Henri
Bremond a très bien noté l’identité
de tendances qi mit en ligne côte à côte
jésuites et franciscains dans la bataille pour le renouveau
mystique du XVIIIe siècle. Tout en soulignant cette unité
profonde, il définit ainsi les caractères propres
des deux écoles (1).
La spiritualité franciscaine paraît plus affective,
celle des jésuites plus volontaire et spéculative
; la première est peut-être plus livre, plus
épanouissante, la seconde plus rigide, entourée
de plus de contraintes ; l’une enfin s’ouvre plus
naïvement au don mystique, l’autre, plus timide,
plus en garde contre l’illusion, plus résignée
au silence de Dieu, vise moins aux douceurs de la contemplation
qu’au dépouillement du vieil homme. On l’a
fort bien dit, les fils d’Ignace offrent « à
l’immense majorité des fidèles d’instruction
moyenne, une méthode de piété claire,
pratique, raisonnée, une série d’exercices
engageant l’âme tout entière et faisant
servir toutes ses facultés, maintenues ou remise en
équilibre. La méthode chère aux jésuites,
celle dont la théorie leur est aussi familière
que la pratique, c’est la méditation active,
discursive, cherchant prudemment ses points d’appui
(2) », plus ascétique en un mot que proprement
mystique. Notre juste mais qu’il ne faut pas forcer.
Le caractère mécanique, tatillon bourgeois que
des commentateurs à courte vue donnent aux Exercices
spirituels, ni l’auteur même de ce livre, ni les
grands jésuites ne l’approuvaient. Au lieu de
s’enchaîner à des règles méticuleuse,
Ignace veut que l’âme « se tiennent tranquille,
pacifiée, prête à subir l’action
de Dieu. » François d’Assise parlerait-il
autrement ?...
De son côté, la spiritualité franciscaine
n’en courage ni l’indolence, ni les mysticités
équivoques, ni les excès du sens propre ; mais
elle veut garder à la vie intérieur une allure
plus confiante, plus spontanée. A des examens de conscience
trop exigeants, elle préfère l’abandon,
la joie des enfants de Dieu. Elle croit que, même chez
les débutants, on peut laisser « l’Esprit
de Dieu marcher sans lisières ». Ne regardant
pas les grâces mystiques comme des expériences
rarissimes, elle en parle peut ; elle les désire comme
un enfant désire croire, et la fleur s’épanouir,
mais elle attend sans fièvre l’heure de cette
floraison bienheureuse. Avec saint Thérèse et
la plupart des mystiques, elle ne tient qu’une vie de
prière et de méditation « aboutit à
la contemplation et è l’oraison de quiétude
et de recueillement comme à son terme naturel (2).
» Simple historien, je n’ai pas à me prononcer
entre ces deux voies, mais encore dois-je rappeler que l’Église
les approuve l’une et l’autre et que toutes les
deux justifient par leurs fruits. »
Je ne suis pas tenu à la même réserve.
Mais ce qu’on peut, je crois, formuler de plus juste
pour départager les tenants des deux écoles,
c’est qu’elles sont toutes les deux excellents,
puisque l’Église les approuve l’une et
l’autre, et tous les deux imparfaites. Et J’entends
dire par ce dernier mot, non pas qu’elles ne suffisent,
chacune à sa manière, à moment efficacement
les âmes à la perfection mais qu’aucune
n’a le monopole des qualités, qu’elles
sont toutes deux déficients par certains côtés,
et par conséquent perfectibles.
De fait certaines âmes trouveront que les Exercices
spirituels sont vraiment un peu secs et souhaiteraient leur
voir un peut plus de cette tendresse, de cette fraîcheur
de sentiment qui rendent si aimables les cœurs franciscaines.
Je me hâte d’ajouter que cette lacune peut êtres
bien et doit se combler dans la prédication de Exercices,
pour laquelle le livre n’est qu’un canevas qu’elle
l’est en effet, à des degrés divers, dans
nombre d’excellents développements, et que c’est
là que ce saint Ignace a voulu. Mais tout de même
on se prend à regretter que son cœur ne se soit
pas épanché dans les contemplations sur le Christ
par exemple comme sa volonté s’est affirmée
dans les méditations fondamentales. On regrette surtout
que son très précieux livre, qui est d’or
pour les ascétismes, n’ait point poussé
jusqu’à la vie mystique, ou du moins de lui fais
par fait une part égale à l’autre, au
lieu de l’amorcer seulement. Cette façon de faire
eut prévenu sans doute la méfiance que trop
de jésuites montrèrent dans la suite à
l’égard de la mystique, et ce n’eût
point été son moindre résultat.
De
leur côté les auteurs franciscains auraient pour
avantageusement faire la part plus large à la méditation
des grandes vérités, qui demeure la première
assise de la vie chrétienne et, pour la plupart, le
grand mobile de la conversation. Certains aussi, il faut l’avouer,
font trop bon marché de la méthode et de la
discipline intérieure. Ils comptent trop c’est,
le défaut de saint François sur la bonne volonté
du disciple ils l’entraînent plus qu’ils
ne le guident dans le combat spirituel ; et l’âme,
trop souvent, ressemble entre leurs mains à l’un
de se ces « volontaires de guerre » pleins d’ardeur
mais qui n’ont point passé par la caserne pour
y être d’abord rompus aux exercices, et n’ont
pas de ce fait qu’un rendement diminué. On peut
trouver que les Exercices spirituels, « mécanisent
» l’âme, mais cette façon est utiles
ou nécessaire à beaucoup, surtout aux débutants,
et elle se trouve être, comme tout exercice, une excellente
préparation à une activité plus libre,
aussi bien l’expérience est là : il n’y
a pas à dire, les Exercices sont, avant tout leur appareil
de pratiques et de méditations, une gymnastique singulièrement
vigoureuse et efficace pour travailler et secouer les âmes.
Quiconque les a suivis une fois sérieusement doit reconnaître
qu’on ne se soustrait pas aisément à l’action
d’une aussi énergique influence, et qu’on
sort de là presque infailliblement impressionné,
transformé, mis en branle pour la conquête de
la perfection (4).
La conclusion qui jaillir immédiatement de ceci est
qu’une spiritualité serait bien près d’être
parfaite qui parviendrait à unir des qualités
si opposées, et si bien faites d’ailleurs pour
se compléter. Or c’est ce qui fut réalités
par certains auteurs du XVII e siècle et notamment
en France, du fait des circonstances du temps, « Les
hommes de la Contre-réforme (c’est toujours Bremond
que je cite (5)) prêchaient unanimement et avant tout
le retour à l’intérieure, ou, paru parler
plus claire, la pratique de l’oraison. L’oraison,
c’était là une chose toute nouvelle aux
mieux laïques et même à quantité
de religieux ; nouvelle, et, en apparence du moins, assez
compliquée. Avant de s’engager pour de bon dans
cette entreprise, comment n’auraient-ils pas demandé
un itinéraire détaillé, un organon, des
règles claires, précises et à la portée
de tous, des recettes et en un mot, une méthode ? par
là s’explique, en grande partie, soit dit passant,
l’immense succès qu’eurent alors les jésuites,
Dans le petit livre que leur fondateur leur avait légué,
ils trouvaient une méthode tout prête et répondant
si bien aux besoins du plus grand nombre qu’elle s’imposa
bientôt presque partout, et jusque dans les abbayes
bénédictines, ces forteresses de la dévotion
ancienne. Plus jeunes, plus indépendants. Les Frères
Mineurs n’eurent pas de peine à concilier la
tradition séraphique avec les exigences de l’esprit
nous (6) (et d’autant plus que sans aucun doute «
Les Exercices spirituels de saint Ignace continuaient, sur
bien des points, la tradition franciscaine. » (7)).
Étudié à ce point de vue, la méthode
d’oraison que le P. Joseph (8) a dressée pour
les novices capucins paraît très intéressante,
C’est bien à peu près la gymnastique ignatienne,
mais pratiquée dans l’attente du don mystique.
De la grotte de Manrèse, le P. Joseph nous entraîne,
nous enlève avec lui jusqu’au mont Alverne. »
C’est bien cela, et tout est dans cette dernière
phrase : aux jésuites il manquait l’Alverne,
et aux franciscains Manrèse. Et ce qu’il faillait,
c’était ou un jésuite qui eut osé
monter jusqu’à l’Averne ou une franciscaine
qui êut consenti à s’enfoncer d’abord
dans la grotte de Manrèse.
P.
Joseph est peut-être le plus brillant représentant
de cette dernière tendance. Nos rééditerons
plus tard sa Méthode d’oraison. Notre auteur,
son contemporain, est de la même école, il est
loin d’avoir les mêmes qualités littéraires,
mais il a plus s’onction, une piété plus
candide, plus prenante, plus communicative. Sans doute, n’étant
pas homme du monde et homme politique comme « l’Éminence
grise », il a gardé une âme plus simple
et a davantage pratiqué lui-même les «
exercices sacrés de l’amour ». Son livre
est en tous cas un témoignage remarquable de ce que
peut donner l’union de deux, procédés
qu’on a trop souvent, opposées entre eux, et
cette adaptation, faite dans un esprit simple, loyal, parfaitement,
étranger à tout parti pris d’école,
outre qu’il peut être pour beaucoup un utile exemple
de compréhension, nous a voulue une méthode
spirituelle aussi originale que complète.
Come
celui de saint Ignace, l’ouvrage du P. Séverin
Rubéric est u livre, Exercices : ensemble de méditations
et de pratiques pieuses qui forment la matière d’une
retraite (9), dont le but est de faire rentrer l’âme
en elle-même et de la conduire, par les différentes
étapes des voies « purgative, illuminative et
unitives » à la perfection chrétienne.
Le
procédé rappelle tout de suite la discipline
igratienne : méditation des grands vérités,
précédant celle de la vie du Christ ; chaque
exercice se déroulant suivant un plan uniforme : préparation
(« que d’autres appellent prélude »),
considérations, affections, résolutions. Mais
toue de suite aussi on sent que cette discipline est moins
ferme, moins rigides, moins militaire oserait-je me dire,
que celle des Exercices spirituelles. On n’y retrouve
point cette précision dans le détail des pratiques
et dans les subdivisons de la matière, ni cette volonté
tenace et passionnée avec laquelle l’ancien capitaine
de Pampelune poursuit le siège de l’âme,
et qui est un des secrets de son incomparable ascendant. Saint
Ignace est préoccupée du nombre de jours et
d’heures qu’il convient de consacrer à
chaque exercice, le P. Rubéric n’en a cure, ou
guère ; le premier indique soigneusement, pour chaque
méditation, les différentes parties ; chez l’autres,
considérations, affections, résolutions s’entremêlent
souvent suivant l’inspiration du moment ; la ligne,
l’armature y est bien, mais moins nette, moins systématiquement
tracée. L’onction y gagne sans doute, et la littérature
aussi, mais la clarté et la vigueur y perdent assurément.
Il est claire que le franciscain ne s’approprie qu’imparfaitement
la manière du Jésuite. Il nous renvoie, il est
vrai, à un autre ouvrage, Introduction à la
pratique des actes intérieurs, où il expose
le détail de sa méthode d’oraison, mais
on peut regretter que sa préface donne si peu d’indications
au sujet de cette méthode. Quoi qu’il en soit,
cette discipline même ainsi adoucie, qu’il emprunte
au Maître de Manrèse, cette façon de se
saisir de la psychologie du retraitant, de le suivre et de
l’« agir » dans relâche jusqu’au
bout, ne peut être qu’un excellent amendement
au procédé plus libre des anciens franciscains.
D’autres
part la méthode générale de Exercices
sacrés est certainement plus complète, plus
parfaitement humaine que celle des exercices spirituels, Saint
Ignace est avant tout raison et volonté, le P. Rubéric,
lui, fidèles à sa vocation séraphique,
prend davantage tout l’âme et fait la place beaucoup
plus large au cœur. Et même c’est sur le
cœur qu’il compte, plus encore que sur les autres
facultés : les lumières divines, dit-il, déclencheront
bien le début de la conversion, mais ce sont les sentiments
divins qui la rendront pleine et entière. Quant aux
vertus, « étant contraires à notre nature
corrompue, nous ne pouvons guère les pratiquer sans
la douceur de l’amour de Dieu », chacun sentira,
à s’interroger soi-même, combien cela est
vrais. C’est si vrai qu’aucun auteur n’a
jamais prétendue le contraire et que j’ai l’air
ici, à première vue, d’enfoncer une porte
ouverte ; saint Ignace le premier a bien soin, après
« considérations », de faire suivre les
« affections » avant d’en venir aux «
résolutions ». Mais c’est question d’accent,
d’importance relative, et il suffit d’ouvrir au
hasard les exercices sacrés du franciscain et d’autre
part les Exercices spirituels même dans leur commentaires
les plus affectifs, pour être frappé aussitôt
par la différence de ton des deux auteurs.
Ce
ton, cette tendance affectives tiennent non seulement à
l’école dont relève le P. Rubéric,
et qui est celle de l’amour séraphique, mais
aussi au système qui lui est personnel, et qui fait
le charme et l’originalité de son ouvrage, cette
manière consiste à maintenir dans l’âme
une collaboration constance consciente et systématique
de la nature et de la grâce(10). L’auteur ne eut
pas que jamais elle ses replie dans son activité propre
: tout en méditant, elle doit se mettre en demeurer
sous l’action de l’Esprit. L’écouter
autant qu’elle Lui parle, être à l’affût,
de Ses inspirations, comme un disciple à l’école
de son Maître. Pour y mieux réussir, pour mieux
mettre l’âme en cette disposition et lui rendre
en quelques sorte vivants et palpables ces motions de la grâce
qui a accompagnent l’oraison, il lui propose un modèle
et lui montre, d’un bout à l’autre du livre,
cette vie spirituelle vécue en sainte Marie Magdeleine
et comme il l‘aime, la sainte amante du Christ, et comme
il en fait parler joliment ! « Dans cet exemple, dit-il,
celui qui fait les Exercices ne trouvera point seulement les
matières et l’objets qu’on est accoutumé
à présenter aux âmes pour leur faire abhorrer
le péché et les porter à l’amour
de la vertu, mais encore les lumières et sentiments
divins par lesquelles Dieu meut, les âmes parmi ces
objets et matières, et aussi la manière qu’ll
faut que l’âme observe pour ouvrir son entendement
aux lumières et lier sa volonté aux sentiments
et aux grâces de Dieu : C’est là une particularité
de ces Exercices qu’il faut que chacun y remarquer.
»
O Dieu, qui connaît bien le composé humain et
son mécanisme, prend l’homme par tout
l’âme, et par le cœur pas souvent que par
l’esprit. Et quand il s’adresse à l’esprit,
c’est par une lumière divin qui, d’ordinaire,
émeut autant qu’elle éclaire, ou pour
parler exactement, dont l’action a aussitôt sa
répercussion dans le cœur. Je ne puis m’empêcher
de trouver que cette façon vivante de présenter
la vie spirituelle, cette place accordée aux sentiments,
ce ton cordial et si humain, corrige avantageusement, l’austérité
un peu froide des Exercices spirituels. Sans doute le bon
franciscain exagère de son coté, et lui arrive
de sucrer vraiment un peu trop les mets. Mais entre les deux
exercices, j’avoir pour ma part, je préfère
encore celui-ci. Question de tempérament, sans doute,
et j’en sais d’autres qui s’accommoderont
mieux de saint Ignace ; mais je crois, pour autant que je
connais les hommes, qu’après tout le plus grand
nombre vit du cœur plus que le l’esprit.
Si
d’ailleurs on peut contester l’opportunité
de nuancer ainsi les Exercices spirituels, ce qui est hors
de doute c’est que, sous a forme que leur a donnée
saint Ignace, ils doivent être complétés
du côté de la mystique, tout comme il y aurait
à compléter certains livres, franciscains et
autres, du côté de la méditation méthodique.
Je regrettais plus haut que saint Ignace c’est un pas
poussé jusqu’ à la vie mystique. Qu’on
me comprenne et bien. C’est là moins une critique
qu’ne démarcation de domaine : chaque auteur
est libre de s’en tenir à la matière qu’il
est s’est fixé, on ne reprochera point à
saint Thérèse de ne point trouver dans son Château
intérieure un traité des vertus. Or saint Ignace
n’a pas prétendue faire un traité complété
de vie spirituelle. Comme le remarque, L. de Grandmaison,
« les Exercices spirituels visent avant tout un cas
concret, nettement déterminé à leur but
est de mettre un homme, encore libre de disposer de sa vie…
en état de discernement clairement et de suivre l’appel
de Dieu (11). » Tout s’y concentre autour de l’élection
d’un état de vie, et leur dessein n’est
nullement d’initier l’exercitant aux voies mystiques.
Après
les Exercices il conviendra cons d’aborder quelque autre
ouvrage qui aide l’âme à passer à
l’étage supérieur. Et si au lieu de deux
ouvrages différents on peut trouver le tout en un seul,
il faut convenir que ce n’est sera que mieux : d’avoir
à cause de la plus grande unité qu’il
y aura entre les deux parties, et ensuite pour éviter
que le lecture, croyant avoir tout découvert dans un
livre, n’en vienne à ignorer le reste, comme
il est arrivé à propos de Exercices spirituels.
On peut d’ailleurs très bien parvenir à
ce résultat en prenant pour base les Exercices eux-mêmes
tels que saint Ignace les a écrits : en profitant de
la grande latitude que laisser les contemplations sur la vie
du Christ et en donnant à celle de l’amour de
Dieu tous les développements qu’elle comporte,
on en ferait un cours de vie spirituelle, ascétique
et mystique, qui ne laisserait rien à désirer.
Le P. Sévérin, au fond, n’a pas fait une
autre chose, encore qu’il l’ai fait d’une
façon fort libre et dans une note toute franciscaine,
et le résultat est que ses Exercices sacrés
nous donnent une synthèse spirituelle très complète.
Ils prennent l’âme au plus bas échelon
et l’entrainent, jusqu’aux plus haut degrés
de l’union mystique : tout ensemble Manrèse et
l’Alverne. Et quand je dis tout ensemble, j’entends
non seulement celui-après celui-là, mais encore
les deux simultanément. Le P. Rubéric est mystique
d’un bout à l’autre de son livre. Dès
la voie purgative, dès l’exercice de cette abnégation
qu’il veut entière et profonde comme savent la
vouloir les fils de poverelleo, on sent en lui, « l’attente
du don mystique », but et couronnement de toute l’œuvre
spirituelle ; bien plus, on sent déjà ce don
présent, et si l’auteur nous mortifie «
pour l’amour », il le fait déjà
« par amour » Il veut qu’aux débutants
exemples on fasse faire les méditations de la vie unitive,
« pour les inviter à y tendre, pour les amorcer,
les attirer en leurs faisant admirer les grâces reçoivent
les âmes en cet état et les saintes familiarités
qu’elles ont avec Dieu ». De plus il remarque
fort, judicieusement que Dieu donne par intervalles cette
union à l’âme bien avant qu’elle
n’arrive à l’état d’union,
et qu’il faut donc ce qu’elle en ait quelque notion
pour s’y bien comporter. C’est la même pensée
qu’on retrouve chez le P. Joseph : Il ne faut pas attendre,
dit-il, qu’on ait passé par les vives purgative
et illuminative pour exercer la vie mystique, « car
ce serait conte le premier principe qui vue que, sa tarder,
Dieu soit aimé de toutes nos forces…. Mais on
doit dire qu’il fait exercer ces trois vies, non l’une
après l’autre, mais l’une plus que l’autre,
selon la classe de ceux qui les pratiquent. » Que nous
voilà loin se Scaramelli (je prends à dessein
un auteur outrancier) et de sa phobie de la mystique ! Que
nous voilà loin de tant d’auteurs qui vient entre
à la voie acétique et la voie mystique un abîme
dont il ne faut pas s’approcher sans circonspection
et sans signe certains de vocation ! Les franciscains ne s’embarrassent
point de tant de subtilités ; ils y vont, plus rondement
: Renoncez-vous et aimez, nous disent-ils, tout est là.
Et le P. Séverin a soin de mettre en lettres d’or
du frontispice de son livre ces deux mots : Abnégations
et amour. Tout son souci est de nous faire croître sans
cesse et simultanément dans ces deux vertus toujours
corrélatives : et ce fait il nous amène à
faire la mystique sans le savoir. On pourrait lui applique
à la lettre comme à la plupart des franciscains
ce qu’Henri Bremond dit de saint François de
Sales (12) ( on n’a pas assez remarqué l’étroite
parenté qui lie Docteur de l’Amour de Dieu à
l’école séraphique ) : « Où
s’arrête la partie proprement ascétique,
où commence le mysticisme proprement dit, avec lui,
on ne sait jamais. Ces éléments, ailleurs si
tranchés, semble être confondus et des confondent
en effet ces François de Sales. Son livre a toutes
les séductions des ouvrages contemplatifs, il n’en
présent pas le danger. » C’est un signe
qu’il est sans la vérité. Au fond tout
cela est bien simple, et c’est toujours la même
chose : abnégation et amour et toujours les deux ensemble,
l’abnégation produite l’amour, et réciproquement
; et l’amour opère l’union ; et la vie
mystique n’est que cette union d’amour parvenue
à un certain degré dans une âme suffisamment
purifié. Quand commence-t-elle ? Eh, qu’importe
? Renoncez-vous et aimez, et laissez faire la grâce,
et vous y arriverez à coup sûr. Comme cela est
humain, vrai et logique, comme cela met à l’abri
de la rêverie, du trouble, de l’illusion, comme
cela simplifie la vie spirituelle, et l’unifier tout
entière autour de l’axe séraphique, l’amour,
à la fois actif et affectif !
Cet essor paraît
bien, ainsi présent, l’activité normale
de l’âme sanctifiée et le simple épanouissement
de notre vie de grâce. Alors pourquoi le craindre pourquoi
ne pas y aspirer de tous nos désirs au contraire et
y tendre de tous nos efforts ? Dieu nous y invite. IL nous
y appelle tous l’auteur le dit sans ambages, puisque
aussi bien c’est en elle que réside la sainteté
; « Quoique les âmes qui commencent et progressent
ne doivent pas vouloir immédiatement s’élever
à cet état de vie unitive, toutes celles néanmoins
qui font profession de la foi et de la religion chrétienne
doivent ay aspirer et espérer d’y parvenir enfin.
Car c’est en cette délicieuse union que consiste
l’accomplissement de la sainte charité que consiste
toute la perfection chrétienne. Tous doivent tendre
à cette perfection, et à la parfaite disposition
de charité à laquelle Dieu nous élève
en cet état de vie unitive. »
Quelle
rayonnante, quelle optimiste et encourageante doctrine ! Ainsi
donc « c’est en cette délicieuse union
que consiste l’accomplissement de la sainte charité
»! On n’y arrive que par les amertumes du renoncement,
c’est entendu (et encore tellement adoucies elles –mêmes
et neutralisés par l’amour !) ; Mais enfin le
terme, même terrestre, est un lieu de délices,
et finalement le devoir et la joie, la sainteté et
le bonheur se confondent. A priori ne devait-il pas en être
ainsi d’ailleurs « Puisque Dieu a crée
l’homme pour des deux fins-là, la perfection
de la charité et celle de la joie, il fallait bien
qu’au fond elles n’en fissent qu’une seule.
» Ah! Que je voudrais voir prendre un large bien dans
ces eaux franciscaines aux enfants de ce semi-jansénisme
encore plus qu’on ne le pense et parmi les meilleurs,
qui ne veut voir la perfection que dans la croix et flaire
un péché dans toute joie ! Sans doute, il ne
faut pas aimer Dieu pour la douceur L’aimer, mais que
cet amour soit plein de délices, rien de plus normal,
et que, plongé dans ces délices, on en soit
bienheureux, rien de plus légitime ni de plus chrétien.
Saint François, maître du renoncement, est aussi
le maître de la joie parfaite, et tous les franciscains
après lui rayonnent cette claire vertu ; et le présent
ouvrage est tout lumière et toute allégresse,
parce qu’ils tout amour.
Je
voudrais pouvoir donner des détails sur la vie et le
caractère de son auteur ; j’aurais voulu connaître
moi-même cet homme qui eut l’âme si franciscaine,
Mais en bon frère mineur il a passé inaperçu,
traversant l’histoire comme on marche en un cloître,
sans faire de bruit, et il ne nous est guère connu
et si peu que par ses ouvrages. Le frontispice des Exercices
sacrés nous apprend qu’à cette époque
(1623) il était « Provincial des Récollets
de Guiene.»Ce petit fait, il est vrai, replacé
dans son cadre historique, en dit plus qu’il en semble.
On sait l’origine des récollets : un souffle
de ferveur avait, aux XV et XVI siècles, passé
sur l’ordre franciscain, qui s’était rallié
presque entier à la réforme de l’Observance.
Plus l’élan alla plus loin et éveilla
chez les meilleurs le désir de dépasser la règle
de saint François : de cette pensée sortirent
les branches des Déchaussés, des Réformés
et des Récollets. Ceux-ci vraiment dans la contemplation,
le silence, la pénitence et une très stricte
pauvreté. Née en Espagne au début du
XVIe siècle, la réforme s’introduisit
bientôt en France; à la première custodie
y fut établie en 1590, bientôt d’autres
provinces y virent le jour, et c’est ainsi qu’en
1616 le ministre général Antoine de Tréjo,
sur l’ordre de Paul V, érigea la province de
L’Immaculée-Conception en Aquitaine.
Le Père Sévérin Rubéric fut désigné
prêtre provincial, le fait d’appartenir è
cette faille de rigoureuse observance, à une époque
où elle avait toute la ferveur de sa première
jeunesse, et celui d’avoir été choisi
pour en régir une province nouvelle indique qu’il
devait être lui-même un religieux d’en grande
ferveur et d’une sagesse éprouvée. Son
gouvernement ne fut d’ailleurs pas exempt d’orages
: la réforme fut menacée d’être
« étouffé dans le berceau de sa naissance
» comme il le rappelle en 1631 dans une lettre au garde-des-sceaux
Charles de l’Aubespine, doit le père avait protéger
la jeune famille « en un temps calamiteux, que pour
n’est pas connue en la vielle capitale du Royaume, elle
était suspecte aux bons, odieuse aux méchants,
terrassée par les uns et furieusement assaillie par
les autres.» Les observants manœuvraient pour amener
la fusion des récollets avec eux. En 1625 le P. Rubéric
adressa une supplique au pape pour obtenir que, s’ils
ne pouvaient rester indépendants, ils fussent unis
aux capucins, alors dans leur première eux aussi. Il
finit par avoir gain de cause et la réforme fut sauvée.
En 10630 nous le retrouvons comme simple religieux. Entre
temps il s’était occupé d’apostolat
on a de lui un billet au cardinal de Soudis (13) sur une mission
qu’il prêcha à Bergerac en 1620 : car dès
ce temps les récollets avaient été obligés,
pour se faire tolérer, à laisser la vie purement
contemplative pour s’adonner au ministère. Mais
il avait aussi prié et écrit, et en 1631 il
publiait simultanément quatre ouvrages : Les actes
des vertus, un Discours sur le premier chapitre de l’Évangile
de saint Jean, un gros volume intitulé. La conduite,
spirituelle des âmes d’après le Cantique
des Cantiques, et une réédition des Exercices
sacrés, qui avaient paru pour la première fois
en 1623. Auparavant, il avait déjà donné
son Introduction à la pratique des actes intérieurs.
Le titre des Exercices portant : « Exercices sacrés
de l’Amour de Jésus, consacrés à
Luy mesme, dédiés à Monseigneur le Cardinal
de Sourdis, par le R. P. Séverin Rubéric, Provincial
des Récollets de Guiene. A Paris, chez Denis Moreau,
1623. » J’y ai ajouté l’autre titre
qui se trouve sru le présent volume : « La Voie
d’Amour », dont les termes sont empruntés
à la préface de l’auteur, et qui résume
la pensée conductrice de l’ouvrage.
La
seconde édition des Exercices, « mis en ordre
plus clair, corrigés et augmentés », présente
des variantes assez notables. ( Qu’il me soit permis
en passant de remercier le P. Odric Jouve qui a bien voulus
se charger de l’ingrate besoin du collationnement).
Ces variantes, qui sont pour la plupart des additions, ne
me paraissent pas toutes également heureuse, beaucoup
ne font qu’allonger, sans rien y ajouter de ben notoire,
un texte déjà considérable. J’en
ai pris ce qui me semblait le plus intéressant pour
l’insérer dans le texte de la première
Édition, ce procédé paraîtra barbare
aux érudits : il ne m’en chaut. Le P. Sévérin
est un peu bavard, et parfois diffus ; l’auteur de présent
le travail a cru lui rendre service en prenant envers lui
certaines libertés : elle ne s’est pas ornée
à corriger les archaïsmes, mais s’est permis
à l’occasion, de supprimer ou d’ajouter
des mots, de redresser des phrases, de faire des tailles aux
endroits trop touffus ou, disons le mot, ennuyeux, de remanier
certains passages, discrètement d’ailleurs, là
où cela lui semblait opportun pour rendre le texte
plus claire ou plus attrayant. Cette fois on va crier au crime,
à l’assassinant. Je dois dire que je suis, sur
ce point, parfaitement d’accord avec elle et que je
l’avais moi-même engagée dans cette voie.
J’ai à ce sujet une petite dispute (dispulatio)
avec Bremond. (Il vaudra bien me pardonner cette indiscrétion,
qui présent pour moi un avantage littéraire).
Il est navré de me voir traiter avec cette désinvolture
de vénérables auteurs, et trouve tout à
fait désagréable de n’avoir sous les yeux,
au lieu du texte pur, qu’un arrangement sans note. (14)
Je dirai tout de suite, que j’en tombe d’accord,
que je comprends parfaitement son point de vue (comprendre
parfaitement son adversaire devant, à mon avis être
le premier point de toute discussion ), et que je lui jetterais
la première pierre s’il s’était
permis de remanier les citations de sa précieuse Histoire
littéraire. Mais précisément c’est
une question de point de vue comme le sont les trois quarts
des discussions : il fait de l’histoire, lui, et de
la littérature, qui sont choses excellents. Mon dessein
est tout autre l : objectif doit être de rendre mes
rééditons aussi assimilables que possible à
la masse des âmes pieuses et de leur épargner
tout ce qui pourrais les rebuter. Je l’ai dit ailleurs
(15), le but de la collection Caritas, est l’édification,
non pas l’érudition : entre les deux je n’hésiterai
jamais à sacrifier celle-ci quand ce sera nécessaire.
Il va de soit d’ailleurs que chaque fois que les deux
pourrons aller de paire (ce sera souvent le cas, qu’on
se rassure), nous n’aurons garde d’y manquer,
et que pour chaque ouvrage le lecteur sera avertie de la valeur
critique du texte qu’on lui présente. Je suis
certain qu’à son tour Bremond comprendra cela,
oui qui comprend tant de choses.
Je m’en voudrais
d’ailleurs si, d’avoir signalé ces défauts
du P. Séverin devait faire méconnaître
les très belles qualités, même d’ordre
littéraire, de son œuvre. Malgré ses longueurs
et l’abus des redondances, il a un joli style XVIIIe
siècles qui ‘est pas sans saveur. Il trouve des
formules d’une frappe excellente. A essayer de la corriger
on se rend bientôt compte qu’il dit très
bien ce qu’il veut dire, ce qui est la première
marque du style classique. Son souci d’entrelacer, tout
au long de l’ouvrage, l’histoire de saint Magdeleine
à celle du progrès de l’âme, tout
en donnant à celle-ci un vif relief, l’amène
fatalement à des rapprochements superficiels (C’est
ainsi que pour la vie unitive il se voit obligé de
confirmer la méditation dans le mystère glorieuse
du Christ, ce qui en s’impose nullement). Mais le fond
reste certainement très juste, la doctrine très
sûre, et la méthode parfaitement logique et efficace.
Dans la Troisième partie spécialement, c’est
un maître qui parle, et sa lecture m’a donné
un vif effet singulier plaisir spirituel. Et puis c’est
un livre pieux, l’auteur prie et aime avec nous, et
il nous ferait grand bien quand ce ne serait que par le contact
de son cœur. Il est si bon, si doux et si bienfaisant
de rencontrer dans un livre un cœur qui aime le Christ
de cet amour séraphique qui est le meilleur de la tradition
franciscaine, qui, candidement, épancher et chante
cet amour, et dont les accents réveillent ceux qui
étaient enfouis au fond de nos pauvres cœurs arides,
ces accents toujours vrais mais que nos essayions en vain
d’en extraire. Il nous fait retrouver notre cœur
: je ne sas pas de plus bel éloge.
Sans
doute cet ouvrage ne remplacera pas les Exercices spirituelles
ils ne sont pas à remplacer d’ailleurs et ce
n’est point le dessin de l’auteur : il leur a
emprunté leur méthode pour travaille un autre
terrain. S’il les dépasser par certains côtés,
il n’en a, je l’ai dit, ni la vigueur ni la surprenante
pénétration psychologique, et il est peut-être
fâcheux pour lui que j’ai été amené
à le comparer à aussi forte partie. Aussi bien,
est-ce une comparaison ? On ne compare pas le disciple au
maître (et le P. Séverin, comme tant d’autres,
est, par un côté, disciple de saint Ignace) :
on note ce qu’il a pris de son enseignement, et ce qu’il
y a ajouté personnellement, surtout quand ce disciple
se rattache d’autre part à une aussi riche tradition
que celle de l’école séraphique. C’est
tout ce que j’ai voulu monter : il me paraissait nécessaire,
et d’ailleurs singulièrement intéressant
de le faire à propos d’un auteur qui a si manifestement
subi cette double influence ; et la conclusion que je voudrais
voir se dégager de cette dissertation, c’est
qu’on gagne toujours à ne pas se confirmer dans
un étroit esprit, d’école, à comprendre
ce qu’il y a de bon chez les autres, à l’admettre
sans parti pris pour l’insérer dans un synthèses
plus riche, et à s’en servir avec joie pour la
plus grande gloire de Dieu.
P.
Martial Lekeux.o.f.m.