restez ainsi avec lui, tandis que votre cœur chancelle et que les pleurs cou­ lent de vos yeux. Ah! qui me donnera une fontaine de larmes pour pleurer jour et nuit, et mélanger mes larmes au sang de mon Jésus, et mêler mes soupirs au martyre de son Coeur ? Jésus, mon Bien-Aimé, ah! que ne puis-je éprouver moi-même l'angoisse qui vous étreint, et mourir ici dans vos bras ? Que ne puis-je payer de larmes de sang votre sueur de sang! Oh! si l'ardeur de mon amour pouvait étreindre mon coeur autant que la douleur a oppressé le vôtre! Pourtant cette violence de 'l'amour me serait douce, alors que celle de la souffrance, hélas! vous a été cruellement amère... O Jésus, comme vos vêtements sont mouillés de cette terrible sueur! Il me semble que je le sens sur moi. Hélas! innocent Agneau, où vous ont conduit mes péchés! Quelle tristesse vous ont value mes coupables satisfac tions! Et comme j'ai écrasé votre Coeur d'avoir voulu, sans règle, jouir d'une liberté mauvaise!

Cependant, le doux Seigneur se lève pour son dernier voyage : il va à ses disciples et leur dit : « Dormez maintenant et reposez- vous. » Et tandis qu'ils sommeillent, lui, bon Pasteur, se dépense à la garde de son petit troupeau. O amour admirable! Vraiment, il a aimé les siens jusqu'à la fin, puisque, dans l'accablement de cette agonie, il veille encore sur leur repos.

Pourtant, il voyait déjà de loin ses ennemis qui venaient avec des torches, des bâtons et des armes; mais il n'éveilla ses disciples que lorsqu'ils furent tout proches, et alors seulement il leur dit : « Vous avez assez dormi maintenant, levez-vous, car voici que celui qui doit me trahir approche. »

Les larmes de Marie-Madeleine.

C'est au Calvaire. Jésus, crucifié, achève son terrible combat. Au pied de la croix, Marie, Jean et Madeleine, les trois fidèles, sanglotent silencieusement.

Considérons un peu maintenant cette chère amante de Jésus, Marie-Madeleine : le coeur déchiré d'amour et de compassion, elle est abîmée dans ses larmes. Elle est tombée à genoux et, d'un indicible élan, a embrassé la croix; immobile, comme privée de sens, elle baise éperdument les pieds divins percés, au contact desquels elle a reçu tant de grâces et les arrose des larmes qui coulent de ses yeux comme de deux fontaines. L'amour et la douleur lui étreignent le coeur avec une telle violence qu'il semble se briser. O Jésus, votre amour est un tourment suave, mais quand il est mêlé à une si immense tristesse, il devient une mer d'amertume.

Oh! comme la sainte pécheresse appuie ses lèvres sur les chers pieds douloureux : s