MON DIEU ET MON TOUT

© + Sr Denise Ermite

1-Cardinal Mercier son enfance
 Première Partie
Chap.1
La famille
Premières étapes :
Collégien et mameloux,
Clerc et éducateur de clercs
Chap.2
Architecte intellectuel et chef d’école :
Le foyer philosophique et scientifique de Louvain
Chap.3
Pasteur d’âmes à Malines :
Les leçons de vie intérieure et de la vie sociale

 Chap.1

 La famille
Premières étapes :
Collégien et mameloux,
Clerc et éducateur de clercs

-1-

Voilà bientôt trois siècles que les Mercier sont des Belges ; auparavant ils étaient Français des Français du Cambrésis. Après quelques étapes dans le sud de la Belgique, on les trouve installés, dans la première mités du XVIII siècle, à Braine-l’Alleud, bourgade du Brabant wallon. Il y a là de bonnes terres, grasses de culture, riches d’élevage; ils y menaient une vie de fermiers. Peu à peu, l’industrie les tenta. François-Joseph, le grand-père du cardinal, qui pendant de longues années fut maire de Braine le vieux maire, comme on l’appelait exploitait une tannerie. La famille alors connut des heures prospères, dans une belle bâtisse rurale qui se nommait le « château de Castegier ».

Si le vieux maire l’eût laissé faire, son fils Paul-Léon s’en fut allé vers Paris, pour être artiste ; et la peinture, peut-être, lui eût rapporté un peu de gloire. Mais la notoriété de son talent, qui était réel, en dépassa pas le cadre de la famille. L’obéissance filiale qui l’enracinait en Brabant n’enchaîna pour tant pas les vagabondage de son esprit ; il s’occupait de mathématiques, de ponts et chaussés, de littérature : à défaut d’autre émigration, c’était encore une façon discrète d’échapper aux lisères de Braine. Les journée révolutionnaires de 1830 le sollicitèrent vers un autre genre d’évasion : avec trois autres mercier, ses parents, il courut à Bruxelles fait le coup de feu pour les libertés belges. Le nom des Mercier figure quatre fois parmi ceux des Branois qui risquèrent leur vie pour faire naître le Belgique moderne. Les Mercier, même au temps où ils avaient « du bien», n’étaient pas captifs de leur aisance : l’idée de droit, l’idée de liberté, pouvaient les émanciper de leur bien-être familial et les entraîner loin de chez eux.

Au demeurant, s’il est des coins de terre où les imaginations s’assoupissent, Braine, tout au contraire, les invites à pendre essor et dans le temps et dans l’espace ; au-dessus des herbages planent certains souvenirs qui n’ont rien de bucolique, souvenirs d’épopée, souvenirs de Waterloo. La suprême bataille napoléonienne celle où l’Aigle se cassa les ailes s’acheva dans ces parages ; et deux fermes voisines en gardèrent longtemps les stigmates : l’une, la Papelotte, occupée dans ces heures décisives par le prince de Saxe-Weimar, appartenant à un membre de la famille Mercier ; l’autre était la propriété de la famille Charlier, où Pierre-Léon Mercier devait un jour rencontrer Barbe Croquer, demi-sœur des Charlier, qui devint sa femme, la première guerre européenne laissait ainsi des travers profondes dans l’histoire familiale des Mercier, et dans celle des Charlier. Il était réserver à un enfant de Braine de graver, cent ans après, son verbe et son nom dans l’histoire d’un autre guerre, européenne d’abord et bientôt universelle : cet enfant devait s’appeler Désiré Mercier.

Il naquit le 21 novembre 1851, succédant à quatre fillettes : après lui, deux, enfants survinrent encore ; et la mort prématurée du père fit de Barbe Mercier, sa veuve, la gardienne de sept orphelins. Une distillerie, sur laquelle avait compté Pierre-Léon pour nourrir cette famille, dut être vendue : on vendit aussi l’immeuble familial, et l’on se retira tous les huit, dans une maison proche de l’Église, à Braine. Il semble à ces infortunes qu’elles échappassent a délaissement, en venant s’adosser à l’église, qui console. Il y avait à Bruxelles un oncle et un cousin l’un même fut trois fois ministre qui paraissaient tout prêts à illuminer d’un beau rayon l’avenir du petit Désiré Mercier : qu’il se préparât à entrer dans l’administration, et ils serait ses protecteurs ; ils l’exalteraient peut-être, le temps aidant, jusqu’à un fauteuil de chef division dans un important ministère.

Barbe Mercier n’égarait pas se rêves vers de semblables cimes. Elle les arrachait aux degrés de l’autel, où chaque jour s’agenouillait son veuvage : ils étaient la seule altitude avec qui son infortune se sentît de plain-pied , et la seul dont pour son fils elle souhaitât l’ascension, comme on souhaite une grâce. Et les quatre grandes files, blotties contre la mère, et caressant déjà la pensé du cloître, où trois d’entre elles devaient entrer, inauguraient une vie de privations afin d’obtenir cette grâce, afin d’amasser aussi, tout doucement, les ressources nécessaires pour faire étudier l’enfant. Un demi-frère de Barbe, l’abbé Antoine Charlier, était doyen de Virginal ; elle avant un frère, l’Abbé Croquet, d’abord vicaire à Braine, qui s’en fut, quarante ans durant, évangéliser les Peaux-rouges, et que les indigènes appelaient le saint de L’Orégon. C’est exemple sans doute, allaient séduit le petit Désiré ; et la famille qui avait cessé d’être heureuse n’attendait plus de la vie qu’une seule joie, cette joie-là.

Désiré Mercier futur à tour élève du collège épiscopal de Saint-Rombaut, à Malines, et du petit séminaire de cette ville : et ses aspirations répondaient à celles des siens. Il aura présente à la mémoire cette orientation très fixe et très haute de son adolescence lorsque plus tard, devant un auditoire de jeunes, il s’épanchera dans une causerie, libre et graves sur l’Idéal et l’Illusion, il me permettra pas que l’on calomnie et que l’on bafoue l’idéal de l’assimilant à un rêve mal définie, mai précis, et que, sous prétexte d’en réviser la valeur, on se décharge des devoirs onéreux que souvent l’idéal impose. « L’idéal, déclarera-t-il , ces quelque chose de très précis, de très net; c’est une conception claire de notre devoir. Nous devons rester fidèles et ne l’abandonner jamais, » À l’âge où d’autre font des rêves, il avait donc une programme, sanction d’une vocation : il voulait être quelqu’un qui aime Dieu et qui ne le fait aimer. Et dans cette famille où l’on avait des peines où l’on prenait, tous les élans et toutes les souffrances, toutes les exaltations et tous les accablements, toutes les espérances et toutes des détresses devenaient activement complices de cette vocation, qui fut ainsi comme la fleur de toute une vie chrétienne collective, qui mûrissait, discrète, dans la ville épiscopale de Malines, entretenu ans cesse et comme réchauffée par les lointaines prières de la petite maison de Braine.

Trois de ses premiers maîtres laisseront au futur cardinal un souvenir ému : M. Robert, qui lui apprit à obéir ; M. La Force, qui lui apprit à travailler et à vouloir ; M. Pieraerts, futur recteur de L’Université de Louvain, qui lui apprit à oser. Les Allemands, purent mesurer la valeur de ce professeur d’initiative qu’était . Pieraerts. Les vacances ramenaient à Braine Désiré Mercier ; et là, d’autres maîtres s’offraient, et conquéraient à jamais son cœur ; c’étaient les ouvriers catholiques. Sans le savoir, eux, ils lui donnaient des leçons de psychologie. « Il y a souvent profit, dira-t-il dans la suite, `a prendre l’école du peuple de telles leçons. L’ouvrier pense très haut. Son langage prime-sautier ignore l’artifice. Nul ne vos aides mieux à lire dans l’intimité de l’âme. »

Avec ces grands camarades brainois, le jeune Mercie fut « Mamelouk » : ainsi débuta sa vie publique. Mamelouk, c’est le sobriquet dont les libéraux affublaient les Xavériens qui. sous le patronage de saint François-Xavier, groupaient les forces catholique de la bourgade. On relevait ce sobriquet comme un titre de gloire ; et chaque dimanche, tous les mamelouks ensemble, ouvriers et patrons, clercs et laïcs, descendaient le chemin de l’Estrée et s’en alliaient boire quelques chopes, ou « lutter en de grands concours, au piquet ou au jeux de quilles, pour gagner le prix, tantôt un lapin, tantôt un couple de pigeons. » Désiré Mercier, très simplement, très gaiement, se mêlait à ces joutes ; il disputait le lapin, parfois il le gagnait ; et la soirée se terminait en longues causerais avec ceux qu’après un demi-siècles ses lèvres cardinalices appelleront encore « nos chers ouvrier brainois. » Un jour suivirent les délégués bruxellois, de l’Internationale : en deux meetings, les Xavériens restèrent maîtres du terrain. Désiré Mercier se sentait devenir un lutteur, à l’école de ces vainqueurs.

Dans ce même « local » des Xavériens, où s’aiguisait son tempérament combatif, il voyait l’idée religieuse amortir les antagonisme sociaux et faire taire tous les catégories de vanités, aussi bien celles qui eussent pu devenir insolentes que celles qui eussent pu se sentir humiliés : tous ensemble, on était des catholiques, une compagnie dans l’armée catholique, qui, périodiquement, aux élections, arborait le programme catholique. Désire Mercier, conscrit dans cette année, s’habituait à associer à la pratique du zèle religieux l’idée de fraternité sociale ; et la conception qu’il se fera plus tard de l’attitude sociale du chrétien s’inspirera de cette camaraderie d’apôtres qui entraînait aux jeux, au meetings, aux salles de scrutin, les mamelouks du pays natal.

Le collégien de malines, le Mamelouk de Braine, n’avait pas la gaieté des enfants autour desquels s’échafaude, comme un fragile décor de théâtre, en façade de bonheur. Il sentait auprès de lui les fardeaux qui pesaient, des souffrances qui s’offrirent. Et tout au fond de son âme le contre-coup de ces souffrances se répercutait assez profondément pour qu’il eût en partage, dès le début de sa vie, cet art et ce besoin de compatir, qui sont l’attachement bénéfice des enfants assombries. Mais la souffrance qui se prodigue en compassion ne devient jamais une langueur ; et dans le cadre austère, endeuillé, où le jeune collégien passait se vacances et enracinait sont cœur, se développaient en lui certaines vertus d’élan prime-sautier, d’initiative conquérante, d’activé générosité. où malgré tout il entrait de d’allégresse, et qui jetaient dans l’atmosphère du foyer quelques notes de joie. Désire Mercier partait avec entrain pour une vie grave et sévère, par laquelle il n’avait d’autres maximes que de se mettre à la disposition de Dieu et de ce qui devant sa conscience représentaient Dieu. Les curiosités intellectuelles, très divers, très éparses, qui se jouaient en lui comme de suaves du tempérament paternel, étaient disciplinés et fécondées grâce à cette fixité du but, qui parachevait toutes les richesses de son être par la richesse souveraine de l’unité

-2-

Deux années de philosophie au petit séminaire de Malines l’enchantèrent médiocrement : cette intelligence vivante demeurait mal satisfaite d’une philosophie qui manquait de vie, et qui n’était qu’un éclectisme intimidé, tant bien que mal habité d’une livrée scolastique, et trop peu confiant en lui-même pour inspirer la confiance. Les jouissances que lui avait refusées cette indigence philosophie lui furent apportées, au grand séminaire, par la théologie, là du moins, il trouvait une vraie synthèse, sûre d’elle-même, harmonieusement construire ; il lisait la Somme, et l’aimait. Mais en philosophie, aussi, saint Thomas avait fait cette d’architecture; qu’avant-on gagné, dans certaines écoles catholiques , à substituer à l’édifice philosophique de thomisme ces bâtisses composites dans lesquelles chaque faiseur de systèmes reconnaissait quelques pierre portant son estampille, et qui, s’ouvrant alternativement à tous les courants d’air, vacillaient sous leur catholique tourbillon ? Le jeune clerc se posait que cette question, et réservait la réponse pour l’avenir, chaque chose en son temps : il avait d’abord devenir un prêtre, et c’est à quoi, sur l’heure, visait son travail.

Il briguait quelques chose de mieux qu’une maîtresse intellectuelle dans les sciences théologiques : son contact fréquent avec les écrits des Pères, sa familiarité quotidienne avec saint Paul, tendaient à former, en lui, non point un spécialiste en sciences sacrées, mais un apôtre de Jésus-Christ . S’il apprenait par cœur les Épîtres, s’il inaugurait sur ses cahiers cette façon de les traduire qui lui est si personnelle et qui leur faire rendre tout leur suc, ce n’était pas ; à des fins d’exégèse, mais c’est pour imprégner son âme « de plus grandes pensées dont se compassa la primitive atmosphère morale du christianisme ». Il se cultivait pour les âmes qu’il aurait un jour à cultiver, et concevait l’étude comme un apprentissage de l’action, non comme une jouissance cérébrale. Sa vocation gouvernant son travail intellectuel : les intuitions, moins profondes que soudaines, qui lui découvraient d’ample horizon d’étude, étant systématiquement ajournées ; il mortifiait toutes les aspirations qui ne tendaient pas uniquement, en lui, à l’éducation du futur prêtre. Il employa trois ans du séminaire à préparer cette demi-heure matinale du 6 avril 1874, où , pour la première fois, il consacra l’hostie. « Vers le Dieu qui réjouit ma jeunesse », inscrivait-il sur le Memento de son ordination , et sa jeunesse réjouit en désirait rien de plus qu’un poste de paroisse, dans lequel il pourrait distribuer la parole et la vie de Dieu, et quotidiennement réaliser « ce moment unique de l’hostie du monde, » le sacrifice eucharistique.

Mais déjà ses supérieurs avaient disposé de lui : ils l’expédiaient à l’Université de Louvain. L’obéissance lui fut d’autant plus facile, qu’elle lui intimait d’ouvrir les fenêtres, toutes grandes , sur le monde de la pensée, toute en rentrant fréquemment dans cette cellule de l’âme, où le silence fait parler Dieu.

Les études philosophique qu’on faisait alors à Louvain en mettaient pas les élèves en possession d’une philosophie : tout au plus leur suggéraient-elles le besoin d’en avoir une, et ce besoin s’accompagnait et se tempérait d’une certaine crainte.

Car Louvain ,vers le milieu du XIXsiècle avait possédé une école de philosophie, authentiquement indigène et subtilement originale, et Louvant s’en était mal trouvé ; cette école avait connue des ennuis. Le professeur Ubaghs, très grave et très saint homme, en était le chef. Soucieux des assauts que le rationalisme livrait à la foi, il avait éprouvé quelques plaisir, une plaisir de revanche à voir les Lamennais, les Bonald, les Bautain, humilier la raison et faire de la tradition la source unique ou principale des vérités morales et métaphysiques.

Mais il déplaisait à Rome que la raison humaine se méprisât à l’excès : impartialement, généreusement, Rome, en dépit du péril rationaliste, avait vengé la raison humaine des attaques du traditionalisme, Ubaghs alors, plus discrètement, avait repris la campagne ; il maintenait l’idée de Bonald, d’après laquelle la raison individuelle, physiquement dépendante de la société et de la Révélation, leur emprunte nécessairement ses premiers ; certitudes sur Dieu , sur l’âme, sur l’obligation morale ; mais il ajoutait c’était la concession qu’il faisait au Saint-Siège qu’une fois muni, par voie d’emprunt, de cette connaissance initiale, la raison était capable de se démontrer à elle-même la légitimité de la foi qu’elle professait. La concession n’avait pas satisfait Rome; un avertissement en 1843, puis en 1864 une condamnation, avaient coupé court aux espérances suscitées par l’école d’Ubaghs, Louvain s’était flatté d’offrir à Rome des armes contre la raison : Rome les avaient brisées. Et comme il advient après ces catastrophes de la pensée, une génération de philosophes avaient succédé, qui redoutaient un peu d’avoir un système et même une réputation ; c’étaient de bons techniciens de la discussion, mais nullement des constructeurs.

Le jeune abbé Mercier, un jour convié par l’un d’entre eux à réfuter la positivisme, connut un des ces soubresauts qui souvent amènent l’élève à dépasser le professeur, et en conclut à par lui, non point seulement à la nécessité de notions transcendants, mais à urgence d’une construction métaphysique vraiment ordonnée, vraiment synthétique : sa ferveur pour saint Thomas, pour le livre capital du jésuite Kleutgen sur la thomisme, alla croissait. Et ce tête à-tête avec le vieux docteur fut fidèlement poursuivie lorsque l’abbé Mercier, en octobre 21877, fut devenu professeur de logique et de psychologie au petit séminaire de malines. Il ne songeait pas, d’ailleurs à cette date, à devenir le metteur en branle d’un vaste mouvement thomiste : il était tout aussi modeste que ses maîtres le Louvain. Il se faisait une loi il se le fera toujours de ne point devancer par une pétulance personnelle l’instant où ses énergies seraient assez mûres peut-être cueillies par Dieu : il était trop l’homme d’une devoir, pour être l’homme d’un rêve.

Le devoir, pour lui, c’était, à Louvain, de cumuler avec ses études la surveillance amicale et cordiale des étudiants laïcs du collège du Pape, futurs juristes, futures médecins, dont malgré son jeune âge on l’avait nommé sous-régent ; et c’était, à Malines, de cumuler avec professorat la direction spirituelle de beaucoup de ces séminaristes dont il voulait obtenir qu’une fois pour toutes, par une des ces actes décisifs sur lesquels on ne revient plus, ils donnassent leur vie à Jésus-Christ. Nombreux sont les prêtres belges qui lui savent à jamais gré de leur avoir arrachée ce don. Ce qu’il leur demandait, à l’aurore de leur jeunesse, ce n’était rien de moins que ce que le VII siècle appelait une conversion ; c’était une désaffectation, une dés appropriation de leur être, en vue du service divin. Et cette tâche quotidienne, émouvant et joyeuse, s’intercalait activement parmi les préoccupations du savant ; elle les eût, s’il en eût été besoin, désencombrées et purifiées de tout souci d’ambition, de toute fébrile inquiétude d’avenir : elle absorbait certainement pour elle-même le meilleur de son âme.

Mais l’heure approchait où le devoir, pour lui, serait d’être un chef d’école, un initiateur intellectuel, et d’accepter que cette ambition, commandée d’en haut, commandât au jour le jour son travail : cette heure fut sonnée par Léon XIII

 
 Chap.2
 Architecte intellectuel et chef d’école :
Le foyer philosophique et scientifique de Louvain

De longue date, Léon XIII avait considéré saint Thomas comme le docteur le mieux qualifié pour « aplanir les voies à la Révélation ». L’encyclique Aeterni Patris, dès 18979, réclama que la philosophie thomiste fut restaurée dans l’enseignements catholique. Elle provoqua toute de suite, dans les écoles de Rome, un branle-bas assez confus d’hésitations et d’obéissances : elle finit par prévaloir, car on savait le pape tenace en se desseins. Mais à Rome, en ce temps-là, la pensée catholique visait moins à s’épanouir qu’à se barricader : ses attitudes étaient moins conquérantes que défensives. Le thomisme, tel que l ‘enseignaient avec leur fraîche bonne volonté ces premiers docteurs romains, aimait mieux négliger les sciences récents que se les assimiler, et que s’en laisser vivifier, et que le vivifier elles-mêmes : il exhibait une demi-arrogance qui masquait peut-être, encore, une demi-timidité.

Léon XIII ne concevait pas, li, que l’Église de Dieu pût y être timide. Pas de timidités vis-à –vis de l’histoire, et sous l’œil apeuré des custodes les archives du Vatican s’ouvraient ; pas de timidités vis-à-vis des démocraties, et leurs pèlerinages entraient dans Saint-Pierre par la porte même qui, dans le passé, ne livrait accès qu’aux rois ; pas de timidités vis-à-vis des problèmes sociaux, et le Pape recommençait, en un siècle de laïcisme, à se mêler des chose de ce monde et légiférant sur elles ; pas de timidités, enfin vis-à-vis des sciences, et Léon XIII, à la Noël de 1880, invitait le cardinal Deschamps, archevêque de Malines, à installer dans ce grand foyer de sciences qu’était l’Université de Louvain une chaire de philosophie thomiste.

Le souvenir d’un David de Dinant, d’un Henri de Gand, d’un Siger de Brabant, d’une Gilles de Lessines, témoignait que l’esprit belge pouvait se familiariser avec les complexités de la scolastique ; et le passé de Louvain, qui avait en face de la Réforme représenté la culture catholique, permettait d’espérer pour un renouveau de cette culture l’abrie de l’Université. Léon XIII ne voulait pas d’un enseignement ésotérique, murmurant à l’oreille de quelques séminaristes bien défendues l’exposé de quelques vérités anciennes, précieuses et fragiles ; il voulait un thomisme de plein air, un thomisme rayonnant, un thomisme pour laïcs, qui « sculpterait profondément la philosophie chrétienne dans les esprits », des étudiants de Louvain, futurs députés et futurs ministres

-1-

À la suite des infortunes d’Ubaghs, Louvain, nous lavons dit était fatigué de philosopher. Le droit social de l’Église, les divergences entre l’« hypothèse» et la « thèse», la compatibilité des principes du Syllabus avec la constitution belge, avaient suscité entre l’Économiste Charles Perin et les catholiques libéraux des discussions assez âpres , qui avaient achevé d’effaroucher la hiérarchie épiscopale. On avant mieux à faire, pensait-elle, que de perdre le temps ne bagarres spéculatives, au moment où les entreprise scolaires du ministères Frères-Orban mettaient en péril l’âme des petits enfants. On avait à créer des écoles primaires : c’était plus urgent que la philosophie…Mais Léon XIII avait parlé : il exigeait cette entrée du thomisme à Louvain, et cette irradiation de la vie publique belge par une instruction philosophique nouvelle, Les évêques , dociles et surpris, méditaient son désir, et leurs méditations , trop hésitante ou trop profondes, s’attardaient longuement.

Elles s’attardaient encore lorsque soudainement ils apprirent que Léon XIII allait leur envoyer, après l’avoir mitrée, un religieux d’Italie, grand clerc en thomiste et qu’ils n’auraient plus à leur donner, à Louvain, qu’une salle et des élèves. Patience, Très Saint Père ! supplièrent-ils aussitôt, et leur étude des suggestion pontificales devint subitement impatience d’aboutir. « Prenons l’abbé Mercier, directeur de vos philosophes», dit au cardial Dechamps Mgr, Rousseau, évêque de Tournai, qui naguère, comme supérieur du séminaire de Malines, avait eu le jeune prêtre sous ses ordres, « Sera-ce bien ? » questionna le cardinal, « Tellement bien, répliqua l’évêque, que si j’étais Votre Éminence, je ne me réjouirais pas de le perdre. » « Eh bien, nommons-le, conclut le cardinal résigné ; le Pape sera content. » Et Léon XIII , en effet, fut content.

Le « grand abbé » - comme depuis son ordination l’appelaient ses élèves s’en fut à Rome, aux vacances de 1882, voir le grand Pape ; et leurs deux imaginations s’accordèrent. Les coups d’œil de Léon XIII traçaient une route à l’abbé Mercier ; ils étaient le signe qu’il devait « aller de l’avant » : le cardinal aimera ce mont-là. Le Pape ne voulait pas seulement « qu’on appliquât les principes de la philosophie catholique pour faire produire aux sciences physiques et naturelles touts les fruits dont elles sont susceptibles » ; mais il constatait d’autre part que les anciens scolastiques s’étaient préparés, par l’étude des sciences physiques et naturelles, à l‘œuvre propre de la philosophie. Un quart de siècles avant que les admirables travaux historiques du regretté physicien Duhem n’eussent vengé la culture scientifique des scolastiques du mépris où la tenait l’ignorant xv111 siècle, Léon XIII, rendait à cette culture un hommage. Le professeur Mercier, appelé brusquement à l’héritage de ces vieux maîtres, trouvait dans cet hommage une façon pour lui-même, et concluait, sans ombrage ni délais, à la nécessité d’élargis constamment se connaissances scientifiques.


Charcot, vers cette époque, compta quelque temps parmi ses étudiants un docteur Mercier ; il n’était autre que le futur cardinal. On le retrouvait bientôt à Louvain : liberté de la barbe qu’à Paris il avait laissé pousser, il emprisonnait pour toujours dans un tiroir les deux aigles qui lui servaient d’épingle de cravate du temps où il suivait Charcot ; il redevenant le grand abbé ; et sous cet habit, le seul qu’il aimait, il était alternativement professeur et étudiant. Être professeur, et professeur par le vouloir d’un Pape, c’était flatteur ; mais allait-il avoir des élèves ? Les étudiants entendaient dire, racontera plus tard Mgr. Deploige au banquet de consécration épiscopale de Mgr. Mercier, « quelle nouvel enseignement serait que les chose comme un cours d’archéologie, l’exhumation, respectueuse d’ailleurs des théories, intéressantes peut-être, mais si vieilles, et qui d’aventure plaisaient au Pape régnant ». Ils eurent la curiosité d’aller voir, et puis ils revinrent et restèrent et le futur cardinal déroulait, devant un auditoire composé surtout de laïcs, une psychologie, une logique, une critériologiste, une ontologie, qui devaient plus tard paraître en volumes. « Ce qui frappait et nous séduisait en lui, expliquait, naguère un de ses meilleurs élèves, c’était l’intense vérité personnel de ce qu’il faisait et de ce qu’il disait. Rien de conventionnel, rien d’apprêté, rien de guindé, mais la communication, toujours libre et spontanée, de sa vie de la plus intime, de ses sentiments les plus vrais, de se pensées les plus sincères, telle était la méthode constante de son enseignement et de sa direction. Pour se livrer sans voiles, il faut être sinon parfait, du moins exemptée de ces faiblesses qui déconsidèrent et qui ruinent tout autorité ; il faut avoir la pensée scrupuleusement droite, il faut être exempte de toute servitude et de tout amour-propre, il faut avoir l’âme jeune et fraîche, dévouée sans réserve, prêt à s’oublier toujours et à se donner sans compter, il avait en lui cette jeunesse, de dévouement, cette droiture d’esprit, ce zèle de l’idéal , et c’est pourquoi nos âmes de vingt ans s’attachaient à la sienne. »


La spontanéité des l’entrain, les merveilleuses vertus d’entraînement survivaient à la leçon, et poussaient le professer, ensuite, vers les champs de recherches où ses collègues défrichaient, chacun à par des autres, un petit coin du terrain scientifique ; il s’attardait avec une prédilection spéciale chez le neurologiste Van Gehuchten ; et tout humblement, dans ses studieuses promenades, il prenait posture d’apprenti, en descendant de la chaire où il avait fait la besogne d’un maître.

De loin Léon XIII l’observait : il lui donnait en 1887, une prélature romaine. Il contemplait avec amour le magnifique labeur de ce pionnier, qui, là-bas, d’un geste audacieusement solitaire, jetait le pont entre les spéculations du moyen âge et les méthodes d’observation les plus moderne. Et peu a peu le Pape réfléchissait que, pour faire de la philosophie la synthèse sciences, il fallait plus qu’un homme, et cet homme fût-il Mercier, et qu’il faillait plus qu’une chaire : qu’il fallait un Institut pourvoir des chaires spéciales, où l’on s’appliquerait à » façonner des jeunes gens d’élite à la science haute et désintéressée ». Deux brefs pontificaux, en 1888 et 21889, développaient ces perspectives, et ces perspectives étaient des ordres.

-2-

En 1891, dans son rapport au Congrès de Malines, Mgr. Mercier les commentait. Il y montrait le champ de la science, le recul constant de ses limites, l’urgente nécessité d’une main-d’œuvre catholique.

« Vous vous résignez trop facilement, signifiait-il aux catholiques, au rôle secondaire d’adeptes de la science, et trop peu parmi vous ont l’ambition de travailler à ce que l’on a nommé la science à faire ; trop peu parmi vous visent à rassembler et à façonner les matériaux qui doivent servir à former dans l’avenir la synthèse rajeunie de la science et de la philosophie chrétienne. » Il voulait les entraîner vers la science pure, cultivée par elle-même, sans but professionnel, sans but apologétique direct : il voulait qu’ils fussent les chercheurs, dont ensuite la philosophie ordonnancerait les découverts, qu’ils fussent les patients analystes, dont ensuite la philosophie compèterait l’œuvres par un élan de synthèse.

Un Comte, un Taine avaient ainsi rêvé, chacun à sa façon, d’une philosophie où toute le savoir s’unirait : on allait, à Louvain, créer l’Outillage ; et dan l’institut supérieur de philosophie, que présidait Mgr. Mercier, se groupaient autour de sa chaire d’autres chaires dans lesquelles certains de se collègues des diverses Facultés préparaient, chacun en son domaine, la convergence des sciences vers l’unité.

Puis un jour vint ce fut en 1893, où les propres élèves de Mgr. Mercier, les fils immédiats de sa pensée, furent assez nombreux, assez experts, pour pouvoir occuper eux-mêmes, autour du maître, les chaires de l’Institut, M.Nys professait la cosmologie ; M. de Wulf, l’histoire de la scolastique ; M. Théry, la physique ; M, Deploige, la sociologie : C’étaient quatre laïcs, dont plus tard deux devinrent prêtres. L’Institut prenait ainsi l’aspect d’une famille spirituelle ; un même esprit plainait sur leurs enseignements, qui donnaient désormais l’impression d’être coordonnés et non point simplement juxtaposé ; ce labeur collectif trouvaient son organe dans la Revue néo-scolastique, en son cadre, un cadre digne de lui, dans une telle construction gothique dont les plans étaient dus au futur ministre Helleputte, ami personnel du futur cardinal. Une inscription libellé par Mgr. Mercier, puis retouchées par Léon XIII, fut posée sur la façade : elle redit aux générations successives : « Ces édifices, consacrés aux études philosophiques et munis des installations et de tous les appareils d’enseignements des sciences physiques, ont été élevés l’an 1893, par les soins de Désiré Mercier, prélat romain, préfet des études ( Léon XIII, pape ). » Le séminaire Léon XIII s’ouvrait, pour accueillir les jeunes prêtres qui viendraient coudoyer les laïcs aux pieds des chaires de l’Institut ; et un bref pontifical de 1894 marquait la place de l’Institut dans l’ensemble du corps universitaire.

Mais il manquait à cette œuvre une suprême consécration : la souffrance d e l’homme qui l‘avait crée, l’Institut de Louvain était tissu d’une impulsion romaine ; il était, à proprement parler, une pensée d»Rome, épanouie sur le sol belge par un réalisateur, qui avait su la mûrir et la féconder. Et dans le haut clergé belge, tous ou presque tous avaient bien vite accepté, avec une nuance de respectueuse curiosité, la création nouvelle. Mais la réserve même qui donnait à cette curiosité quelque chose d’expectant laissait l’Institut un peu désarmé vis-à-vis d’un coalition de jalousie. Le thomisme, murmuraient quelque-une, est vraiment coûteux pour la charité belge ; et tout l’argent qui se dépense pour ces nouveautés, nous ne l’aurons plus pour les élections. Et d’autres survenaient, se demandaient si le thomisme, tel qu’il s’exhibait à Louvain, était bien, en définitive, un thomiste authentique : on observait que, parlant français, il employait une langue qui n’était pas celle de saint Thomas : et la suite prouva que l’observait portait loin, et qu’elle visait haut.

Les efforts convergèrent pour ébranler la confiance de Rome en Mgr. Mercier : un formidable assaut fut livré, un jour de 1896, le prélat s’en fut à Rome, soudainement, pour parer les coups. Les ennemis l’y devancèrent, l’y suivirent, occupèrent les avenues, firent retirer `a l’Institut de Louvain le droit de conférer des grades, et tinrent pour certain que Mgr. Mercier s’en retournait découragé. Il n’en fut rien. Il eût pour sortir élégamment des difficultés en acceptant un poste honorifique dans une grande paroisse de Bruxelles : il refusa. Abdiquer, c’est bon pour des sceptiques : il croyait en son œuvre. Il traversa des heures tragiques mais ne désespéra jamais. Sur le linteau de sa cheminée, une inscription portant ces mots : « Labora sicut bonus miles Christi, travaille, comme un bon soldat du Christ » ; il la montrant à ses étudiants, il y obéissait lui-même, et poursuivait, sa trêve, humblement son travail menacé.

-3-

Léon XIII continuait d’observer : au delà des dénonciations locales qui avaient desservi le prélat. Il regardait l’École de Louvain s’essaimer, de petits centres de renouveau thomiste se fonder sous de lointaines latitudes, les élèves de Mgr. Mercier multiplier en de nombreuses langues les traductions de ses livres, la Revue néo-scolastique se propager. Et ces succès étaient dus à l’esprit dont s’animait l’École de Louvain, à langue aussi qu’elle parlait, et qui lui permettait d’être, parmi les laïcs, une efficace missionnaire du thomisme. L’année 1898 rendit à l’Institut sous forme, d’une lettre du cardinal Satolli, un témoignage de l’approbation romaine ; on lui restituait la collation des grades avec la permission de faire largement usage du français ; et lorsque, à la fin 1900, Léon XIII reçu en audience les pèlerins de l’Institut, il leur dit avec fierté. « Je suis heureux de voir à votre tête les professeurs de l‘Institut supérieur de philosophie fondé par moi. Non seulement les études supérieures que Mgr. Mercier dirige servent aux clercs, mais elles servent aussi aux laïcs qui sont venus étudier la philosophie, même après avoir déjà pris d’autres grades ; tel, De Lantsheere, qui vient d’entrer à la Chambre belge. Voilà pourquoi, tout en tenant à ce que la philosophie de saint Thomas soit étudié en latin, nous avons établie que les leçons y seraient données en français. Je veux et souhaite la prospérité de mon Institut. »

L’Institut fondé par moi ; mon Institut ; ainsi Léon XIII qualifiait-il cette œuvre, dont les ennemis prétendaient, quatre an plutôt, qu’elle était d’or est et déjà désavoué. Définitivement ils avaient échoué. Ils avaient cru nuire au professeur Mercier ; et sans le savoir, sans le vouloir, ils avaient achevé de modeler en lui, l’homme d’énergie patiente, indomptable, égale à toutes les souffrances, qui plus tard étonnera d’autres ennemis et saura mettre à la gêne leur orgueil de vainqueur.

L’Institut supérieur avait échappé la cirse qui risquait de lui être mortelle ; et sur l’horizon des intelligences, saint Thomas constituait de monter. Ce n’est pas que Mgr .Mercier fût homme à jurer systématiquement sur les paroles d’un maître ; et volontiers il rappelait que saint Thomas, tout le premier, eût condamné ceux qui eussent asservi leur pensée à la science, et qu’il nous averti, au début de la Somme, de ne pas exagérer la valeur de l’argument d’autorité. A l’instant même où Mgr. Mercier venait d’exprimer son admiration pour la psychologie thomiste, il se hâtait d’ajouter : « Est-ce à dire que nous regardons la psychologie de l’école comme le monument achevé de la science, devant lequel l’esprit devait s’arrêter dans une contemplations stérile? Évidement non : la psychologie est une science vivante :elle doit évoluer avec les sciences biologique et anthropologiques qui sont ses tributaires. »

Il admettait qu’employée à la contretemps, la méthode scolastique pouvait avoir des inconvénients ; et il en reconnaissait, inversement, que la philosophie moderne peut être utile au néo-thomisme, d’abord en posant le problème de la valeur de la connaissance, puis en favorisant le développement de l’observation scientifique et de l’expérience en psychologie. En définitive, il ne tenait pas la philosophie thomiste « pour un idéal qu’il fût interdit de surpasser, pour une barrière traçant des limites à l’activité de l’esprit » ; mais il maintenait, « après examen, qu’il y a sa sagesse autant que modestie à la prendre au moins pour point de part et pour point d’appui ». Il confortait avec elle le vieux spiritualisme classique, celui dont Descartes fut le père ; il y relevait un « préjugé antiscientifique », qui opposait la psychologie à la physique, et qui étudiait à part l’âme et le corps sans jamais envisager leur union ; et il montrait comment cette erreur primordiale voilà toujours aux spiritualistes, du XIX siècles les problèmes soulevés par les progrès de biologie, et comment les hommes de laboratoire furent ainsi conduits, tout doucement, à une interprétation matérialiste de la vie psychique. La scolastique, au contraire, possédait à la fois du corps de doctrine systématisé et des cadres assez larges pour accueillir et synthétiser les résultas croissants des sciences d’observation.

Louvain convoquait ces sciences, les outillait : le livre de Mgr. Mercier sur les Origines de la psychologie contemporaine, publié en 1897, définissait ce qu’on devait désormais attendre d’elles ; et s’adressait aux jeunes chercheurs, ce puissant fondateur d’écoule leur disait : « Ne soyons pas de ceux qui, à propos de ces mille et un petit fait bien précis dont l’étude patiente et minutieuse fait la force et l’honneur de la science contemporaine, ne songent jamais qu’à se demander avec un dédain mal dissimulé : A quoi cela sert-il? Rien de plus antiscientifique que cette préoccupation intéressée. Les faits son des faits : et il suffit qu’ils soient, pour qu’ils méritent d’être étudiés. D’ailleurs, s’ils ne servent pas aujourd’hui, ils serviront demain : ce sont des matériaux destinés à entrer dans les synthèses plus compréhensives de l’avenir. »

Ainsi fais-ton provision de résultat : les petits-neveux, plus tard, devraient à notre époque cette richesse et s’en serviraient pour la synthèse, d’accord avec l’aïeul, saint Thomas. Les laboratoires s’enrichissaient, créaient leur outillage, parfois, en même temps que leur science : celui de psychologie acquérait une célébrité qu’avait pressentie dès 1893 le professeur Richet lorsqu’il écrivait, dans la Revue scientifique, que le thomisme « peut faire enter dans ses cadres les recherches contemporaines de la psychologie et de la psychophysique sans faire aucune concession, sans jamais dénaturer la science. »

L’œuvre entreprise par Mgr. Mercier était une œuvre de longue échéance : par la pensée il y attelait des générations.

 
 Chap.3
 Pasteur d’âmes à Malines :
Les leçons de vie intérieure et de la vie sociale
C’est la marque des grands initiateurs de pouvoir s’effacer de leur œuvre sans qu’elle périclite : elle vit d’une vie propre, par eux, mais en dehors d’eux ; layant servie sans avoir voulu la confisquer, ils peuvent, le jour venu , la détacher d’eux –mêmes, comme le fruit mût se détache de l’arbre et lorsque leur âme est elle-même une âme détachées, ils trouvent dans l’âpreté du gente un parfum de sacrifice, Pie X, en 1906, proposa ce geste à Mgr. Mercier : il le fit archevêque de Malines, cardinal. Ayant résisté à l’attrait du cloître, il accepta la mitre et la pourpre par obéissance. Il fallut laisser inachevé son cours de philosophie ,où sa plume projetait, après tant d’étages logique, métaphysique, générale, psychologie, critériologie, d’aborder enfin la théodicée, c’est-à-dire d’aborder Dieu, ; il fallut prendre congé de ces jeunes gens qui depuis un quart de siècle étaient l’entourage de son âme. Mais leur appartenir, c’était encore s’appartenir à lui-même : il les aimait tant ! La volonté papale lui rappelait q’il n’appartenant qu’à Dieu. Il accepta son nouveau terrain d’action, et d’emblée s’y installa.

-1-

Comme il se mettait tout entier dans son oeuvre nouvelle, tout de suite, dans l’archevêque de Malines, le professeur se retrouva. Prenant congé de ses étudiants, il leur parlait des responsabilités des l’épiscopat : « Chers étudiants, continuait-il, je ne veux pas avoir peur » ; et il leur rappelait le petit livre du psychologue italien Mosso, d’après lequel, dans une lutte à armes égales, celui qui a peur est le vaincu. Dans son premier mandement, un autre psychologue faisait son apparition, William James ; il le citait pour monter par quelle force mystérieuse l’âme du croyant triomphe de la souffrance, et il ajoutait : « Il ne vous aura pas déplut d’entendre les affirmations de notre Évangile et notre expérience chrétienne confirmées par l’observation scientifique la plus désintéressés. » Claude Bernard, dans un sermon de retraite, était à son tour appelé en témoignage, pour justifier, au nom de la physiologie, à la parole de Bossuet, d’après la quelle il ne suffit pas de dire que nous mourrons, puisque chaque jour nous mourons. Bossuet apparaissait au cardinal comme « le plus grand penseur des temps modernes »; il convoquait, cependant, pour lui faire écho, un savant de la laboratoire. Une conférence qu’il donnait en 1910 sur la nécessité de la liturgie se déroulait comme un cours de psychologie des foules », à l’insu duquel il fallait bien conclure qu’étant donné la nature de la collectivité humaine, l’Église devait nous faire prier comme elle nous fait prier. D’autres fois, au axiome de scolastique commandait tout une homélie. » Les impressions coutumières cessent d’émouvoir, ab assuetis non fit passio » : le cardinal s’abritait derrière ces cinq mot pour signaler à ses prêtres qu’ils sont « trop familiarisés avec le spectacle de la mort pour y appliquer souvent avec intérêt leur pensée ». Il ne lui déplaisait pas, d’ailleurs, à son arrivée à Malines, que ses prêtes fusent u peu philosophes : publiant une lettre pastorale sur Dieu, il y joignait, pour eux, une note en latin sur la théodicée : et leur pêchant sur l’orientation de la vie, il leur montrait, en termes fort techniques comment leur contingence même rendait nécessaire que Dieu existât.

Il apportait ainsi de Louvain ses familiarités intellectuelles coutumières, et ses habitudes de pensé, et son langage de penseur ; il apportait, surtout, une belle confiance dans l’intelligence humaine. Catholicisme, pour lui, « est synonyme d’élargissement intellectuel. Ce n’est pas à son esclavage intellectuel que le Christ convie l’humanité, mais à la liberté supérieur des enfants de la lumière. » Belle confiance, aussi dans la science ;comme archevêque, il tenait à l’affirmer à nouveau : « Quoi qu’en disent certains esprits chagrines ou certains hommes de peu de foi, la science enregistre journellement des succès définis ; elle va de l’avant. » Confiance, encore, dans la force éducatrice de la réflexion : « Comme la grâce, disait-il à ses séminaristes, ne se substitue pas la à nature, mais s’y ajoute e t se sert d’elle pour agir ,votre perfection chrétienne et conséquemment votre éducation sacerdotale sont solidaires de vote pouvoir de réflexion. » Il proclamait sans relâche la dignité, la valeur, l’efficacité de notre sinistre pensant. » Dans le royaume de la philosophie, l’unité est la loi, mais le sceptre en peut appartenir qu’à l’intelligence ainsi s’achève le discours : Vers l’unité, qu’il prononçait en 1913 comme président de l’Académie royal de la Belgique.

Des intellectuels se rencontrent, pour qui l’intelligence se résume tout entière en un pouvoir d’abstraction : tel n’était pas le cardinal. Ce néo-scolastique redoutait a contraire la prépondérance des abstractions ;il la redoutait pour la vie intérieur, nom moins que pour la science. Car de même qu’il y a, pour le savant, des faits naturels à observer, il y a, pour l’âme chrétienne, des faits surnaturels à contempler. A l’oratoire non plus qu’au laboratoire, l’abstraction n’est pas de mise. En quelques pages d’une merveilleuse finesse, le cardial prémunissait les clercs contre un notion purement intellectuel de la méditation, qui en ferant une concentration intense de la pensée. « Mais non, leur disait-il, la méditation n’est pas un exercice intellectuel solitairement un entretien de l’âme avec notre Dieu vivant ; et son objet principal de sera donc pas une vérité abstraite à mûrir pour un intérêt moral, ce sera Notre-Seigneur, sa personne, son enseignement, ses exemples, ses œuvres. » le cardial recommandait la méditation, ainsi conçue, comme un contrepoids à ce que l’étude a de desséchant, et ses intimes savaient que ces conseils à ses clercs nous livraient le secret de sa propre vie.

Oui, son secret, son secret avec Dieu. Dans les premiers moins de 1914, le peintre Janssens, voulant faire son portait, s’en allait chaque dimanche l’observer à la cathédrale de Malines à l’office des vêpres ponctuellement présidé par le préfet ; il le regardait prier. Le rythme intérieur de la vie du cardial reposera toujours sur un parfait équilibre entre l’étude et l’Oraison, l’oraison rendant grâces pour l’étude, et l’étude à son tour rendant grâces, en quelque mesure, pour les bienfaits de l’oraison, et l’enthousiasme des heures contemplatives se propageant souvent tout au long des heures studieuses, sans jamais se laisser comprimer par ces impression d’aridité qui parfois humilient d’une couronne d’épines la royauté intellectuelle du savant. Certains mondes du moyen âge s’inquiétaient de l’antagonisme entre la dialectique scolastique et l’intuition mystique, entre la pansée et l’amour, entre l’intellectualisme et la charité ; dans une personnalité comme le cardinal Mercier, cet antagonisme se résolvait en unité. t par ces deux livres d’instructions que s’appellent : A mes séminaristes, et Retraite pastorale, le fondateur de la néo-scolastique rejoignit ces grands docteurs que savent être des maîtres de prière aussi bien que ce des maîtres de pensée, un Thomas d’Aquin, un Bonaventure, du Duns Scot.

-2-

Six ans après sa consécration épiscopale, le cardinal fit un recueil de ses œuvres pastorales : elles occupèrent trois volumes, où beaucoup de paroles étaient des actes. Chef de trois mille prêtres et de deux millions trois cent mille fidèles, il était soucieux, surtout, et définir des lignes de conduite, de dire une fois pour toutes, sur chaque question, ce qui devait être dit. C’était aux prêtres, aux hommes d’œuvres, de concerter les détails d’application, les cadres secondaires de l’action, et de faire fructifier, comme une semence, le verbe épiscopale. Le cardinal orientait, ce qui est déjà organiser à demi ; à eux d’achever. Il visait, lui, à propager un esprit.

Vivant en un pays où, tous les six ans, la victoire du parti catholique était un succès temporel pour le clergé, il semblait qu’après avoir publiquement fait entendre, pour ces triomphes électoraux, l’Alléluia qui convenait, il éprouvât le besoin de corriger, par d’austères conseils, la périlleuse griserie que pouvait s’emparer des vainqueurs. L’orgueil sacerdotal était un sentiment qu’il ignorait ; les responsabilités du prêtres lui apparaissaient comme si graves, que la grandeur même du sacerdoce devenait une occasion de s’humilier. Le cardinal combattait tout esprit de caste. Il encourageait les prêtes à souhaiter l’aide des laïcs ; il annihilait les objections qui les eussent amenés à la refuser. Il allait même, parfois, jusqu’à leur suggérer l’imitation des laïcs, et de quel laïc ?… l’ouvrier. Parlant devant un auditoire populaire, il racontait avoir connu dans sa jeunesse un prêtre qui s’était proposé pour modèle de vie… « savez-vous qui ? vous me devineriez jamais : l’ouvrier, partageant sa journée entre le labeur au champs ou à l’usine et ses sollicitudes pour sa femme et ses enfants ». « Les pauvres sont nos maîtres, redisait-il aux confrères de Saint-Vincent de Paul ; ils nous apprennent à donner, à prier, à aimer le Christ. »

Car dans la vie chrétienne telle que le cardinal la concevait, on se fait volontiers l’apprenti d’un plus petit que soi. Un jour de 1907, déjà vêtue de la pourpre, il se plaisait à rappeler à des étudiants comment un étudiant l’avait jamais éclairé, lu professeur :

« Ce jeune homme, à qui je recommandais la pratique quotidienne de la piété, me fit observer que, s’il ne lui était pas toujours bien possible d’aller chaque matin à la messe, cependant il ne manquait jamais de visiter une famille ouvrière dans la gêne ou un malade pauvre auquel il s’intéressait, et il ajoutait qu’il ne s’en trouvait pas plus mal, religieusement parlant. Ce simple mot fut pour moi un trait de lumière, comme quoi il est avéré, chers étudiants, que si nous nous appelons vos maîtres, vous êtes souvent, en réalité, les nôtres ; mais nous ne vous l’avons que sur le tard ; il faut bien n’est-ce pas, sauvegarder le prestige professoral ! »

En couvrant ainsi de son autorité l’attachante audace de cet aveu, il rendit grâces à l’étudiant, qui lui avait fait si bien « réaliser cette maxime de la théologie morale, d’après laquelle les nécessités corporelles pressantes de prochain priment les pratiques, même obligatoires, de la vie spirituelle ».

Il est de pieux cénacles, où parfois s’embusque l’esprit de caste :le cardinal de signalait tout de suite le péril. Bénissant à Bruxelles une confrérie de dames, il leur disait franchement :

« Vous formez une élite ; je voudrais vous voir vous habituer à une pensée plus large, à un sentiment de vie chrétienne, plus intense. Ayez des ambitions de conquête. Intéressez-vous à tous les âmes de votre paroisse, aux âmes de vos compatriotes, à toutes les âmes de la catholicité. Il ne faut pas que vous vos regardiez comme appartenant à un groupe, à une sorte de caste dans la société chrétienne. L’Église ne connaît point des castes, l’Église ne fait point d’acception de personne, l’Église veut du bien à toute l’humanité. »

« Bien des personnes d’une certain rang sociale, qui volontiers s’inclinent profondément devant un miséreux, seraient tentées de se détourner à la rencontre d’un ouvrier aux mais calleuse, d’une petite bourgeoise de modeste origine : elles rougiraient de leur tendre la main, de leur prêter service. N’imitez pas cet exemple. Les castes sont pour l’Inde, elles ne sont pas le l’Église de Dieu. Dans l’Église, nous sommes tous frères et sœurs. »

Il avait pitié de ces foules ouvrières que les conditions matérielles de leur existence éloignent de l’Église ; et c’est pour les aider à sortir de leur état de dépression, à rendre leurs âmes plus libres », qu’il réclamait le concours des catholiques pour l’organisation de métiers et qu’il voulait que les patronages fussent des centres d’éducation positive, de solidarité professionnelle.

Il y a une dernière forme de l’Esprit de caste : c’est un certain orgueil de l’orthodoxie : le cardial, encore, s’insurgeait à l’encontre, la charité intellectuelle, la charité tout court, lui paraissaient être des vertus dont on n’est pas dispensé par la correction de la foi. A cette correction, nul ne tenait plus que lui : sur un signe de Pie X, il étudia le modernisme avec l’ampleur d’une philosophie et l’exactitude d’un témoin sincère et pondéré. Il écrivait d’autre part, au début du pontificat de Benoît XV.

« Nous ne nierons pas qu’en en certains pays catholiques, en Italie et en France notamment, l’anti-modernisme avait lancé certains tempéraments impétueux, plus puissants d’ailleurs en paroles qu’en oeuvres, dans des polémiques âpres, insidieuses, personnelles. Il semblait que la profession de fois catholique en suffît plus à ces chevaliers improvisés de l’orthodoxie, et que, pour obéir plus humblement au Pape, il fallût braver l’autorité des évêques, Brochuriers ou journaliste sans mandat, ils excommuniaient tous ceux qui ne passaient pas de bonne grâce sous les fourches caudines et leur intégrisme. Le malaise commençait à travailler les âmes droites ; les consciences les plus honnêtes soufraient en silence. D’un geste d’autorité, Benoît XV remet les choses au point. Quelques lignes de lui sont l’arrête de mort de cet intégrisme brouillon. »

Tous les mots ici portaient, et ils soulageaient, comme une revanche de la justice. Dans le diocèse du cardial, cet intégrisme n’est jamais qu’à se taire ; Mgr. Mercier, en 1910, donna l’ordre de célébrer le centenaire de Montalembert ; il y résida, il y parla, sans souci de ce que en seraient ,où qu’ils se prouvassent, les chicaneurs de cette grande gloire.

Il prêchait aux catholiques l’indulgence réciproque; il leur prêchait, aussi, l’indulgence pour ceux qui ne sont pas de l’Église. Expliquait-il que la libre pensée athée est incapable de sauvegarder la moralité et qu’elle a perdu ses titres à la répression du crime, il sa hâtait d’ajouter :

« Bien des personnes d’une certain rang sociale, qui volontiers s’inclinent profondément devant un miséreux, seraient tentées de se détourner à la rencontre d’un ouvrier aux mais calleuse, d’une petite bourgeoise de modeste origine : elles rougiraient de leur tendre la main, de leur prêter service. N’imitez pas cet exemple. Les castes sont pour l’Inde, elles ne sont pas le l’Église de Dieu. Dans l’Église, nous sommes tous frères et sœurs. »

Il avait pitié de ces foules ouvrières que les conditions matérielles de leur existence éloignent de l’Église ; et c’est pour les aider à sortir de leur état de dépression, à rendre leurs âmes plus libres », qu’il réclamait le concours des catholiques pour l’organisation de métiers et qu’il voulait que les patronages fussent des centres d’éducation positive, de solidarité professionnelle.

Il y a une dernière forme de l’Esprit de caste : c’est un certain orgueil de l’orthodoxie : le cardial, encore, s’insurgeait à l’encontre, la charité intellectuelle, la charité tout court, lui paraissaient être des vertus dont on n’est pas dispensé par la correction de la foi. A cette correction, nul ne tenait plus que lui : sur un signe de Pie X, il étudia le modernisme avec l’ampleur d’une philosophie et l’exactitude d’un témoin sincère et pondéré. Il écrivait d’autre part, au début du pontificat de Benoît XV.

« Nous ne nierons pas qu’en en certains pays catholiques, en Italie et en France notamment, l’anti-modernisme avait lancé certains tempéraments impétueux, plus puissants d’ailleurs en paroles qu’en oeuvres, dans des polémiques âpres, insidieuses, personnelles. Il semblait que la profession de fois catholique en suffît plus à ces chevaliers improvisés de l’orthodoxie, et que, pour obéir plus humblement au Pape, il fallût braver l’autorité des évêques, Brochuriers ou journaliste sans mandat, ils excommuniaient tous ceux qui ne passaient pas de bonne grâce sous les fourches caudines et leur intégrisme. Le malaise commençait à travailler les âmes droites ; les consciences les plus honnêtes soufraient en silence. D’un geste d’autorité, Benoît XV remet les choses au point. Quelques lignes de lui sont l’arrête de mort de cet intégrisme brouillon. »

Tous les mots ici portaient, et ils soulageaient, comme une revanche de la justice. Dans le diocèse du cardial, cet intégrisme n’est jamais qu’à se taire ; Mgr. Mercier, en 1910, donna l’ordre de célébrer le centenaire de Montalembert ; il y résida, il y parla, sans souci de ce que en seraient ,où qu’ils se prouvassent, les chicaneurs de cette grande gloire.

Il prêchait aux catholiques l’indulgence réciproque; il leur prêchait, aussi, l’indulgence pour ceux qui ne sont pas de l’Église. Expliquait-il que la libre pensée athée est incapable de sauvegarder la moralité et qu’elle a perdu ses titres à la répression du crime, il sa hâtait d’ajouter :

« J’ai visé des doctrines, et me défends de juger ceux qui en sont imbus ou les préconisent. L’homme qui d’égare vaut toujours mieux que ses principes par ce qu’il y a dans la conscience un frein naturel qui empêche l’homme d’aller jusqu’au but de la logique de son erreur, Par contre, le disciple de la vérité est toujours inférieur à son programme, parce qu’il y a dans le cœur de l’homme des convoitises mauvaises qui, si elles ne sont combattues, paralysent la volonté et la retiennent au-dessous de l’idéal auquel elle aspire. »

« J’ai visé des doctrines, et me défends de juger ceux qui en sont imbus ou les préconisent. L’homme qui d’égare vaut toujours mieux que ses principes par ce qu’il y a dans la conscience un frein naturel qui empêche l’homme d’aller jusqu’au but de la logique de son erreur, Par contre, le disciple de la vérité est toujours inférieur à son programme, parce qu’il y a dans le cœur de l’homme des convoitises mauvaises qui, si elles ne sont combattues, paralysent la volonté et la retiennent au-dessous de l’idéal auquel elle aspire. »


Phrases riches de sens , qui sont contre le pharisaïsme un antidote d’élite. Le cardinal savait être cordial pour les hommes du dehors. N’aimant ni que l’Église s’effaçât, ni qu’elle parût bouder, il s’en allait parler, en 1907, aux côtés de M. Paul Janson, le tribun radical, dans une assemblée générale d’œuvres.

« Quel charme, s’écriait-il dans le sentiment de confraternité que me procure mon assistance à cette assemblée ! Aujourd’hui que l’unité des croyances chrétiennes est rompue, il est si rare de se rencontrer avec ceux qui ne croient plus ou n’ont plus la même foi, sur un terrain de cordiale entente ! Cette unité, j’ai confiance qu’elle se reformera un jour : Je ne sais quand ni comment ; mais à en juger par l’Universalité de l’intérêt qui se manifeste pour les classes ouvrières, il me paraît qu’elle prendra son point de départ dans un sentiment de miséricorde pour les douleurs humaines et dans un commun désir de les soulager.»

Un an plus tard, donnant à Liége une conférence contre l’alcoolisme, il suppliait son auditoire très bigarré, catholique et non-catholiques, de « se laisser aller au monde une fois, sans contrainte, aux sentiments pacifiques, aux espérances d’accord, aux désirs d’union, et de mette en commun leur dévouements ».

« Oubliez aujourd’hui, leur disait-il, vos préférences religieuses, politiques, sociales, professionnelles, pour vos souvenirs que vous êtes mes frères, que je suis le vôtre, que nous avons tous au cœur une âme flamme d’apostolat pour nos frères qui gisent sur la voie de la souffrance, rongés par les morsures du breuvage alcoolique. »

Il voulait que rien de ce qui est humane ne demeurât étranger à l’Église ; il saluait, comme issues, sans parfois le savoir, de la pensée chrétienne, toutes les initiatives sociales par lesquelles s’organise l’amour du prochain. E t pourra ce que notre époque multiplie ces initiatives il avait toi en elle, et il l’aimait, et il se demandait si en elle ne valais pas toutes les autres ; car, en définitive, « qu’est-ce qui compte ? les actes de charité, ce qui se passe invisiblement au-dedans des âmes, la vie d’amour pour Dieu, la vie d’union pour nos frères ». La dialectiques même, cette dialectique qui fit sa première gloire, était à ses yeux dépassée par la force probante de l’amour :

« Lisez l’Évangile, le récit des Actes des Apôtres, les lettres de saint Paul, et vous serez, je crois, étonnés de la part minime faite par ces grands convertisseurs à l’attaque directe du mal, l’offensive contre l’impiété. Leurs paroles sont presque toutes des paroles d’amour. »

Et les œuvres pastorales du cardinal, à l’imitation de ces écrits apostoliques, étaient tout imprégnées d’amour.

-3-

De Louvain à malines, son influence allait croissant.

Il avait à Louvain, formé toute une génération de catholiques, qui peu à peu, grâce à lui, apportaient sur la scène politique, non plus seulement des opinions héréditaires, mais une doctrine et des faits, et non plus seulement des tendances, mais une conception philosophique de l’État et un bagage d’expériences sociales. Il avait ainsi vivifié d’une sève nouvelle le seul gouvernement européen qui fût officiellement catholique.

Mais tandis que les élèves prolongeaient dans la vie publique l’ascendant du professeur, on avait senti s’étendre sur la foule des consciences l’Ascendant du pasteur ; et lorsqu’on assistait, en 1909, au jubilé de l’Université de Louvain et au Congrès de Malines on ne croyait pas que cet ascendant plut jamais grandir. Son ascétique profil dominait ces assemblées. Avec le temps le grand abbé s’était voûté, voûté, non courbé, mais le mouvement qui lentement projetais ses épaules en avant ne visait point à les décharger d’un fardeau ; il n’était point un fléchissement mais comme un symbole, au contraire, de l’orientation de cette âme, toujours en avant. La flamme du regard reflétait cette tenace allégresse d’enthousiasme qui récompense l’immolation d’une vie pour une besogne. Et cette allégresse persuasive, conquérante, donnait`a la majesté cardinalice je ne sais quoi d’abordable ; on se sentait proche d’elle, par l’entraînement qu’elle communiquait; le spectacle de ce chef était un appel, un aimant ; c’était l’idéal en marche.

Ces quarante mille hommes que, dans son Congrès de Malines, le cardinal avait à manier, représentant une partie vainqueur ; les victoires politiques sont des préludes de défaite lorsqu’elles ne sont, pour les vainqueurs, que des motifs de suffisances. Le cardinal, par les exigences même qu’il imposait à la vie chrétienne, à l’action chrétienne, tenait ces vainqueurs en haleine. Il avant, par une initiative de voyant, convoqué toutes les reliques des saints de la Belgique, pour qu’elles fusent au milieu d’eux ; et ces saints régnaient avec lui, du fond de leurs trente-six châsse, sur la vaste fourmilière des fidèles, rassemblés à Malines de tous les coins de la terre belge.

Il faut parler ces morts à ces vivants. Il se mettait à leur suite ; il était comme eux un témoin, comme eux un apôtre, un témoin, un apôtre qui venait après eux. Et les congressistes emportaient la belle vison d’une antique Église de Belgique planant sur la Belgique nouvelle, et d’une pourpre cardinalice essayent, mais en vains, de s’effacer derrière ces lois dont elle avait concerné la résurrection.

Le cardial trouvait les mots, les gestes, auxquels tout Belge était sensible, à quelque parti qu’il appartînt. La Belgique, lorsqu’il parlait d’elle, cessait d’apparaître comme la création la plus récente de la politique européenne : dans l’histoire belge, il savait mettre du recul, et, dans la conscience belge, mettre de la fierté. On l’entendit proclamer, à Malines, dans le banquet et de sa consécration épiscopale : « La petite Belgique a de grandes ambitions : si petite soit-elle, elle a marché à pas de géant, je me rappelle un souvenir de jeunesse universitaire. Il y a trente ans, nos camarades anglais et américains s’amusaient à nous suivre à la gare quand nous repartions pour chez nous, et, d’un petit air malicieux, se parlaient ; à nous faire cette recommandation qu’ils prêtaient à nos mères inquiètes : « Surtout, cher enfant, tenez les portières bien fermées .» Mais aujourd’hui, les portières sont larges ouvertes : après l’expansion coloniale, c’est l’expansion mondiale ; nos forces sont décuplées, notre activité déborde, notre fierté nationale grandit et s’affirme. »

Un autre jour, sa joie de patriote s’exaltait, en observant que, « relativement à sa population, la Belgique tenait la tête des nations des deux mondes dans la concurrence économique. » Dans une lettre signaient avec lui ses collègues de l’épiscopat, il partait de sa « la fierté d’être Belge. »

Sa voix pourtant se faisait sévère, impérieuse, dans sa lettre pastorale sur des devoirs de la vie conjugale, pour dénoncer aux conducteurs et aux membres de laïcité la diminution volontaire des naissances, comme incompatible avec la foi divine non moins qu’avec l’intérêt national.

D’épineux débats entre Wallons et Flamingants semblaient faire brèche dans l’unité morale du peuple belge : la personnalité du cardinal visait à maintenir l’unité. Il avait, jeune homme appris le flamand, en un temps plus peu de Wallons l’apprenait ; il considérait comme « antichrétiens, antisociaux, antinationaux », les préjugés qui voulaient évincer la culture flamande ; il ouvrait à cette culture ses établissements d’instruction, avec un esprit de mesure qui garantissait la duré de l’innovation.

Mais tan que, d’une Belgique, les malentendus de races risquaient d’en faire deux, Léopold II, par l’annexion du Congo, créait, lui, une « plus grande Belgique » ; et la voix de Mgr. Mercier rendait hommage au souverain qui venait d’ouvrir un vaste continent à la civilisation . « Ses initiatives civilisatrices, insistait le cardinal, on élevé la puissance et le renom de la partire belge à des hauteurs que seul le recul de l’historie permettra aux générations futures de mesurer. »

Tout en même temps, dans une lettre que signait, en 1908, tout l’épiscopat de Belgique, le cardinal esquissait, en s’inspirant de l’Évangile, la notion chrétienne de la colonisation. « Elle est moins une occasion de bénéfices qu’une source de devoirs, proclamait-il. De même que, dans une famille, éprouvée par la maladie ou par des revers, les membres plus vigoureux ou favorisés doivent avoir à cœur de venir en aide à ceux qui le sont moins, de même il règne parmi les peuples une loi de fraternité, en vertu de laquelle ceux qui ont parcours plus rapide, et les premières étapes de la civilisation doivent se retourner vers les peuples « demeurés assis à l’ombre de la mort, » pour les relever d’une main secourable et les aider à suivre, à leur tour, la route du progrès chrétien ; la colonisation apparaît ainsi, dans le plan providentiel, comme un acte collectif de charité qu’à un moment donné une nation supérieur doit aux races déshéritées, et qui est comme une obligation corollaire de supériorité de sa culture. Le peuple qui colonise a le droit, sans dote, de s’attribuer ou de rechercher un profit qui soit la légitime récompense de ses efforts et de son initiative, mais il doit aussi ne jamais perdre de vue que, vis-à-vis la race inférieur avec laquelle, entre en rapports, il contracte toutes les responsabilités de l’Éducateur vis-à-vis de ceux don il entreprend l’éducation, responsabilité de l’exemple, avant tout, responsabilité de la justice , et ensuite ; responsabilité, enfin de la longanimité, et, au besoin, de la patience. Ainsi se précisaient, sous la plume du cardinal Mercier, les devoirs des peuples civilisés envers les peuples arriérés : la colonisation, telle qu’il la voulait, cessait d’être une victoire de la force, mise au service de l’esprit de lucre ; elle devenant une former d’aide, une méthode d’éducation des races moins cultivés, susceptible de les élever dans tous les sens du mot ; et ce que le cardinal disait au sujet du Congo, tous les puissances colonisatrices pouvaient en faire leur profit. Il aimait les cimes où l’intérêt national et l’intérêt et humain se confondent.

« Piété patriotique » ; ainsi plaisait-il à appeler le patriotisme, dans sa lettre pastoral de 1910 ; et la parole de ce prêtre, qui savait transfigurer un devoir civique en devoir chrétien, devenait l’une des forces directrices de son peuple. Ni le prélat ni le peuple ne pressaient encore la gloire douloureuse que l’attendait l’un et l’autre, et qui devait les unir inséparablement dans l’admiration du monde.

L’ordre des pages sont placées l’une derrière l'autre ;
tel que dans le livre et non pas en ordre alphabétique suivre les chiffres.
 
auteur Georges Goyau
Le Cardinal Mercier

01

02