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Présence
du Christ dans ses églises
2. Dans les débuts, les choses
ne furent évidemment pas aussi claires. Du moins jusqu’à
l’épisode mémorable du Crucifix de San-Damien,
alors que le Poverello reçut du Seigneur la mission
de «réparer» l’Église qui
menaçait ruine… Ce n’est cependant que
peu à peu, à mesure qu’il se mit à
réparer de ses mains les église délabrées
de St-Damien, de St-Pierre et de la Portioncule, que François
sentit son cœur et son regard se changer, au point de
commencer à reconnaître, par delà les
églises qu’il réparait et celles du monde
entier, l’unique Église de Jésus-Christ.
Cette foi nouvelle en la présence du Christ dans son
Église et dans ses églises, François,
en toute spontanéité et simplicité mit
alors à l’exprimer dans la prière d’adoration
et d’action de grâce, que nous connaissons tous
: «Nous t’adorons, Seigneur, Jésus-Christ,
dans toutes tes églises du monde entier, et nous te
rendons grâces d’avoir racheté tous les
hommes par ta sainte croix». Bien avant que ne soit
répandue la coutume de «la visite au saint-Sacrement»;
à une époque où «on ne s’adressait
pas précisément à la saint Réserve,
quand on venait prier à l’église, puisque
celle-ci se trouvait généralement dans un endroit
peu remarqué», (10) François discerne
dans les églises une présence du Seigneur si
« réelle» que, au dire de Celano, il enseigne
même à ses premiers frères, « quand
ils passaient à proximité d’une église,
de se tourner dans sa direction et, prosternés de corps
et d’âme, d’adorer le tout Puissant»,
en disant la prière : « Nous t’adorons,
Seigneur Jésus Christ .» (1 cel. 45)
(11Le
Testament mentionne encore, à côté de
l’ Eucharistie, deux autres aspects de la présence
: «réelle» du Christ en ce monde : Les
prêtres, et la Parole de Dieu écrite ou prêchée.(12)
L’on percevra d’emblée, je pense, la dynamique
de cette triple présence dans la vocation et la vie
de François, si nous consentons un moment, à
pénétrer avec lui dans l’église
de la Portioncule, le matin du 24 février 1209
Depuis plusieurs années déjà
Dieu travaille mystérieusement son serviteur François
et celui-ci de son mieux à discerner la Volonté
de Dieu sur lui. C’est la fête de la St-Mathias,
François, comme il en a maintenant a l’habitude,
assiste à la célébration matinale de
l’Eucharistie. Le prêtre, en avant, se lève
pour lire l’ Évangile qui, ce jour-là,
traite de l’envoi des disciples en prédication.
Sur le moment, nous raconte Celano, François «comprit
le sens global du passage», mais «il s’en
fut, après la messe, demander au prêtre de le
lui expliquer » plus à fond. «Le prêtre
lui en fit alors le commentaire point par point». Ce
fut sur-le-champ la lumière et la joie de l’esprit
dans le cœur de François : « Voilà,
s’écria-t-il, ce que je veux; voilà ce
que je cherche, ce que du plus profond de mon cœur je
brûle d’accomplir». Aussi bien, conclut
son Biographe, «il n’était pas sourd, lui,
quand on lisait l’ Évangile» au cours de
l’ Eucharistie. ( 1 Cel. 22)
A mon sens, l’on n’a pas assez remarqué
que cet épisode décisif dans la vie de François
se situe précisément dans le cadre d’une
célébration eucharistique ordinaire, quotidienne;
pourtant, c’est à partir d’expériences
et de célébrations comme celles -là que
le Poverello a pu comprendre avec autant de justesse et de
profondeur le rôle irremplaçable de la Parole
et du Sacerdoce, en relation avec l’ Eucharistie et
la foi qu’elle requiert. Attardons-nous à considérer
successivement ces deux points
Présence du Christ dans sa parole
3. Dans le Testament on s’en souvient,
comme partout « où il traite de l’ Eucharistie,
François traite en même temps des Noms et des
Paroles du Christ, en les reliant étroitement au Corps
et au Sang sacramentels » du Seigneur.(13) C’est
ainsi que, dans sa lettre à tous les fidèles,
il écrit : « En ce monde, nous ne possédons
rien de visible ni de sensible ( corporaliter) du Très
Haut ( Fils de Dieu) si ce n’est son Corps et son Sang,
ainsi que ses Noms et ses Paroles par les quels nous avons
été crées et par lesquels nous avons
été rachetés de la mort à la vie
» ( 2 let 3). Ailleurs, s’adressant à tous
les fidèles , François dit vouloir leur «transmettre…les
paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est la
Parole du Père, et les paroles de l‘Esprit, qui
sont Esprit et Vie» (1 let 3).
C’est dire à quel point François était
conscient de la force vivifiante de la Parole de Dieu. C(14)
Celle-ci possède, à ses yeux, rien moins que
la capacité de nous créer, de nous recréer
et de nous racheter voire de nous communiquer la Vie éternelle.
Au demeurant, précise-t-il d’ailleurs, si «beaucoup
de choses sont sanctifiées par la Parole de Dieu»,
c’est encore et toujours «la puissance des paroles
du Christ qui réalise le Sacrement de l’ Autel
», l’Eucharistie ( 3 Let 37).
A ces paroles du Seigneur, François, comme dans son
Testament, associe très souvent « les très
saints Noms du Seigneur». Le P. Bernard Cornet a pu
montrer que ce «doublet est une caractéristique
essentielle du style de François». Les Paroles
et les Noms du Seigneur, estime-t-il, «ne sont pas synonymes…
Ils révèlent (plutôt) deux faces d’une
même réalité, cette réalité
que François contemple en son esprit et que les mots
n’expriment qu’imparfaitement, à savoir
: la présence dynamique du Très Haut»
Fils de Dieu, qui se manifeste précisément quand
on emploie les Noms bénis ou ses Paroles. En réalité,
François, tâche depuis d’exprimer et de
faire sienne une certaine assimilation, qui s’était
faite depuis longtemps chez les chrétiens, entre la
présence réelle du Christ dans l’ Eucharistie
et sa présence dynamique, toute-puissante et sanctifiante,
qui se manifeste dans les paroles écrites et les très
saints Noms du Seigneur Jésus (15)
On
comprend , dès lors les exhortations qu’il adresse
à ce propos à tous les frères de son
Ordre : « Puisque celui qui est de Dieu écoute
les Paroles de Dieu, écrit-il, nous devons, nous qui
sommes plus spécialement affectés au service
des sacrements de Dieu, non seulement écouter et faire
ce que Dieu dit, mais encore…( nous devons) veiller
avec soin sur les vases sacrés et aussi sur les écrits
et les livres liturgiques qui contiennent ses saintes paroles.
Aussi, - poursuit François, - j’avertis tous
mes frères, et dans le Christ je les y engage : partout
où ils trouveront des écrits contenant les Paroles
de Dieu, qu’ils les vénèrent de leur mieux
. Pour autant que cela les concerne, si ces paroles ne sont
pas conservées décemment, ou si elles gisent
éparses en quelque lieu peu convenable, que les frères
les recueillent et les rangent soigneusement, honorant dans
ces textes le Seigneur qui les a proclamés» (3
Let 34-36)
Depuis
plusieurs années déjà Dieu travaille
mystérieusement son serviteur François et celui-ci
de son mieux à discerner la Volonté de Dieu
sur lui. C’est la fête de la St-Mathias, François,
comme il en a maintenant a l’habitude, assiste à
la célébration matinale de l’Eucharistie.
Le prêtre, en avant, se lève pour lire l’
Évangile qui, ce jour-là, traite de l’envoi
des disciples en prédication. Sur le moment, nous raconte
Celano, François «comprit le sens global du passage»,
mais «il s’en fut, après la messe, demander
au prêtre de le lui expliquer » plus à
fond. «Le prêtre lui en fit alors le commentaire
point par point». Ce fut sur-le-champ la lumière
et la joie de l’esprit dans le cœur de François
: « Voilà, s’écria-t-il, ce que
je veux; voilà ce que je cherche, ce que du plus profond
de mon cœur je brûle d’accomplir».
Aussi bien, conclut son Biographe, «il n’était
pas sourd, lui, quand on lisait l’ Évangile»
au cours de l’ Eucharistie. ( 1 Cel. 22)
A mon sens, l’on n’a pas assez remarqué
que cet épisode décisif dans la vie de François
se situe précisément dans le cadre d’une
célébration eucharistique ordinaire, quotidienne;
pourtant, c’est à partir d’expériences
et de célébrations comme celles -là que
le Poverello a pu comprendre avec autant de justesse et de
profondeur le rôle irremplaçable de la Parole
et du Sacerdoce, en relation avec l’ Eucharistie et
la foi qu’elle requiert. Attardons-nous à considérer
successivement ces deux points :
On
comprend , dès lors les exhortations qu’il adresse
à ce propos à tous les frères de son
Ordre : « Puisque celui qui est de Dieu écoute
les Paroles de Dieu, écrit-il, nous devons, nous qui
sommes plus spécialement affectés au service
des sacrements de Dieu, non seulement écouter et faire
ce que Dieu dit, mais encore…( nous devons) veiller
avec soin sur les vases sacrés et aussi sur les écrits
et les livres liturgiques qui contiennent ses saintes paroles.
Aussi, - poursuit François, - j’avertis tous
mes frères, et dans le Christ je les y engage : partout
où ils trouveront des écrits contenant les Paroles
de Dieu, qu’ils les vénèrent de leur mieux
. Pour autant que cela les concerne, si ces paroles ne sont
pas conservées décemment, ou si elles gisent
éparses en quelque lieu peu convenable, que les frères
les recueillent et les rangent soigneusement, honorant dans
ces textes le Seigneur qui les a proclamés» (3
Let 34-36
«Honorer
dans ces textes le Seigneur qui les a Proclamés»
Parce que le Christ est présent dans
sa Parole et que, par Elle, il continue d’agir «réellement»
parmi nous, cette Parole exige une attention et une vénération
semblable à celle exigée par l’Eucharistie.
(16) C’est que pour François la Parole de Dieu
est véritablement ce sacramentum audibile, i.e. le
signe visible et sensible du Christ s’adressant à
lui personnellement. Cette foi en la Parole personnelle et
efficace du Seigneur est d’ailleurs pour François
si vivante que, nous le savons(17), il se fit faire un Évangéliaire
dans lequel «il se fait lire l’évangile
du jour, lorsque la maladie ou un autre empêchement
manifeste lui interdisant d’assister à la messe
ce jour-là. Ce à quoi il fut d’ailleurs
fidèle jusqu’au jour de sa mort. François
disait en effet : «Lorsque je ne puis assister à
la messe, j’ adore le Corps du Christ avec les yeux
de l’esprit, dans ma prière, exactement comme
je l’adore lorsque je le regarde au cours de la messe.
Et, après avoir lu ou entendu l’Évangile,
le bienheureux «François en baisait toujours
le texte, par respect pour le Seigneur».
Cette citation provient d’une note manuscrite qui a
été ajoutée par le Frère Léon
au bréviaire de saint François, qu’on
garde encore précieusement au Convent de St-Damien.
Cette coutume, que François voulut observer jusqu’à
sa mort, nous rappelle combien ce qu’on appellerait
aujourd’hui une «liturgie de la Parole»
avait, à ses yeux, de l’importance. Car en écoutant
la Parole de l’Évangile, François sait
qu’il peut y rencontrer son Seigneur; il sait qu’il
peut y communier spirituellement d’une façon
comparable à celle que lui permet l’eucharistie
elle même.
Ce réalisme et cette efficacité de la Parole
de Dieu, François la souligne à plusieurs reprises.
En particulier quand il en vient à parler de l’office
divin, La Prière des Heures. «Si le corps désire
être à l’aise pour manger tranquillement,
disait-il parfois, en quelle paix et quelle tranquillité
l’âme ne doit-elle pas accueillir sa nourriture
qui est Dieu lui-même ( cibus suum, qui est ipse Deux)»,
en écoutant et en priant la Parole de Dieu à
l’Office divin ( 2 Cel 96)
Si l’on se rappelle en effet que le Bréviaire
de l’époque, comme celui d’aujourd’hui
est presque entièrement constitué de passages
empruntés à la Sainte Écriture (et donc
empruntés à la Parole de Dieu en laquelle François
sait le Seigneur activement présent), alors les propos
de François prennent un singulier relief. Car dire
aller au cœur de la foi du Petit Pauvre à la liturgie
de la Parole comme Vatican II a pu dire à bon droit
qu’elle constitue «un seul acte de culte avec
l’Eucharistie » proprement dite. Nous savons maintenant
que cette conviction de notre père s’enracine
d'une façon précise et significative dans la
foi qu’il porte à la présence de Jésus-Christ
dans sa Parole : Parole qui est, d’une façon
comparable (mais non identique) à l’eucharistie,
le signe visible, audible et efficace de la présence
« réelle» du Seigneur.(18)
( Si le Poverello nous invite, par ailleurs, à «honorer
et vénérer les théologiens et ceux qui
nous communiquent les très saintes Paroles de Dieu»,
c’ est évidemment parce que ceux-ci nous permettent
d’acquérir une meilleure compréhension
de cette même Parole, nous communiquant par là
plus efficacement «l’Esprit de la Vie ».
Pour être à la hauteur de leur tâche (cf.
2 Reg 5,1-2; 8 Let 2)ils devront, en se livrant à l’étude
de cette Parole, se garder d’éteindre en eux
l’espoir de prière et de dévotion).
Au
terme de toutes ces considérations, l’on ne peut
mieux conclure, je pense, qu’en se servant une fois
de plus des paroles mêmes de notre père : «
Sachons bien tous, écrit-il, que nul ne peut être
sauvé sinon par les saintes paroles et par le Sang
de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que les prêtres
prononcent, proclament et distribuent; car c’est à
eux seuls qu’ il revient de les distribuer, et non à
d’autres » ( 1 let 34-35)
Même
s’ils sont indignes
S’ il faut en croire le Dominicain Étienne
de Bourdon, qui vécut peu après saint François,
celui-ci en ce domaine ne se contentait pas de paroles, mais
prêchait aussi par ses actes. C’est ainsi, nous
raconte le Dominicain, qu’un jour on présente
à François , «si un prêtre entretient
une concubine et s’ il souille ainsi ses mains ( qui
concubinam tenet et manus habet pollutas, meretricis tractando),
faut-il accorder foi à son enseignement et témoigner
du respect aux sacrements qu’il célèbre
? »
Le saint ne fut, bien sûr, pas dupe du piège
qu’on lui tendait, aussi, «devant tous les paroissiens,
il se rend alors chez ce prêtre, s’agenouille
devant lui et se mit à lui dire : J’ignore si
réellement ces mains sont souillées comme on
le prétend. Ce que je sais, en tout cas, c’est
que, même si elles l’étaient, cela ne peut
en rien diminuer la vertu et l’efficacité des
sacrements de Dieu; ces mains demeurent pour moi le canal
par où ruissellent sur le peuple les grâces et
les bienfaits de Dieu. Voilà; pourquoi je les baise
par respect pour ce qu’elles célèbrent,
et par respect pour Celui qui leur a délégué
son autorité. (20)François, même au milieu
des situations les plus équivoques, sait donc établir
une distinction claire entre le pouvoir conféré
par l’Église à ses prêtres et les
dispositions morale de ces derniers. Cependant, il y avait
encore à l’époque de François bien
d’autres situations qu’il fallait corriger. «Ainsi
rapporte encore le P . Esser, plusieurs prêtres disaient
chaque jour plusieurs messes non par l’effet d’une
dévotion particulière mais bien par motif de
lucre et de cupidité, ou encore pour faire plaisir
à des personnalités haut placées. Les
chrétiens pieux se plaignaient d’ailleurs de
ces messes « achetables » et multiples. Car, au
cours de ces nombreuses messes quotidiennes, certains prêtres,
pour contourner la loi de l’Église, n’hésitaient
pas à consacrer plusieurs fois tout en ne communiant
qu’une seule fois. (21)
C’est sans doute en pensant à de pareils abus
et pour contrer ce désir cupide d’amasser le
plus possible d’honoraires de messe, que François
exhorte ses frères prêtres «à ne
célébrer, dans les résidences où
ils demeurent, qu’une seul messe par jour selon le rite
de la sainte Église». D’ailleurs, précise-t-il
aussitôt, «s’il s’y trouve plusieurs
prêtres, que, par amour de la charité, ils se
contentent d’assister à la messe célébrée
par l’un d’eux. En effet, Le Seigneur Jésus-Christ
remplit tous ceux qui sont dignes de lui, absents aussi bien
que présents » (3 Let 30-32).(22) On le voit
: ce qui importe pour François, c’est moins de
présider soi-même l’ Eucharistie plus ou
moins fréquemment, que d’y participer avec la
«dignité» requise, étant donné
que «Le seigneur remplit tous ceux qui son dignes de
lui…»
Qu’ils
célèbrent avec pureté et respect.
Dans sa lettre à tout l’Ordre,
François revient avec insistance sur l’importance
pour ses frères prêtres de ses dispositions intimes.
Il écrit : «Personnalité prie dans le
Seigneur tous mes frères qui sont prêtres du
Très-Haut, qui le seront ou désirent le devenir
; lorsqu’ils veulent célébrer la messe,
qu’ ils soient purs, qu’ils accomplissent purement
et avec respect le véritable sacrifice du Corps et
du Sang très saints de Notre-Seigneur Jésus-Christ;
dans une intention pure et sainte, et non en raison d’un
intérêt matériel quelconque, ni par crainte
ou amour de qui que ce soit, comme pour plaire aux hommes,
mais que toute leur volonté, au contraire, soutenue
par la grâce du Tout-Puissant, se tende vers Lui, ne
désire plaire qu’à lui seul, le Souverain
Seigneur. Car lui seul opère dans ce mystère
comme il lui plaît. Il a dit lui-même ; «faites
ceci en mémoire de moi (Lc 22,19; 1 Cor11,124)»
. Si quelqu’un agissait avec une autre intention que
celle-là, il deviendrait un nouveau Judas, un traître,
et se rendit coupable envers le Corps et le Sang du Seigneur
(cf.I Cor11,27) (3 Let 14-16)».
Autant qu’à la dernière Cène, il
importe à la messe d’agir avec «pureté».
Pour saint François cette pureté comporte essentiellement
liberté en face du terrestre liberté pour Dieu
(cf.Adm 16). C’est assez dire qu’en célébrant
l’ Eucharistie, il nous faut, sous l’action de
la grâce, viser à nous tenir en présence
de Dieu uniquement pour lui, en restant aussi ouvert que possible
à son action salutaire et prévenante. Agir autrement,
ce serait se comporter comme Judas à la dernière
Cène. Ni plus ni moins. Si François se fait
ici exigeant à ce point, c’est qu’il a
conscience d’être là au cœur du mystère
de l’Eucharistie. Il s’agit, aussi bien de célébrer
le Mémorial du Seigneur ou encore - comme il le dit
lui-même – de célébrer «le
véritable sacrifice du Corps et du Sang très
saints de Notre-Seigneur Jésus-Christ».
Jusqu’ici, c’est d’abord la présence
du Seigneur appelant François à se convertir
et l’accompagnant tout au long de sa vie, que nous avons
entrevue c’est ensuite cette même présence,
servie dans ses frères les lépreux et adorée
dans les églises, que nous avons rappelée. Finalement,
nous rapprochant graduellement du Centre eucharistique, nous
nous sommes attardés à méditer la présence
vivante, personnelle et efficace du Seigneur Fils de Dieu
dans la Parole et dans ses prêtres. Nous voilà
maintenant à pied d’oeuvre pour considérer
en eux-mêmes et directement les divers aspects de mystère
de l’Eucharistie, tels que François les a vécus,
les a célébrés et honorés, les
a adorés et contemplés. L’eucharistie
et les divers aspects de sa célébration. Au
cœur du Mystère de l’Eucharistie, disions-nous
à l’instant, il y a «le véritable
sacrifice du Corps et du Sang du Seigneur» célébré
en Mémorial de lui. Ce caractère sacrificiel
de l’Eucharistie, François se plaît volontiers
à le souligner. (23)
Par
exemple, quand, dans sa lettre à tous les custodes,
il salue les supérieurs de toutes les communautés
franciscaines «au mon de nouveaux signes du ciel et
de la terre qui sont importants et précieux aux yeux
de Dieu, mais que beaucoup de religieux et d’autres
hommes dédaignent comme sans valeur», il est
assez clair, par le contexte de toute la terre, que ces «nouveaux
signes» concernent en particulier «le corps et
le Sang très saints du Seigneur que le prêtre
consacre sur l’autel » (6 Let 1. 6-7), et nous
avons vu déjà que, s’il vénère
autant les prêtres, c’est sans doute «à
cause de leur charge », mais c’est surtout «parce
qu’ils sont les ministres du Corps et du Sang…
de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu' ils sacrifient
sur l’autel qu’ ils reçoivent eux-mêmes
et qu’ils distribuent aux autres» (1 Let 33).
Et, bien évidemment, c’est «sous la forme
du pain et du vin» que «le sacrement du Corps
(et du Sang) du Christ est consacré sur l’autel
par les mains du prêtre, au moyen des paroles du Seigneur»
(Adm 1,9).
Ce disant, François, dont on connaît le caractère
visuel, a manifestement sous les yeux la manière dont
se faisaient à son époque les rites de la consécration.
Le prêtre en effet avait alors l’ habitude d’élever
l’ Hostie et le calice à la hauteur de la poitrine
avant de prononcer à voix basse ! les paroles consécratoires.
Ce qui fait ici dire à saint François assez
curieusement ! que «le Corps … est consacré
par les mains du prêtre… au moyen des paroles
de la consécrations ! Quoi qu’il en soit de ce
détail, retenons que François affirme ici, comme
ailleurs, le caractère nettement sacrificiel et sacramentel
de l’Eucharistie.
Il reste que l’Eucharistie est d’abord célébrée
pour qu’on y participe par l’offrande de soi-même
unie à celle du Christ et par la communion à
son Corps i.e. à sa Personne ressuscitée. Or
il est assez remarquable que François envisage toujours
la participation au sacrifice du Christ, en rapport direct
avec la réception du Corps et du Sang du Seigneur,
la communion eucharistique. (24) Ce point est d’autant
plus frappant qu’à son époque, nous le
savons (25), on communiait très peu souvent à
la messe. Nous en reparlerons. Notons, pour le moment, l’invitation
pressante que fait François aux Chefs des peuples de
«recevoir les Corps et Sang du Seigneur in eius sancta
commemoratione; nous dirions : pour faire Mémoire de
lui ou pour célébrer son Mémorial (5
Let 6). Or, si l’on veut comprendre tout ce qu’évoque
pour le cœur et l’esprit de François cette
Sainte commémoration du Seigneur, il faut relire le
passage remarquable qu’on trouve dans la lettre à
tous les fidèles :
«Proche de sa Passion, écrit-il, le Seigneur
Jésus célébra la Pâque avec ses
disciples : Prenant le pain, il rendit grâce, le bénit
et le rompit, et déclare : « Prenez et mangez
: Ceci est mon Corps ». Et prenant le calice il dit
: «Ceci est mon Sang, le Sang de la nouvelle Alliance,
qui sera versé pour vous et pour la multitude en rémission
des péchés » (Mt 26, 26; Lc 22, 19)».
(François ne fait que reprendre, presque textuellement
les parole du Canon romain qu’il entend à chaque
messe .) Mais il continue :
«Ensuite, il pria son Père en disant : Père,
si cela est possible, que ce calice s’ éloigne
de moi ! » (Mt 26, 39). Et il lui vint une sueur comme
des gouttes de sang tombant à terre (Mt 22,44). Cependant,
il mit sa volonté dans la volonté de son Père,
que ta volonté soit faite ; non pas comme je veux,
mais comme tu veux : (Mt 26, 39). Or la volonté du
Père fut que son Fils béni et glorieux, qu’
il nous a donné et qui est né pour nous s’offrit
lui-même par son propre sang, en sacrifice et en victime
sur l’autel de la croix ; non pas pour lui-même,
par qui tout a été fait, mais pour nos péchés,
nous laissant un exemple afin que nous suivions ses traces,»
comme le dit l’Apôtre Pierre dans son épître
(1Pi2,21). (1Let 6-13).
Célébrer
le mémorial du Seigneur
Telle
est, dans tout son ampleur, la richesse du Mystère
qui est rendu présent à l’ Eucharistie
Celle-ci nous donne de célébrer et de faire
nôtre le Salut opéré par «Jésus-Christ
notre Seigneur en qui-précise-t-il ailleurs tout ce
qu’il y a dans le ciel et sur la terre a été
pacifié, et réconcilié avec Dieu..»
(3 Let 13). En prenant part à ce sacrifice, nous sommes
assumés pour ainsi dire dans la Passion et la Mort
salvifiques du Seigneur Jésus et «nous sommes
rachetés de la mort à la vie», disait-il
dans sa lettre à tous les Clercs (2 Let 3). En somme,
si l’on célèbre l’Eucharistie, c’est
pour que, nous détournant de la voie du péché,
nous soyons ramenés et réorientés sans
cesse vers Dieu, et pour que nous soit donnée la possibilité
de marcher à la suite Jésus, «de suives
ses traces». Dans ce Mémorial où sont
évoquées et rendus présents tous les
mystères du Christ, il nous est donné de réaliser
véritablement la parole due Seigneur ; «Si quelqu’un
veut marcher à ma suite, qu’il se renonce lui-même,
qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me
suive» (Lc 9,23). Aussi bien, ce chemin même-t-il
à la Vie. Plusieurs fois, François le redira
: Celui qui mange son Corps et boit son Sang pourra entrer
dans le Royaume de Dieu ( I Let 23), avoir la Vie éternelle
(1 Reg 20,5).
Ceci dit, attardons-nous encore à réfléchir
quelque peu à cette memora (mémoire) à
cette commémoration (Mémorial) eucharistique.
Plusieurs affirmations qui se rencontrent dans les Écrits
de François nous y invitent. Ainsi, ce qu’on
lit dans la paraphrase du Pater que François récitait
chaque jour sûrement avec une particulière prédilection,
a de quoi nous éclairer. A la suite des Pères
de l’Église et de toute une tradition spirituelle,
François applique à l’Eucharistie la quatrième
demande du Pater : «Donne-nous aujourd’hui notre
Pain quotidien».
Donnes-nous notre Pain quotidien, Père, commente François,
c’est-à-dire «Ton Fils bien-aimé,
Notre-Seigneur Jésus-Christ , pour que nous puissions
faire mémoire ( in memoram)… de la mort qu’il
a eu pour nous, de ce qu’il a dit, a fait et a souffert
pour nous». C’est donc pour célébrer
en mémorial l’Amour que le Seigneur nous a manifesté
dans tous les mystères de sa vie, qu’on reçoit
le Pain eucharistique.
Célébrer le mémorial
du Seigneur
Telle est, dans tout son ampleur, la richesse
du Mystère qui est rendu présent à l’
Eucharistie Celle-ci nous donne de célébrer
et de faire nôtre le Salut opéré par «Jésus-Christ
notre Seigneur en qui-précise-t-il ailleurs tout ce
qu’il y a dans le ciel et sur la terre a été
pacifié, et réconcilié avec Dieu..»
(3 Let 13). En prenant part à ce sacrifice, nous sommes
assumés pour ainsi dire dans la Passion et la Mort
salvifiques du Seigneur Jésus et «nous sommes
rachetés de la mort à la vie», disait-il
dans sa lettre à tous les Clercs (2 Let 3). En somme,
si l’on célèbre l’Eucharistie, c’est
pour que, nous détournant de la voie du péché,
nous soyons ramenés et réorientés sans
cesse vers Dieu, et pour que nous soit donnée la possibilité
de marcher à la suite Jésus, «de suives
ses traces». Dans ce Mémorial où sont
évoquées et rendus présents tous les
mystères du Christ, il nous est donné de réaliser
véritablement la parole due Seigneur ; «Si quelqu’un
veut marcher à ma suite, qu’il se renonce lui-même,
qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me
suive» (Lc 9,23). Aussi bien, ce chemin même-t-il
à la Vie. Plusieurs fois, François le redira
: Celui qui mange son Corps et boit son Sang pourra entrer
dans le Royaume de Dieu ( I Let 23), avoir la Vie éternelle
(1 Reg 20,5).
Ceci dit, attardons-nous encore à réfléchir
quelque peu à cette memora (mémoire) à
cette commémoration (Mémorial) eucharistique.
Plusieurs affirmations qui se rencontrent dans les Écrits
de François nous y invitent. Ainsi, ce qu’on
lit dans la paraphrase du Pater que François récitait
chaque jour sûrement avec une particulière prédilection,
a de quoi nous éclairer. A la suite des Pères
de l’Église et de toute une tradition spirituelle,
François applique à l’Eucharistie la quatrième
demande du Pater : «Donne-nous aujourd’hui notre
Pain quotidien».
Donnes-nous notre Pain quotidien, Père, commente François,
c’est-à-dire «Ton Fils bien-aimé,
Notre-Seigneur Jésus-Christ , pour que nous puissions
faire mémoire ( in memoram)… de la mort qu’il
a eu pour nous, de ce qu’il a dit, a fait et a souffert
pour nous». C’est donc pour célébrer
en mémorial l’Amour que le Seigneur nous a manifesté
dans tous les mystères de sa vie, qu’on reçoit
le Pain eucharistique.
On
retrouve un enseignement analogue dans la lettre à
tous les fidèles. François évoque d’abord
le «Verbe du Père, si digne, si saint et si glorieux»,
venu « dans le sein de la glorieuse Vierge Marie»,
dont il a reçu «vraiment la chair de notre fragile
humanité». Puis, il nous rappelle que, «
Lui qui était riche plus que tous, il a voulu choisir
la pauvreté» durant sa vie terrestre avant de
s’offrir «en sacrifice et en victime sur l’autel
de la Croix» pour que tous nous soyons sauvés.
Or, poursuit François, ce fils béni, en nous
laissant cet exemple, «veut que nous soyons sauvés
par lui et que nous le recevions dans un cœur pur…»,
quand nous célébrons l’ Eucharistie (
1 Let 4-5. 11. 13-14).
Répondre à son Amour par
notre amour quotidien
C’est dire qu’ à l’Eucharistie
nous est transmis le don de lui-même que le Fils de
Dieu a commencé dans son Incarnation, a continué
sa vie durant et a accompli une fois pour toutes sur la Croix.
Parce qu’en tout cela le Christ a réalisé
la volonté du Père «il mit en effet sa
volonté dans la volonté de son Père»
( 1 Let 10) nous pouvons désormais répondre
à son amour par notre amour vécu quotidiennement
à l’égard de Dieu et du prochain. Ce qui
amène François à s’exclamer : «Oh!
Qu’ils sont heureux et bénis ceux qui aiment
Dieu et qui pratiquent ce que le Seigneur lui-même dit
dans l’Évangile : « tu aimeras le Seigneur
ton Dieu de tout on cœur et de toute ton âme, et
ton prochain comme toi-même… aimons donc Dieu
et … adressons-lui louange et prières jour et
nuit en disant ; « Notre Père qui es aux Cieux.»
(12Let 18-20)
Ces derniers mots, qui nous ramènent à notre
point de départ, nous invitent à ne pas l’oublier;
cet amour de Dieu et du prochain que nous demandons dans la
prière, s’enracine en réalité,
pour François, dans ce «mémorial de l’amour
que le Seigneur a eu pour nous, mémorial de tout ce
qu’il a dit, a fait et sa souffert pour nous in «memoriam…amoris
quem ad nos habuit et eorum quae pro nobis dixit, fecit et
sustuli» (pat 6). C’est en méditant le
Mystère de l’ Eucharistie et en y participant
quotidiennement que François aura compris la demande
du Pater : « Donne-nous aujourd’hui notre pain
quotidien»…
François éprouvait devant ce Mémorial
de l’Amour du Christ une émotion et un saisissement
qui lui rendait comme incompréhensible la tiédeur
apparente de ses frères. Aussi se fait-il pressant
dans sa première Admonition : « Race charnelle,
combien de temps encore aurez-vous le cœur si dur? Pourquoi
ne pas reconnaître la vérité (de ce mystère)?
Pourquoi ne pas croire au Fils de Dieu (présent dans
l’Eucharistie) ?
Voyez : chaque jour il s’abaisse, exactement comme à
l’heure où, quittant son palais royal, il s’
est incarné dans le sein de la Vierge; chaque jour
c’est lui-même qui vient à nous, et sous
les dehors les plus humbles ; chaque jour il descend du sein
du Père sur l’autel entre les mains du prêtre,
et de même qu’autrefois il se présentait
aux saints Apôtres dans un chair bien réelle,
de même se montre-t-il ; à nos yeux maintenant
dans du pain sacré(…) tel est en effet le moyen
qu’il a choisi de rester toujours avec ceux qui croient
en lui, comme il l’ a dit lui-même : «voici
que je suis avec vous tous les jours jusqu’à
la fin du monde (Adm 1, 14- 19, 22)» (26)
Cette façon de concevoir et de présenter l’
Histoire du Salut en son entier est bien caractéristique
des Écrits de François d’Assise. On la
retrouve au chapitre 23 de sa première Règle
et dans l’office votif qu’il a composé
pour sa dévotion personnelle, office que la plus récente
édition des Écrits de François a justement
intitulé; «Psaumes des mystères du Seigneur»,
(27). Ce sont ces psaumes que, naguère encore on appelait
improprement l’office de la Passion.
« Celui qui est maintenant vainqueur et glorieux »
Ceci attire notre attention sur un dernier point, Dans le
Mémorial de l’ Eucharistie, c’est le Seigneur
glorifié qui est à l’œuvre. Certes,
nous dit François, Jésus n’y est plus
présent comme autrefois durant sa vie terrestre, mais
bien comme «Celui qui est maintenant vainqueur et glorieux.
Celui sur qui les anges désirent jeter les yeux».
C’est, dira-t-il encore, le Seigneur exalté auprès
du Père qui agit dans ce mystère et qui «remplit
tous ceux qui sont dignes de lui, les absents aussi bien que
les présents» ( 3 Let 22 et 32). Grâce
à l’ eucharistie, sa glorification devient nôtre
car sa vie devient notre vie « comme en témoigne
le Très-Haut lui-même qui dit : ‘Celui
est mon Corps et mon sang de la Nouvelle Alliance, ce qui
sera versé pour la multitude’, ( Adm 1, 11-12
». Ainsi l’action salutaire de Dieu se renouvelle
tous les jours dans l’ Eucharistie, et elle met à
notre portée les hauts faits de Dieu ( mirabilia Dei)
pour que nous y participions dans la foi et la reconnaissance.
Dispositions requises
Cette
participation à l’eucharistie comporte, pour
François, des exigences précises. Ainsi, depuis
le Xe siècles surtout, s’était développe
la coutume de se confesser avant d’aller communier,
François demande, lui aussi, qu’on reçoive
le sacrement de la Pénitence avant de recevoir le Corps
et le Sang du Seigneur, «ainsi contrits et confessés,
note-t-il dans sa première Règle, les frères
recevront le Corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ
avec beaucoup d’humilité et de vénération,
se souvenant de ce que dit le Seigneur lui-même : «celui
qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle
» : et : «faite ceci en mémoire de moi
» ( 1 Reg 20, 5-6)».
Pair ailleurs, au Moyen-Age, on invoquait volontiers, en rapport
avec la communion eucharistique, le texte de saint Paul demandant
à chacun de s’éprouver soi-même
avant de manger le pain et de boire au calice eucharistiques,
puisque «celui mange et bois sans discernement, le corps
du Seigneur, mange et boit sa condamnation » (1 Cor
11, 28-29 ). François reprend ce teste à son
compte dans sa lettre à tous les fidèles
( 1 Let 24); dans sa lettre à tout l’ Ordre,
il en précise cependant les exigences : « On
méprise, on souille et on foule au pieds l’agneau
de Dieu ( écrit-il) quand, selon la parole de S. Paul,
on ne sépare pas et ne distingue pas des autres nourritures
le plain sacré du Christ, ni des autres actions son
sacrifice, et quand on le mange sans être en état
de grâce; ou même quand on est en état
de grâce, mais sans attention ni respect » ( 3
Let 19).
Humilité et vénération; attention, respect
et état de grâce; telles sont les composantes
de l’attitude qui s’ impose à tous pour
recevoir dignement l’Eucharistie, poursuivant sa lettre
à tout l’Ordre, François dégage
la raison décisive qui motive, fondamentalement, ses
exhortations; « Écoutez, mes frères «Si
la bienheureuse Vierge Marie est tellement honorée
et c’est justice parce qu’elle a porté
le Christ dans son sein très béni; si le Baptiste
bienheureux a tremblé, n ‘osant même pas
toucher la tête sacrée de son Dieu; si le tombeau
dans lequel le corps du Christ a été couché
pour quelques temps est entouré de vénération
: comme il doit être saint, juste et digne, celui qui
touche de ses mains, revoit dans sa bouche et dans son cœur…
le Christ qui maintenant n’est plus mortel, mais éternellement
vainqueur et glorieux…»( 3 Let 21-22).Nul
doute que cette exhortation, qui s’adresse ici d’abord
à ses frères êtres, vaut aussi pour tous
ceux qui ont le bonheur inestimable de «recevoir dans
leur bouche et dans leur cœur» le Seigneur Jésus.
Chose certaine, le communiant doit savoir que c’est
l’ Esprit du Seigneur lui-même, qui habite ceux
qui croient en lui, que «c’est cet Esprit qui
reçoit lui-même le Corps et le Sang très
saints du Seigneur. Tout les autres, ceux qui n’ont
point part à cet esprit, s’ ils ont l’audace
de recevoir le Seigneur, (dans l’eucharistie) mangent
et boivent leur propre condamnations » ( adm 1, 12-134)
cette formulation un peu étonnante s’explique,
nous dit-on, (28) par la théologie du temps qui identifiait
encore grâce sanctifiante et Esprit-Saint. Mais François
ne pense pas en théologien spéculatif; il sait
seulement, avec S. Jean, que «c’est l’ Esprit
qui fait vivre et que la chair ne sert de rien » (Jn
6,63). Il sait pareillement que c’est l’esprit
saint qui donne la foi à ceux qu’il habite; et
que sans cette foi, la communion elle-même serait jugement
de condamnation.
C’est d’ailleurs cette présence en nous
de l’ Esprit-Saint et la foi elle-même qui, en
vous découvrant la profondeur de l’amour qui
se donne dans l’ Eucharistie, deviennent en nous comme
une exigence de pureté, François le sait par
expérience. Aussi supplie-t-il instamment ses frères
«d’être purs, et d’accomplir purement
et avec respect le véritable sacrifice, du Corps et
du sang… de notre Seigneur Jésus-Christ : avec
une intention sainte et pure, et non en raison d’un
intérêt matériel quelconque, ni par crainte
ou amour de qui que ce soit, comme pour plaire aux hommes
». Puis, il poursuit en les incitant à «tendre
leur volonté, avec l’aide de la grâce,
vers Dieu pour ne plaire qu’à lui seul le Souverain
Seigneur. Car lui seul opère dans ce mystère
comme il lui plaît, car lui-même a dit : Faites
ceci en Mémoire de moi « ( Lcx 22, 19»
( 3 Let 14-16).
« Dans ce texte, commente le P. Esser, ce qui frappe
d’abord c’est l’affirmation si nette qu’en
cette célébration le Seigneur seul agit ( quia
ipse solus operatur, sicut ipsi placet…) S’il
est déjà vrai que Dieu seul opère le
bien dans notre agir humain, c’est particulièrement
vrai dans la célébration du mémorial
du Seigneur. Cette action de Dieu exige de l’Homme la
pureté. Pour saint François, celle-ci comprend
deux aspects complémentaires ; liberté par rapport
au terrestre, et liberté pour Dieu. Mais pour cela,
il faut que l’homme renonce à lui-même,
pour mener une vie orientée vers Dieu seul. Cette pureté
est créée dans l’homme par la grâce
du Très-Haut qui, dans le sacrifice de la nouvelle
Alliance, agit seul comme il lui plaît » (29)
Ne garder pour soi rien de soi…
C’est ce mystérieux enchevêtrement d’opération
divine et de coopération humaine que François
voit se réaliser dans la célébration
eucharistique. Et c’est à ce don de soi que ses
frères, à l’imitation du Christ, doivent
consentir quand ils participent au sacrifice de la messe.
« O humilité sublime ! s’écrie François.
O humble sublimité ! Le maître de l’ Univers,
Dieu et Fils de Dieu, s’humilie pour notre salut, au
point de se cacher sous un petit morceau de pain ! Voyez,
frères, l’humilité de Dieu, et faites-lui
l’hommage de vos cœurs. Humiliez-vous, vous aussi,
pour pouvoir être exalté pour lui. Ne gardez
pour vous rien de vous, afin que vous reçeviez tout
entier Celui qui se donne à vous tout entier»
( 3 Let 27-29).
Nous voilà parvenus à l’exigence ultime
la plus décisive que requiert notre participation à
l’eucharistie; Ne garder pour nous rien de nous. Cette
exigence est, aussi bien, une réponse d’amour
que, dans la reconnaissance, nous offrons à Celui dont
l’amour nous a depuis longtemps prévenus : cet
amour nous l’accueillons et lui répondons, justement,
en célébrant «le mémorial, de l’amour
qu’il a eu pour nous », amour qui s’exprime
dans «tout ce que pour nous il a dit, il a fait et souffert»
( Pat 6).
L’exemple de François lui-même.
Dans quelle mesure François a lui-même
vécu ce qu’il enseignait à ses frères,
Thomas de Celano nous le rappelle avec profondeur : Quand
il participait à l’Eucharistie, François,
note-t-il, «apportait tout le respect dû à
ce sublime sacrement, il faisait le sacrifice de tout lui-même
et, en recevant l’Agneau immolé, il immolait
aussi son esprit, utilisant pour cet holocauste le feu qui
brûlait continuellement sur l’autel de son cœur»
( 2 Cel 201). C’est assez dire combien François
avait profondément pénétré au
cœur du Mystère de l’Eucharistie et combien
il en vivait les exigences les plus essentielles. À
l’offrande ,l’Agneau correspondait l’offrande
de tout son être. Et c’est en étroite liaison
avec celle de l’Agneau qu’il célébrait
l’offrande totale de toute son existence, en célébrant
l’Eucharistie, François s’associait à
la Pâque de son Seigneur; l’agneau immolé,
dont Celano nous parle ici, est en effet celui dont l’Apocalypse
nous rappelle qu’il est aussi « debout»
et vainqueur de la mort (Ap 5,6).
Ce n’est donc pas un hasard si François, dans
ses louanges pour toutes les heures, composées (comme
on sait) de versets scripturaires, a repris les paroles de
l’ Apocalypse qui disaient : « Digne est l’Agneau
qui a été immolé, d’être
appelé Dieu fort, Dieu sage et puissant, de recevoir
honneur et gloire, et d’être proclamé béni.
Louons-le et rendons-lui gloire à jamais» ( Ap
5,12). Et lorsqu’aux Vêpres de son «Office
de la Passion», il rend grâce pour les mystères
du salut que Dieu accomplit en ce monde grâce à
son Fils bien-aimé, François laisse monter son
âme jubilante une prière d’action de grâce
qui est une véritable eucharistie : « Peuples…reconnaissez
le Seigneur, rende-lui honneur et louange, reconnaissez la
gloire de son nom, faites don de vous-même, et vous
aussi portez sa croix, obéissez jusqu’ au bout
ses commandements» (Ps 7,7-8).
Célébrer dans la reconnaissance
3.
On l’aura compris; participer au Mystère de l’Eucharistie
et de l’Agneau pascal, c’est pour François
participer au Mystère de la reconnaissance et de l’action
de grâce. Dans sa première Règle, François,
après avoir présenté à ses frères
un genre d vie qui consiste essentiellement «à
suivre la doctrine et les traces de Notre-Seigneur Jésus-Christ
» (1 Reg1,1), couronne cette « Règle de
vie» par une prière dont l’ampleur, le
contenu et la tonalité rivalisent avec les plus belles
prières eucharistiques de la Tradition chrétienne.
Qu’ on en juge :Tout puissant, très saint, très
haut et souverain Dieu, Père saint et juste, Seigneur,
roi du ciel et de la terre, parce que, par ta sainte volonté,
et par ton fils unique avec les Saint-Esprit, tu as créée
toutes choses, spirituelles et corporelles; tu nous as faits
à ton image et ressemblance, tu nous as placés
dans le paradis; et nous, par notre faute, nous sommes tombés.
Nous te rendons grâces parce que, de même que
tu nous as créés par ton Fils, de même,
par le saint Amour dont tu nous as aimés, tu as fait
naître ton Fils, vrai Dieu et vrai homme, de la glorieuse
Vierge sainte Marie, et, par sa croix, son sang et sa mort,
tu as voulu nous racheter de notre captivité.
Et nous te rendons grâce parce que ce même Fils,
reviendra dans la gloire de sa majesté(..) Pour dire
à tous ceux qui t’auront reconnu, adoré
et servi dans la pénitence : Venez, les Bénis
de mon Père, recevez le Royaume qui vous a été
préparé dès l’ origine du monde.
Indigents et pécheurs que nous sommes tous, nous ne
sommes pas dignes de te nommer; Accepte donc, nous t’en
prions, que Notre-Seigneur Jésus-Christ, ton Fils bien-aimé
en qui tu te complais, avec le Saint-Esprit Paraclet, te rende
grâces lui-même pour tout, comme il te plaît
et comme il lui plaît, lui qui toujours te suffit en
tout, lui par qui tu as tant fait pour nous. Alléluia
! ( 1 Reg. 23,1-5).
S’ il ne peut être question de commenter ici ce
texte sans pareil d’autres l’ont déjà
fait et fort bien (30) il faut au moins noter combien cette
louange est révélatrice de l’esprit de
saint François; combien aussi elle exprime magnifiquement
les sentiments dont il était habité, non seulement
quand il s’efforçait dans la vie de tous les
jours de suivre les traces de son Seigneur, mais encore quand,
avec ses frères il s’assemblait pour célébrer
l’eucharistie, c’est-à-dire pour célébrer
le «Fils bien-aimé du Père, rassemblant
toute l’humanité pour une immense action de grâces
à Dieu, une éternelle eucharistie » (31).
Importance
de la célébration commune
C’est bien pourquoi, d’ailleurs, - Celano l’a
noté - « c’était pour François
gravement mépriser ce sacrement si l’on n’entendait
chaque jour, sauf empêchement, au moins la messe commune»
( 2 Cel 201). Cette eucharistie commune, nous avons vu que,
suivant le désir de François, elle devait rassembler
tous les frères de la fraternité même
les frères prêtres qu’alors doivent ; «par
amour de la charité» préférer participer
à l’ Eucharistie présidée par l’un
d’eux, plutôt que d’aller dire leur messe
hors de la présence de leurs frères. (32) Notre
Père François, avec un instinct spirituel sûr,
aura entrevu l’importance de signifier, dans la célébration
elle-même, le caractère essentiellement ecclésial
de tout Eucharistie. Ils suffirait de relire la suite du merveilleux
chapitre 23 de sa première Règle pour mesurer
combien François avait conscience des dimensions ecclésiales
de l’ Eucharistie chrétienne (233).
Par manière de transition à la section suivante
(III), on nous permettra ici de faire une dernière
remarque et de soulever une question, qui n’est pas
négligeable, en parcourant les nombreux extraits des
Écrits de François que nous avons rapportés,
on aura noté sans soute qu’il parle volontiers
de manger et de boire, à propos de l’Eucharistie,
et que très souvent il mentionne expressément
le Corps (Chair) et le Sang du Seigneur. De toute évidence,
François pouvait encore recevoir la communion sous
les deux espèces, musique cette pratique, avant de
tomber en désuétude jusqu’à tout
récemment, s’est prolongée en Occident
jusqu’au XIII siècle justement, (34) De cela,
nous avons une preuve fort intéressante, en effet,
encore en 1338, il y avait dans la sacristie du Sacro Convento
d’Assise » un petit calice d’argent…
dont s’était servi le bienheureux François
pour communier. (35)
Fréquence
de la communion au Moyen-âge
Mais
saint François, précisément, communiait-il
souvent ? La question n’est pas oiseuse quand on connaît
les coutumes du Moyen-Age dans ce domaine, (36) Déjà
S. Bernard, qui vécut moins d’un siècle
avant le Poverello, notait que «la communion quotidienne
est un privilège du prêtre et (que) les autres
ne sont admis à communier de sa main qu’à
certaines fêtes ». C’est même à
cause du désintérêt généralisé
pour la communion, qui en résultait, que le quatrième
Concile du Latran (1215) dût rendre obligatoire la communion
pour tous au mois une fois l’an… C’est d’ailleurs
aux prescriptions de ce Concile que François fait écho
dans ses lettres quand il demande aux Chefs des peuples (5
Let 23) et au peuple chrétien (6 Let 6) de recevoir
le Corps et le Sang du Seigneur.
Il reste que le frère Égide, décédé
en 1261, communiait seulement aux dimanches et aux grandes
fêtes et que la règle des Clarisses approuvée
en 1253, ne prévoit que sept communions par année.
Aussi, quand Thomas de Celano nous affirme que saint François
«communiait souvent » (2 cel.201) il importe de
se rappeler que «communier souvent », dans la
bouche d’un auteur du Moyen-Age, cela peut signifier
entre 5 et 10 fois par année. (37) La position du P.
Bernard Cornet o.f.m. qui a étudié cette question
et donc avec tous le auteurs (consultés), conclut-il
que, malgré tout son désir peut-être S
. François, qui « communiait souvent »
à la mode du Moyen-Age , en fait ne « communiait
que rarement» suivant notre manière de parler».
est-il besoin d’ajouter, après ce qu’on
a vu, que ces trop rares communions devaient le laisser sur
sa faim…
En réalité, les Écrits de François
indiquent que celui-ci (tout comme les gens du Moyen-Age)
chercha à compenser si l’on peut dire les trop
rares communions par un culte de vénération
et d’adoration envers l’ Eucharistie, qui bientôt
débordera largement le cadre de la célébration.
Après avoir longuement parlé de la célébration
de l’Eucharistie dans les Écrits et la vie de
François, il nous reste donc à voir son attitude
en présence de l’ Eucharistie célébrée.
(38
Les
Frères & Sœurs du Poverello
L’on
ne saurait comprendre la piété et la vénération
de saint François en présence de l’Eucharistie
célébrée, sans se rappeler le climat
spirituel qui régnait à son époque. Au
temps de saint François, en effet, se faisait sentir
un peu partout en Italie l’influence de puissants mouvements
de réforme religieuse. Mentionnons en particulier les
Cathares pour qui le monde provenait de deux principes : L’un
divin et spirituel, qui est bon; et l’autre matériel
et corporel, qui est réputé mauvais. Avec des
idées pareilles, on comprend qu’ils aient eu
difficulté à reconnaître le bien-fondé
de l’incarnation du Christ, et qu’ ils se soient
fortement opposés aux mystères de l’ Eucharistie,
puisque le spirituel et le matériel s’y trouvent
en étroite communion. Il existait d’ailleurs
plusieurs autres sectes hérétiques qui rejetait
pareillement l’ Eucharistie, estimant que cette «chose
matérielle » est impure et que «les vrais
chrétiens » doivent vivre du «pain du ciel»,
qui es spirituel, bien sûr… C’est dire qu’à
l’époque de François, la façon
dont on vénérait et adorait le pain et le vin
consacrés permettait de discerner quels chrétien
avaient une foi authentique à l’ Eucharistie
Eucharistie et Foi
Nul doute que saint François songe à
des pareilles idées et vise de semblables hérésies
quand il écrit plusieurs de ses lettres et commente
pour ses frères sa première Admonition. Car
non seulement enseigne-t-il dans cette première Admonition
que le Christ est vraiment présent dans l’Eucharistie,
mais il porte un jugement sévère sur ceux qui
n’ y croient pas. C’est ainsi qu’il compare
les hérétiques de son temps à ceux qui
refusèrent de croire au Christ durant sa vie terrestre
: «Tous ceux, écrit-il, qui, autrefois n’ont
vu que l’homme dans le Seigneur Jésus, sans voir
ni croire, selon l’Esprit et selon Dieu, qu’il
est vraiment le Fils de Dieu tous ceux-là furent damnés.
Et pareillement sont damnés tous ceux qui aujourd’hui
leur ressemblent : ils voient bien, sous forme de pain et
de vin, le sacrement du Corps du Christ consacré sur
l’autel…; mais ils ne voient ni le croient, selon
l’Esprit et selon Dieu, que ce sont là réellement
les très saints Corps et Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ,
au témoignage du Très-Haut lui-même qui
affirme; Ceci est mon Corps et le Sang de la nouvelle Alliance…;
et encore : Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la
vie éternelle» ( Adm 1. vv. 8-11).
En réalité, notre attitude de foi à l’égard
de l’Eucharistie est comparable, estime François,
à celle que devaient avoir les Apôtres à
l’égard du Christ. «De même qu’autrefois
le Fils de Dieu se présentait aux saints Apôtres
dans une chair bien réelle, de même se montre-t-il
à nos yeux maintenant dans un pain sacré. Les
Apôtres, lorsqu’ils regardaient de leurs yeux
de chair, ne voyaient que sa chair, mais ils le contemplaient
avec les yeux de chair, ne voyaient que sa chair, mais ils
le contemplaient avec leurs yeux de l’ Esprit et croyaient
qu’il était Dieu. Nous aussi, lorsque de nos
yeux de chair nous voyons du pain et du vin, sachons voir
et croire fermement que c’est là, réels
et vivants le Corps et le Sang très saints du Seigneur
» (Adm 1, vv. 19-21)
De même, donc, qu’il fallait la foi pour percevoir,
par delà l’homme Jésus, sa divinité;
de même il faut encore la foi pour percevoir dans l’Eucharistie
la divine réalité. Dans l’Eucharistie,
«le Seigneur selon sa divinité et son humanité
est aussi réellement présent qu’aux jours
d’autrefois quand il se manifestait, selon sa divinité,
dans l’homme Jésus-Christ». (39) Dans les
deux cas, c’est fondamentalement la même attitude
de foi qui s’impose.
Foi
et «désir de voir l’hostie»
Quand il parle de la présence du Christ
dans l’Eucharistie, on aura noté que François
rapproche volontiers les mots «croire» et «voit».
En cela, le Poverello est bien le fils de son époque.
La piété du moyen-Age a le goût du concret,
du sensible et du palpable; elle éprouve aussi le besoin
d’entrer en contact intime et personnel avec son Dieu.
C’est même de cette mentalité qu’est
né en bonne partie comme l’a montré E.
Dumonter (40) ce désir de voir l’Hostie qui est
à l’origine de la dévotion au S. Sacrement.
Dans sa première Admonition, François remarque
que le Dieu invisible et inaccessible est devenu saisissable
et accessible à l‘homme, c’est le sens
du mot corporalité, grâce à l’Humanité
de Jésus-Christ, encore faut-il regarder celle-ci avec
les yeux de l‘Esprit, et la voir avec les yeux de la
foi. Parce que l’Incarnation se prolonge, en quelque
sorte, dans l’Eucharistie, il s’agit, ici comme
là, «de voir et de croire fermement que c’est
là, réels et vivants, le Corps et le Sang …
du Seigneur» (cv. 21). L’ Eucharistie est pour
François le lieu où le Seigneur s’approche
humainement de nous, où il nous devient tangible et
palpable corportaliter; où il nous devient (pourrait-on
dire). Quelqu’un de présent.
Quand donc François écrit dans son testament
et dans sa lettre à tous les Clercs que « nous
ne possédons rien de visible ni de sensible corportaliter
en ce monde, du Très-Haut Fils de Dieu, si ce n’est
son Corps et son Sang» (cf. Test. 9-10- ; 2 Let 3),
ce fait possède à ses yeux la plus haute importance.
Car voir l’Eucharistie est désormais un chemin
privilégié pour croire et exprimer sa foi en
Celui qui s’y révèle présent personnellement.
La justesse avec laquelle François se
comporte ici envers l’eucharistie est à souligner.
Car, dans sa simplicité et sa sobriété,
elle contraste fortement avec certaines pratiques qui avaient
cours à l’époque. Ainsi attribuait-on
volontiers au fait de «voir l’Hostie» certains
effets plus ou moins magiques. Tant et si bien qu’on
allait souvent d’église en église pour
regarder l’hostie lors de la consécration. On
attribuait même à cette pratique quelque superstitieuse
des effets au moins équivalents à la communion
sacramentelle elle-même. Le grand théologien
Alexandre de Halès se pose même, dans sa Somme,
la question de savoir si le Seigneur a donné à
ses disciples son Corps à manger ou à boire,
lors de la dernière Cène?
Homme ignorant et sans lettres (test 19; 3 Let 39) comme il
se qualifie lui-même, François ne s’embarrasse
pas de pareilles distinctions. Il n’a qu’à
écouter son cœur et sa foi pour aller à
l’essentiel : Comment ne pas être ému de
pitié, écrit-il à tous les Clercs, «alors
que le Seigneur pousse la bonté jusqu’à
s’abandonner à nos mains, alors que chaque jour
nous le prenons et que nos lèvres le reçoivent»
( 2 Let*). C’est la conscience de cette bonté
prévenante qui fait aussi écrire à François
ces paroles brûlantes qu’il adresse à ses
frères prêtres :
«Voyez votre dignité, frères prêtres,
et soyez saints parce qu’il est saint. Plus que tous,
à cause de votre ministère, le Seigneur Dieu
vous a honorés, plus que tous, vous aussi, aimez-le,
révérez-le, honorez-le. Grande misère
et misérable faiblesse si, le tenant ainsi présent
entre vos mains, vous vous occupez de quelque autre chose
au monde ! Que tout homme craigne, que le monde entier tremble,
et que le ciel exulte, quand le Christ, le Fils de Dieu vivant,
est sur l’autel entre les mains du Prêtre»
( 3 Let 23-26).
«Il n’en finissait pas de s’émerveiller
»
Est-il
possible d’imaginer une foi en la présence eucharistique
du Seigneur qui soit plus intime et plus personnelle? Chose
certaine, nous assure son Biographe, «la ferveur pour
le sacrement du Corps du Seigneur était en lui très
profonde; il n’en finissait pas de s’émerveiller
à la pensée d’une condescendance si aimante,
d’un amour si condescendant» ( 2 Cel. 201). Ce
témoignage de Thomas de Celano, n’est que l’écho
d’un passage qu’on trouve dans la lettre de François
à tout l’ Ordre : «O Admirable grandeur
et stupéfiante bonté ! s’écrit-il,
O humilité sublime, O humble sublimité! Le maître
de l’Univers, Dieu et Fils de Dieu, s’humilie
pour notre salut, au point de se cacher sous un petit morceau
de pain!» ( 3 Let 27). Chez François la foi à
l’ Eucharistie laisse intact son sens aigu de la transcendance
divine.
Précisons ici toutefois, pour éviter tout anachronisme,
qu’au temps de François, c’est durant la
célébration même de l’Eucharistie,
lors de l’élévation surtout, que s’exerce
ce désir de «voir l’ hosties» si
cher à François et à ses contemporains.
Nous savons que la pratique d’aller prier devant le
tabernacle, en dehors de la messe, est postérieure
au temps qu’il a vécu(42). Il n’en reste
pas moins que le culte de l’Eucharistie en dehors de
la messe se rattache directement à la contemplation
de l’Hostie à l’élévation,
telle qu’on la pratiquait au temps de François.
Quant à lui, c’est à la messe que sa foi
si vivante à trouvé où se nourrir. Faut-il
ajouter, avec le P. Esser, que cette foi a été
pour son époque une grâce de Dieu et une lumière
capable d’illuminer de ses rayons toutes les t&e |