MON DIEU ET MON TOUT

© + Sr Denise Ermite

bx.Luchesio. o.f.s.
Les saints Laïques Par Martial Lekeux o.f.m.

Le Bx. Luchesio
Commerçant et Infirmier


‘’ Celui qui cherchera sa gloire hors de moi, ou sa jouissance dans un autre bien que moi, sa joie ne sera ni vraie ni solide, et son cœur , toujours à la gêne, toujours à l’étroit, ne trouvera que des angoisses .’’

Éditons du Chant- D’oiseau, 2 rue du Chant- d’Oiseau Bruxelles
Édition Lethielleux-10, rue cassette, Paris.

Imprimi potest ;
Bruxellis,die 4 januarii 1936
Fr. Leondides Guillaume
Min. Provincialis
Imprimatur :
Mechlinae, die 8 janvurii 1936
+ Et. Jos.Carton De Wlart. Vic.gen.

Tous droits dr reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays.


Avant-Propos

Tout le monde peut se sanctifier : C’est ce que j’ai tâché d’établir, pour l’encouragement des bonnes âmes, dans Sainteté et Bonne Volonté. Mais la doctrine sans l’exemple demeure lettre morte. Il m’a paru nécessaire de la compléter par la leçon de fait que nous donnent les saints.

Que nul ne se plaigne de ne pouvoir les suivre, j’ai choisi ceux-ci dans les différents états de la vie, bourgeoise : ces saints qui ont vécu dans le monde montreront aux gens du monde, qu’on peut arriver à la perfection dans tous les métiers et dans les circonstances les plus diverses, les plus banales et parfois les plus difficiles.

J’ai voulu faire des vies qui soient vivants, convaincu que l’histoire des saints, loin d’être ennuyeuse, est la chose la plus intéressante et la plus émouvante qui soit. J’ai dû parfois, pour cela, transposer en langage direct le relations des vieilles chroniques, relier les faits entre eux ainsi qu’aux faits contemporains. J’espère, ce faisant, n’avoir ont trahi la vérité.

Enfin je me suis appliqué à monter que ces grandes âmes étaient des hommes comme nous avant de devenir des saints, afin de nous stimuler, nous qui sommes tellement hommes, à devenir saints comme eux. P.M.I.


Table de matière

Un homme d'affaire qui ne perd pas le nord

Réveil après la faute

La lumière dans la nuit

Brouille dans le ménage, et ce qu'il en advint

Le Tiers Ordre ou depuis 1968 O.f.s.= Ordre Franciscain Séculier.

Religieux dans le monde

Épilogue

Un homme d'affaire qui ne perd pas le nord.


Vers le début du XIIIe siècle, vivait à Caggiani, village de Toscane, un brave homme appelé Luchesio. Jeune marié, plein de santé, de projets et d’illusions, actif, intelligent, d’esprit entreprenant, il voyait s’ouvrir devant lui la carrière de la vie. Il était décidé à y faire son chemin.

Ses bons parents lui avaient appris à aller à la messe le dimanche, à ne point mentir ni voler et à se tenir correctement : c’était, ou à peu près, tout son bagage religieux et moral. Aussi n’étaient-ce pas des rêves d’ascétisme qui avaient nourri sa jeune imagination ces choses lui étaient aussi fermés que l’algèbre. Mais vivre, lutter pour vivre, et pour mieux vivre, comme il avait vu faire ses parents, comme il voyait faite tout le monde, oh ! Cela, il le comprenait… comme il arrive à la plupart des hommes, il s’était taillé son idéal dans ce qu’il avait vu.

Devenir riche, et un jour, qui sait ? être chef dans son village : ces deux splendeurs représentaient à ses yeux le sommet de la vie heureuse. Deux ambitions qui se résolvaient dans cette autre : frayeur avec les nobles. Car ‘’ il était beau de visage, bien fait de sa personne, élégant et facile de son langage et en toutes ses manières, avantages qu’il désirait faire valoir dans le commerce des personnes nobles et distinguées ‘’. ( 1)

Son épouse Bonodana, qui vraiment était une bonne petite femme, partageait ses rêves et ses espoirs.

-Ah! lui disait- ellle, quand nous seront riches… nous aurons une belle grande maison, un château .… Et tu m’achèteras des robes toutes en soie, n’est-ce pas, et un collier de perles comme celui de dona Monna ! …

Et se yeux se fixaient, grands ouverts , pleins de sourires gourmands, sur le faste convoité.

Luchesio faisait mieux que rêver. Ayant bien réfléchi, calculé, supputé toutes les chances, il se mit à l’œuvre avec entrain. Il se lança à la fois dans les affaires et dans la politique : et voilà mon Luchesio parti pour la fortune et pour la gloire.

Les petites république italiennes vivaient alors une vie flévreuse et turbulente dont les passions envahissaient jusqu’aux moindres villages. Tout le monde faisait de la politique. C’était le temps de Communes : peuple et bourgeois, affranchis d’hier, montaient la garde autour des libertés acquises et s’agitaient pour conquérir de nouveaux droits. Les nobles résistaient avec un âpre orgueil pour sauver leurs privilèges compromis : d’où un état violent, traversée, à la moindre occasion, par des collisions sanglantes.

Cette situation s’envenimait d’une question de politique extérieur ; la lutte entre l’empereur et le pape, Frédéric II manœuvrait pour annexer l’Italie, il s’appuyait sur les nobles, qui voyaient dans son triomphe l’occasion de restaurer l’ancien régime : c’est le parti gibelin. Le peuple, par réaction, s’était rangé sous les bannières des papes, qui devenaient ainsi les champions de l’ordre nouveau et de la liberté : c’était le parti guelfe. Guelfes et gibelins, peuple et nobles, bourgeois et aristocrates, s’affrontaient dans une lutte sans trêve. Partout les deux factions entretenaient des milices armées.

Dans cette bagarre, chacun prenait parti. Et, comme d’habitude dans les choses politique, ce n’ait pas toujours pour des motifs désintéressés qu’on embrasait l’une des deux causes : les convenances personnelles, les petites brouilles, de familles, les haines de classe, les avantage immédiats, pesaient bien plus dans la balance que les considérations d’ordre social ou religieux. Une foule de chrétiens convaincus, pour des motifs divers, se mettaient sans sourciller en opposition avec le Saint-siège, Ivres de la liberté conquise et égarés par les complications de la politique, les fidèles s’étaient désaccoutumés d’obéir.

Ainsi fit Luchesio. L’ambition le mordait ; il voulait monter d’un cran dans l’échelle sociale, il brûlait de devenir l’égal des nobles, d’être admis dans leur cercle : il fallait bien pour cela se mettre de leur côté. Et plus les gibelins, c’était le parti distingué de l’époque, et la vanité de Luchesio devait s’y laisser prendre : il fait de la politique gibeline, tout en s’occupant de son commerce.

Il ne réussit pas mal au début, Beau garçon, beau parleur, il ne tarda pas à devenir chef de faction et capitaine de la jeunesse armée de l’endroit. Déjà il se frottait les mains.

Il ne connaissait pas les hommes ; il devait s’apercevoir bientôt que la vie est plus compliquée qu’il ne l’avait prévu, un concurrent exploita ses tendances gibelins trop affichés, et comme la masse était guelfe, il détourna l’ échoppe de Luchesio de la grosse parti de sa clientèle. Les affaires de celui-ci commèrent à péricliter ; il se trouva bientôt en mauvaise posture. Par contre-coup son influence politique se mit à baisser à son tour. C’était un piège début pour le pauvre ambitieux, enfin, comme en affaires tous les moyens sont bons, son rival fit courir sur son compte des bruits fâcheux, sa situation devenait intenable à Caggini. Il apprenait à ses dépens q’il est dangereux de mêler la politique aux affaires.

Bah! Ce n’est pas un échec qui peut avoir raison d‘un jeune et ardente ambition. Luchesio pris sont parti avec décision. La petite ville voisine de Poggi-Bonzi, était entièrement gagnée, elle, au parti gibelin, ou du moins les guelfes, matés, y étaient réduites au silence : il n’y avait plus à craindre, là des mésaventures politiques ; et plus, en ville on aurait d’autres débouchés que dans ce trou de Caggiani. Luchesio déménagea de son village et alla s’installer à Poggi-Bonzi. Là, avec une audace juvénile, il entama les affaire en grand.

Il commença par un commerce de salaisons habilement uni à un bureau de change. C’était une idée de génie : l’un faisait marcher l’autre ; avec un peux d’adresse, il y avait moyen de faire, dans cette combinaison, de jolis bénéfices. Il ne faillait pas, bien entendue, raffiner sur l’honnêteté, mais, en bon homme d’affaire, Luchesio en prenait aisément son parti et pratiquait à merveille ‘’ cette morale commerciale ‘’ particulière aux profiteurs du business, qui, à l’époque, était ma foi passablement élastique.


La maison prospérait, car il savait y faire : c’est lui qui vendait le meilleur lard, et son petit salé était réputé ; ses manières aimables attiraient les clients, et les ducats affluaient dans le comptoir. Il ne faisait plus de politique, mais il venait aux riches et il flattait les nobles. Puis il leur prêtait de l’argent et les aidait dans la gestion de leurs biens : ils avaient besoin de lui de sorte qu’il commençait à avoir dans le ‘’ grand monde’’ de Poggi-Bozi des relations enviables. Cette fois, il avait le vent en poupe.

Bonadonna était fière de son mari, heureuse de voir si habile à mener sa barque et à faire entrer de l’argent dans la caisse. Brave garçon au demeurant , généreux, excellent caractère, il aimait bien, lui passait tous ses caprices, et lui fournissait de jolies toilettes dans lesquelles elle pouvait se parader et se couvrir de gloire à la grande messe du dimanche.

Car tous deux, naturellement, étaient bons chrétiens. Jamais ils n’auraient manqué à leurs devoirs, ils faisaient leurs prières, communiaient une fois l’an, assistaient à la messe une fois la semaine, et même suivaient les processions : ils acquittaient ces prestations comme il payaient le cens, la dîme et le fouage, et, cela fait, se tenaient déchargés envers Dieu.

Ils étaient chrétiens comme on l’était en ce temps-là comme on l’est, en en somme , aujourd’hui : la religion demeurait dans les formes, mais n’était plus dans les cœurs, ni partant dans la vie. Et la cause principale du mal était la même qu’aujourd’hui : les affaires.

Les Communes, les métiers, le négoce, avaient prodigieusement transformé les conditions de la vie, les cités étaient grouillantes d’activité ; tout le monde vendait, spéculait, s’enrichissait. L’argent autrefois détenu par les nobles, se déplaçait, venait remplir les coffres des bourgeois, tous ces nouveaux riches, naturellement, prétendaient jouir des biens ainsi acquise par un honnête travail : le luxe, et le confort s’introduisaient partout, avec eux le plaisir et, bien vite, la licence. Quand au bas peuple, il regardait avec envie ces parvenus heureux et cherchait lui aussi à jouer du coudes. Périodiquement, sur disette sévissait sur quelques contrés. Cette épreuve passagère ne faisait qu’aiguiser les cupidités en exaspérer les haines de classes. Dans cette fièvre de convoitises et de jouissances, les âme s’étaient détournés des choses spirituelles ; absorbées par les soucis temporels, elles ne trouvaient plus le temps de s’intéresser à la religion. Elles s’étaient épaissies, matérialisées, embourgeoisés. On continuait aux offices, de par la force acquise, par ce que c’était dans les mœurs, mais dans le fond des pré occupations Mammon avait supplanté Dieu, les cœurs avaient passé de l’église dans les boutiques.

Luchesio et sa femme étaient bien de leur temps : c’était exactement du mal du temps qu’il souffraient, Oui, ils ‘’replissaient leurs devoirs ‘’, mais le soir, dans leurs tête-à-tête, ce n‘est point des Béatitudes qu’Ils parlaient ni du Royaume des cieux, mais d’argent, de comptes, de combinaisons et d’entreprises nouvelles par arrondir encore leur fortune naissante : ce qu’il aillait trouver maintenant, c’était quelque grosse affaire permettant d’aborder la haute spéculation, Luchesio entrepris le commerce des grains et guetta la bonne occasion.

Elle se présenta ; avec son sens des affaires, il sut la voir venir et l’exploiter avec maîtrises. Prévoyant une cherté de vivres, il disposa ses batteries. Comme argent de change, il était conseiller de beaucoup de braves marchands qui lu donnaient toute leur confiance et qu’il maniait comme il voulait : il leur fit croire à d’important arrivages qui allaient faire tomber à rien le blé, et les persuada de lui vendre leurs stocks à bas prix. Cet accaparement précipita naturellement la disette. Quand elle fut là, Luchesio se trouve maître de la situation. Ce fut une belle victoire, tout le monde eut besoin de lui, il haussa les prix à son gré, réalisant des bénéfices énormes. Sa maison, où l’or affluait, était devenue le centre de la vie de la cité : c’était la fortune !

Tout entier à la lutte et grisé par un tel succès, il n’avait pas le loisir de songer aux misère que sa brillante affaire semait autour de lui, un jour, il est vrai, un pauvre paysan que ses manœuvres avaient ruiné, était sorti de chez lui en le maudissant et en le traitant d’assassin : cela lui avait donné un choc au cœur, et cette nuit-là il avait eu quelque peine à s’endormir. Mais il avait bientôt refoulé cette sensibilité ; car les affaires n’ont rien à voir avec le sentiment, Il faillait bien ‘’ arriver’, et qui veut la fin veut les moyens, et puis il avait deux fils dont il devait assurer l’avenir : devoir de conscience.

Mais la vrai raison qui poussait Luchesio, à son insu, à se former la conscience, c’est que d’avouer son injustice eût posé le problème compliqué de la restitution, et qu’un ne renonce pas facilement aux biens une fois acquis.

Il y était si bien installé ! Ils habitaient maintenant une belle maison, grande comme un palais, avec des cheminés de marbre, des tapis sur les parquets, des meubles de bois précieux et une foule de bibelots rares. Aux dîners, qu’ils donnaient à des amis choisis, ils étaient fiers d’exhiber leur vaisselle d’argent. Et quand Luchesio allait par les rues, les chapeaux s’inclinaient bas devant se vêtements de brocart. Sans doute, on se rappelait bien de quelle façon il avait acquis tout cela, on en parlait dans les coins ; mais après tout, c’était de l’habilité et les critiqueurs au fond l’enviaient, sachant fort bien qu’à sa place ils auraient fait de même. Il avait réussi, donc il était respectable.

Il était riche, enfin, devenu un personnage considérable, honoré, flatté, vivant largement, admis dans le plus haut monde et jouissant d’une grande influence dans la ville de Poggi-Bonzi. Ses rêves s’étaient réalisé ; mieux, il les avaient réalisés ; jeune encore il n’avait pas trente ans, il avait fait plus de chemin que d’autres en tout une vie. Sa maison abritait ce qu’on appelle une famille heureuse.

Réveil après la faute

Or voici qu’au moment de jouir de la fortune, Luchesio s’étonna de ne se sentir qu’à moitié satisfait, et pas du tout heureuse. Dans ce luxe, ce confort, ces honneurs qu’il s’était donné tant de peine à poursuivre, voici qu’il se sentait dépaysé, emprunté, étranger, comme si de ces choses n’étaient pas faite pour lui, comme s’il n’avait jamais rien désiré de tout cela. Pourquoi toute cette fièvre, tout ce travail pour aboutir à cette vie bête, plate, vice, qui ne lui disait plus rien?

Pour résoudre cette imprécise énigme, il repassait instinctivement dans son imagination les années écoulés ; il lui semblait les avoir vécus dans une sorte d’inconscience. Et il finissait par se revoir, tout jeune, à Caggini, avant que tout cela n’arrivât, et il sentait, avec une grande force d’évidence, qu’il avait alors l’âme plus heureuse, plus libre qu’aujourd’hui.

Dans la détente qui s’opérait après la lutte, il lui semblait se retrouver lui-même, comme quelqu’un qu’on a perdu de vue depuis de longues années, et qu’on avait tout à fait négligé. Il se retrouvait avec son cœur : et c’est son cœur qu était mécontent.

Il constatait cette chose étrange, que la tension continuelle de ces années vers un but fixe et obsédant, avait en quelque sorte couvert et immobilisé son âme en ce qu’elle avait de meilleur, que la bataille pour l’argent l’avait si bien confisqué, qu’elle avait relégué l’homme qu’il était pour le remplacer par un personnage étranger : un dur et cupide commerçant. Car au fond, il était naturellement droit, bon, même généreux. Et maintenant qu’il retrouvait le temps d’être lui-même, cette bonté native s’insurgeait, réclamait contre ‘’ l’autre ‘’, rappelait à la conscience le Luchesio son injustice, sa dureté, toutes les victimes qu’il avait faites.

Ses nuits devenait agitées. Durant des heures d’un pénible demi-sommeil, des images lamentables et sinistres en longues sarabandes, passaient devant ses yeux : il voyait des foyers ruinés, des familles affamées jetées à la rue, des ventes navrantes de pauvres mobiliers ,des mères qui le regardaient fixement avec les yeux fiévreux en lui montrant leurs enfants malingres, des pères qui lui tendaient le poing en maudissant l’accapareur… Il se retournait dans son lit, enfouissait son visage dans l’oreiller trop chaud, pour fuir les obsédantes visons. Mais le supplice continuait : sans cesse revenait à ses oreilles la voix du malheureux qui, venant d’apprend sa ruine, lui avait crié en sortant :`’ Dieu te maudisse, assassin ! ’’ Et son cœur, c’était de nouveau avec même choc qu’il avait ressent ce jour-là, sous l’injure cinglante. Oh ! cette petite scène de quelques secondes ce geste désespéré et indigné, ce regard chargé de haine, comme elle s’était, parmi tant d’autres, installé, incrustée dans ses yeux ! Et cette voix rauque, tout d’un coup altérée, comme elle était toujours, dans ses oreilles ’’ Assassin ! Assassin ! …’

Mais oui, c’était vrai ! Il avait tué en prenant le pain des autres ; il avait, odieusement, spéculé sur la misère pour s’enrichir, en abusant de la bonne foi de ces pauvres gens qui se confiaient en lui : et c’était lui, lui Luchesio, qui, presque sans le savoir, avait pu en vernir là! Il se maudissait lui-même maintenant : .. Misérable, voici que des centaines de malheureux te couvrent de leurs malédictions, un jours s’élèveront contre toi devant Dieu, et alors … ‘’. Et une atroce terreur soudain, fondait sur lui, à la pensé du jugement car sa foi était testée intacte - : ‘’ Oui, c’est une autre malédiction qui tombera sur toi, alors… Et tu seras à gauche… à gauche , mon Dieu ! Pour toujours !… Ah ! imbécile, à quoi t’auront servie ducats et ces carlins que tu as empilés, et ces terres que tu as achetées et cette vaisselle dont tu est bêtement fier ? Assassin ! c’est de tes meurtres que tu es fier !’’

A quoi penses –tu donc ? lui demandait Bonnadonna, le voyant se frapper le front en marmonnant.

Alors, pour chasser ses épouvantes, il reprenait les arguments de la ‘’morale commercial ‘’ qui l’avaient si complaisamment servi : ‘’ Il ne faut pas mêler la charité aux affaires … ‘’ Mais aussitôt la conscience ripostait : ‘’ Si, Il faut mettre la charité en tout ! mais mes enfants ne devais-je pas assurer leur avenir ? pas au prix de l'injustice, reprenait l’autre voix. Tes enfants, ils seront maudits avec toi : tu leurs auras appris le péché. Mais enfin les affaires sont les affaires : quand on est dans le commerce… il y a une affaire qu’il faut réussir, une : arriver au ciel ! Et toi, tu t’as damné ! Tu as assassiné, tu iras en enfer ! … En enfer…’’

Et de la gloire de Luchesio sortait un soupir si rauque et si sauvage qu sa femme en était terrifiée.

- Mais qu’as tu donc, Luchesio ?

_Femme, disait-il d’une voix sourde, j’ai idée que nous ne sommes pas en règle avec note conscience.

- Qu’est-ce que tu raconte là? Et pourquoi donc ne serions-nous en règle ?

- J’ai abusé de la confiance des gens… Non cela n’était pas juste... cela n’était pas permis, Bona…

- Comment, pas juste ? tu as gagné de l’argent par ton commerce, voilà tout !

Mais Luchesio se redressait soudant, terrible, les yeux égarées :

J’ai gagné de l’argent en trompant, en volant,,, en assassinant ! tu entends?

- Allons ! laisse donc ces idées-là, voyons ? N’as –tu pas le droit de faire tes affaires comme tout le monde ? Sois donc raisonnable, Luchesio, chasse se s rêveries, distrais-toi : maintenant que nous voila riches, vas-tu devenir mélancolique ?

Mai le bon Luchesio avait beau chercher à se distraire : sa belle éducation, si incomplète mais honnête et chrétienne, reprenait le dessus ; et sa conscience, et son cœur, et la crainte du jugement le tourmentaient sans répit, le mordant chaque jour plus avant. Il était profondément malheureux.

La lumière dans la nuit.

En ce temps-là, on parlait beaucoup d’un certain frate Francesco fils d’un riche drapier d’Assise, qui avait, pour l’amour de Dieu, quitté sa famille et renoncé à tous ses biens et qui, avec ses disciples, parcourait l’Italie, mendiant son pain, pêchant la pénitence et le royaume des cieux. Ila apparaissait aux consciences comme un libérateur : les âmes, désaccoutumés de Dieu. Le sentait de nouveau présent, on s’était avili dans la politique, durci dans des guerres sans fin, embourgeoisé dans les affaires, et, dans les embarras de tant de soucis qui les avaient distrait de l’unique nécessaire, tous sentaient ce ‘’ vide au cœur’’ de ceux qui ont tournée le dos à la Vie.

Et personne ne leur apportait ce qui aurait comblé ce vide. Le clergé? Il était à une de ses plus mauvaises époque et ne leur servait plus que des sermons officiels, sans âme, débités en latin!

Or voici que cet homme qui leur parlait leur langue, ce petit mendiant qui allait de porte en porte, leur apportait de nouveau les miraculeuses paroles, sur ses lèvres candides, elle redevenaient toutes jeunes comme sur celles du Christ lui-même, semblait-il ; elles vivaient en sa bouche, parce qu’on savait que, d’abord, elles vivaient dans sa bien. Il éveillait partout d’étrange et profonds nostalgies de cette joie transcendante qu’il avait découverte ans le dépouillement et que leur refusaient les convoitises repues, tous couraient après lui. Par centaines on venait s’engager dans l’ordre nouveau pur vivre pauvre et libéré de la terre : c’était le renouvellement de la primitive Église dans sa pureté, sa charité exquise, sa ferveur conquérante, cela faisait dans tout le pays un bruit énorme.

Cela fit sur le pauvre Luchesio une impression énorme.

La pensée du ‘’ petit pauvre ‘’, comme on appelait ce François, le poursuivait, Il ne pouvait s’empêcher, de comparer ce geste, cette vie sublime à sa méprisable conduite : et la honte, et le remords s’abattaient sur lui, plus lourds, avec un besoin fort de se délirer e ce fardeau. Ah! Qu’il aurait voulu parler au ‘’Petit Pauvre ‘’, le voir seulement ! Il devait avoir, lui semblait-il, la solution, la formule le remède à son mal.

Or, un jour de l’année 1212, il apprit que François était en Toscane ! Il avait t passé à Arezzo, d’où il av ait chassé les démons de la discorde… Ah ! Que ne venait-il chasser son démon à lui, Luchesio ! A Florence, il avait converti l’Illustre Jean Parenti, docteur de l’université de Bologne, qui, laissant là se biens de ses fonctions de juge, s’était joint à lui pour éviter l’enfer, et maintenant voici que, revenant de Pise, il allait passer à San Gimignano, à une bonne heure de Poggi-Bonzi… Luchesio n’y tint plus : il fit le chemin.

San Gimignago était déchirée par les factions. Les échauffourées y étaient si fréquentes que touts les maisons des nobles s’étaient flanquées de hautes tours crénelés ; cette forêt de donjons avait donnée à la ville l’aspect bizarre que ne conserve encore aujourd’hui et qui l’a fait surnommer la ‘’ cité des tours ‘’. L’intérieur était transformé en un champ de bataille permanent.

Une foule stationnait sur la place quand Luchesio Y arriva, Il est un homme soulever une fillette en lui disant `’’ Ecco il santo ! Voilà le saint !’’ Il regarde, se faufile, s’approche ; debout sur une borne, un petit homme chétif, en haillons, pieds nus, ceint d’ une corde, regardait le peuple avec des yeux noirs profonds, un sourire angélique sur son visage très maigre, Luchesio crut voir une vivante statue du renoncement et de l’amour. Déjà il était conquis.

Près de la borne se trouvait un autre frate, Ils commencèrent à chanter :

‘’ Craignez et honorez Dieu, disaient –ils , louez et célébrez Dieu !

‘’ Rendez grâces au Seigneur et convertissez-vous : car il faut que vous sachiez que vous mourrez bien tôt !

‘’ Donnez, et il vus sera donnée ! Pardonnez, et il vous seras pardonnée !

‘’ Et persévérez dans les bonnes œuvres : bienheureux ceux qui meurent en état de conversion, car ils iront au royaume des cieux ! ‘’

Puis, François parla, Il avait une voix claire d’enfant. Il disait des choses très simples, mais étonnamment pénétrantes, parce que, plus que sa voix, c’était sa personne qui parlait ; rien que de le voir, on avait les larmes aux yeux, Oh ! ce n’étaient pas des sermons appris qu’il venait débiter, lui : on savait de quelles profondeurs et de quel héroïsme sortait, chacune de ses paroles.


‘’ Frères, disait-il de sa voix chantante, la vie est courte et le jugement est proche : cherchez donc le Royaume de Dieu et faites pénitence. Ah ! frères, mépriser le monde, mépriser l’argent ; ‘’c’est eux qui vous détournent de Dieu et vous rendent malheureux ! Craignez de vous attacher aux choses qui passent : car nous ne sommes ici-bas que des pèlerins et des voyageurs. Donnez aux pauvres au lieu d’amasser ; aimez à être pauvres pour l’amour de Jésus-Christ, et Il vous rendra la joie : là où il y la pauvreté d’esprit, il n’y a plus de désirs, et donc plus de souffrances ; là où il a y compassion et charité, il n’y a plus de biens superflues ni d’endurcissement du cœur ; là où sont l’amour et la sagesse, il n’y a plus ni crainte ni ténèbres. Oui, que ceux-là aillent la tête baisées, qui appartient au diable ; pour nous, il convient que nous nous réjouissons dans le Seigneur 1 ‘’

Mon Dieu ! comme ces paroles, chacune, pénétraient, transperçaient le cœur de Luchesio, il lui sembla que François parlait pour lui tout seul, comme s'il eût deviné sa présence et sa détresse. C’était exactement l’eau dont il avait soif ; les paroles de vérité pure et simple, il pleura, et déjà c’est presque de joie : il savait qu’il allait être délivré.

D’autres pleuraient aussi et se frappaient la poitrine : le petite pauvre parlait maintenant aux gens de San Gimignano de paix, de douceur, de pardon, de concorde. Il montrait le Christ en croix… E t sa voix prit alors de tels accents que quand il eut fini, on vit deux hommes, les deux plus mortels ennemis de la ville, se serrer la main et s’embrasser. Et Luchesio sentit que Dieu était avec François. Oui, c’était plus qu’un homme qui avait ainsi parlé : jamais un homme n’aurait fait ces miracles.

Ayant loué le Seigneur et entretenue ceux qui l’abordaient, François demande un morceau de pain pour l’amour de Dieu, puis il se retira ; et Luchesio le vit enter au presbytère avec son a compagnon, il demande à lui parler.

Dieu, qu’il paraissait fragile, le petit pauvre, vu ainsi de tout près ! Et qu’il était humble et simple ! Et d’une fraîcheur, d’une cordialité ravissantes, avec des yeux pleins de sourires célestes, Luchesio crut se trouver devant un ange, Il sentit qu’il ferait tout ce que cet homme lui dirait.

Il lui exposa sa vie, son péché, le trouble de son âme. Et François, l’ayant écouté, lui dit :

Frère, le Seigneur t’a fait une grande grâce en t’ouvrant les yeux, et tu dois être fidèle à y répondre. Rends ces biens : car si ceux que l’on possède honnêtement nous sont déjà si malfaisants, combien plus ceux que l’injustice a acquis !

Oui… et quand j’aurai fait cela, Dieu me rendra-t-il-la paix ?

Oh ! Frère, repousse-t-il l’enfant prodigue ? regarde-Le crucifié pour toi ! C’est Lui qui te parle, ce n’est plus moi : écoute-Le, et vois à quoi Il t’invite : ‘, Si tu être parfait, va, vends tes biens, et donnes –en le bien aux pauvres : et alors suis-moi, et tu auras un trésor dans le ciel ‘’ Ne voudras-tu pas Le suivre et partager la joie des saints ?


Oh ! Si, Frère François oui !… Merci… Priez pour moi…

Et il tomba en sanglotant dans les bras de François, Il renta chez lui avec au cœur, une paix merveilleuse.

Brouille dans le ménage, et ce qu'il en advint

Dès le lendemain, Luchesio pris ses livres, clôtura ses comptes, mit en liquidation son commerce et se rendit chez son notaire pour réaliser ses biens et mettre en vente ses terres et ses fermes.

-Bona, avait-il dit à sa femme, je me retires des affaires.

-Ah!, s’était écriés Bona avec une pointe de joie, pas fâchée de le voir prendre du repos, et de pouvoir en paix jouir de son mari et de l’aisance acquise.

-Mais à mesure que l’argent rentrais, Luchesio allait trouve ceux qui, à sa connaissance, avaient souffert des ses agissements, et il leur rendait le double de ce qu’ils avaient ait perdu.

-Que fais-tu donc ? demandait Bona, stupéfaite et anxieuse.

-je fais ce que je dois, répondait-il, avec un calme sans réplique.

Puis ce fut le tour des pauvres, Luchesio d’abord alla à eux. Mais aussitôt ce furent les pauvres qui vinrent à lui, car en deux jours la nouvelle avait faite le tour de la ville : comme tous ceux qui se montrant largement généreux, il se vit, très vite, assiégé de quémandeurs, de mendiants, de malheureux de toutes nuances. Et lui qui désormais ne demandait qu’à se dépouiller, inlassablement donnait à tous, constatant combien il est plus facile de défaire une fortune que de l’édifier, plus doux aussi.

La pauvre Bonadonna n’en revenait pas. Une angoisse l’ étreignait, Luchesio avait beau lui expliquer, avec beaucoup de douceur et de persuasion, ce que lui avait dit François, lui montrer qu’il ne pouvait pas garder ces biens, lui parler de justice et de devoir, du Royaume de Dieu, du ciel et de l’enfer : elle ne comprenait pas.

Tu n’as rien fait de mal, répétait-elle d’une voix dolente, tu as fait comme tout le monde !

Elle gémissait, pleurait, le suppliait de s’arrêter, de songe à ses enfants, de ne pas les laisser sans patrimoine. Pour toute réponse, Luchesio murmurait :

Notre –Seigneur a dit : Malheur aux riches ! ‘’ Je ne ferais pas de mes enfants des malheureux des maudis comme je l’ai été . Non !… Non!… Je leur apprendrait le travail, l’honnêteté et le Saint Évangile : cela leur sera plus utile que des derniers.

À la fin , outrée, elle l’accable de reproches :

Homme sans cœur ! père dénaturé ! N’as-tu pas honte ? Tu vas nous mettre sur la paille et nous forcer à mendier notre pain!

Mais la réponds, toujours, était prête :

Dieu, disait-il avec son grand calme inspiré, Dieu qui a fait le précepte de l’aumône, saura pourvoir à tout : Il l’a dit, Il ne permettra pas que nous manquions de quoi vivre, ma Bona.

Mais non, de pareilles raisons ne pouvaient la convaincre : tout cela la dépassait infiniment . Ah! Qu’il est donc difficile de croire à l’Évangile d’y croire jusqu’à le vivre dans l’intégrité de sa sublime logique !

Enfin, geignait-elle, où veux-tu en venir? Jusqu’où vas – tu aller ?

Bona, disait-il avec un sourire, n’étions-nous pas heureux à Caggiani, dis? Nous le serions doublement maintenant , d’avoir partagé avec les pauvres, comme des frères. Il faut si peu pour être heureux!

Ciggiani ! Mon Dieu, reculer jusqu’à ce poit ! Redevenir une simple petite paysanne quand on avait été une grande dame! Non, c’était trop affreux… Alors Bonadonna allait pleurez chez ses amies sur les folies de son mari.

Luchesio est malade, lui disaient celles –ci : il a bien mauvaise mine depuis quelques temps. Le pauvre aura trop travaillé ; vous devriez tâcher de le fortifier, de lui faire prendre du repos et plus de nourriture. Ses idées passeront alors.

Hélas ! C’est justement ce que Luchesio ne voulait pas plus entendre. Il jeûnait de façon inquiétante, refusait de prendre du vin alors qu’il en donnait aux mendiants et ne mangeait plus guère que du pain et des épinards à l’eau, comme les miséreux. Il passait le meilleur de ses nuits à genoux, à prier et là lire dans son Évangile. Aussi maigrissait-il à vue d’œil. Quand il sortait, c’était pour aller chez quelques pauvres ou à l’hôpital, ou dans une église où on le voyait, des heures durant plongé dans la prière, le visage tout en larmes.

‘’ Neurasthénie aiguë avec folie religieuse ‘’, auraient diagnostiqué nos psychiatres modernes. Et l’origine du mal n’eût pas échappé à leur perspicacité ::’’ Surmenage physique et intellectuel avec troubles digestifs provocant une intoxication des cellules nerveuses .., sans être aussi savante, c’est certainement d’un façon analogue que Bonadonna jugeait le cas de son mari : bien sûre, il avale la ‘’ bile noire ‘’. Elle ne reconnaissait plus son Luchesio, jadis si gai, si alerte, entreprenant, aimant la vie, et l’aimant, elle Bonadonna : il était maintenant silencieux, concentré en lui-même, si éloigné d’elle à ce qu’il lui semblait. Quand il lui parlait, c’est pour lui faire des sermons, pour tâche de l’entraîner dans ses extravagances.

Oui, Luchesio voulait la convaincre, partager avec elle son trésor. Et c’est d’un amour plus haut qu’il l’aimait, avec infiniment plus de tendresse, de noblesse et de profondeur qu’auparavant. Et Bona devait bien reconnaître qu’à part sa folie, comme elle disait, il était devenue meilleur, plus doux, plus conciliant en tout ; plus jamais il ne se fâchait plus même de ces petits mouvements d’humeur qu’Il avait autrefois ; et il ne trouvait plus de mal à dire que de lui-même. Mais précisément cette charité et cette humilité lui déplaisaient, l’agaçaient. Oh! Comme elle l’aimait mieux avant !

Luchesio souffrait c’était sa seul souffrance de constater cet éloignement auquel il ne pouvait rien, de voir sa chère Bona encore si bas, empêtrée dans ces choses qu’il savait maintenant si méprisables. Il la plaignait, et, à cause de cela même, il lui montait plus d’affection. De tout cœur, il s’obstinait à la catéchiser, avec des maladresses de néophyte. Mais son zèle intempestif ne faisait que l’indisposer davantage; et cet amour nouveau, pourtant si haut, si fort, lui demeurerait fermé, elle ne pouvait voir cela, elle ne pouvait comprendre : elle n’était toujours qu’une ‘’ bonne chrétienne ‘’, la lumière d’en haut ne l’avait pas frappée ; elle jugeait en âme terrestre, selon la prudence de la chair, et n’entendait rien à la prudence de l’esprit qui conduisait son mari dans les voies nouvelles.

Aussi un lourd malentendu pesait sur le ménage, et Bonadonna devenait chaque jour plus malheureuse et plus irritée.

Ce qu’elle voyait elle, c’est que la situation de la maison devenait intenable : elle était envahie par une procession de mendiants, et son misérable mari semblait n’avoir d’yeux que pour eux. Malgré ses prières et ses protestations, il donnait, donnait toujours, pillant les coffres et le garde-manger, expédiant l’un après l’autre les meubles et les objets de valeur. Elle en était réduite à cacher ses bijoux. Parfois ,quand elle voulait se mette à préparer le repas, elle trouvais cuisine et cave vidées. C’était intolérable.

Et puis les gens jasaient : le triste ménage devenait la risée d public. Car pour tous Luchesio, manifestement, était détraqué. A Pogg-Bonzi, comme dans toutes les petites villes, les commérages allaient leur train. Tout le monde se connaissant, il y avait toujours des nouvelles à commenter aux seuils, dans les boutiques, les salons, et les tavernes ; et, comme bien on pense, ce n’étais pas tout la charité, qui présidait à ces cancans. Aussi le cas de Luchesio faisait du bruit en ville. Un événement pareil était une aubaine pour les mauvaise langues : c’était à qui apprendrait, inventerait quelque nouvelle frasque à endosser au pauvre homme. C’est si amusant de raconter de ces nouvelles –là, surtout sur le compte de quelqu’un que l’on a envié ! Les bourgeois de Poggi-Bonzi, tout comme Bonadonna, étaient bien incapables de comprendre quoi que ce fût à la ‘’ divine folie ‘’. Un saint est par nature un incompris : ‘’ Affranchi des préoccupations humaines, il este considéré par la foule comme un fou : et la foule ne voit pas que c’est un inspiré… (Platon)

Mais qu’importe à l’homme que L’Esprit inspirait ? Il savait, lui, qu’il voyait clair et que les autres étaient aveugles, comme lui-même l’avait été jadis. Et il goûtait un bonheur intense, une foi séraphique : car en son cœur –enivré l’amour jaillissait vainqueur, de profondeurs du renoncement.

Devant ses yeux flottait, comme une vision, le sourire du petit pauvre, son visage angélique, ses yeux illuminés d’une flamme intérieure. Et cela le soulevait comme une aile, et le jetait à son tour sur le Cœur du Christ béni.

Il vivait avec Dieu, et aimant Dieu, il se répandait sur tous en charité, et celle-ci montait en une prière fervente pour les autres. Tous les jours, il conjurait le Seigneur d’éclairer aussi sa compagne, puisque lui-même n’y pouvait parvenir. ‘’ O Jésus, suppliait-il en pleurant, convertissez ma Bona! » Vous saviez combien je l’aime et combien je la voudrais heureuse, heureuse comme moi, mon Dieu ! Elle est encore si loin, et je souffre de la voir ainsi… O bon Jésus, avez compassion d’elle, comme Vous avez, divinement , eu compassion de moi, aidez-la, guérissez-la, elle aussi ‘’.

Une prière appuyée de tant d’amour devait être exaucée.

Un jour que l’affluence des pauvres avait été particulièrement encombrante, Bonadonna ayant ouvert la huche à pain pour mettre la table, constata, une fois de plus, qu’elle était complètement vidée ; il avait de nouveau tout distribuée ! Dépité, indignée, elle allait lui en faire le reproche. Mais déjà d’autre pauvres étaient là. Et voilà-t-il pas Luchesio qui lui dit :

Bona, apporte quelques pains pour ces pauvres gens.

C’était trop fort ! Son irritation éclata :

Comment , quelques pains ? … Ah! Tu vois bien que tes jeûnes et tes veilles t’on troublé le cerveau ! tu sais bien que tu as tout donné, et qu’il ne reste pas même un morceau de pain pour nous ! Tu te moques des tiens, ils ne sont rien pour toi : tu n’as de cœur que pour des étrangers…

Oh! Bona, vais-je renvoyer ces pauvres les mains vides ?

Va donc toi-même chercher de quoi nourrir ces insatiables !

Luchesio appuya sur elle un regard doux et profond ;

Bona, dit –il, songe à Celui qui, avec cinq pains et deux poissons, a nourri des milliers de personnes… Va voir, en pensant à lui, et apporte les pains.

Elle retourna à la cuisine, par humeur, pour couper à une inutile discussion… Tout de même, le regard, l’accent de Luchesio l’avait frappé…. Subjuguée, presque inconsciente, elle ouvrit de nouveau la huche : Supé faction ! Merveille ! Elle était bondée de beaux pains frais, qui sentaient bon.

Et la lumière de Dieu tomba sur elle,

Un miracle ! le doigt de Dieu ! Dieu qui se prononçait pour couvrir et approuver la conduite de Luchesio ! Comment ne pas croire, approuver elle aussi ? Mon Dieu !…

Tremblante d’émotion, elle apporta les pains, les distribua elle-même. Puis quand ils furent seuls :

O mon Luchesio, s’écria-t-elle en tombant dans ses bras, c’est toi qui avais rasions… Pardonne-moi ne n’avoir pas compris. J’ai été bien méchante…Mais maintenant, je vois : oui, je veux avec toi servir Dieu et les pauvres…

De ce jour, ils furent deux à mener la vie chrétienne, et leur logis ne fut plus qu’un maison de bienfaisance. Systématiquement, ils étaient à la pauvreté, ils auraient tout donné, n’eut été leurs enfants, auxquels ils réservaient de quoi vivre honnêtement. Leur belle fortune fondait sous leurs doigts, mais ils avaient retrouver, sur le plan supérieur de l’amour divin l’union des cœurs et la joie des enfants de l’Esprit.

Dieu mit lui-même le sceau à leur détachement : Il leur reprit leurs deux enfants, pourvoyant à leur sort d’une main souveraine. Et cette douleur, saintement acceptée, acheva de les donner à Lui. Dès lors, ils ne furent plus sur terre que des étrangers, des pèlerins du Royaume.

Le Tiers Ordre ou depuis 1968 o.f.s. = Ordre Franciscain Séculier.
Quand une âme s’est loyalement donné à Dieu, il est naturel qu’elle sente s’éveiller en elle le désir de la vie religieuse, Déprise d’un monde devenu trop bas pour elle, elle s’y trouve dépaysée et éprouve le besoin de le quitter : et elle se tourne vers le cloître. Elle sent, par une sorte d’instinct surnaturel, que c’est là, dans la paisible solitude, dans l’abandon complet à Dieu, dans la prière continuelle et dans une vie organisé en vue de parfaire l’amour, que celui-ci pourra s’épanouir à l’aise et trouve la nourriture qu’il demande.

Luchesio et Bona, détaché de la terre, devaient éprouver ce désir. Ils entendaient parler de la vie admirable que menaient les disciples de François, et ils les enviaient. Ah ! être comme eux dégagées de toutes choses, et vivre dans la simplicité parfaite de l’obéissance et de la pauvreté! Mais voilà ; il étaient mariés, et l’on ne dénoue pas les nœuds qu’a faits la Sainte Église. La question leur paraissait insoluble.

Bona y allait bien parfois de ses petites solutions à elle, mais au premier examen et elles s’avéraient fantaisistes et irréalisables. Quel dommage, disait-elle, que nous ne puissions entrer ensemble dans un monastère!

Y songes-tu? Répondait Luchesio en souriant, mais non, il faudrait que nous nous retirions chacun de notre côté, moi chez les frères, et toi chez les sœurs de Dame Claire.

Alors on ne se verrait plus jamais ? se récriait Boba. Oh ! non, Luchesio, je t’aime bien trop pour cela ! Et puis, vois-tu j’ai besoin de toi pour continuer à servir le Seigneur : de te voir, toi, si bon, si détaché, si pieux, c’est ma force à moi.

La force de Luchesio, c’était François. Dès qu’il songeait à lui, il se sentait soulevé au-dessus de lui-même et sa ferveur jetait une flamme nouvelle, sa méthode d’ascèse était de s’efforcer de ressembler à François. Il parlait souvent de lui à Bona, et celle-ci ne eût donné tout au monde pour voir, elle aussi, le petit pauvre, Luchesio lui-même eût été bien aise de lui reparler pour lui soumettre ses doutes. Mais en disait qu’ il était parti pour le Levant avec le roi Louis pour prêcher la foi aux infidèles.

Or, à quelques années de leur conversion, ils apprirent que François était revenue d’Égypte et qu’il passait de nouveau par la Toscane. C’était en 1221. Luchesio, cette fois, n’eut plus à aller à sa rencontre, car frère François s’arrêta à Boggi-Bonzi même.

Il retrouva le saint tel qu’il l’avait vu à San Gimignano, plus émacié seulement et plus séraphique. Il l’entendit encore, cette fois avec Bona, prêcher la parole de vérité. Puis il alla lui faire visite et lui présenta sa femme.

Frère François, li dit-il, nous voudrions bien vous suivre et partager votre genre de vie. Mais nous sommes mariés ; devons-nous donc nous séparer ?

Non pas, répondit François, restez ensemble, puisque ensemble vous avez appris à servir le Seigneur.

- Alors, pourriez-nous nous indiquer comment, tout en étant mariés, nous pourrons nous dans sanctifier comme ceux qui vivent avec vous ?

François les considéra avec amour, il veniat d’arrêter avec le cardinal Hugolin, à Florence, les détails de la règle du tiers ordre. Précisément, répondit-il, depuis quelque temps je songe à fonder un troisième ordre, dans lequel les gens mariés ou retenue dans le monde pourront servir Dieu parfaitement. Car beaucoup d’autres, empêchés d’entrer dans le premier ordre ou dans le second, m’ont fait la même demande que vous. Vous pourriez être les premiers à vous y enrôler : de la sorte, restant dans le monde, vous ne seriez plus du monde….

Oui, oui, c’est justement cela ! Interrompit Bona joyeuse.

Car l’important, voyez-vous, poursuivit François, n’est pas le lieu, mais le cœur : se sanctifier, c’est aimer Dieu et Le servir dans la pauvreté, l’abnégation et la charité ; et cela , on peut le faire partout et dans tous les états, car le Seigneur nous a commandé à tous de mener une vie parfaite. Mais comme il n’est pas bon que les hommes restent seul pour le faire le bien, j’ai voulu les grouper en fraternités, sous l’obéissance d’un directeur, et leur donne une règle, afin qu’il s’encouragent mutuellement et soient tenus de persévérer dans leur saint projet : ils mèneront de la sorte la vie religieuse sans abandonner les leurs fonctions séculières.

Et il leur exposa la forme de vie qu’il avait conçue pour cet ordre nouveau.
Ceci est une grande grâce, dit Luchesio, et avec bonheur ma femme et moi nous serons nos premières recrues.

Le lendemain François annonça publiquement son dessein de restaurer dans le monde la vie chrétienne parfaite ; et un grand nombre d’hommes et de femmes donnèrent leur adhésion. Luchesio était pour une grande part dans ce succès : car si au début on s’était moqué de lui, un revirement n’avait pas tardé à se produire. Sa piété, son désintéressement, sa charité surtout lui avaient conquis l’estime, puis l’admiration des gens de Poggi-Bonzi, tout au moins des meilleurs. On enviait maintenant sa vertu, on comme on avait envié sa fortune. Et beaucoup étaient prêts à marcher sur ses traces. La force toute-puissante, l’exemple, avait agi. La présence du petit pauvre avait fait le reste.

François les réunit dans une chapelle dont on lui avait fait don, leur exposa la règle et, après quelques réunions, quand il les jugea suffisamment préparés, devant un assistant émue jusqu’aux larmes, il les revêtit d’un habit gris cendré avec une corde autour des riens. La première fraternité de l’Ordre de la Pénitence était fondée.

Et la vie pur et fervente des premières communautés chrétiennes refleurissait dans le monde.

Car c’était bien cela que saint François avait voulu pour ce troisième ordre comme pour les deux premiers : faire vivre l’Évangile, intégralement, comme les premiers chrétiens l’avaient vécu, dans la pénitence, la prière et l’amour mutuel, instaurant cette vie parfaite, type de la vie religieuse dont s’inspirèrent dans la suite toutes les constitutions monastiques. Toutes les observances de la règle tendaient à ce but :

Les frères du tiers ordre étaient des pénitents : ils devaient s’abstenir des festins, spectacles et danses et distribuer aux pauvres leurs revenus superflus ; ils portaient un habit de drap grossier ( à six sous l’aune pour les hommes, et deux, sous pour les femmes, disait la première règle), et avaient de nombreux jours de jeûne et d’abstinence.

Ils étaient hommes de prière, récitaient les heures canoniales, communiaient fréquemment et entretenaient en eux la flamme de la piété par une prière continuelle, ‘’ dressées jour et nuit à Dieu’’. Leurs réunions mensuelles comportaient la messe, la prédication, l’office divin et l’oraison privée.

Ils pratiquaient la charité et sa sœur la paix, devaient mettre fin à toute inimité, restituer leur biens mal acquis, faire l’aumône, visiter les malades et faire des versements la à la caisse commune.

Mais par-dessus ces prescriptions, c’était avant tout un esprit qui circulait dans les fraternités et leur infusait une vie prodigieuse : L’esprit même du petite pauvre, dans toutes les cœurs, le désir arrêté et fervent de modeler leur vie sur la sienne et sur celle de leurs frères du grand ordre. Les tertiaires étaient, en toute vérité, de religieux dans le monde ; et ils se considéraient comme tels. Celle fut là leur force.

Sitôt fondée, la fraternité de Poggi-Bonzi devint le centre religieux de la cité et un ferment actif de régénération chrétienne. L’Action de ce noyau de vrais chrétiens, solidement grouper entre eux, suffit à transformer la petite ville. Au bout de peu de temps, elle n’était plus à reconnaître ; une piété vraie et profonde était dans les cœurs, les bonnes mœurs régnaient partout, les pauvres étaient secourus avec une charité touchante, les affaires se traitaient avec honnêteté et la morale commerciale se retrouvait d’accord avec la morale chrétienne, les dissensions de classe et de familles d’étaient éteintes, c’était partout la paix et une sainte joie dans l’amour mutuel et dans l’amour du Christ.

Et Luchesio ,pionnier de ce magnifique renouveau montrait à tous les nobles exemple de cette vie chrétienne intégrale et des plus admirables vertus.

Religieux dans le monde


Il vécut dès lors, avec Bonadonna, dans une pauvreté rigoureuse, être des religieux, vivre comme frère François, n’être plus du monde, comme il leur avait dit, c’est leur pensée directrice. Le religieux n’ont rien, et François était affamé de pauvreté ; Luchesio aliéna ce qu’il lui restait de biens, ne se réservant qu’un petit champ, qu’il cultivait lui-même dont il partageait le prit avec les nécessiteux. Bonadonna elle-même l’y poussait : la pauvreté était devenue leur but, leur joie et leur trésor.
Le sénat de Poggi-Bonzi plein de reconnaissance pour François, l’avait prié d’établie une communauté de Frères dans la ville et l’avait autorisé à bâtir un couvent sur la colline où se dressaient les ruines d’un château-fort démantelé.

Luchesio en fut ravi et offrit ses services aux Frères pour les travaux de la construction ; il se mit à l’œuvre avec ardeur, arrachant les pierres de l’ancien château et les transportant à pied d’œuvre, il se mêlait aux ouvrier, cassait la croûte avec eux sur le chantier et les traitait en camarades : et cette simplicité de messire Luchsio dans le métier de manœuvre fit plus pour le rapprochement social que beau de discours et de politique, quand à lui, il trouvait dans cet humble labeur et cette fraternité, une joie qu’il n’avait jamais ressentie dans sa vie fastueuse.

Quand les religieux furent installés, ce fut entre les frères du premier et du troisième ordre, un assaut de pauvreté, de prières et de bonnes œuvres.

Nous devons, avait dit Luchesio à sa femme, avoir nous aussi notre couvent : ce sera notre maison.

Les franciscains donnaient du pain et de la soupe aux pauvres à leur porte : Luchesio fit de même. Mais comme son couvent à lui n’avait pas de clôture, il faisait manger les pauvres à sa table, leur laissant le meilleur et se contentant lui-même d’une croûte.

Les franciscains mendiaient ce qu’ils donnaient ; Luchesio, devenue pauvre, alla de porte en porte quérir de quoi nourrir les malheureux : et ses frères tertiaires, touchés de cet exemple, lui donnaient largement.


Puis il se mit à faire loger chez lui les pauvres et les malades, et, avec sa femme, à leur prodiguer tous les soins. Ils avaient découvert, a maintenant que tous les faux besoins étaient supprimés, que leur maison était bien trop grande et comportait beaucoup de place inemployé : elle fut bientôt transformé en refuge, en hospice et en hôpital. On l’appelait en ville ‘’ L’auberge des pauvres.’’

La chambre de Luchesio était toujours disponible, car il avait pris l’habitude de dormir dans les corridors ou même à l’extérieur sur la terre nue. Il éprouvait une étrange et profonde joie à dorloter dans son bon lit un pauvre hère ou à veiller sur un malade la nuit durant. Il se souvenait alors de la parole du Maître ; ‘’ Ce que vous faites au plus petit des miens, c’est à moi-même que vous le faites ‘’ : et en vérité, il lui semblait alors soigner Jésus-Christ même; et c’était là une chose délicieuse, et il redoublait envers ces pauvres gens, devenus sacrés, d’attention et de délicatesse ; et quand il se pendait sur eux, c’était avec plus que de la compassion ; c’était avec amour.

La plus grande partie de son temps se passait dans les hôpitaux voisins, où il se dépensait sans compter dans son rôle d’infirmier. Quand à son propre hôpital. Sa maison pleine des malades de pauvres, c’était t le domaine de Bonadonna ; elle était la maman de tous, besognant , trottant, préparent onguents et tisanes, et, ce faisant, riait, chantait, et… ne s’était jamais sentie aussi heureuse.

Luchesio allait cherche lui-même les malades et les amenait chez lui, les soutenant, les prenant dans ses bras, les chargeant sur ses épaules.

C’est ainsi qu’un jour un jeune home l’aperçut escorté de deux infirmes et en portant un troisième sur son dos. Celui-ci devait avoir bien mauvaise apparence, car au passage le jeune malappris s’écria ;

Eh, c’est le diable qui est assis sur ton dos !

Non, repartit le saint, soudain tout ému, ce n’est pas le diable, c’est Notre-Seigneur Jésus-Christ !

Or, sur-le-champ, l’étourdi se trouva frappé de mutisme. Il se jeta aux pieds de Luchesio, pleurant, geignant, mains jointes ; et le bons Samaritain, ayant prié, lui rendit la parole et lui dit doucement :

Allez en paix et ne péchez plus contre la sainte charité.

Il entourait ses chers malades de soins si maternels, il leur montait tant de vraie tendresse, il leur parlait avec une telle persuasion qu’il atteignait leurs âmes en soignant leurs corps : si bien que beaucoup, qu’il avait trouvés aigris et révoltés, se convertirent, sous l’empire de sa bonté, à la pauvreté et à la vie parfaite.

Seul la charité a des pareils triomphes.

Tout disgrâce, tout besoin ou physique ou moral était certain de trouver auprès de lui un accueil amical.

Un solliciteur est pour nous un fâcheux ; ces visites-là ne sont qu’en source d’ennuis, et à y donner suite on est vite débordé par un tas de soucis. C’est pourquoi une des grandes préoccupations du monde est de se retrancher contre ces importuns. Luchesio, lui, les recherchait et c’était héroïque, cela. IL s’attendait pas qu’on vînt lui demander service ; généreusement il allait au-devant des traces et des peines qu’impose la charité. Il était à l’affût des misères, afin d’y porter remède. Aussi le champ de sa charité s’étendait toujours plus, et sa vie n’était plus qu’un harassement sans répit, mais sa peine était son bonheur, car il avait appris de François le secret de la ‘’ joie parfaite’’ : et il n’en avait jamais assez.

Il y avait, entre Poggi-Bonzi et Sienne, de vastes plaines marécageuse, les Maremmes, foyers de fièvres et de maladies. Les habitants, clairsemés et très pauvres, de ce triste pays étaient presque tous atteints de la malaria et se trouvaient fort abandonnés ; on évitait de passer par là car criante de la contagion, qui était redoutable, cela ne pouvait manque de solliciter l’active compassion de Luchesio ; il avait gardé son esprit entreprenant, mais toute son initiative maintenant était tournée vers le biens des autres. Il se fit médecin, acheta un âne, le chargea de fébrifuges et de toniques, et se mit à parcourir les Maremmes. De masure en masure, sous un soleil torride, dans l’atmosphère étouffante de ces marais, risquant sans cesse de prendre lui-même la maladie, il allais soigner, réconforter, aider, aimer ces malheureux ; et, dit son biographe, mieux que sa pharmacie, sa seule présence les guérissait (2)

Car, pour le récompenser de cette merveilleuse charité, Dieu daignait maintenant l’y seconder Lui-même ; Luchesio faisait des miracles. Cela ne le rendait d’ailleurs que plus humble, et quand on faisait son éloge il répondait simplement ‘’ Oh ! un homme ne vaut que ce qu’il est devant Dieu’’. Mais ce pouvoir surnaturel lui assurait partout une influence décisive, et il en profitait pour amener les âmes au bien, étendre de plus en plus le bienfaisant tiers ordre et y enrôler de nouvelles recrues ; celui-ci finit par grouper la plus grande partie de la population.

Ce zèle, cette abnégation, cette héroïque bonté, n’étaient que la flamme qui montait du foyer d’un autre amour: celui du Christ auquel il s’était donné corps et âme. Comme son maître le séraphique stigmatisé, il était ivre de cet amour unique. Sa vie n’était qu’une prière, une ferveur jaillissant vers Celui qui l’avait conquis et qui était devenue son tout. Au dedans comme au dehors, dans le travail comme dans le repos, sur les chemins comme à la maison, son esprit ne cessait de prier.(3) Sa labeur inhumain ne l’empêchait jamais de vaquer à ‘’ l’unique chose nécessaire ‘’ la sainte contemplation : à l’église ou, la nuit, au chevet des malades, il parvenait à trouver de longues heures durant lesquelles, lâchant bride à son cœur, il s’évadait du monde en brûlant colloques avec le Bien-Aimé ; et parfois on le voyait immobile, insensible, transfiguré et entouré d’une lumière céleste. Il sortait de ces extases avec une âme renouvelée et radieuse. Il méditait sans cesse sur la pauvreté et les souffrances de Jésus et de Marie, cette pensée lui arrachait des larmes, et il ne avait qu’inventer pour tendre, à leur suite, à plus de pauvreté et à plus de souffrance. Avec Bonadonna, il menait, par amour du Christ, une vie extrêmement dure et mortifiante : ils couchaient sur le carreau, portent le cilice et se donnaient des sanglantes disciplines ; ils ne se permettaient plus aucun plaisir, l’abstinence et le jeûne étaient passés chez eux à l’état d’habitude.

Mais ensemble ils priaient, ensemble ils recevaient le seul pain qui eût encore de la saveur pour leurs bouches sanctifiées, ensemble ils aimaient Jésus d’un amour qui, chaque jour, les envahissait un peu plus : et cet amour et cette union au Maître du bonheur, mettaient en leur coeur des allégresse ineffables des transports d’une joie pure et vaste comme le ciel, et cette ‘’paix du Christ qui dépasse tout sentiment’’.

Ayant tout donnée ils avaient trouvé le Royaume des Cieux : ils avaient trouve le bonheur.

Oh ! oui, Luchesio ,disait Bonadonna, tu avais bien raison : il faut peu de chose pour être heureux ; il faut l’amour de Dieu.

Et c’est avec des larmes de bonheur qu’elle remerciait son époux de lui avoir montré les chemins de la joie.

Ils moururent le même jour, à la même heure : Dieu leur fit cette dernière et touchante grâce de pouvoir, s’étant unis sur la terre dans un mariage céleste plus haut que le premier, s’envoler de concert en la Cité céleste vers laquelle ils avaient de concert voyagé et lutté, et de n’être point séparés une heure ni ici-bas , ni là-haut.

Ceci arriva le 9 avril 1260, parmi les parfums du printemps italien, après quarante ans de cette vie héroïque.

Cette mort ‘’eut la grandeur et la sérénité de celle des patriarches ‘’. (4)

Comme ils étaient tous deux malades, l’état de Bonadonna s’aggrava tout à coup, Lucesio, oubliant son propre mal, se leva, alla la réconforter et l’engager à recevoir les derniers sacrements, et il trouva l’énergie de l’assister lui-même. Après la pieuse cérémonie, il lui dit, d’une voix où chantait déjà ; toutes les allégresses du ciel :

O ma Bona, tu sais dans quelle union de cœurs nous avons servi ensemble notre bon Seigneur, voici qu’ensemble aussi nous allons partir pour êtr e avec Lui là-haut. Oh ! Bona, bientôt ! tout à l’heure ! Mon cœur se fond à cette douce pensées… Attends-moi un peu : je vais à mon tour recevoir le sait Viatique, et puis j’irais au Ciel avec toi.

Et il traça sur elle un grand signe de croix et regagna péniblement sa couche. Son confesseur, le Père Hildebrand, du couvent des franciscains, lui dit : Mon cher frère Luchesio soyez fort et préparez-vous à la venue de votre Sauveur, car elle est proche. Repoussez toute tentation ; vous pouvez m’en croire, aujourd’hui même, vous verrez le salut et la couronne de gloire.

Luchesio souleva un peu sa tête moribonde :

Aimable Père Hildebrand, dit-il en souriant, si j’avais attendu jusqu’à ce jour pour me préparer à mourir, eh bien ! tenez, je ne désespérais pas encore de la bonté de Dieu`mais à vrai dire, je serais moins tranquille.

Et, levant les mains et les yeux au ciel :

Je vous rends grâce, s’écria-t-il, ô sainte et adorable Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, et à vous mon Père béni, bienheureux François , de m’avoir délivré des pièges de l ’enfer, me voici prêt, libre et joyeux, et c’est à vous que je le dois par les mérites de la Passion de Note – Seigneur Jésus-Christ !

Dans cette fête de son âme, il reçut les derniers sacrements. Puis, entendant que sa femme tait à l’agonie, il fit un dernier effort, se traîna jusqu’ à elle, prit ses mains dans les siennes et la réconforta par les plus douces et par les plus sublimes paroles.

Il défaillait. On le porta sur son lit. Aussitôt son regard divin fixe. On l’entendit murmurer : ‘’ Jésus… Marie… François, mon Père… ‘’ Puis il fit le signe de la croix, et son âme donna la main à celle de son épouse pour s’envoler au ciel.

Épilogue
Luchesio, s’étant converti à l’amour, y avait converti, à l’amour, y avait converti la vielle qu’il habitait, mieux que n’aurait fait beaucoup de sermons, de carême et de missions : il avait simplement, donné l’exemple.

Des faits pareils n’étaient pas rates à cette époque ; ils foisonnaient sous les pas de saint François d’Assise ; dans une société en déroute, le petit pauvre attirait, aimantait, groupait autour de lui tout ce qui restait bon, toutes les âmes encore nobles qui, déboutées de leur milieu, éprouvaient au besoin de renouveau, attenant l’homme qui leur en apporterait la formule. Il avait de la sorte constitué ce moyen, pièce maîtresse de toute rénovation sociale, qui allait agir sur les masses.

Les résultats furent prodigieux. Le tiers ordre fit tache d’huile en Italie, en Europe, dans le monde entier. Débordant le domaine religieux ou plutôt tu prolongeant celui-ci, son influence, gagne toutes les branches du domaine social et politique : non seulement il restaura partout la piété, les bonnes mœurs et l’obéissance des fidèles, mais il assura le triomphe du Saint-siège, acheva l’autonomie des communes et fois à l’empereur à déposer les armes. En toute vérité, selon la vision prophétique d’Innocent III, saint François avait, grâce surtout a tiers ordre, refait une chrétienté nouvel et sauvé à la fois l’Église et la société.

Le secret de ces triomphes ? ‘, Vives l’Évangiles ‘’, avait dit le petit pauvre : cela avait suffi à tout. Car cette formule, pour chacun engageait toute la vie, la transformait selon l’esprit chrétien : et de la sanctification ainsi opérée, jaillissaient naturellement le zèle, le dévouement, l’exemple et toutes les œuvres que réclamaient les circonstances du temps. Cela avait suffi alors, comme cela avait suffi aux premiers siècles à conquérir l’empire romain. Cela suffirait encore aujourd’hui ; c’est hélas! Ce qu’on oublie le plus aujourd’hui.

Au cours des siècles, le tiers ordre est resté une pépinière de saints. Plus de cent tertiaires ont été mis sur les autels, à commencer par leurs deux admirables patrons, saint Louis de France et saint Élisabeth de Hongrie, et plus de cinq cents sont mort en odeur de sainteté, ces fêtes sont pour les chrétiens une admirable école de perfection.

Les chrétiens doivent se sanctifier, tous. Les sains, les saints tertiaires surtout, ces laïques, leur montrent éloquemment comment ils peuvent le faire dans l’était où ils sont. Si l’Église les canonise, c’est pour en faire leurs modèles.

No pas que chacun doive pousser aussi loin q’un Luchesio : ce sont des cimes dont l’ascension exige une vigueur trop rare. Pourtant le Saint-Esprit souffle encore de nos jours : un Matt Talbot ne le cède en rien à l’Héroïque Luchesio.

Mais qu’au moins, devant de tels exemples, ils prennent conscience de ce qu’implique leur titre des chrétiens, qu’ils revoient leur vie et en entreprennent la réforme ; qu’ils cessent de vouloir marier Dieu et Mammon, le Royaume des Cieux et le Royaume de la terre ; et, prenant l’Évangile au sérieux, qu’ils consentent enfin à poser à la base de leur vie cette pierre fondamentale : le détachement. Ils trouveront alors le temps qui leur manque, disent-ils, pour prier, assister à la messe et aller communier ; ils trouveront des loisirs et des ressources insoupçonnées à dispenser aux pauvres et à l’apostolat.

Ce qui manque, c’est le courage. Le seul obstacle, c’est la lâcheté : ils s’effraient, se dérobent devant ce mot rebutant inscrit dans l’Évangile : le renoncement . Ah! Qu’ils en croient les saints, de tous les essais de bonheur qu’ils pourront tenter ici-bas, un seul peut aboutir : celui qui partira cette démarche-là. Seuls les saints sont heureux : la voie est dure, mais au bout est la joie.

 

Référence

( 1) Paul Guerin, Le palmier séraphique T.IV.p.259
(
2) Bolland,T.IIIp.603
( (3) Ibid., p. 607
(4) Le Monnier, Vie de S, François d’Assise,T.2. p.16

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