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Série-12-Voie raccourcie de l'Amour Divin - 12 pages - 02/12 |
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Déchetement de soi Par P. Martial Lekeux, franciscain |
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LE DÉPOUILLEMENT INTÉRIEUR |
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On ne pourrait donc se contenter d'entretenir cette aimable fleur : il faudra travailler, amender le terrain, protéger et accroître l'amour lui-même par l'exercice positif et direct du renoncement. Beaucoup se trompent et achoppent ici, se bornant à nourrir dans leur coeur de tendres sentiments où ils trouvent leur contentement, sans se résoudre à l'effort ascétique qui s'impose : et, laissant végéter l'amour dans un terrain plein d'ordures et de ronces, le rendent improductif et le voient peu à peu s'étioler. Ce n'est pas cela la « voie étroite » que nous propose le Maître; ce n'est pas cela la voie de saint François : il ne serait pas devenu le séraphin de l'Alverne s'il n'eût été d'abord le petit pauvre du Seigneur; l'amour est une conquête. Ce fut sa première démarche, la première pensée que lui inculqua le Christ, son nouveau Suzerain : « François, tout ce que tu as aimé, tu devras le mépriser; et tout ce qui jusqu'ici te paraissait amer se changera pour toi en joie et en douceur. » Ce fut la pensée de toute sa vie. Tendre, il le fut certes dans son amour, et plus que nul autre, mais chez lui la tendresse, toujours, reposa sur la vaillance. Voulant trouver le Christ, il prit pour Dame la pauvreté, et c'est une règle toute basée sur cette sainte pauvreté qu'il donna à ses frères. Mais ne nous y trompons pas : la pauvreté matérielle n'est pour lui qu'un signe, une des manifestations d'un dépouillement beaucoup plus profond, plus entier et plus difficile, celui qui atteint l'homme dans son être intime : le dépouillement de soi-même, le détachement intérieur, la mort de l'amour-propre. C'est cette pauvreté spirituelle qu'il veut voir dans ses disciples; et s'il s'attache tellement à leur inculquer l'autre, c'est précisément pour donner à celle-ci un cadre, une garantie, une traduction concrète. Or il y avait parmi ses compagnons un frère nommé Richer. Il avait voué à son Père un tel culte que, se croyant repoussé par lui, il en faillit devenir neurasthénique. François devina sa détresse, l'assura de son amitié et lui permit de rester avec lui tant qu'il vivrait. Ce que Richer fit avec allégresse : durant la dernière maladie du saint il demeura à son chevet, se nourrissant avec ferveur des paroles de son maître bien- aimé. Et quand celui-ci eut disparu, il prit la plume et composa un petit traité, le plus ancien livre de spiritualité franciscain; nous y trouvons l'écho direct de la pensée de saint François, transcrite par un de ses plus intimes et plus fidèles disciples, en un style singulièrement dense et savoureux dans sa simplicité. |
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| PROPOS DU FRÈRE BICHER DE MUCIE (3) compagnon du bienheureux Père François COMMENT L'HOMME PEUT ARRIVER RAPIDEMENT A LA CONNAISSANCE DE LA VÉRITÉ |
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| Celui qui veut parvenir par un chemin rapide et direct à la connaissance de la vérité et à la paix parfaite de l'âme, il faut qu'il se dépouille de l'amour de toute créature, y compris de lui-même, et cela de telle sorte qu'abandonné totalement à Dieu, il ne se réserve quoi que ce soit, pas même la libre disposition de son temps, ne se pourvoyant de rien suivant son propre sentiment, toujours prêt à suivre l'appel et la conduite de Dieu. Qui veut s'unir à Dieu ne peut laisser aucun intermédiaire entre lui et Dieu. Or, il y a autant d'intermédiaires qu'il y a de choses qu'on aime. Pour ne pas faire obstacle à l'union, qu'on supprime donc toute affection interposée 1 . Telle est la cause pour laquelle on voit des hommes, en apparrente très spirituels, qui gardent des observances louables avec une constance rigide et un soin scrupuleux et qui, néanmoins, restent toujours tièdes et n'arrivent pas à un état de perfection solide : c'est qu'ils restent attachés à certaines choses, qui font écran entre eux et Dieu. Et à cause de ces affections qu'ils entretiennent dans leur âme, ils sont sujets à de continuelles fluctuations : si parfois ils goûtent la douceur divine, si même ils persévèrent dans l'oraison et les autres exercices et éprouvent quelque sentiment de dévotion, dans la suite ils retournent à l'oisiveté, aux murmures, aux entretiens frivoles et aux autres distractions qu'ils affectionnent, tout comme s'ils n'avaient rien ressenti de l'action divine : ils font comme les mouches qui se posent tantôt sur le miel, tantôt sur un crachat ou une im mondice. D'où vient, en effet, que le souvenir de la Passion du Christ, dont la vertu souveraine devrait en un moment déchirer les coeurs les plus durs, n'arrive pas à changer des hommes — et ils sont nombreux — qui s'exercent dans sa méditation depuis quatre ou cinq ans et plus ? Qu'après y avoir éprouvé du repentir, de la tendresse et d'autres beaux sentiments, ils ne changent pourtant pas de vie, mais, à peine sortis de l'oraison, retombent dans leur relâchement accoutumé ? Soyez-en sûrs, cette inconstance n'a d'autre cause que ceci : les affections interposées qu'ils conservent empêchent l'âme d'approcher du Christ, et le Christ de l'âme. Et si parfois ces affections semblent avoir disparu, elles ne tardent pas à revenir, comme à une maison vacante où elles se trouvent chez elles. Mais quand l'âme s'est déprise de tout amour créé et qu'elle a établi son coeur dans la vraie pauvreté d'esprit, ne se délectant plus en aucune créature, alors elle est soulevée et envahie par l'amour divin, dans lequel elle s'abîme entièrement. Que si par la suite ces objets aimés qu'elle a quittés se représentent, ils ne trouvent plus accès en elle : car la demeure est pleine, occupée par l'amour divin, et toutes les affections sont fixées : ainsi font les voyageurs, qui ne vont pas frapper aux hôtelleries déjà retenues par d'autres, mais à celles qui ont place pour héberger les nouveaux venus. Or, quand l'âme est de la sorte envahie et emplie par le divin amour — ce qui arrive immédiatement, dès que Dieu la voit vide de tout autre amour (y compris celui d'elle-même) —, alors elle commence à être illuminée par la Vérité même, qui est Dieu. Et, dans cette Vérité, elle voit la pauvreté de toutes les créatures, et elle connaît les choses viles comme viles et les choses précieuses comme précieuses. Et, percevant, dans cette lumière, le peu de prix des créatures et de toutes les choses terrestres, elle voit aussi le déplaisir qu'éprouverait Dieu et le préjudice qu'elle subirait si elle s'y attachait. Aussi elle ne se laisse plus tromper par elles, bien qu'elle en voie beaucoup courir à leur recherche. Si quelqu'un avait la certitude qu'il y a du poison dans l'aliment qui lui est présenté, quand même les autres en prendraient, lui disant : « Mangez de ce plat, il est bon », il refuserait certes d'y goûter et dirait : « Je sais pertinemment qu'il y a du poison dans ce mets, et je n'en mangerai pas. Quant à vous qui en prenez, vous faites simplement une chose stupide, car vous y trouverez la mort. » Ou si quelqu'un voyait une maison prête à s'écrouler, on aurait beau lui dire : « Entrez et demeurez-y en sécurité, car nous allons faire de même », il se garderait d'acquiescer, mais se raillerait bien de ces gens. Ainsi l'homme conduit par cette lumière, non seulement n'a plus d'affection aux choses terrestres, mais les méprise et les déteste comme apportant la mort : car elles empoisonnent l'âme; et comme elles s'écrouleront certainement, elles entraîneront dans leur ruine celui qui s'y sera abrité. Et si d'aventure il lui échoit quelque avantage temporel, cette lumière lui apprend à le dédaigner, parce qu'il poursuit de plus grands biens. Comme si l'on disait à un empereur : « Je vous propose l'achat d'une excellente parcelle de terrain que je vous laisserai pour soixante livres, alors qu'elle en vaut bien soixante- dix, en sorte que vous ferez un bénéfice de dix livres », cer tainement l'empereur ferait peu de cas de ce marché et ne daignerait même pas écouter, parce que son ambition va à acquérir des villes et des places fortes et à d'autres grandes entreprises. Ainsi l'âme qui vise aux gains célestes dédaigne de poursuivre des bénéfices terrestres et temporels. |
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Dans cette lumière également l'âme acquiert la perfection de toutes les vertus. Qu'est-ce en effet que l'humilité, sinon une certaine lumière de la Vérité ? Qu'est-ce que la charité, qu'est-ce que la patience, qu'est-ce que l'obéissance, que sont les autres vertus, sinon des rayonnements de la Vérité ? Grâce à cette lumière l'âme se trouve en état de discerner l'excellence et l'utilité de ces vertus, et à embrasser leur exercice, et par là à les acquérir et à les posséder d'une façon stable. Et inversement, dans cette même lumière, l'homme prend en horreur et en haine tous les vices. Aussi, si l'on plaçait devant lui cent femmes, des plus belles qui soient au monde, illuminé par cette clarté, il n'aurait pour elles que dédain et ne serait pas un instant porté au mal. De même pour la gourmandise : loin de céder à cette passion, ce serait avec ennui et répugnance qu'il mangerait les mets raffinés et délicats qui lui seraient servis. Et ainsi des autres vices : il les déteste, s'étant rendu compte, à cette lumière, de leur indignité. Et, en général, cette âme est guidée par la clarté divine dans chacune de ses actions particulières, parce que Celui dont elle est pleine éclaire son regard et lui fait considérer, en tout ce qui s'offre à faire, l'honneur de Dieu et sa volonté. Car elle l'aime seul, lui seul très uniquement, et c'est pourquoi, en toutes choses, son but est l'honneur de son Dieu et l'accomplissement de sa volonté. Ce faisant, elle imite le Christ, qui eut ce double dessein dans l'oraison qu'il fit au temps de sa Passion. Car, en se prosternant pour prier comme le premier venu et le moindre des hommes, il honora le Père; et en disant : « Que votre volonté se fasse et non la mienne », il témoigna qu'il ne voulait que son bon plaisir. Ainsi l'âme, grâce à cette lumière, suit l'exemple du Christ : et si ce qui se présente à faire est conforme à l'honneur et à la volonté de Dieu, elle l'adopte et l'exécute; si au contraire elle voit que cette action leur est opposée, elle s'y refuse : et elle ne s'y prêterait pour aucune raison ni en considération de qui que ce soit. Au point qu'elle évite jusqu'aux paroles oiseuses, aux mauvaises pensées et aux moindres fautes, sachant que tout cela est contre la gloire et la volonté de Dieu, comme l'en instruit parfaitement cette lumière. Et quand l'âme s'est accoutumée et affermie en cette voie, il se fait que cette lumière ne lui est plus voilée par les autres occupations et bonnes œuvres dont elle a à s'acquitter, que ce soient les charges d'une prélature, le souci de la prédication, ou celui de pourvoir de quelque autre façon au bien du prochain. Un homme qui a devant son regard un mur à une certaine distance, voit du même coup d'oeil le mur lui-même et tout ce qui l'en sépare : ainsi l'âme illuminée de cette lumière voit en même temps Dieu et tout ce qu'elle a à faire. Et elle ne dévie point, dans ses occupations, du chemin où elle s'est engagée, encore que sa contemplation se trouve interrompue pour un temps. Dans cette lumière aussi l'âme découvre la vérité sur sa misère; et plus elle est unie à Dieu, plus elle se reconnaît vile : parce qu'elle se voit d'un regard lucide, et qu'elle ne s'attribue rien de ce qu'elle reçoit de Dieu ou accomplit par sa grâce; mais elle en reporte tout l'honneur sur lui et reconnaît que tout ce qu'elle a reçu lui a été dispensé par sa bonté sans aucun mérite de sa part. Aussi elle ne s'enorgueillit pas, et elle ne perd pas ses biens par l'ingratitude. Bien plus, le Seigneur, voyant qu'elle ne lui dérobe rien mais lui rend tout, lui confie abondamment ses trésors et lui donne plus qu'elle ne demande ni ne désire. Tout cela, l'âme l'obtient par ce renoncement à toutes choses, parce qu'ayant éloigné les mauvais désirs, les ambitions, les affections déréglées et tous les intermédiaires créés qui font écran à l'amour et obscurcissent l'esprit, elle donne accès à la lumière divine qui l'emplit, l'illumine et l'instruit comme il a été dit. |
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Ce n'est pas tout : par ce détachement l'âme n'acquiert pas seulement la grâce de la lumière de vérité, mais encore celle de la paix et de la stabilité : et alors Dieu établit sa demeure en elle, car il ne se fixe que dans un séjour de paix. C'est pourquoi dans tous les ennuis, les échecs, les humiliations, les soucis, une telle âme conserve la sérénité et la patience et demeure constante et ferme : D'abord parce qu'elle se confie totalement en Dieu et se conforme parfaitement à sa volonté : d'où, considérant que ces accidents arrivent uniquement sur son ordre, elle se trouve d'accord avec lui et les supporte non seulement avec résignation, mais de bon coeur. Ensuite parce qu'elle s'est entièrement jetée et définitivement établie en Dieu : en sorte que les injures, les dommages temporels, les désagréments ni aucune chose au monde n'atteignent plus jusqu'à elle, parce qu'ils ne peuvent monter jusqu'à Dieu, en qui elle a fixé son séjour. D'autant plus qu'elle n'a plus de contact avec eux et qu'ils ne la trouvent plus là où elle avait accoutumé d'être : comme si quelqu'un, cherchant à me trouver, scrutait tous les endroits où je me tiens d'habitude sans songer à celui où je suis : quand il chercherait par le monde entier, il ne pourrait me découvrir. Ou encore, quand la maison brûle en l'absence du maître, celui-ci n'en ressent ni peine ni ennui, parce qu'il est loin et ignore l'incendie : ainsi celui qui ne regarde pas le temporel n'a cure de sa perte. En troisième lieu, parce que l'âme est alors fortifiée et affermie par l'exemple du Christ qui habite en elle, et qui a tant souffert pour elle : cette pensée achève de l'enflammer du désir de le suivre dans les tribulations, si bien qu'elle se réjouit en elles, et n'en est pas plus troublée que s'il ne lui arrivait absolument rien. Et par suite de cette sérénité intérieure, l'âme acquiert en même temps une certaine paix jusque dans ses sens corporels : ayant, une fois pour toutes, rejeté les créatures pour l'amour du Créateur, elle ne vagabonde plus parmi elles avec des sens insoumis, mais elle ordonne ceux-ci et les affermit dans le bien, les remettant avec confiance dans les mains de son Seigneur et lui disant, au sortir de l'oraison : « Seigneur, gardez-moi attachée à vous, réglez mes sens et ne permettez pas que je me fourvoie au dehors. » Et, en général, l'âme en vient, par ce renoncement total, à une telle maîtrise de son corps, il règne entre elle et lui une telle paix, une telle entente, que tout désaccord a cessé : le corps se soumet volontiers à l'âme et la suit en tout ce qu'elle veut faire, dans la rigueur des jeûnes et des veilles comme en toute espèce de pratiques et de souffrances. Car le corps se rappelle le poids dont l'accablaient ces peines et ces épreuves au temps où l'impatience, la colère, l'envie, l'ambition, les mille soucis terrestres les lui faisaient porter à contrecoeur; et, se voyant à présent établi dans un tel apaisement, il prend le parti de supporter de bonne grâce les labeurs de la pénitence, afin d'en éviter d'autres plus affligeants, plus fâcheux et sans profit. Ainsi un homme qui aurait l'assurance que, pour cent deniers, on lui en donnerait mille, n'hésiterait pas à céder ces cent deniers, mais ne demanderait qu'à en donner le double : de même le corps, sentant qu'il réalise là un grand profit, supporte avec plaisir toutes ces afflictions, et même va au-devant d'elles et ne cherche qu'à les prévenir. |
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PACIFICATION |
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Il est donc souverainement utile et salutaire que nous rejetions tous les intermédiaires entre Dieu et nous, que nous nous dépossédions nous-mêmes, que nous mourions à toutes les choses créées, et que, ne plaçant plus nul espoir en nous ni en aucune créature, nous nous jetions avec confiance en Dieu, qui nous recevra avec bonté, nous conduira amoureusement et nous mènera à notre fin bienheureuse. Quand nous voyons les commerçants risquer leur vie et leurs espoirs pour des bénéfices temporels, s'exposant allégrement aux innombrables périls des routes et des mers, et les soldats faire de même pour une gloire terrestre, marchant au-devant des glaives, des combats et de la mort, alors que bien souvent pourtant ces hommes n'atteignent ni la gloire ni les profits convoités et que, s'ils les obtiennent, ils sont certains de les perdre quand même un jour, avec combien plus de raison devons-nous en agir ainsi pour une gloire et un gain spirituel et pour des biens certains qui dureront éternellement : et d'autant plus que nous ne nous exposons à aucun danger. Oui, celui qui, une bonne fois, procéderait à cette désappropriation avec une âme ferme, fidèle et pure, commencerait à bref délai, voire avant peu de jours, à éprouver ces bienfaits et à goûter la douceur divine; et en persévérant dans ce même dépouillement, il constaterait clairement et saurait d'expérience combien est vrai tout ce que nous venons de dire : en sorte que, sortant de l'oraison avec une âme ardente et amoureuse, il embrasserait les seules choses divines, regardant ce monde terrestre avec une sorte d'étonnement et de stupeur, comme dans un rêve et comme devenu un autre homme : et, venant d'un autre monde, il n'aurait plus pour ce monde-ci qu'un absolu mépris et ne souffrirait plus qu'avec peine de le voir, à cause de l'éloignement opéré entre son âme et lui et de sa très suave transformation en Dieu, qui vit et règne dans les siècles des siècles. A la très sainte et indivisible Trinité, et à l'Humanité crucifiée de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et à la pureté sans tache de la bienheureuse Vierge, gloire éternelle dans l'infinité des siècles. Celui qui se sera pénétré de ces pensées se sentira pressé, s'il veut vraiment aimer Dieu, d'opérer en soi cette « désappropriation » qui seule l'introduira dans la lumière divine et la perfection de l'amour : la réflexion appelle l'action, faute de quoi elle serait vaine. Et l'action immédiate. Or ce renoncement de toutes les heures a ses règles, et c'est toute une tactique qu'on aura à observer dans ce combat spirituel. Deux écrivains remarquables vont ici nous servir de guides. Le premier est l'Espagnol Jean de Bonilla (4). Le premier objectif, dit-il, est d'assurer la pacification de l'âme, ce qui se fera par une certaine discipline de renoncement intime : imprimer au coeur une orientation surnaturelle par le refoulement systématique de tout ce qui pourrait le troubler dans sa recherche de Dieu, et créer ainsi une solitude intérieure où l'âme est sans désir hors celui de l'amour divin. Dieu, alors, répond à ce désir purifié; il vient s'établir dans l'âme pour y exercer son action. Telle est la doctrine du célèbre petit Traité de la paix de l'âme. C'est à contrecoeur que, faute de place, je ne donne qu'une partie du précieux opuscule. Aussi bien ces premiers chapitres correspondent plus directement au sujet qui nous occupe. |
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TRAITÉ DE LA PAIX DE L'AME par Jean de Bonilla (I re partie) I. — DE QUELLE NATURE EST NOTRE CŒUR ET COMMENT IL DOIT ÊTRE GOUVERNÉ |
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Sachez-le, Dieu vous a donné un coeur très noble, créé pour l'aimer uniquement et pour se fondre en lui. Avec cet amour vous obtiendrez de votre coeur tout ce que vous voudrez : la vertu vous sera aimable et les choses les plus pénibles vous deviendront faciles. Si, au contraire, vous ne comptez que sur vos forces, vous ne réaliserez jamais rien. La vie de l'homme sur la terre est une bataille, dit le saint homme Job. Vu cet état de guerre, il convient de veiller : il faut monter la garde autour de votre esprit pour le maintenir, en tous ses mouvements, dans le calme et la tranquillité. Que s'il surgit en votre âme quelque agitation désordonnée ou quel que émotion dans les sens, tenez-vous prêt à réprimer aussitôt ces mouvements et à apaiser votre coeur : ne le laissez pas se dévoyer ni se détourner vers quoi que ce soit. Agissez de la sorte chaque fois que vous vous sentirez troublé. En ces exercices d'ailleurs, procédez sans violence, avec sua vité : car tout votre effort doit tendre à maintenir votre coeur dans la paix et à ne jamais permettre qu'aucun désordre vienne troubler sa sérénité. |
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II. — Du SOIN QUE DOIT AVOIR L'AME DE SE PACIFIER |
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Que votre premier soin soit donc de placer cette sentinelle de paix sur vos sentiments; cette façon de faire vous mènera à de grandes choses, et cela sans aucune peine et avec beau coup de douceur et de sûreté. Sans doute, avant d'acquérir une telle paix, vous aurez fort à faire, faute d'expérience, mais votre âme trouvera grande consolation en quelque adversité qu'il lui advienne; et de jour en jour, vous apprendrez à mieux garder votre esprit en repos. Si quelque jour vous vous trouvez angoissé au point qu'il vous semble impossible de conserver cette sérénité, recourez aussitôt à la prière et persévérez dans l'oraison, à l'exemple du Christ notre Rédempteur, qui par trois fois pria dans le Jardin pour vous laisser un exemple; que tout votre secours et votre réconfort soit dans l'oraison : ne la laissez pas avant de sentir votre volonté conformée à celle de Dieu, apaisée et pacifiée. Que si vous êtes occupé à quelque travail, manuel ou autre, ne vous obstinez pas à vouloir à toute force le terminer au plus tôt et à gagner sur le temps qu'il exige, mais acquittez-vous-en paisiblement et avec le plus grand calme : car votre principale intention doit être de garder toujours Dieu présent à votre mémoire, sans trouble, sans aucun souci sinon de le satisfaire lui seul. Si vous travaillez dans d'autres dispositions, vous ver rez l'inquiétude et le désordre renaître dans votre âme. A force de tomber et de vous relever, vous apprendrez à être sur vos gardes : et vous constaterez que tout ce qu'il y a de mal en nous vient de notre amour-propre et de cette prétention de voir toutes choses tourner selon notre volonté, si bien que la contrariété nous dépite, nous trouble et nous attriste. |
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III. - COMMENT SE CONSTRUIT CETTE DEMEURE PACIFIQUE |
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Veillez à ne jamais laisser votre coeur s'agiter, se tourmenter, s'irriter, ni s'engager dans une affaire qui l'encombre. Mais faites constamment effort pour vous garder paisible, car le Seigneur a dit : « Bienheureux les pacifiques. » Si vous agissez de la sorte, il bâtira dans votre âme une Cité de paix et il fera de vous sa maison de délices. Tout ce qu'il vous demande, c'est, chaque fois que votre âme est soulevée par quelque passion, de vous appliquer à l'apaiser, rétablissant le calme en tous vos actes, pensées et désirs. Mais de même qu'une ville ne se bâtit pas en un jour, n'imaginez pas atteindre en une fois à cette paix et cette tranquillité intérieure : car c'est là édifier une demeure pour le Seigneur et faire de vous son temple; or, c'est ce même Seigneur qui doit construire l'édifice : par vous-même vous travailleriez en vain. N'oubliez pas que le principal fondement de cet exercice est l'humilité. |
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IV. - POUR ACCÉDER A CETTE PAIX L'AME DOIT SE DÉTACHER DE TOUTE SATISFACTION |
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Pour entrer par cette porte de l'humilité, vous devez vous efforcer d'embrasser comme des soeurs les tribulations, ne nourrir d'autre désir que d'être, parmi tous, le plus méprisé et de n'avoir personne qui vous console, sinon Dieu seul : il faut fixer dans votre esprit cette conviction qu'il est votre unique bien et que tout le reste n'est pour vous que ronces et épines. Apprenez ainsi à votre âme à rester seule avec Dieu; songez que s'il vous était fait un affront et que vous vous voyiez couvert de honte, vous devriez en être heureux et le supporter avec joie dans la pensée que Dieu est là et que tout votre désir et votre volonté est de souffrir pour son amour et pour sa gloire. Vous devez vous contraindre à vous réjouir quand on vous dit des paroles offensantes, qu'on ne vous apprécie pas à votre valeur ou qu'on vous reprend, car sous cette écorce il y a un grand trésor : l'épreuve bien supportée est un savon qui lave toutes les fautes. Pour tout dire, ne cherchez ni l'estime, ni que personne vous aime en cette vie, ni que l'on fasse cas de vous, mais qu'on vous permette de souffrir pour Jésus crucifié. Gardez-vous de vous-même comme d'un ennemi; ne suivez pas votre volonté, vos goûts, vos désirs, si vous ne voulez vous perdre. N'ayez d'armes que pour vous défendre contre vous-même. Chaque fois que vous serez porté à vouloir une chose, si sainte qu'elle soit, commencez par la déposer, seule et dépouillée, avec une profonde humilité, devant le Seigneur, le suppliant que sa volonté s'accomplisse en elle; et cela avec un désir pur, sans aucun mélange d'amour-propre, sachant que de vous-même vous n'avez rien de bon et que, victime de votre propre jugement, vous vous laisseriez tromper par les semblants d'une sainteté et d'un zèle indiscret dont Notre-Seigneur a dit : « Gardez-vous des faux prophètes qui viennent sous des peaux de brebis et qui sont des loups rapaces; vous les reconnaîtrez à leurs fruits. » Leurs fruits, c'est de laisser dans l'âme l'inquiétude et le trouble.Tout ce qui vous éloigne de l'humilité, de la paix et du calme intérieur, quelque belle apparence que revête cette chose, est un faux prophète et un loup dangereux : sous une figure de brebis, elle vient vous dérober l'humilité et vous priver de cette paix nécessaire à qui veut progresser : si bien que ce qu'on a gagné en bien des jours et avec beaucoup de peine est perdu en peu de temps, arraché par ces fauves. Et plus la chose aura des dehors de sainteté, plus il importera de l'examiner, et cela avec grand calme et détachement intérieur, comme il a été dit. Que s'il vous arrive de faillir en l'une de ces rencontres, ne vous troublez pas, mais humiliez-vous devant le Seigneur, reconnaissez votre infirmité et tenez-vous sur vos gardes pour l'avenir : peut-être Dieu l'a-t-il permis pour rabattre quelque orgueil caché dans votre coeur, qu'il vous aide ainsi à démasquer. Et si parfois quelque étincelle du vice vient à atteindre votre coeur, ne vous inquiétez pas, mais redoublez de vigilance, dégagez doucement votre esprit et retirez-le dans son refuge de paix, et là, gardez votre âme sereine et pure devant Dieu, que vous trouverez en vous, vous tenant bien assuré que sa volonté tend toujours à notre bien. |
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V. — COMMENT L'AME DOIT DEMEURER DANS LA SOLITUDE POUR QUE DIEU OPÈRE EN ELLE |
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Vous devez tenir votre âme en haute estime, parce qu'elle est un temple où Dieu séjourne. Qu'elle vous soit d'un si grand prix que jamais vous ne la laissiez se mésallier avec aucune autre chose sous le ciel; que toute votre espérance et votre confiance soit dans la venue du Seigneur, qui veut la trouver seule : seule dans ses pensées, seule dans son amour, seule dans ses désirs, seule et sans volonté sinon la sienne. Ne cherchez pas indiscrètement ni sans l'avis de votre père spirituel à assumer des pénitences pour les offrir à Dieu, mais disposez votre volonté à souffrir pour son amour ce que lui- même voudra et comme il le voudra. Ne faites jamais ce que vous désirez, mais ce que Dieu désire de vous. Que votre volonté soit toujours détachée de toutes parts et votre coeur libre : en un mot, ne désirez rien. Ou si vous avez quelque désir, que ce soit de telle sorte que s'il n'arrive pas ce que vous souhaitiez et qu'il survienne tout le contraire, vous n'en éprouviez aucune peine, mais gardiez votre âme aussi sereine que si vous n'aviez rien désiré. Dieu veut votre âme solitaire pour y opérer ses merveilles. O solitude où s'élève la haute cité de Jérusalem! O désert d'allégresse! O ermitage où nous pouvons si facilement jouir de Dieu! Ah! ne vous arrêtez pas en chemin, enlevez vos chaussures pour y pénétrer, car cette terre est sainte. Ne vous attardez pas à saluer personne en route, laissez les morts ensevelir leurs morts : vous allez au pays des vivants, la mort n'a point de part avec vous. |
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VI. — DE LA PRUDENCE A OBSERVER DANS L'AMOUR DU PROCHAIN POUR QU'IL NE TROUBLE PAS CETTE PAIX |
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L'expérience vous montrera combien cette voie est excellente pour conduire à la vie éternelle, car elle répandra en vous la charité : amour de Dieu et du prochain. Mais si l'amour de Dieu n'a pas de limites, celui du prochain en a : si vous n'y apportez une juste modération, il vous ruinera, et sous prétexte d'édifier les autres, vous vous détruirez vous-même. Vous devez aimer votre prochain de telle manière que votre âme n'en souffre pas de dommage.
Ne faites jamais rien dans l'unique intention de donner l'exemple à autrui ou pour gagner d'autres âmes : vous n'en tireriez rien, sinon du détriment pour vous-même. Accomplissez toutes choses simplement et suavement, sans rien chercher qu'à faire plaisir à Dieu. Humiliez-vous en chacune de vos actions, sachant combien peu, par vous seul, vous les rendriez utiles aux autres. Veillez à n'y point perdre la paix. Vous devez toujours avoir soif du bien du prochain, mais à condition que ce désir vous vienne de Dieu et mon pas d'un zèle indiscret. N'essayez pas de semer vous-même : laissez faire le Maître, et attendez en repos qu'il vienne louer vos services. Laissez toute préoccupation, marchez seul et détaché de tous côtés, pour que Dieu vous revête de lui et vous donne ce qui dépasse vos moyens; oubliez-vous vous-même, et que seul l'amour vive en votre âme. Ainsi donc, sans aucune agitation qui pour rait vous enlever la paix, vous devez contenir vos élans afin de conserver Dieu en vous en toute tranquillité. Car ce silence est un cri, et cette pauvreté est toute acquisition. Cela n'est autre que de remettre votre âme à Dieu, de ne pas penser faire quelque chose de vous-même, de comprendre que Dieu seul a le pouvoir de tout faire et que, quant à vous, pour vous mener à ce silence, il veut uniquement que vous vous humiliiez devant lui et que vous lui offriez une âme dégagée de tout ce qui est de la terre, avec un affectueux désir que s'accomplisse en vous, parfaitement et en tout, sa divine volonté. |
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VII. - QUE L'AME NE DOIT CHERCHER NI RÉCONFORT |
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Recherchez toujours les choses pénibles, et réjouissez-vous d'être là où vous trouvez moins d'amitié et plus de sujétion : en fin de compte, tout doit vous être motif d'aller à Dieu sans que personnne puisse vous arrêter en chemin; et vous devez trouver de la joie à ce que tout vous soit amertume, que Dieu seul vous reste et que sans cesse votre âme se repose en lui. Offrez toutes vos peines à votre Seigneur. Aimez-le et confiez- lui votre coeur sans nulle crainte : il résoudra vos doutes, vous relèvera si vous êtes tombé, vous pardonnera toujours et s'unira à vous chaque fois que vous y serez disposé. Si vous l'aimez, vous posséderez tous les biens. Offrez-vous simplement en sacrifice à lui en toute quiétude d'esprit. Pour vous soutenir dans le voyage et y marcher sans trouble ni ennui, vous devez, à chaque pas, disposer votre âme de manière à dilater votre volonté pour y recevoir pleinement celle de Dieu; et plus vous l'élargirez, plus vous recevrez. Puis vous mettrez votre action d'accord avec cette volonté. Que jamais ce propos ne vous fasse défaut; et hors de lui ne désirez jamais rien : votre désir doit rester complètement libre. Je ne cesserai de le répéter, en toute rencontre déterminez-vous de toutes vos forces à être agréable à Dieu, et ne vous préoccupez de rien de ce que vous aurez à faire hors de l'instant présent, mais conservez-vous en liberté. Il n'est pas interdit, bien entendu, que chacun s'occupe avec une diligence raisonnable des soins requis par son état, car cela est selon l'ordre voulu par Dieu et ne nuira pas à la paix et au progrès spirituel. Mais en toute chose n'ayez d'autre intention que d'accomplir en ce moment ce que vous pouvez réaliser intérieurement, sans rien rechercher d'extérieur. Et ce que vous pouvez toujours faire, c'est d'offrir à Dieu votre volonté : ne cherchez, ne désirez rien de plus. |
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VIII. - QUE L'ÂME NE SE DÉCOURAGE PAS SI MÊME ELLE ÉPROUVE QUELQUE TROUBLE OU DE LA RÉPUGNANCE A OBSERVER CETTE DISCIPLINE |
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C'est ce combat qui couronna les saints et leur valut de grands mérites. Dès qu'une chose vient à vous troubler, dites : Le Seigneur, voici votre serviteur, que s'accomplisse en moi votre volonté. Je crois, Seigneur, que votre vérité ne peut me tromper, et c'est en elle que je me confie. Me voici, faites de moi ce que vous voulez, je n'y mettrai aucun obstacle : je suis à vous et pour vous seul. » Bienheureuse l'âme qui s'offre ainsi en sacrifice à Dieu chaque fois qu'elle a perdu le repos. Que si ce combat se prolongeait et que vous ne parveniez pas à conformer votre volonté à celle de Dieu aussi vite que vous voudriez, ne vous rebutez pas pour autant : c'est la croix que le Christ vous demande de porter pour le suivre; et lui-même l'a portée pour vous servir d'exemple. Si l'abattement vous gagne, contemplez-le dans la lutte qu'il soutint au Jardin des Olives, quand son humanité se refusait au supplice, et disant : « Père, s'il est possible, que s'éloigne de moi ce calice. » Mais aussitôt, replaçant son âme dans la solitude divine, car son vouloir était libre et ferme, il reprenait avec une profonde humilité : « Que ne se fasse pas ma volonté, mais la tienne. » Vous le voyez, cette même épreuve que vous tra versez, vous la constatez chez le Christ lui-même, notre modèle qui se donna à tous en exemple pour nous encourager; ne vous déconcertez donc pas de voir que bien des fois vous voudriez vous dérober et fuir les difficultés, mais persévérez dans la prière jusqu'à ce que votre volonté propre s'évanouisse et que vous ne vouliez plus rien, sinon voir celle de Dieu s'accomplir en vous. Faites en sorte que plus rien ne trouve accueil en votre âme, même pour quelques instants, hors Dieu seul. Soyez sans fiel ni aigreur, n'arrêtez point vos regards sur la méchanceté et les mauvais procédés des autres, mais, comme un petit enfant, sans amertume et sans chagrin, passez votre chemin sans vous blesser à rien. |
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LA TECHNIQUE DU COMBAT SPIRITUEL |
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Jean de Bonifia est un maître aimable. Si austère que soit son enseignement, on y sent une douceur, une sérénité, une modération ennemie de toute violence : la seule contrainte à quoi il nous invite est d'éviter toute contrainte. Il est le docteur de la paix. Avec Alphonse de Madrid (5) et son Art de servir Dieu, nous nous trouvons devant un tout autre tempérament : le premier est un sage au sourire serein, le second un rude maître d'ascèse; l'un invite à la paix, l'autre à la violence sur soi et à la haine de soi. C'est pourquoi ils se complètent à merveille. Jean de Bonilla indique la ligne de conduite à suivre : constamment redresser vers Dieu les mouvements du coeur. Mais si facile que soit en principe cet exercice, on se rend bientôt compte que, dans la pratique, une telle discipline exige un gros et persévérant effort : si l'idée en est simple, nous sommes compliqués. Il faudra donc pousser plus loin l'étude de la tactique à employer. Alphonse de Madrid est un excellent tacticien : il va mettre au point la manoeuvre, préciser les rouages de la méthode et en montrer le fonctionnement jusque dans les extrêmes détails. |
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L'ART DE SERVIR DIEU par Alphonse de Madrid (Extraits 1 (2 ) QUE LA VOLONTÉ DE DIEU DOIT ÊTRE LE MOTIF ET LA FIN DE TOUS NOS ACTES |
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Prenons-y bien garde, personne ne peut s'excuser de servir Dieu en perfection et s'en tenir à l'observance matérielle d'une règle ou des commandements, sous prétexte que cela suffit au salut : car la volonté de Dieu, au témoignage de saint Paul, est notre sanctification. Dans le monde, les hommes ne se tiennent pas satisfaits des biens qu'ils possèdent, mais cherchent à gagner toujours plus, et cela contre la loi de Dieu : ne soyons pas contents, nous, si nous n'accroissons chaque jour ce bien très précieux qu'est la vertu et le prix que nous en espérons, puisque Dieu désire tellement nous voir obtenir l'une et l'autre. Dieu Notre-Seigneur n'a pas voulu nous contraindre, sous peine de mort éternelle, à vaquer constamment à son service : cette menace ne concerne que les commandemants formels. Mais sa bonté nous fait une autre loi qu'il convient que nous gardions, nous fils d'un tel Père : d'où l'obligation, non pour les seuls religieux, mais pour tous, de tendre à une très haute sainteté et de nous appliquer sans relâche au service d'un si noble Seigneur et Père. Or, de même que le lien le plus étroit qu'un' homme puisse contracter avec son roi, consiste à n'avoir avec lui qu'un même dessein et une même volonté, ainsi la véritable sainteté se ramène à cet unique point : être un seul esprit et une seule volonté avec Dieu. Le serviteur de Dieu soucieux de plaire à son Seigneur doit, au prix d'efforts répétés, planter dans son âme une ferme volonté, une disposition habituelle d'agir avec la conscience que toutes ses actions, spirituelles et corporelles, toutes ses pensées et ses paroles, tous ses actes de vertu, ses pratiques de pénitence et de dévotion, que tout sera accompli pour l'unique motif que voici : Dieu le désire et le demande de nous, et il est très digne, lui, l'infinie bonté, que nous le servions de la sorte; c'est-à-dire, pour parler simplement, que cet homme fera toutes choses en vue de plaire à Dieu. Il doit si bien épouser la volonté de Dieu, vouer si totalement à son service tout son être et toutes ses énergies intérieures et extérieures, qu'en aucune de ses démarches il ne se sente poussé par un autre mobile que le désir de lui faire plaisir.
Notre volonté, en effet, est maîtresse de choisir un objet et d'en rejeter un autre (nous reviendrons sur ce point). Nous savons d'autre part que la volonté divine est préférable à la nôtre et doit nous décider plutôt que celle-ci. Faisons-nous donc violence, cessons de vouloir comme nous avons accoutumé, et entraînons notre volonté à se porter à ces mêmes biens, mais pour une raison meilleure, c'est-à-dire parce que Dieu le veut ainsi et qu'il a droit à toute notre soumission .Que le bon plaisir de Dieu soit l'unique fin de tout ce que nous faisons, jusqu'aux humbles actions auxquelles nous astreint la condition où le Créateur nous a placés. Nous ne pouvons tout de même les omettre : accomplies pour l'amour de Dieu, elles concourent, tout en pourvoyant à notre vie matérielle, à accroître notre vigueur spirituelle. De la sorte, l'acte le plus minime aura devant Dieu une plus grande dignité que l'exploit le plus haut réalisé sans cet excellent motif. Chose admirable et qu'il ne faut jamais oublier : prendre sa nourriture dans cette intention d'amour est, aux yeux de Dieu, une action plus éminente que de jeûner, de verser des larmes ou de s'infliger de rudes disciplines dans le désir de jouir des délices du ciel. Non point que ce désir ne soit bon, mais parce que le premier motif le dépasse autant que le monde entier l'emporte sur une noisette. Pour acquérir l'habitude d'agir sous l'impulsion de cette bienheureuse fin, il importe de veiller soigneusement à ne jamais passer d'une occupation à une autre, à ne jamais rien commencer sans nous y sentir poussés par ce motif que nous estimions répondre ainsi au désir de Dieu — qu'il s'agisse d'ailleurs d'activité physique ou spirituelle. Car le Seigneur, avec une infinie jubilation, veut être possédé et aimé de tous les hommes. Il veut que sa divine volonté soit le motif actuel de tous nos mouvements d'amour et de tous les actes, sans exception, que nous faisons à chaque instant de notre vie. Voici donc la règle générale à suivre : chaque fois que nous nous disposerons à agir, commençons par lever les yeux vers notre Dieu, et restons ainsi jusqu'à sentir que par cet acte nous lui donnerons cette joie infinie qu'il a de nous voir bien faire. Puis, comprenant combien il mérite que nous le contentions et le servions en ceci, tenons-nous comme rivés à sa très haute volonté pour nous acquitter de ce devoir, oubliant complètement notre bien personnel. Il faut que la volonté de Dieu finisse par si bien dominer la nôtre, que plus rien ne procède de notre seule initiative, mais que tout dérive uniquement de la volonté divine régnant sur la nôtre. Les débutants éprouveront de grandes difficultés avant d'arriver à agir d'une manière et pour une fin aussi élevées. Longtemps même ils n'y réussiront guère à leur gré. Qu'ils ne se découragent pas; qu'ils regardent plutôt autour d'eux, dans le monde : que de gens poursuivent, et pendant plus longtemps, des biens dérisoires qu'ils n'atteignent jamais! Nous, au contraire, nous sommes certains d'arriver au but, à condition d'y mettre une profonde humilité et de persévérer dans les exercices que nous proposons. Il est bon, je crois, de signaler ici une sorte de tiédeur dont souffre parfois, dans les débuts, l'homme encore novice dans des pratiques si hautes. Peut-être s'étonnera-t-il qu'à suivre une méthode plus relevée il éprouve moins de dévotion : comme si à s'approcher du feu on se refroidissait. Il convient de résoudre cette difficulté. D'abord, à examiner la cause de cet attiédissement, nous verrons qu'il est inévitable. Ensuite, il ne diminue en rien le mérite de nos oeuvres. Cette cause, en effet, est que nous cessons d'agir et d'aimer pour notre propre bien, comme nous avions accoutumé et comme il est naturel : agissant pour le seul amour de Dieu, nous arrachons pour ainsi dire de nous-mêmes la racine d'où nous vient normalement toute joie, c'est-à-dire notre propre bien et nos propres commodités, pour mettre notre fin et notre satisfaction dans le bien d'un autre : dans la gloire de Dieu. Or, c'est là chose surnaturelle et très opposée à nos habitudes : aussi ce changement est pénible, au point de nous faire tomber, des douceurs que nous goûtions, dans une affligeante aridité. Celle-ci persistera jusqu'au jour où nous serons si bien inclinés à apprécier et à aimer la gloire et la volonté de Dieu par dessus les nôtres, que nous viendrons à les considérer comme nôtres plus que nos propres désirs, y étant plus attachés qu'à ceux-ci. Une fois parvenus à ce point, nous serons en contact avec un feu qui ne souffre ni froid ni tiédeur, et notre mérite s'en trouvera grandement accru. |
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DE L'USAGE DES FACULTÉS DE L'AME ET PREMIÈREMENT DE L'INTELLIGENCE |
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Tout comme le corps, notre âme a ses instruments pour agir : l'intelligence pour connaître, la volonté pour décider, et les diverses puissances affectives. L'oeuvre vaudra ce que vaut l'instrument et la façon dont l'ouvrier le manie : l'emploi judicieux des facultés de l'âme sera donc d'une souveraine importance dans notre vie spirituelle tout comme dans les choses naturelles. Il convient donc de préciser la méthode à suivre pour exploiter ces facultés que jusqu'ici nous avons tant laissé végéter. Mais au préalable rappelons-nous quelques notions de psychologie qui seront à la base de notre doctrine. L'appétit sensitif cherche instinctivement l'objet auquel il incline ou qui lui paraît désirable : point n'est besoin de l'y inviter, il s'y porte, pourrait-on dire, nécessairement. La volonté ne procède pas de la sorte. Elle commence par consulter la raison, puis, une fois établi que l'objet est convenable, elle se détermine librement à l'adopter : on ne peut rien vouloir, dit le philosophe, qui ne soit d'abord connu. La connaissance présentée par l'intellect sert ainsi de lumière à la volonté en lui indiquant le motif qui doit la décider. Pour nous tenir à l'essentiel, voici donc, d'abord, comment nous utiliserons l'intelligence. Il s'agit par exemple de nous entraîner à faire quelque action vertueuse, ou à désirer quelque chose qui nous dispose à la vertu, comme d'être méprisé des hommes, ou de fuir les plaisirs dont se sont détournés les grands ascètes : en ces choses et en tout ce qui nous paraît difficile à exécuter ou à accepter, recourons à l'intelligence, examinons l'objet proposé à notre vouloir pour mettre en lumière ce qu'il a de précieux, d'agréable à Dieu et d'avantageux pour notre salut éternel. Aperçu sous ce jour favorable, il stimulera la volonté et l'entraînera à s'y porter, à l'embrasser et à passer à l'action. Bien des fois en effet, devant la difficulté d'une oeuvre pénible, la volonté, toute libre qu'elle est, s'effraye, se dérobe, et pèche ainsi par omission. Mais si l'intelligence lui vient en aide, elle s'en trouvera encouragée, si bien que, devant l'excellence de cette chose ardue, elle s'y décidera et finira par l'accomplir presque aussi facilement qu'un désir naturel. L'homme parviendrait de la sorte à pratiquer aisément une haute vertu, à réparer en grande partie les maux produits en lui par le péché, et à exécuter avec facilité ce qui le rendra heureux au ciel et dès ici-bas. |
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DE L'USAGE DE LA VOLONTÉ |
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Voyons maintenant comment utiliser l'instrument le plus parfait de l'âme, qui est la volonté. Ce point mérite une particulière attention, et il importe de le bien comprendre et de le garder toujours présent à la mémoire : car il est le principal fondement de toute notre doctrine, voire de toute la vie spirituelle. Il repose sur un principe bien remarquable, dérivé de notre libre-arbitre, et qui est de nature à réveiller l'âme de sa torpeur en lui dévoilant la puissance de notre volonté. Ce principe est le suivant : la nature a donné à chacun la faculté de vouloir ou non ce qu'il lui plaît ou ce qu'il croit de son devoir de vouloir ou de repousser, comme aussi d'assigner à ses actes la fin qu'il lui plaît, et enfin de répéter cet exercice à son gré. Prenons un exemple concret : ce que nous en dirons vaudra pour tous les autres cas. Etre tenu en piètre estime est une chose qu'il est possible de désirer, en ce sens que celui qui veut éveiller en soi ce désir peut y parvenir, quelque difficile qu'il paraisse de s'y déterminer. On peut, de plus, le désirer pour divers motifs, parmi lesquels chacun choisira librement : on peut avoir en vue d'acquérir par là l'humilité, et c'est une fin louable; ou de ressembler quelque peu au Fils de Dieu qui pour nous a voulu être méprisé, et c'est une fin meilleure; ou de rendre à Dieu un hommage agréable par la charité parfaite dont s'inspire cet amour du mépris, et c'est là une fin plus excellente encore. A l'inverse, chacun peut ne pas vouloir ou ne plus vouloir être honoré, aimé particulièrement ou estimé, et pour les mêmes raisons, malgré que la nature dévoyée l'incline à souhaiter le plus possible d'estime et de considération. Et de même qu'il est au pouvoir de l'homme de vouloir ou de refuser quelque chose, ainsi il est maître aussi de répéter ces actes autant de fois par jour et par heure qu'il le trouvera bon. Plus souvent il y forcera sa volonté, plus vite il corrigera en lui les mauvais penchants et affermira les vertus. Dans chacun de ces actes, au demeurant, il y a un singulier mérite s'ils sont faits pour plaire à Dieu. Pour mieux faire saisir tout ceci nous dirons : vouloir une chose pour laquelle nous éprouvons une répugnance naturelle, consiste en ces deux points : d'abord considérer qu'il plaît à Dieu que nous la voulions, et ensuite plier résolument notre volonté à la vouloir. Ainsi un malade se résout à prendre une médecine dont l'amertume lui cause une répulsion instinctive, parce qu'elle lui apportera la guérison. A l'inverse, ne pas vouloir ce que la nature nous porte à désirer, c'est nous rendre compte, d'abord, que cet objet délectable n'est ni voulu par Dieu ni avantageux pour nous, puis contraindre notre volonté à le refuser. Et c'est vraiment là ne pas vouloir, restât-il une certaine révolte dans notre sensibilité. Ainsi du malade qui s'abstient d'un aliment dont il a envie, parce qu'il lui est nuisible : c'est sa vie qu'il défend en le repoussant, malgré l'appétit déraisonnable qui le presse. Voilà donc un point bien établi : il est en notre pouvoir de faire autant d'actes vertueux qu'il nous plaît. Mais ce qui nous sera particulièrement profitable dans cette méthode, c'est d'appliquer notre volonté à la répression des premiers mouvements qui peuvent survenir chez les âmes les plus avancées dans la vertu, et auxquels il nous arrive de nous attarder, ou même de consentir. Il s'agit, bien entendu, des impulsions qui peuvent conduire à quelque légère faute d'action ou de pensée.
Si nous voulons garder toujours la maîtrise de nous-mêmes et f aire le bien avec facilité, il nous faut réagir d'emblée contre les premiers mouvements par une énergique offensive de la volonté, nous forçant à accepter les ennuis qui nous adviendraient, faisant ainsi échec au déplaisir qui est notre première réaction devant ces désagréments. Et quant aux vaines satisfactions qui provoquent un sentiment de complaisance, nous devons protester aussitôt, par un acte de volonté, que nous ne les vou lons pas, nonobstant notre tendance naturelle. A multiplier ces combats, nous en sortirons pleins de bonnes habitudes et libérés des mauvaises. Là se trouve la clef de notre restauration spirituelle. Il faut tenir compte aussi que souvent nos mauvaises habitudes nous rendront malaisé d'aller au bien, de fuir le mal, d'adopter ou de rejeter une intention. Néanmoins, tout cela, nous l'avons vu, nous reste possible. Sans doute, au début ces actes seront si débiles qu'il vous semblera que ce n'est là ni vouloir ni ne pas vouloir. Ne laissez pourtant pas de les faire : peu à peu ils acquerront une grande vigueur; et si même ils vous paraissent médiocres, ils vous vaudront un abondant mérite. Que tout cela vous semble de mince profit dans les commencements, c'est normal. Voyez l'élève qui entreprend l'étude d'une langue : un mot appris ne lui paraît pas un progrès considérable. Mais à ce mot va s'en ajouter un autre, puis un troisième, si bien qu'au bout d'un an il comprendra et parlera couramment cette langue, et au bout de deux la possédera parfaitement. C'est qu'il étudie chaque jour, et durant bien des heures, et qu'il y consacre de grands efforts d'intelligence et de mémoire, et que tout ce labeur est nécessaire à son progrès. La même application est bien plus indispensable dans l'étude de la science sublime qui nous apprend à servir le Christ : car ce service exige non pas une vertu, mais de multiples vertus, telles que la charité pour Dieu et le prochain, notamment pour nos ennemis, l'humilité, la patience, le renoncement; et chacune est plus longue à acquérir que n'est l'étude d'une langue ou d'une science, à cause de la présence en nous d'habitudes diamétralement opposées, ce qui n'est pas le cas pour ces autres disciplines. Ne l'oublions pas, l'infirmité de notre nature nous impose avant tout de travailler avec vigueur à déraciner nos vices. Or, leurs racines se trouvent dans tous les penchants, petits ou grands, que nous sentons agir en nous contre les préceptes ou les conseils du saint Evangile. Mettons-nous donc à l'oeuvre comme des hommes et des fils de Dieu! Poursuivons nos efforts jusqu'à l'extirpation complète de ces racines, si profondes soient-elles. On n'arrive pas du premier coup à déraciner certaines plantes, ni du deuxième ni du troisième, mais seulement après des efforts répétés. Il en faudra bien plus pour arracher nos habitudes vicieuses, qui sont encore plus solidement ancrées dans notre corps et notre âme. |
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Références 1-s'il y a des affections légitimes, voire imposées, elles doivent elles-mêmes être référées à Dieu. 2-. D'assez nombreuses coupures ont été faites dans ce texte. |
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