+ Sr Denise Christiaenssens
Ermite de la croix o.f.s.


ermite franciscaine consacrée
par voeux public

par Mgr. Bertrand BLanchet 2007

Maintenant sous obéissance de

Mgr Pierre André Fournier
et amis de ma famille,
dans le diocèse de Rimouski.

_ Ma consécration est pour ma famille
_ Mes prêtres vivants ou décèdés du monde
_ Ttoute personne qui fait une demande

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DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL


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LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT  QUELQUE CHOSE?
 
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Titre de la série :
Série 1- Ermite-de-la-croix-permissions des auteurs
Titre de la page:

L’homme qui marche

Nom de l'auteur:
©Texte de Christian Bobin, 1995
Série-01
L’homme qui marche
©Texte de Christian Bobin, 1995

Il marche. Sans arrêt il marche. Il va ici et puis là. Il passe sa vie sur quelque soixante kilomètres de long, trente de large. Et il marche. Sans arrêt. On dirait que le repos lui est interdit. Ce qu’on sait de lui, on le tient d’un livre. Avec l’oreille un peu plus fine, nous pourrions nous passer de ce livre et recevoir de ses nouvelles en écoutant le chant des particules de sable, soulevées par ses pieds nus. Rien ne se remet de son passage et son passage n’en finit pas. Ils sont d’abord quatre à écrire sur lui. Ils ont, quand ils écrivent, soixante ans de retard sur l’événement de son passage. Soixante ans au moins. Nous en avons beaucoup plus, deux mille. Tout ce qui peut être dit sur cet homme est en retard sur lui. Il garde une foulée d’avance et sa parole est comme lui, sans cesse en mouvement, sans fin dans le mouvement de tout donner d’elle-même. Deux mille ans après lui, c’est comme soixante. Il vient de passer et les jardins d’Israël frémissent encore de son passage, comme après une bombe, les ondes brûlantes d’un souffle. Il va tête nue. La mort, le vent, l’injure, il reçoit tout de face, sans jamais ralentir son pas. A croire que ce qui le tourmente n’est rien en regard de ce qu’il espère. A croire que la mort n’est guère plus qu’un vent de sable. A croire que vivre est comme il marche... sans fin L’humain est ce qui va ainsi, tête nue, dans la recherche jamais interrompue de ce qui est plus grand que soi. Et le premier venu est plus grand que nous: c’est une des choses que dit cet homme. C’est l’unique chose qu’il cherche à nous faire entrer dans nos têtes lourdes. Le premier venu est plus grand que nous : il faut détacher chaque mot de cette phrase et le mâcher, le remâcher. La vérité, ça se mange. Voir l’autre dans sa noblesse de solitude, dans la beauté perdue de ses jours. Le regarder dans le mouvement de venir, dans la confiance à cette venue. C’est ce qu’il s’épuise à nous dire, l’homme qui marche: ne me regardez pas, moi. Regardez le premier venu et ça suffira, et ça devrait suffire. Il va droit à la porte de l’humain. Il attend que cette porte s’ouvre. La porte de l’humain, c’est le visage. Voir face à face, seul à seul, un à un. Dans les camps de concentration, les nazis interdisaient aux déportés de les regarder dans les yeux sous peine de mort immédiate. Celui dont je n’accueille plus le visage---et pour l’accueillir, il faut que je lave mon propre visage---celui-là, je le vide de son humanité et je m’en vide moi-même. Il est juif par sa mère, juif par son père, éternellement juif par cette façon d’aller partout sans trouver nulle part un abri, merveilleusement juif par son amour enfantin des devinettes---comme l’oiseau qui interroge par son chant et reçoit pour toute réponse une pierre et chante encore, même mort chante, encore, encore, encore, bien après que la pierre qui l’a tué est redevenue friable, poussière, silence, moins que silence, rien, et toujours cette vibration du chant pur dans le rien manifesté du monde.

La mort est économe, la vie est dépensière. Il ne parle que de la vie, avec ses mots à elle: il saisit des morceaux de la terre, les assemble dans sa parole, et c’est le ciel qui apparaît, un ciel avec des arbres qui volent, des agneaux qui dansent et des poissons qui brûlent, un ciel infréquentable, peuplé de prostituées, de fous et de noceurs, d’enfants qui éclatent de rire et de femmes qui ne rentrent plus à la maison, tellement de monde oublié par le monde et fêté là, tout de suite, maintenant, sur la terre autant qu’au ciel. C’est une pesanteur des sociétés marchandes---et toutes les sociétés sont marchandes, toutes ont quelque chose à vendre---que de penser les gens comme des choses, que de distinguer les choses suivant leur rareté, et les hommes suivant leur puissance. Lui, il a ce coeur d’enfant de ne rien savoir des distinctions. Le vertueux et le voyou, le mendiant et le prince, il s’adresse à tous de la même voix limpide, comme s’il n’y avait ni vertueux, ni voyou, ni mendiant, ni prince, mais seulement, à chaque fois, deux vivants face à face, et la parole dans le milieu des deux, qui va, qui vient. Ce qu’il dit est éclairé par des verbes pauvres; prenez, écoutez, venez, partez, recevez, allez. Il ne parle pas pour attirer sur lui une poussière d’amour. Ce qu’il veut, ce n’est pas pour lui qu’il le veut. Ce qu’il veut, c’est que nous nous supportions de vivre ensemble. Il ne dit pas: aimez-moi. Il dit: aimez-vous. Il y a un abîme entre ces deux paroles. Il est d’un côté de l’abîme et nous restons de l’autre. C’et peut-être le seul homme qui ait jamais vraiment parlé, brisé les liens de la parole et de la séduction, de l’amour et de la plainte. C'est un homme qui va de la louange à la désaffection et de la désaffection à la mort, toujours allant, toujours marchant. Il ne fait pas de l’indifférence une vertu. Un jour il crie, un autre jour il pleure. Il traverse tout le registre de l’humain, la grande gamme émotive, si radicalement homme qu’il touche au dieu par les racines. Il est doux et abrupt. Il brise, il brûle et il réconforte. La bonté est en lui comme une matière chimiquement pure, un diamant. Son esprit est légèrement absent, et ce rien d’absence est sa manière d’être attentif à tout. Pris dans un chaos de désirs et de plaintes, serré par une foule qui se bouscule ses faveurs comme on voit des moineaux s’abattre en nuée sur un seul morceau de pain, il distingue très bien le frôlement d’une seule main sur un pan de son manteau, il se retourne aussitôt et demande qui l’a touché, qui lui a dérobé une part de sa force.

La voleuse---car c’est bien sûr une femme, car les femmes ont su très vite connaître en lui la plus grande intelligence vivante, l’intelligence du don, car les femmes ne se trompent pas sur la lumière qui sort de lui, c’est la même qui s’en va d’elles pour baigner les chairs de leurs enfants---la voleuse par amour est celle qui l’a sans doute le mieux entendu: prenez ce que je vous donne, je vous le donne sans condition et, parce que je vous le donne absolument, il y en a absolument pour tous---ce qu’on partage se multiplie. Il dit qu’il est la vérité. C’est la parole qui est la plus humble qui soit. L’orgueil, ce serait de dire: la vérité, je l’ai. Je la détiens, je l’ai mise dans l’écrin d’une formule. La vérité n’est pas une idée mais une présence. Rien n’est présent que l’amour. La vérité, il l’est par son souffle, par sa voix, par sa manière amoureuse de contredire les lois de pesanteur, sans y prendre garde. Que des millions d’hommes se soient nourris de son nom, qu’ils aient peint son visage avec de l’or, fait retentir sa parole sous des coupoles de marbre, cela ne prouve rien quant à la vérité de cet homme. On ne peut accorder crédit à sa parole en raison de la puissance historique qui en est sortie: sa parole n’est vraie que d’être désarmée. Sa puissance à lui, c’est d’être sans puissance, nu, faible, pauvre---mis à nu par son amour, affaibli par son amour, appauvri par son amour. Telle est la figure du plus grand roi d’humanité, du seul souverain qui ait jamais appelé ses sujets un à un, à voix basse de nourrice. Le monde ne pouvait l’entendre. Le monde n’entend que là où il y a un peu de bruit et de puissance. L’amour est un roi sans puissance, dieu est un homme qui marche bien au-delà de la tombée du jour. Quelque chose avant sa venue le pressent. Quelque chose après sa venue se souvient de lui. La beauté sur la terre est ce quelque chose. La beauté du visible est faite de l’invisible tremblement des atomes déplacés par son corps en marche. Il vient d’une famille où on travaille le bois. Il travaille les coeurs qui sont autrement durs que le bois. Ils sont quelques-uns à entrer dans son travail. Il les forme avec peine aux principes d’une économie nouvelle: on ne fait rien par série, on va de l’unique à l’unique. On ne vend pas, on donne.Il parle souvent de son père. Un adulte qui parle de son père, c’est un homme qui réchauffe une ombre. Lui, c’est différent. On dirait, comme il en parle, que son père n’est pas dans le passé mais dans l’avenir.Son père a le verbe haut. Sa voix effarouche les bêtes et les hommes. Le père a réputation d’orage, le fils vient l’apaiser, l'apprivoiser. Il dit: mon père, voyez, c’est comme un homme qui avait deux fils, un calme et un fou qui a voulu sa part d’héritage tout de suite et qui l’a dépensée en vins, en femmes, en jeux de toutes sortes. Ensuite il a eu faim, le fou, il n’avait plus un sou en poche et il est revenu honteux à la maison. Il s’est caché dans un coin et il mangeait avec les bêtes. Le père, quand il l’a découvert, l’a serré dans ses bras, l’a tiré en pleine lumière et a décidé d’une grande fête, pour tout le monde. L’autre fils a râlé, ça ne lui plaisait pas, autant de dépenses d’un seul coup et pour qui, pour un ingrat, un fainéant, à quoi ça sert d’être raisonnable, économe et fidèle, à quoi ça sert alors?

Le père buvait, chantait, riait. Il n’a rien entendu de ces reproches. C’était un homme particulier: il n’entendait que la joie---pour le reste, il était sourd. Sa mère, il n’en parle jamais. Elle est partout dans lui. C’est une petite paysanne, presqu’une adolescente. C’est sur son visage qu’il a ouvert les yeux pour la première fois. Cette première fois est pour lui comme pour tout être humain, inscrite au plus profond de la chair, ineffaçable. Dans les campagnes, on dit d’un enfant qu’il “tient” plutôt de son père ou plutôt de sa mère. Lui, il “tient” de sa mère l’ampleur de son regard, et la douceur maintenue jusque dans ses paroles, ses paroles les plus rudes. Elle le voit mourir. C’est la pire chose qui puise arriver à une mère. Il n’y a pas de mots pour cette douleur. Il n’y a aucun mot dans aucune langue pour ce qui nous arrache vivant à notre vie. Il n’y a que ses mots à lui qui sont plus que des mots. Il ne semble pas suivre le chemin connu de lui. On pourrait même parler d’hésitations. Il cherche simplement quelqu’un qui l’entende. Cette recherche est presque toujours déçue, son chemin est celui des déceptions, d’un village à l’autre, d’une surdité à la suivante. Ainsi l’eau sous la terre, quand elle cherche une issue, rompant, tournant, revenant, revenant, repartant---jusqu’au coup de génie final: le grand fleuve surgissant à l’air nu, la dernière digue pulvérisée. Bien peu arrivent à suivre son pas. Une poignée d’hommes et quelques femmes. Les femmes ont un vieux lien conjugal avec la fatigue et le refus de la fatigue.Vers la fin, il annonce que “là où il va” personne ne pourra le suivre et que ce n’est par un abandon, puisque “là où il va” il sera avec la même bienveillance continuée pour chacun. Les sociétés nous prennent en quantités, en blocs, en masses, en chiffres. “Là où il va”, nous ne pourrons aller autrement que lui: seul---comme à un rendez-vous. Les quatre qui décrivent son passage prétendent que, mort, il s’est relevé de la mort. Là est sans doute le point de rupture: cette histoire qui emprunte par bien des côtés à la lumière sereine d’Orient, prend ici une dimension incomparable. Ou l’on se sépare de cet homme sur ce point-là, et on fait de lui un sage comme il y en a eu des milliers, quitte à lui accorder un titre de prince. Ou on le suit, et on est voué au silence, tout ce qu’on pourrait dire étant alors inaudible et dément. Inaudible parce que dément. L’homme qui marche est ce fou qui pense que l’on peut goûter à une vie si abondante qu’elle avale même la mort. Ceux qui emboîtent son pas et croient que l’on peut demeurer éternellement à vif dans la clarté d’un mot d’amour, sans jamais perdre souffle, ceux-là, dans la mesure où ils entendent ce qu’ils disent, force est de les considérer comme fous. Ce qu’ils prétendent est irrecevable. Leur parole est démente et cependant que valent d’autres paroles, toutes les autres paroles échangées depuis la nuit des siècles? Qu’est-ce que parler? Qu’est-ce qu’aimer? Comment croire et comment ne pas croire?

“Le Très-Bas”.
Extraits du livre de Christian Bobin.

Connaître François:

On sait de François peu de choses et c'est tant mieux. Ce qu’on sait de quelqu’un empêche de le connaître. Ce qu’on en dit, en croyant savoir ce qu’on dit, rend difficile de le voir.

On dit par exemple: Saint-François-d’Assise. On le dit en somnambule, sans sortir du sommeil de la langue. On ne dit pas, on laisse dire. On laisse les mots venir, ils viennent dans un ordre qui n'est pas le nôtre, qui est l'ordre du mensonge, de la mort, de la vie en société. Très peu de vraies paroles s'échangent chaque jour, vraiment très peu. Peut-être ne tombe-t-on amoureux que pour enfin commencer à parler. Peut-être n'ouvre-t-on un livre que pour enfin commencer à entendre.” P 12

Un amour éternel;

Je t'aimais. Je t'aime, Je t'aimerai. Il ne suffit pas d’une chair pour naître. Il y faut aussi cette parole. Elle vient de loin. Elle vient du bleu lointain des cieux, elle s'enfonce dans le vivant, elle ruisselle sous les chairs du vivant comme une eau souterraine d'amour pur. Ce n'est pas nécessaire de connaître la Bible pour l'entendre. Ce n'est pas nécessaire de croire en Dieu pour être vivifié par son souffle. Cette parole imprègne chaque page de la Bible, mais elle imprègne aussi bien les feuilles des arbres, le poil des animaux et chaque grain de poussière volant dans l'air. Le fin fond de la matière, son dernier noyau, sa pointe ultime, ce n’est pas la matière mais cette parole. Je t'aime, Je t’aime d’un amour éternel, éternellement tourné vers toi - poussière, bête, homme. Avant de planer sur les berceaux, avant de danser aux lèvres des mères, cette parole se fraie un chemin au travers des voix qui font une époque, qui en donnent le ton et la couleur. Paroles de guerre et de commerce. Paroles de gloire et de désastre. Paroles de sourds. Et par le travers, et par en dessous, et par en dessus, l'esprit du vent, la folle rumeur, le bourdonnement dans le sang rouge: je t'aime. Bien avant que tu sois né. Bien après la fin des temps. Je t'aime dans toutes éternités. Il vient de là, François d’Assise. Il vient de là et il y retourne comme on revient au lit profond entres les bras d'une belle.” P 16


Les pauvres:

Mais rapprochons-nous un peu. Ecoutons les bruits du monde à la fenêtre. Le bruit de l'or, le bruit de l'épée, le bruit des prières. Ceux qui comptent leurs sous derrière un rideau lourd. Ceux qui cuvent un vin noir au fond de leurs châteaux. Ceux qui marmonnent sous la dentelle des anges. Le marchand, le guerrier et le prêtre. Ces trois-là se partagent le treizième siècle. Et puis il y a une autre classe. Elle est dans l’ombre, trop retirée en elle-même pour qu’aucune lumière puisse jamais l’y chercher. Elle est comme la matière première des trois autres. Les marchands y puisent la main d’oeuvre dont ils ont besoin. Les guerriers y trouvent de quoi renouveler leurs armées. Les prêtres y flairent les âmes dont ils ont goût. Ces trois-là espèrent quelque chose en récompense de leur travail: la fortune, la gloire ou le salut. Cette classe n'espère rien, pas même le passage du temps, l'endormissement de la douleur. Cette classe est celle des pauvres. Elle est du treizième et elle est du vingtième, elle est de tous les siècles. Elle est aussi vieille que Dieu, aussi muette que Dieu, aussi perdue que lui dans sa vieillesse, dans son silence. Elle donnera à François d'Assise son vrai visage. Un visage bien plus beau que celui en bois peint des églises, bien plus pur que celui des grands peintres. Un simple visage de pauvre. Un pauvre visage de pauvre, d’idiot, de gueux.”P 17

Un nom pour la vie

: L'enfant s’appelle d’abord Jean. C'est le voeu de la mère, c’est son choix. C'est sous ce nom qu'il est baptisé, en l’absence du père, de nouveau en France pour ses affaires. A son retour il enlève ce prénom comme une mauvaise herbe, il l'efface pour le recouvrir d'un autre: François. Deux noms, l'un dessus l’autre. Deux vies, l'une dessous l'autre. Le premier nom vient droit de la Bible. Il ouvre le Nouveau Testament et il le clôt. C’est Jean le Baptiste qui annonce la venue du Christ, qui prend l'eau des fleuves dans le creux de ses mains pour donner l'avant-goût d'une fraîcheur insensée, d'une ondée d'amour fou. Et c'est Jean l'Evangéliste qui écrit ce qui s’est passé et comment ce qui est passé demeure dans le passage. Jean des sources et Jean des encres. La mère a voulu ce prénom. Ce qu'une mère veut dans un prénom, elle le glisse entre le corps et l'âme de son enfant, là, bien enfoui comme un sachet de lavande entre deux draps. Jean main d'eau, Jean bouche d'or. et par-dessus, l'autre prénom, l'autre vie. François de France. François coeur d'air, sang de Provence. Par le nom de famille, un enfant rejoint l’amoncellement des morts en arrière des parents. Par le prénom, il rejoint l'immensité fertile du vivant, tout le champ du possible: louer l'amour fort - comme un évangéliste. Ou caresser la vie faible - comme un troubadour. Et, pourquoi pas, faire les deux choses, être les deux: l'évangéliste et le troubadour, l'apôtre et l'amant.” P 28

Enfants du 20ème et du 13ème siècles:

Petits enfants du vingtième siècle, vos parents sont fatigués. Ils ne croient plus en rien. Ils vous demandent de les porter sur vos épaules, de leur donner coeur et force. Petits enfants des temps modernes, vous êtes des rois dans un désert. Petits enfants du treizième siècle, on vous accorde peu d'importance. Vous êtes comme un troupeau parfois transi de fièvre, clairsemé par les guerres, les famines ou la peste. On vous parle très peu dans vos premières années. A peine si on vous regarde, de ce regard attendri qu'on accorde aux chiens de ferme avec lesquels vous jouez dans la poussière des cours. Petits sauvages du treizième siècle, vous grandissez inaperçus sous le regard de tous, mêlés aux valets dans les écuries et aux poules dans la grande salle.”P 32-33 Le Très-Bas:“...Rien ne peut être connu du Très-Haut sinon par le Très-Bas, par ce Dieu à hauteur d'enfance, par ce Dieu à ras de terre des premières chutes, le nez dans l'herbe.” P 37La sainteté: “...la sainteté ne détruit pas l'enfance, elle la parfait. Pour le reste, pour plus de détails, c'est en regardant l'adulte qu’on découvrira l’enfant. La croissance de l'esprit est à l'inverse de la croissance de la chair. Le corps grandit en prenant de la taille. L'esprit grandit en perdant de la hauteur. La sainteté renverse les lois de la maturité: l'homme y est la fleur, l'enfance y est le fruit.” P 37L’âme: “On a vingt ans et des poussières. Les vingt ans c'est pour le corps, la poussière c'est pour l'âme. L'âme on ne s'en occupe guère, on la laisse voltiger dans le coeur, on lui fait une place à côté des amis, des jolies femmes d'Assise, du vin, du jeu et des chants. Une toute petite place poussiéreuse. Une chambre dans le coeur, la plus retirée, la moins fréquentée. On y entre quelques heures dans l'année, à Noël et à Pâques. Et ça suffit comme ça. On y croit, oui, mais comme on croit à d'autres invisibles - les licornes, par exemple. L'existence de l'âme n'est ni plus ni moins fabuleuse que celle d'une licorne. Elle ne demande pas plus de soin. L'âme est de la famille des oiseaux....” P 42-43


L’Amour de soi:

“Douceur de vivre, amour de soi: là se tient le Très-Bas, anonyme, moqueur, inaperçu des moralistes qui le cherchent dans les foudres d'un ciel ou dans les tombes d'un repentir. L'amour de soi est à l'amour de Dieu ce que le blé en herbe est au blé mûr. Il n'y a pas de rupture de l'un à l'autre - juste un élargissement sans fin, les eaux en crue d'une joie qui, après avoir imprégné le coeur, déborde de toutes parts et recouvre la terre entière. L'amour de soi naît dans un coeur enfantin. C'est un amour qui coule de source. Il va de l'enfance jusqu'à Dieu. Il va de l'enfance qui est la source, à Dieu qui est l'océan. Quant à la douceur de vivre, elle est inchangée avec les siècles. Elle est faite du calme d'un entretien, du repos d'un corps, d'une couleur d'un mois d'août. Elle est faite du pressentiment que l'on vivra toujours, dans l'instant même où l'on vit. L'amour de soi est le premier tressaillement du Dieu dans la jubilation d'un coeur. La douceur de vivre est l'avancée d’une vie éternelle dans la vie d'aujourd’hui. P 44-45

Conversion;

“Trois mots donnent la fièvre. Trois mots vous clouent au lit: changer de vie. Cela c'est le but. Il est clair, simple. Le chemin qui mène au but, on ne le voit pas. La maladie c'est l'absence de chemin, l'incertitude des voies. On n'est pas devant une question, on est à l'intérieur. On est soi-même la question. Une vie neuve, c'est ce que l'on voudrait mais la volonté, faisant partie de la vie ancienne, n'a aucune force. On est comme ces enfants qui tendent une bille dans leur main gauche et ne lâchent prise qu'en étant assurés d’une monnaie d'échange dans leur main droite: on voudrait bien d'une vie nouvelle mais sans perdre la vie ancienne. Ne pas connaître l'instant du passage, l'heure de la main vide. Ce qui vous rend malade c'est l’approche d'une santé plus haute que la santé ordinaire, incompatible avec elle. Mais bon, on résiste. Tout vous retient, la mère, les amis, les jeunes dames. On n'aime plus guère cette vie-là, mais au moins on sait de quoi elle est faite. Si on la quitte, il y aura un temps où on ne saura plus rien. Et c'est ce rien qui vous effraie. Et c'est ce rien qui vous fait hésiter, tâtonner, bégayer - et finalement revenir aux voies anciennes. P 52-53Spolète: “Qui peut éveiller celui qui rêve et triomphe dans son rêve? Rien, personne sinon un autre rêve qui arrive dans un sommeil à la ville de Spolète. Les chroniques disent: Dieu lui parle et l’arrête en chemin. Les chroniqueurs font des hommes des marionnettes et de Dieu un ventriloque. Quelque chose se passe bien à Spolète, oui. Mais rien de clair: ni Dieu le père avec ses tambours, ni le Très-Haut avec sa voix de foudre. Juste le Très-Bas qui chuchote à l'oreille du dormeur, qui parle comme seulement il peut parler: très bas. Un lambeau de rêve. Un pépiement de moineau. Et cela suffit pour que François renonce à ses conquêtes et s'en retourne au pays. Quelques mots pleins d'ombre peuvent changer une vie. Un rien peut vous donner à votre vie, un rien peut vous en enlever. Un rien décide de tout.” p 54

Conversion-2-:

“...Et lui François ne dit plus rien. Il chante toujours. Il chante de plus en plus. La prison de Pérouse, la maladie d'Assise et le rêve de Spolète: trois plaies discrètes par lesquelles s'en va le mauvais sang de l'ambition. Ne reste plus que cette gaieté à présent sans objet. Les amis, les filles, le jeu: il ne trouve plus cela assez joyeux. Il espère à présent une jouissance plus grande que celle d'être jeune et adoré sur la terre....... Ainsi se sépare-t-il des siens, dans les nuées d'une fête, tournant vers eux son visage le plus clair, le corps déjà plus qu’à demi engagé dans la nuit. Il ne déserte pas les noces pour se couvrir de cendres. Il ne va pas de la rosée des corps de jeunes filles à la pluie des gargouilles de cathédrales. Ce n'est pas du monde qu'il sort, c’est de lui. Il va là où le chant ne manque jamais de souffle, là où le monde n'est plus qu'une seule note élémentaire tenue infiniment, une seule corde de lumière vibrant éternellement en tout, partout.”pp 55-56Conversion: “Une dernière réticence qu’il formule au plus près, avec la précision du maçon passant la main sur une lézarde invisible dans le mur - faille dedans l’âme, fêlure du chant: “Il me semblait alors extrêmement amer de voir des lépreux.” La pauvreté, dans son dénuement matériel, l’attire. La pauvreté, dans sa vérité charnelle, le révulse. Il y a encore ce point du monde que sa joie n’atteint pas. Et qu’est-ce qu’une joie qui laisse une chose en dehors d’elle? Rien. Moins que rien. Un amour du bout des lèvres. Un amour sans amour. Un sentiment friable, poreux - comme tous les sentiments. Les bourgeois rêvent d’un pauvre conforme à leurs espérances. Lui, François d’Assise, ne rêve pas, ne rêve plus. Il voit: la pauvreté n’est rien d’aimable. Une tare, une souffrance, une plaie, oui. Mais rien d’aimable. Personne n’est naturellement digne d’amour, ni le riche ni le pauvre. Par nature l’amour n’existe pas - juste une eau trouble dans un miroir, l’alliance momentanée de deux intérêts, une mélange de guerre et de commerce. Ce qui est naturel c’est cette manière d’aimer qui vous ressemble et vous flatte - les amis accueillants, les femmes parfumées. Ce qui est surnaturel c’est d’entrer dans la léproserie près d’Assise, passer une salle après l’autre, aller d’un pas de paysan, calme soudain, tranquille soudain, voir s’avancer vers vous ces guenilles de chair, ces mains crasseuses qui se posent sur vos épaules, palpent votre visage, contempler les fantômes et les serrer contre soi, longtemps, en silence, bien évidemment en silence: on ne va pas leur parler de Dieu à ceux-là. Ils sont de l’autre côté du monde. Ils sont les déjections du monde, interdits du plaisir des vivants comme du repos des morts. Ils en savent assez long sur le monde pour comprendre d’où vient ce geste du jeune homme, pour comprendre qu’il ne vient pas de lui mais de Dieu: seul le Très-Bas peut s’incliner aussi profondément avec autant de simple grâce. Il sort de là la fièvre au coeur, le rouge aux joues. Ou plutôt il n’en sort pas, il n’en sortira plus. Il a trouvé la maison de son maître. Il sait maintenant où loge le Très-Bas: au ras de la lumière du siècle, là où la vie manque de tout, là où la vie n’est plus rien que vie brute, merveille élémentaire, miracle pauvre.”Partir.... Le Très-Bas, pp 58-59

“Abraham s’est levé. Il lui était demandé infiniment.

Il lui était demandé de quitter sa famille, son pays, ses amis. Il est toujours infiniment demandé à celui qui désire d’un désir infini. Et Abraham s’est levé, est parti. Et Moïse, et David, et tous se sont levés et dans le geste de se lever ont perdu leurs vêtements de langue, leurs vêtements d’amitié, leurs vêtements de sagesse, et tous ont reçu l’infini dans leur coeur mis à nu. A sa mère qui le pressait de rentrer à la maison, honteuse de le voir traîner les chemins avec une douzaine de fainéants, le Christ a répondu: où est ma vraie famille, qui sont les miens? Et sa mère n’a pas compris - alors comment pourrais-tu comprendre: je reviens à ma vraie famille. Je reviens à ceux-là qui sont partis sans plus savoir qui ils étaient, où ils allaient. Oh mon père commerçant, oh mon père qui voudrait m’empêcher de grandir, sais-tu ce qu’il faut de violence pour jouir de vraie douceur, sais-tu que ton fils est fou de douceur folle? Ce n’est pas une chimère que j’épouse. Ce n’est pas la pureté que je veux. La pureté laisse l’impur en dehors d’elle et je ne veux plus d’en-dehors, je ne veux plus d’une église avec ses anges dans le choeur et ses diables à la rue, le visage écrasé contre les vitraux comme des pauvres à la Noël aux carreaux du boulanger. Je ne veux plus rien que la vie nue et fraternelle....... Hier je rêvais de princesses et de chevaliers. Aujourd’hui j’ai trouvé plus grand que mon rêve. L’amour a réveillé ma vie dormante. J’ai trouvé la vie et c’est vers elle que je pars, c’est pour elle que je combattrai et c’est son nom que je servirai. Je pars, que peux-tu contre cela? Je te laisse jusqu’au dernier de mes vêtements. On tient les gens par tout ce qu’on leur donne. Je t’ai rendu ce que tu m’as donné - sauf la vie. Mais la vie me vient de plus que toi. Mais la vie me vient de la vie et c’est vers elle que je vais, vers mon amie aux yeux de neige, ma petite source, ma seule épouse. La vie, rien que la vie. La vie, toute la vie.” pp 70-71

Le saint:

“Le fou est celui qui, énonçant la vérité, la rabat sur lui, la capte à son profit. Le saint est celui qui, énonçant la vérité, la renvoie aussitôt à son vrai destinataire, comme on rajoute sur une enveloppe l’adresse qui manquait. Je dis le vrai donc je ne suis pas fou, dit le fou. Je dis le vrai mais je ne suis pas vrai, dit le saint. Je ne suis pas saint dit le saint, seul Dieu l’est, à qui je vous renvoie...... Le fou est dans la compagnie des morts. Il a son visage tourné vers l’ombre. Plus rien ne lui arrive que du passé. Il ne peut se lier à rien ni personne, il ne peut nouer aucune histoire vivante avec les vivants. Le saint a son visage tourné comme une proue vers ce qui vient de l’avenir pour féconder le présent - pollen de Dieu transporté par toutes sortes d’anges. Le saint n’en finit pas de relier le proche au lointain, l’humain au divin, le vivant au vivant..” pp 76La Mort: “Loué sois-tu pour notre soeur la mort - celui qui écrit cette phrase, celui qui a en lui le coeur de la prononcer, celui-là est désormais au plus loin de lui-même et au plus proche de tout. Plus rien ne le sépare de son amour puisque son amour est partout, même dans celle qui vient le briser. Loué sois-tu pour notre soeur la mort - celui qui murmure cette phrase est venu à bout du long travail de vivre, de cette séparation partout mise entre la vie et notre vie. Trois épaisseurs de verre se tiennent entre la lumière et nous, trois épaisseurs de temps: du côté du passé, l’ombre des parents, portée loin en avant sur nos jours. Du côté du présent, l’ombre de nos actes et cette image de nous qu’ils secrètent, fossile, incassable. François d’Assise a épuisé ces deux ombres, traversé ces deux vitres avec assez d’élan pour ne pas s’y blesser. Reste l’ultime épreuve, l’ultime opacité, du côté du proche avenir - la peur de mourir devant quoi même les saints peuvent se cabrer, cheval refusant l’obstacle au tout dernier instant. Loué sois-tu pour notre soeur la mort - en lançant son amour loin devant lui vers l’ombre qui vient le prendre, François d’Assise lève le dernier obstacle - comme un lutteur défait son adversaire en le prenant par les épaules pour lui donner une accolade. Loué sois-tu pour notre soeur la mort - voilà, c’est dit, c’est fait: il n’y a plus rien entre la vie et sa vie, il n’y a plus rien entre lui et lui, il n’y a plus ni passé ni présent ni avenir, plus rien que Dieu Très-Bas soudain Très-Haut, soudain partout répandu comme de l’eau. P12

Actualité:

“Au treizième siècle il y avait les marchands, les prêtres et les soldats. Au vingtième siècle il n’y a plus que les marchands. Ils sont dans leurs boutiques comme des prêtres dans leurs églises. Ils sont dans leurs usines comme des soldats dans leurs casernes. Ils se répandent dans le monde par la puissance de leurs images. On les trouve sur les murs, sur les écrans, dans les journaux. L’image est leur encens, l’image est leur épée. Le treizième siècle parlait au coeur. Il ne lui était pas nécessaire de parler fort pour se faire entendre. Les chants du Moyen- Age font à peine plus de bruit que de la neige tombant sur de la neige. Le vingtième siècle parle à l’oeil, et comme la vue est un des sens les plus volages, il lui faut hurler, crier avec des lumières violentes, des couleurs assourdissantes, des images désespérantes à force d’être gaies, des images sales à force d’être propres, vidées de toute ombre comme de tout chagrin. Des images inconsolablement gaies. C’est que le vingtième siècle parle pour vendre et qu’il lui faut en conséquence flatter l’oeil - le flatter et l’aveugler en même temps. L’éblouir. Le treizième siècle a beaucoup moins à vendre - Dieu ça n’a aucun prix, ça n’a que la valeur marchande d’un flocon de neige tombant sur des milliards d’autres flocons de neige.”

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