MON DIEU ET MON TOUT

© + Sr Denise Ermite

Le mystère de l'Eucharistie du Père René Bacon ofm

Dans la vie et les écrits de saint François d'Assise

Dans le cadre d’une série de conférences, présentée à l’occasion du 8e centenaire de la naissance de saint François, on m’a demandé de vous entretenir sur un thème bien précis; « Saint-François d’Assise et l’Eucharistie ». Si j’ai accepté, c’est que je savais tout comme vous, sans doute qu’il «n’est guère de sujet dont François, dans ses Écrits parvenus jusqu’à nous, se soit occupé de façon aussi détaillée et aussi fréquente que celui de l’ Eucharistie.»

En effet, sur les huit lettres qui nous restent de lui, il y en a cinq qui traitent de l’eucharistie en grande partie ou même exclusivement : ce sont la lettre à tous les fidèles (1 let), celles à tous les clercs (2 let), à tout l’ordre (3 let), aux chefs des peuples (5 let) et à tous les custodes (6 let). A ces lettres, il faut bien sûr ajouter sa première admonition (Adm. 1), qui porte explicitement sur l’Eucharistie, ainsi que le merveilleux chapitre 23 de sa première règle (1 reg. 23) et un passage de son Testament, dont nous aurons à reparler. Ces pages sur l’ Eucharistie, s’il faut en croire le célèbre Paul Sabatier (1898), soulignent que le Mystère de l’Autel a eu un rôle important à jouer «dans la genèse de la pensée religieuse de François» (2) Notons que tous ces écrits ont été, pour l’essentiel, rédigés ou dictés entre 1220 et 1226, année de la mort de saint François. Faut-il préciser que la différence est grande entre ce début des XIII siècles et notre fin de XXe siècle?

Aussi, pour comprendre ces Écrits, importe-t-il d’être un peu au courant des idées et des mouvements qui circulaient à l'époque; sinon des aspects de la pensée de François sur l'Eucharistie risquent de nous échapper complètement.

Prenons un seul exemple: certains termes qui nous sont familiers, comme «présence réelle », «communion» ou même « eucharistie» ne se rencontrent jamais dans les Écrits de François. Pareillement, les mots abstraits comme « substance», «espèces » ou «accidents» y sont totalement absents, François qui n’a pas fréquenté les cours de théologie, mais qui s’est laissé longuement pénétrer par les textes de la Liturgie et de l’ Écriture préfère parler concrètement du « Corps de du Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ » : tout, comme pour signifier qu’il va communier, il parle volontiers de « recevoir les saints Corps et Sang du Seigneur». Ce qui intéresse François dans l’ Eucharistie, on le pressent déjà, c’est la rencontre personnelle et concrète avec le Seigneur Jésus-Christ, rencontre «perçue avec son poids de présence, de relation et de communication »(3)


Si l’on veut préciser les divers aspects de cette rencontre entre le Christ, et François à l’Eucharistie; si l’on veut aussi replacer les Écrits du Poverello dans leur contexte historique pour en mieux saisir la richesse affective et la portée doctrinale, les travaux de qualité ne manquent pas. Mentionnons tout d’abord deux Capucins : le P. Hilarin de Lucerne qui, dans son remarquable oeuvre : L’idéal de S. François, (4) écrit vers 1920, consacre un chapitre à « Saint François et l’eucharistie» puis, le P. Augustine qui, en 1932, a écrit un livre d’une centaine de pages sur «St Francis and the blessed Eucharistie». (5) Il y a également les études très fouillées de deux Franciscains : le Pl. Bernard Cormet, un français, qui entre 1955 et 1957 a fait paraître une série d’articles dans les Études franciscaines; (6) et le P. Kajetan Esser, un Allemand, qui en 1960 a signé un substantiel article ayant pour titre : «La doctrine eucharistique de saint François d’Assise».(7)


Nul doute que ces savants frères Mineurs nous apprennent beaucoup de choses qu’une simple lecture « naïve » des Écrits de François ne nous laisserait guère soupçonner. Chose assurée, ces études nous rappellent l’importance primordiale de se replonger dans la lecture des Écrits même du Poverello; l’importance aussi de relire en s’aidant au besoin d’une concordance les legenda de Thomas de Celano, de S. Bonaventure ou des Trois Compagnons, telles qu’on peut désormais les lire dans : Saint-François, d’Assise, Document, Écrits et Premières Biographies rassemblés et présentés par les P. Théphile Desbonnets et Damien Vorreux o.f.m. (8) Quand on revient d’un semblable pèlerinage aux Sources franciscaines, que peut-on dire de pertinent sur «Le mystère de l’ Eucharistie dans la vie et les Écrits de saint François d’ Assise »?

L’ Eucharistie et les multiples présences du Christ dans la vie de François.

Pour commencer, il importe de bien situer l’eucharistie. Car si elle représente incontestablement un aspect important de la présence du Christ dans la vie de François, elle ne doit pas nous faire oublier d’autres formes de cette présence où François découvre aussi le visage «réel» de son Seigneur. (9) Il suffit, pour s’en rendre compte, de relire ce que le Petit Pauvre, quelques mois avant sa mort, crut bon de faire écrire dans son Testament : « Voici, dit-il, comment le Seigneur me donna, à moi frère François, la grâce de commencer à faire pénitence. Au temps où j’étais encore dans les péchés la vue des lépreux m’était insupportable. Mais le Seigneur lui-même me conduisit parmi eux et je les soignai de tout mon cœur, et, au retour, ce qui m’avait semblé si amer s’était changé pour moi en douceur pour l’esprit et pour le corps. Ensuite, j’attendis peu et je dis adieu au monde.

« Puis le Seigneur me donna une grande foi aux églises…ensuite, le Seigneur m’a donné et me donne encore, à cause de leur caractère sacerdotal, une si grand foi aux prêtres… que, même s’ils me persécutaient, c’est à eux malgré tout que je veux avoir recours. Et s’il m’arrivait de rencontrer de pauvres petits prêtres vivant dans le péché,…je veux les respecter, les aimer et les honorer…car c’est le Fils de Dieu, que je discerne en eux… Si je fais cela, c’est parce que, du très haut Fils de Dieu, je ne vois rien de sensible (corporaliter) en ce monde, si ce n’est son Corps et son Sang très saints, dont les prêtres…sont les seuls ministres…Et les très saints Noms du Seigneur et les manuscrits contenant ses Paroles, chaque fois que je les trouverai abandonnés… je veux les recueillir, et je prie qu’on les recueille, pour les placer en un lieu plus digne. Quant aux théologiens et ceux qui nous communiquent les très saintes Paroles de Dieu, nous devons les honorer et les vénérer comme étant ceux qui nous communiquent l’esprit et la vie ( test.1-13)

Présence du Christ dans ses pauvres

1. Saint François, sur le point de quitter cette vie, jette un regard rétrospectif sur son existence toute entière, depuis le moment de sa conversion. Partout il discerne la présence bienveillante et prévenante du Christ à son égard. Si lui, François, a pu donner à Dieu véritable et la première place dans sa vie; s’il a pu se mettre au service des plus démunis les lépreux et s’il a pu leur témoigner un amour semblable à celui que Dieu lui avait d’abord manifesté, cela provient (François reconnaît) de la gratuité amoureuse du Seigneur et du fait que « le Seigneur lui-même le conduisit parmi eux,. Par ailleurs, François sait reconnaître dans le pauvre qu’il a devant lui «celui au nom de qui il vient, i.e. le Christ qui a pris sur lui notre pauvreté…» (Mt.25, 40). Aussi bien François, au terme de sa vie, se rappelle-t-il encore la douceur qu’il a éprouvée à se mettre au service du Christ présent dans ses frères les plus démunis. Nous avons donc ici, à n’en pas douter, une première conscience de la présence «réelle» du Christ Seigneur dans la vie de François, présence qui par la suite ne le quittera plus tout au long de son existence.

Présence du Christ dans ses églises

2. Dans les débuts, les choses ne furent évidemment pas aussi claires. Du moins jusqu’à l’épisode mémorable du Crucifix de San-Damien, alors que le Poverello reçut du Seigneur la mission de «réparer» l’Église qui menaçait ruine… Ce n’est cependant que peu à peu, à mesure qu’il se mit à réparer de ses mains les église délabrées de St-Damien, de St-Pierre et de la Portioncule, que François sentit son cœur et son regard se changer, au point de commencer à reconnaître, par delà les églises qu’il réparait et celles du monde entier, l’unique Église de Jésus-Christ.

Cette foi nouvelle en la présence du Christ dans son Église et dans ses églises, François, en toute spontanéité et simplicité mit alors à l’exprimer dans la prière d’adoration et d’action de grâce, que nous connaissons tous : «Nous t’adorons, Seigneur, Jésus-Christ, dans toutes tes églises du monde entier, et nous te rendons grâces d’avoir racheté tous les hommes par ta sainte croix». Bien avant que ne soit répandue la coutume de «la visite au saint-Sacrement»; à une époque où «on ne s’adressait pas précisément à la saint Réserve, quand on venait prier à l’église, puisque celle-ci se trouvait généralement dans un endroit peu remarqué», (10) François discerne dans les églises une présence du Seigneur si « réelle» que, au dire de Celano, il enseigne même à ses premiers frères, « quand ils passaient à proximité d’une église, de se tourner dans sa direction et, prosternés de corps et d’âme, d’adorer le tout Puissant», en disant la prière : « Nous t’adorons, Seigneur Jésus Christ .» (1 cel. 45)
(11
Le Testament mentionne encore, à côté de l’ Eucharistie, deux autres aspects de la présence : «réelle» du Christ en ce monde : Les prêtres, et la Parole de Dieu écrite ou prêchée.(12) L’on percevra d’emblée, je pense, la dynamique de cette triple présence dans la vocation et la vie de François, si nous consentons un moment, à pénétrer avec lui dans l’église de la Portioncule, le matin du 24 février 1209

Depuis plusieurs années déjà Dieu travaille mystérieusement son serviteur François et celui-ci de son mieux à discerner la Volonté de Dieu sur lui. C’est la fête de la St-Mathias, François, comme il en a maintenant a l’habitude, assiste à la célébration matinale de l’Eucharistie. Le prêtre, en avant, se lève pour lire l’ Évangile qui, ce jour-là, traite de l’envoi des disciples en prédication. Sur le moment, nous raconte Celano, François «comprit le sens global du passage», mais «il s’en fut, après la messe, demander au prêtre de le lui expliquer » plus à fond. «Le prêtre lui en fit alors le commentaire point par point». Ce fut sur-le-champ la lumière et la joie de l’esprit dans le cœur de François : « Voilà, s’écria-t-il, ce que je veux; voilà ce que je cherche, ce que du plus profond de mon cœur je brûle d’accomplir». Aussi bien, conclut son Biographe, «il n’était pas sourd, lui, quand on lisait l’ Évangile» au cours de l’ Eucharistie. ( 1 Cel. 22)

A mon sens, l’on n’a pas assez remarqué que cet épisode décisif dans la vie de François se situe précisément dans le cadre d’une célébration eucharistique ordinaire, quotidienne; pourtant, c’est à partir d’expériences et de célébrations comme celles -là que le Poverello a pu comprendre avec autant de justesse et de profondeur le rôle irremplaçable de la Parole et du Sacerdoce, en relation avec l’ Eucharistie et la foi qu’elle requiert. Attardons-nous à considérer successivement ces deux points


Présence du Christ dans sa parole


3. Dans le Testament on s’en souvient, comme partout « où il traite de l’ Eucharistie, François traite en même temps des Noms et des Paroles du Christ, en les reliant étroitement au Corps et au Sang sacramentels » du Seigneur.(13) C’est ainsi que, dans sa lettre à tous les fidèles, il écrit : « En ce monde, nous ne possédons rien de visible ni de sensible ( corporaliter) du Très Haut ( Fils de Dieu) si ce n’est son Corps et son Sang, ainsi que ses Noms et ses Paroles par les quels nous avons été crées et par lesquels nous avons été rachetés de la mort à la vie » ( 2 let 3). Ailleurs, s’adressant à tous les fidèles , François dit vouloir leur «transmettre…les paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est la Parole du Père, et les paroles de l‘Esprit, qui sont Esprit et Vie» (1 let 3).

C’est dire à quel point François était conscient de la force vivifiante de la Parole de Dieu. C(14) Celle-ci possède, à ses yeux, rien moins que la capacité de nous créer, de nous recréer et de nous racheter voire de nous communiquer la Vie éternelle. Au demeurant, précise-t-il d’ailleurs, si «beaucoup de choses sont sanctifiées par la Parole de Dieu», c’est encore et toujours «la puissance des paroles du Christ qui réalise le Sacrement de l’ Autel », l’Eucharistie ( 3 Let 37).

A ces paroles du Seigneur, François, comme dans son Testament, associe très souvent « les très saints Noms du Seigneur». Le P. Bernard Cornet a pu montrer que ce «doublet est une caractéristique essentielle du style de François». Les Paroles et les Noms du Seigneur, estime-t-il, «ne sont pas synonymes… Ils révèlent (plutôt) deux faces d’une même réalité, cette réalité que François contemple en son esprit et que les mots n’expriment qu’imparfaitement, à savoir : la présence dynamique du Très Haut» Fils de Dieu, qui se manifeste précisément quand on emploie les Noms bénis ou ses Paroles. En réalité, François, tâche depuis d’exprimer et de faire sienne une certaine assimilation, qui s’était faite depuis longtemps chez les chrétiens, entre la présence réelle du Christ dans l’ Eucharistie et sa présence dynamique, toute-puissante et sanctifiante, qui se manifeste dans les paroles écrites et les très saints Noms du Seigneur Jésus (15)

On comprend , dès lors les exhortations qu’il adresse à ce propos à tous les frères de son Ordre : « Puisque celui qui est de Dieu écoute les Paroles de Dieu, écrit-il, nous devons, nous qui sommes plus spécialement affectés au service des sacrements de Dieu, non seulement écouter et faire ce que Dieu dit, mais encore…( nous devons) veiller avec soin sur les vases sacrés et aussi sur les écrits et les livres liturgiques qui contiennent ses saintes paroles. Aussi, - poursuit François, - j’avertis tous mes frères, et dans le Christ je les y engage : partout où ils trouveront des écrits contenant les Paroles de Dieu, qu’ils les vénèrent de leur mieux . Pour autant que cela les concerne, si ces paroles ne sont pas conservées décemment, ou si elles gisent éparses en quelque lieu peu convenable, que les frères les recueillent et les rangent soigneusement, honorant dans ces textes le Seigneur qui les a proclamés» (3 Let 34-36)

Depuis plusieurs années déjà Dieu travaille mystérieusement son serviteur François et celui-ci de son mieux à discerner la Volonté de Dieu sur lui. C’est la fête de la St-Mathias, François, comme il en a maintenant a l’habitude, assiste à la célébration matinale de l’Eucharistie. Le prêtre, en avant, se lève pour lire l’ Évangile qui, ce jour-là, traite de l’envoi des disciples en prédication. Sur le moment, nous raconte Celano, François «comprit le sens global du passage», mais «il s’en fut, après la messe, demander au prêtre de le lui expliquer » plus à fond. «Le prêtre lui en fit alors le commentaire point par point». Ce fut sur-le-champ la lumière et la joie de l’esprit dans le cœur de François : « Voilà, s’écria-t-il, ce que je veux; voilà ce que je cherche, ce que du plus profond de mon cœur je brûle d’accomplir». Aussi bien, conclut son Biographe, «il n’était pas sourd, lui, quand on lisait l’ Évangile» au cours de l’ Eucharistie. ( 1 Cel. 22)

A mon sens, l’on n’a pas assez remarqué que cet épisode décisif dans la vie de François se situe précisément dans le cadre d’une célébration eucharistique ordinaire, quotidienne; pourtant, c’est à partir d’expériences et de célébrations comme celles -là que le Poverello a pu comprendre avec autant de justesse et de profondeur le rôle irremplaçable de la Parole et du Sacerdoce, en relation avec l’ Eucharistie et la foi qu’elle requiert. Attardons-nous à considérer successivement ces deux points :

On comprend , dès lors les exhortations qu’il adresse à ce propos à tous les frères de son Ordre : « Puisque celui qui est de Dieu écoute les Paroles de Dieu, écrit-il, nous devons, nous qui sommes plus spécialement affectés au service des sacrements de Dieu, non seulement écouter et faire ce que Dieu dit, mais encore…( nous devons) veiller avec soin sur les vases sacrés et aussi sur les écrits et les livres liturgiques qui contiennent ses saintes paroles. Aussi, - poursuit François, - j’avertis tous mes frères, et dans le Christ je les y engage : partout où ils trouveront des écrits contenant les Paroles de Dieu, qu’ils les vénèrent de leur mieux . Pour autant que cela les concerne, si ces paroles ne sont pas conservées décemment, ou si elles gisent éparses en quelque lieu peu convenable, que les frères les recueillent et les rangent soigneusement, honorant dans ces textes le Seigneur qui les a proclamés» (3 Let 34-36

«Honorer dans ces textes le Seigneur qui les a Proclamés»

Parce que le Christ est présent dans sa Parole et que, par Elle, il continue d’agir «réellement» parmi nous, cette Parole exige une attention et une vénération semblable à celle exigée par l’Eucharistie. (16) C’est que pour François la Parole de Dieu est véritablement ce sacramentum audibile, i.e. le signe visible et sensible du Christ s’adressant à lui personnellement. Cette foi en la Parole personnelle et efficace du Seigneur est d’ailleurs pour François si vivante que, nous le savons(17), il se fit faire un Évangéliaire dans lequel «il se fait lire l’évangile du jour, lorsque la maladie ou un autre empêchement manifeste lui interdisant d’assister à la messe ce jour-là. Ce à quoi il fut d’ailleurs fidèle jusqu’au jour de sa mort. François disait en effet : «Lorsque je ne puis assister à la messe, j’ adore le Corps du Christ avec les yeux de l’esprit, dans ma prière, exactement comme je l’adore lorsque je le regarde au cours de la messe. Et, après avoir lu ou entendu l’Évangile, le bienheureux «François en baisait toujours le texte, par respect pour le Seigneur».


Cette citation provient d’une note manuscrite qui a été ajoutée par le Frère Léon au bréviaire de saint François, qu’on garde encore précieusement au Convent de St-Damien. Cette coutume, que François voulut observer jusqu’à sa mort, nous rappelle combien ce qu’on appellerait aujourd’hui une «liturgie de la Parole» avait, à ses yeux, de l’importance. Car en écoutant la Parole de l’Évangile, François sait qu’il peut y rencontrer son Seigneur; il sait qu’il peut y communier spirituellement d’une façon comparable à celle que lui permet l’eucharistie elle même.

Ce réalisme et cette efficacité de la Parole de Dieu, François la souligne à plusieurs reprises. En particulier quand il en vient à parler de l’office divin, La Prière des Heures. «Si le corps désire être à l’aise pour manger tranquillement, disait-il parfois, en quelle paix et quelle tranquillité l’âme ne doit-elle pas accueillir sa nourriture qui est Dieu lui-même ( cibus suum, qui est ipse Deux)», en écoutant et en priant la Parole de Dieu à l’Office divin ( 2 Cel 96)

Si l’on se rappelle en effet que le Bréviaire de l’époque, comme celui d’aujourd’hui est presque entièrement constitué de passages empruntés à la Sainte Écriture (et donc empruntés à la Parole de Dieu en laquelle François sait le Seigneur activement présent), alors les propos de François prennent un singulier relief. Car dire aller au cœur de la foi du Petit Pauvre à la liturgie de la Parole comme Vatican II a pu dire à bon droit qu’elle constitue «un seul acte de culte avec l’Eucharistie » proprement dite. Nous savons maintenant que cette conviction de notre père s’enracine d'une façon précise et significative dans la foi qu’il porte à la présence de Jésus-Christ dans sa Parole : Parole qui est, d’une façon comparable (mais non identique) à l’eucharistie, le signe visible, audible et efficace de la présence « réelle» du Seigneur.(18)

( Si le Poverello nous invite, par ailleurs, à «honorer et vénérer les théologiens et ceux qui nous communiquent les très saintes Paroles de Dieu», c’ est évidemment parce que ceux-ci nous permettent d’acquérir une meilleure compréhension de cette même Parole, nous communiquant par là plus efficacement «l’Esprit de la Vie ». Pour être à la hauteur de leur tâche (cf. 2 Reg 5,1-2; 8 Let 2)ils devront, en se livrant à l’étude de cette Parole, se garder d’éteindre en eux l’espoir de prière et de dévotion).

Au terme de toutes ces considérations, l’on ne peut mieux conclure, je pense, qu’en se servant une fois de plus des paroles mêmes de notre père : « Sachons bien tous, écrit-il, que nul ne peut être sauvé sinon par les saintes paroles et par le Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que les prêtres prononcent, proclament et distribuent; car c’est à eux seuls qu’ il revient de les distribuer, et non à d’autres » ( 1 let 34-35)

Même s’ils sont indignes

S’ il faut en croire le Dominicain Étienne de Bourdon, qui vécut peu après saint François, celui-ci en ce domaine ne se contentait pas de paroles, mais prêchait aussi par ses actes. C’est ainsi, nous raconte le Dominicain, qu’un jour on présente à François , «si un prêtre entretient une concubine et s’ il souille ainsi ses mains ( qui concubinam tenet et manus habet pollutas, meretricis tractando), faut-il accorder foi à son enseignement et témoigner du respect aux sacrements qu’il célèbre ? »

Le saint ne fut, bien sûr, pas dupe du piège qu’on lui tendait, aussi, «devant tous les paroissiens, il se rend alors chez ce prêtre, s’agenouille devant lui et se mit à lui dire : J’ignore si réellement ces mains sont souillées comme on le prétend. Ce que je sais, en tout cas, c’est que, même si elles l’étaient, cela ne peut en rien diminuer la vertu et l’efficacité des sacrements de Dieu; ces mains demeurent pour moi le canal par où ruissellent sur le peuple les grâces et les bienfaits de Dieu. Voilà; pourquoi je les baise par respect pour ce qu’elles célèbrent, et par respect pour Celui qui leur a délégué son autorité. (20)François, même au milieu des situations les plus équivoques, sait donc établir une distinction claire entre le pouvoir conféré par l’Église à ses prêtres et les dispositions morale de ces derniers. Cependant, il y avait encore à l’époque de François bien d’autres situations qu’il fallait corriger. «Ainsi rapporte encore le P . Esser, plusieurs prêtres disaient chaque jour plusieurs messes non par l’effet d’une dévotion particulière mais bien par motif de lucre et de cupidité, ou encore pour faire plaisir à des personnalités haut placées. Les chrétiens pieux se plaignaient d’ailleurs de ces messes « achetables » et multiples. Car, au cours de ces nombreuses messes quotidiennes, certains prêtres, pour contourner la loi de l’Église, n’hésitaient pas à consacrer plusieurs fois tout en ne communiant qu’une seule fois. (21)

C’est sans doute en pensant à de pareils abus et pour contrer ce désir cupide d’amasser le plus possible d’honoraires de messe, que François exhorte ses frères prêtres «à ne célébrer, dans les résidences où ils demeurent, qu’une seul messe par jour selon le rite de la sainte Église». D’ailleurs, précise-t-il aussitôt, «s’il s’y trouve plusieurs prêtres, que, par amour de la charité, ils se contentent d’assister à la messe célébrée par l’un d’eux. En effet, Le Seigneur Jésus-Christ remplit tous ceux qui sont dignes de lui, absents aussi bien que présents » (3 Let 30-32).(22) On le voit : ce qui importe pour François, c’est moins de présider soi-même l’ Eucharistie plus ou moins fréquemment, que d’y participer avec la «dignité» requise, étant donné que «Le seigneur remplit tous ceux qui son dignes de lui…»

Qu’ils célèbrent avec pureté et respect.

Dans sa lettre à tout l’Ordre, François revient avec insistance sur l’importance pour ses frères prêtres de ses dispositions intimes. Il écrit : «Personnalité prie dans le Seigneur tous mes frères qui sont prêtres du Très-Haut, qui le seront ou désirent le devenir ; lorsqu’ils veulent célébrer la messe, qu’ ils soient purs, qu’ils accomplissent purement et avec respect le véritable sacrifice du Corps et du Sang très saints de Notre-Seigneur Jésus-Christ; dans une intention pure et sainte, et non en raison d’un intérêt matériel quelconque, ni par crainte ou amour de qui que ce soit, comme pour plaire aux hommes, mais que toute leur volonté, au contraire, soutenue par la grâce du Tout-Puissant, se tende vers Lui, ne désire plaire qu’à lui seul, le Souverain Seigneur. Car lui seul opère dans ce mystère comme il lui plaît. Il a dit lui-même ; «faites ceci en mémoire de moi (Lc 22,19; 1 Cor11,124)» . Si quelqu’un agissait avec une autre intention que celle-là, il deviendrait un nouveau Judas, un traître, et se rendit coupable envers le Corps et le Sang du Seigneur (cf.I Cor11,27) (3 Let 14-16)».

Autant qu’à la dernière Cène, il importe à la messe d’agir avec «pureté». Pour saint François cette pureté comporte essentiellement liberté en face du terrestre liberté pour Dieu (cf.Adm 16). C’est assez dire qu’en célébrant l’ Eucharistie, il nous faut, sous l’action de la grâce, viser à nous tenir en présence de Dieu uniquement pour lui, en restant aussi ouvert que possible à son action salutaire et prévenante. Agir autrement, ce serait se comporter comme Judas à la dernière Cène. Ni plus ni moins. Si François se fait ici exigeant à ce point, c’est qu’il a conscience d’être là au cœur du mystère de l’Eucharistie. Il s’agit, aussi bien de célébrer le Mémorial du Seigneur ou encore - comme il le dit lui-même – de célébrer «le véritable sacrifice du Corps et du Sang très saints de Notre-Seigneur Jésus-Christ».

Jusqu’ici, c’est d’abord la présence du Seigneur appelant François à se convertir et l’accompagnant tout au long de sa vie, que nous avons entrevue c’est ensuite cette même présence, servie dans ses frères les lépreux et adorée dans les églises, que nous avons rappelée. Finalement, nous rapprochant graduellement du Centre eucharistique, nous nous sommes attardés à méditer la présence vivante, personnelle et efficace du Seigneur Fils de Dieu dans la Parole et dans ses prêtres. Nous voilà maintenant à pied d’oeuvre pour considérer en eux-mêmes et directement les divers aspects de mystère de l’Eucharistie, tels que François les a vécus, les a célébrés et honorés, les a adorés et contemplés. L’eucharistie et les divers aspects de sa célébration. Au cœur du Mystère de l’Eucharistie, disions-nous à l’instant, il y a «le véritable sacrifice du Corps et du Sang du Seigneur» célébré en Mémorial de lui. Ce caractère sacrificiel de l’Eucharistie, François se plaît volontiers à le souligner. (23)

Par exemple, quand, dans sa lettre à tous les custodes, il salue les supérieurs de toutes les communautés franciscaines «au mon de nouveaux signes du ciel et de la terre qui sont importants et précieux aux yeux de Dieu, mais que beaucoup de religieux et d’autres hommes dédaignent comme sans valeur», il est assez clair, par le contexte de toute la terre, que ces «nouveaux signes» concernent en particulier «le corps et le Sang très saints du Seigneur que le prêtre consacre sur l’autel » (6 Let 1. 6-7), et nous avons vu déjà que, s’il vénère autant les prêtres, c’est sans doute «à cause de leur charge », mais c’est surtout «parce qu’ils sont les ministres du Corps et du Sang… de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu' ils sacrifient sur l’autel qu’ ils reçoivent eux-mêmes et qu’ils distribuent aux autres» (1 Let 33). Et, bien évidemment, c’est «sous la forme du pain et du vin» que «le sacrement du Corps (et du Sang) du Christ est consacré sur l’autel par les mains du prêtre, au moyen des paroles du Seigneur» (Adm 1,9).

Ce disant, François, dont on connaît le caractère visuel, a manifestement sous les yeux la manière dont se faisaient à son époque les rites de la consécration. Le prêtre en effet avait alors l’ habitude d’élever l’ Hostie et le calice à la hauteur de la poitrine avant de prononcer à voix basse ! les paroles consécratoires. Ce qui fait ici dire à saint François assez curieusement ! que «le Corps … est consacré par les mains du prêtre… au moyen des paroles de la consécrations ! Quoi qu’il en soit de ce détail, retenons que François affirme ici, comme ailleurs, le caractère nettement sacrificiel et sacramentel de l’Eucharistie.

Il reste que l’Eucharistie est d’abord célébrée pour qu’on y participe par l’offrande de soi-même unie à celle du Christ et par la communion à son Corps i.e. à sa Personne ressuscitée. Or il est assez remarquable que François envisage toujours la participation au sacrifice du Christ, en rapport direct avec la réception du Corps et du Sang du Seigneur, la communion eucharistique. (24) Ce point est d’autant plus frappant qu’à son époque, nous le savons (25), on communiait très peu souvent à la messe. Nous en reparlerons. Notons, pour le moment, l’invitation pressante que fait François aux Chefs des peuples de «recevoir les Corps et Sang du Seigneur in eius sancta commemoratione; nous dirions : pour faire Mémoire de lui ou pour célébrer son Mémorial (5 Let 6). Or, si l’on veut comprendre tout ce qu’évoque pour le cœur et l’esprit de François cette Sainte commémoration du Seigneur, il faut relire le passage remarquable qu’on trouve dans la lettre à tous les fidèles :

«Proche de sa Passion, écrit-il, le Seigneur Jésus célébra la Pâque avec ses disciples : Prenant le pain, il rendit grâce, le bénit et le rompit, et déclare : « Prenez et mangez : Ceci est mon Corps ». Et prenant le calice il dit : «Ceci est mon Sang, le Sang de la nouvelle Alliance, qui sera versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés » (Mt 26, 26; Lc 22, 19)». (François ne fait que reprendre, presque textuellement les parole du Canon romain qu’il entend à chaque messe .) Mais il continue :

«Ensuite, il pria son Père en disant : Père, si cela est possible, que ce calice s’ éloigne de moi ! » (Mt 26, 39). Et il lui vint une sueur comme des gouttes de sang tombant à terre (Mt 22,44). Cependant, il mit sa volonté dans la volonté de son Père, que ta volonté soit faite ; non pas comme je veux, mais comme tu veux : (Mt 26, 39). Or la volonté du Père fut que son Fils béni et glorieux, qu’ il nous a donné et qui est né pour nous s’offrit lui-même par son propre sang, en sacrifice et en victime sur l’autel de la croix ; non pas pour lui-même, par qui tout a été fait, mais pour nos péchés, nous laissant un exemple afin que nous suivions ses traces,» comme le dit l’Apôtre Pierre dans son épître (1Pi2,21). (1Let 6-13).

Célébrer le mémorial du Seigneur
Telle est, dans tout son ampleur, la richesse du Mystère qui est rendu présent à l’ Eucharistie Celle-ci nous donne de célébrer et de faire nôtre le Salut opéré par «Jésus-Christ notre Seigneur en qui-précise-t-il ailleurs tout ce qu’il y a dans le ciel et sur la terre a été pacifié, et réconcilié avec Dieu..» (3 Let 13). En prenant part à ce sacrifice, nous sommes assumés pour ainsi dire dans la Passion et la Mort salvifiques du Seigneur Jésus et «nous sommes rachetés de la mort à la vie», disait-il dans sa lettre à tous les Clercs (2 Let 3). En somme, si l’on célèbre l’Eucharistie, c’est pour que, nous détournant de la voie du péché, nous soyons ramenés et réorientés sans cesse vers Dieu, et pour que nous soit donnée la possibilité de marcher à la suite Jésus, «de suives ses traces». Dans ce Mémorial où sont évoquées et rendus présents tous les mystères du Christ, il nous est donné de réaliser véritablement la parole due Seigneur ; «Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il se renonce lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive» (Lc 9,23). Aussi bien, ce chemin même-t-il à la Vie. Plusieurs fois, François le redira : Celui qui mange son Corps et boit son Sang pourra entrer dans le Royaume de Dieu ( I Let 23), avoir la Vie éternelle (1 Reg 20,5).

Ceci dit, attardons-nous encore à réfléchir quelque peu à cette memora (mémoire) à cette commémoration (Mémorial) eucharistique. Plusieurs affirmations qui se rencontrent dans les Écrits de François nous y invitent. Ainsi, ce qu’on lit dans la paraphrase du Pater que François récitait chaque jour sûrement avec une particulière prédilection, a de quoi nous éclairer. A la suite des Pères de l’Église et de toute une tradition spirituelle, François applique à l’Eucharistie la quatrième demande du Pater : «Donne-nous aujourd’hui notre Pain quotidien».

Donnes-nous notre Pain quotidien, Père, commente François, c’est-à-dire «Ton Fils bien-aimé, Notre-Seigneur Jésus-Christ , pour que nous puissions faire mémoire ( in memoram)… de la mort qu’il a eu pour nous, de ce qu’il a dit, a fait et a souffert pour nous». C’est donc pour célébrer en mémorial l’Amour que le Seigneur nous a manifesté dans tous les mystères de sa vie, qu’on reçoit le Pain eucharistique.

Célébrer le mémorial du Seigneur

Telle est, dans tout son ampleur, la richesse du Mystère qui est rendu présent à l’ Eucharistie Celle-ci nous donne de célébrer et de faire nôtre le Salut opéré par «Jésus-Christ notre Seigneur en qui-précise-t-il ailleurs tout ce qu’il y a dans le ciel et sur la terre a été pacifié, et réconcilié avec Dieu..» (3 Let 13). En prenant part à ce sacrifice, nous sommes assumés pour ainsi dire dans la Passion et la Mort salvifiques du Seigneur Jésus et «nous sommes rachetés de la mort à la vie», disait-il dans sa lettre à tous les Clercs (2 Let 3). En somme, si l’on célèbre l’Eucharistie, c’est pour que, nous détournant de la voie du péché, nous soyons ramenés et réorientés sans cesse vers Dieu, et pour que nous soit donnée la possibilité de marcher à la suite Jésus, «de suives ses traces». Dans ce Mémorial où sont évoquées et rendus présents tous les mystères du Christ, il nous est donné de réaliser véritablement la parole due Seigneur ; «Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il se renonce lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et qu’il me suive» (Lc 9,23). Aussi bien, ce chemin même-t-il à la Vie. Plusieurs fois, François le redira : Celui qui mange son Corps et boit son Sang pourra entrer dans le Royaume de Dieu ( I Let 23), avoir la Vie éternelle (1 Reg 20,5).

Ceci dit, attardons-nous encore à réfléchir quelque peu à cette memora (mémoire) à cette commémoration (Mémorial) eucharistique. Plusieurs affirmations qui se rencontrent dans les Écrits de François nous y invitent. Ainsi, ce qu’on lit dans la paraphrase du Pater que François récitait chaque jour sûrement avec une particulière prédilection, a de quoi nous éclairer. A la suite des Pères de l’Église et de toute une tradition spirituelle, François applique à l’Eucharistie la quatrième demande du Pater : «Donne-nous aujourd’hui notre Pain quotidien».

Donnes-nous notre Pain quotidien, Père, commente François, c’est-à-dire «Ton Fils bien-aimé, Notre-Seigneur Jésus-Christ , pour que nous puissions faire mémoire ( in memoram)… de la mort qu’il a eu pour nous, de ce qu’il a dit, a fait et a souffert pour nous». C’est donc pour célébrer en mémorial l’Amour que le Seigneur nous a manifesté dans tous les mystères de sa vie, qu’on reçoit le Pain eucharistique.

On retrouve un enseignement analogue dans la lettre à tous les fidèles. François évoque d’abord le «Verbe du Père, si digne, si saint et si glorieux», venu « dans le sein de la glorieuse Vierge Marie», dont il a reçu «vraiment la chair de notre fragile humanité». Puis, il nous rappelle que, « Lui qui était riche plus que tous, il a voulu choisir la pauvreté» durant sa vie terrestre avant de s’offrir «en sacrifice et en victime sur l’autel de la Croix» pour que tous nous soyons sauvés. Or, poursuit François, ce fils béni, en nous laissant cet exemple, «veut que nous soyons sauvés par lui et que nous le recevions dans un cœur pur…», quand nous célébrons l’ Eucharistie ( 1 Let 4-5. 11. 13-14).

Répondre à son Amour par notre amour quotidien

C’est dire qu’ à l’Eucharistie nous est transmis le don de lui-même que le Fils de Dieu a commencé dans son Incarnation, a continué sa vie durant et a accompli une fois pour toutes sur la Croix. Parce qu’en tout cela le Christ a réalisé la volonté du Père «il mit en effet sa volonté dans la volonté de son Père» ( 1 Let 10) nous pouvons désormais répondre à son amour par notre amour vécu quotidiennement à l’égard de Dieu et du prochain. Ce qui amène François à s’exclamer : «Oh! Qu’ils sont heureux et bénis ceux qui aiment Dieu et qui pratiquent ce que le Seigneur lui-même dit dans l’Évangile : « tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout on cœur et de toute ton âme, et ton prochain comme toi-même… aimons donc Dieu et … adressons-lui louange et prières jour et nuit en disant ; « Notre Père qui es aux Cieux.» (12Let 18-20)

Ces derniers mots, qui nous ramènent à notre point de départ, nous invitent à ne pas l’oublier; cet amour de Dieu et du prochain que nous demandons dans la prière, s’enracine en réalité, pour François, dans ce «mémorial de l’amour que le Seigneur a eu pour nous, mémorial de tout ce qu’il a dit, a fait et sa souffert pour nous in «memoriam…amoris quem ad nos habuit et eorum quae pro nobis dixit, fecit et sustuli» (pat 6). C’est en méditant le Mystère de l’ Eucharistie et en y participant quotidiennement que François aura compris la demande du Pater : « Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien»…

François éprouvait devant ce Mémorial de l’Amour du Christ une émotion et un saisissement qui lui rendait comme incompréhensible la tiédeur apparente de ses frères. Aussi se fait-il pressant dans sa première Admonition : « Race charnelle, combien de temps encore aurez-vous le cœur si dur? Pourquoi ne pas reconnaître la vérité (de ce mystère)? Pourquoi ne pas croire au Fils de Dieu (présent dans l’Eucharistie) ?

Voyez : chaque jour il s’abaisse, exactement comme à l’heure où, quittant son palais royal, il s’ est incarné dans le sein de la Vierge; chaque jour c’est lui-même qui vient à nous, et sous les dehors les plus humbles ; chaque jour il descend du sein du Père sur l’autel entre les mains du prêtre, et de même qu’autrefois il se présentait aux saints Apôtres dans un chair bien réelle, de même se montre-t-il ; à nos yeux maintenant dans du pain sacré(…) tel est en effet le moyen qu’il a choisi de rester toujours avec ceux qui croient en lui, comme il l’ a dit lui-même : «voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde (Adm 1, 14- 19, 22)» (26)

Cette façon de concevoir et de présenter l’ Histoire du Salut en son entier est bien caractéristique des Écrits de François d’Assise. On la retrouve au chapitre 23 de sa première Règle et dans l’office votif qu’il a composé pour sa dévotion personnelle, office que la plus récente édition des Écrits de François a justement intitulé; «Psaumes des mystères du Seigneur», (27). Ce sont ces psaumes que, naguère encore on appelait improprement l’office de la Passion.

« Celui qui est maintenant vainqueur et glorieux » Ceci attire notre attention sur un dernier point, Dans le Mémorial de l’ Eucharistie, c’est le Seigneur glorifié qui est à l’œuvre. Certes, nous dit François, Jésus n’y est plus présent comme autrefois durant sa vie terrestre, mais bien comme «Celui qui est maintenant vainqueur et glorieux. Celui sur qui les anges désirent jeter les yeux». C’est, dira-t-il encore, le Seigneur exalté auprès du Père qui agit dans ce mystère et qui «remplit tous ceux qui sont dignes de lui, les absents aussi bien que les présents» ( 3 Let 22 et 32). Grâce à l’ eucharistie, sa glorification devient nôtre car sa vie devient notre vie « comme en témoigne le Très-Haut lui-même qui dit : ‘Celui est mon Corps et mon sang de la Nouvelle Alliance, ce qui sera versé pour la multitude’, ( Adm 1, 11-12 ». Ainsi l’action salutaire de Dieu se renouvelle tous les jours dans l’ Eucharistie, et elle met à notre portée les hauts faits de Dieu ( mirabilia Dei) pour que nous y participions dans la foi et la reconnaissance.

Dispositions requises

Cette participation à l’eucharistie comporte, pour François, des exigences précises. Ainsi, depuis le Xe siècles surtout, s’était développe la coutume de se confesser avant d’aller communier, François demande, lui aussi, qu’on reçoive le sacrement de la Pénitence avant de recevoir le Corps et le Sang du Seigneur, «ainsi contrits et confessés, note-t-il dans sa première Règle, les frères recevront le Corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ avec beaucoup d’humilité et de vénération, se souvenant de ce que dit le Seigneur lui-même : «celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle » : et : «faite ceci en mémoire de moi » ( 1 Reg 20, 5-6)».

Pair ailleurs, au Moyen-Age, on invoquait volontiers, en rapport avec la communion eucharistique, le texte de saint Paul demandant à chacun de s’éprouver soi-même avant de manger le pain et de boire au calice eucharistiques, puisque «celui mange et bois sans discernement, le corps du Seigneur, mange et boit sa condamnation » (1 Cor 11, 28-29 ). François reprend ce teste à son compte dans sa lettre à tous les fidèles
( 1 Let 24); dans sa lettre à tout l’ Ordre, il en précise cependant les exigences : « On méprise, on souille et on foule au pieds l’agneau de Dieu ( écrit-il) quand, selon la parole de S. Paul, on ne sépare pas et ne distingue pas des autres nourritures le plain sacré du Christ, ni des autres actions son sacrifice, et quand on le mange sans être en état de grâce; ou même quand on est en état de grâce, mais sans attention ni respect » ( 3 Let 19).

Humilité et vénération; attention, respect et état de grâce; telles sont les composantes de l’attitude qui s’ impose à tous pour recevoir dignement l’Eucharistie, poursuivant sa lettre à tout l’Ordre, François dégage la raison décisive qui motive, fondamentalement, ses exhortations; « Écoutez, mes frères «Si la bienheureuse Vierge Marie est tellement honorée et c’est justice parce qu’elle a porté le Christ dans son sein très béni; si le Baptiste bienheureux a tremblé, n ‘osant même pas toucher la tête sacrée de son Dieu; si le tombeau dans lequel le corps du Christ a été couché pour quelques temps est entouré de vénération : comme il doit être saint, juste et digne, celui qui touche de ses mains, revoit dans sa bouche et dans son cœur… le Christ qui maintenant n’est plus mortel, mais éternellement vainqueur et glorieux…»( 3 Let 21-22)
.
Nul doute que cette exhortation, qui s’adresse ici d’abord à ses frères êtres, vaut aussi pour tous ceux qui ont le bonheur inestimable de «recevoir dans leur bouche et dans leur cœur» le Seigneur Jésus. Chose certaine, le communiant doit savoir que c’est l’ Esprit du Seigneur lui-même, qui habite ceux qui croient en lui, que «c’est cet Esprit qui reçoit lui-même le Corps et le Sang très saints du Seigneur. Tout les autres, ceux qui n’ont point part à cet esprit, s’ ils ont l’audace de recevoir le Seigneur, (dans l’eucharistie) mangent et boivent leur propre condamnations » ( adm 1, 12-134) cette formulation un peu étonnante s’explique, nous dit-on, (28) par la théologie du temps qui identifiait encore grâce sanctifiante et Esprit-Saint. Mais François ne pense pas en théologien spéculatif; il sait seulement, avec S. Jean, que «c’est l’ Esprit qui fait vivre et que la chair ne sert de rien » (Jn 6,63). Il sait pareillement que c’est l’esprit saint qui donne la foi à ceux qu’il habite; et que sans cette foi, la communion elle-même serait jugement de condamnation.

C’est d’ailleurs cette présence en nous de l’ Esprit-Saint et la foi elle-même qui, en vous découvrant la profondeur de l’amour qui se donne dans l’ Eucharistie, deviennent en nous comme une exigence de pureté, François le sait par expérience. Aussi supplie-t-il instamment ses frères «d’être purs, et d’accomplir purement et avec respect le véritable sacrifice, du Corps et du sang… de notre Seigneur Jésus-Christ : avec une intention sainte et pure, et non en raison d’un intérêt matériel quelconque, ni par crainte ou amour de qui que ce soit, comme pour plaire aux hommes ». Puis, il poursuit en les incitant à «tendre leur volonté, avec l’aide de la grâce, vers Dieu pour ne plaire qu’à lui seul le Souverain Seigneur. Car lui seul opère dans ce mystère comme il lui plaît, car lui-même a dit : Faites ceci en Mémoire de moi « ( Lcx 22, 19» ( 3 Let 14-16).

« Dans ce texte, commente le P. Esser, ce qui frappe d’abord c’est l’affirmation si nette qu’en cette célébration le Seigneur seul agit ( quia ipse solus operatur, sicut ipsi placet…) S’il est déjà vrai que Dieu seul opère le bien dans notre agir humain, c’est particulièrement vrai dans la célébration du mémorial du Seigneur. Cette action de Dieu exige de l’Homme la pureté. Pour saint François, celle-ci comprend deux aspects complémentaires ; liberté par rapport au terrestre, et liberté pour Dieu. Mais pour cela, il faut que l’homme renonce à lui-même, pour mener une vie orientée vers Dieu seul. Cette pureté est créée dans l’homme par la grâce du Très-Haut qui, dans le sacrifice de la nouvelle Alliance, agit seul comme il lui plaît » (29)

Ne garder pour soi rien de soi…

C’est ce mystérieux enchevêtrement d’opération divine et de coopération humaine que François voit se réaliser dans la célébration eucharistique. Et c’est à ce don de soi que ses frères, à l’imitation du Christ, doivent consentir quand ils participent au sacrifice de la messe. « O humilité sublime ! s’écrie François. O humble sublimité ! Le maître de l’ Univers, Dieu et Fils de Dieu, s’humilie pour notre salut, au point de se cacher sous un petit morceau de pain ! Voyez, frères, l’humilité de Dieu, et faites-lui l’hommage de vos cœurs. Humiliez-vous, vous aussi, pour pouvoir être exalté pour lui. Ne gardez pour vous rien de vous, afin que vous reçeviez tout entier Celui qui se donne à vous tout entier» ( 3 Let 27-29).

Nous voilà parvenus à l’exigence ultime la plus décisive que requiert notre participation à l’eucharistie; Ne garder pour nous rien de nous. Cette exigence est, aussi bien, une réponse d’amour que, dans la reconnaissance, nous offrons à Celui dont l’amour nous a depuis longtemps prévenus : cet amour nous l’accueillons et lui répondons, justement, en célébrant «le mémorial, de l’amour qu’il a eu pour nous », amour qui s’exprime dans «tout ce que pour nous il a dit, il a fait et souffert» ( Pat 6).


L’exemple de François lui-même.

Dans quelle mesure François a lui-même vécu ce qu’il enseignait à ses frères, Thomas de Celano nous le rappelle avec profondeur : Quand il participait à l’Eucharistie, François, note-t-il, «apportait tout le respect dû à ce sublime sacrement, il faisait le sacrifice de tout lui-même et, en recevant l’Agneau immolé, il immolait aussi son esprit, utilisant pour cet holocauste le feu qui brûlait continuellement sur l’autel de son cœur» ( 2 Cel 201). C’est assez dire combien François avait profondément pénétré au cœur du Mystère de l’Eucharistie et combien il en vivait les exigences les plus essentielles. À l’offrande ,l’Agneau correspondait l’offrande de tout son être. Et c’est en étroite liaison avec celle de l’Agneau qu’il célébrait l’offrande totale de toute son existence, en célébrant l’Eucharistie, François s’associait à la Pâque de son Seigneur; l’agneau immolé, dont Celano nous parle ici, est en effet celui dont l’Apocalypse nous rappelle qu’il est aussi « debout» et vainqueur de la mort (Ap 5,6).

Ce n’est donc pas un hasard si François, dans ses louanges pour toutes les heures, composées (comme on sait) de versets scripturaires, a repris les paroles de l’ Apocalypse qui disaient : « Digne est l’Agneau qui a été immolé, d’être appelé Dieu fort, Dieu sage et puissant, de recevoir honneur et gloire, et d’être proclamé béni. Louons-le et rendons-lui gloire à jamais» ( Ap 5,12). Et lorsqu’aux Vêpres de son «Office de la Passion», il rend grâce pour les mystères du salut que Dieu accomplit en ce monde grâce à son Fils bien-aimé, François laisse monter son âme jubilante une prière d’action de grâce qui est une véritable eucharistie : « Peuples…reconnaissez le Seigneur, rende-lui honneur et louange, reconnaissez la gloire de son nom, faites don de vous-même, et vous aussi portez sa croix, obéissez jusqu’ au bout ses commandements» (Ps 7,7-8).


Célébrer dans la reconnaissance


3. On l’aura compris; participer au Mystère de l’Eucharistie et de l’Agneau pascal, c’est pour François participer au Mystère de la reconnaissance et de l’action de grâce. Dans sa première Règle, François, après avoir présenté à ses frères un genre d vie qui consiste essentiellement «à suivre la doctrine et les traces de Notre-Seigneur Jésus-Christ » (1 Reg1,1), couronne cette « Règle de vie» par une prière dont l’ampleur, le contenu et la tonalité rivalisent avec les plus belles prières eucharistiques de la Tradition chrétienne. Qu’ on en juge :Tout puissant, très saint, très haut et souverain Dieu, Père saint et juste, Seigneur, roi du ciel et de la terre, parce que, par ta sainte volonté, et par ton fils unique avec les Saint-Esprit, tu as créée toutes choses, spirituelles et corporelles; tu nous as faits à ton image et ressemblance, tu nous as placés dans le paradis; et nous, par notre faute, nous sommes tombés.

Nous te rendons grâces parce que, de même que tu nous as créés par ton Fils, de même, par le saint Amour dont tu nous as aimés, tu as fait naître ton Fils, vrai Dieu et vrai homme, de la glorieuse Vierge sainte Marie, et, par sa croix, son sang et sa mort, tu as voulu nous racheter de notre captivité.

Et nous te rendons grâce parce que ce même Fils, reviendra dans la gloire de sa majesté(..) Pour dire à tous ceux qui t’auront reconnu, adoré et servi dans la pénitence : Venez, les Bénis de mon Père, recevez le Royaume qui vous a été préparé dès l’ origine du monde.

Indigents et pécheurs que nous sommes tous, nous ne sommes pas dignes de te nommer; Accepte donc, nous t’en prions, que Notre-Seigneur Jésus-Christ, ton Fils bien-aimé en qui tu te complais, avec le Saint-Esprit Paraclet, te rende grâces lui-même pour tout, comme il te plaît et comme il lui plaît, lui qui toujours te suffit en tout, lui par qui tu as tant fait pour nous. Alléluia ! ( 1 Reg. 23,1-5).

S’ il ne peut être question de commenter ici ce texte sans pareil d’autres l’ont déjà fait et fort bien (30) il faut au moins noter combien cette louange est révélatrice de l’esprit de saint François; combien aussi elle exprime magnifiquement les sentiments dont il était habité, non seulement quand il s’efforçait dans la vie de tous les jours de suivre les traces de son Seigneur, mais encore quand, avec ses frères il s’assemblait pour célébrer l’eucharistie, c’est-à-dire pour célébrer le «Fils bien-aimé du Père, rassemblant toute l’humanité pour une immense action de grâces à Dieu, une éternelle eucharistie » (31).


Importance de la célébration commune

C’est bien pourquoi, d’ailleurs, - Celano l’a noté - « c’était pour François gravement mépriser ce sacrement si l’on n’entendait chaque jour, sauf empêchement, au moins la messe commune» ( 2 Cel 201). Cette eucharistie commune, nous avons vu que, suivant le désir de François, elle devait rassembler tous les frères de la fraternité même les frères prêtres qu’alors doivent ; «par amour de la charité» préférer participer à l’ Eucharistie présidée par l’un d’eux, plutôt que d’aller dire leur messe hors de la présence de leurs frères. (32) Notre Père François, avec un instinct spirituel sûr, aura entrevu l’importance de signifier, dans la célébration elle-même, le caractère essentiellement ecclésial de tout Eucharistie. Ils suffirait de relire la suite du merveilleux chapitre 23 de sa première Règle pour mesurer combien François avait conscience des dimensions ecclésiales de l’ Eucharistie chrétienne (233).

Par manière de transition à la section suivante (III), on nous permettra ici de faire une dernière remarque et de soulever une question, qui n’est pas négligeable, en parcourant les nombreux extraits des Écrits de François que nous avons rapportés, on aura noté sans soute qu’il parle volontiers de manger et de boire, à propos de l’Eucharistie, et que très souvent il mentionne expressément le Corps (Chair) et le Sang du Seigneur. De toute évidence, François pouvait encore recevoir la communion sous les deux espèces, musique cette pratique, avant de tomber en désuétude jusqu’à tout récemment, s’est prolongée en Occident jusqu’au XIII siècle justement, (34) De cela, nous avons une preuve fort intéressante, en effet, encore en 1338, il y avait dans la sacristie du Sacro Convento d’Assise » un petit calice d’argent… dont s’était servi le bienheureux François pour communier. (35)

Fréquence de la communion au Moyen-âge

Mais saint François, précisément, communiait-il souvent ? La question n’est pas oiseuse quand on connaît les coutumes du Moyen-Age dans ce domaine, (36) Déjà S. Bernard, qui vécut moins d’un siècle avant le Poverello, notait que «la communion quotidienne est un privilège du prêtre et (que) les autres ne sont admis à communier de sa main qu’à certaines fêtes ». C’est même à cause du désintérêt généralisé pour la communion, qui en résultait, que le quatrième Concile du Latran (1215) dût rendre obligatoire la communion pour tous au mois une fois l’an… C’est d’ailleurs aux prescriptions de ce Concile que François fait écho dans ses lettres quand il demande aux Chefs des peuples (5 Let 23) et au peuple chrétien (6 Let 6) de recevoir le Corps et le Sang du Seigneur.

Il reste que le frère Égide, décédé en 1261, communiait seulement aux dimanches et aux grandes fêtes et que la règle des Clarisses approuvée en 1253, ne prévoit que sept communions par année. Aussi, quand Thomas de Celano nous affirme que saint François «communiait souvent » (2 cel.201) il importe de se rappeler que «communier souvent », dans la bouche d’un auteur du Moyen-Age, cela peut signifier entre 5 et 10 fois par année. (37) La position du P. Bernard Cornet o.f.m. qui a étudié cette question et donc avec tous le auteurs (consultés), conclut-il que, malgré tout son désir peut-être S . François, qui « communiait souvent » à la mode du Moyen-Age , en fait ne « communiait que rarement» suivant notre manière de parler». est-il besoin d’ajouter, après ce qu’on a vu, que ces trop rares communions devaient le laisser sur sa faim…
En réalité, les Écrits de François indiquent que celui-ci (tout comme les gens du Moyen-Age) chercha à compenser si l’on peut dire les trop rares communions par un culte de vénération et d’adoration envers l’ Eucharistie, qui bientôt débordera largement le cadre de la célébration. Après avoir longuement parlé de la célébration de l’Eucharistie dans les Écrits et la vie de François, il nous reste donc à voir son attitude en présence de l’ Eucharistie célébrée. (38

Les Frères & Sœurs du Poverello

L’on ne saurait comprendre la piété et la vénération de saint François en présence de l’Eucharistie célébrée, sans se rappeler le climat spirituel qui régnait à son époque. Au temps de saint François, en effet, se faisait sentir un peu partout en Italie l’influence de puissants mouvements de réforme religieuse. Mentionnons en particulier les Cathares pour qui le monde provenait de deux principes : L’un divin et spirituel, qui est bon; et l’autre matériel et corporel, qui est réputé mauvais. Avec des idées pareilles, on comprend qu’ils aient eu difficulté à reconnaître le bien-fondé de l’incarnation du Christ, et qu’ ils se soient fortement opposés aux mystères de l’ Eucharistie, puisque le spirituel et le matériel s’y trouvent en étroite communion. Il existait d’ailleurs plusieurs autres sectes hérétiques qui rejetait pareillement l’ Eucharistie, estimant que cette «chose matérielle » est impure et que «les vrais chrétiens » doivent vivre du «pain du ciel», qui es spirituel, bien sûr… C’est dire qu’à l’époque de François, la façon dont on vénérait et adorait le pain et le vin consacrés permettait de discerner quels chrétien avaient une foi authentique à l’ Eucharistie

Eucharistie et Foi


Nul doute que saint François songe à des pareilles idées et vise de semblables hérésies quand il écrit plusieurs de ses lettres et commente pour ses frères sa première Admonition. Car non seulement enseigne-t-il dans cette première Admonition que le Christ est vraiment présent dans l’Eucharistie, mais il porte un jugement sévère sur ceux qui n’ y croient pas. C’est ainsi qu’il compare les hérétiques de son temps à ceux qui refusèrent de croire au Christ durant sa vie terrestre : «Tous ceux, écrit-il, qui, autrefois n’ont vu que l’homme dans le Seigneur Jésus, sans voir ni croire, selon l’Esprit et selon Dieu, qu’il est vraiment le Fils de Dieu tous ceux-là furent damnés.

Et pareillement sont damnés tous ceux qui aujourd’hui leur ressemblent : ils voient bien, sous forme de pain et de vin, le sacrement du Corps du Christ consacré sur l’autel…; mais ils ne voient ni le croient, selon l’Esprit et selon Dieu, que ce sont là réellement les très saints Corps et Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, au témoignage du Très-Haut lui-même qui affirme; Ceci est mon Corps et le Sang de la nouvelle Alliance…; et encore : Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle» ( Adm 1. vv. 8-11).

En réalité, notre attitude de foi à l’égard de l’Eucharistie est comparable, estime François, à celle que devaient avoir les Apôtres à l’égard du Christ. «De même qu’autrefois le Fils de Dieu se présentait aux saints Apôtres dans une chair bien réelle, de même se montre-t-il à nos yeux maintenant dans un pain sacré. Les Apôtres, lorsqu’ils regardaient de leurs yeux de chair, ne voyaient que sa chair, mais ils le contemplaient avec les yeux de chair, ne voyaient que sa chair, mais ils le contemplaient avec leurs yeux de l’ Esprit et croyaient qu’il était Dieu. Nous aussi, lorsque de nos yeux de chair nous voyons du pain et du vin, sachons voir et croire fermement que c’est là, réels et vivants le Corps et le Sang très saints du Seigneur » (Adm 1, vv. 19-21)

De même, donc, qu’il fallait la foi pour percevoir, par delà l’homme Jésus, sa divinité; de même il faut encore la foi pour percevoir dans l’Eucharistie la divine réalité. Dans l’Eucharistie, «le Seigneur selon sa divinité et son humanité est aussi réellement présent qu’aux jours d’autrefois quand il se manifestait, selon sa divinité, dans l’homme Jésus-Christ». (39) Dans les deux cas, c’est fondamentalement la même attitude de foi qui s’impose.

Foi et «désir de voir l’hostie»

Quand il parle de la présence du Christ dans l’Eucharistie, on aura noté que François rapproche volontiers les mots «croire» et «voit». En cela, le Poverello est bien le fils de son époque. La piété du moyen-Age a le goût du concret, du sensible et du palpable; elle éprouve aussi le besoin d’entrer en contact intime et personnel avec son Dieu. C’est même de cette mentalité qu’est né en bonne partie comme l’a montré E. Dumonter (40) ce désir de voir l’Hostie qui est à l’origine de la dévotion au S. Sacrement.

Dans sa première Admonition, François remarque que le Dieu invisible et inaccessible est devenu saisissable et accessible à l‘homme, c’est le sens du mot corporalité, grâce à l’Humanité de Jésus-Christ, encore faut-il regarder celle-ci avec les yeux de l‘Esprit, et la voir avec les yeux de la foi. Parce que l’Incarnation se prolonge, en quelque sorte, dans l’Eucharistie, il s’agit, ici comme là, «de voir et de croire fermement que c’est là, réels et vivants, le Corps et le Sang … du Seigneur» (cv. 21). L’ Eucharistie est pour François le lieu où le Seigneur s’approche humainement de nous, où il nous devient tangible et palpable corportaliter; où il nous devient (pourrait-on dire). Quelqu’un de présent.

Quand donc François écrit dans son testament et dans sa lettre à tous les Clercs que « nous ne possédons rien de visible ni de sensible corportaliter en ce monde, du Très-Haut Fils de Dieu, si ce n’est son Corps et son Sang» (cf. Test. 9-10- ; 2 Let 3), ce fait possède à ses yeux la plus haute importance. Car voir l’Eucharistie est désormais un chemin privilégié pour croire et exprimer sa foi en Celui qui s’y révèle présent personnellement.


La justesse avec laquelle François se comporte ici envers l’eucharistie est à souligner. Car, dans sa simplicité et sa sobriété, elle contraste fortement avec certaines pratiques qui avaient cours à l’époque. Ainsi attribuait-on volontiers au fait de «voir l’Hostie» certains effets plus ou moins magiques. Tant et si bien qu’on allait souvent d’église en église pour regarder l’hostie lors de la consécration. On attribuait même à cette pratique quelque superstitieuse des effets au moins équivalents à la communion sacramentelle elle-même. Le grand théologien Alexandre de Halès se pose même, dans sa Somme, la question de savoir si le Seigneur a donné à ses disciples son Corps à manger ou à boire, lors de la dernière Cène?

Homme ignorant et sans lettres (test 19; 3 Let 39) comme il se qualifie lui-même, François ne s’embarrasse pas de pareilles distinctions. Il n’a qu’à écouter son cœur et sa foi pour aller à l’essentiel : Comment ne pas être ému de pitié, écrit-il à tous les Clercs, «alors que le Seigneur pousse la bonté jusqu’à s’abandonner à nos mains, alors que chaque jour nous le prenons et que nos lèvres le reçoivent» ( 2 Let*). C’est la conscience de cette bonté prévenante qui fait aussi écrire à François ces paroles brûlantes qu’il adresse à ses frères prêtres :

«Voyez votre dignité, frères prêtres, et soyez saints parce qu’il est saint. Plus que tous, à cause de votre ministère, le Seigneur Dieu vous a honorés, plus que tous, vous aussi, aimez-le, révérez-le, honorez-le. Grande misère et misérable faiblesse si, le tenant ainsi présent entre vos mains, vous vous occupez de quelque autre chose au monde ! Que tout homme craigne, que le monde entier tremble, et que le ciel exulte, quand le Christ, le Fils de Dieu vivant, est sur l’autel entre les mains du Prêtre» ( 3 Let 23-26).

«Il n’en finissait pas de s’émerveiller »

Est-il possible d’imaginer une foi en la présence eucharistique du Seigneur qui soit plus intime et plus personnelle? Chose certaine, nous assure son Biographe, «la ferveur pour le sacrement du Corps du Seigneur était en lui très profonde; il n’en finissait pas de s’émerveiller à la pensée d’une condescendance si aimante, d’un amour si condescendant» ( 2 Cel. 201). Ce témoignage de Thomas de Celano, n’est que l’écho d’un passage qu’on trouve dans la lettre de François à tout l’ Ordre : «O Admirable grandeur et stupéfiante bonté ! s’écrit-il, O humilité sublime, O humble sublimité! Le maître de l’Univers, Dieu et Fils de Dieu, s’humilie pour notre salut, au point de se cacher sous un petit morceau de pain!» ( 3 Let 27). Chez François la foi à l’ Eucharistie laisse intact son sens aigu de la transcendance divine.

Précisons ici toutefois, pour éviter tout anachronisme, qu’au temps de François, c’est durant la célébration même de l’Eucharistie, lors de l’élévation surtout, que s’exerce ce désir de «voir l’ hosties» si cher à François et à ses contemporains. Nous savons que la pratique d’aller prier devant le tabernacle, en dehors de la messe, est postérieure au temps qu’il a vécu(42). Il n’en reste pas moins que le culte de l’Eucharistie en dehors de la messe se rattache directement à la contemplation de l’Hostie à l’élévation, telle qu’on la pratiquait au temps de François. Quant à lui, c’est à la messe que sa foi si vivante à trouvé où se nourrir. Faut-il ajouter, avec le P. Esser, que cette foi a été pour son époque une grâce de Dieu et une lumière capable d’illuminer de ses rayons toutes les t&e