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La
famille
Premières étapes :
Collégien et mameloux,
Clerc et éducateur de clercs |
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Voilà
bientôt trois siècles que les Mercier sont des
Belges ; auparavant ils étaient Français des Français
du Cambrésis. Après quelques étapes dans
le sud de la Belgique, on les trouve installés, dans
la première mités du XVIII siècle, à
Braine-l’Alleud, bourgade du Brabant wallon. Il y a là
de bonnes terres, grasses de culture, riches d’élevage;
ils y menaient une vie de fermiers. Peu à peu, l’industrie
les tenta. François-Joseph, le grand-père du cardinal,
qui pendant de longues années fut maire de Braine le
vieux maire, comme on l’appelait exploitait une tannerie.
La famille alors connut des heures prospères, dans une
belle bâtisse rurale qui se nommait le « château
de Castegier ».
Si le vieux maire l’eût
laissé faire, son fils Paul-Léon s’en fut
allé vers Paris, pour être artiste ; et la peinture,
peut-être, lui eût rapporté un peu de gloire.
Mais la notoriété de son talent, qui était
réel, en dépassa pas le cadre de la famille. L’obéissance
filiale qui l’enracinait en Brabant n’enchaîna
pour tant pas les vagabondage de son esprit ; il s’occupait
de mathématiques, de ponts et chaussés, de littérature
: à défaut d’autre émigration, c’était
encore une façon discrète d’échapper
aux lisères de Braine. Les journée révolutionnaires
de 1830 le sollicitèrent vers un autre genre d’évasion
: avec trois autres mercier, ses parents, il courut à
Bruxelles fait le coup de feu pour les libertés belges.
Le nom des Mercier figure quatre fois parmi ceux des Branois
qui risquèrent leur vie pour faire naître le Belgique
moderne. Les Mercier, même au temps où ils avaient
« du bien», n’étaient pas captifs de
leur aisance : l’idée de droit, l’idée
de liberté, pouvaient les émanciper de leur bien-être
familial et les entraîner loin de chez eux.
Au demeurant, s’il
est des coins de terre où les imaginations s’assoupissent,
Braine, tout au contraire, les invites à pendre essor
et dans le temps et dans l’espace ; au-dessus des herbages
planent certains souvenirs qui n’ont rien de bucolique,
souvenirs d’épopée, souvenirs de Waterloo.
La suprême bataille napoléonienne celle où
l’Aigle se cassa les ailes s’acheva dans ces parages
; et deux fermes voisines en gardèrent longtemps les
stigmates : l’une, la Papelotte, occupée dans ces
heures décisives par le prince de Saxe-Weimar, appartenant
à un membre de la famille Mercier ; l’autre était
la propriété de la famille Charlier, où
Pierre-Léon Mercier devait un jour rencontrer Barbe Croquer,
demi-sœur des Charlier, qui devint sa femme, la première
guerre européenne laissait ainsi des travers profondes
dans l’histoire familiale des Mercier, et dans celle des
Charlier. Il était réserver à un enfant
de Braine de graver, cent ans après, son verbe et son
nom dans l’histoire d’un autre guerre, européenne
d’abord et bientôt universelle : cet enfant devait
s’appeler Désiré Mercier.
Il
naquit le 21 novembre 1851, succédant à quatre
fillettes : après lui, deux, enfants survinrent encore
; et la mort prématurée du père fit de
Barbe Mercier, sa veuve, la gardienne de sept orphelins. Une
distillerie, sur laquelle avait compté Pierre-Léon
pour nourrir cette famille, dut être vendue : on vendit
aussi l’immeuble familial, et l’on se retira tous
les huit, dans une maison proche de l’Église, à
Braine. Il semble à ces infortunes qu’elles échappassent
a délaissement, en venant s’adosser à l’église,
qui console. Il y avait à Bruxelles un oncle et un cousin
l’un même fut trois fois ministre qui paraissaient
tout prêts à illuminer d’un beau rayon l’avenir
du petit Désiré Mercier : qu’il se préparât
à entrer dans l’administration, et ils serait ses
protecteurs ; ils l’exalteraient peut-être, le temps
aidant, jusqu’à un fauteuil de chef division dans
un important ministère.
Barbe
Mercier n’égarait pas se rêves vers de semblables
cimes. Elle les arrachait aux degrés de l’autel,
où chaque jour s’agenouillait son veuvage : ils
étaient la seule altitude avec qui son infortune se sentît
de plain-pied , et la seul dont pour son fils elle souhaitât
l’ascension, comme on souhaite une grâce. Et les
quatre grandes files, blotties contre la mère, et caressant
déjà la pensé du cloître, où
trois d’entre elles devaient entrer, inauguraient une
vie de privations afin d’obtenir cette grâce, afin
d’amasser aussi, tout doucement, les ressources nécessaires
pour faire étudier l’enfant. Un demi-frère
de Barbe, l’abbé Antoine Charlier, était
doyen de Virginal ; elle avant un frère, l’Abbé
Croquet, d’abord vicaire à Braine, qui s’en
fut, quarante ans durant, évangéliser les Peaux-rouges,
et que les indigènes appelaient le saint de L’Orégon.
C’est exemple sans doute, allaient séduit le petit
Désiré ; et la famille qui avait cessé
d’être heureuse n’attendait plus de la vie
qu’une seule joie, cette joie-là.
Désiré
Mercier futur à tour élève du collège
épiscopal de Saint-Rombaut, à Malines, et du petit
séminaire de cette ville : et ses aspirations répondaient
à celles des siens. Il aura présente à
la mémoire cette orientation très fixe et très
haute de son adolescence lorsque plus tard, devant un auditoire
de jeunes, il s’épanchera dans une causerie, libre
et graves sur l’Idéal et l’Illusion, il me
permettra pas que l’on calomnie et que l’on bafoue
l’idéal de l’assimilant à un rêve
mal définie, mai précis, et que, sous prétexte
d’en réviser la valeur, on se décharge des
devoirs onéreux que souvent l’idéal impose.
« L’idéal, déclarera-t-il , ces quelque
chose de très précis, de très net; c’est
une conception claire de notre devoir. Nous devons rester fidèles
et ne l’abandonner jamais, » À l’âge
où d’autre font des rêves, il avait donc
une programme, sanction d’une vocation : il voulait être
quelqu’un qui aime Dieu et qui ne le fait aimer. Et dans
cette famille où l’on avait des peines où
l’on prenait, tous les élans et toutes les souffrances,
toutes les exaltations et tous les accablements, toutes les
espérances et toutes des détresses devenaient
activement complices de cette vocation, qui fut ainsi comme
la fleur de toute une vie chrétienne collective, qui
mûrissait, discrète, dans la ville épiscopale
de Malines, entretenu ans cesse et comme réchauffée
par les lointaines prières de la petite maison de Braine.
Trois de ses premiers maîtres laisseront au futur cardinal
un souvenir ému : M. Robert, qui lui apprit à
obéir ; M. La Force, qui lui apprit à travailler
et à vouloir ; M. Pieraerts, futur recteur de L’Université
de Louvain, qui lui apprit à oser. Les Allemands, purent
mesurer la valeur de ce professeur d’initiative qu’était
. Pieraerts. Les vacances ramenaient à Braine Désiré
Mercier ; et là, d’autres maîtres s’offraient,
et conquéraient à jamais son cœur ; c’étaient
les ouvriers catholiques. Sans le savoir, eux, ils lui donnaient
des leçons de psychologie. « Il y a souvent profit,
dira-t-il dans la suite, `a prendre l’école du
peuple de telles leçons. L’ouvrier pense très
haut. Son langage prime-sautier ignore l’artifice. Nul
ne vos aides mieux à lire dans l’intimité
de l’âme. »
Avec
ces grands camarades brainois, le jeune Mercie fut « Mamelouk
» : ainsi débuta sa vie publique. Mamelouk, c’est
le sobriquet dont les libéraux affublaient les Xavériens
qui. sous le patronage de saint François-Xavier, groupaient
les forces catholique de la bourgade. On relevait ce sobriquet
comme un titre de gloire ; et chaque dimanche, tous les mamelouks
ensemble, ouvriers et patrons, clercs et laïcs, descendaient
le chemin de l’Estrée et s’en alliaient boire
quelques chopes, ou « lutter en de grands concours, au
piquet ou au jeux de quilles, pour gagner le prix, tantôt
un lapin, tantôt un couple de pigeons. » Désiré
Mercier, très simplement, très gaiement, se mêlait
à ces joutes ; il disputait le lapin, parfois il le gagnait
; et la soirée se terminait en longues causerais avec
ceux qu’après un demi-siècles ses lèvres
cardinalices appelleront encore « nos chers ouvrier brainois.
» Un jour suivirent les délégués
bruxellois, de l’Internationale : en deux meetings, les
Xavériens restèrent maîtres du terrain.
Désiré Mercier se sentait devenir un lutteur,
à l’école de ces vainqueurs.
Dans
ce même « local » des Xavériens, où
s’aiguisait son tempérament combatif, il voyait
l’idée religieuse amortir les antagonisme sociaux
et faire taire tous les catégories de vanités,
aussi bien celles qui eussent pu devenir insolentes que celles
qui eussent pu se sentir humiliés : tous ensemble, on
était des catholiques, une compagnie dans l’armée
catholique, qui, périodiquement, aux élections,
arborait le programme catholique. Désire Mercier, conscrit
dans cette année, s’habituait à associer
à la pratique du zèle religieux l’idée
de fraternité sociale ; et la conception qu’il
se fera plus tard de l’attitude sociale du chrétien
s’inspirera de cette camaraderie d’apôtres
qui entraînait aux jeux, au meetings, aux salles de scrutin,
les mamelouks du pays natal.
Le
collégien de malines, le Mamelouk de Braine, n’avait
pas la gaieté des enfants autour desquels s’échafaude,
comme un fragile décor de théâtre, en façade
de bonheur. Il sentait auprès de lui les fardeaux qui
pesaient, des souffrances qui s’offrirent. Et tout au
fond de son âme le contre-coup de ces souffrances se répercutait
assez profondément pour qu’il eût en partage,
dès le début de sa vie, cet art et ce besoin de
compatir, qui sont l’attachement bénéfice
des enfants assombries. Mais la souffrance qui se prodigue en
compassion ne devient jamais une langueur ; et dans le cadre
austère, endeuillé, où le jeune collégien
passait se vacances et enracinait sont cœur, se développaient
en lui certaines vertus d’élan prime-sautier, d’initiative
conquérante, d’activé générosité.
où malgré tout il entrait de d’allégresse,
et qui jetaient dans l’atmosphère du foyer quelques
notes de joie. Désire Mercier partait avec entrain pour
une vie grave et sévère, par laquelle il n’avait
d’autres maximes que de se mettre à la disposition
de Dieu et de ce qui devant sa conscience représentaient
Dieu. Les curiosités intellectuelles, très divers,
très éparses, qui se jouaient en lui comme de
suaves du tempérament paternel, étaient disciplinés
et fécondées grâce à cette fixité
du but, qui parachevait toutes les richesses de son être
par la richesse souveraine de l’unité
-2-
Deux
années de philosophie au petit séminaire de Malines
l’enchantèrent médiocrement : cette intelligence
vivante demeurait mal satisfaite d’une philosophie qui
manquait de vie, et qui n’était qu’un éclectisme
intimidé, tant bien que mal habité d’une
livrée scolastique, et trop peu confiant en lui-même
pour inspirer la confiance. Les jouissances que lui avait refusées
cette indigence philosophie lui furent apportées, au
grand séminaire, par la théologie, là du
moins, il trouvait une vraie synthèse, sûre d’elle-même,
harmonieusement construire ; il lisait la Somme, et l’aimait.
Mais en philosophie, aussi, saint Thomas avait fait cette d’architecture;
qu’avant-on gagné, dans certaines écoles
catholiques , à substituer à l’édifice
philosophique de thomisme ces bâtisses composites dans
lesquelles chaque faiseur de systèmes reconnaissait quelques
pierre portant son estampille, et qui, s’ouvrant alternativement
à tous les courants d’air, vacillaient sous leur
catholique tourbillon ? Le jeune clerc se posait que cette question,
et réservait la réponse pour l’avenir, chaque
chose en son temps : il avait d’abord devenir un prêtre,
et c’est à quoi, sur l’heure, visait son
travail.
Il
briguait quelques chose de mieux qu’une maîtresse
intellectuelle dans les sciences théologiques : son contact
fréquent avec les écrits des Pères, sa
familiarité quotidienne avec saint Paul, tendaient à
former, en lui, non point un spécialiste en sciences
sacrées, mais un apôtre de Jésus-Christ
. S’il apprenait par cœur les Épîtres,
s’il inaugurait sur ses cahiers cette façon de
les traduire qui lui est si personnelle et qui leur faire rendre
tout leur suc, ce n’était pas ; à des fins
d’exégèse, mais c’est pour imprégner
son âme « de plus grandes pensées dont se
compassa la primitive atmosphère morale du christianisme
». Il se cultivait pour les âmes qu’il aurait
un jour à cultiver, et concevait l’étude
comme un apprentissage de l’action, non comme une jouissance
cérébrale. Sa vocation gouvernant son travail
intellectuel : les intuitions, moins profondes que soudaines,
qui lui découvraient d’ample horizon d’étude,
étant systématiquement ajournées ; il mortifiait
toutes les aspirations qui ne tendaient pas uniquement, en lui,
à l’éducation du futur prêtre. Il
employa trois ans du séminaire à préparer
cette demi-heure matinale du 6 avril 1874, où , pour
la première fois, il consacra l’hostie. «
Vers le Dieu qui réjouit ma jeunesse », inscrivait-il
sur le Memento de son ordination , et sa jeunesse réjouit
en désirait rien de plus qu’un poste de paroisse,
dans lequel il pourrait distribuer la parole et la vie de Dieu,
et quotidiennement réaliser « ce moment unique
de l’hostie du monde, » le sacrifice eucharistique.
Mais déjà ses supérieurs avaient disposé
de lui : ils l’expédiaient à l’Université
de Louvain. L’obéissance lui fut d’autant
plus facile, qu’elle lui intimait d’ouvrir les fenêtres,
toutes grandes , sur le monde de la pensée, toute en
rentrant fréquemment dans cette cellule de l’âme,
où le silence fait parler Dieu.
Les
études philosophique qu’on faisait alors à
Louvain en mettaient pas les élèves en possession
d’une philosophie : tout au plus leur suggéraient-elles
le besoin d’en avoir une, et ce besoin s’accompagnait
et se tempérait d’une certaine crainte.
Car Louvain ,vers le milieu du XIXsiècle avait possédé
une école de philosophie, authentiquement indigène
et subtilement originale, et Louvant s’en était
mal trouvé ; cette école avait connue des ennuis.
Le professeur Ubaghs, très grave et très saint
homme, en était le chef. Soucieux des assauts que le
rationalisme livrait à la foi, il avait éprouvé
quelques plaisir, une plaisir de revanche à voir les
Lamennais, les Bonald, les Bautain, humilier la raison et faire
de la tradition la source unique ou principale des vérités
morales et métaphysiques.
Mais
il déplaisait à Rome que la raison humaine se
méprisât à l’excès : impartialement,
généreusement, Rome, en dépit du péril
rationaliste, avait vengé la raison humaine des attaques
du traditionalisme, Ubaghs alors, plus discrètement,
avait repris la campagne ; il maintenait l’idée
de Bonald, d’après laquelle la raison individuelle,
physiquement dépendante de la société et
de la Révélation, leur emprunte nécessairement
ses premiers ; certitudes sur Dieu , sur l’âme,
sur l’obligation morale ; mais il ajoutait c’était
la concession qu’il faisait au Saint-Siège qu’une
fois muni, par voie d’emprunt, de cette connaissance initiale,
la raison était capable de se démontrer à
elle-même la légitimité de la foi qu’elle
professait. La concession n’avait pas satisfait Rome;
un avertissement en 1843, puis en 1864 une condamnation, avaient
coupé court aux espérances suscitées par
l’école d’Ubaghs, Louvain s’était
flatté d’offrir à Rome des armes contre
la raison : Rome les avaient brisées. Et comme il advient
après ces catastrophes de la pensée, une génération
de philosophes avaient succédé, qui redoutaient
un peu d’avoir un système et même une réputation
; c’étaient de bons techniciens de la discussion,
mais nullement des constructeurs.
Le jeune abbé Mercier, un jour convié par l’un
d’entre eux à réfuter la positivisme, connut
un des ces soubresauts qui souvent amènent l’élève
à dépasser le professeur, et en conclut à
par lui, non point seulement à la nécessité
de notions transcendants, mais à urgence d’une
construction métaphysique vraiment ordonnée, vraiment
synthétique : sa ferveur pour saint Thomas, pour le livre
capital du jésuite Kleutgen sur la thomisme, alla croissait.
Et ce tête à-tête avec le vieux docteur fut
fidèlement poursuivie lorsque l’abbé Mercier,
en octobre 21877, fut devenu professeur de logique et de psychologie
au petit séminaire de malines. Il ne songeait pas, d’ailleurs
à cette date, à devenir le metteur en branle d’un
vaste mouvement thomiste : il était tout aussi modeste
que ses maîtres le Louvain. Il se faisait une loi il se
le fera toujours de ne point devancer par une pétulance
personnelle l’instant où ses énergies seraient
assez mûres peut-être cueillies par Dieu : il était
trop l’homme d’une devoir, pour être l’homme
d’un rêve.
Le
devoir, pour lui, c’était, à Louvain, de
cumuler avec ses études la surveillance amicale et cordiale
des étudiants laïcs du collège du Pape, futurs
juristes, futures médecins, dont malgré son jeune
âge on l’avait nommé sous-régent ;
et c’était, à Malines, de cumuler avec professorat
la direction spirituelle de beaucoup de ces séminaristes
dont il voulait obtenir qu’une fois pour toutes, par une
des ces actes décisifs sur lesquels on ne revient plus,
ils donnassent leur vie à Jésus-Christ. Nombreux
sont les prêtres belges qui lui savent à jamais
gré de leur avoir arrachée ce don. Ce qu’il
leur demandait, à l’aurore de leur jeunesse, ce
n’était rien de moins que ce que le VII siècle
appelait une conversion ; c’était une désaffectation,
une dés appropriation de leur être, en vue du service
divin. Et cette tâche quotidienne, émouvant et
joyeuse, s’intercalait activement parmi les préoccupations
du savant ; elle les eût, s’il en eût été
besoin, désencombrées et purifiées de tout
souci d’ambition, de toute fébrile inquiétude
d’avenir : elle absorbait certainement pour elle-même
le meilleur de son âme.
Mais l’heure approchait où le devoir, pour lui,
serait d’être un chef d’école, un initiateur
intellectuel, et d’accepter que cette ambition, commandée
d’en haut, commandât au jour le jour son travail
: cette heure fut sonnée par Léon XIII |
| |
Chap.2 |
Architecte
intellectuel et chef d’école :
Le foyer philosophique et scientifique de Louvain |
| De
longue date, Léon XIII avait considéré
saint Thomas comme le docteur le mieux qualifié pour
« aplanir les voies à la Révélation
». L’encyclique Aeterni Patris, dès 18979,
réclama que la philosophie thomiste fut restaurée
dans l’enseignements catholique. Elle provoqua toute de
suite, dans les écoles de Rome, un branle-bas assez confus
d’hésitations et d’obéissances : elle
finit par prévaloir, car on savait le pape tenace en
se desseins. Mais à Rome, en ce temps-là, la pensée
catholique visait moins à s’épanouir qu’à
se barricader : ses attitudes étaient moins conquérantes
que défensives. Le thomisme, tel que l ‘enseignaient
avec leur fraîche bonne volonté ces premiers docteurs
romains, aimait mieux négliger les sciences récents
que se les assimiler, et que s’en laisser vivifier, et
que le vivifier elles-mêmes : il exhibait une demi-arrogance
qui masquait peut-être, encore, une demi-timidité.
Léon
XIII ne concevait pas, li, que l’Église de Dieu
pût y être timide. Pas de timidités vis-à
–vis de l’histoire, et sous l’œil apeuré
des custodes les archives du Vatican s’ouvraient ; pas
de timidités vis-à-vis des démocraties,
et leurs pèlerinages entraient dans Saint-Pierre par
la porte même qui, dans le passé, ne livrait accès
qu’aux rois ; pas de timidités vis-à-vis
des problèmes sociaux, et le Pape recommençait,
en un siècle de laïcisme, à se mêler
des chose de ce monde et légiférant sur elles
; pas de timidités, enfin vis-à-vis des sciences,
et Léon XIII, à la Noël de 1880, invitait
le cardinal Deschamps, archevêque de Malines, à
installer dans ce grand foyer de sciences qu’était
l’Université de Louvain une chaire de philosophie
thomiste.
Le
souvenir d’un David de Dinant, d’un Henri de Gand,
d’un Siger de Brabant, d’une Gilles de Lessines,
témoignait que l’esprit belge pouvait se familiariser
avec les complexités de la scolastique ; et le passé
de Louvain, qui avait en face de la Réforme représenté
la culture catholique, permettait d’espérer pour
un renouveau de cette culture l’abrie de l’Université.
Léon XIII ne voulait pas d’un enseignement ésotérique,
murmurant à l’oreille de quelques séminaristes
bien défendues l’exposé de quelques vérités
anciennes, précieuses et fragiles ; il voulait un thomisme
de plein air, un thomisme rayonnant, un thomisme pour laïcs,
qui « sculpterait profondément la philosophie chrétienne
dans les esprits », des étudiants de Louvain, futurs
députés et futurs ministres
-1-
À
la suite des infortunes d’Ubaghs, Louvain, nous lavons
dit était fatigué de philosopher. Le droit social
de l’Église, les divergences entre l’«
hypothèse» et la « thèse», la
compatibilité des principes du Syllabus avec la constitution
belge, avaient suscité entre l’Économiste
Charles Perin et les catholiques libéraux des discussions
assez âpres , qui avaient achevé d’effaroucher
la hiérarchie épiscopale. On avant mieux à
faire, pensait-elle, que de perdre le temps ne bagarres spéculatives,
au moment où les entreprise scolaires du ministères
Frères-Orban mettaient en péril l’âme
des petits enfants. On avait à créer des écoles
primaires : c’était plus urgent que la philosophie…Mais
Léon XIII avait parlé : il exigeait cette entrée
du thomisme à Louvain, et cette irradiation de la vie
publique belge par une instruction philosophique nouvelle, Les
évêques , dociles et surpris, méditaient
son désir, et leurs méditations , trop hésitante
ou trop profondes, s’attardaient longuement.
Elles
s’attardaient encore lorsque soudainement ils apprirent
que Léon XIII allait leur envoyer, après l’avoir
mitrée, un religieux d’Italie, grand clerc en thomiste
et qu’ils n’auraient plus à leur donner,
à Louvain, qu’une salle et des élèves.
Patience, Très Saint Père ! supplièrent-ils
aussitôt, et leur étude des suggestion pontificales
devint subitement impatience d’aboutir. « Prenons
l’abbé Mercier, directeur de vos philosophes»,
dit au cardial Dechamps Mgr, Rousseau, évêque de
Tournai, qui naguère, comme supérieur du séminaire
de Malines, avait eu le jeune prêtre sous ses ordres,
« Sera-ce bien ? » questionna le cardinal, «
Tellement bien, répliqua l’évêque,
que si j’étais Votre Éminence, je ne me
réjouirais pas de le perdre. » « Eh bien,
nommons-le, conclut le cardinal résigné ; le Pape
sera content. » Et Léon XIII , en effet, fut content.
Le
« grand abbé » - comme depuis son ordination
l’appelaient ses élèves s’en fut à
Rome, aux vacances de 1882, voir le grand Pape ; et leurs deux
imaginations s’accordèrent. Les coups d’œil
de Léon XIII traçaient une route à l’abbé
Mercier ; ils étaient le signe qu’il devait «
aller de l’avant » : le cardinal aimera ce mont-là.
Le Pape ne voulait pas seulement « qu’on appliquât
les principes de la philosophie catholique pour faire produire
aux sciences physiques et naturelles touts les fruits dont elles
sont susceptibles » ; mais il constatait d’autre
part que les anciens scolastiques s’étaient préparés,
par l’étude des sciences physiques et naturelles,
à l‘œuvre propre de la philosophie. Un quart
de siècles avant que les admirables travaux historiques
du regretté physicien Duhem n’eussent vengé
la culture scientifique des scolastiques du mépris où
la tenait l’ignorant xv111 siècle, Léon
XIII, rendait à cette culture un hommage. Le professeur
Mercier, appelé brusquement à l’héritage
de ces vieux maîtres, trouvait dans cet hommage une façon
pour lui-même, et concluait, sans ombrage ni délais,
à la nécessité d’élargis constamment
se connaissances scientifiques.
Charcot, vers cette époque, compta quelque temps parmi
ses étudiants un docteur Mercier ; il n’était
autre que le futur cardinal. On le retrouvait bientôt
à Louvain : liberté de la barbe qu’à
Paris il avait laissé pousser, il emprisonnait pour toujours
dans un tiroir les deux aigles qui lui servaient d’épingle
de cravate du temps où il suivait Charcot ; il redevenant
le grand abbé ; et sous cet habit, le seul qu’il
aimait, il était alternativement professeur et étudiant.
Être professeur, et professeur par le vouloir d’un
Pape, c’était flatteur ; mais allait-il avoir des
élèves ? Les étudiants entendaient dire,
racontera plus tard Mgr. Deploige au banquet de consécration
épiscopale de Mgr. Mercier, « quelle nouvel enseignement
serait que les chose comme un cours d’archéologie,
l’exhumation, respectueuse d’ailleurs des théories,
intéressantes peut-être, mais si vieilles, et qui
d’aventure plaisaient au Pape régnant ».
Ils eurent la curiosité d’aller voir, et puis ils
revinrent et restèrent et le futur cardinal déroulait,
devant un auditoire composé surtout de laïcs, une
psychologie, une logique, une critériologiste, une ontologie,
qui devaient plus tard paraître en volumes. « Ce
qui frappait et nous séduisait en lui, expliquait, naguère
un de ses meilleurs élèves, c’était
l’intense vérité personnel de ce qu’il
faisait et de ce qu’il disait. Rien de conventionnel,
rien d’apprêté, rien de guindé, mais
la communication, toujours libre et spontanée, de sa
vie de la plus intime, de ses sentiments les plus vrais, de
se pensées les plus sincères, telle était
la méthode constante de son enseignement et de sa direction.
Pour se livrer sans voiles, il faut être sinon parfait,
du moins exemptée de ces faiblesses qui déconsidèrent
et qui ruinent tout autorité ; il faut avoir la pensée
scrupuleusement droite, il faut être exempte de toute
servitude et de tout amour-propre, il faut avoir l’âme
jeune et fraîche, dévouée sans réserve,
prêt à s’oublier toujours et à se
donner sans compter, il avait en lui cette jeunesse, de dévouement,
cette droiture d’esprit, ce zèle de l’idéal
, et c’est pourquoi nos âmes de vingt ans s’attachaient
à la sienne. »
La
spontanéité des l’entrain, les merveilleuses
vertus d’entraînement survivaient à la leçon,
et poussaient le professer, ensuite, vers les champs de recherches
où ses collègues défrichaient, chacun à
par des autres, un petit coin du terrain scientifique ; il s’attardait
avec une prédilection spéciale chez le neurologiste
Van Gehuchten ; et tout humblement, dans ses studieuses promenades,
il prenait posture d’apprenti, en descendant de la chaire
où il avait fait la besogne d’un maître.
De loin Léon XIII l’observait : il lui donnait
en 1887, une prélature romaine. Il contemplait avec amour
le magnifique labeur de ce pionnier, qui, là-bas, d’un
geste audacieusement solitaire, jetait le pont entre les spéculations
du moyen âge et les méthodes d’observation
les plus moderne. Et peu a peu le Pape réfléchissait
que, pour faire de la philosophie la synthèse sciences,
il fallait plus qu’un homme, et cet homme fût-il
Mercier, et qu’il faillait plus qu’une chaire :
qu’il fallait un Institut pourvoir des chaires spéciales,
où l’on s’appliquerait à » façonner
des jeunes gens d’élite à la science haute
et désintéressée ». Deux brefs pontificaux,
en 1888 et 21889, développaient ces perspectives, et
ces perspectives étaient des ordres.
-2-
En
1891, dans son rapport au Congrès de Malines, Mgr. Mercier
les commentait. Il y montrait le champ de la science, le recul
constant de ses limites, l’urgente nécessité
d’une main-d’œuvre catholique.
«
Vous vous résignez trop facilement, signifiait-il aux
catholiques, au rôle secondaire d’adeptes de la
science, et trop peu parmi vous ont l’ambition de travailler
à ce que l’on a nommé la science à
faire ; trop peu parmi vous visent à rassembler et à
façonner les matériaux qui doivent servir à
former dans l’avenir la synthèse rajeunie de la
science et de la philosophie chrétienne. » Il voulait
les entraîner vers la science pure, cultivée par
elle-même, sans but professionnel, sans but apologétique
direct : il voulait qu’ils fussent les chercheurs, dont
ensuite la philosophie ordonnancerait les découverts,
qu’ils fussent les patients analystes, dont ensuite la
philosophie compèterait l’œuvres par un élan
de synthèse.
Un
Comte, un Taine avaient ainsi rêvé, chacun à
sa façon, d’une philosophie où toute le
savoir s’unirait : on allait, à Louvain, créer
l’Outillage ; et dan l’institut supérieur
de philosophie, que présidait Mgr. Mercier, se groupaient
autour de sa chaire d’autres chaires dans lesquelles certains
de se collègues des diverses Facultés préparaient,
chacun en son domaine, la convergence des sciences vers l’unité.
Puis
un jour vint ce fut en 1893, où les propres élèves
de Mgr. Mercier, les fils immédiats de sa pensée,
furent assez nombreux, assez experts, pour pouvoir occuper eux-mêmes,
autour du maître, les chaires de l’Institut, M.Nys
professait la cosmologie ; M. de Wulf, l’histoire de la
scolastique ; M. Théry, la physique ; M, Deploige, la
sociologie : C’étaient quatre laïcs, dont
plus tard deux devinrent prêtres. L’Institut prenait
ainsi l’aspect d’une famille spirituelle ; un même
esprit plainait sur leurs enseignements, qui donnaient désormais
l’impression d’être coordonnés et non
point simplement juxtaposé ; ce labeur collectif trouvaient
son organe dans la Revue néo-scolastique, en son cadre,
un cadre digne de lui, dans une telle construction gothique
dont les plans étaient dus au futur ministre Helleputte,
ami personnel du futur cardinal. Une inscription libellé
par Mgr. Mercier, puis retouchées par Léon XIII,
fut posée sur la façade : elle redit aux générations
successives : « Ces édifices, consacrés
aux études philosophiques et munis des installations
et de tous les appareils d’enseignements des sciences
physiques, ont été élevés l’an
1893, par les soins de Désiré Mercier, prélat
romain, préfet des études ( Léon XIII,
pape ). » Le séminaire Léon XIII s’ouvrait,
pour accueillir les jeunes prêtres qui viendraient coudoyer
les laïcs aux pieds des chaires de l’Institut ; et
un bref pontifical de 1894 marquait la place de l’Institut
dans l’ensemble du corps universitaire.
Mais
il manquait à cette œuvre une suprême consécration
: la souffrance d e l’homme qui l‘avait crée,
l’Institut de Louvain était tissu d’une impulsion
romaine ; il était, à proprement parler, une pensée
d»Rome, épanouie sur le sol belge par un réalisateur,
qui avait su la mûrir et la féconder. Et dans le
haut clergé belge, tous ou presque tous avaient bien
vite accepté, avec une nuance de respectueuse curiosité,
la création nouvelle. Mais la réserve même
qui donnait à cette curiosité quelque chose d’expectant
laissait l’Institut un peu désarmé vis-à-vis
d’un coalition de jalousie. Le thomisme, murmuraient quelque-une,
est vraiment coûteux pour la charité belge ; et
tout l’argent qui se dépense pour ces nouveautés,
nous ne l’aurons plus pour les élections. Et d’autres
survenaient, se demandaient si le thomisme, tel qu’il
s’exhibait à Louvain, était bien, en définitive,
un thomiste authentique : on observait que, parlant français,
il employait une langue qui n’était pas celle de
saint Thomas : et la suite prouva que l’observait portait
loin, et qu’elle visait haut.
Les
efforts convergèrent pour ébranler la confiance
de Rome en Mgr. Mercier : un formidable assaut fut livré,
un jour de 1896, le prélat s’en fut à Rome,
soudainement, pour parer les coups. Les ennemis l’y devancèrent,
l’y suivirent, occupèrent les avenues, firent retirer
`a l’Institut de Louvain le droit de conférer des
grades, et tinrent pour certain que Mgr. Mercier s’en
retournait découragé. Il n’en fut rien.
Il eût pour sortir élégamment des difficultés
en acceptant un poste honorifique dans une grande paroisse de
Bruxelles : il refusa. Abdiquer, c’est bon pour des sceptiques
: il croyait en son œuvre. Il traversa des heures tragiques
mais ne désespéra jamais. Sur le linteau de sa
cheminée, une inscription portant ces mots : «
Labora sicut bonus miles Christi, travaille, comme un bon soldat
du Christ » ; il la montrant à ses étudiants,
il y obéissait lui-même, et poursuivait, sa trêve,
humblement son travail menacé.
-3-
Léon
XIII continuait d’observer : au delà des dénonciations
locales qui avaient desservi le prélat. Il regardait
l’École de Louvain s’essaimer, de petits
centres de renouveau thomiste se fonder sous de lointaines latitudes,
les élèves de Mgr. Mercier multiplier en de nombreuses
langues les traductions de ses livres, la Revue néo-scolastique
se propager. Et ces succès étaient dus à
l’esprit dont s’animait l’École de
Louvain, à langue aussi qu’elle parlait, et qui
lui permettait d’être, parmi les laïcs, une
efficace missionnaire du thomisme. L’année 1898
rendit à l’Institut sous forme, d’une lettre
du cardinal Satolli, un témoignage de l’approbation
romaine ; on lui restituait la collation des grades avec la
permission de faire largement usage du français ; et
lorsque, à la fin 1900, Léon XIII reçu
en audience les pèlerins de l’Institut, il leur
dit avec fierté. « Je suis heureux de voir à
votre tête les professeurs de l‘Institut supérieur
de philosophie fondé par moi. Non seulement les études
supérieures que Mgr. Mercier dirige servent aux clercs,
mais elles servent aussi aux laïcs qui sont venus étudier
la philosophie, même après avoir déjà
pris d’autres grades ; tel, De Lantsheere, qui vient d’entrer
à la Chambre belge. Voilà pourquoi, tout en tenant
à ce que la philosophie de saint Thomas soit étudié
en latin, nous avons établie que les leçons y
seraient données en français. Je veux et souhaite
la prospérité de mon Institut. »
L’Institut
fondé par moi ; mon Institut ; ainsi Léon XIII
qualifiait-il cette œuvre, dont les ennemis prétendaient,
quatre an plutôt, qu’elle était d’or
est et déjà désavoué. Définitivement
ils avaient échoué. Ils avaient cru nuire au professeur
Mercier ; et sans le savoir, sans le vouloir, ils avaient achevé
de modeler en lui, l’homme d’énergie patiente,
indomptable, égale à toutes les souffrances, qui
plus tard étonnera d’autres ennemis et saura mettre
à la gêne leur orgueil de vainqueur.
L’Institut supérieur avait échappé
la cirse qui risquait de lui être mortelle ; et sur l’horizon
des intelligences, saint Thomas constituait de monter. Ce n’est
pas que Mgr .Mercier fût homme à jurer systématiquement
sur les paroles d’un maître ; et volontiers il rappelait
que saint Thomas, tout le premier, eût condamné
ceux qui eussent asservi leur pensée à la science,
et qu’il nous averti, au début de la Somme, de
ne pas exagérer la valeur de l’argument d’autorité.
A l’instant même où Mgr. Mercier venait d’exprimer
son admiration pour la psychologie thomiste, il se hâtait
d’ajouter : « Est-ce à dire que nous regardons
la psychologie de l’école comme le monument achevé
de la science, devant lequel l’esprit devait s’arrêter
dans une contemplations stérile? Évidement non
: la psychologie est une science vivante :elle doit évoluer
avec les sciences biologique et anthropologiques qui sont ses
tributaires. »
Il admettait qu’employée à la contretemps,
la méthode scolastique pouvait avoir des inconvénients
; et il en reconnaissait, inversement, que la philosophie moderne
peut être utile au néo-thomisme, d’abord
en posant le problème de la valeur de la connaissance,
puis en favorisant le développement de l’observation
scientifique et de l’expérience en psychologie.
En définitive, il ne tenait pas la philosophie thomiste
« pour un idéal qu’il fût interdit
de surpasser, pour une barrière traçant des limites
à l’activité de l’esprit » ;
mais il maintenait, « après examen, qu’il
y a sa sagesse autant que modestie à la prendre au moins
pour point de part et pour point d’appui ». Il confortait
avec elle le vieux spiritualisme classique, celui dont Descartes
fut le père ; il y relevait un « préjugé
antiscientifique », qui opposait la psychologie à
la physique, et qui étudiait à part l’âme
et le corps sans jamais envisager leur union ; et il montrait
comment cette erreur primordiale voilà toujours aux spiritualistes,
du XIX siècles les problèmes soulevés par
les progrès de biologie, et comment les hommes de laboratoire
furent ainsi conduits, tout doucement, à une interprétation
matérialiste de la vie psychique. La scolastique, au
contraire, possédait à la fois du corps de doctrine
systématisé et des cadres assez larges pour accueillir
et synthétiser les résultas croissants des sciences
d’observation.
Louvain
convoquait ces sciences, les outillait : le livre de Mgr. Mercier
sur les Origines de la psychologie contemporaine, publié
en 1897, définissait ce qu’on devait désormais
attendre d’elles ; et s’adressait aux jeunes chercheurs,
ce puissant fondateur d’écoule leur disait : «
Ne soyons pas de ceux qui, à propos de ces mille et un
petit fait bien précis dont l’étude patiente
et minutieuse fait la force et l’honneur de la science
contemporaine, ne songent jamais qu’à se demander
avec un dédain mal dissimulé : A quoi cela sert-il?
Rien de plus antiscientifique que cette préoccupation
intéressée. Les faits son des faits : et il suffit
qu’ils soient, pour qu’ils méritent d’être
étudiés. D’ailleurs, s’ils ne servent
pas aujourd’hui, ils serviront demain : ce sont des matériaux
destinés à entrer dans les synthèses plus
compréhensives de l’avenir. »
Ainsi fais-ton provision de résultat : les petits-neveux,
plus tard, devraient à notre époque cette richesse
et s’en serviraient pour la synthèse, d’accord
avec l’aïeul, saint Thomas. Les laboratoires s’enrichissaient,
créaient leur outillage, parfois, en même temps
que leur science : celui de psychologie acquérait une
célébrité qu’avait pressentie dès
1893 le professeur Richet lorsqu’il écrivait, dans
la Revue scientifique, que le thomisme « peut faire enter
dans ses cadres les recherches contemporaines de la psychologie
et de la psychophysique sans faire aucune concession, sans jamais
dénaturer la science. »
L’œuvre entreprise par Mgr. Mercier était
une œuvre de longue échéance : par la pensée
il y attelait des générations. |
| |
Chap.3 |
Pasteur
d’âmes à Malines :
Les leçons de vie intérieure et de la vie sociale |
C’est
la marque des grands initiateurs de pouvoir s’effacer
de leur œuvre sans qu’elle périclite : elle
vit d’une vie propre, par eux, mais en dehors d’eux
; layant servie sans avoir voulu la confisquer, ils peuvent,
le jour venu , la détacher d’eux –mêmes,
comme le fruit mût se détache de l’arbre
et lorsque leur âme est elle-même une âme
détachées, ils trouvent dans l’âpreté
du gente un parfum de sacrifice, Pie X, en 1906, proposa ce
geste à Mgr. Mercier : il le fit archevêque de
Malines, cardinal. Ayant résisté à l’attrait
du cloître, il accepta la mitre et la pourpre par obéissance.
Il fallut laisser inachevé son cours de philosophie ,où
sa plume projetait, après tant d’étages
logique, métaphysique, générale, psychologie,
critériologie, d’aborder enfin la théodicée,
c’est-à-dire d’aborder Dieu, ; il fallut
prendre congé de ces jeunes gens qui depuis un quart
de siècle étaient l’entourage de son âme.
Mais leur appartenir, c’était encore s’appartenir
à lui-même : il les aimait tant ! La volonté
papale lui rappelait q’il n’appartenant qu’à
Dieu. Il accepta son nouveau terrain d’action, et d’emblée
s’y installa.
-1-
Comme il se mettait tout entier dans son oeuvre
nouvelle, tout de suite, dans l’archevêque de Malines,
le professeur se retrouva. Prenant congé de ses étudiants,
il leur parlait des responsabilités des l’épiscopat
: « Chers étudiants, continuait-il, je ne veux
pas avoir peur » ; et il leur rappelait le petit livre
du psychologue italien Mosso, d’après lequel, dans
une lutte à armes égales, celui qui a peur est
le vaincu. Dans son premier mandement, un autre psychologue
faisait son apparition, William James ; il le citait pour monter
par quelle force mystérieuse l’âme du croyant
triomphe de la souffrance, et il ajoutait : « Il ne vous
aura pas déplut d’entendre les affirmations de
notre Évangile et notre expérience chrétienne
confirmées par l’observation scientifique la plus
désintéressés. » Claude Bernard,
dans un sermon de retraite, était à son tour appelé
en témoignage, pour justifier, au nom de la physiologie,
à la parole de Bossuet, d’après la quelle
il ne suffit pas de dire que nous mourrons, puisque chaque jour
nous mourons. Bossuet apparaissait au cardinal comme «
le plus grand penseur des temps modernes »; il convoquait,
cependant, pour lui faire écho, un savant de la laboratoire.
Une conférence qu’il donnait en 1910 sur la nécessité
de la liturgie se déroulait comme un cours de psychologie
des foules », à l’insu duquel il fallait
bien conclure qu’étant donné la nature de
la collectivité humaine, l’Église devait
nous faire prier comme elle nous fait prier. D’autres
fois, au axiome de scolastique commandait tout une homélie.
» Les impressions coutumières cessent d’émouvoir,
ab assuetis non fit passio » : le cardinal s’abritait
derrière ces cinq mot pour signaler à ses prêtres
qu’ils sont « trop familiarisés avec le spectacle
de la mort pour y appliquer souvent avec intérêt
leur pensée ». Il ne lui déplaisait pas,
d’ailleurs, à son arrivée à Malines,
que ses prêtes fusent u peu philosophes : publiant une
lettre pastorale sur Dieu, il y joignait, pour eux, une note
en latin sur la théodicée : et leur pêchant
sur l’orientation de la vie, il leur montrait, en termes
fort techniques comment leur contingence même rendait
nécessaire que Dieu existât.
Il apportait ainsi de Louvain ses familiarités intellectuelles
coutumières, et ses habitudes de pensé, et son
langage de penseur ; il apportait, surtout, une belle confiance
dans l’intelligence humaine. Catholicisme, pour lui, «
est synonyme d’élargissement intellectuel. Ce n’est
pas à son esclavage intellectuel que le Christ convie
l’humanité, mais à la liberté supérieur
des enfants de la lumière. » Belle confiance, aussi
dans la science ;comme archevêque, il tenait à
l’affirmer à nouveau : « Quoi qu’en
disent certains esprits chagrines ou certains hommes de peu
de foi, la science enregistre journellement des succès
définis ; elle va de l’avant. » Confiance,
encore, dans la force éducatrice de la réflexion
: « Comme la grâce, disait-il à ses séminaristes,
ne se substitue pas la à nature, mais s’y ajoute
e t se sert d’elle pour agir ,votre perfection chrétienne
et conséquemment votre éducation sacerdotale sont
solidaires de vote pouvoir de réflexion. » Il proclamait
sans relâche la dignité, la valeur, l’efficacité
de notre sinistre pensant. » Dans le royaume de la philosophie,
l’unité est la loi, mais le sceptre en peut appartenir
qu’à l’intelligence ainsi s’achève
le discours : Vers l’unité, qu’il prononçait
en 1913 comme président de l’Académie royal
de la Belgique.
Des
intellectuels se rencontrent, pour qui l’intelligence
se résume tout entière en un pouvoir d’abstraction
: tel n’était pas le cardinal. Ce néo-scolastique
redoutait a contraire la prépondérance des abstractions
;il la redoutait pour la vie intérieur, nom moins que
pour la science. Car de même qu’il y a, pour le
savant, des faits naturels à observer, il y a, pour l’âme
chrétienne, des faits surnaturels à contempler.
A l’oratoire non plus qu’au laboratoire, l’abstraction
n’est pas de mise. En quelques pages d’une merveilleuse
finesse, le cardial prémunissait les clercs contre un
notion purement intellectuel de la méditation, qui en
ferant une concentration intense de la pensée. «
Mais non, leur disait-il, la méditation n’est pas
un exercice intellectuel solitairement un entretien de l’âme
avec notre Dieu vivant ; et son objet principal de sera donc
pas une vérité abstraite à mûrir
pour un intérêt moral, ce sera Notre-Seigneur,
sa personne, son enseignement, ses exemples, ses œuvres.
» le cardial recommandait la méditation, ainsi
conçue, comme un contrepoids à ce que l’étude
a de desséchant, et ses intimes savaient que ces conseils
à ses clercs nous livraient le secret de sa propre vie.
Oui,
son secret, son secret avec Dieu. Dans les premiers moins de
1914, le peintre Janssens, voulant faire son portait, s’en
allait chaque dimanche l’observer à la cathédrale
de Malines à l’office des vêpres ponctuellement
présidé par le préfet ; il le regardait
prier. Le rythme intérieur de la vie du cardial reposera
toujours sur un parfait équilibre entre l’étude
et l’Oraison, l’oraison rendant grâces pour
l’étude, et l’étude à son tour
rendant grâces, en quelque mesure, pour les bienfaits
de l’oraison, et l’enthousiasme des heures contemplatives
se propageant souvent tout au long des heures studieuses, sans
jamais se laisser comprimer par ces impression d’aridité
qui parfois humilient d’une couronne d’épines
la royauté intellectuelle du savant. Certains mondes
du moyen âge s’inquiétaient de l’antagonisme
entre la dialectique scolastique et l’intuition mystique,
entre la pansée et l’amour, entre l’intellectualisme
et la charité ; dans une personnalité comme le
cardinal Mercier, cet antagonisme se résolvait en unité.
t par ces deux livres d’instructions que s’appellent
: A mes séminaristes, et Retraite pastorale, le fondateur
de la néo-scolastique rejoignit ces grands docteurs que
savent être des maîtres de prière aussi bien
que ce des maîtres de pensée, un Thomas d’Aquin,
un Bonaventure, du Duns Scot.
-2-
Six
ans après sa consécration épiscopale, le
cardinal fit un recueil de ses œuvres pastorales : elles
occupèrent trois volumes, où beaucoup de paroles
étaient des actes. Chef de trois mille prêtres
et de deux millions trois cent mille fidèles, il était
soucieux, surtout, et définir des lignes de conduite,
de dire une fois pour toutes, sur chaque question, ce qui devait
être dit. C’était aux prêtres, aux
hommes d’œuvres, de concerter les détails
d’application, les cadres secondaires de l’action,
et de faire fructifier, comme une semence, le verbe épiscopale.
Le cardinal orientait, ce qui est déjà organiser
à demi ; à eux d’achever. Il visait, lui,
à propager un esprit.
Vivant
en un pays où, tous les six ans, la victoire du parti
catholique était un succès temporel pour le clergé,
il semblait qu’après avoir publiquement fait entendre,
pour ces triomphes électoraux, l’Alléluia
qui convenait, il éprouvât le besoin de corriger,
par d’austères conseils, la périlleuse griserie
que pouvait s’emparer des vainqueurs. L’orgueil
sacerdotal était un sentiment qu’il ignorait ;
les responsabilités du prêtres lui apparaissaient
comme si graves, que la grandeur même du sacerdoce devenait
une occasion de s’humilier. Le cardinal combattait tout
esprit de caste. Il encourageait les prêtes à souhaiter
l’aide des laïcs ; il annihilait les objections qui
les eussent amenés à la refuser. Il allait même,
parfois, jusqu’à leur suggérer l’imitation
des laïcs, et de quel laïc ?… l’ouvrier.
Parlant devant un auditoire populaire, il racontait avoir connu
dans sa jeunesse un prêtre qui s’était proposé
pour modèle de vie… « savez-vous qui ? vous
me devineriez jamais : l’ouvrier, partageant sa journée
entre le labeur au champs ou à l’usine et ses sollicitudes
pour sa femme et ses enfants ». « Les pauvres sont
nos maîtres, redisait-il aux confrères de Saint-Vincent
de Paul ; ils nous apprennent à donner, à prier,
à aimer le Christ. »
Car
dans la vie chrétienne telle que le cardinal la concevait,
on se fait volontiers l’apprenti d’un plus petit
que soi. Un jour de 1907, déjà vêtue de
la pourpre, il se plaisait à rappeler à des étudiants
comment un étudiant l’avait jamais éclairé,
lu professeur :
«
Ce jeune homme, à qui je recommandais la pratique quotidienne
de la piété, me fit observer que, s’il ne
lui était pas toujours bien possible d’aller chaque
matin à la messe, cependant il ne manquait jamais de
visiter une famille ouvrière dans la gêne ou un
malade pauvre auquel il s’intéressait, et il ajoutait
qu’il ne s’en trouvait pas plus mal, religieusement
parlant. Ce simple mot fut pour moi un trait de lumière,
comme quoi il est avéré, chers étudiants,
que si nous nous appelons vos maîtres, vous êtes
souvent, en réalité, les nôtres ; mais nous
ne vous l’avons que sur le tard ; il faut bien n’est-ce
pas, sauvegarder le prestige professoral ! »
En couvrant ainsi de son autorité l’attachante
audace de cet aveu, il rendit grâces à l’étudiant,
qui lui avait fait si bien « réaliser cette maxime
de la théologie morale, d’après laquelle
les nécessités corporelles pressantes de prochain
priment les pratiques, même obligatoires, de la vie spirituelle
».
Il
est de pieux cénacles, où parfois s’embusque
l’esprit de caste :le cardinal de signalait tout de suite
le péril. Bénissant à Bruxelles une confrérie
de dames, il leur disait franchement :
«
Vous formez une élite ; je voudrais vous voir vous habituer
à une pensée plus large, à un sentiment
de vie chrétienne, plus intense. Ayez des ambitions de
conquête. Intéressez-vous à tous les âmes
de votre paroisse, aux âmes de vos compatriotes, à
toutes les âmes de la catholicité. Il ne faut pas
que vous vos regardiez comme appartenant à un groupe,
à une sorte de caste dans la société chrétienne.
L’Église ne connaît point des castes, l’Église
ne fait point d’acception de personne, l’Église
veut du bien à toute l’humanité. »
«
Bien des personnes d’une certain rang sociale, qui volontiers
s’inclinent profondément devant un miséreux,
seraient tentées de se détourner à la rencontre
d’un ouvrier aux mais calleuse, d’une petite bourgeoise
de modeste origine : elles rougiraient de leur tendre la main,
de leur prêter service. N’imitez pas cet exemple.
Les castes sont pour l’Inde, elles ne sont pas le l’Église
de Dieu. Dans l’Église, nous sommes tous frères
et sœurs. »
Il
avait pitié de ces foules ouvrières que les conditions
matérielles de leur existence éloignent de l’Église
; et c’est pour les aider à sortir de leur état
de dépression, à rendre leurs âmes plus
libres », qu’il réclamait le concours des
catholiques pour l’organisation de métiers et qu’il
voulait que les patronages fussent des centres d’éducation
positive, de solidarité professionnelle.
Il
y a une dernière forme de l’Esprit de caste : c’est
un certain orgueil de l’orthodoxie : le cardial, encore,
s’insurgeait à l’encontre, la charité
intellectuelle, la charité tout court, lui paraissaient
être des vertus dont on n’est pas dispensé
par la correction de la foi. A cette correction, nul ne tenait
plus que lui : sur un signe de Pie X, il étudia le modernisme
avec l’ampleur d’une philosophie et l’exactitude
d’un témoin sincère et pondéré.
Il écrivait d’autre part, au début du pontificat
de Benoît XV.
«
Nous ne nierons pas qu’en en certains pays catholiques,
en Italie et en France notamment, l’anti-modernisme avait
lancé certains tempéraments impétueux,
plus puissants d’ailleurs en paroles qu’en oeuvres,
dans des polémiques âpres, insidieuses, personnelles.
Il semblait que la profession de fois catholique en suffît
plus à ces chevaliers improvisés de l’orthodoxie,
et que, pour obéir plus humblement au Pape, il fallût
braver l’autorité des évêques, Brochuriers
ou journaliste sans mandat, ils excommuniaient tous ceux qui
ne passaient pas de bonne grâce sous les fourches caudines
et leur intégrisme. Le malaise commençait à
travailler les âmes droites ; les consciences les plus
honnêtes soufraient en silence. D’un geste d’autorité,
Benoît XV remet les choses au point. Quelques lignes de
lui sont l’arrête de mort de cet intégrisme
brouillon. »
Tous
les mots ici portaient, et ils soulageaient, comme une revanche
de la justice. Dans le diocèse du cardial, cet intégrisme
n’est jamais qu’à se taire ; Mgr. Mercier,
en 1910, donna l’ordre de célébrer le centenaire
de Montalembert ; il y résida, il y parla, sans souci
de ce que en seraient ,où qu’ils se prouvassent,
les chicaneurs de cette grande gloire.
Il
prêchait aux catholiques l’indulgence réciproque;
il leur prêchait, aussi, l’indulgence pour ceux
qui ne sont pas de l’Église. Expliquait-il que
la libre pensée athée est incapable de sauvegarder
la moralité et qu’elle a perdu ses titres à
la répression du crime, il sa hâtait d’ajouter
:
«
Bien des personnes d’une certain rang sociale, qui volontiers
s’inclinent profondément devant un miséreux,
seraient tentées de se détourner à la rencontre
d’un ouvrier aux mais calleuse, d’une petite bourgeoise
de modeste origine : elles rougiraient de leur tendre la main,
de leur prêter service. N’imitez pas cet exemple.
Les castes sont pour l’Inde, elles ne sont pas le l’Église
de Dieu. Dans l’Église, nous sommes tous frères
et sœurs. »
Il
avait pitié de ces foules ouvrières que les conditions
matérielles de leur existence éloignent de l’Église
; et c’est pour les aider à sortir de leur état
de dépression, à rendre leurs âmes plus
libres », qu’il réclamait le concours des
catholiques pour l’organisation de métiers et qu’il
voulait que les patronages fussent des centres d’éducation
positive, de solidarité professionnelle.
Il
y a une dernière forme de l’Esprit de caste : c’est
un certain orgueil de l’orthodoxie : le cardial, encore,
s’insurgeait à l’encontre, la charité
intellectuelle, la charité tout court, lui paraissaient
être des vertus dont on n’est pas dispensé
par la correction de la foi. A cette correction, nul ne tenait
plus que lui : sur un signe de Pie X, il étudia le modernisme
avec l’ampleur d’une philosophie et l’exactitude
d’un témoin sincère et pondéré.
Il écrivait d’autre part, au début du pontificat
de Benoît XV.
«
Nous ne nierons pas qu’en en certains pays catholiques,
en Italie et en France notamment, l’anti-modernisme avait
lancé certains tempéraments impétueux,
plus puissants d’ailleurs en paroles qu’en oeuvres,
dans des polémiques âpres, insidieuses, personnelles.
Il semblait que la profession de fois catholique en suffît
plus à ces chevaliers improvisés de l’orthodoxie,
et que, pour obéir plus humblement au Pape, il fallût
braver l’autorité des évêques, Brochuriers
ou journaliste sans mandat, ils excommuniaient tous ceux qui
ne passaient pas de bonne grâce sous les fourches caudines
et leur intégrisme. Le malaise commençait à
travailler les âmes droites ; les consciences les plus
honnêtes soufraient en silence. D’un geste d’autorité,
Benoît XV remet les choses au point. Quelques lignes de
lui sont l’arrête de mort de cet intégrisme
brouillon. »
Tous
les mots ici portaient, et ils soulageaient, comme une revanche
de la justice. Dans le diocèse du cardial, cet intégrisme
n’est jamais qu’à se taire ; Mgr. Mercier,
en 1910, donna l’ordre de célébrer le centenaire
de Montalembert ; il y résida, il y parla, sans souci
de ce que en seraient ,où qu’ils se prouvassent,
les chicaneurs de cette grande gloire.
Il
prêchait aux catholiques l’indulgence réciproque;
il leur prêchait, aussi, l’indulgence pour ceux
qui ne sont pas de l’Église. Expliquait-il que
la libre pensée athée est incapable de sauvegarder
la moralité et qu’elle a perdu ses titres à
la répression du crime, il sa hâtait d’ajouter
:
«
J’ai visé des doctrines, et me défends de
juger ceux qui en sont imbus ou les préconisent. L’homme
qui d’égare vaut toujours mieux que ses principes
par ce qu’il y a dans la conscience un frein naturel qui
empêche l’homme d’aller jusqu’au but
de la logique de son erreur, Par contre, le disciple de la vérité
est toujours inférieur à son programme, parce
qu’il y a dans le cœur de l’homme des convoitises
mauvaises qui, si elles ne sont combattues, paralysent la volonté
et la retiennent au-dessous de l’idéal auquel elle
aspire. »
« J’ai visé des doctrines, et me défends
de juger ceux qui en sont imbus ou les préconisent. L’homme
qui d’égare vaut toujours mieux que ses principes
par ce qu’il y a dans la conscience un frein naturel qui
empêche l’homme d’aller jusqu’au but
de la logique de son erreur, Par contre, le disciple de la vérité
est toujours inférieur à son programme, parce
qu’il y a dans le cœur de l’homme des convoitises
mauvaises qui, si elles ne sont combattues, paralysent la volonté
et la retiennent au-dessous de l’idéal auquel elle
aspire. »
Phrases
riches de sens , qui sont contre le pharisaïsme un antidote
d’élite. Le cardinal savait être cordial
pour les hommes du dehors. N’aimant ni que l’Église
s’effaçât, ni qu’elle parût bouder,
il s’en allait parler, en 1907, aux côtés
de M. Paul Janson, le tribun radical, dans une assemblée
générale d’œuvres.
«
Quel charme, s’écriait-il dans le sentiment de
confraternité que me procure mon assistance à
cette assemblée ! Aujourd’hui que l’unité
des croyances chrétiennes est rompue, il est si rare
de se rencontrer avec ceux qui ne croient plus ou n’ont
plus la même foi, sur un terrain de cordiale entente !
Cette unité, j’ai confiance qu’elle se reformera
un jour : Je ne sais quand ni comment ; mais à en juger
par l’Universalité de l’intérêt
qui se manifeste pour les classes ouvrières, il me paraît
qu’elle prendra son point de départ dans un sentiment
de miséricorde pour les douleurs humaines et dans un
commun désir de les soulager.»
Un an plus tard, donnant à Liége une conférence
contre l’alcoolisme, il suppliait son auditoire très
bigarré, catholique et non-catholiques, de « se
laisser aller au monde une fois, sans contrainte, aux sentiments
pacifiques, aux espérances d’accord, aux désirs
d’union, et de mette en commun leur dévouements
».
«
Oubliez aujourd’hui, leur disait-il, vos préférences
religieuses, politiques, sociales, professionnelles, pour vos
souvenirs que vous êtes mes frères, que je suis
le vôtre, que nous avons tous au cœur une âme
flamme d’apostolat pour nos frères qui gisent sur
la voie de la souffrance, rongés par les morsures du
breuvage alcoolique. »
Il
voulait que rien de ce qui est humane ne demeurât étranger
à l’Église ; il saluait, comme issues, sans
parfois le savoir, de la pensée chrétienne, toutes
les initiatives sociales par lesquelles s’organise l’amour
du prochain. E t pourra ce que notre époque multiplie
ces initiatives il avait toi en elle, et il l’aimait,
et il se demandait si en elle ne valais pas toutes les autres
; car, en définitive, « qu’est-ce qui compte
? les actes de charité, ce qui se passe invisiblement
au-dedans des âmes, la vie d’amour pour Dieu, la
vie d’union pour nos frères ». La dialectiques
même, cette dialectique qui fit sa première gloire,
était à ses yeux dépassée par la
force probante de l’amour :
«
Lisez l’Évangile, le récit des Actes des
Apôtres, les lettres de saint Paul, et vous serez, je
crois, étonnés de la part minime faite par ces
grands convertisseurs à l’attaque directe du mal,
l’offensive contre l’impiété. Leurs
paroles sont presque toutes des paroles d’amour. »
Et
les œuvres pastorales du cardinal, à l’imitation
de ces écrits apostoliques, étaient tout imprégnées
d’amour.
-3-
De Louvain à malines, son influence allait
croissant.
Il
avait à Louvain, formé toute une génération
de catholiques, qui peu à peu, grâce à lui,
apportaient sur la scène politique, non plus seulement
des opinions héréditaires, mais une doctrine et
des faits, et non plus seulement des tendances, mais une conception
philosophique de l’État et un bagage d’expériences
sociales. Il avait ainsi vivifié d’une sève
nouvelle le seul gouvernement européen qui fût
officiellement catholique.
Mais
tandis que les élèves prolongeaient dans la vie
publique l’ascendant du professeur, on avait senti s’étendre
sur la foule des consciences l’Ascendant du pasteur ;
et lorsqu’on assistait, en 1909, au jubilé de l’Université
de Louvain et au Congrès de Malines on ne croyait pas
que cet ascendant plut jamais grandir. Son ascétique
profil dominait ces assemblées. Avec le temps le grand
abbé s’était voûté, voûté,
non courbé, mais le mouvement qui lentement projetais
ses épaules en avant ne visait point à les décharger
d’un fardeau ; il n’était point un fléchissement
mais comme un symbole, au contraire, de l’orientation
de cette âme, toujours en avant. La flamme du regard reflétait
cette tenace allégresse d’enthousiasme qui récompense
l’immolation d’une vie pour une besogne. Et cette
allégresse persuasive, conquérante, donnait`a
la majesté cardinalice je ne sais quoi d’abordable
; on se sentait proche d’elle, par l’entraînement
qu’elle communiquait; le spectacle de ce chef était
un appel, un aimant ; c’était l’idéal
en marche.
Ces quarante mille hommes que, dans son Congrès de Malines,
le cardinal avait à manier, représentant une partie
vainqueur ; les victoires politiques sont des préludes
de défaite lorsqu’elles ne sont, pour les vainqueurs,
que des motifs de suffisances. Le cardinal, par les exigences
même qu’il imposait à la vie chrétienne,
à l’action chrétienne, tenait ces vainqueurs
en haleine. Il avant, par une initiative de voyant, convoqué
toutes les reliques des saints de la Belgique, pour qu’elles
fusent au milieu d’eux ; et ces saints régnaient
avec lui, du fond de leurs trente-six châsse, sur la vaste
fourmilière des fidèles, rassemblés à
Malines de tous les coins de la terre belge.
Il faut parler
ces morts à ces vivants. Il se mettait à leur
suite ; il était comme eux un témoin, comme eux
un apôtre, un témoin, un apôtre qui venait
après eux. Et les congressistes emportaient la belle
vison d’une antique Église de Belgique planant
sur la Belgique nouvelle, et d’une pourpre cardinalice
essayent, mais en vains, de s’effacer derrière
ces lois dont elle avait concerné la résurrection.
Le
cardial trouvait les mots, les gestes, auxquels tout Belge était
sensible, à quelque parti qu’il appartînt.
La Belgique, lorsqu’il parlait d’elle, cessait d’apparaître
comme la création la plus récente de la politique
européenne : dans l’histoire belge, il savait mettre
du recul, et, dans la conscience belge, mettre de la fierté.
On l’entendit proclamer, à Malines, dans le banquet
et de sa consécration épiscopale : « La
petite Belgique a de grandes ambitions : si petite soit-elle,
elle a marché à pas de géant, je me rappelle
un souvenir de jeunesse universitaire. Il y a trente ans, nos
camarades anglais et américains s’amusaient à
nous suivre à la gare quand nous repartions pour chez
nous, et, d’un petit air malicieux, se parlaient ; à
nous faire cette recommandation qu’ils prêtaient
à nos mères inquiètes : « Surtout,
cher enfant, tenez les portières bien fermées
.» Mais aujourd’hui, les portières sont larges
ouvertes : après l’expansion coloniale, c’est
l’expansion mondiale ; nos forces sont décuplées,
notre activité déborde, notre fierté nationale
grandit et s’affirme. »
Un autre jour, sa joie de patriote s’exaltait, en observant
que, « relativement à sa population, la Belgique
tenait la tête des nations des deux mondes dans la concurrence
économique. » Dans une lettre signaient avec lui
ses collègues de l’épiscopat, il partait
de sa « la fierté d’être Belge. »
Sa voix pourtant se faisait sévère, impérieuse,
dans sa lettre pastorale sur des devoirs de la vie conjugale,
pour dénoncer aux conducteurs et aux membres de laïcité
la diminution volontaire des naissances, comme incompatible
avec la foi divine non moins qu’avec l’intérêt
national.
D’épineux
débats entre Wallons et Flamingants semblaient faire
brèche dans l’unité morale du peuple belge
: la personnalité du cardinal visait à maintenir
l’unité. Il avait, jeune homme appris le flamand,
en un temps plus peu de Wallons l’apprenait ; il considérait
comme « antichrétiens, antisociaux, antinationaux
», les préjugés qui voulaient évincer
la culture flamande ; il ouvrait à cette culture ses
établissements d’instruction, avec un esprit de
mesure qui garantissait la duré de l’innovation.
Mais tan que, d’une Belgique, les malentendus de races
risquaient d’en faire deux, Léopold II, par l’annexion
du Congo, créait, lui, une « plus grande Belgique
» ; et la voix de Mgr. Mercier rendait hommage au souverain
qui venait d’ouvrir un vaste continent à la civilisation
. « Ses initiatives civilisatrices, insistait le cardinal,
on élevé la puissance et le renom de la partire
belge à des hauteurs que seul le recul de l’historie
permettra aux générations futures de mesurer.
»
Tout
en même temps, dans une lettre que signait, en 1908, tout
l’épiscopat de Belgique, le cardinal esquissait,
en s’inspirant de l’Évangile, la notion chrétienne
de la colonisation. « Elle est moins une occasion de bénéfices
qu’une source de devoirs, proclamait-il. De même
que, dans une famille, éprouvée par la maladie
ou par des revers, les membres plus vigoureux ou favorisés
doivent avoir à cœur de venir en aide à ceux
qui le sont moins, de même il règne parmi les peuples
une loi de fraternité, en vertu de laquelle ceux qui
ont parcours plus rapide, et les premières étapes
de la civilisation doivent se retourner vers les peuples «
demeurés assis à l’ombre de la mort, »
pour les relever d’une main secourable et les aider à
suivre, à leur tour, la route du progrès chrétien
; la colonisation apparaît ainsi, dans le plan providentiel,
comme un acte collectif de charité qu’à
un moment donné une nation supérieur doit aux
races déshéritées, et qui est comme une
obligation corollaire de supériorité de sa culture.
Le peuple qui colonise a le droit, sans dote, de s’attribuer
ou de rechercher un profit qui soit la légitime récompense
de ses efforts et de son initiative, mais il doit aussi ne jamais
perdre de vue que, vis-à-vis la race inférieur
avec laquelle, entre en rapports, il contracte toutes les responsabilités
de l’Éducateur vis-à-vis de ceux don il
entreprend l’éducation, responsabilité de
l’exemple, avant tout, responsabilité de la justice
, et ensuite ; responsabilité, enfin de la longanimité,
et, au besoin, de la patience. Ainsi se précisaient,
sous la plume du cardinal Mercier, les devoirs des peuples civilisés
envers les peuples arriérés : la colonisation,
telle qu’il la voulait, cessait d’être une
victoire de la force, mise au service de l’esprit de lucre
; elle devenant une former d’aide, une méthode
d’éducation des races moins cultivés, susceptible
de les élever dans tous les sens du mot ; et ce que le
cardinal disait au sujet du Congo, tous les puissances colonisatrices
pouvaient en faire leur profit. Il aimait les cimes où
l’intérêt national et l’intérêt
et humain se confondent.
«
Piété patriotique » ; ainsi plaisait-il
à appeler le patriotisme, dans sa lettre pastoral de
1910 ; et la parole de ce prêtre, qui savait transfigurer
un devoir civique en devoir chrétien, devenait l’une
des forces directrices de son peuple. Ni le prélat ni
le peuple ne pressaient encore la gloire douloureuse que l’attendait
l’un et l’autre, et qui devait les unir inséparablement
dans l’admiration du monde.
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