Série -9- 8 pages

La voie d'Amour auteur P.Séverin Rubéric récollet

 Avant-Propos

Intro- Au Roy Jésus, Prince Souverain de tous les cœurs qui vivent du pur amour.

Henri Bremond a très bien noté l’identité de tendances qi mit en ligne côte à côte jésuites et franciscains dans la bataille pour le renouveau mystique du XVIIIe siècle. Tout en soulignant cette unité profonde, il définit ainsi les caractères propres des deux écoles (1).

La spiritualité franciscaine paraît plus affective, celle des jésuites plus volontaire et spéculative ; la première est peut-être plus livre, plus épanouissante, la seconde plus rigide, entourée de plus de contraintes ; l’une enfin s’ouvre plus naïvement au don mystique, l’autre, plus timide, plus en garde contre l’illusion, plus résignée au silence de Dieu, vise moins aux douceurs de la contemplation qu’au dépouillement du vieil homme. On l’a fort bien dit, les fils d’Ignace offrent « à l’immense majorité des fidèles d’instruction moyenne, une méthode de piété claire, pratique, raisonnée, une série d’exercices engageant l’âme tout entière et faisant servir toutes ses facultés, maintenues ou remise en équilibre. La méthode chère aux jésuites, celle dont la théorie leur est aussi familière que la pratique, c’est la méditation active, discursive, cherchant prudemment ses points d’appui (2) », plus ascétique en un mot que proprement mystique. Notre juste mais qu’il ne faut pas forcer. Le caractère mécanique, tatillon bourgeois que des commentateurs à courte vue donnent aux Exercices spirituels, ni l’auteur même de ce livre, ni les grands jésuites ne l’approuvaient. Au lieu de s’enchaîner à des règles méticuleuse, Ignace veut que l’âme « se tiennent tranquille, pacifiée, prête à subir l’action de Dieu. » François d’Assise parlerait-il autrement ?...

De son côté, la spiritualité franciscaine n’en courage ni l’indolence, ni les mysticités équivoques, ni les excès du sens propre ; mais elle veut garder à la vie intérieur une allure plus confiante, plus spontanée. A des examens de conscience trop exigeants, elle préfère l’abandon, la joie des enfants de Dieu. Elle croit que, même chez les débutants, on peut laisser « l’Esprit de Dieu marcher sans lisières ». Ne regardant pas les grâces mystiques comme des expériences rarissimes, elle en parle peut ; elle les désire comme un enfant désire croire, et la fleur s’épanouir, mais elle attend sans fièvre l’heure de cette floraison bienheureuse. Avec saint Thérèse et la plupart des mystiques, elle ne tient qu’une vie de prière et de méditation « aboutit à la contemplation et è l’oraison de quiétude et de recueillement comme à son terme naturel (2). » Simple historien, je n’ai pas à me prononcer entre ces deux voies, mais encore dois-je rappeler que l’Église les approuve l’une et l’autre et que toutes les deux justifient par leurs fruits. »

Je ne suis pas tenu à la même réserve. Mais ce qu’on peut, je crois, formuler de plus juste pour départager les tenants des deux écoles, c’est qu’elles sont toutes les deux excellents, puisque l’Église les approuve l’une et l’autre, et tous les deux imparfaites. Et J’entends dire par ce dernier mot, non pas qu’elles ne suffisent, chacune à sa manière, à moment efficacement les âmes à la perfection mais qu’aucune n’a le monopole des qualités, qu’elles sont toutes deux déficients par certains côtés, et par conséquent perfectibles.

De fait certaines âmes trouveront que les Exercices spirituels sont vraiment un peu secs et souhaiteraient leur voir un peut plus de cette tendresse, de cette fraîcheur de sentiment qui rendent si aimables les cœurs franciscaines. Je me hâte d’ajouter que cette lacune peut êtres bien et doit se combler dans la prédication de Exercices, pour laquelle le livre n’est qu’un canevas qu’elle l’est en effet, à des degrés divers, dans nombre d’excellents développements, et que c’est là que ce saint Ignace a voulu. Mais tout de même on se prend à regretter que son cœur ne se soit pas épanché dans les contemplations sur le Christ par exemple comme sa volonté s’est affirmée dans les méditations fondamentales. On regrette surtout que son très précieux livre, qui est d’or pour les ascétismes, n’ait point poussé jusqu’à la vie mystique, ou du moins de lui fais par fait une part égale à l’autre, au lieu de l’amorcer seulement. Cette façon de faire eut prévenu sans doute la méfiance que trop de jésuites montrèrent dans la suite à l’égard de la mystique, et ce n’eût point été son moindre résultat.

De leur côté les auteurs franciscains auraient pour avantageusement faire la part plus large à la méditation des grandes vérités, qui demeure la première assise de la vie chrétienne et, pour la plupart, le grand mobile de la conversation. Certains aussi, il faut l’avouer, font trop bon marché de la méthode et de la discipline intérieure. Ils comptent trop c’est, le défaut de saint François sur la bonne volonté du disciple ils l’entraînent plus qu’ils ne le guident dans le combat spirituel ; et l’âme, trop souvent, ressemble entre leurs mains à l’un de se ces « volontaires de guerre » pleins d’ardeur mais qui n’ont point passé par la caserne pour y être d’abord rompus aux exercices, et n’ont pas de ce fait qu’un rendement diminué. On peut trouver que les Exercices spirituels, « mécanisent » l’âme, mais cette façon est utiles ou nécessaire à beaucoup, surtout aux débutants, et elle se trouve être, comme tout exercice, une excellente préparation à une activité plus libre, aussi bien l’expérience est là : il n’y a pas à dire, les Exercices sont, avant tout leur appareil de pratiques et de méditations, une gymnastique singulièrement vigoureuse et efficace pour travailler et secouer les âmes. Quiconque les a suivis une fois sérieusement doit reconnaître qu’on ne se soustrait pas aisément à l’action d’une aussi énergique influence, et qu’on sort de là presque infailliblement impressionné, transformé, mis en branle pour la conquête de la perfection (4).

La conclusion qui jaillir immédiatement de ceci est qu’une spiritualité serait bien près d’être parfaite qui parviendrait à unir des qualités si opposées, et si bien faites d’ailleurs pour se compléter. Or c’est ce qui fut réalités par certains auteurs du XVII e siècle et notamment en France, du fait des circonstances du temps, « Les hommes de la Contre-réforme (c’est toujours Bremond que je cite (5)) prêchaient unanimement et avant tout le retour à l’intérieure, ou, paru parler plus claire, la pratique de l’oraison. L’oraison, c’était là une chose toute nouvelle aux mieux laïques et même à quantité de religieux ; nouvelle, et, en apparence du moins, assez compliquée. Avant de s’engager pour de bon dans cette entreprise, comment n’auraient-ils pas demandé un itinéraire détaillé, un organon, des règles claires, précises et à la portée de tous, des recettes et en un mot, une méthode ? par là s’explique, en grande partie, soit dit passant, l’immense succès qu’eurent alors les jésuites, Dans le petit livre que leur fondateur leur avait légué, ils trouvaient une méthode tout prête et répondant si bien aux besoins du plus grand nombre qu’elle s’imposa bientôt presque partout, et jusque dans les abbayes bénédictines, ces forteresses de la dévotion ancienne. Plus jeunes, plus indépendants. Les Frères Mineurs n’eurent pas de peine à concilier la tradition séraphique avec les exigences de l’esprit nous (6) (et d’autant plus que sans aucun doute « Les Exercices spirituels de saint Ignace continuaient, sur bien des points, la tradition franciscaine. » (7)). Étudié à ce point de vue, la méthode d’oraison que le P. Joseph (8) a dressée pour les novices capucins paraît très intéressante, C’est bien à peu près la gymnastique ignatienne, mais pratiquée dans l’attente du don mystique. De la grotte de Manrèse, le P. Joseph nous entraîne, nous enlève avec lui jusqu’au mont Alverne. »

C’est bien cela, et tout est dans cette dernière phrase : aux jésuites il manquait l’Alverne, et aux franciscains Manrèse. Et ce qu’il faillait, c’était ou un jésuite qui eut osé monter jusqu’à l’Averne ou une franciscaine qui êut consenti à s’enfoncer d’abord dans la grotte de Manrèse.

P. Joseph est peut-être le plus brillant représentant de cette dernière tendance. Nos rééditerons plus tard sa Méthode d’oraison. Notre auteur, son contemporain, est de la même école, il est loin d’avoir les mêmes qualités littéraires, mais il a plus s’onction, une piété plus candide, plus prenante, plus communicative. Sans doute, n’étant pas homme du monde et homme politique comme « l’Éminence grise », il a gardé une âme plus simple et a davantage pratiqué lui-même les « exercices sacrés de l’amour ». Son livre est en tous cas un témoignage remarquable de ce que peut donner l’union de deux, procédés qu’on a trop souvent, opposées entre eux, et cette adaptation, faite dans un esprit simple, loyal, parfaitement, étranger à tout parti pris d’école, outre qu’il peut être pour beaucoup un utile exemple de compréhension, nous a voulue une méthode spirituelle aussi originale que complète.

Come celui de saint Ignace, l’ouvrage du P. Séverin Rubéric est u livre, Exercices : ensemble de méditations et de pratiques pieuses qui forment la matière d’une retraite (9), dont le but est de faire rentrer l’âme en elle-même et de la conduire, par les différentes étapes des voies « purgative, illuminative et unitives » à la perfection chrétienne.

Le procédé rappelle tout de suite la discipline igratienne : méditation des grands vérités, précédant celle de la vie du Christ ; chaque exercice se déroulant suivant un plan uniforme : préparation (« que d’autres appellent prélude »), considérations, affections, résolutions. Mais toue de suite aussi on sent que cette discipline est moins ferme, moins rigides, moins militaire oserait-je me dire, que celle des Exercices spirituelles. On n’y retrouve point cette précision dans le détail des pratiques et dans les subdivisons de la matière, ni cette volonté tenace et passionnée avec laquelle l’ancien capitaine de Pampelune poursuit le siège de l’âme, et qui est un des secrets de son incomparable ascendant. Saint Ignace est préoccupée du nombre de jours et d’heures qu’il convient de consacrer à chaque exercice, le P. Rubéric n’en a cure, ou guère ; le premier indique soigneusement, pour chaque méditation, les différentes parties ; chez l’autres, considérations, affections, résolutions s’entremêlent souvent suivant l’inspiration du moment ; la ligne, l’armature y est bien, mais moins nette, moins systématiquement tracée. L’onction y gagne sans doute, et la littérature aussi, mais la clarté et la vigueur y perdent assurément. Il est claire que le franciscain ne s’approprie qu’imparfaitement la manière du Jésuite. Il nous renvoie, il est vrai, à un autre ouvrage, Introduction à la pratique des actes intérieurs, où il expose le détail de sa méthode d’oraison, mais on peut regretter que sa préface donne si peu d’indications au sujet de cette méthode. Quoi qu’il en soit, cette discipline même ainsi adoucie, qu’il emprunte au Maître de Manrèse, cette façon de se saisir de la psychologie du retraitant, de le suivre et de l’« agir » dans relâche jusqu’au bout, ne peut être qu’un excellent amendement au procédé plus libre des anciens franciscains.

D’autres part la méthode générale de Exercices sacrés est certainement plus complète, plus parfaitement humaine que celle des exercices spirituels, Saint Ignace est avant tout raison et volonté, le P. Rubéric, lui, fidèles à sa vocation séraphique, prend davantage tout l’âme et fait la place beaucoup plus large au cœur. Et même c’est sur le cœur qu’il compte, plus encore que sur les autres facultés : les lumières divines, dit-il, déclencheront bien le début de la conversion, mais ce sont les sentiments divins qui la rendront pleine et entière. Quant aux vertus, « étant contraires à notre nature corrompue, nous ne pouvons guère les pratiquer sans la douceur de l’amour de Dieu », chacun sentira, à s’interroger soi-même, combien cela est vrais. C’est si vrai qu’aucun auteur n’a jamais prétendue le contraire et que j’ai l’air ici, à première vue, d’enfoncer une porte ouverte ; saint Ignace le premier a bien soin, après « considérations », de faire suivre les « affections » avant d’en venir aux « résolutions ». Mais c’est question d’accent, d’importance relative, et il suffit d’ouvrir au hasard les exercices sacrés du franciscain et d’autre part les Exercices spirituels même dans leur commentaires les plus affectifs, pour être frappé aussitôt par la différence de ton des deux auteurs.

Ce ton, cette tendance affectives tiennent non seulement à l’école dont relève le P. Rubéric, et qui est celle de l’amour séraphique, mais aussi au système qui lui est personnel, et qui fait le charme et l’originalité de son ouvrage, cette manière consiste à maintenir dans l’âme une collaboration constance consciente et systématique de la nature et de la grâce(10). L’auteur ne eut pas que jamais elle ses replie dans son activité propre : tout en méditant, elle doit se mettre en demeurer sous l’action de l’Esprit. L’écouter autant qu’elle Lui parle, être à l’affût, de Ses inspirations, comme un disciple à l’école de son Maître. Pour y mieux réussir, pour mieux mettre l’âme en cette disposition et lui rendre en quelques sorte vivants et palpables ces motions de la grâce qui a accompagnent l’oraison, il lui propose un modèle et lui montre, d’un bout à l’autre du livre, cette vie spirituelle vécue en sainte Marie Magdeleine et comme il l‘aime, la sainte amante du Christ, et comme il en fait parler joliment ! « Dans cet exemple, dit-il, celui qui fait les Exercices ne trouvera point seulement les matières et l’objets qu’on est accoutumé à présenter aux âmes pour leur faire abhorrer le péché et les porter à l’amour de la vertu, mais encore les lumières et sentiments divins par lesquelles Dieu meut, les âmes parmi ces objets et matières, et aussi la manière qu’ll faut que l’âme observe pour ouvrir son entendement aux lumières et lier sa volonté aux sentiments et aux grâces de Dieu : C’est là une particularité de ces Exercices qu’il faut que chacun y remarquer. »

O Dieu, qui connaît bien le composé humain et son mécanisme, prend l’homme par tout
l’âme, et par le cœur pas souvent que par l’esprit. Et quand il s’adresse à l’esprit, c’est par une lumière divin qui, d’ordinaire, émeut autant qu’elle éclaire, ou pour parler exactement, dont l’action a aussitôt sa répercussion dans le cœur. Je ne puis m’empêcher de trouver que cette façon vivante de présenter la vie spirituelle, cette place accordée aux sentiments, ce ton cordial et si humain, corrige avantageusement, l’austérité un peu froide des Exercices spirituels. Sans doute le bon franciscain exagère de son coté, et lui arrive de sucrer vraiment un peu trop les mets. Mais entre les deux exercices, j’avoir pour ma part, je préfère encore celui-ci. Question de tempérament, sans doute, et j’en sais d’autres qui s’accommoderont mieux de saint Ignace ; mais je crois, pour autant que je connais les hommes, qu’après tout le plus grand nombre vit du cœur plus que le l’esprit.

Si d’ailleurs on peut contester l’opportunité de nuancer ainsi les Exercices spirituels, ce qui est hors de doute c’est que, sous a forme que leur a donnée saint Ignace, ils doivent être complétés du côté de la mystique, tout comme il y aurait à compléter certains livres, franciscains et autres, du côté de la méditation méthodique. Je regrettais plus haut que saint Ignace c’est un pas poussé jusqu’ à la vie mystique. Qu’on me comprenne et bien. C’est là moins une critique qu’ne démarcation de domaine : chaque auteur est libre de s’en tenir à la matière qu’il est s’est fixé, on ne reprochera point à saint Thérèse de ne point trouver dans son Château intérieure un traité des vertus. Or saint Ignace n’a pas prétendue faire un traité complété de vie spirituelle. Comme le remarque, L. de Grandmaison, « les Exercices spirituels visent avant tout un cas concret, nettement déterminé à leur but est de mettre un homme, encore libre de disposer de sa vie… en état de discernement clairement et de suivre l’appel de Dieu (11). » Tout s’y concentre autour de l’élection d’un état de vie, et leur dessein n’est nullement d’initier l’exercitant aux voies mystiques.

Après les Exercices il conviendra cons d’aborder quelque autre ouvrage qui aide l’âme à passer à l’étage supérieur. Et si au lieu de deux ouvrages différents on peut trouver le tout en un seul, il faut convenir que ce n’est sera que mieux : d’avoir à cause de la plus grande unité qu’il y aura entre les deux parties, et ensuite pour éviter que le lecture, croyant avoir tout découvert dans un livre, n’en vienne à ignorer le reste, comme il est arrivé à propos de Exercices spirituels. On peut d’ailleurs très bien parvenir à ce résultat en prenant pour base les Exercices eux-mêmes tels que saint Ignace les a écrits : en profitant de la grande latitude que laisser les contemplations sur la vie du Christ et en donnant à celle de l’amour de Dieu tous les développements qu’elle comporte, on en ferait un cours de vie spirituelle, ascétique et mystique, qui ne laisserait rien à désirer. Le P. Sévérin, au fond, n’a pas fait une autre chose, encore qu’il l’ai fait d’une façon fort libre et dans une note toute franciscaine, et le résultat est que ses Exercices sacrés nous donnent une synthèse spirituelle très complète. Ils prennent l’âme au plus bas échelon et l’entrainent, jusqu’aux plus haut degrés de l’union mystique : tout ensemble Manrèse et l’Alverne. Et quand je dis tout ensemble, j’entends non seulement celui-après celui-là, mais encore les deux simultanément. Le P. Rubéric est mystique d’un bout à l’autre de son livre. Dès la voie purgative, dès l’exercice de cette abnégation qu’il veut entière et profonde comme savent la vouloir les fils de poverelleo, on sent en lui, « l’attente du don mystique », but et couronnement de toute l’œuvre spirituelle ; bien plus, on sent déjà ce don présent, et si l’auteur nous mortifie « pour l’amour », il le fait déjà « par amour » Il veut qu’aux débutants exemples on fasse faire les méditations de la vie unitive, « pour les inviter à y tendre, pour les amorcer, les attirer en leurs faisant admirer les grâces reçoivent les âmes en cet état et les saintes familiarités qu’elles ont avec Dieu ». De plus il remarque fort, judicieusement que Dieu donne par intervalles cette union à l’âme bien avant qu’elle n’arrive à l’état d’union, et qu’il faut donc ce qu’elle en ait quelque notion pour s’y bien comporter. C’est la même pensée qu’on retrouve chez le P. Joseph : Il ne faut pas attendre, dit-il, qu’on ait passé par les vives purgative et illuminative pour exercer la vie mystique, « car ce serait conte le premier principe qui vue que, sa tarder, Dieu soit aimé de toutes nos forces…. Mais on doit dire qu’il fait exercer ces trois vies, non l’une après l’autre, mais l’une plus que l’autre, selon la classe de ceux qui les pratiquent. » Que nous voilà loin se Scaramelli (je prends à dessein un auteur outrancier) et de sa phobie de la mystique ! Que nous voilà loin de tant d’auteurs qui vient entre à la voie acétique et la voie mystique un abîme dont il ne faut pas s’approcher sans circonspection et sans signe certains de vocation ! Les franciscains ne s’embarrassent point de tant de subtilités ; ils y vont, plus rondement : Renoncez-vous et aimez, nous disent-ils, tout est là. Et le P. Séverin a soin de mettre en lettres d’or du frontispice de son livre ces deux mots : Abnégations et amour. Tout son souci est de nous faire croître sans cesse et simultanément dans ces deux vertus toujours corrélatives : et ce fait il nous amène à faire la mystique sans le savoir. On pourrait lui applique à la lettre comme à la plupart des franciscains ce qu’Henri Bremond dit de saint François de Sales (12) ( on n’a pas assez remarqué l’étroite parenté qui lie Docteur de l’Amour de Dieu à l’école séraphique ) : « Où s’arrête la partie proprement ascétique, où commence le mysticisme proprement dit, avec lui, on ne sait jamais. Ces éléments, ailleurs si tranchés, semble être confondus et des confondent en effet ces François de Sales. Son livre a toutes les séductions des ouvrages contemplatifs, il n’en présent pas le danger. » C’est un signe qu’il est sans la vérité. Au fond tout cela est bien simple, et c’est toujours la même chose : abnégation et amour et toujours les deux ensemble, l’abnégation produite l’amour, et réciproquement ; et l’amour opère l’union ; et la vie mystique n’est que cette union d’amour parvenue à un certain degré dans une âme suffisamment purifié. Quand commence-t-elle ? Eh, qu’importe ? Renoncez-vous et aimez, et laissez faire la grâce, et vous y arriverez à coup sûr. Comme cela est humain, vrai et logique, comme cela met à l’abri de la rêverie, du trouble, de l’illusion, comme cela simplifie la vie spirituelle, et l’unifier tout entière autour de l’axe séraphique, l’amour, à la fois actif et affectif !

Cet essor paraît bien, ainsi présent, l’activité normale de l’âme sanctifiée et le simple épanouissement de notre vie de grâce. Alors pourquoi le craindre pourquoi ne pas y aspirer de tous nos désirs au contraire et y tendre de tous nos efforts ? Dieu nous y invite. IL nous y appelle tous l’auteur le dit sans ambages, puisque aussi bien c’est en elle que réside la sainteté ; « Quoique les âmes qui commencent et progressent ne doivent pas vouloir immédiatement s’élever à cet état de vie unitive, toutes celles néanmoins qui font profession de la foi et de la religion chrétienne doivent ay aspirer et espérer d’y parvenir enfin. Car c’est en cette délicieuse union que consiste l’accomplissement de la sainte charité que consiste toute la perfection chrétienne. Tous doivent tendre à cette perfection, et à la parfaite disposition de charité à laquelle Dieu nous élève en cet état de vie unitive. »

Quelle rayonnante, quelle optimiste et encourageante doctrine ! Ainsi donc « c’est en cette délicieuse union que consiste l’accomplissement de la sainte charité »! On n’y arrive que par les amertumes du renoncement, c’est entendu (et encore tellement adoucies elles –mêmes et neutralisés par l’amour !) ; Mais enfin le terme, même terrestre, est un lieu de délices, et finalement le devoir et la joie, la sainteté et le bonheur se confondent. A priori ne devait-il pas en être ainsi d’ailleurs « Puisque Dieu a crée l’homme pour des deux fins-là, la perfection de la charité et celle de la joie, il fallait bien qu’au fond elles n’en fissent qu’une seule. » Ah! Que je voudrais voir prendre un large bien dans ces eaux franciscaines aux enfants de ce semi-jansénisme encore plus qu’on ne le pense et parmi les meilleurs, qui ne veut voir la perfection que dans la croix et flaire un péché dans toute joie ! Sans doute, il ne faut pas aimer Dieu pour la douceur L’aimer, mais que cet amour soit plein de délices, rien de plus normal, et que, plongé dans ces délices, on en soit bienheureux, rien de plus légitime ni de plus chrétien. Saint François, maître du renoncement, est aussi le maître de la joie parfaite, et tous les franciscains après lui rayonnent cette claire vertu ; et le présent ouvrage est tout lumière et toute allégresse, parce qu’ils tout amour.

Je voudrais pouvoir donner des détails sur la vie et le caractère de son auteur ; j’aurais voulu connaître moi-même cet homme qui eut l’âme si franciscaine, Mais en bon frère mineur il a passé inaperçu, traversant l’histoire comme on marche en un cloître, sans faire de bruit, et il ne nous est guère connu et si peu que par ses ouvrages. Le frontispice des Exercices sacrés nous apprend qu’à cette époque (1623) il était « Provincial des Récollets de Guiene.»Ce petit fait, il est vrai, replacé dans son cadre historique, en dit plus qu’il en semble. On sait l’origine des récollets : un souffle de ferveur avait, aux XV et XVI siècles, passé sur l’ordre franciscain, qui s’était rallié presque entier à la réforme de l’Observance. Plus l’élan alla plus loin et éveilla chez les meilleurs le désir de dépasser la règle de saint François : de cette pensée sortirent les branches des Déchaussés, des Réformés et des Récollets. Ceux-ci vraiment dans la contemplation, le silence, la pénitence et une très stricte pauvreté. Née en Espagne au début du XVIe siècle, la réforme s’introduisit bientôt en France; à la première custodie y fut établie en 1590, bientôt d’autres provinces y virent le jour, et c’est ainsi qu’en 1616 le ministre général Antoine de Tréjo, sur l’ordre de Paul V, érigea la province de L’Immaculée-Conception en Aquitaine.

Le Père Sévérin Rubéric fut désigné prêtre provincial, le fait d’appartenir è cette faille de rigoureuse observance, à une époque où elle avait toute la ferveur de sa première jeunesse, et celui d’avoir été choisi pour en régir une province nouvelle indique qu’il devait être lui-même un religieux d’en grande ferveur et d’une sagesse éprouvée. Son gouvernement ne fut d’ailleurs pas exempt d’orages : la réforme fut menacée d’être « étouffé dans le berceau de sa naissance » comme il le rappelle en 1631 dans une lettre au garde-des-sceaux Charles de l’Aubespine, doit le père avait protéger la jeune famille « en un temps calamiteux, que pour n’est pas connue en la vielle capitale du Royaume, elle était suspecte aux bons, odieuse aux méchants, terrassée par les uns et furieusement assaillie par les autres.» Les observants manœuvraient pour amener la fusion des récollets avec eux. En 1625 le P. Rubéric adressa une supplique au pape pour obtenir que, s’ils ne pouvaient rester indépendants, ils fussent unis aux capucins, alors dans leur première eux aussi. Il finit par avoir gain de cause et la réforme fut sauvée. En 10630 nous le retrouvons comme simple religieux. Entre temps il s’était occupé d’apostolat on a de lui un billet au cardinal de Soudis (13) sur une mission qu’il prêcha à Bergerac en 1620 : car dès ce temps les récollets avaient été obligés, pour se faire tolérer, à laisser la vie purement contemplative pour s’adonner au ministère. Mais il avait aussi prié et écrit, et en 1631 il publiait simultanément quatre ouvrages : Les actes des vertus, un Discours sur le premier chapitre de l’Évangile de saint Jean, un gros volume intitulé. La conduite, spirituelle des âmes d’après le Cantique des Cantiques, et une réédition des Exercices sacrés, qui avaient paru pour la première fois en 1623. Auparavant, il avait déjà donné son Introduction à la pratique des actes intérieurs.

Le titre des Exercices portant : « Exercices sacrés de l’Amour de Jésus, consacrés à Luy mesme, dédiés à Monseigneur le Cardinal de Sourdis, par le R. P. Séverin Rubéric, Provincial des Récollets de Guiene. A Paris, chez Denis Moreau, 1623. » J’y ai ajouté l’autre titre qui se trouve sru le présent volume : « La Voie d’Amour », dont les termes sont empruntés à la préface de l’auteur, et qui résume la pensée conductrice de l’ouvrage.

La seconde édition des Exercices, « mis en ordre plus clair, corrigés et augmentés », présente des variantes assez notables. ( Qu’il me soit permis en passant de remercier le P. Odric Jouve qui a bien voulus se charger de l’ingrate besoin du collationnement). Ces variantes, qui sont pour la plupart des additions, ne me paraissent pas toutes également heureuse, beaucoup ne font qu’allonger, sans rien y ajouter de ben notoire, un texte déjà considérable. J’en ai pris ce qui me semblait le plus intéressant pour l’insérer dans le texte de la première Édition, ce procédé paraîtra barbare aux érudits : il ne m’en chaut. Le P. Sévérin est un peu bavard, et parfois diffus ; l’auteur de présent le travail a cru lui rendre service en prenant envers lui certaines libertés : elle ne s’est pas ornée à corriger les archaïsmes, mais s’est permis à l’occasion, de supprimer ou d’ajouter des mots, de redresser des phrases, de faire des tailles aux endroits trop touffus ou, disons le mot, ennuyeux, de remanier certains passages, discrètement d’ailleurs, là où cela lui semblait opportun pour rendre le texte plus claire ou plus attrayant. Cette fois on va crier au crime, à l’assassinant. Je dois dire que je suis, sur ce point, parfaitement d’accord avec elle et que je l’avais moi-même engagée dans cette voie. J’ai à ce sujet une petite dispute (dispulatio) avec Bremond. (Il vaudra bien me pardonner cette indiscrétion, qui présent pour moi un avantage littéraire). Il est navré de me voir traiter avec cette désinvolture de vénérables auteurs, et trouve tout à fait désagréable de n’avoir sous les yeux, au lieu du texte pur, qu’un arrangement sans note. (14) Je dirai tout de suite, que j’en tombe d’accord, que je comprends parfaitement son point de vue (comprendre parfaitement son adversaire devant, à mon avis être le premier point de toute discussion ), et que je lui jetterais la première pierre s’il s’était permis de remanier les citations de sa précieuse Histoire littéraire. Mais précisément c’est une question de point de vue comme le sont les trois quarts des discussions : il fait de l’histoire, lui, et de la littérature, qui sont choses excellents. Mon dessein est tout autre l : objectif doit être de rendre mes rééditons aussi assimilables que possible à la masse des âmes pieuses et de leur épargner tout ce qui pourrais les rebuter. Je l’ai dit ailleurs (15), le but de la collection Caritas, est l’édification, non pas l’érudition : entre les deux je n’hésiterai jamais à sacrifier celle-ci quand ce sera nécessaire. Il va de soit d’ailleurs que chaque fois que les deux pourrons aller de paire (ce sera souvent le cas, qu’on se rassure), nous n’aurons garde d’y manquer, et que pour chaque ouvrage le lecteur sera avertie de la valeur critique du texte qu’on lui présente. Je suis certain qu’à son tour Bremond comprendra cela, oui qui comprend tant de choses.

Je m’en voudrais d’ailleurs si, d’avoir signalé ces défauts du P. Séverin devait faire méconnaître les très belles qualités, même d’ordre littéraire, de son œuvre. Malgré ses longueurs et l’abus des redondances, il a un joli style XVIIIe siècles qui ‘est pas sans saveur. Il trouve des formules d’une frappe excellente. A essayer de la corriger on se rend bientôt compte qu’il dit très bien ce qu’il veut dire, ce qui est la première marque du style classique. Son souci d’entrelacer, tout au long de l’ouvrage, l’histoire de saint Magdeleine à celle du progrès de l’âme, tout en donnant à celle-ci un vif relief, l’amène fatalement à des rapprochements superficiels (C’est ainsi que pour la vie unitive il se voit obligé de confirmer la méditation dans le mystère glorieuse du Christ, ce qui en s’impose nullement). Mais le fond reste certainement très juste, la doctrine très sûre, et la méthode parfaitement logique et efficace. Dans la Troisième partie spécialement, c’est un maître qui parle, et sa lecture m’a donné un vif effet singulier plaisir spirituel. Et puis c’est un livre pieux, l’auteur prie et aime avec nous, et il nous ferait grand bien quand ce ne serait que par le contact de son cœur. Il est si bon, si doux et si bienfaisant de rencontrer dans un livre un cœur qui aime le Christ de cet amour séraphique qui est le meilleur de la tradition franciscaine, qui, candidement, épancher et chante cet amour, et dont les accents réveillent ceux qui étaient enfouis au fond de nos pauvres cœurs arides, ces accents toujours vrais mais que nos essayions en vain d’en extraire. Il nous fait retrouver notre cœur : je ne sas pas de plus bel éloge.

Sans doute cet ouvrage ne remplacera pas les Exercices spirituelles ils ne sont pas à remplacer d’ailleurs et ce n’est point le dessin de l’auteur : il leur a emprunté leur méthode pour travaille un autre terrain. S’il les dépasser par certains côtés, il n’en a, je l’ai dit, ni la vigueur ni la surprenante pénétration psychologique, et il est peut-être fâcheux pour lui que j’ai été amené à le comparer à aussi forte partie. Aussi bien, est-ce une comparaison ? On ne compare pas le disciple au maître (et le P. Séverin, comme tant d’autres, est, par un côté, disciple de saint Ignace) : on note ce qu’il a pris de son enseignement, et ce qu’il y a ajouté personnellement, surtout quand ce disciple se rattache d’autre part à une aussi riche tradition que celle de l’école séraphique. C’est tout ce que j’ai voulu monter : il me paraissait nécessaire, et d’ailleurs singulièrement intéressant de le faire à propos d’un auteur qui a si manifestement subi cette double influence ; et la conclusion que je voudrais voir se dégager de cette dissertation, c’est qu’on gagne toujours à ne pas se confirmer dans un étroit esprit, d’école, à comprendre ce qu’il y a de bon chez les autres, à l’admettre sans parti pris pour l’insérer dans un synthèses plus riche, et à s’en servir avec joie pour la plus grande gloire de Dieu.

P. Martial Lekeux.o.f.m.

Au Roy Jésus, Prince Souverain de tous les cœurs qui vivent du pur amour.
A qui puis-je présente cet ouvrage d’Amour, son à Vous, ô mon unique Bien, qui en êtes l’auteur; à Vous le vrai Dieu d’Amour et la Source inépuisable de tout le saint Amour, qui avez apporté le brandon, de la charité sur la terre pour convertir en feu la glace de nos cœurs? De Vous procède tout Amour, comme d’un abîme de dilection : là fait-il qu’il retourne.

Il est vrai qu’une créature aussi vile, misérable et abjecte que moi, devrait craindre de se présenter devant une majesté aussi redoutable que la Vôtre, tout environnée de flammes ; mais le même excessif Amour qui a fait s’abaisser Votre immense grandeur jusqu’à ma bassesse, m’enseigne à m’élever humblement jusqu’à Vous, pour poser cette offrande sur le feu sacré de l’amour que Vous portez aux hommes.

Je ne viens point seul, mais à l’abri, sous l’escorte et la sauvegarde de la plus heureuse et de la plus amoureuse pénitente qui ait jamais été, Votre bien-aimée fille et très chère épouse, le chef-d’œuvre de Vote amour, sainte Magdeleine; toujours la bienvenue, toujours reçue en Votre présence, elle a été la plus savante disciple de votre amour. Je ne pouvais avoir de meilleur compagne qu’elle pour me conduire et de porter aux pieds sacrés, de Voter dilection, ni pour m’introduire dans Votre école où je veux faire les exercices du saint Amour et apprendre les leçons de la céleste doctrine de perfection que Vous-même, par une indicible miséricorde, êtes venu nous enseigner sur la terre : doctrine que Vous avez, avec une admirable méthode, fondée sur deux premiers principes irréfragables : amour de Vous, pour Vous suivre; abnégation de nous-mêmes pour nous fuir et nous haïr.

Il est certain que l’on ne peut enter dans Votre école que par la porte de ceux deux maximes.

O Maître de tout dilection, gravez s’il Vous plait sur nos cœurs : Amour et Abnégation. Et Vous qui êtes l’unique soleil de charité, ouvrez nos entendements, et pénétrez dans nos esprit : entrez-y par l’abnégation sainte, pour y darder les rayons de l’Amour.

Vivre Jésus dans les cœurs.

Références
Références :
(1)- Histoire littéraire du Sentiment religieux en France, t, II, ch,III ( La tradition séraphique ), p, 137 à 140
(2) H. Joly, sainte Thérèse p. 214
(3) P. Ubald d’Alençon de la méthode traditionnel de l’oraison au moyen âge. Étude franciscaines, t. XXIX p. 314
(4) tout y est disposé avec tant de sagesse, écrit Pie XI, tout y est en si étroite coordination que, si l’on n’opposer point de résistance à la grâce divine, ils renouvellent l’homme jusque dans son fond et le rendent pleinement soumis à la divine autorité. » (Lettre apostolique Medianlibus nobis, 3 déc. 1922)
(5) Histoire … Id., (p. 174-175
(6) L’oraison mentale fut prescrire, chez les franciscains, au chapitre général de 1594
(7) Id., P. 137
(8) Le P. Joseph du Tremblay, capucin, collaborateur de Richelieu et surnommé l’Éminence grise.
(9) Et je crois, après tout, que la plus belle gloire de saint Ignace, dans l’histoire de la spiritualité, n’est pas tant d’avoir retrouvé une forme d’oraison mentale que d’avoir été l’initiateur des retraites méthodiques. La grande force de ses Exercices réside dans leur ensemble et dans la coordination des moyens employés.
(10) Saint Ignace, lui aussi fait précéder chaque méditation d’une prière préparatoire pour demande à Dieu « de diriger les intentions, les actions et les opérations de l’exercitant », mais sa méthode « stimule surtout l’effort personnel ». (V, Pourrat, L a spiritualité chrétiennes, t. III p. 54)
(11) recherchez de sciences religieuses, septembre-décembre 1920, p.400
(12) Histoires…, T.I.Ch. VII. p.581
(13) Archevêque de Bordeaux.
(14) Il était impossible d’indiquer toues les variantes sans donner au livre l’aspect d’un ouvrage d’exégèse. Pour la gouverne du lecteur, les quelques notes qu’on trouvera au bas des pages sont de moi.
(15) voir le prospectus de la collection et la notice qui se trouve dans le deux premiers volumes.

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