Série-12-Voie raccourcie de l'Amour Divin - 12 pages - 08/12

La vie contemplative

Par P. Martial Lekeux, franciscain

LA VIE CONTEMPLATIVE MYSTIQUE

Par tous ces efforts intérieurs et extérieurs, l'âme se purifie, devient ardente, se met de plus en plus dans les dispositions que demande l'action divine, et, ayant bien usé des grâces reçues, se rend apte à en recevoir de plus hautes.

Le Saint-Esprit se met alors à agir en elle par ses dons divins, d'une façon toute nouvelle, travaillant lui-même, directement et indépendamment de son concours actif, à la sanctifier. Elle se sent agie par lui, dominée, poussée, soulevée : elle reçoit des lumières inattendues et radieuses qui lui font pénétrer les splendeurs de Dieu et lui rendent sa présence en quelque sorte sensible; et dans son cœur l'amour devient une divine passion qui l'embrase, l'entraîne, l'absorbe et la fait parfois défail­ lir sous les touches brûlantes de l'Esprit. La mystique est le triomphe de l'amour.

La question de l'appel à cette vie mystique, ou contemplative, a été fort débattue, mais il semble qu'on soit à peu près arrivé à un accord sur une formule telle que celle-ci : bien que l'appel pratique, immédiat, ne soit pas adressé à tous, d'une façon normale et générale cependant, un chrétien qui correspond courageusement à la grâce et qui est judi­ cieusement conduit parviendra tout au moins aux premiers degrés de la contemplation.

Les auteurs franciscains ne s'arrêtent guère, en général, à discuter cette question. La mystique n'étant, pour eux, que l'épanouissement de l'amour, et Dieu ne pouvant manquer d'accorder celui-ci aux efforts généreux de l'homme, il leur semble tout naturel d'inviter les âmes de bonne volonté, non pas à y accéder par elles-mêmes, mais à monter jusqu'à la porte de cette vie d'amour et à y frapper, avec la confiance qu'elle leur sera ouverte. N'est-ce pas le désir de Dieu aussi bien que de l'homme, que celui-ci l'aime jusque-là : de toute son âme, de toutes ses puissances et de tout son coeur?

Aussi bien, si nous nous reportons aux pages précédentes, nous y avons déjà vu poindre par moments le don mystique; l'âme sera contem­ plative quand, dans son fond et d'une façon stable, elle aura été conquise à l'amour infus. Henri de Herp et saint Pierre d'Alcantara ne semblent pas voir de difficultés à ce passage dans la contemplation, qui leur paraît, par la grâce de Dieu, le terme normal, encore que tout gratuit, des ascensions spirituelles.

Parvenu à ce point, l'homme vit au-dessus de lui-même, au-dessus de sa faiblesse : un moteur divin s'est allumé en lui qui lui rend singulièrement faciles non seulement la prière, mais toutes les vertus. C'est Dieu qui règne et qui opère en lui, l'union de l'âme avec lui se resserre sans cesse, au point d'arriver, au sommet de la montée, à une trans­ formation d'elle en lui, autant qu'il est possible ici-bas à un être créé.

Préciser les degrés de cette ascension est aussi impossible que de cataloguer les diverses formes de l'amour. Aussi y a-t-il autant de classifications qu'il y a d'auteurs. Celle de sainte Thérèse s'est imposée par sa clarté et sa facilité, mais elle n'infirme pas les autres. Il ne faut donc pas attacher une importance excessive à ces essais de subdivision, dont l'utilité est surtout didactique : si le point de vue diffère d'un auteur à l'autre, la marche générale se retrouve, chez tous, identique.

On trouvera ici un petit traité de David d'Augsbourg ) qui, je crois, est inédit en français, Les sept degrés de l'oraison. Il est fort beau et dessine bien les principales étapes de cette marche vers les cimes. On remarquera qu'il ne traite pas uniquement d'oraison mystique, mais part du degré le plus bas de la prière : ce n'est que vers le quatrième degré qu'elle devient nettement contemplative.
LES SEPT DEGRÉS DE L'ORAISON par David d'Augsbourg

« Il faut toujours prier et ne jamais cesser », dit le Seigneur. Parmi toutes les bonnes oeuvres, c'est à la prière qu'il nous recommande de nous appliquer surtout, et cela pour plusieurs motifs.

Le premier est que la prière, mieux que toute autre espèce d'activité, obtient les biens nécessaires au salut. C'est pourquoi dans tous nos besoins, spirituels ou temporels, nous recourons à la prière.

Le second motif est que, mieux que les autres oeuvres, qui gardent toujours quelque chose de terrestre, l'oraison tend uniquement à Dieu et aux choses célestes, et nous détache de la terre. Aussi voyons-nous que le Maître, après avoir passé le jour à prêcher, guérir, nourrir les foules, le soir venu, laissant tout travail, tout souci d'ordre temporel, se retirait sur une mon­ tagne, seul, pour prier. « Celui-là prie bien, dit saint Ambroise, qui, dans sa prière, cherche Dieu, et montant de la terre au ciel, s'élève jusqu'au sommet des préoccupations supérieures. » La maison de Dieu, qui est « une maison de prière », est bâtie sur une montagne : et c'est pourquoi l'oraison s'alimente dans la sainteté de la vie : elle s'élève avec celle-ci, et elle déchoit et se perd avec elle.

Le troisième motif est que dans l'oraison l'homme prend une conscience plus claire de chacun de ses progrès et de ses défaillances : il y voit, comme dans un miroir, les taches dont il s'est souillé au cours de ses autres occupations. Pleine du désir de pénétrer dans la demeure céleste, l'âme en observe l'entrée; elle s'examine par la méditation, comme en un miroir, voit combien loin elle est encore de la ressemblance avec la beauté divine, et, à mesure qu'elle découvre en elle des impuretés, les lave par le repentir (1) . « Approchez-vous de Dieu (par la prière), dit le Psalmiste, et vous serez illuminés (par la méditation), et vous ne serez pas confondus (car vous serez exaucés). »

Le quatrième motif est que l'oraison nous restitue, très efficacement, la connaissance de Dieu, que nous avions perdue par le péché, et que, de progrès en progrès, elle nous conduit à « la vie éternelle, qui consiste dans la vue de Dieu ». Elle est cette « Porte du Sud » dont parle Ezéchiel, qui donne entrée dans le Temple céleste : c'est du sud que nous vient la chaleur du plein soleil et la lumière du midi; ainsi l'assiduité à l'oraison laisse pénétrer plus intimement en nous l'amour des choses d'en-haut et la clarté du Soleil véritable et, comme une porte accueillante, nous introduit dans la demeure céleste. Or il est dit de cette porte qu'on y monte par sept marches c'est en s'élevant par sept degrés successifs que l'oraison par­ vient à son sommet, qui est la vue de Dieu.

Premier degré.

Le premier degré est la prière vocale, dite pour plaire à Dieu et avec un esprit attentif, en sorte qu'elle ait trois qualités :

La première est d'être faite uniquement pour Dieu, et non en vue d'un avantage temporel ou pour nous attirer des louanges, comme la prière du pharisien.

La deuxième est que dans cette forme de prière les lèvres et le corps s'associent à la louange de Dieu.

La troisième est que l'esprit pense ce que prononce la bouche, selon le conseil de saint Bernard : «Quand vous chantez les psaumes, ne pensez qu'à ce que vous chantez. » « Quand l'esprit me poussera à prier, dit l'Apôtre, je prierai avec mon intelligence; quand il me portera à chanter, je chanterai aussi avec mon intelligence. » Réciter des paroles sans que le coeur les anime, c'est souffler sur des charbons éteints : aussi, la prière terminée, nous sommes aussi froids qu'avant. Si Dieu aimait les mots sans plus, les livres saints qui contiennent à demeure les paroles de l'Ecriture, lui seraient plus chers que nous.

Or nos distractions proviennent de trois causes :

D'abord des suites du péché : notre esprit ne sait plus trouver son plaisir en Dieu, et, n'éprouvant aucun charme dans sa société, il ne sait se fixer en lui : alors il divague et se met à errer de-ci, de-là, cherchant quelque objet qui lui fournisse un agrément.

Il y a ensuite cette licence habituelle de notre coeur, auquel nous refusons de faire violence pour l'écarter des pensées vaines et dissipantes. Si bien que quand nous voulons l'appliquer à quelque sainte méditation, en dépit de notre bonne volonté nous n'y parvenons plus. Nos pensées sont comme des oiseaux imparfaitement apprivoisés, qui, à la première occasion, reprennent leur liberté.

Une troisième cause de distraction enfin est la dissipation produite par une occupation qui a précédé l'oraison et qui nous a trop absorbés, ou par une conversation inutile que nous avons suivie avec trop de plaisir et dont les images nous poursuivent dans l'oraison. « Fatalement, dit le moine Isaac, les dispositiions de l'âme au moment de l'oraison résulteront de l'état qui aura précédé : elle s'élèvera vers le ciel ou retombera sur la terre au gré de ces mêmes pensées qui l'auront occupée l'heure d'avant. Et donc, tels nous désirons être à l'oraison, tels nous devons être avant le temps de l'oraison. »

Deuxième degré

Mais parce que les paroles de vérité sont esprit et vie, c'est d'elles que l'âme encore exilée doit sustenter et nourrir sa vie spirituelle, en attendant d'aller voir face à face le Verbe divin lui-même en qui vivent tous les êtres. C'est pourquoi, entre- temps, elle remâche et rumine ces paroles matérielles qu'elle prononce, pour en extraire quelque chose de la douceur spirituelle qu'elles renferment, s'efforçant d'en tirer laborieusement sa vie. Il se fait ainsi que les mots de la prière, qui du dehors paraissent secs et insipides, broyés en quelque sorte par le travail du coeur, lui font goûter la saveur de la dévotion : en sorte que l'effort de l'oraison se tourne en plaisir et que ces prières que d'abord nous récitions péniblement, comme les paroles d'un autre, finissent par jaillir, bouillonnantes et douces, du fond même de notre coeur, qui chante avec le psalmiste : « Que vos paroles sont douces à mes lèvres, Seigneur! » « Comme le miel est dans la cire, dit saint Bernard, la dévotion est cachée dans les mots. Comme la nourriture l'est à la bouche, le psaume est savoureux au coeur quand l'âme, fidèle et avisée, ne néglige pas de le broyer, pour ainsi dire, des dents de l'esprit : sinon, l'avalant entier sans mâcher, elle prive le palais de cette saveur délicieuse, plus douce que le miel pur. »

Et c'est ici le deuxième degré de l'oraison, où la prononciation des mots produit la dévotion, si bien que l'âme éprouve du bonheur à savourer les paroles saintes : « J'ai ouvert la bouche, s'écrie le psalmiste, et j'ai aspiré l'esprit » de dévotion. Car Dieu, en nous ordonnant de prier, ne se soucie pas que nous lui exposions notre demande avec des mots, puisqu'il sait ce qu'il nous faut avant que nous ne le lui demandions. Ce qu'il veut, c'est qu'en le priant nous frappions à sa porte, et qu'en y frappant nous expérimentions combien il est bon et suave, et qu'ainsi nous l'aimions, et que l'aimant nous nous attachions à lui, et que, par cette union, nous devenions un seul esprit avec lui : « L'effet infaillible de l'amour, dit Hugues de Saint Victor, est de vous rendre tel que celui que vous aimez et, par une sorte d'amoureuse fusion, de vous transformer à l'image de celui auquel vous attache l'affection. »

Et de peur que la tiédeur ne nous éloigne d'un commerce si utile à l'amour, Dieu nous accable parfois d'épreuves afin que la prière nous ramène à lui, voyant que nous le cherchons moins ardemment dans la prospérité. « Dans un dessein profond et bienfaisant, écrit saint Bernard, notre bon Créateur veut que l'homme soit éprouvé par les difficultés, afin qu'ayant constaté d'une part son impuissance et d'autre part les bons effets de l'aide divine, il retrouve pour ce Dieu qui l'aura sauvé la piété qu'il lui doit. Il se fait ainsi que l'homme animal et charnel qui ne savait aimer personne hors lui-même, commence à aimer Dieu, bien que d'un mouvement encore intéressé. » Et, ayant ainsi, poussé par son propre besoin, commencé à s'approcher de lui et à le fréquenter par la prière, la méditation, l'obéis­ sance, il en vient peu à peu, dans ce commerce, à connaître son Dieu et à goûter sa douceur. »

Troisième degré.

Mais comme la ferveur de la dévotion grandit et monte d'un degré à l'autre, chaque échelon la haussant à l'échelon supérieur, la dévotion, éveillée d'abord par les paroles de la prière, arrive à n'avoir plus besoin de paroles ,et à ne plus parler à Dieu que par son seul désir, parce qu'elle ne trouve plus de mots capables d'exprimer son amour. Les mots diminueraient même plutôt la dévotion du coeur, qu'ils avaient provoquée dans les deux degrés précédents.

Au premier degré l'âme se servait des textes sacrés pour y chercher la dévotion : comme le prophète Elisée qui, ne sentant pas en lui l'esprit de prophétie, appela un joueur de harpe pour que la musique lui inspirât la dévotion qui lui donnait la lumière prophétique.

Au second degré, ayant trouvé la dévotion dans le texte, elle le ruminait avec amour et attention, à la fois des lèvres et du coeur : comme Anne, la mère de Samuel, par le murmure de ses lèvres, exhalait sa prière avec ferveur et larmes.

Le troisième degré, qui procède des deux premiers, leur est tellement supérieur qu'il n'a plus ou guère besoin de l'aide des prières vocales et se contente de soupirs, d'aspirations et d'un sentiment intérieur de dévotion. C'est ce degré que semble décrire saint Paul quand il dit : « L'Esprit vient en aide à notre faiblesse : car nous ignorons ce que nous devons demander à Dieu pour le prier comme il faut; mais l'Esprit lui-même prie pour nous avec des gémissements ineffables.. Et celui qui sonde les coeurs sait ce que désire l'Esprit, car il ne demande pour les siens que ce qui est selon Dieu. »

En d'autres termes, comme nous ne savons formuler notre prière ainsi qu'il conviendrait, l'esprit de dévotion se borne à e soupirs et des gémissements intérieurs pour obtenir, de celui quides Dieu. «Pourquoi cries-tu vers moi ?» demande Dieu à qui « scrute les coeurs et les reins » ce qui nous est utile

Moïse; et pourtant nous ne lisons pas que Moïse eût parlé au Seigneur, mais Dieu avait entendu son désir. « Seigneur, dit David, tout mon désir est devant vous, et mon gémissement ne vous est point caché. » La caractéristique de ce degré est donc que l'esprit est incapable d'exprimer par des phrases la ferveur de son amour, et que le désir du coeur s'exhale et se répand vers Dieu uniquement par les soupirs et une pensée muette.

C'est pourquoi certaines paroles de l'épouse à l'Epoux, dans le Cantique, sont comme inachevées, laissant à deviner le reste du discours : à certains moments l'épouse, ne pouvant contenir l'amour en son coeur ni l'empêcher de jaillir, n'a pas trouvé pourtant le moyen d'exprimer pleinement ce qu'elle sentait. Telle est la phrase : « Mon Bien-Aimé est à moi, et je suis à lui... »

Il semble aussi, à ce degré, se produire des mouvements inusités de joie et de ferveur, qui, parfois, ne pouvant se contenir en eux-mêmes, se manifestent soudain par des paroles et des cris. C'est là l'effet d'une grande dévotion. L'âme, il est vrai, n'en reçoit pas autant de lumière pour connaître Dieu ni autant de douceur pour l'aimer que dans les degrés suivants; et pourtant, par suite du violent élan du coeur, le corps lui- même en est plus ébranlé et plus affaibli qu'il ne le sera par­ fois, dans la suite, en un état plus sublime de dévotion. C'est ainsi que quand l'Esprit-Saint descendit sur les Apôtres, il se fit d'abord, lit-on, comme le bruit d'un vent impétueux, puis l'Esprit, tranquillement, reposa sur chacun : image du repos de l'âme, dans laquelle, après les mouvements violents qui précèdent sa venue, le Saint-Esprit pénètre d'un mouvement plus paisible. L'approche de Dieu fut indiquée à Elie par un vent violent, une flamme et un tremblement de terre, après quoi il perçut sa présence dans le murmure d'une brise légère.

Quatrième degré.

Le quatrième degré de l'oraison est celui où l'âme est si bien imprégnée de l'amour divin et illuminée dans la connaissance de Dieu, qu'il lui semble présent : elle l'embrasse en lui- même par des élans d'amour, elle le voit, des yeux du coeur que cet amour éclaire, et, dans la confiance qu'elle a d'être aimée de lui, s'unit à lui comme à un être familier. Ce degré est à la fois lumière et amour, l'esprit s'élevant vers l'invisible divinité et le coeur s'embrasant à goûter combien le Seigneur est doux.

L'âme qui a atteint ce degré voit clairement son état, parce que ce même regard par lequel elle s'efforce de percevoir Dieu, lui fait apparaître aussitôt tout ce qui ternit sa conscience, même — quoi d'étonnant ? — ce qui avait été oublié auparavant; et elle ne peut retrouver le confiant abandon de son repos en Dieu tant que la contrition et les larmes ne l'ont guérie et que la réconciliation ne l'a rassérénée. Alors, quand l'obstacle du péché est levé, c'est la paix, la joie, la familiarité entre l'homme et Dieu : ainsi la fumée qui pique les yeux empêche de dormir tant qu'elle ne s'est pas dissipée.

La qualité de ce degré d'oraison est telle que l'âme se trouve comme suspendue dans un ciel serein et soulevée au-dessus des choses humaines dans une sorte de lumière purement spirituelle : comme l'atmosphère qui domine les nuages reste invariablement calme, alors même qu'au-dessous se déchaînent les ténèbres de l'orage.

C'est de cette sorte d'oraison que le Seigneur nous dit : « Les vrais adorateurs adorent le Père en esprit et en vérité. » En esprit, c'est-à-dire dans l'intelligence pure, qui fait comprendre que Dieu est esprit; et dans la vérité d'une affection sincère, qui est le véritable culte : celui où, par l'amour, on vénère Dieu comme Père.

Cinquième degré.

Il arrive un moment où cette dévotion a si bien enivré.l'âme de Dieu, qu'elle la jette dans une sorte d'oubli de toutes les choses extérieures : l'âme accède alors au cinquième degré; elle est tellement absorbée par la dévotion que, sans devoir faire aucun effort, elle reste fixée dans son intime contemplation et devrait se faire violence pour s'en àrracher. La force de l'amour qui la tient attachée à Dieu, la chaleur du désir qui soupire vers sa présence, refoulant en quelque sorte tout essai d'évasion, l'empêchent de se dissiper et la tirent en haut vers Dieu, la rendant inapte à s'appliquer aux occupations extérieures et à sortir d'elle-même : tout entière recueillie en son centre, tant en pensée qu'en affection, tendant de tout son esprit au-dessus d'elle-même, vers Dieu, elle oublie les fonctions des sens corporels et n'aspire qu'à adhérer à Dieu dans cette « paix qui surpasse toute intelligence ».

Le degré précédent faisait songer à un homme qui a bien bu et qui se sent l'esprit joyeux et alerte; mais qu'il augmente un peu la dose et dépasse la mesure, il commence à perdre le sens et à tomber dans la somnolence : il en va de même de l'Esprit-Saint, de ce « vin jeune » qui avait enivré les apôtres. Au quatrième degré l'âme était réconfortée, réjouie, soulevée dans la connaissance de Dieu; mais au cinquième, une irruption plus abondante de dévotion la soustrait aux choses extérieures et la replie sur elle-même, et l'âme, peu à peu, s'assoupit dans une sorte de quiétude et de repos intérieur : tel un homme tenté par le sommeil, qui, s'il veut secouer son engourdissement, doit se faire violence pour se tenir éveillé.

C'est de cette qualité d'oraison que parle le Seigneur dans l'Evangile de saint Matthieu : « Pour vous, quand vous prierez, retirez-vous dans votre chambre, fermez la porte et priez votre Père dans le secret. » Notre chambre, c'est ce repos de l'âme dans lequel nous devons entrer pour « prier le Père dans le secret », soustrayant notre esprit à tous les embarras extérieurs et éloignant même de ses yeux toute image matérielle, si sainte et si pieuse qu'elle soit, afin de pouvoir fixer notre regard spirituel sur le mystère des choses invisibles et, suavement, savourer dans l'intime de nos coeurs la présence de Dieu.

Sixième degré.

Quand une âme en est là, elle aspire violemment à jouir de son Dieu; et il arrive parfois, encore que rarement, qu'il luise à son regard un rapide et éclatant rayon de la très divine lumière : et l'esprit, ravi au-dessus de lui-même, peut alors, en quelque sorte, « voir Dieu comme dans un miroir ». Ici la raison humaine succombe, tout souvenir de l'extérieur s'évanouit, et l'âme s'endort, suavement, dans la contemplation de Dieu parmi les embrassements de l'Epoux. Dès lors aucun objet inférieur à Dieu ne pourrait plus s'offrir au regard de l'esprit sans troubler et interrompre cette joie très pure de la jouissance divine. C'est alors qu'il est vraiment donné de « goûter combien le Seigneur est suave ». Alors aussi on reconnaît clai­ rement que « la miséricorde de Dieu se répand à jamais ceux qui le craignent ».

Et, dans l'extase, l'homme s'unit à Dieu, selon qu'il est écrit : « Celui qui adhère à Dieu est un seul esprit avec lui »; et encore : « Pour vous, contemplant à face découverte la gloire de Dieu, vous êtes transformés à sa propre image. » Car le rayon de la divine lumière, envahissant l'esprit, se mélange avec lui, et faisant un seul esprit de deux, soulève celui de l'homme et le transforme en quelque sorte en Dieu : non pas qu'il devienne Dieu, mais il est rendu conforme à Dieu.

Cette union de l'esprit avec Dieu ne s'opère que dans une très grande ferveur de dilection, dans une charité totale et dans un très pur élan d'amour dans lequel l'âme entière s'échauffe, perd sa dureté habituelle, s'amollit, se liquéfie au feu du Saint- Esprit et, comme une cire fondue, s'écoulant sur l'image divine qu'elle perçoit dans l'extase, prend la ressemblance de la forme que celle-ci lui imprime. « Il y a, dit saint Bernard (2) , une certaine ressemblance qui est tellement spéciale qu'on ne doit plus l'appeler ressemblance, mais unité : l'homme, dans cet état, devient un seul esprit avec Dieu, non seulement par l'identité de fait des vouloirs, mais encore par une certaine unité plus stricte et plus profonde de volonté qui la rend incapable de vouloir autrement que Dieu. Cette unité s'appelle « unité de l'esprit », non seulement parce que c'est l'Esprit-Saint qui l'opère en touchant l'esprit de l'homme, mais parce qu'elle est elle-même l'Esprit- Saint, le Divin Amour : lui qui est l'amour du Père et du Fils, leur unité et leur suavité, leur bien, leur baiser, leur embrassement et tout ce qui peut leur être commun dans cette suprême étreinte qui est l'unité de la vérité et la vérité de l'unité, il produit une chose analogue dans l'homme selon le mode humain d'agir quand il l'unit à Dieu : c'est, toute proportion gardée, la même sorte d'unité que dans l'union substantielle du Fils au Père et du Père au Fils, qui se reproduit en lui quand, l'amour servant en quelque sorte de lien entre lui et Dieu, il reçoit le baiser et l'embrassement du Père et du Fils et que, d'une façon ineffable et inconcevable, il mérite de devenir un homme divin : non pas d'être Dieu, mais d'être par la grâce ce que Dieu est par nature. »

Atteindre à de telles cimes ne peut être le fait d'aucun effort humain : seul l'Esprit-Saint, par sa lumière et son amour, peut y ravir l'esprit, là où tout ce qui est de l'homme se tait et s'immobilise et où seule opère la puissance divine. Bien qu'en effet la créature raisonnable soit faite pour connaître Dieu, elle ne peut cependant par elle-même se dépasser elle-même : seul celui qui l'a faite peut aussi, par bonté, la soulever plus haut. Car telle est la dignité naturelle de l'être raisonnable : non pas de pou­ voir par soi comprendre le divin, mais d'en être capable si Dieu veut l'y admettre, ce qui n'est le propre d'aucune créature, hors celle qui fut faite à l'image de Dieu. C'est pourquoi ce ravisse­ ment de l'âme en Dieu, cette unité avec Dieu est la plus haute perfection de l'homme en cette vie.

Septième degré.

Aller plus loin, monter jusqu'au septième degré, voir Dieu sans le miroir qui nous le reflète en cette vie, le voir face à face, tel qu'il est, comme nous le verrons quand nous lui serons devenus parfaitement configurés, cela n'est point le lot d'un homme chargé d'une chair mortelle. On croit pourtant que l'apôtre saint Paul, ce « vase d'élection », fut élevé jusque-là, lors de son sublime ravissement dans le paradis céleste qu'il appelle le troisième ciel; et cela est tellement extraordinaire pour un homme, qu'il en vint à douter si ce fut « dans la chair ou hors d'elle ». On pense aussi que l'âme de la Bienheureuse Vierge Marie se trouva dans l'état de vision béatifique tout en étant encore dans une chair mortelle. On ne peut aucunement en douter pour ce qui concerne l'âme de l'Homme-Dieu, Jésus-Christ, « dont nous avons vu la gloire : gloire du Fils unique du Père, plein de grâce et de vérité ».

Ce septième degré d'oraison est l'entrée dans la Cour céleste. Au-delà il n'y en a plus, car au ciel tous voient la face du Père. Ce bonheur est réservé aux bienheureux, qui en jouissent, dans des mesures diverses, quand, soulagés de la charge du corps, débarrassés de tous les obstacles du péché ou de la corruption, ils pourront, comme des aigles, prendre un libre essor vers les cimes et fixer des yeux purs sur l'éclatante splendeur du Soleil éternel, le ravissant, l'éblouissant visage du Tout-Puissant. de pouvoir tout au moins, en veillant à la porte, recevoir de menues étincelles de cette fournaise et apercevoir par les fentes étroites de faibles rayons d'une telle splendeur. Ils peuvent juger par là et de l'indigence de cette vie et de la félicité de la bienheureuse patrie. Aussi, revenus à eux, ils se retrouvent dans une sorte de deuil étonnant : accablés de douleur et de désir, ils se consument en larmes et en gémissements, martyrisés de se voir détenus dans une prison, exilés sur cette affreuse terre étrangère, si loin de l'immense et radieuse félicité dont ils ont goûté quelque chose dans l'extase de la contemplation.

C'est ainsi que gémit le prophète : « J'ai mêlé mes larmes à ma boisson, voyant votre colère et votre indignation. Car après m'avoir élevé, vous m'avez rejeté loin de vous : et voici que mes jours sont comme l'ombre qui s'allonge, et je me dessèche comme l'herbe qui se fane... » Il voit que le péché de l'homme a provoqué l'indignation de Dieu, qui l'a exclu de la vue de son visage; et, dans la lumière de la contemplation, il a compris plus clairement quel grand malheur était cette privation. C'est pourquoi il se plaint d'être retombé de son extase, au moment même où celle-ci le soulevait : et ainsi, revenu à lui, il mêle à la coupe de la divine consolation les larmes de son amère tristesse.

C'est pourquoi aussi il s'écrie : « J'ai dit, dans le transport même de mon esprit : j'ai été rejeté de devant vos yeux! » « En effet, explique saint Bernard (3) , jamais l'homme ne prend mieux conscience de l'imperfection de sa condition terrestre, que dans la lumière de la Face de Dieu, dans le miroir de ses divines visites. » Celui qui jamais encore n'est parvenu jusque- là ne peut avoir cet ardent et véhément désir d'être là-haut et de sortir de ce monde : ignorant les délices de cette vie bienheureuse, il sent moins les ennuis de l'exil; et n'ayant aucune idée de biens supérieurs, il se satisfait de n'importe quels biens, si vils qu'ils soient. Mais les saints, qui déjà avaient goûté quelque chose des transports de cette vie céleste, en ont senti s'allumer en eux un dévorant désir, et, dans l'impatience d'y parvenir, ils n'ont plus supporté que comme un dur martyre les retards de cet exil; et dans l'espoir d'en voir plus tôt le terme, ils ont souhaité ardemment de subir tous les tourments possibles, sachant bien que, aussitôt déposé le fardeau de ce corps cor­ ruptible, ils recevraient l'incorruptible couronne de la gloire éternelle — à laquelle nous conduise Jésus-Christ, notre Seigneur, qui vit et règne glorieux avec le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Amen.

LES ÉPREUVES DE LA CONTEMPLATION

Une telle ascension ne se fera pas, on s'en doute, d'une marche unie et régulière. Elle présente des hauts et des bas, des montées et des descentes, des périodes heureuses où l'âme, ignorant tout trouble et toute incertitude, goûte des joies célestes, et des périodes d'épreuve, où, le soleil de l'amour semblant se 'voiler, elle sombre dans l'aridité, la dépression, l'inquiétude, et endure de cruelles souffrances. Ces périodes se suivent comme des saisons, et comme celles-ci elles sont nécessaires, les unes préparant les autres.

Comme le dit le P. Claude Frassen dans l'extrait qui suit, l'épreuve est l'hiver de l'âme, qui déjà porte les promesses du printemps. Ou plutôt c'est déjà le nouveau printemps mystique qui se fait sentir, mais de telle façon que l'âme, non encore habituée à un monde si purement surnaturel, en est désorientée, si bien que ce qui est lumière nouvelle lui paraît ténèbres, et ce qui est amour profond lui semble tiédeur.

C'est une purification, et une préparation : Dieu, qui veut élever l'âme à une oraison plus purement surnaturelle, bloque ses activités naturelles pour les empêcher d'enrayer la sienne propre; voulant l'amener à se mettre sous l'influence du Saint-Esprit, il la rend incapable d'agir selon son mode accoutumé qui était une façon humaine et imparfaite. L'épreuve passée, elle débouchera à une altitude plus haute, dans une atmosphère plus pure et un amour plus fervent. Puis, quand celui-ci aura mûri, elle se trouvera capable d'aborder une nouvelle zone d'aridité, et ainsi jusqu'au terme suprême.

Dans ces passages obscurs, il importe que l'âme sache comment se comporter. Si nous retournons au P. Croonenborgh, il nous donnera à ce sujet des avis pertinents. C'est, au fond, très simple — et il suffit de le savoir : ce qui est demandé à l'âme dans ces périodes, c'est, avant tout, la chose la plus simple, assurément, qui soit : ne rien faire; je veux dire ne plus tenter, dans l'oraison, d'agir par elle-même, mais se tenir sous l'influence de l'Esprit-Saint, attendant que lui agisse; c'est de persévérer, sans trouble ni tristesse, dans cette oraison d'attente; et enfin d'être fidèle à ses devoirs et à ses exercices spirituels comme au temps où tout allait à son gré.

Sous une forme poétique, le bienheureux Jacopone de Todi , chantre inspiré du Stabat Mater, a décrit les joies et les peines de l'âme contemplative. Il n'y apporte pas, bien sûr, la précision d'un saint Jean de la Croix; n'est ni possible ni nécessaire ici de creuser à ce point cette question. I l suffira d'écouter les sages conseils de la raison : car le poème est un dialogue entre l'âme et la raison, ou plus exactenet entre le coeur; et, comme il est juste, c'est la raison qui a le dernier mot.

L'ORAISON DE RECHERCHE par Claude Frassen (Conduite spirituelle, III, ch. 1H)

Quand Dieu se fait sentir au centre de l'âme, toutes les facul tés se retournent vers ce divin objet qui les attire à soi par l'attrait de sa suavité. Et l'âme, connaissant la grandeur infinie de Dieu et sa propre bassesse, demeure tellement surprise de cette auguste présence, qu'elle entre dans l'admiration et s'écrie comme Job : « Qu'est-ce que l'homme, ô Dieu très-haut, pour que vous l'éleviez à une dignité si sublime ? » Mais un jour vient où elle doit ajouter : « Vous le visitez le matin, mais aussitôt 'vous l'éprouvez. » Il arrive souvent en effet qu'après avoir donné à l'âme ces marques de sa bienveillance, Dieu se retire, la privant de ces douceurs et de ces consolations célestes. « Mon âme, disait la sainte Epouse, s'est fondue de bonheur quand mon Epoux a parlé; mais aussitôt je l'ai cherché, et je ne l'ai plus trouvé, je l'ai appelé et il ne m'a pas répondu. » De là vient qu'on passe ordinairement de l'oraison de recueillement à L'Oraison de recherche, qui est un désir ardent de trouver et de posséder Dieu, que l'âme croit avoir perdu par sa faute, bien qu'il ne se soit retiré que pour éprouver sa fidélité et pour pouvoir couronner sa confiance par des grâces plus hautes.

Cette perte est si sensible à l'âme qu'après avoir répandu un torrent de larmes pour pleurer son malheur, elle met en oeuvre tout ce qu'elle peut de mortification, de prières, de bonnes oeuvres et d'intercessions pour obliger son divin Epoux à revenir chez elle. Et s'il diffère trop son retour, elle devient toute languissante, sans force, sans ressort et sans action, parce que l'amour, comme un feu sous le vent, recevant un accroissement d'ardeur de ses soupirs, consume et épuise toute sa vigueur et son activité. De là viennent les sécheresses, les désolations et les anxiétés que l'âme ressent parfois d'une manière si affligeante qu'elle croit que Dieu l'a abandonnée comme une réprouvée.

Mais, dit saint Bernard, ne craignez pas, épouse, ne vous affligez pas de l'absence de celui que vous désirez : c'est un éloignement, et non pas un délaissement. Vous gagnerez beaucoup pendant cette éclipse de l'Esprit divin, qui n'est que pour un temps. Le soleil qui fertilise les campagnes ne le fait pas toujours par les chaleurs de l'été et du midi. Il y a des nuits qui le cachent, des hivers qui l'éloignent, des brouillards qui l'obscurcissent. Il semble alors nous avoir abandonnés et ne plus devoir revenir; pourtant ces nuits, ces hivers, ces brouillards, ces gelées, ces neiges et ces frimas sont avantageux : ils engraissent la terre, fortifient les arbres, enfoncent les racines, et les disposent à produire des fleurs et des fruits. Il ne faut donc pas s'étonner si les âmes les plus saintes passent par ces aridités, qui font sécher de peine ceux qui les endurent : cet éloignement de Dieu leur est avantageux, il les conserve dans l'humilité, éprouve leur persévérance, les purifie de ce qui reste en eux d'imparfait et de trop humain.

Puis, quand Dieu revient, comme un soleil, dissiper ces nuages de tristesse et d'amertume en remplissant l'âme de lumière et de consolation, et que de nouveau il se présente à elle, lui dévoilant son adorable beauté et l'inondant de ses dons, elle est tellement émerveillée de ce retour qu'elle entre dans l'oraison de ravissement et, dans un divin transport, s'élance dans le sein de son Bien-Aimé. Plus elle a eu d'amertume de son absence, plus elle a de joie de son retour; elle goûte les délices de la pos­ session avec un bonheur d'autant plus grand qu'elle en a été longtemps privée, comme un cerf altéré qui se jette au milieu d'une fontaine pour étancher la soif brûlante qui le consumait.

CONDUITE A TENIR DANS LES ARIDITÉS par Mathias Croonenborgh

(L'oraison simplifiée, ch. V)

Ce qui souvent rebute et attriste les âmes d'oraison, les mettant en péril de délaisser une entreprise bien commencée, c'est l'aridité, l'inappétence et l'insensibilité qu'à certaines époques elles éprouvent dans la prière : privées de toute émotion sensible et de toute saveur dans la dévotion, elles sentent leur coeur sec comme la pierre, dur comme le métal, froid comme la glace, si bien qu'elles en viennent à croire que leurs prières ne plaisent pas à Dieu, qu'elles n'ont plus de ferveur, que tout est peine perdue, et qu'elles emploieraient mieux leur temps à quelque autre occupation.

Par suite de cette tristesse, beaucoup de débutants, encore inexpérimentés dans la vie spirituelle, tombent dans une lourde erreur : ahandonnnant l'oraison, ils deviennent souvent plus tièdes, plus mous, plus inattentifs dans la prière vocale elle-même, qu'ils n'étaient auparavant. Ce travers est fréquemment le fait d'un manque de lumière. Il importe de bien noter ceci : que la dévotion ne consiste pas dans la douceur goûtée dans la prière ni dans quelque émotion sensible, mais dans une promptitude de la volonté à embrasser ce qui est agréable à Dieu. Ceux-là sont vraiment dévots qui en toute chose ne désirent que l'accomplissement de la tout aimable volonté divine.

Quand donc, dans l'oraison, vous vous trouvez en butte à la sécheresse, à la tristesse, à l'insensibilité, à l'inertie, à l'obscurité et à d'autres tourments de ce genre, n'allez pas vous décourager et croire que de rester en cet état devant Dieu soit du temps perdu.

Gardez-vous, d'autre part, de vous faire violence pour provoquer la dévotion sensible et arracher quelques larmes de votre coeur : de telles larmes ne peuvent plaire à Dieu, et elles pourraient, de plus, nuire à votre santé et vous porter au dégoût de la prière.

Exercez-vous plutôt à la patience, au complet abandon de votre volonté à celle de Dieu, au mépris et à l'oubli de vous-même, à la connaissance et à l'aveu de vos misères et de votre impuissance. Persistez malgré tout à rester en prière tout le temps fixé pour l'oraison, convaincu que c'est une grande vertu de demeurer ainsi devant Dieu de la manière qu'il lui plaît. Résignez-vous à tout ce qu'il veut faire de vous, dépouillez-vous de toute volonté propre, vous reconnaissant indigne de toute faveur et ne voulant qu'une chose : que sa sainte volonté s'accomplisse en vous.

Soyez-en sûr, vous aurez fait de la sorte une excellente oraison, y fussiez-vous resté aussi sec qu'un bâton. Dieu aura pour agréable votre patience, votre humilité, et votre bonne volonté, plus que les plus beaux sentiments d'une dévotion sensible. Que votre dévotion consiste simplement en ceci : persévérer patiemment en dépit de la sécheresse, tenant la barque de votre volonté ancrée, par la foi, à la volonté divine : comme un pauvre admis à la cour du roi se contente de ce qu'on lui donne, si peu que ce soit, trouvant que c'est déjà trop qu'on le tolère et lui permette de rester à la cour au service du souverain.

Ah! plaise à Dieu que tous les hommes d'oraison aient cette profonde humilité ou s'appliquent résolument à l'acquérir! Ils demeureraient alors, au milieu même de l'aridité et de l'épreuve, paisibles et sans tristesse, aussi prompts et fervents que jamais dans tous les exercices spirituels.

Dieu, qui éprouve les siens, permet souvent que ses amis de prédilection tombent en de si grandes désolations, sécheresses et tentations, qu'il leur semble s'être égarés loin de lui et ne plus lui plaire, alors qu'ils lui demeurent très agréables. Comme un Père bon et sage, il en use de la sorte pour les purifier et leur donner de bas sentiments d'eux-mêmes, les maintenant en cette vie tels que des petits enfants pour en faire plus tard de grands saints dans le ciel.

Il arriva un jour dans le royaume de Valence, qu'ayant abattu des cyprès, on les laissa longtemps couchés dans la vase. Comme on demandait aux bûcherons pourquoi on ne les enlevait pas, l'un d'eux répondit : « C'est parce qu'on veut en faire des statues de saints. » Et quelqu'un ayant avancé qu'il ne semblait nullement nécessaire pour cela de les laisser ainsi traîner dans la pluie, le vent et la boue, il repartit : « Vous n'y entendez rien : la pluie, le vent, la boue et la tempête les rendent plus propres à être travaillés; à faire de celui-ci, par exemple, un saint Jérôme, de celui-là un saint Antoine, de cet autre une sainte Marguerite. » Par quoi l'on comprend pourquoi Dieu laissa sainte Thérèse dans l'aridité durant dix-huit ans : c'était pour en faire une Mère séraphique; et pourquoi sainte Catherine de Sienne sembla abandonnée pendant cinq ans au milieu des plus impures tentations : c'était pour en former une fille selon le coeur de Dieu.

Si donc vous vous voyez abandonné dans la sécheresse, prenez confiance : c'est que, par une providence éternelle, l'Artiste céleste veut faire de vous une belle statue.

Humiliez-vous donc, âme pieuse, au temps de l'aridité. Répétez : « Seigneur, je ne sais pas prier, mais je veux demeurer en votre présence jusqu'à la fin et, pour votre amour, souffrir ce qu'il vous plaira. »

Sans doute, cela coûtera de l'effort; comme l'ont noté d'anciens Pères, aucun labeur n'est comparable à celui de l'oraison quand le coeur languit dans l'aridité; mais si nous y persévérons nous en serons surabondamment récompensés.

Références

1- s. Allusion à un passage de l'Exode (38, 8) : « Moïse fit la cuve d'airain (des ablutions) avec les miroirs des femmes qui s'assemblaient à l'entrée de la tente. »

2. Ce passage n'est pas de saint Bernard, mais de son ami Guillaume de Saint-Thierry (Epist. ad fratres de monte Dei, I, 2, C. 3, n. i6). Il convient d'ailleurs de l'entendre hors de toute tendance panthéiste

3-s. Cette citation est, elle aussi, de Guillaume de Saint-Thierry (toc. cit.).

4-I. Les sous-titres ont été ajoutés.

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