Un
homme d'affaire qui ne perd pas le nord.
Vers le début du XIIIe siècle, vivait à Caggiani,
village de Toscane, un brave homme appelé Luchesio. Jeune marié,
plein de santé, de projets et d’illusions, actif, intelligent,
d’esprit entreprenant, il voyait s’ouvrir devant lui la
carrière de la vie. Il était décidé à
y faire son chemin.
Ses
bons parents lui avaient appris à aller à la messe le
dimanche, à ne point mentir ni voler et à se tenir correctement
: c’était, ou à peu près, tout son bagage
religieux et moral. Aussi n’étaient-ce pas des rêves
d’ascétisme qui avaient nourri sa jeune imagination ces
choses lui étaient aussi fermés que l’algèbre.
Mais vivre, lutter pour vivre, et pour mieux vivre, comme il avait vu
faire ses parents, comme il voyait faite tout le monde, oh ! Cela, il
le comprenait… comme il arrive à la plupart des hommes,
il s’était taillé son idéal dans ce qu’il
avait vu.
Devenir
riche, et un jour, qui sait ? être chef dans son village : ces
deux splendeurs représentaient à ses yeux le sommet de
la vie heureuse. Deux ambitions qui se résolvaient dans cette
autre : frayeur avec les nobles. Car ‘’ il était
beau de visage, bien fait de sa personne, élégant et facile
de son langage et en toutes ses manières, avantages qu’il
désirait faire valoir dans le commerce des personnes nobles et
distinguées ‘’. ( 1)
Son
épouse Bonodana, qui vraiment était une bonne petite femme,
partageait ses rêves et ses espoirs.
-Ah!
lui disait- ellle, quand nous seront riches… nous aurons une belle
grande maison, un château .… Et tu m’achèteras
des robes toutes en soie, n’est-ce pas, et un collier de perles
comme celui de dona Monna ! …
Et
se yeux se fixaient, grands ouverts , pleins de sourires gourmands,
sur le faste convoité.
Luchesio
faisait mieux que rêver. Ayant bien réfléchi, calculé,
supputé toutes les chances, il se mit à l’œuvre
avec entrain. Il se lança à la fois dans les affaires
et dans la politique : et voilà mon Luchesio parti pour la fortune
et pour la gloire.
Les
petites république italiennes vivaient alors une vie flévreuse
et turbulente dont les passions envahissaient jusqu’aux moindres
villages. Tout le monde faisait de la politique. C’était
le temps de Communes : peuple et bourgeois, affranchis d’hier,
montaient la garde autour des libertés acquises et s’agitaient
pour conquérir de nouveaux droits. Les nobles résistaient
avec un âpre orgueil pour sauver leurs privilèges compromis
: d’où un état violent, traversée, à
la moindre occasion, par des collisions sanglantes.
Cette
situation s’envenimait d’une question de politique extérieur
; la lutte entre l’empereur et le pape, Frédéric
II manœuvrait pour annexer l’Italie, il s’appuyait
sur les nobles, qui voyaient dans son triomphe l’occasion de restaurer
l’ancien régime : c’est le parti gibelin. Le peuple,
par réaction, s’était rangé sous les bannières
des papes, qui devenaient ainsi les champions de l’ordre nouveau
et de la liberté : c’était le parti guelfe. Guelfes
et gibelins, peuple et nobles, bourgeois et aristocrates, s’affrontaient
dans une lutte sans trêve. Partout les deux factions entretenaient
des milices armées.
Dans
cette bagarre, chacun prenait parti. Et, comme d’habitude dans
les choses politique, ce n’ait pas toujours pour des motifs désintéressés
qu’on embrasait l’une des deux causes : les convenances
personnelles, les petites brouilles, de familles, les haines de classe,
les avantage immédiats, pesaient bien plus dans la balance que
les considérations d’ordre social ou religieux. Une foule
de chrétiens convaincus, pour des motifs divers, se mettaient
sans sourciller en opposition avec le Saint-siège, Ivres de la
liberté conquise et égarés par les complications
de la politique, les fidèles s’étaient désaccoutumés
d’obéir.
Ainsi
fit Luchesio. L’ambition le mordait ; il voulait monter d’un
cran dans l’échelle sociale, il brûlait de devenir
l’égal des nobles, d’être admis dans leur cercle
: il fallait bien pour cela se mettre de leur côté. Et
plus les gibelins, c’était le parti distingué de
l’époque, et la vanité de Luchesio devait s’y
laisser prendre : il fait de la politique gibeline, tout en s’occupant
de son commerce.
Il
ne réussit pas mal au début, Beau garçon, beau
parleur, il ne tarda pas à devenir chef de faction et capitaine
de la jeunesse armée de l’endroit. Déjà il
se frottait les mains.
Il
ne connaissait pas les hommes ; il devait s’apercevoir bientôt
que la vie est plus compliquée qu’il ne l’avait prévu,
un concurrent exploita ses tendances gibelins trop affichés,
et comme la masse était guelfe, il détourna l’ échoppe
de Luchesio de la grosse parti de sa clientèle. Les affaires
de celui-ci commèrent à péricliter ; il se trouva
bientôt en mauvaise posture. Par contre-coup son influence politique
se mit à baisser à son tour. C’était un piège
début pour le pauvre ambitieux, enfin, comme en affaires tous
les moyens sont bons, son rival fit courir sur son compte des bruits
fâcheux, sa situation devenait intenable à Caggini. Il
apprenait à ses dépens q’il est dangereux de mêler
la politique aux affaires.
Bah!
Ce n’est pas un échec qui peut avoir raison d‘un
jeune et ardente ambition. Luchesio pris sont parti avec décision.
La petite ville voisine de Poggi-Bonzi, était entièrement
gagnée, elle, au parti gibelin, ou du moins les guelfes, matés,
y étaient réduites au silence : il n’y avait plus
à craindre, là des mésaventures politiques ; et
plus, en ville on aurait d’autres débouchés que
dans ce trou de Caggiani. Luchesio déménagea de son village
et alla s’installer à Poggi-Bonzi. Là, avec une
audace juvénile, il entama les affaire en grand.
Il
commença par un commerce de salaisons habilement uni à
un bureau de change. C’était une idée de génie
: l’un faisait marcher l’autre ; avec un peux d’adresse,
il y avait moyen de faire, dans cette combinaison, de jolis bénéfices.
Il ne faillait pas, bien entendue, raffiner sur l’honnêteté,
mais, en bon homme d’affaire, Luchesio en prenait aisément
son parti et pratiquait à merveille ‘’ cette morale
commerciale ‘’ particulière aux profiteurs du business,
qui, à l’époque, était ma foi passablement
élastique.
La maison prospérait, car il savait y faire : c’est lui
qui vendait le meilleur lard, et son petit salé était
réputé ; ses manières aimables attiraient les clients,
et les ducats affluaient dans le comptoir. Il ne faisait plus de politique,
mais il venait aux riches et il flattait les nobles. Puis il leur prêtait
de l’argent et les aidait dans la gestion de leurs biens : ils
avaient besoin de lui de sorte qu’il commençait à
avoir dans le ‘’ grand monde’’ de Poggi-Bozi
des relations enviables. Cette fois, il avait le vent en poupe.
Bonadonna
était fière de son mari, heureuse de voir si habile à
mener sa barque et à faire entrer de l’argent dans la caisse.
Brave garçon au demeurant , généreux, excellent
caractère, il aimait bien, lui passait tous ses caprices, et
lui fournissait de jolies toilettes dans lesquelles elle pouvait se
parader et se couvrir de gloire à la grande messe du dimanche.
Car
tous deux, naturellement, étaient bons chrétiens. Jamais
ils n’auraient manqué à leurs devoirs, ils faisaient
leurs prières, communiaient une fois l’an, assistaient
à la messe une fois la semaine, et même suivaient les processions
: ils acquittaient ces prestations comme il payaient le cens, la dîme
et le fouage, et, cela fait, se tenaient déchargés envers
Dieu.
Ils
étaient chrétiens comme on l’était en ce
temps-là comme on l’est, en en somme , aujourd’hui
: la religion demeurait dans les formes, mais n’était plus
dans les cœurs, ni partant dans la vie. Et la cause principale
du mal était la même qu’aujourd’hui : les affaires.
Les
Communes, les métiers, le négoce, avaient prodigieusement
transformé les conditions de la vie, les cités étaient
grouillantes d’activité ; tout le monde vendait, spéculait,
s’enrichissait. L’argent autrefois détenu par les
nobles, se déplaçait, venait remplir les coffres des bourgeois,
tous ces nouveaux riches, naturellement, prétendaient jouir des
biens ainsi acquise par un honnête travail : le luxe, et le confort
s’introduisaient partout, avec eux le plaisir et, bien vite, la
licence. Quand au bas peuple, il regardait avec envie ces parvenus heureux
et cherchait lui aussi à jouer du coudes. Périodiquement,
sur disette sévissait sur quelques contrés. Cette épreuve
passagère ne faisait qu’aiguiser les cupidités en
exaspérer les haines de classes. Dans cette fièvre de
convoitises et de jouissances, les âme s’étaient
détournés des choses spirituelles ; absorbées par
les soucis temporels, elles ne trouvaient plus le temps de s’intéresser
à la religion. Elles s’étaient épaissies,
matérialisées, embourgeoisés. On continuait aux
offices, de par la force acquise, par ce que c’était dans
les mœurs, mais dans le fond des pré occupations Mammon
avait supplanté Dieu, les cœurs avaient passé de
l’église dans les boutiques.
Luchesio
et sa femme étaient bien de leur temps : c’était
exactement du mal du temps qu’il souffraient, Oui, ils ‘’replissaient
leurs devoirs ‘’, mais le soir, dans leurs tête-à-tête,
ce n‘est point des Béatitudes qu’Ils parlaient ni
du Royaume des cieux, mais d’argent, de comptes, de combinaisons
et d’entreprises nouvelles par arrondir encore leur fortune naissante
: ce qu’il aillait trouver maintenant, c’était quelque
grosse affaire permettant d’aborder la haute spéculation,
Luchesio entrepris le commerce des grains et guetta la bonne occasion.
Elle
se présenta ; avec son sens des affaires, il sut la voir venir
et l’exploiter avec maîtrises. Prévoyant une cherté
de vivres, il disposa ses batteries. Comme argent de change, il était
conseiller de beaucoup de braves marchands qui lu donnaient toute leur
confiance et qu’il maniait comme il voulait : il leur fit croire
à d’important arrivages qui allaient faire tomber à
rien le blé, et les persuada de lui vendre leurs stocks à
bas prix. Cet accaparement précipita naturellement la disette.
Quand elle fut là, Luchesio se trouve maître de la situation.
Ce fut une belle victoire, tout le monde eut besoin de lui, il haussa
les prix à son gré, réalisant des bénéfices
énormes. Sa maison, où l’or affluait, était
devenue le centre de la vie de la cité : c’était
la fortune !
Tout
entier à la lutte et grisé par un tel succès, il
n’avait pas le loisir de songer aux misère que sa brillante
affaire semait autour de lui, un jour, il est vrai, un pauvre paysan
que ses manœuvres avaient ruiné, était sorti de chez
lui en le maudissant et en le traitant d’assassin : cela lui avait
donné un choc au cœur, et cette nuit-là il avait
eu quelque peine à s’endormir. Mais il avait bientôt
refoulé cette sensibilité ; car les affaires n’ont
rien à voir avec le sentiment, Il faillait bien ‘’
arriver’, et qui veut la fin veut les moyens, et puis il avait
deux fils dont il devait assurer l’avenir : devoir de conscience.
Mais
la vrai raison qui poussait Luchesio, à son insu, à se
former la conscience, c’est que d’avouer son injustice eût
posé le problème compliqué de la restitution, et
qu’un ne renonce pas facilement aux biens une fois acquis.
Il
y était si bien installé ! Ils habitaient maintenant une
belle maison, grande comme un palais, avec des cheminés de marbre,
des tapis sur les parquets, des meubles de bois précieux et une
foule de bibelots rares. Aux dîners, qu’ils donnaient à
des amis choisis, ils étaient fiers d’exhiber leur vaisselle
d’argent. Et quand Luchesio allait par les rues, les chapeaux
s’inclinaient bas devant se vêtements de brocart. Sans doute,
on se rappelait bien de quelle façon il avait acquis tout cela,
on en parlait dans les coins ; mais après tout, c’était
de l’habilité et les critiqueurs au fond l’enviaient,
sachant fort bien qu’à sa place ils auraient fait de même.
Il avait réussi, donc il était respectable.
Il
était riche, enfin, devenu un personnage considérable,
honoré, flatté, vivant largement, admis dans le plus haut
monde et jouissant d’une grande influence dans la ville de Poggi-Bonzi.
Ses rêves s’étaient réalisé ; mieux,
il les avaient réalisés ; jeune encore il n’avait
pas trente ans, il avait fait plus de chemin que d’autres en tout
une vie. Sa maison abritait ce qu’on appelle une famille heureuse.
Réveil après la faute
Or
voici qu’au moment de jouir de la fortune, Luchesio s’étonna
de ne se sentir qu’à moitié satisfait, et pas du
tout heureuse. Dans ce luxe, ce confort, ces honneurs qu’il s’était
donné tant de peine à poursuivre, voici qu’il se
sentait dépaysé, emprunté, étranger, comme
si de ces choses n’étaient pas faite pour lui, comme s’il
n’avait jamais rien désiré de tout cela. Pourquoi
toute cette fièvre, tout ce travail pour aboutir à cette
vie bête, plate, vice, qui ne lui disait plus rien?
Pour
résoudre cette imprécise énigme, il repassait instinctivement
dans son imagination les années écoulés ; il lui
semblait les avoir vécus dans une sorte d’inconscience.
Et il finissait par se revoir, tout jeune, à Caggini, avant que
tout cela n’arrivât, et il sentait, avec une grande force
d’évidence, qu’il avait alors l’âme plus
heureuse, plus libre qu’aujourd’hui.
Dans
la détente qui s’opérait après la lutte,
il lui semblait se retrouver lui-même, comme quelqu’un qu’on
a perdu de vue depuis de longues années, et qu’on avait
tout à fait négligé. Il se retrouvait avec son
cœur : et c’est son cœur qu était mécontent.
Il
constatait cette chose étrange, que la tension continuelle de
ces années vers un but fixe et obsédant, avait en quelque
sorte couvert et immobilisé son âme en ce qu’elle
avait de meilleur, que la bataille pour l’argent l’avait
si bien confisqué, qu’elle avait relégué
l’homme qu’il était pour le remplacer par un personnage
étranger : un dur et cupide commerçant. Car au fond, il
était naturellement droit, bon, même généreux.
Et maintenant qu’il retrouvait le temps d’être lui-même,
cette bonté native s’insurgeait, réclamait contre
‘’ l’autre ‘’, rappelait à la conscience
le Luchesio son injustice, sa dureté, toutes les victimes qu’il
avait faites.
Ses
nuits devenait agitées. Durant des heures d’un pénible
demi-sommeil, des images lamentables et sinistres en longues sarabandes,
passaient devant ses yeux : il voyait des foyers ruinés, des
familles affamées jetées à la rue, des ventes navrantes
de pauvres mobiliers ,des mères qui le regardaient fixement avec
les yeux fiévreux en lui montrant leurs enfants malingres, des
pères qui lui tendaient le poing en maudissant l’accapareur…
Il se retournait dans son lit, enfouissait son visage dans l’oreiller
trop chaud, pour fuir les obsédantes visons. Mais le supplice
continuait : sans cesse revenait à ses oreilles la voix du malheureux
qui, venant d’apprend sa ruine, lui avait crié en sortant
:`’ Dieu te maudisse, assassin ! ’’ Et son cœur,
c’était de nouveau avec même choc qu’il avait
ressent ce jour-là, sous l’injure cinglante. Oh ! cette
petite scène de quelques secondes ce geste désespéré
et indigné, ce regard chargé de haine, comme elle s’était,
parmi tant d’autres, installé, incrustée dans ses
yeux ! Et cette voix rauque, tout d’un coup altérée,
comme elle était toujours, dans ses oreilles ’’ Assassin
! Assassin ! …’
Mais
oui, c’était vrai ! Il avait tué en prenant le pain
des autres ; il avait, odieusement, spéculé sur la misère
pour s’enrichir, en abusant de la bonne foi de ces pauvres gens
qui se confiaient en lui : et c’était lui, lui Luchesio,
qui, presque sans le savoir, avait pu en vernir là! Il se maudissait
lui-même maintenant : .. Misérable, voici que des centaines
de malheureux te couvrent de leurs malédictions, un jours s’élèveront
contre toi devant Dieu, et alors … ‘’. Et une atroce
terreur soudain, fondait sur lui, à la pensé du jugement
car sa foi était testée intacte - : ‘’ Oui,
c’est une autre malédiction qui tombera sur toi, alors…
Et tu seras à gauche… à gauche , mon Dieu ! Pour
toujours !… Ah ! imbécile, à quoi t’auront
servie ducats et ces carlins que tu as empilés, et ces terres
que tu as achetées et cette vaisselle dont tu est bêtement
fier ? Assassin ! c’est de tes meurtres que tu es fier !’’
A
quoi penses –tu donc ? lui demandait Bonnadonna, le voyant se
frapper le front en marmonnant.
Alors,
pour chasser ses épouvantes, il reprenait les arguments de la
‘’morale commercial ‘’ qui l’avaient si
complaisamment servi : ‘’ Il ne faut pas mêler la
charité aux affaires … ‘’ Mais aussitôt
la conscience ripostait : ‘’ Si, Il faut mettre la charité
en tout ! mais mes enfants ne devais-je pas assurer leur avenir ? pas
au prix de l'injustice, reprenait l’autre voix. Tes enfants, ils
seront maudits avec toi : tu leurs auras appris le péché.
Mais enfin les affaires sont les affaires : quand on est dans le commerce…
il y a une affaire qu’il faut réussir, une : arriver au
ciel ! Et toi, tu t’as damné ! Tu as assassiné,
tu iras en enfer ! … En enfer…’’
Et
de la gloire de Luchesio sortait un soupir si rauque et si sauvage qu
sa femme en était terrifiée.
-
Mais qu’as tu donc, Luchesio ?
_Femme,
disait-il d’une voix sourde, j’ai idée que nous ne
sommes pas en règle avec note conscience.
-
Qu’est-ce que tu raconte là? Et pourquoi donc ne serions-nous
en règle ?
-
J’ai abusé de la confiance des gens… Non cela n’était
pas juste... cela n’était pas permis, Bona…
-
Comment, pas juste ? tu as gagné de l’argent par ton commerce,
voilà tout !
Mais
Luchesio se redressait soudant, terrible, les yeux égarées
:
J’ai
gagné de l’argent en trompant, en volant,,, en assassinant
! tu entends?
-
Allons ! laisse donc ces idées-là, voyons ? N’as
–tu pas le droit de faire tes affaires comme tout le monde ? Sois
donc raisonnable, Luchesio, chasse se s rêveries, distrais-toi
: maintenant que nous voila riches, vas-tu devenir mélancolique
?
Mai
le bon Luchesio avait beau chercher à se distraire : sa belle
éducation, si incomplète mais honnête et chrétienne,
reprenait le dessus ; et sa conscience, et son cœur, et la crainte
du jugement le tourmentaient sans répit, le mordant chaque jour
plus avant. Il était profondément malheureux.
La
lumière dans la nuit.
En ce temps-là, on parlait beaucoup d’un certain frate
Francesco fils d’un riche drapier d’Assise, qui avait, pour
l’amour de Dieu, quitté sa famille et renoncé à
tous ses biens et qui, avec ses disciples, parcourait l’Italie,
mendiant son pain, pêchant la pénitence et le royaume des
cieux. Ila apparaissait aux consciences comme un libérateur :
les âmes, désaccoutumés de Dieu. Le sentait de nouveau
présent, on s’était avili dans la politique, durci
dans des guerres sans fin, embourgeoisé dans les affaires, et,
dans les embarras de tant de soucis qui les avaient distrait de l’unique
nécessaire, tous sentaient ce ‘’ vide au cœur’’
de ceux qui ont tournée le dos à la Vie.
Et
personne ne leur apportait ce qui aurait comblé ce vide. Le clergé?
Il était à une de ses plus mauvaises époque et
ne leur servait plus que des sermons officiels, sans âme, débités
en latin!
Or
voici que cet homme qui leur parlait leur langue, ce petit mendiant
qui allait de porte en porte, leur apportait de nouveau les miraculeuses
paroles, sur ses lèvres candides, elle redevenaient toutes jeunes
comme sur celles du Christ lui-même, semblait-il ; elles vivaient
en sa bouche, parce qu’on savait que, d’abord, elles vivaient
dans sa bien. Il éveillait partout d’étrange et
profonds nostalgies de cette joie transcendante qu’il avait découverte
ans le dépouillement et que leur refusaient les convoitises repues,
tous couraient après lui. Par centaines on venait s’engager
dans l’ordre nouveau pur vivre pauvre et libéré
de la terre : c’était le renouvellement de la primitive
Église dans sa pureté, sa charité exquise, sa ferveur
conquérante, cela faisait dans tout le pays un bruit énorme.
Cela
fit sur le pauvre Luchesio une impression énorme.
La
pensée du ‘’ petit pauvre ‘’, comme on
appelait ce François, le poursuivait, Il ne pouvait s’empêcher,
de comparer ce geste, cette vie sublime à sa méprisable
conduite : et la honte, et le remords s’abattaient sur lui, plus
lourds, avec un besoin fort de se délirer e ce fardeau. Ah! Qu’il
aurait voulu parler au ‘’Petit Pauvre ‘’, le
voir seulement ! Il devait avoir, lui semblait-il, la solution, la formule
le remède à son mal.
Or,
un jour de l’année 1212, il apprit que François
était en Toscane ! Il avait t passé à Arezzo, d’où
il av ait chassé les démons de la discorde… Ah !
Que ne venait-il chasser son démon à lui, Luchesio ! A
Florence, il avait converti l’Illustre Jean Parenti, docteur de
l’université de Bologne, qui, laissant là se biens
de ses fonctions de juge, s’était joint à lui pour
éviter l’enfer, et maintenant voici que, revenant de Pise,
il allait passer à San Gimignano, à une bonne heure de
Poggi-Bonzi… Luchesio n’y tint plus : il fit le chemin.
San
Gimignago était déchirée par les factions. Les
échauffourées y étaient si fréquentes que
touts les maisons des nobles s’étaient flanquées
de hautes tours crénelés ; cette forêt de donjons
avait donnée à la ville l’aspect bizarre que ne
conserve encore aujourd’hui et qui l’a fait surnommer la
‘’ cité des tours ‘’. L’intérieur
était transformé en un champ de bataille permanent.
Une
foule stationnait sur la place quand Luchesio Y arriva, Il est un homme
soulever une fillette en lui disant `’’ Ecco il santo !
Voilà le saint !’’ Il regarde, se faufile, s’approche
; debout sur une borne, un petit homme chétif, en haillons, pieds
nus, ceint d’ une corde, regardait le peuple avec des yeux noirs
profonds, un sourire angélique sur son visage très maigre,
Luchesio crut voir une vivante statue du renoncement et de l’amour.
Déjà il était conquis.
Près
de la borne se trouvait un autre frate, Ils commencèrent à
chanter :
‘’
Craignez et honorez Dieu, disaient –ils , louez et célébrez
Dieu !
‘’
Rendez grâces au Seigneur et convertissez-vous : car il faut que
vous sachiez que vous mourrez bien tôt !
‘’
Donnez, et il vus sera donnée ! Pardonnez, et il vous seras pardonnée
!
‘’
Et persévérez dans les bonnes œuvres : bienheureux
ceux qui meurent en état de conversion, car ils iront au royaume
des cieux ! ‘’
Puis,
François parla, Il avait une voix claire d’enfant. Il disait
des choses très simples, mais étonnamment pénétrantes,
parce que, plus que sa voix, c’était sa personne qui parlait
; rien que de le voir, on avait les larmes aux yeux, Oh ! ce n’étaient
pas des sermons appris qu’il venait débiter, lui : on savait
de quelles profondeurs et de quel héroïsme sortait, chacune
de ses paroles.
‘’ Frères, disait-il de sa voix chantante, la vie
est courte et le jugement est proche : cherchez donc le Royaume de Dieu
et faites pénitence. Ah ! frères, mépriser le monde,
mépriser l’argent ; ‘’c’est eux qui vous
détournent de Dieu et vous rendent malheureux ! Craignez de vous
attacher aux choses qui passent : car nous ne sommes ici-bas que des
pèlerins et des voyageurs. Donnez aux pauvres au lieu d’amasser
; aimez à être pauvres pour l’amour de Jésus-Christ,
et Il vous rendra la joie : là où il y la pauvreté
d’esprit, il n’y a plus de désirs, et donc plus de
souffrances ; là où il a y compassion et charité,
il n’y a plus de biens superflues ni d’endurcissement du
cœur ; là où sont l’amour et la sagesse, il
n’y a plus ni crainte ni ténèbres. Oui, que ceux-là
aillent la tête baisées, qui appartient au diable ; pour
nous, il convient que nous nous réjouissons dans le Seigneur
1 ‘’
Mon
Dieu ! comme ces paroles, chacune, pénétraient, transperçaient
le cœur de Luchesio, il lui sembla que François parlait
pour lui tout seul, comme s'il eût deviné sa présence
et sa détresse. C’était exactement l’eau dont
il avait soif ; les paroles de vérité pure et simple,
il pleura, et déjà c’est presque de joie : il savait
qu’il allait être délivré.
D’autres
pleuraient aussi et se frappaient la poitrine : le petite pauvre parlait
maintenant aux gens de San Gimignano de paix, de douceur, de pardon,
de concorde. Il montrait le Christ en croix… E t sa voix prit
alors de tels accents que quand il eut fini, on vit deux hommes, les
deux plus mortels ennemis de la ville, se serrer la main et s’embrasser.
Et Luchesio sentit que Dieu était avec François. Oui,
c’était plus qu’un homme qui avait ainsi parlé
: jamais un homme n’aurait fait ces miracles.
Ayant
loué le Seigneur et entretenue ceux qui l’abordaient, François
demande un morceau de pain pour l’amour de Dieu, puis il se retira
; et Luchesio le vit enter au presbytère avec son a compagnon,
il demande à lui parler.
Dieu,
qu’il paraissait fragile, le petit pauvre, vu ainsi de tout près
! Et qu’il était humble et simple ! Et d’une fraîcheur,
d’une cordialité ravissantes, avec des yeux pleins de sourires
célestes, Luchesio crut se trouver devant un ange, Il sentit
qu’il ferait tout ce que cet homme lui dirait.
Il
lui exposa sa vie, son péché, le trouble de son âme.
Et François, l’ayant écouté, lui dit :
Frère,
le Seigneur t’a fait une grande grâce en t’ouvrant
les yeux, et tu dois être fidèle à y répondre.
Rends ces biens : car si ceux que l’on possède honnêtement
nous sont déjà si malfaisants, combien plus ceux que l’injustice
a acquis !
Oui…
et quand j’aurai fait cela, Dieu me rendra-t-il-la paix ?
Oh
! Frère, repousse-t-il l’enfant prodigue ? regarde-Le crucifié
pour toi ! C’est Lui qui te parle, ce n’est plus moi : écoute-Le,
et vois à quoi Il t’invite : ‘, Si tu être
parfait, va, vends tes biens, et donnes –en le bien aux pauvres
: et alors suis-moi, et tu auras un trésor dans le ciel ‘’
Ne voudras-tu pas Le suivre et partager la joie des saints ?
Oh ! Si, Frère François oui !… Merci… Priez
pour moi…
Et
il tomba en sanglotant dans les bras de François, Il renta chez
lui avec au cœur, une paix merveilleuse.
Brouille
dans le ménage, et ce qu'il en advint
Dès le lendemain, Luchesio pris ses livres, clôtura ses
comptes, mit en liquidation son commerce et se rendit chez son notaire
pour réaliser ses biens et mettre en vente ses terres et ses
fermes.
-Bona,
avait-il dit à sa femme, je me retires des affaires.
-Ah!,
s’était écriés Bona avec une pointe de joie,
pas fâchée de le voir prendre du repos, et de pouvoir en
paix jouir de son mari et de l’aisance acquise.
-Mais
à mesure que l’argent rentrais, Luchesio allait trouve
ceux qui, à sa connaissance, avaient souffert des ses agissements,
et il leur rendait le double de ce qu’ils avaient ait perdu.
-Que
fais-tu donc ? demandait Bona, stupéfaite et anxieuse.
-je
fais ce que je dois, répondait-il, avec un calme sans réplique.
Puis
ce fut le tour des pauvres, Luchesio d’abord alla à eux.
Mais aussitôt ce furent les pauvres qui vinrent à lui,
car en deux jours la nouvelle avait faite le tour de la ville : comme
tous ceux qui se montrant largement généreux, il se vit,
très vite, assiégé de quémandeurs, de mendiants,
de malheureux de toutes nuances. Et lui qui désormais ne demandait
qu’à se dépouiller, inlassablement donnait à
tous, constatant combien il est plus facile de défaire une fortune
que de l’édifier, plus doux aussi.
La
pauvre Bonadonna n’en revenait pas. Une angoisse l’ étreignait,
Luchesio avait beau lui expliquer, avec beaucoup de douceur et de persuasion,
ce que lui avait dit François, lui montrer qu’il ne pouvait
pas garder ces biens, lui parler de justice et de devoir, du Royaume
de Dieu, du ciel et de l’enfer : elle ne comprenait pas.
Tu
n’as rien fait de mal, répétait-elle d’une
voix dolente, tu as fait comme tout le monde !
Elle
gémissait, pleurait, le suppliait de s’arrêter, de
songe à ses enfants, de ne pas les laisser sans patrimoine. Pour
toute réponse, Luchesio murmurait :
Notre
–Seigneur a dit : Malheur aux riches ! ‘’ Je ne ferais
pas de mes enfants des malheureux des maudis comme je l’ai été
. Non !… Non!… Je leur apprendrait le travail, l’honnêteté
et le Saint Évangile : cela leur sera plus utile que des derniers.
À
la fin , outrée, elle l’accable de reproches :
Homme
sans cœur ! père dénaturé ! N’as-tu
pas honte ? Tu vas nous mettre sur la paille et nous forcer à
mendier notre pain!
Mais
la réponds, toujours, était prête :
Dieu,
disait-il avec son grand calme inspiré, Dieu qui a fait le précepte
de l’aumône, saura pourvoir à tout : Il l’a
dit, Il ne permettra pas que nous manquions de quoi vivre, ma Bona.
Mais
non, de pareilles raisons ne pouvaient la convaincre : tout cela la
dépassait infiniment . Ah! Qu’il est donc difficile de
croire à l’Évangile d’y croire jusqu’à
le vivre dans l’intégrité de sa sublime logique
!
Enfin,
geignait-elle, où veux-tu en venir? Jusqu’où vas
– tu aller ?
Bona,
disait-il avec un sourire, n’étions-nous pas heureux à
Caggiani, dis? Nous le serions doublement maintenant , d’avoir
partagé avec les pauvres, comme des frères. Il faut si
peu pour être heureux!
Ciggiani
! Mon Dieu, reculer jusqu’à ce poit ! Redevenir une simple
petite paysanne quand on avait été une grande dame! Non,
c’était trop affreux… Alors Bonadonna allait pleurez
chez ses amies sur les folies de son mari.
Luchesio
est malade, lui disaient celles –ci : il a bien mauvaise mine
depuis quelques temps. Le pauvre aura trop travaillé ; vous devriez
tâcher de le fortifier, de lui faire prendre du repos et plus
de nourriture. Ses idées passeront alors.
Hélas
! C’est justement ce que Luchesio ne voulait pas plus entendre.
Il jeûnait de façon inquiétante, refusait de prendre
du vin alors qu’il en donnait aux mendiants et ne mangeait plus
guère que du pain et des épinards à l’eau,
comme les miséreux. Il passait le meilleur de ses nuits à
genoux, à prier et là lire dans son Évangile. Aussi
maigrissait-il à vue d’œil. Quand il sortait, c’était
pour aller chez quelques pauvres ou à l’hôpital,
ou dans une église où on le voyait, des heures durant
plongé dans la prière, le visage tout en larmes.
‘’
Neurasthénie aiguë avec folie religieuse ‘’,
auraient diagnostiqué nos psychiatres modernes. Et l’origine
du mal n’eût pas échappé à leur perspicacité
::’’ Surmenage physique et intellectuel avec troubles digestifs
provocant une intoxication des cellules nerveuses .., sans être
aussi savante, c’est certainement d’un façon analogue
que Bonadonna jugeait le cas de son mari : bien sûre, il avale
la ‘’ bile noire ‘’. Elle ne reconnaissait plus
son Luchesio, jadis si gai, si alerte, entreprenant, aimant la vie,
et l’aimant, elle Bonadonna : il était maintenant silencieux,
concentré en lui-même, si éloigné d’elle
à ce qu’il lui semblait. Quand il lui parlait, c’est
pour lui faire des sermons, pour tâche de l’entraîner
dans ses extravagances.
Oui,
Luchesio voulait la convaincre, partager avec elle son trésor.
Et c’est d’un amour plus haut qu’il l’aimait,
avec infiniment plus de tendresse, de noblesse et de profondeur qu’auparavant.
Et Bona devait bien reconnaître qu’à part sa folie,
comme elle disait, il était devenue meilleur, plus doux, plus
conciliant en tout ; plus jamais il ne se fâchait plus même
de ces petits mouvements d’humeur qu’Il avait autrefois
; et il ne trouvait plus de mal à dire que de lui-même.
Mais précisément cette charité et cette humilité
lui déplaisaient, l’agaçaient. Oh! Comme elle l’aimait
mieux avant !
Luchesio
souffrait c’était sa seul souffrance de constater cet éloignement
auquel il ne pouvait rien, de voir sa chère Bona encore si bas,
empêtrée dans ces choses qu’il savait maintenant
si méprisables. Il la plaignait, et, à cause de cela même,
il lui montait plus d’affection. De tout cœur, il s’obstinait
à la catéchiser, avec des maladresses de néophyte.
Mais son zèle intempestif ne faisait que l’indisposer davantage;
et cet amour nouveau, pourtant si haut, si fort, lui demeurerait fermé,
elle ne pouvait voir cela, elle ne pouvait comprendre : elle n’était
toujours qu’une ‘’ bonne chrétienne ‘’,
la lumière d’en haut ne l’avait pas frappée
; elle jugeait en âme terrestre, selon la prudence de la chair,
et n’entendait rien à la prudence de l’esprit qui
conduisait son mari dans les voies nouvelles.
Aussi
un lourd malentendu pesait sur le ménage, et Bonadonna devenait
chaque jour plus malheureuse et plus irritée.
Ce
qu’elle voyait elle, c’est que la situation de la maison
devenait intenable : elle était envahie par une procession de
mendiants, et son misérable mari semblait n’avoir d’yeux
que pour eux. Malgré ses prières et ses protestations,
il donnait, donnait toujours, pillant les coffres et le garde-manger,
expédiant l’un après l’autre les meubles et
les objets de valeur. Elle en était réduite à cacher
ses bijoux. Parfois ,quand elle voulait se mette à préparer
le repas, elle trouvais cuisine et cave vidées. C’était
intolérable.
Et
puis les gens jasaient : le triste ménage devenait la risée
d public. Car pour tous Luchesio, manifestement, était détraqué.
A Pogg-Bonzi, comme dans toutes les petites villes, les commérages
allaient leur train. Tout le monde se connaissant, il y avait toujours
des nouvelles à commenter aux seuils, dans les boutiques, les
salons, et les tavernes ; et, comme bien on pense, ce n’étais
pas tout la charité, qui présidait à ces cancans.
Aussi le cas de Luchesio faisait du bruit en ville. Un événement
pareil était une aubaine pour les mauvaise langues : c’était
à qui apprendrait, inventerait quelque nouvelle frasque à
endosser au pauvre homme. C’est si amusant de raconter de ces
nouvelles –là, surtout sur le compte de quelqu’un
que l’on a envié ! Les bourgeois de Poggi-Bonzi, tout comme
Bonadonna, étaient bien incapables de comprendre quoi que ce
fût à la ‘’ divine folie ‘’. Un
saint est par nature un incompris : ‘’ Affranchi des préoccupations
humaines, il este considéré par la foule comme un fou
: et la foule ne voit pas que c’est un inspiré… (Platon)
Mais
qu’importe à l’homme que L’Esprit inspirait
? Il savait, lui, qu’il voyait clair et que les autres étaient
aveugles, comme lui-même l’avait été jadis.
Et il goûtait un bonheur intense, une foi séraphique :
car en son cœur –enivré l’amour jaillissait
vainqueur, de profondeurs du renoncement.
Devant
ses yeux flottait, comme une vision, le sourire du petit pauvre, son
visage angélique, ses yeux illuminés d’une flamme
intérieure. Et cela le soulevait comme une aile, et le jetait
à son tour sur le Cœur du Christ béni.
Il
vivait avec Dieu, et aimant Dieu, il se répandait sur tous en
charité, et celle-ci montait en une prière fervente pour
les autres. Tous les jours, il conjurait le Seigneur d’éclairer
aussi sa compagne, puisque lui-même n’y pouvait parvenir.
‘’ O Jésus, suppliait-il en pleurant, convertissez
ma Bona! » Vous saviez combien je l’aime et combien je la
voudrais heureuse, heureuse comme moi, mon Dieu ! Elle est encore si
loin, et je souffre de la voir ainsi… O bon Jésus, avez
compassion d’elle, comme Vous avez, divinement , eu compassion
de moi, aidez-la, guérissez-la, elle aussi ‘’.
Une
prière appuyée de tant d’amour devait être
exaucée.
Un
jour que l’affluence des pauvres avait été particulièrement
encombrante, Bonadonna ayant ouvert la huche à pain pour mettre
la table, constata, une fois de plus, qu’elle était complètement
vidée ; il avait de nouveau tout distribuée ! Dépité,
indignée, elle allait lui en faire le reproche. Mais déjà
d’autre pauvres étaient là. Et voilà-t-il
pas Luchesio qui lui dit :
Bona,
apporte quelques pains pour ces pauvres gens.
C’était
trop fort ! Son irritation éclata :
Comment
, quelques pains ? … Ah! Tu vois bien que tes jeûnes et
tes veilles t’on troublé le cerveau ! tu sais bien que
tu as tout donné, et qu’il ne reste pas même un morceau
de pain pour nous ! Tu te moques des tiens, ils ne sont rien pour toi
: tu n’as de cœur que pour des étrangers…
Oh!
Bona, vais-je renvoyer ces pauvres les mains vides ?
Va
donc toi-même chercher de quoi nourrir ces insatiables !
Luchesio
appuya sur elle un regard doux et profond ;
Bona,
dit –il, songe à Celui qui, avec cinq pains et deux poissons,
a nourri des milliers de personnes… Va voir, en pensant à
lui, et apporte les pains.
Elle
retourna à la cuisine, par humeur, pour couper à une inutile
discussion… Tout de même, le regard, l’accent de Luchesio
l’avait frappé…. Subjuguée, presque inconsciente,
elle ouvrit de nouveau la huche : Supé faction ! Merveille !
Elle était bondée de beaux pains frais, qui sentaient
bon.
Et
la lumière de Dieu tomba sur elle,
Un
miracle ! le doigt de Dieu ! Dieu qui se prononçait pour couvrir
et approuver la conduite de Luchesio ! Comment ne pas croire, approuver
elle aussi ? Mon Dieu !…
Tremblante
d’émotion, elle apporta les pains, les distribua elle-même.
Puis quand ils furent seuls :
O
mon Luchesio, s’écria-t-elle en tombant dans ses bras,
c’est toi qui avais rasions… Pardonne-moi ne n’avoir
pas compris. J’ai été bien méchante…Mais
maintenant, je vois : oui, je veux avec toi servir Dieu et les pauvres…
De
ce jour, ils furent deux à mener la vie chrétienne, et
leur logis ne fut plus qu’un maison de bienfaisance. Systématiquement,
ils étaient à la pauvreté, ils auraient tout donné,
n’eut été leurs enfants, auxquels ils réservaient
de quoi vivre honnêtement. Leur belle fortune fondait sous leurs
doigts, mais ils avaient retrouver, sur le plan supérieur de
l’amour divin l’union des cœurs et la joie des enfants
de l’Esprit.
Dieu
mit lui-même le sceau à leur détachement : Il leur
reprit leurs deux enfants, pourvoyant à leur sort d’une
main souveraine. Et cette douleur, saintement acceptée, acheva
de les donner à Lui. Dès lors, ils ne furent plus sur
terre que des étrangers, des pèlerins du Royaume.
Le Tiers Ordre ou depuis 1968 o.f.s. = Ordre Franciscain Séculier.
Quand une âme s’est loyalement donné à Dieu,
il est naturel qu’elle sente s’éveiller en elle le
désir de la vie religieuse, Déprise d’un monde devenu
trop bas pour elle, elle s’y trouve dépaysée et
éprouve le besoin de le quitter : et elle se tourne vers le cloître.
Elle sent, par une sorte d’instinct surnaturel, que c’est
là, dans la paisible solitude, dans l’abandon complet à
Dieu, dans la prière continuelle et dans une vie organisé
en vue de parfaire l’amour, que celui-ci pourra s’épanouir
à l’aise et trouve la nourriture qu’il demande.
Luchesio
et Bona, détaché de la terre, devaient éprouver
ce désir. Ils entendaient parler de la vie admirable que menaient
les disciples de François, et ils les enviaient. Ah ! être
comme eux dégagées de toutes choses, et vivre dans la
simplicité parfaite de l’obéissance et de la pauvreté!
Mais voilà ; il étaient mariés, et l’on ne
dénoue pas les nœuds qu’a faits la Sainte Église.
La question leur paraissait insoluble.
Bona
y allait bien parfois de ses petites solutions à elle, mais au
premier examen et elles s’avéraient fantaisistes et irréalisables.
Quel dommage, disait-elle, que nous ne puissions entrer ensemble dans
un monastère!
Y
songes-tu? Répondait Luchesio en souriant, mais non, il faudrait
que nous nous retirions chacun de notre côté, moi chez
les frères, et toi chez les sœurs de Dame Claire.
Alors
on ne se verrait plus jamais ? se récriait Boba. Oh ! non, Luchesio,
je t’aime bien trop pour cela ! Et puis, vois-tu j’ai besoin
de toi pour continuer à servir le Seigneur : de te voir, toi,
si bon, si détaché, si pieux, c’est ma force à
moi.
La
force de Luchesio, c’était François. Dès
qu’il songeait à lui, il se sentait soulevé au-dessus
de lui-même et sa ferveur jetait une flamme nouvelle, sa méthode
d’ascèse était de s’efforcer de ressembler
à François. Il parlait souvent de lui à Bona, et
celle-ci ne eût donné tout au monde pour voir, elle aussi,
le petit pauvre, Luchesio lui-même eût été
bien aise de lui reparler pour lui soumettre ses doutes. Mais en disait
qu’ il était parti pour le Levant avec le roi Louis pour
prêcher la foi aux infidèles.
Or,
à quelques années de leur conversion, ils apprirent que
François était revenue d’Égypte et qu’il
passait de nouveau par la Toscane. C’était en 1221. Luchesio,
cette fois, n’eut plus à aller à sa rencontre, car
frère François s’arrêta à Boggi-Bonzi
même.
Il
retrouva le saint tel qu’il l’avait vu à San Gimignano,
plus émacié seulement et plus séraphique. Il l’entendit
encore, cette fois avec Bona, prêcher la parole de vérité.
Puis il alla lui faire visite et lui présenta sa femme.
Frère
François, li dit-il, nous voudrions bien vous suivre et partager
votre genre de vie. Mais nous sommes mariés ; devons-nous donc
nous séparer ?
Non
pas, répondit François, restez ensemble, puisque ensemble
vous avez appris à servir le Seigneur.
-
Alors, pourriez-nous nous indiquer comment, tout en étant mariés,
nous pourrons nous dans sanctifier comme ceux qui vivent avec vous ?
François
les considéra avec amour, il veniat d’arrêter avec
le cardinal Hugolin, à Florence, les détails de la règle
du tiers ordre. Précisément, répondit-il, depuis
quelque temps je songe à fonder un troisième ordre, dans
lequel les gens mariés ou retenue dans le monde pourront servir
Dieu parfaitement. Car beaucoup d’autres, empêchés
d’entrer dans le premier ordre ou dans le second, m’ont
fait la même demande que vous. Vous pourriez être les premiers
à vous y enrôler : de la sorte, restant dans le monde,
vous ne seriez plus du monde….
Oui,
oui, c’est justement cela ! Interrompit Bona joyeuse.
Car
l’important, voyez-vous, poursuivit François, n’est
pas le lieu, mais le cœur : se sanctifier, c’est aimer Dieu
et Le servir dans la pauvreté, l’abnégation et la
charité ; et cela , on peut le faire partout et dans tous les
états, car le Seigneur nous a commandé à tous de
mener une vie parfaite. Mais comme il n’est pas bon que les hommes
restent seul pour le faire le bien, j’ai voulu les grouper en
fraternités, sous l’obéissance d’un directeur,
et leur donne une règle, afin qu’il s’encouragent
mutuellement et soient tenus de persévérer dans leur saint
projet : ils mèneront de la sorte la vie religieuse sans abandonner
les leurs fonctions séculières.
Et
il leur exposa la forme de vie qu’il avait conçue pour
cet ordre nouveau.
Ceci est une grande grâce, dit Luchesio, et avec bonheur ma femme
et moi nous serons nos premières recrues.
Le
lendemain François annonça publiquement son dessein de
restaurer dans le monde la vie chrétienne parfaite ; et un grand
nombre d’hommes et de femmes donnèrent leur adhésion.
Luchesio était pour une grande part dans ce succès : car
si au début on s’était moqué de lui, un revirement
n’avait pas tardé à se produire. Sa piété,
son désintéressement, sa charité surtout lui avaient
conquis l’estime, puis l’admiration des gens de Poggi-Bonzi,
tout au moins des meilleurs. On enviait maintenant sa vertu, on comme
on avait envié sa fortune. Et beaucoup étaient prêts
à marcher sur ses traces. La force toute-puissante, l’exemple,
avait agi. La présence du petit pauvre avait fait le reste.
François
les réunit dans une chapelle dont on lui avait fait don, leur
exposa la règle et, après quelques réunions, quand
il les jugea suffisamment préparés, devant un assistant
émue jusqu’aux larmes, il les revêtit d’un
habit gris cendré avec une corde autour des riens. La première
fraternité de l’Ordre de la Pénitence était
fondée.
Et
la vie pur et fervente des premières communautés chrétiennes
refleurissait dans le monde.
Car
c’était bien cela que saint François avait voulu
pour ce troisième ordre comme pour les deux premiers : faire
vivre l’Évangile, intégralement, comme les premiers
chrétiens l’avaient vécu, dans la pénitence,
la prière et l’amour mutuel, instaurant cette vie parfaite,
type de la vie religieuse dont s’inspirèrent dans la suite
toutes les constitutions monastiques. Toutes les observances de la règle
tendaient à ce but :
Les
frères du tiers ordre étaient des pénitents : ils
devaient s’abstenir des festins, spectacles et danses et distribuer
aux pauvres leurs revenus superflus ; ils portaient un habit de drap
grossier ( à six sous l’aune pour les hommes, et deux,
sous pour les femmes, disait la première règle), et avaient
de nombreux jours de jeûne et d’abstinence.
Ils
étaient hommes de prière, récitaient les heures
canoniales, communiaient fréquemment et entretenaient en eux
la flamme de la piété par une prière continuelle,
‘’ dressées jour et nuit à Dieu’’.
Leurs réunions mensuelles comportaient la messe, la prédication,
l’office divin et l’oraison privée.
Ils
pratiquaient la charité et sa sœur la paix, devaient mettre
fin à toute inimité, restituer leur biens mal acquis,
faire l’aumône, visiter les malades et faire des versements
la à la caisse commune.
Mais
par-dessus ces prescriptions, c’était avant tout un esprit
qui circulait dans les fraternités et leur infusait une vie prodigieuse
: L’esprit même du petite pauvre, dans toutes les cœurs,
le désir arrêté et fervent de modeler leur vie sur
la sienne et sur celle de leurs frères du grand ordre. Les tertiaires
étaient, en toute vérité, de religieux dans le
monde ; et ils se considéraient comme tels. Celle fut là
leur force.
Sitôt
fondée, la fraternité de Poggi-Bonzi devint le centre
religieux de la cité et un ferment actif de régénération
chrétienne. L’Action de ce noyau de vrais chrétiens,
solidement grouper entre eux, suffit à transformer la petite
ville. Au bout de peu de temps, elle n’était plus à
reconnaître ; une piété vraie et profonde était
dans les cœurs, les bonnes mœurs régnaient partout,
les pauvres étaient secourus avec une charité touchante,
les affaires se traitaient avec honnêteté et la morale
commerciale se retrouvait d’accord avec la morale chrétienne,
les dissensions de classe et de familles d’étaient éteintes,
c’était partout la paix et une sainte joie dans l’amour
mutuel et dans l’amour du Christ.
Et
Luchesio ,pionnier de ce magnifique renouveau montrait à tous
les nobles exemple de cette vie chrétienne intégrale et
des plus admirables vertus.
Religieux dans le monde
Il vécut dès lors, avec Bonadonna, dans une pauvreté
rigoureuse, être des religieux, vivre comme frère François,
n’être plus du monde, comme il leur avait dit, c’est
leur pensée directrice. Le religieux n’ont rien, et François
était affamé de pauvreté ; Luchesio aliéna
ce qu’il lui restait de biens, ne se réservant qu’un
petit champ, qu’il cultivait lui-même dont il partageait
le prit avec les nécessiteux. Bonadonna elle-même l’y
poussait : la pauvreté était devenue leur but, leur joie
et leur trésor.
Le sénat de Poggi-Bonzi plein de reconnaissance pour François,
l’avait prié d’établie une communauté
de Frères dans la ville et l’avait autorisé à
bâtir un couvent sur la colline où se dressaient les ruines
d’un château-fort démantelé.
Luchesio
en fut ravi et offrit ses services aux Frères pour les travaux
de la construction ; il se mit à l’œuvre avec ardeur,
arrachant les pierres de l’ancien château et les transportant
à pied d’œuvre, il se mêlait aux ouvrier, cassait
la croûte avec eux sur le chantier et les traitait en camarades
: et cette simplicité de messire Luchsio dans le métier
de manœuvre fit plus pour le rapprochement social que beau de discours
et de politique, quand à lui, il trouvait dans cet humble labeur
et cette fraternité, une joie qu’il n’avait jamais
ressentie dans sa vie fastueuse.
Quand
les religieux furent installés, ce fut entre les frères
du premier et du troisième ordre, un assaut de pauvreté,
de prières et de bonnes œuvres.
Nous
devons, avait dit Luchesio à sa femme, avoir nous aussi notre
couvent : ce sera notre maison.
Les
franciscains donnaient du pain et de la soupe aux pauvres à leur
porte : Luchesio fit de même. Mais comme son couvent à
lui n’avait pas de clôture, il faisait manger les pauvres
à sa table, leur laissant le meilleur et se contentant lui-même
d’une croûte.
Les
franciscains mendiaient ce qu’ils donnaient ; Luchesio, devenue
pauvre, alla de porte en porte quérir de quoi nourrir les malheureux
: et ses frères tertiaires, touchés de cet exemple, lui
donnaient largement.
Puis il se mit à faire loger chez lui les pauvres et les malades,
et, avec sa femme, à leur prodiguer tous les soins. Ils avaient
découvert, a maintenant que tous les faux besoins étaient
supprimés, que leur maison était bien trop grande et comportait
beaucoup de place inemployé : elle fut bientôt transformé
en refuge, en hospice et en hôpital. On l’appelait en ville
‘’ L’auberge des pauvres.’’
La
chambre de Luchesio était toujours disponible, car il avait pris
l’habitude de dormir dans les corridors ou même à
l’extérieur sur la terre nue. Il éprouvait une étrange
et profonde joie à dorloter dans son bon lit un pauvre hère
ou à veiller sur un malade la nuit durant. Il se souvenait alors
de la parole du Maître ; ‘’ Ce que vous faites au
plus petit des miens, c’est à moi-même que vous le
faites ‘’ : et en vérité, il lui semblait
alors soigner Jésus-Christ même; et c’était
là une chose délicieuse, et il redoublait envers ces pauvres
gens, devenus sacrés, d’attention et de délicatesse
; et quand il se pendait sur eux, c’était avec plus que
de la compassion ; c’était avec amour.
La
plus grande partie de son temps se passait dans les hôpitaux voisins,
où il se dépensait sans compter dans son rôle d’infirmier.
Quand à son propre hôpital. Sa maison pleine des malades
de pauvres, c’était t le domaine de Bonadonna ; elle était
la maman de tous, besognant , trottant, préparent onguents et
tisanes, et, ce faisant, riait, chantait, et… ne s’était
jamais sentie aussi heureuse.
Luchesio
allait cherche lui-même les malades et les amenait chez lui, les
soutenant, les prenant dans ses bras, les chargeant sur ses épaules.
C’est
ainsi qu’un jour un jeune home l’aperçut escorté
de deux infirmes et en portant un troisième sur son dos. Celui-ci
devait avoir bien mauvaise apparence, car au passage le jeune malappris
s’écria ;
Eh,
c’est le diable qui est assis sur ton dos !
Non,
repartit le saint, soudain tout ému, ce n’est pas le diable,
c’est Notre-Seigneur Jésus-Christ !
Or,
sur-le-champ, l’étourdi se trouva frappé de mutisme.
Il se jeta aux pieds de Luchesio, pleurant, geignant, mains jointes
; et le bons Samaritain, ayant prié, lui rendit la parole et
lui dit doucement :
Allez
en paix et ne péchez plus contre la sainte charité.
Il
entourait ses chers malades de soins si maternels, il leur montait tant
de vraie tendresse, il leur parlait avec une telle persuasion qu’il
atteignait leurs âmes en soignant leurs corps : si bien que beaucoup,
qu’il avait trouvés aigris et révoltés, se
convertirent, sous l’empire de sa bonté, à la pauvreté
et à la vie parfaite.
Seul
la charité a des pareils triomphes.
Tout
disgrâce, tout besoin ou physique ou moral était certain
de trouver auprès de lui un accueil amical.
Un
solliciteur est pour nous un fâcheux ; ces visites-là ne
sont qu’en source d’ennuis, et à y donner suite on
est vite débordé par un tas de soucis. C’est pourquoi
une des grandes préoccupations du monde est de se retrancher
contre ces importuns. Luchesio, lui, les recherchait et c’était
héroïque, cela. IL s’attendait pas qu’on vînt
lui demander service ; généreusement il allait au-devant
des traces et des peines qu’impose la charité. Il était
à l’affût des misères, afin d’y porter
remède. Aussi le champ de sa charité s’étendait
toujours plus, et sa vie n’était plus qu’un harassement
sans répit, mais sa peine était son bonheur, car il avait
appris de François le secret de la ‘’ joie parfaite’’
: et il n’en avait jamais assez.
Il
y avait, entre Poggi-Bonzi et Sienne, de vastes plaines marécageuse,
les Maremmes, foyers de fièvres et de maladies. Les habitants,
clairsemés et très pauvres, de ce triste pays étaient
presque tous atteints de la malaria et se trouvaient fort abandonnés
; on évitait de passer par là car criante de la contagion,
qui était redoutable, cela ne pouvait manque de solliciter l’active
compassion de Luchesio ; il avait gardé son esprit entreprenant,
mais toute son initiative maintenant était tournée vers
le biens des autres. Il se fit médecin, acheta un âne,
le chargea de fébrifuges et de toniques, et se mit à parcourir
les Maremmes. De masure en masure, sous un soleil torride, dans l’atmosphère
étouffante de ces marais, risquant sans cesse de prendre lui-même
la maladie, il allais soigner, réconforter, aider, aimer ces
malheureux ; et, dit son biographe, mieux que sa pharmacie, sa seule
présence les guérissait (2)
Car,
pour le récompenser de cette merveilleuse charité, Dieu
daignait maintenant l’y seconder Lui-même ; Luchesio faisait
des miracles. Cela ne le rendait d’ailleurs que plus humble, et
quand on faisait son éloge il répondait simplement ‘’
Oh ! un homme ne vaut que ce qu’il est devant Dieu’’.
Mais ce pouvoir surnaturel lui assurait partout une influence décisive,
et il en profitait pour amener les âmes au bien, étendre
de plus en plus le bienfaisant tiers ordre et y enrôler de nouvelles
recrues ; celui-ci finit par grouper la plus grande partie de la population.
Ce
zèle, cette abnégation, cette héroïque bonté,
n’étaient que la flamme qui montait du foyer d’un
autre amour: celui du Christ auquel il s’était donné
corps et âme. Comme son maître le séraphique stigmatisé,
il était ivre de cet amour unique. Sa vie n’était
qu’une prière, une ferveur jaillissant vers Celui qui l’avait
conquis et qui était devenue son tout. Au dedans comme au dehors,
dans le travail comme dans le repos, sur les chemins comme à
la maison, son esprit ne cessait de prier.(3) Sa labeur inhumain ne
l’empêchait jamais de vaquer à ‘’ l’unique
chose nécessaire ‘’ la sainte contemplation : à
l’église ou, la nuit, au chevet des malades, il parvenait
à trouver de longues heures durant lesquelles, lâchant
bride à son cœur, il s’évadait du monde en
brûlant colloques avec le Bien-Aimé ; et parfois on le
voyait immobile, insensible, transfiguré et entouré d’une
lumière céleste. Il sortait de ces extases avec une âme
renouvelée et radieuse. Il méditait sans cesse sur la
pauvreté et les souffrances de Jésus et de Marie, cette
pensée lui arrachait des larmes, et il ne avait qu’inventer
pour tendre, à leur suite, à plus de pauvreté et
à plus de souffrance. Avec Bonadonna, il menait, par amour du
Christ, une vie extrêmement dure et mortifiante : ils couchaient
sur le carreau, portent le cilice et se donnaient des sanglantes disciplines
; ils ne se permettaient plus aucun plaisir, l’abstinence et le
jeûne étaient passés chez eux à l’état
d’habitude.
Mais
ensemble ils priaient, ensemble ils recevaient le seul pain qui eût
encore de la saveur pour leurs bouches sanctifiées, ensemble
ils aimaient Jésus d’un amour qui, chaque jour, les envahissait
un peu plus : et cet amour et cette union au Maître du bonheur,
mettaient en leur coeur des allégresse ineffables des transports
d’une joie pure et vaste comme le ciel, et cette ‘’paix
du Christ qui dépasse tout sentiment’’.
Ayant
tout donnée ils avaient trouvé le Royaume des Cieux :
ils avaient trouve le bonheur.
Oh
! oui, Luchesio ,disait Bonadonna, tu avais bien raison : il faut peu
de chose pour être heureux ; il faut l’amour de Dieu.
Et
c’est avec des larmes de bonheur qu’elle remerciait son
époux de lui avoir montré les chemins de la joie.
Ils
moururent le même jour, à la même heure : Dieu leur
fit cette dernière et touchante grâce de pouvoir, s’étant
unis sur la terre dans un mariage céleste plus haut que le premier,
s’envoler de concert en la Cité céleste vers laquelle
ils avaient de concert voyagé et lutté, et de n’être
point séparés une heure ni ici-bas , ni là-haut.
Ceci
arriva le 9 avril 1260, parmi les parfums du printemps italien, après
quarante ans de cette vie héroïque.
Cette
mort ‘’eut la grandeur et la sérénité
de celle des patriarches ‘’. (4)
Comme
ils étaient tous deux malades, l’état de Bonadonna
s’aggrava tout à coup, Lucesio, oubliant son propre mal,
se leva, alla la réconforter et l’engager à recevoir
les derniers sacrements, et il trouva l’énergie de l’assister
lui-même. Après la pieuse cérémonie, il lui
dit, d’une voix où chantait déjà ; toutes
les allégresses du ciel :
O
ma Bona, tu sais dans quelle union de cœurs nous avons servi ensemble
notre bon Seigneur, voici qu’ensemble aussi nous allons partir
pour êtr e avec Lui là-haut. Oh ! Bona, bientôt !
tout à l’heure ! Mon cœur se fond à cette douce
pensées… Attends-moi un peu : je vais à mon tour
recevoir le sait Viatique, et puis j’irais au Ciel avec toi.
Et
il traça sur elle un grand signe de croix et regagna péniblement
sa couche. Son confesseur, le Père Hildebrand, du couvent des
franciscains, lui dit : Mon cher frère Luchesio soyez fort et
préparez-vous à la venue de votre Sauveur, car elle est
proche. Repoussez toute tentation ; vous pouvez m’en croire, aujourd’hui
même, vous verrez le salut et la couronne de gloire.
Luchesio
souleva un peu sa tête moribonde :
Aimable
Père Hildebrand, dit-il en souriant, si j’avais attendu
jusqu’à ce jour pour me préparer à mourir,
eh bien ! tenez, je ne désespérais pas encore de la bonté
de Dieu`mais à vrai dire, je serais moins tranquille.
Et,
levant les mains et les yeux au ciel :
Je
vous rends grâce, s’écria-t-il, ô sainte et
adorable Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, et à
vous mon Père béni, bienheureux François , de m’avoir
délivré des pièges de l ’enfer, me voici
prêt, libre et joyeux, et c’est à vous que je le
dois par les mérites de la Passion de Note – Seigneur Jésus-Christ
!
Dans
cette fête de son âme, il reçut les derniers sacrements.
Puis, entendant que sa femme tait à l’agonie, il fit un
dernier effort, se traîna jusqu’ à elle, prit ses
mains dans les siennes et la réconforta par les plus douces et
par les plus sublimes paroles.
Il
défaillait. On le porta sur son lit. Aussitôt son regard
divin fixe. On l’entendit murmurer : ‘’ Jésus…
Marie… François, mon Père… ‘’
Puis il fit le signe de la croix, et son âme donna la main à
celle de son épouse pour s’envoler au ciel.
Épilogue
Luchesio, s’étant converti à l’amour, y avait
converti, à l’amour, y avait converti la vielle qu’il
habitait, mieux que n’aurait fait beaucoup de sermons, de carême
et de missions : il avait simplement, donné l’exemple.
Des
faits pareils n’étaient pas rates à cette époque
; ils foisonnaient sous les pas de saint François d’Assise
; dans une société en déroute, le petit pauvre
attirait, aimantait, groupait autour de lui tout ce qui restait bon,
toutes les âmes encore nobles qui, déboutées de
leur milieu, éprouvaient au besoin de renouveau, attenant l’homme
qui leur en apporterait la formule. Il avait de la sorte constitué
ce moyen, pièce maîtresse de toute rénovation sociale,
qui allait agir sur les masses.
Les
résultats furent prodigieux. Le tiers ordre fit tache d’huile
en Italie, en Europe, dans le monde entier. Débordant le domaine
religieux ou plutôt tu prolongeant celui-ci, son influence, gagne
toutes les branches du domaine social et politique : non seulement il
restaura partout la piété, les bonnes mœurs et l’obéissance
des fidèles, mais il assura le triomphe du Saint-siège,
acheva l’autonomie des communes et fois à l’empereur
à déposer les armes. En toute vérité, selon
la vision prophétique d’Innocent III, saint François
avait, grâce surtout a tiers ordre, refait une chrétienté
nouvel et sauvé à la fois l’Église et la
société.
Le
secret de ces triomphes ? ‘, Vives l’Évangiles ‘’,
avait dit le petit pauvre : cela avait suffi à tout. Car cette
formule, pour chacun engageait toute la vie, la transformait selon l’esprit
chrétien : et de la sanctification ainsi opérée,
jaillissaient naturellement le zèle, le dévouement, l’exemple
et toutes les œuvres que réclamaient les circonstances du
temps. Cela avait suffi alors, comme cela avait suffi aux premiers siècles
à conquérir l’empire romain. Cela suffirait encore
aujourd’hui ; c’est hélas! Ce qu’on oublie
le plus aujourd’hui.
Au
cours des siècles, le tiers ordre est resté une pépinière
de saints. Plus de cent tertiaires ont été mis sur les
autels, à commencer par leurs deux admirables patrons, saint
Louis de France et saint Élisabeth de Hongrie, et plus de cinq
cents sont mort en odeur de sainteté, ces fêtes sont pour
les chrétiens une admirable école de perfection.
Les
chrétiens doivent se sanctifier, tous. Les sains, les saints
tertiaires surtout, ces laïques, leur montrent éloquemment
comment ils peuvent le faire dans l’était où ils
sont. Si l’Église les canonise, c’est pour en faire
leurs modèles.
No
pas que chacun doive pousser aussi loin q’un Luchesio : ce sont
des cimes dont l’ascension exige une vigueur trop rare. Pourtant
le Saint-Esprit souffle encore de nos jours : un Matt Talbot ne le cède
en rien à l’Héroïque Luchesio.
Mais
qu’au moins, devant de tels exemples, ils prennent conscience
de ce qu’implique leur titre des chrétiens, qu’ils
revoient leur vie et en entreprennent la réforme ; qu’ils
cessent de vouloir marier Dieu et Mammon, le Royaume des Cieux et le
Royaume de la terre ; et, prenant l’Évangile au sérieux,
qu’ils consentent enfin à poser à la base de leur
vie cette pierre fondamentale : le détachement. Ils trouveront
alors le temps qui leur manque, disent-ils, pour prier, assister à
la messe et aller communier ; ils trouveront des loisirs et des ressources
insoupçonnées à dispenser aux pauvres et à
l’apostolat.
Ce
qui manque, c’est le courage. Le seul obstacle, c’est la
lâcheté : ils s’effraient, se dérobent devant
ce mot rebutant inscrit dans l’Évangile : le renoncement
. Ah! Qu’ils en croient les saints, de tous les essais de bonheur
qu’ils pourront tenter ici-bas, un seul peut aboutir : celui qui
partira cette démarche-là. Seuls les saints sont heureux
: la voie est dure, mais au bout est la joie.